VOYAGES AUTOUR BU MONDE
De tous côtés enfin, régnaient l'abandon, le silence et le néant.
les habitants mettent beaucoup d'adresse à diminuer ou à grossir le volume de ces eaux si favorables aux moissons. Nulle part, dans la colonie, les prairies ne jouissent au même degré d’une verdure aussi belle ; il y règne une douce fraîcheur, dont la vue seule, dans ce pays brûlé, flatte l'œil du voyageur, charme son imagination, et suspend véritablement ses fatigues. Les Vingt-quatre Rivières sont l'Eden de l'Afrique; on s’y promène dans des bosquets d'orangers, de citronniers, de pampelmoes; le parfum des fleurs charme délicieusement l’odorat; une ombre légère invite au repos, aux rêveries, à la méditation. Tout ce qui entoure ces jardins enchantés ajoute encore au prestige : lès regards se promènent au loin sur un horizon magnifiquê ; une enceinte de collines embellit et anime ces plans divers que terminent de hautes montagnes dont la têle va se perdre dans les nues,
Dans ce site enchanteur, on rencontre sous ses pas tout ce qui sert aux besoins et aux douceurs de la vie. L'attrait de ces lieux se fait à peine sentir, qu'on y voudrait fixer à jamais sa demeure ; les habitations y sont plus rapprochées ; elles s'y amassent insensiblement : Je ne désespère pas qu'elles n’offrent bientôt le spectacle d'une seconde ville dans la colonie, et qu'enfin la vallée des Vingt-quatre Rivières ne devienne un jour
la terre la plus riche et la plus peuplée des environs du Cap.
Je me proposais de revenir à la ville par le Swart- Land, et de passer quelques jours chez mes bons amis, je dois dire chez mes bons parents les slaber. Entre autres divertissements auxquels nous avions coutume de nous livrer ensenble, il en est un qui m'étonna étrangement lorsqu'on me l'eut proposé et que j'en eus fait l'épreuve. On. me promit de me procurer des oiseaux qui m'élaient inconnus ou qui manquaient à ma collection. . VOS
Mon guide attela les bœufs; nous partimes : Ini, avec ce long et énorme fouet dont se servent les co lons; moi, avec un simple bâton qui me servait de canne. Il priten main la charrue, et se mit à tracer un sillon. À peine eut-il tranché la lerre, que je vis arriver de toutes parts une multitude immense de pelits oiseaux qui voltigeaient jusqu'auprès du soc même, el qui le suivaient avec avidité. Ils fondent sur la terre éparse pour y dévorer des crysalides, des vermisseaux, tous les insectes que le soc mettait à découvert,
Sans autre préambule, Slaber me demande tranquillement quel est parmi ces oiseaux celui que je désire ; j'en désigne un à tout hasard, et crois qu'on me persiffle : aussilôt, déployant son fouet immense, c’est celui-là même qu'il atteint dans la foule. Vingt fois de suite je mels son adresse à l'épreuve, et vingt fois l’oiseau indiqué est abattu d’un seul coup.
Je parcourus tour-à-tour le Stellen-Bosch, le
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Je le tuai au moment où il remontait à la surface de l’eau pour respirer.
Fransche-Hoeck, toute la Hollande - Hottentote, la Draaken-Steyn, le Bobke-Veld, le Rooye-Zand, les Vingt-quatre Rivières et le Swart-Land, Ces différents pays ne m'offrirent aucuns détails bien intéressants, à l'exception des sites, qui tous cependant le cédaient en beauté à beaucoup d'autres que j'avais visités, et particulièrement à celui des Vingt-quatre Rivières. Quant aux mœurs, je l'ai déjà dit, à quelques nuances près, elles sont partout les mêmes : beaucoup de monotone, de simplicité, de paresse el d'impassibililé.
Voyage à la baie de Saldanha.
J'étais parvenu à déterminer mon ami Bœrs à partir avec moi; une circonstance imprévue vint bâter notre résolution : on avait apporté au Cap la nouvelle qu'un vaisseau français dont l'équipage s'était révolté avait relâché dans la baie de Saldanha. Celte nouvelle regardait particulièrement Percheron, en sa qualité de commissaire de la marine. Obligé par sa place de se rendre à la baie pour y constater le délit et remédier au mal s’il était possible, il sut que nous allions faire à peu près sa route; et en conséquence il demanda à Bœrs une place dans sa voiture, et fut de la partie, Nous partimes sur un charriot de chasse attelé de six chevaux.
Cette première incursion demandait à peine une petite journée, et semblait ne devoir nous retenir que le temps de se montrer aux révoltés; mais des accidents de route et la chasse nous retinrent plus longtemps.
Nous arrivâmes fort tard à la maison patriarcale du bon Slaber., Ce fut un bouleversement général dès qu'on nous eut embrassés : tout le monde s'empressait à l'envi de nous fêter, et certes, je ne pouvais me cacher toute la part qu'avait dans ces caresses le plus ancien des commensaux : les charmantes filles surtout mettaient une grâce touchante à le servir.
J'accompagnai le lendemain Percheron au vaisseau français dont l'équipage s'était révolté; mais à notre retour chez Slaber, nous n'y trouvâmes plus Bærs: il était parti pour le Cap. Nous le rejoignîmes deux jours après, car il allait retourner en Europe. Je reçus ses adieux le 25 octobre 1783, et il me laissa deux fusils et deux chevaux pour mes voyages.
Privé ainsi de mon ami le plus généreux, je cherchai à me distraire par de nouvelles promenades aux environs du Cap. Je montai au sommet de la montague de la Table.
Vue dans l'éloignement et à une certaine distance, la montagne paraît se terminer en plateau, et telle est l'origine de ce nom de Table que lui ont donné les voyageurs et les marins. Cependant il s'en faut bien
que son sommet soit une plaine ; sillonné dans toute sa surface par d'énormes cavités, il est hérissé, en
âme temps, d'aspérités, de proéminences, .de hautes roches qui, par leur altération et leur éboulement, alteslent combien l'action des météores lui a fait perdre de sa forme primitive. Sa face la plus longue est celle qui regarde la ville. Dénué d'instruments, ilne m'était guère possible d'en mesurer exactement l'étendue : en la parcourant plusieurs fois à pied, chaque fois je vis que, pour aller de l'extrémité est à l'opposé ouest, il me fallait près de vingt minutes, ce qui annonçait une longueur d'un quart de lieue au moins.
Pendant que je m'occupais de mon arpentage, ma bonne fortune me rendit témoin d'un phénomène intéressant, que souvent les curieux ont cherché à observer sur la montagne, mais qui ne s'offre pas loujours âvec la même pompe aux regards des observateurs : c'était la formation d'un de ces orages du sud-est, produit par l'amoncellement des nuages au sommet de la Table, et qu'on appelle vulgairenfént /a Perruque, ainsi que je l'ai dit dans mon premier voyage. Il faut que je le décrive ici, mais d'une manière plus précise, de peur qu'on ne prenne l'effet pour la cause, et qu’on n'attribue à l’un ce qui appartient à l'autre. Celui-ci s’annonça par une traînée de brouillards que nous vimes balayer la surface de la mer; il s'avançait vers nous en passant par dessus la baie Falso; son approche m'annonçait une des tempêtes les plus terribles. J'étais vers cette partie de la montagne qui, déjà séparée de la Table par l’action progressive et continue des éboulements, des pluies et des vents, prend le nom particulier de Diable, et end de plus en plus à s’isoler de cette grande masse.
La traînée, en s'avançant, couvrit bientôt toute la vallée de la baie Falso jusqu'au pied des montagnes, et finit par nous dérober entièrement la vue du charmant paysage de Constance, de Nieuwland et da Ronde- Bosch; et puis, grossissant à vue d'œil, l'orage ne tarda pas à gagner successivement la hauteur de la Table ; et, en moins de deux heures, il s'’accrut au point que non-seulement il couvrit la partie du terrain qui nous séparait du Diable, mais encore nous enveloppa nous-mêmes de toutes parts. Cette brume était si dense qu'on ne pouvait rien distinguer à un pied loin de soi. Du reste, l'atmosphère, malgré ce grand mouvement de vapeur, ne semblait point troublée; je ne sentais pas un souffle de vent; en revanche mes habits se mouillaient insensiblement.
J'avais eu plusieurs fois l'occasion de remarquer que lorsque ces nuages venaient se répandre sur la Table, ils n’en couvraient que la partie orientale, tandis que l'occidentale restait pure et intacte. Je savais encore, et je l’ai dit ailleurs, que souvent, dans ces temps brumeux, un colon qui part de la ville pour se rendre à la baie Falso peut choisir à son gré, ou de marcher sous un soleil brûlant en prenant par l'ouest, ou de s’exposer à une pluie continue en prenant par le côté opposé. Or, maintenant que je me trouvais sur la montagne au moment que le nuage s’appesantissait sur elle, je pouvais aisément m'assurer quelle partie était couverte, quelle autre ne l'était pas; puisque, étant dans le nuage même, je n'avais qu à marcher jusqu'au moment où j'en serais sorti. C'est ce que je fis en m'avançant vers l'ouest du plateau ; mais à peine fus-je à mi-chemiu de ce plateau, que je me trouvai lout-àcoup sous les rayons d'un soleil ardent, el sous un ciel de toutes parts très serein.
C’est alors que s'offrit à mes regards le spectacle du plus bel horizon que j'aie jamais considéré : je distinguais toutes les habitations qui parent les montagnes du Tigre, le Blaw Berg, le Groene-Kloof ét le Piquet- Berg ; la ville se trouvait presque perpendiculairement sous mes pieds; mais lorsque avec ma lunette je me mis à considérer les girouelles des maisons, je m'apereus qu'elles étaient tournées en tous sens ce qui m'annonçait que le plus grand calmé y régnait ainsi que sur Ja montagne, où il n’y avait pas le moindre
mouvement dans les airs, puisque/les feuilles des arbres dormaient dans une immobihité profonde.
La baie élalait un spectacle plus étonnant encore. Sa partie nord éprouvait alors une rafale très violente qui ne s'étendait point à la partie sud. Ainsi, par exemple, dans cette dernière partie, trois vaisseaux me semblaient jouir d'un repos parfait, et dans l’autre, tous ceux qui se trouvaient à l'ancre étaient, au contraire. agités par un vent très violent. De ce contra te frappant, je dirai même incroyable, dans un espace si peu étendu, il résullait entre l’une et l’autre une très grande différence dans la couleur des eaux. Ce double effet me paraissait magique, puisqu'il m'offrait dans un même cadre, et sans intermédiaire, le calme et la tempête.
Du pied de la Table à la pointe d'Afrique, on ne compte ordinairement que huit lieues par la route ordinare; moi, par les détours, j'en avais bien fait vingtcinq à trente, mais je n'éprouvai aucun encombre, et j'arrivai enfin à ce promontoire redoulable, le plus célèbre et le plus orageux de tous ceux de l'ancien monde. Les dangers de la mer presque loujours en fureur l'avaient fait appeler, par les premiers navigateurs portugais, cap des Tourmentes; nom funeste auquel ils substiluèrent bientôt le nom plus consolant de cap de Bonne-Espérance, quand, en ouvrant à leurs yeux l'océan Indien, il offrit à leur cupidité barbare Ja possession et les trésors de la plus riche contrée du globe. L
Mon voyage s'acheva heureusement, et de retour à la ville du Cap je me disposai à d'autres excursions.
Bientôtje me remisen marche pour gagner le Groene- Kloof ou la vallée Ferte , canton ainsi nommé à cause de l'excellence et de la beauté de ses pâturages. C'est un des postes de la Compagnie , et c'est Jà qu'elle fait engraisser des bœufs , tant pour la fourniture des boucheries de la ville que pour l'approvisionnement des vaisseaux qui vont aux Indes ou qui en reviennent. Le jour suivant, je lraversai le Bavians-Berg et le Dassen- Berg , et j'entrai dans le Swart-Land. Quoique les chemins fussent toujours également mauvais, cependant ils cessaient d'être dangereux pour mes voitures, parce que nous marchions sur le sable. Sûr de n'avoir plus à craindre qu’elles versassent, el impatienté de la lenteur avec laquelle elles avancçaient, je piquai mon cheval, et pris les devants pour arriver chez mon ami Slaber. s
C'était chez Slaber que j'avais donné rendez-vous à Klaas : il était arrivé la veille avec plusieurs Hottentots, ses camarades, gens sûrs qu'il avait choisis pour m'accompagner.
Au Cap les mœurs européennes ont introduit dans les sociétés les différents jeux usités en Europe, mais ces jeux sont inconnus dans les colonies : malgré la vie inactive et le désœuvrement habituel des habitants, on n'y voit nulle part ni cartes ni dés ; leur seul plaisir est la chasse, encore s’y livrent-ils en général avec indolence, à moins qu'ils n'aient pour spectateurs et pour compagnons des étrangers plus emportés qu'eux.
Je fus done régalé de la chasse : tous les tireurs du voisinage furent appelés; nous batlimes pendant plusieurs jours toutes les campagnes des environs. De leur côté les filles de Slaber n'oubliaient pas leur hôte, et jamais à la cour d'Alcinoüs on ne fut l'objet de soins plus assidus et plus touchants.
Départ de l'habitation de Slaber.
J'avais fixé au 45 juin mon départ de l'habitation de Slaber. Le 14 je fis une revue générale de mes équipages et de mon monde. En Complant la femme de Klaas etmon inspecteur général Swanepoel, j'avaisavec moi dix-neuf personnes, treize chiens bien appareïllés, un bouc et dix chèvres, lrois chevaux , dont deux très bien harnachés étaient un don de Bœærs , trois vaches à lait, trente-six bœufs pour l'attelage de mes trois char-
riots, quatorze pour relais, et deux pour porter le bagage de mes Hottentols. Ces cinquante-deux bêtes à cornes suffisaient au service actuel. Je comptais en augmenter le nombre à mesure que, m'éloignant des colonies, il me deviendrait nécessaire d'en avoir davantage: et par les échanges , je pouvais me les procurer à meilleur compte. Le coq, quidans mon premier voyage m'avait procuré quelques instants de plaisir, me fit naître l'idée d'en emmener encore un dans celui-ci; et, afin qu'il fût plus heureux que n'avait été l’autre, je venais de lui donner une poulette. Enfin, pour nion amusement, je dirais pour ma société, j emmenai mon singe Keès : Keès qui, retenu à la chaîne pendant mon séjour au Cap, semblait y avoir perdu sa gaîté; mais qui, depuis le moment où il s'était revu libre, se livrait chaque jour à des folies extrêmement divertissantes.
Ilest aisé, dans la partie méridionale de l'Afrique, de faire une longue marche pendant les plus beaux jours de l'été, c’est-à-dire en janvier, où le jour est de quatorze heures; mais au solstice de juin, quand le soleil est dans l'hémisphère septentrional, les journées n'étant plus que de neuf heures et demie, la longueur des nuits ne permet pas au voyageur d'avancer autant qu'il le désirerait. Or, telle était à peu près l'époque où je me mettais en route. D'ailleurs, obligé de traverser la colonie, je devais m'attendre à être retenu de toutes parts par les instances et la politesse des colons; et en effet c'est ce qui m'arriva le premier jour.
Le deuxième jour je campai sur les bords de la rivière de Berg, et le lendemain je la laissai heureusement derrière moi.
Cette rivière, qui a son embouchure dans la baie de Sainte-Hélène, et, selon Kolbe, bien au-delà, borne à l'est et au nord le canton nommé Swart-Land, ou pays noir, quoique les terres ne soient rien moins que noires : elles sont, au contraire, sablonneuses, et produisent malgré cela toutes sortes de grains, à l'exception de l'avoine, qui ne croît nulle part dans les colonies, et qu'on remplace par l'orge pour les chevaux. Dansle Swart-Land, ces animaux n'ont, avec leur orge, d'autre nourriture que la menue paille. Aussi en été, quand l'herbe vient à manquer par le desséchement des rivières et des ruisseaux, est-on obligé de faire passer les bœufs dans des contrées moins arides, et de ne conserver à l'habitation que ceux qui sont absolument nécessaires, soit pour la culture des terres, soit pour le transport des grains à la ville.
Au nord-est du Swart-Land, est le charmant et fertile canton des Vingt-quatre Rivières. C'élait avec un
laisir nouveau que je revoyais ce paradis terrestre de ’Afrique méridionale; ces campagnes riantes dont j'ai donné ailleurs la description, ces bosquets odoriférants d'orangers et de pampelmoes qui séparent les habitations entre elles, et qui font regretter qu elles se présentent toujours trop tôt.
Bientôt je réussis à tuer un anhinga, oiseau à cou de serpent que les Hottentots appellent s/angehals-voogel, dénomination qui le caractérise d'un manière bien simple et bien vraie. « L'anhinga, comme le dit Buffon, nous offre un reptile enté sur le corps d’un oiseau, » Eu effet, il n’est personne qui, en apercevant seulement la tête et le cou d’un anhinga, dont le reste du corps est caché dans le feuillage de l'arbre où il s'est perché, ne lé prenne pour un de ces serpents grimpants aux arbres ; et la méprise est d'autant plus facile, que tous ses mouvements tortilleux prêtent singulièrement à l'illusion.
La colonie de Vingt-quatre Rivières doit son nom à une rivière qui la traverse, et elle-même a été appelée ainsi, parce qu'elle recoit un grand nombre de petits ruisseaux avec lesquels elle va se décharger dans le Berg-Rivier. Cette grande quantité d'eau, par les arrosements faciles qu'elle peut procurer, est ce qui contribue le plus à la fertilité du canton.
J'étais à un quart de lieue de la rivière de Kruys, quand la nuit vint me surprendre; plus prudent, j'aurais campé où je me trouvais; mais le chemin
m'ayant paru bon tout le jour, j imaginai qu'il le serait jusqu'aux bords du Kruys. J'ordonnai à mes gens d’avancer; pour moi, qui avais triplé la route en chassant continuellement, la fatigue m'avait surpris; je montai dans mon charriot etme jetai sur mon matelas pour me reposer un moment.
Lorsque nous nous fûmes approchés, nous vimes sur le rivage.un cachalot long de quarante à cinquante pieds. Il était à plus de cent pas üe la mer, et sans doute avait été jeté là par les vagues. Certes, la mer avait éprouvé une terrible tourmente pour lancer à celte distance ne masse aussi énorme. Elle élait attaquée par différents oiseaux carnassiers, par beaucoup de corbeaux, et surtout par diverses espèces de ces petits quadrupèdes, du genre des fouines et des putois, qu'on désigne au Cap sous le nom général de muyshond. Tous la rongeaient à l’envi; déjà même elle était en partie dévorée ; cependant notre approche troubla la gaîté de ce bon repas : les ois ‘aux s'envolèrent; les muys-honden s’enfuirent; il n° \ eut que les corbeaux, genre de carnivore plus opiniâtre que tout autre, qui ne voulurent pas quitter leur proie, el qui même, sans s’effrayer de notre visite, vola ent autour de nous et sur nos êtes, en poussant des croassements affreux.
A plus de quinze pieds autour de la baleine, le sa- . ble était imbibé de son huile que la chaleur du soleil faisait découler. La perte de ecil: graisse ainsi répandue paraissait affliger beaucoup mes Iottentots; ils regreltaient de n'avoir point à leur portée l’un de mes charriots avec une douzaine de barriques pour les rermplir de cette huile qui eût fait leur bonheur pendant toute la route. Cependant comme un grand désir éveille bientôt l'industrie, ils songèrent à leurs gazelles, et me demandèrent la permission d'en disposer; puis, retournant au lieu où ils les avaient caciiées, les écorchèrent, s’en firent des outres, dont chacune put contenir jusqu'à quarante livres d'huile.
Retour au camp. Perte de mes attelages.
L'âpreté du froid nous avail empêchés de dormir la nuit précédente ; celle-ci ne fut pas plus heureuse. Une pluie violente qui survint éteignit constamment nos feux sans qu'il fût possible de les rallumer. Je pris done le parti de revenir à mon camp sans délai, par le chewin le plus court. Nous y arrivâmes vers le soir.
Les grandes et longues pluies que nous avions essuyées en longeant la rivière des Eléphants ne s'étaient point étendues jusqu'au canton d'Oliphants-Kop ; ou du moins, s'il avait subi un orage, comme la vase du rocher l'indiquait, celte irrigation légère avait été trop faible pour que l'effet en füt devenu sensible sur le terrain.
Partout il montrait une aridité affreuse dont rien ne m'annonçait le terme. À l'ouest était une plaine immense, qui, en se prolongeant probablement jusqu'à la mer, n'offrait de toutes parts, à perte de vue, qu'une longue nappe de terre aride, sur laquelle per caient de loin en loin quelques plantes grasses et quelques buissons rabougris et peu fournis. A l'est, un long rideau de montagnes pelées bordail tristement l'horizon; de tous côtés, enfin, régnaient l'abandon, le silence et le néant.
Voyage dans le pays des petits el grands Namaquois.
Ma destinée, depuis quelque temps, élait d'être bal- lotté sans cesse du désespoir à l'espérance. Nous n'avions pas encore fait deux lieues, quand subitement se présenta devant moi un sotif d'espoir et dallégresse; C'étaient des pas de bœufs Ces vestiges prouvaient qu'un troupeau de bètes à cornes avait passé par là. ;
Je continuai ma pénibl: masche, et au bout de quelques heures j'entendis le bruit de quelqnes gros-
Er
ses gouttes d'eau, heureux précurseurs d'une pluie abondante. Tous mes sens, en un moment dilatés d'aise et de joie, se rouvrirent à la vie. Couché sur le dos, je recueillis avec volupté les gouttes que le hasard faisait tomber. Chacune d'elles paraissait un baume rafraîchissant sur ma langue desséchée et sur mon palais. Je le répète, la plus pure volupté de ma vie entière est celle que je goûtai en cet instant délicieux, acheté par tant de soupirs et de si longues angoisses. L'averse ne tarda point à fondre de toutes parts ; elle tomba trois heures par torrents, le disputaut de fracas avec letonnerre qui ne cessait de gronder sur nos têtes. Tout mon monde courait cà et là par l'orage, se cherchant l'un l'autre et se félicitant , avec un air de triomphe, de se voir ainsi baigné; ils se sentaient revivre; on eût dit qu'ils cherchaient à se gonfler, comme pour offrir plus de surface à la pluie et s'en imbiber davantage.
Nous arrivâmes enfin dansle pays des petits Namaquois. À deux lieues au-delà d’un réservoir nous’apercûmes quelques individus de cette peuplade occupés à garder dés troupeaux, mais qui, épouvantés à l’aspect de ma caravane, prirent la fuite. Je piquai vers eux pour les rassurer et pour leur demander quelques renseignements, car, ayant à parcourir un pays inconnu , je ne pouvais trouver de secours el d'instructions que dans les hordes qui l'habitaient. Ils m'apprirent qu'à une lieue plus loin était une horde de leur nation. dans laquelle vivait une femme blanche à qui appartenaient les troupeaux qu'ils gardaient.
Nous nous rendîmes au lieu indiqué, et nous trouvâmes effectivement un kraal composé d'une vinglaine de huttes. La femme blanche était debout devant la sienne; elle avait, comme les Namaquoises, un vêtement de peaux tannées ; mais elle ne portail point cependant, comme elles , nile kros ni le petit tablier. Sesenfantsn'avaient, comme leur mère, que des peaux pour vêtements; et sans leurs longs cheveux, je les aurais pris, à leur teint rembruni par le soleil, pour des enfants de Namaquois , et j'y eusse élé d'autant plus aisément trompé, qu'ils ne parlaient que la langue namaquoise.
Le soir de mon arrivée, il y eut bal: car il faut remarquer que parmi les plaisirs que l'hospitalité des sauvages cherche à procurer aux étrangers, la danse tient toujours le premier rang. Ces fêles bruyantes auraient pu m'amuser une première fois; mais j'avais entendu si souvent les La ha, les ho ho, qu'ils ne m'intéressèrent que faiblement.
Une autre incommodité plus insupportable encore, et qui distinguait ce lieu si fortuné, c'était des milliards de mouches et de moucherons. Ils formaient des nuées dont le kraal se trouvait enveloppé et les huttes remplies. Mes charriots el mes tentes en furent même tellement inondés que, pendant les quatre jours que je passai dans le kraal, je fus obligé de coucher la nuit en plein air. :
Quoique ce pays, dont on me vantait tant la bonté, fût stérile, il nourrissait pourtant en animaux domestiques les espèces les plus belles et les plus vigoureuses que j'aie vues en Afrique. J'y achetai plusieurs chèvres, dont chacune me donnait par jour autant de lait que la meilleure de mes vaches; et elles ne me coûtèrent que quelques briquets et quelques couteaux.
Les bœufs sont également plus forts que dans les colonies de l’est; mais par l'éducation qu'ils reçoivent, ils sont partagés en trois classes, savoir : bœufs de charge ou de trait, bœufs de monture el bœufs de guerre. Je ne dirai rien sur les deux premières, parce qu'elles sont connues chez les autres peuplades sauvages, et même dans les colonies, et ils se dressent de mème; seulement, je remarquerai que les bœufs de monture, beaucoup supérieurs au cheval pour la fatigue, ne lui cèdent guère que pour la vitesse : on choisit Jour cet usage ceux qui sant les plus petits et les plus ef sur jambes. | |
Quant aux bœufs de guerre (bakely-osse), ce fut dans celte horde que j'en vis un pour la première fois, et ceci prouve combien s’est trompé Kolbe, qui avance qu'ils sont d'usage chez toutes les nations hottentotes (1). Leur nom vient de la destination à laquelle on les emploie. Pour cet exercice, on préfère ceux qui sont les plus féroces et les plus indomptables ; ils servent dans les batailles. On les pousse contre l'ennemi, et à sa vue, devenus furieux, ils fondent sur les hommes, les foulent aux pieds, les déchirent à coups de cornes, et les poursuivent, même dans leur fuite, jusqu'à ce qu'ils les aient mis à mort. On les emploie aussi pour défendre et protéger les troupeaux. Naturellement courageux, non-seulement ils peuvent résister aux bêtes féroces, mais ils osent même les attaquer; et jamais une hyène, quelque affamée qu'elle soit, n'approchera d'un troupeau, si elle y voit deux ou trois de ces redoutables compagnons et gardiens ; ils osent même, en nombre, faire tête à un lion.
Les moutons, aussi haut montés sur jambes que nos chèvres, sont en même temps, pour la grandeur, d'une espèce supérieure aux nôtres. Cependant ils n'ont point celte large et énorme queue graisseuse qui distingue ceux du Cap et des colonies,
Description du pays des petits Namaquois. Caractère physique et moral de ces peuples.
Le pays des petits Namaquois s'étend, en longitude, depuis les montagnes du Camis jusqu’à la mer occidentale; et en latitude, depuis le Namero jusqu'aux bords de Ja Grande-Rivière. D'après les renseignements que j'ai pu prendre sur le nombre des habitants de toute celte contrée, c’est, je crois, porter sa population à son plus haut point que de lui accorder six mille âmes, mais des insulles et des attaques trop fréquentes des Boschjesmen, et plus que cela l'aridité du sol, la diminuent annuellement; un jour peut-être même, la race de ce peuple s'éteindra et sera anéantie comme tant d'autres de l'Afrique méridionale.
Les femmes de la horde avaient accueilli très favorablement mes Hottentots. Cette communication eut des suites très douces, et mit mes gens à portée de voir des attraits fort singuliers; mais plusieurs d'entre eux poussèrent l'indiscrétion jusqu’à dévoiler les tendres mystères de l'amour : ils vinrent me dire à l'oreille que quelques-unes d'elles avaient ce prolongement bizarre dont j'ai donné la description dans mon premier voyage.
Après avoir franchi une montagne, nous pûmes apercevoir la longue et aride plaine où nous étions. Je fus glacé d’effroi en mesurant de l'œil cet espace immense que nous avions à traverser. Tout était sable et cailloux : à peine, de loin en loin, découvrait-on quelques petits aloès dichotomes épars, et une infinité de touffes énormes d’euphorbe.
J'aspirais avec l’impatience de l’affliction au moment d'arriver à la Grande-Rivière, à ce fleuve qu'on me disait ne jamais tarir et dont on m'avait peint les bords si agréables et si riants. Nous l’alteignimes enfin. Il offrait un coup d'œil majestueux; et , en effet, sa largeur, dans les endroits de son cours les plus resserrés, était celle qu'a la Seine lorsqu'elle entre dans Paris.
Ses bords, dans une grande largeur, étaient garnis d'arbres de différentes espèces, et en telle quantité, qu'ils y formaient une sorte de forêt : c’étaient des mimosas, des ébéniers, nommés par les indigènes sabris, des abricotiers sauvages dont les fruits égalaient en bonté nos abricots d'Europe, diverses sortes d'arbres; et, en arbustes, une espèce de saule, remarquable par un fruit en grappe, et que nous nommâmes 7aisins sauvages. Tout cela élait peuplé par une infinité d'oiseaux dont les chants ne m étaient pointencore connus.
Le voisinage de la rivière atlirait dans la plaine une
(1) Cela existait peut-être du temps de Kolbe. A. M.
quantité considérable de gibier qui nous promettait une nourriture suffisante. Nous avions en abondance des gazelles spring- bock, des :èbres, des coudoux, des
autruches et des oiseaux de toute espèce. D'ailleurs la |
pêche nous offrait encore une ressource ; la rivière élait fort poissonneuse ; elle contenait aussi beaucoup d’hippopotames : de tout côté je les entendais mugir et souffler. Curieux de les observer, je montai sur la pointe d'une roche élevée qui avançait dans le fleuve, et j'en vis un marcher et se promener au fond de l’eau; mais je remarquai que sa couleur qui, lorsqu'il est sec, se montre grisâtre , et qui, lorsqu'il n’est qu'humide et mouillé , paraît bleuâtre , semblait alors d'un bleu très foncé. Je le tuai au moment qu’il remontaità la surface de l’eau pour respirer. Mes gens, accourus au coup, le poussèrent au rivage. C'était une femelle très vieille : dans leur surprise , et pour exprimer sa grosseur, ils l'appelèrent la grand'mère du fleuve.
Dans l'impossibilité où nous étions de côtoyer le fleuve , à cause des forêts d'arbres qui le bordaient, il fut résolu que nous retournerions sur nos pas jusqu'à la fontaine des Zèbres, que de là, perçant au nord, nous viendrions le regagner. Arrivés à la fontaine, nous indiquâmes à mes chasseurs la route que nous allions tenir, afin qu'à leur retour ils pussent nous retrouver ; et tandis qu’ils partaient avec leséquipages de Schoenmaker, nous avançâmes de notre côté.
Trois heures de marche suffirent pour nous ramener aux bois qui bordent le fleuve ; mais en y entrant nous aperçûmes , non sans effroi , les traces toutes fraiches de deux lions, que nous jugeâmes mâle et femelle, et qui par conséquent étaient fixés dans ce canton. Le voisinage de ces deux terribles hôtes nous donnait lieu de craindre quelque attaque dansla nuit,etnous obligeait à redoubler de surveillance , et surtout à tenir autour de mon camp de grands feux allumés pour les écarter ;
mais la nuit approchait, et peut-être n’était-il pas aisé:
de trouver promptement la quantité de bois sec qu’exigeaient ces feux.
Un heureux hasard nous en fournit par-delà nos besoins. Le fleuve, dans ses débordements , avait entraîué beaucoup d'arbres de toute grandeur et detoute espèce. À deux cents pas de nous était un énorme mimosa qui en avait arrêlé un grand nombre. Ils s’y élaient amoncelés en pile, et formaient un büûcher naturel et d'une immense grosseur.
Mes gens, sans se donner la peine de prendre ce qui leur était nécessaire, y mirent le feu, et en un instant nous eûmes un incendie qui dura non-seulement pendant la nuit entière, mais fort avant encore dans la matinée du lendemain.
Je passai la rivière sur mon radeau avec mon Klaas et les deux Caminouquois; mais à ‘peine avions-nous pris terre qu'à nos yeux se présenta un spectacle bien désolant : c'était une sagaie ensanglantée, près de laquelle gisait le cadavre d'un homme qui avait été dévoré en grande partie par un lion.
Départ de l’auteur pour le pays des grands Namaquois. Son arrivée à la rivière des Lions. Il tue des girafes.
Je fixai mon départ au 28 octobre, etpartis, emmenant avec moi huit de mes fusiliers, au nombre desquels était Klaas Baster, et huit Namaquois qui consentirent à m’accompagner. Tout le reste de mon ancienne caravane demeura au camp, sous les ordres de Swanepoel.
J'arrivai bientôt au milieu d’une horde de Namaquois. Le chef était venu au-devant de moi, selon la coutume , dccompagné d'une partie de sa horde. Après le compliment d’'étiquette, il me fit présent de deux moutons pour ma troupe ; eltandis qu’elle les apprêtait, j'allai visiter le kraal.
Mon plan fut de partir dans l’après-diner du jour suivant , d'aller passer la nuit près de la rivière, et le
lendemain, de commencer la chasse dès le crépuscule. J'emmenai avec moi tous mes chasseurs; un détachement de la horde me suivit, avec quelques bœufs de charge pour le produit de notre chasse , et au point du jour je mis {out mon monde en activité.
La moitié de la double troupe passa le fleuve à la nage, tandis que l'autre moitié resta de mon côté. Quand les nageurs furent arrivés à l’autre bord, ils se partagèrent en deux bandes, dont l’une remonta la rivière à une certaine distance et l’autrela descendit. Lamême chose se fit sur mon rivage. Les quatre bandes embrassèrent ainsi trois quarts de lieue de rivière; moi seul je restai en place et au centre des traqueurs.
À un signal donné, tous avaient crdre de partir de leur poste , à pas lents, et de se rendre vers moi, les uns en poussant de grands cris, les autres en tirant de temps en temps des coups de fusil, pour rabattre et conduire à ma portée les hippopotames qui se trouveraient dans cet espace du fleuve. Il s’en rencontra huit. Toutes les bandes de chasseurs étant réunies au centre commun , nous n’eûmes plus besoin que de patience et d'adresse.
En peu de temps nous en blessâmes plusieurs. Déjà même deux étaient mis à mort ; et les gens de la horde étaient ravis de joie. A l'exception de quelques morceaux que je réservai pour mes gens, j'abandonnai au kraal les deux animaux entiers. Le chef, pour me témoigner, au nom de tous, sa reconnaissance, me pria d'accepter un bœuf gras.
Le jour suivant, après quelques heures de marche, nous aperçûmes au détour d’une colline sept girafes qu’à l'instant ma meute attaqua. Six d'entre elles prirent la fuite ensemble ; la septième, coupée par mes chiens, s’écarta d’un autre côté. Je parvins à l’atteindre, et d’un coup de carabine je la renversai.
Qui croirait qu'une conquête pareille excita dans mon âme des transports voisins de la folie ! Peines, fatigues, besoins cruels, incertitude de l'avenir, dégoût quelquefois du passé, tout disparut, tout s’envola à l'aspect de cette proie nouvelle : je ne pouvais me rassasier de la contempler; j'en mesurais l'énorme hauteur. Je reportais avec étonnement mes regards de l’animal détruit à l'instrument destructeur. J’appelais, je rappelais tour-à-tour mes gens; et quoique chacun d'eux en eût pu faire autant, quoique nous eussions abattu de plus pesantset de plus dangereux animaux encore, je venais le premier de tuer celui-ci: j'en allais enrichir l'histoire naturelle; j'allais détruire des romans, et fonder à mon tour une vérité (1).
Arrivée chez les grands Namaquoiïs. Description de ces peuples.
En entrant dans la contrée des Namaquois, mon intention était surtout de vérifier tout ce qu’on en dit au Cap. Que de contes n'avais-je pas entendu faire sur cette nation! Que de choses merveilleuses sur ses mœurs, ses arts, ses trésors, etc.! Déjà mon lecteur sait à quoi s’en tenir sur ses prétendues mines d'or et d'argent : eh bien, il en est de ses arts et de ses lois comme de ses mines.
La laille des grands Namaquois est plus haute que celle des autres peuplades hottentotes ; ils paraissent même plus grands que les Gonaquois, quoique peutêtre ils ne le soient pas réellement. Mais leurs os plus petits, leur air fluet, leur taille efflanquée, leurs jambes minces et grêles, tout enfin, jusqu’à leurs longs manteaux peu épais, qui des épaules descendent jusqu'à terre, contribue à l'illusion. A voir ces corps effilés comme des tiges d'arbres, on dirait des hommes passés à la filière.
Moins foncés en couleur que les Cafres, ils ont un visage plus agréable que les autres Hottentots, parce
(1) En effet, Levaillant est le premier qui ait rapporté en Europe une peau de girafe. A. M.
que le nez est moins écrasé, et la pommette des joues moins proéminente; mais leur physionomie froide et sans traits, leur air flegmatique et impassible leur donnent un caractère particulier, auquel on les distingue.
Les femmes ne liennent rien de celte tranquille apathie. Gaies, vives, sémillantes, aimant beaucoup à rire, on croirait qu'elles sont d'une pâte différente. Il est aisé de concevoir que, malgré des humeurs si diverses, un ménage peut néanmoins vivre en paix. Mais ce qu'on à plus de peine à concevoir et à expliquer, je le répète, c'est comment ces tristes pères font des filles si gaies, et ces femmes si gaies des garçons si (ristes.
Je ne sais si je dois rapporter ici un usage absurde qui est pratiqué chez les Namaquoïs , el qui, comme beaucoup d'autres, n’a de fondement que leur ignorance : c'est de se lier le prépuce lorsqu'ils ont une rivière à traverser. Cette opération se fait avec un fil de boyau, et même, comme leurs idées de pudeur sont
sur certains points différentes des nôtres, ils la {ont
sans aucune précaution, vis-à-vis dé leurs filles.
Quand je leur aidemandé le motif d'une pareille coutumé , ils m'ont répondu, en vrais sauvages, que c'était pour fermer une ouverture à l'eau qui pourrait entrer dans leur corps. Et ce qui prouve combien les préventions de l'ignorance sont extravagantes el même contradictoires, c'est que les femmés, en pareil cas, ne se lient ni ne se bouchent aucune partie du corps, quelque accès qu'elles paraissent offrir à l'élément liquide.
Si notre visage a reçu de la nature des traits qui
peuvent exprimer nos passions, notre corps à aussi
des altitudes et des mouvements qui peignent nos affections et notre caractère. La danse du Namaquois est froide comme lui ; il n’y met ni joie ni grâces, et sans l'excessive gaîté des femmes, ce serait la danse des morts.
C'était le 14 janvier que nous Ctions vénus camper sur les bords de la rivière des Poissons. Pendant mon séjour dans cette contrée, j'avais changé souvent de campement, afin d'y trouver, suivant mes diverses stations, des objets nouveaux : et en effet elle m'avait fourni, seulement en oiseaux, plus de quatrevingts espèces différeutes, dont dix étaient nouvelles.
Il m'en coûtait de quitter un canton aussi agréable, et qui, indépendamment de cé qu'il ajoutait à mes collections, m'assurait une surabondaice de vivres pour mes gens. Enfin cependant, le 24, j'annonçai mon départ, mais ma caravane étant venue en troupe me demander quelque temps encore pour achever la préparation de notre provision d’un rhinocéros que nous avions tué, jeretardai detrois jours. Ce retard fut employé avec beaucoup d’ardeur. Tous, hommes et femmes, travaillèrent sans relâche sur l'animal; et quand je partis, ils regrettaient beaucoup d'en laisser encore bien plus qu'ils n'en emportaient.
La tibu des Houzouanas, chez laquelle je me rendis ensuite, me donna lieu de faire diverses remarques. L'Houzouana est d'une très petile taille, et parmi eux c'est être fort grand que: d’avoir cinq pieds; mais ces petits corps, parfaitement proportionnés, réunissent à une force et à une agilité surprenantés certain air d'assurance , d'audace et de fierté qui en impose et qui me plaisait infiniment. De toutes les races de sauvages que j'aiconnues, nulle ne m'a paru douée d'une âme aussi active et d'une constitution aussi infatigable.
La chaleur du climat dans lequel vit l'Houzouana le di-pensant de toutvêtement, ilest pendant toutel'année entièrement nu, à l’exceptiun d'un très pelit jackal attaché sur ses reins par deux courroies, dont l'extrémité lui tombe sur les jarrets. Endurci par cette habitude constante de nudité, il devient tellement insensible aux variations de l'atmosphère, que quaud des sables brûlants de la plaine il se transporte au milieu des neiges el des frimas de ses montagnes, il ne semble point s'aperceyoir du froid.
Sa hutte ne ressemble point à celle du Hottentot ; elle
est coupée verticalement par le milieu ; de sorte qu'une butte holtentote en ferait deux d'Houzouanas,
Naturellement agile et dispos, l'Houzouanä se fait un jeu de gravir les montagnes et les pitons les plus dauts; et cette disposition a été pour moi une chose avantageuse.
J'avais déjà eu plusieurs fois occasion de remarquer que chez les Hottentotes en général, à mesure qu'elles avancent en âge, la partie inférieure du dos se renfle et prend un accroissement qui sort des proportions qu’elle avait dans leur jeunesse. L'Houzouava ayant dans la figure quelque caractère du Hottentot, et par conséquent s'annonçant comme de même race, on pourrait croire que le gros derrière du sexe n’est que la croupe hottentote, plus renflée et portée à l'extrème. Mais j'observerai que chez les premières c'est une excroissance tardive, et en quelque sorte une infirmité de vieillesse, tandis que chez les autres c'est une «difformité de naissance , un caractère originel.
Séparation d'avec les Houzouanas.
À mon départ de l'Orange, je m'étais muni d'un grand nombre d'outres , que j'avais fait faire avec des peaux de mouton, à limitation de celles qu'avaient imaginées mes gens pour leur huile de cachalat. C'étaient les femmes qui s'en chargeaient; et elles les portaient sur le dos , attachées à des bretelles , ou suspendues à un bâton qu'ellés tenaient à deux par un bout. Mais dépuis que les Houzouanas firent partie de ma caravane , ils eurent la galanterie de soulager les femmes de ce fardeau , et tant qu'ils voyagèrent avec moi, ce furent loujours eux qui le portèrent.
La chaîne des montagnes avait sa direction au sud. J'employai deux jours entiers à la suivre, et partout j'y trouvai des pâturages pour mes bestiaux el de l'eau des roches pour nous. Mais cette route contrariait le désir que j'avais de me jeter plus avant dans l'ouest, afin de me rapprocher des bords de la mer.
Au jour fixé, nous partîimes de grand matin , ét ne fimes halte qu'à neut heures du soir. Nos bœufs, comme je m'y étais attendu, n'avaient trouvé dans la route point d'eau et peu d'herbe; et après une journée aussi pénible , il leur fallut encore passer la nuit à jeun.
Quant à nous, les Houzouanas avaient eu la sage précaution de remplir toutes mes outres de l'eau des roches. Mais on peut s’imaginer ce qu'élait une boisson batiue pendant tout un jour, chaude comme de la lessive ,etqui, ayant contracté l'odeur et le goût des peaux dans lesquelles elle était renfermée, semblait plus propre à faire vomir qu'à rafraîchir et à désaltérer.
Heureusement j'avais conservé quelques cruchons de vin et de bière qui, s'étant aigris par la chaleur et le ballottement, étaient devenus un vinaigre assez bon au milieu d’un désert. J'en versais quelques cuillerées dans les mauvaises eaux que souvent nous avions à boire, et cette acidité , en côrrigeant leur saveur désagréable , les rendait plus saines.
Vers les cinq heures après midi, nousarrivâmes dans le voisinage de la horde ; les bœufs et les chiens, sentant l'eau, se détachèrent de nous à l'instant; et, prenant le galop sans qu’on püût ni les rappeler ni les retenir, ils se portèrent à toutes jambes vers le kraal. Leur odorat ne les avait point trompés : ils trouvèrent effectivement des puits, mais ces puits étaient fermés, et ils se virent réduits à flairer et à tourner toutaulour sans pouvoir s'y désaltérer.
Retour au camp. Arrivée de l’auteur chez les Gheyssiquois. Mœurs de cette* horde.
Quand le vent fut tout-à-fait apaisé, les animaux sauvages, et surtout les zèbres isabelles , reparumeul dans la plaine. Depuis longlemps j'élais très empressé d'avoir un de ceux-ci, et malgré tous mes elforis, je
D NS v .
n'avais pu encore réussir. J'employai de nouveau une journée tout entière à les chasser; je les poursuivis même jusqu'à plus de sept lieues de la horde, mais il me fut impossible de les joindre ; et après bien des fatigues inutiles, je me vis obligé d'y renoncer.
Ce quadrupède farouche et inabordable est , avec quelques oiseaux du haut vol, le seul de tous les animaux d'Afrique que j'aie vu sans pouvoir me le procurer. Ne l'ayant point eu en ma puissance , je n'ai rien à en dire que ce que j'en ai écrit ailleurs.
Je ne quiltai point la horde sans y prendre des guides. Ceux-ci, par une traite de sept ou huit lieues, me conduisirent vers un torrent desséché , sur les bords duquel ils me laissèrent, et qu’ils m’assurèrent être celte rivière du Lion que j'avais traversée plus à l'est dans le commencement de mon départ. S'il est difficile en Afrique de s'assurer du cours d'une rivière quicoule, il l'est bien plus encore pour celle qui est entièrement à sec. Je m'en suis rapporté aux sauvages sur le nom de celle-ci, et c'est d’après leur témoignage que je l'ai indiquée sur ma carte. Au resle je doute très for! que ce soit la même rivière ; mais il pourrait bien se faire que c'en soit encore une autre à laquelle on ait donné le nom de Lion, comme il y a en effet dans cette partie de l'Afrique plusieurs rivières ou torrents qui ont celle dénomination. Il suffit d'ailleurs qu'un colon rencontre un lion, un éléphant, un buffle ou tout autre animal sur le bord d’une rivière, pour lui en donner aussitôt le nom ; et voila comme il se trouve au cap de Bonne-Espérance plusieurs rivières des Eléphants, des Buffles, des Lions, ainsi que plusieurs Zout-Rivieren, ou rivières salées, etc, ce qui est bien capable de produire quelques erreurs géographiques, surtout dans un pays aussi montagneux, et où il est impossible de suivre le bord des rivières.
Des bords de celle-ci nous nous dirigeämes, par le plus court chemin, vers l'Orange : nous n'y arrivâmes ie milieu de la nuit; mais la joie de relrouver en-
u la rivière sur laquelle était mon camp répandit dans ma caravane une ivresse qui tenait de la folie, et qui, prolongée jusqu'au jour, nous empêcha tous de nous livrer au sommeil.
Après plusieurs journées de marche nous arrivàmes chez les Gheyssiquois.
A ne juger du Gheyssiquois que par les traits de sa physionomie et le clapement de son langage, il est de nation hottentote ; il a des caractères qui le rapprochent du Gonaquois. Je croirais même, d'après la comparaison de ces analogies, qu’il est le produit du Namaquois et du Cafre, comme le Gonaquois est le produit du Cafre et du Hottentot.
C'est chez les Gheyssiquois exclusivement qu'est pratiquée la semi-castralion ; et elle l’est. sans exception dans toutes leurs hordes, ainsi que me l'ont assuré ceux chez qui je l'ai véritiée par moi-même, et la chose ne me fut pas difficile. Dès qu’on sut le sujet de ma curiosité, tout le monde s'y prêla complaisamment; il n'eût tenu qu'à moi de passer en revue la horde entière.
Quant aux motifs qui ont pu déterminer les sauvages au retranchement dont il s’agit, les voyageurs ne sont pas d'accord ; les uns l’attribuent au désir de se rendre plus agiles à la course, les autres à l'envie d'empêcher une trop grande propagation de l'espèce.
Départ pour le Cap. Excursions chez les Petits Namaquois. Retour au Cap.
Il y avait cinq semaines que je m'étais établi dans l'ermitage de Schoenmacker. Je le quittai enfin pour me rendre à une horde de petits Namaquois, située à cinq lieues de notre camp ; on y préparait une grande chasse aux gazelles spring-bock. Le chef nous invita à être de la partie, ne doutant pas qu'avec nos armes nous cContribuerions beaucoup au succès de cette chasse. J'acceplai avec plaisir, autant pour leur ren-
dre service que pour être encore Lémoin d'une battue du genre de celles dont j'ai déjà eu occäsion de parler ailleurs : celle-ci pouvait peut-être offrir des détails nouveaux et des manœuvres particulières. La partie fut remise au lendemain. Tous, hommes, femmes et enfants étaient occupés, travaillaient avec ardeur aux préparatifs.
Je regagnai les montagnes, parce que de leurs sommets pouvant découvrir la rivière des Eléphants où devait être arrivée ma caravane, il m'était plus aisé de me diriger dans ma route. Nous eûmes encore trois jours de marche, sans autre intérêt qu'une nuit passée
près d'une belle source, chargée de ces arbustes dont
les fruits sont nommés dans le pays wo//fs-griff, ou poison des loups.
Ce nom leur vient de la propriété qu'ils ont, étant torréfiés, de faire mourir les animaux carnassiers qui en mangent. On les grille comme du café ; on les pulvérise de même, et l'on en saupoudre des viandes qu'on expose pendant la nuit à la voracité de ces animaux. C'est surtout pour l'hyène et lé jackal qu'est destiné cet appât. Dès qu'ils en ont mangé, ils enflent prodigieusement, el meurent plus ou moins promptement, selon la quantité qu'ils en ont pris. Enfin nous apereûmes de grands arbres qui, par leurs sinnosilés, paraissaient border une rivière. Ne doutant pas que ce ne fût la rivière des Eléphants, nous descendimes les montagnes pour nous rendre sur ses rives.
Dans l'impatience où j'étais de regagner le Cap, ce détour, qui allait me coûter plusieurs journées de marche, me contrariait beaucoup. Néanmoins, forcé par la nécessité, il fallut m'y résoudre. En deux jours j’arrivai dans le Verloore Vallay, grand lac qui n’est séparé de la mer que par une lisière peu considérable de dunes de sable.
Le lac et ses bords étant couverts d'oiseaux de toute espèce, je me flattais d'y trouver, pour la collection de mon cabinet, de quoi me dédommager des contrariétés de la route. En effet, j'y vis non-seulement tous les oiseaux que je venais de rencontrer sur la Rivière Verte, mais encore les foulques d'Europe, différentes espèces de grèbes, spécialement celle qui est connue des naturalistes sous ie nom de grèbe cornu, enfin un espèce particulière de manchots. »
Après avoir visité la baie de Sainte-Hélène, je me rendis , en suivant le rivage de la mer, dans celle de Saldanha. Cette baie et celle de Sainte Hélène étaient toutes deux remplies de cachalots.
En quittant Saldanha je marchai vers l'habitation de mon vénérable ami Slaber. Son aimable et bonne famille, prévenue de mon relour par les gens de mes chariots , et instruite de mon arrivée par un de mes chasseurs envoyés en avant, vint à ma rencontre. Je fus surpris de ne pas voir mon bon ami Slaber au milieu de ses enfants. Ils m'apprirent que depuis mon départ , attaqué d'une dyssenterie cruelle, il ne tenait presque plus à la vie. É
Swanepocl, en revenant du Cap, m'apportait des nouvelles de mes amis et des lettres d'Europe, entre autres une de mon respectable ami Bœærs, qui m'annouçait son arrivée en Europe, après la traversée la plus heureuse. Non content de m'avoir élé anssi utile pendant son séjour au Cap, il m'apprenait qu'il m'avait de nouveau recommandé à tous ses amis, et plus particulièrement au nouveau fiscal.
Après ine absence de seize mois, passés dans les déserts d'Afrique, j'arrivai au Cap, où monsieur et madame Gordon m'attendaient, Je fus reçu comme un ami, un frère, un fils, ce qu'on a de plus cher, et jamais J'amitié de ces hôtes bienfaisants ne s’est démentie un seul instant.
Mon premier soin , dés que j'eus ma liberté, fut de m'informer s’il y avait dans le port quelque vaisseau qui s'apprêtàt à mettre à la voile pour l'Europe. Il s'en trouvait un dont je profitai pour écrire à M. Temminck, et le remercier de ce qu'il avait fait pour moi.
Pendant mon séjour au Cap, le vaisseau négrier ar-
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