‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 117 sur 179 · VOYAGE AU SÉNÉGAL · texte numérisé non relu

VOYAGE AU SÉNÉGAL

(1783-1787.) Dix années environ après le retour d'Adanson en

France, l'abbé Demanet, en 1763, fut envoyé à Gorée et au comptoir d'Albreda pour y porter des secours

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spirituels. Il fit quelques excursions dans l'intérieur et put composer un voyage qui contient des observations utiles sur divers états ou royaumes nègres, tels que ceux de Baol, de Baour-Salum et autres. Vingt ans après, c’est-à-dire en 1784, eut lieu le voyage de De Lajaille au Sénégal, à la Gambie, à Sierra-Leone et à l'archipel des Bissagots , voyage qui ajouta quelques notions à celles que l’on possédait déjà sur ces contrées. De 1779 à 1789 s'était effectué celui de Lamiral sur la rivière du Sénégal et à Galam; et celui de Durand, en 1785, au Sénégal; celui de Rubault à Galam, en 1786, et par terre, quand les autres voyages s’étaient réalisés par eau sur le fleuve. Tous ces voyages avaient eu des résultats plus ou moins avantageux pour la science et le commerce, mais ils allaient être éclipsés vers le même temps par celui de Golberry, qui de tous ses devanciers paraît avoir le mieux décrit les mœurs, les habitudes et le caractère des nègres de la Sénégambie. Nous extrairons de ce voyage les faits propres à corroborer ou compléter ceux que nous avons précédemment consignés sur les mêmes peuples. Nous dirons auparavant un mot du voyageur luimême.

Parti en 1785 avec M. de Boufflers, nouveau gouverneur des possessions françaises au Sénégal, Golberry, chargé d'exercer les fonctions d'ingénieur en chef et de faire la reconnaissance des contrées occidentales et maritimes qui dépendaient de ce gouvernement , eut occasion d'effectuer plusieurs voyages qui lui permirent de rassembler une foule de matériaux sur la contrée et sur les habilants. 11 visita Gorée et le cap Vert; le pays de Salum, Albreda et le royaume de Barra ; explora la rivière de Sierra-Leone et l'île de Gambie, fit une excursion au désert où Brue s'était rendu près d’un siècle auparavant, fut à Galam et dans quelques autres pays voisins, et revint au Sénégal, mettre en ordre les fruits de ses différentes courses.

Suivant ce voyageur, les nègres de la Sénégambie sont doués d’une: insouciance que rien n’égale, d’une extrême légèreté, d'une indolence , d'une paresse incroyables, et d'une grande sobriété. Ils vivent dans la plus douce apathie, sans connaître l'inquiétude du désir, ni le chagrin des privations. Pour eux le nécessaire est peu de chose, parce que leurs besoins physiques sont en petit nombre et que leurs besoins moraux sont nuls. La chaleur du climat sous lequel vit le nègre le dispense de songer à son habillement et de se fatiguer beaucoup à construire la demeure qu'il doit habiter. Une demi-aune de toile compose toutson vêtement, et quelques pièces de bois avecde la paille ou des feuilles, sa maison. Si le feu ou quelque ouragan la détruit, il s'en met peu en peine, et au bout de huit joursilena une autre.

Les nègres se nourrissent en général de mil, de riz, de mais, de patates, d'ignames et de manioc. Ces aliments sont cuits à la vapeur de l’eau et assaisonnés du jus de quelques feuilles bouillies, de beurre, d'huile de palmier ou de cocotier. Sur les côtes et sur les bords des rivières, des lacs et des marigots , leur nourriture est plus variée, à cause du poisson qu'ils y mêlent. Près des forêts, ils ajoutent du gibier à leurs aliments ordinaires. Presque partout ils ont aussi des fpoules, des pigeons, des pintades. Ils mangent encore avec délices de l'éléphant, de l'hippopotame et du lézard. Dans les contrées fertiles, couvertes de bois et de päturages, on élève des troupeaux de chèvres et de moutons. Peu de jours suffisent à la culture des champs. L'indigo et le coton croissent sans culture. Le coton se lisse en toile et l’indigo lui sert de teinture. L'eau est la boisson ordinaire , le vin de palmier est réservé pour les occasions de fête.

Le nègre est de bonne heure désireux d'une compagne. La première femme qu'il prend garde le premier rang dans sa maison; il y joint d'ordinaire un nombre de concubines proportionné à sa fortune. Les passions violentes lui sont presque inconnues; son fatalisme fait qu'il ne craint et n'espère aucun événe-

ment, et que sans murmure il se soumet à tout, passant sa vie dans une voluptueuse nonchalance dont il se fait le bonheur suprème.

Les palavers ou palabres sont des assemblées que les nègres forment sous les rameaux touffus de quelques arbres du village, ou sous une grande balle qu'ils nomment bentaba. On s'y range en cercle; les plus anciens commencent les récits des plus grands événements de la veille. Bientôt paraît la pipe et tout le monde fume. Le jeu arrive à son tour; le sable tient lieu d'échiquier. Les femmes apportent le couscous et le riz. Le jour se passe à babiller, et la soirée à danser en plein air pendant la saison sèche, et sous le bentaba dans la saison des pluies; la moilié de la nuit est à peu près consacrée à la danse, et cette danse se distingue souvent par des attitudes lascives.

Tous les nègres qui habitent les bords de l’océan Atlantique, et ceux qui demeurent près des grandes rivières, sont d'excellents nageurs. Ce talent est commun aux hommes, aux femmes et aux enfants. C'est un spectacle très amusant que de voir se baigner dans la mer ou les fleuves les jeunes négresses de dix à douze ans. Les nègres, d’ailleurs, ont la faculté de rester longtemps entre deux eaux; mais ils en profitent quelquefois pour se livrer au vol.

Le seul avantage que les blancs retirent de cette faculté au Sénégal , est celui-ci. Quand la mer est mauvaise et que les lames se brisent avec violence sur la barre du fleuve, il est impossible de se hasarder sur celte barre et d'approcher du rivage, même en pirogue. Il est pourtant quelquefois besoin d'envoyer un ordre en rade ou de recevoir quelques nouvelles d'un vaisseau qu'on y à vu arriver, et qu'on à reconnu pour venir de France. On renferme alors la lettre dans une bouteille bien bouchée; un nègre l’attache à son cou, se met tout nu, se précipite au sein des vagues furieuses qui le couvrent de trente pieds d’eau, ne reparaît qu'au bout d’un quart d'heure et fort loin du rivage,ise dirigeant sur le navire qu'on lui a désigné. I! l'atte nt, remet sa dépèche, et repart pour s'exposer aux mêmes dangers, et rapporte la réponse de son message. Douze francs sont le salaire de cette action audacieuse.

La mélodie des chants des nègres est monotone et mélancolique, parfois cependant tendre et agréable ; mais toujours d'un mouvement très lent. Quelqufois des villages, éloignés l’un de l’autre d’une demi-lieue, exécutentle même chant et répondentalternativement. Cette communication de voix dure souvent plusieurs heures de suile.

L'âge de treize à quatorze ans est l’époque de la beauté et de la plus brillante fraîcheur des négresses. Un rose sanguin transpire au travers de la couleur noire, le sang et la vie l’animent ; et quand une jeune négresse éprouve une émotion vive ou tendre, on distingue parfaitement la rougeur qui se répand sur ses joues, et l’'embellit d'un vif incarnat. Une belle Jalof, une belle Foulah ou une jolie Mandingue, grande et svelle, surtout quand elle n’a qu'un embonpoint naturel, offre un genre de beauté inconnu en Europe. Les jeunes négresses, jolies, ont la bouche d'une belle forme et d’une grandeur moyenne; les dents petites et blanches, le cou droit et bien rond, le sein bien dessiné, bien rond et bien ferme, l'œil vif et agaçant; voilà le portrait d’une négresse de douze à quatorze ans.

Dans la Sénégambie les seuls hommes qui demandent l'aumône sont les aveugles, réunis en troupe de huit ou dix, tenant chacun un grand bâton à la main et vêtus très proprement de pagnes blancs ; aux portes des enclos ils chantent des passages du Koran ou les louanges du propriétaire, et le malheur de la cécité, qui est souvent peint d'une manière touchante. On leur accorde toujours largement ce dont ils ont besoin.

Entre la rivière de Sierra-Leone et le cap de Monte, il existe cinq peuplades de Foulahs-Sousous, qui for-

ment entre elles une république fédérative. Chaque peuplade a ses magistrats particuliers, son gouvernement local ; mais elles sont loutes soumises à une institution que ces nègres nomment purrah. C'est une association ou confédération de guerriers , analogue à l'institution jadis célèbre en Allemagne sous le nom de tribunal secret, et analogue aussi à l’ancienne initiation égyptienne, à cause de ses mystères et de ses épreuves. Chacune des cinq peuplades a ses chefs et son tribunal, et c'est proprement le tribunal qui se nomme purrah; mais des cinq purrahs de cantons se forme le grand purrah qui commande aux cinq peuplades. |

Pour être admis à un purrah de canton, il faut avoir atteint l'âge de trente ans, et il faut être âgé de cinquante ans pour arriver au grand purrah. On est puni de mort si l'on fléchit dans les épreuves, ou si, après avoir été admis, l’on trahit les secrets de l'association. La réception a toujours lieu dans un bois où l’on garde plusieurs mois le candidat , lequel est servi par des hommes masqués , sans pouvoir leur parler ni s’éloigner de l'enclos qui lui est assigné ; s’il tente de pénétrer dans la forêt qui l’environne , il est frappé de mort. Au bout de quelques mois de préparation, il passe aux épreuves , où l’on dit que figurent des lions et des léopards enchaînés. Tout profane qui oserait s'introduire dans le bois serait immédiatement puni de mort.

Les épreuves terminées , le candidat reçoit l'initiation, jure de garder tous les secrets qui lui ont été confiés, et promet d'exécuter sans délai toutes les décisions du purrab. La moindre indiscrétion ou hésilation est punie de mort. Au moment où le coupable s'y attend le moins , se présente un guerrier déguisé , masqué et armé, qui lui dit : «Le grand purrah t'envoie la mort. » À ces mots chacun recule et la victime est immolée jusque dans le sein de sa propre famille.

En cas de guerre entre ces peuplades, le grand purrah s'assemble dans un canton neutre, et commande aux cantons belligérants de cesser le combat. Il punit ensuite la peuplade reconnue coupable de provocation ; ce sont les guerriers masqués, armés de torches et de poignards, et divisés en bandes de quarante ou cinquante, qui exécutent l'arrêt du grand purrah.

Telle est cette institution mystérieuse et redoutable qui couvre d'un voile impénétrable ses délibérations et ses mystères. Les nègres de Sierra-Leone n’en parlent jamais qu'avec réserve et crainle.

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