‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 129 sur 179 · ET —— · texte numérisé non relu

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Ceux qui ont dîné à table sont alors très animés. L'amour leur fait sentir tous ses feux, et tout se permél avec une excessive liberté. Point de pudeur, point de délais, point d'asile secret et mystérieux pour satisfaire leurs désirs. L’autel dé Bacchus devient célui où Vénus reçoit leurs sacrifices (1). Un couple d'amants descend de son banc pour se placer plus commodément ; aussitôt les deux hommes qui sont le plus près d'eux élèventleurs manteaux, étlés cachent aux autres convives; mais si l’on doit en croire le bruit qu'ils font, ils considèrent comme une aussi grande honté de garder le silence en faisantl’amour qu'en mangeant, Quand ils ont repris leur place à table, tous les convives boivent à lasanté du couple héureux; et son exemple est imité de chaque côté suivant qu'on se trouve placé. Tout cela se passe sans causer lé moindreseandale, sans même qu'on se permelte des paroles licencieuses ni de plaisanteries. d

Les femmes qui assistent à ces festins sont pour là plupart distinguées par leur naissance et par leur caractère ; el elles et leurs amants se donnent réciproquement le titre de woodage, qui répond précisément à cequ'on appelle en Italie un sigisbé. Je ne sais pas si je me trompé, mais il me semble que ce mot de sigisbé, ou l'usage qui l’a fait créer, est hébreu. Dans la langue hébraïque, schus chis beüm signifié compagnon de l'épouse (2) ; la seule différence, c'est qu'en Europe les assiduités des sigisbés durent toujours, et que chez les Juifs elles cessaient quelques jpue après la noce. L’aversion qu'ont nos dames pour le judaïsme les a sans doute engagées à prolonger celte pratique juive pour mieux la dénaturer.

Les anciens Egyptiens se purgeaient régulièrement trois fois par mois, et celte coutume s’est conservée parmi les Abyssiniens. Un arbre fournit aux Abyssiniens le purgalif dont ils se servent.

Quoique les jésuités aient beaucoup parlé des mariages et de la po’igamie des Abyssiniens, il n'en est pas moins certain qu'en Abyssinie on neconnaît point ce que nous entendons par le mariage ; mais que quand on se convient mutuellement, on se lie sans aucune cérémonie, on se quitte, on se reprend aulant de fois qu'on veut, et même après qu'une femme qui a fait divorce avec son premier mari a eu des enfants d'un autre.

Voici toutes les cérémonies que suit le roi quand il choisit une femme. Il envoie chez elle un azage; et cet officier lui déclare que le roi désire qu'elle vienne habiter à l'instant dans son palais; aussitôt elle se pare avec le plus de magnificence qu'il lui est possible, et elle obéit aux ordres du monarque, quiñon-seulement lui donne un appartement dans sou palais, mais encore une maison dans l'endroit qu’eile préfère. Quand ce prince déclare une de ses femmes iteghé, cela ressemble un peu plus à un mariage; car, soit qu'il se trouve alors dans sa capilale, ou dans son camp, il ordonne à l'un des juges de prononcer en sa présence que lui, le roi, a choisi sa servante, qu'on nomme par son nom pour reine; et alors on la couronne, mais sans l'oindre. |

La couronne étant élective dans une seule famille, et la polygamie permise, les héritiers se sont considérablement multipliés; etles disputes ont été si fréquentes, qu'il a fallu chercher un moyen de remédier à l'anarchie et à l'effusion du sang royal qui sans cela seraient devenues inévitables. Ce moyen est doux et humain. On confine tousles princes de la race de Salomon sur une montagne très élevée, où le climat est salubre. On leur enseigne à lire et à écrire; mais leur éducation se borne à cela. L'Etat paie les frais de leur entretien, et en conséquence il léur est alloué sept

(1) HS ressemblent en cela aux anciens cyniques, dont on disait : Omnia qu&æ ad Bacchum et Venerem pertinuerint in publico facere. Diogenes-Laertius, in vit. Diogen, A. M.

(2; En Angleterre, l'homme de l'épouse; en France, l'ami de la maison. A. M.

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der di pièces d’étoffe , et trois mille onces d'or (1).

Les étendards des Abyssiniens sont de grands bâtons passés dans une espèce de tube surmonté d’une boule trouée, d'où pend une étroite banderole d'étoffe de soie, tailleé en queue d'hirondelle, et flottant au gré du vent. L'on vit pour la première fois, dans la guerre du Begemder, des drapeaux semblables à des pavillons de navire flotier en l'honneur du roi Théodore; ils élaient rouges, d'environ huit pied de long et trois pieds de larges ; mais ils ne parurent que pendant deux jours, et ils eurent trop peu de succès pour faire espérer qu'ils deviendraient à la mode.

L'infanterie a des étendards peints de deux couleurs différentes, et par bandes qui se croisent en jaune et en blanc, ou en rouge et en vert ; mais les étendards de la cavalerie portent un lion (2) rouge, vert ou blanc. La seule cavalerie noire est distinguée par un drapeau rouge où est peint un lion jaune, au-dessus duquel il y a une étoile blanche.

La maison du roi est composée d'environ huit mille hommes d'infanterie, dont deux mille sont armés de fusils, et remplacent les archers. L'are est mis de côté depuis cent? ans, et il n’y a plus que les Shangallas- Waitos et quelques autres pelites nations de barbares qui s'en servent.

Il a quatre corps qui ne doivent former entre eux

que le nombre de seize cents hommes, et que le roi commande en personne. Ils sont composés d'étrangers, du moins quant aux officiers, et ils gardent le monarque quand il est en campagne. Dans les temps où le roi s'écarle un peu des règles ordinaires, ces corps ont quelquefois jusqu'à quatre ou cinq mille hommes qui oppriment le pays, parce que leurs priviléges sont très étendus ; mais quand le prince est faible, on les tieut incomplets, parce qu'ils inspirent de la crainte et de la jalousie. C’est du moins ce qui avait lieu de mon temps.

Quand le roi veut entrer en campagne, il fait faire trois proclamations. La première est conçue en ces termes : « Achetez vos mules, tenez vos provisions prêles, car après tel jour ceux qui me chercheront ici ne m'y trouveront pas. » La seconde a lieu une semaine ensuite, si les affaires l'exigent. Voici ce qu’elle porte: « Abattez le kantuffa dans les quatre parties du monde; car je ne sais pas où je vais.» Ce kantuffa est un arbuste terrible qui embarrasse beaucoup dans leur marche le roi el la cavalerie, dont la longue chevelure et les habillements flottants s’accrochent à ses épines. La dernière proclamation dit : Je suis campé sur les bords del'Angrab ou du Kahha. Quiconque ne viendra pas m'y joindre sera puni pour sept ans. » Je fus incertain de ce que signifiait ce terme de sept ans ; mais ensuite je me rappelai que les Juifs avaient tous les sept ans un jubilé, où les outrages, les dettes, les torts de toute espèce étaient oubliés.

Il n'y a pas de pays au monde où l'on ait bâti autant d’églises qu'en Abyssinie. Quoique le terrain soit excessivement montueux, et qu'on ne puisse conséquemment y jouir que d'une vue très bornée, il est rare qu'on n'y voie pas cinq ou six églises à la fois ; mais si l'on se trouve par hasard dans quelque endroit élevé d'où la vue puisse un peu s'étendre, on en découvre au moins cinq fois autant. Chaque homme puissant qui laisse de quoi bâtir une église après sa mort, où qui en à bâti une de son vivant, croit par ce moyen expier tout le mal qu'il a pu faire. Le roi en bâtit toujours un grand nombre. Dès qu'on remporte une victoire on élève soudain une église au milieu du champ infecté par les cadavres des vaincus,

Les Abyssiniens ont grand soin de placer les églises auprès des eaux courantes, car ils observent rigou-

(1) Trois mille onces d'or valent 30,000 ducats, et à peu près 180,000 francs. A. M.

(2) La première invention en est attribuée aux Portugais, A. M.

reusement les lois mosaïques pour tout ce qui a rapport aux ablutions et aux purifications. Ils choisissent aussi, autant qu'ils le peuvent, le sommet des monlagnes dont la forme est la mieux arrondie, la plus élégante, et où croît celte espèce de cèdres magnifiques que nous appelons cédres de l'irginie, et qui dans la langue éthiopienne se nomme ar. Il est certain qu'il n'y a rien qui rende l’Abyssinie plus agréable à Ja vue et plus pilltoresque que ces églises et ces bois de cèdres qui les environnent.

Paruii les bois de cèdres croissent de distance en distance ces aulres beaux arbres que les Abyssiniens appellent cussos, qui s'élèvent à une très grande hauteur et qui offrent toujours un coup d'œil ravissant,

Toutes les églises sont rondes et couvertes d’un toit de chaume en forme conique ; tout autour un grand nombre de cèdres, forment une colonnade circulaire où l'on peut se promener et se meltre à l'abri, soit lorsqu'il pleut, soit dans les moments de la grande chaleur. Toutes les fois qu’on entre dans l’église il faut être nu-pieds.

Les Abyssiniens considèrent l’abuna comme le patriarche de leur Eglise, car ils connaissent fort peu le patriarche d'Alexandrie, Comme l’abuna entend rarement la langue abyssinienne, il ne prend aucune part au gouvernement : sa plus grande occupation est l’ordination des ecclésiastiques.

Ce qui a rapport à la cironcision des hommes est

connu de toutes les personnes les moins versées dans l'histoire juive ; mais la circoncision des femmes est, autant que je puis le savoir, une pratique des gentils, pratique bien plus généralement répandue que la première daus cette partie de l'Afrique, limitrophe de "Egypte el de l'Arabie, Je l'appellerai l'excision, pour tâcher d'exprimer par un mot décent une opération singulière, et, suivant nos mœurs, fort peu décente. L'excision est en usage chez les Falashas comme chez les Agaazis, aussi bien que la circoncision des hommes,

Les Abyssiniens se servent pour circoncire d'un couteau très bien aiguisé. Ils ne déchirent rien avec les ongles, et ils ne répètent aucune parole, ni ils ne font aucune Cérémonie religieuse durant l'opération, pour laquelle il n'y à point d'âge déterminé, et qui est faite ordinairement par une femme.

La manière indécente et barbare dont Samson prouva sa victoire est imitée par les habitants du Tigre, qui se sont toujours circoncis, parce que les nations répandues autour d'eux ne l'ont jamais été. Ils ne se contentent pas même d'enlever le prépuce à l'ennemi qu'ils ont vaincu, ils lui coupent la verge et toutes les

arties de la génération, et ils viennent présenter à eurs généraux ces barbares trophées.

Dès que les Abyssiniennes perdent un parent ou un amant, elles se font sur ch#ue tempe une incision de la grandeur d'une pièce de douze sous, avec l’ongle de de leur petit doigt, qu'elles laissent croître exprès pour cela : de sorte qu'en Abyssinie on voit presque toujours sur le visage des femmes quelque cicatrice ; et dans la saison où l’armée est en campagne, elles ont bien rarement le Lemps de laisser cicatriser leurs tempes.

Description de Gondar, d'Emfras et du lac Tzana,

Gondar, capitale de l'Abyssinie, est bâtie sur une montagne très haute, dont le sommet est assez plat : cette ville contient environ dix milles familles en temps de paix. La plupart des maisons sont d'argile, avec un toit de chaume en forme de cône, ainsi qu'il est d'usage partout où tombent les pluies du tropique. A l'occident de la ville, on distingue le palais du roi, qui était jadis bien plus imposant qu'il n est aujourd’hui : c'était un grand bâtiment carré à quatre étages, et flanqué de quatre tours carrées, d’où la vue s'étendait du côté du midi sur toute la campagne, jusqu'au lac Tzana ; mais cet édifice, brulé à différentes reprises,

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Cette horrible coutume d'abandonner les cadavres des criminels est en pleine vigueur à*Gondar.

n'offre presque plus qu'un monceau de ruines. On n'habite que les deux premiers étages, où est une salle d'audience de plus de cent vingt pieds de long.

Divers monarques onf'fait bâtir des appartements autour du palais, tous en argile, et à la mode du pays ; ce qui forme un contraste singulier avec le principal édifice, qui fut bâli sous le règne de Facilidas par des ouvriers venus des Indes, et par quelques Abyssiniens qui avaient mieux aimé profiter des talents des jésuites pour l'architecture que d'embrasser leur religion.

Le palais et toutes les maisons qui sont autour se trouvent renfermés par un mur de pierre de trente pieds de hauteur, dans lequel il y a des ouvertures dans le haut. L’intervalle de ce mur aux maisons est recouvert d’un parapet: on peut, en faisant le tour, voir tout ce qui se passe au-dehors. Il paraît n’y avoir jamais eu d'embrasures pour du canon ; les quatre cotés de ce mur ont plus d'un mille et demi de longueur.

La montagne sur laquelle s'élève Gondar est environnée d'une vallée profonde , où l’on peut sortir par trois défilés opposés ; l'un est au midi, et conduit vers le Dembea , le Maitsha et le pays des Angows; l’autre est au nord-ouest, et mène du côté du Sennaar, du Walkayt et du Waldubba , et sur la montagne de Tebra-Tzaï, c'est=à-dire la montagne du Soleil, au pied de laquelle est l’iteghé ; enfin, la troisième sortie est au

nord , du côté du Woggora, du mont Lamalmon, du Tigré et de la mer Rouge. La rivière de Kahha se précipite de la montagne du Soleil, traverse la vallée et passe au midi de Gondar; et la rivière d'Angrab, qui vient de Woggora, la contourne au nord-nord-est; puis ces deux rivières vont se réunir au pied de la montagne, à environ un quart de mille au sud de Ja ville.

De l’autre côté de la rivière de Kahha, et vis-à-vis de Gondar, est une ville habitée par les mahometans et contenant environ mille maisons. Ces mahométlans sont tous aclifs et laborieux, et la plupart ont soin des équipages du roi et des nobles, tant lorsqu'on entre en campagne que lorsqu'on en est de retour. Ils plantent et abattent les lentes avec une-facilité el une promptitude étonnantes ; ils conduisent les mulets de charge; enfin ils forment un corps commandé par des officiers, mais jamais ils ne combattent pour aucun parti.

Je partis de Gondar le % avril 1770 pour courir le pays. Nous traversâmes la rivière de Kahha et la Ville- Maure; et vers les dix heures nous arrivâmes sur les bords du Mogelch, rivière très considérable, qui court dans un lit très profond, rempli d'une espèce de pierre à fusil bleue. Nous passâmes le Mogetch sur un pont de quatre arches, très solide, chose extrêmement rare en Abyssinie; mais il est vrai que le Mogetch en a plus besoin que la plupart des autres rivières. Elles se dessèchent ou ne forment que des étangs à la cessation des

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