VOYAGE DANS L'INTÉRIEUR DE L'AFRIQUE MÉRIDIONALE
PRÉLIMINAIRE
Le voyage dont nous allons offrir la traduction ne fut publié par l’auteur que sept ou huit ans après son retour en Europe. Il en parut des fragments ou analyses dans les revues anglaises en 1822 et années suivantes, et il excita dans le monde savant une véritable sensation. M. Burchell avait pénétré beaucoup plus Join que d'autres voyageurs, sans excepter Levaillant, au milieu des déserts méridionaux de l'Afrique ; il avait même conçu le projet d'arriver , à travers les régions inconnues et parsemées de sauvages peuplades, jusqu'aux possessions portugaises qui sont au nord du Cap de Bonne- Espérance ; mais il ne put réaliser qu'une partie de ses vues. Le point principal où il s'arrêta est Litakoun ou Lilakou , au nord et au-delà de la limite des contrées habitées par les Hottentots. Litakou est la capitale du pays des Briquas ou Bachapins : elle est située par environ 270 de latitude méridionale, et 25° de longitude orientale du méridien de Greenwich : elle est éloignée du Cap d'environ neuf cent soixante-douze milles ou trois cent vingt-quatre lieues, dans la direc- {ion du nord-est. Burchell avança encore environ un degré plus loin, d’où il revint au Cap, et repartit pour l'Angleterre, avec une riche collection d'animaux, de
IT, Paris, — Imp, Lacour et C®, rue Soufflot, 46,
plantes, de minéraux, de dessins et esquisses, et les matériaux ou notions nécessaires pour composer un des ouvrages les plus considérables et les plus intéressants qui aient encore été publiés sur la colonie du Cap et les indigènes qui l'habitent ou qui l’environnent. C'est la première fois qu’il aura été traduit en français. - ALBERT-MONTÉMONT.
se 3 9 Or Eee ——— RELATION.
Le +3 novembre 1810, vers cinq heures de l'aprèsmidi, les matelots de quart à bord du petit navire qui me conduisait en Afrique s’écrièrent toul-à-coup, après avoir considéré quelque temps l'espace avec impatience, qu ils apercevaient terre. A cette exclamation, qui me fit tressaillir de joie, je quittai précipitamment la cabine où j'étais, et je montai sur le pont avee le capitaine. Ce dernier, quoiqu'on ne püût encore distinguer qu’à peine un petit nuage qui semblait immobile à l'horizon, ne se méprit pas sur l'aspect singulier du nuage qui s'arrête sur la montagne de la Table lorsque souffle un vent frais du sud-est, et déclara que la terre qui surgissait alors devant nous élait celle du cap de Bonne-Espérance; nous en étions, à dire vrai, éloignés d'environ cent milles (4); mais une brise fa-
(1) 33 lieues et demie.
EE TE EEE SRE TR)
vorable nous poussait avec rapidité à travers les flots écumeux ; aussi passai-je le reste du jour dans la plus vive attente du lendemain. Mes yeux allaient contempler une partie du monde qui m'était entièrement inconnue. L'aurore me retrouva donc le lendemain sur le pont, prêt en quelque sorte à saisir la première apparition de cêtte terre si ardemment souhaitée. Rien cependant he fut visible quand parut l'aurore, à Cause d’un épais brouillard qui obscurcissait l'atmosphère et que le soleil fé put dissiper avañt d’avoir atteiñt une certaine Häutéur ; alors je découvris peu à peu, dans le lointain, une chaine de montagnes bleuâtres, à l'éxtrémilé séplentrionale de laquelle la montagne de la Table et lé promontoire du Lion étaient aisés à reconnaître d'après la particularité de leur forme.
À mésüre que nous approchions davantage de là côle, ces montagnes déployaient une grandeur plüs imposanté qui faisait ressortir la petitesse des œuvres de l'homme, En effet, les divers édifices que du sêin de la mêr On devinait sur le continent n'y apparäis< saient que Comme des laches blanches, trop exiguës pour ajotler à la scène aucun trait, trop insighifian< tes pour aäügmenter ou diminuer en rien la magnifi= cence de là nature. Bientôt nous eûmes laissé dérrière nous lès éaux bleues et profondes de l'Océan, et abri: tés par la terre nous voguâmes sur la surface lranquille d'ondes vérdâtres, du milieu desquelles les veaux marins sorlaient quelquefois leurs têtes humides pour nous voir passer.
Le 26, à trois heures dé l'après-midi, nous atteigni-
mes le promontoire du Lion ; et quand nous éûmes
doublé la Pointe-:Verlé, plusieurs dés édifices de la ville du Gap, entre autres la Jetée et le Château, s'offrirent à nos regards. Dépassant ensuite les battéries de Charonne et d’Amslérdam, nous découvrimes en son entier la ville elle-même, adossée à la montagne de la Table qui s'élève derrière comme une immense muraille. Enfin nous jetâmes l'ancre ; et pour la première fois je mis le pied sur la terre d’Afriques
Rien de plus agréable, rien de plus pittoresque assurément que l'aspect de la ville du Cap, qui du bord de la mer s'étend à travers la vallée jusqu'aux montagnes dont elle est environnée de toutes parts ; elle renferme plus de vingt rues qui toutes, se coupant à angles droits, courent ou dans une direction nord-ouest parallèlement au rivage, ou dans une direction sudouest du rivage vers la montagne de la Table. Ces rües, quoique non pavées, sont toujours lenuês en très bon état, et recoiveñt une douce fraîcheur des beaux arbres qui de distance eh disläncé y sont plantés à droite et à gauche. Les maisons, bâties en briques et revêlues d’une couche de ciment, ont d'ordinaire la façade. embellie de corniches et de divers ornements architecturaux , souvent même de .gracieuses figures en relief, Devant chaque maison, et de la même longueur, est une plate-forme d’allée, ordinairement large de huit ou dix pieds, el communément élevée de trois ou quatre au-dessus du niveau de la rue; on y monte par un escalier de quelques marches, et d'ordinaire il y a un banc à chacune de ses extrémités. Cette plate-forme s'appelle Le pas, et les habitants ont la coutume de venir le soir, quelquefois même le jour, s'y asseoir ou s'ÿ promeñer, soit pour prendre l'air, soit pour causer avec leurs amis et Connaissances qui passent. Les toits sont plats et presque horizontaux, n'ayant jamais que 1e degré d'inclinaison exactement nécessaire pour l'écoulement des pluies ; ils forment une terrasse où l’on marché avec commodité, et sont faits de fortes poutres qui sè prolongent d'un mur à l'autre, sur lesquelles sont posées des planches épaisses destinées à recevoir ellés-mêmés un épais lit de briqués qu'on récouvre ensuile dé ciment. Le seul cinient qu'on emploié sé fabriqué avec des cendres de coquillages qu'on ramasse an bord dé la mer. Les croisées sont fort larges, mais les panneaux de vitres fort petits. Le bois le plus en usage pour les constructions est cCelui que les habitants nomment
stink-hout, bois très beau qui, pour la couleur et la qualité, ressemble à l’acajou ; il sert aussi à confectionner des parquets, des chaises, des tables et différents autres meubles: mais on donne cependant la préférence à ceux qui viennent d'Europe, et on nen FR guère que de ce genre dans les demeures des ricnes.
Telle est au Cap la douceur des hivers, qu'on n'y aperçoit nulle part de cheminées, si ce n'est dans les cuisines. A l’intérieur , les maisons , lorsque l'œil est accoütumé aux décors élégants et aux ameublements cofmodes des appartements anglais, paraissent nonseulement nues, mais encore dénuées de toute com: modité. De plus, comme jamais aucune pièce n'est plafonnée, et que toujours les poutres formänt le plancher et l’élage supérieur restent visibles, On serait tenié de croire que les ouvriers doivent encôre y revétif. Mais l'étendue et la hauteur des pièces, outre qu'elles leur donnent un air de magnificenee, contribüent beaucoup à les rendre fraîches l'été. A l'extérièur, au contraire, les maisons même des habitants les plus pauvrés se font remarquer par l'élégance de leur ärchitecture. Les parquels sont rarement recouverts de tapis, èt la raison en est que dans ce pays, comme dans tous lés climats chauds, ils servent de refuge aux insectes.
Le Cap renfermé déux églises ; l’une servant aux calvinisies ainsi qu'aux anglicans, l'autre bâtie par les luthériens, qui sont fort nombreux. Il ÿ a en outre üné asie salle ouverte aux prédicateurs des différentes religions et dés différentes sectes religieuses. Les Malais ont aussi un édifice consacré à l'exercice du Culte mahométan, avec un prêtre régulièrement élabli, et qu'ils paient eux-mêmes. Mais leur mosquée ñ ést guère autre chose qu'une simple maison bourgeoise dont ils ont changé la primitive destination.
La résidence du gouverneur de la colonie est située dans la ville et au milieu d’un jardin qui consiste en
ePlüsiéürs acres de terre, dont la presque totalité est plantée en avenues de beaux chênes se coupant les unes les autres à angles droits. Ce jardin, qui offre pendant la chaleur du jour la plus délicieuse des prome- RER est en tout temps et à toute heure ouvert au
ublic.
ki Au nombre des édifices ou lieux publics les plus remarquables, on distingue le Séadhuis ; autrement dit la Maison-Communé, vaste et beau bâliment où se traitent les affaires publiques d'une nature civile. Il est situé au centre de la ville, et du côté de la place appelée Groente-Plein, dans laquelle se tient chaque jour un marché pour les légumes. Le château est une large forteresse pentagornale qui s'élève dans la partie sud-est de la ville, tout près du bord de la mer. Elle commande la Jetée, ou lieu de débarquement, et protége la seule route entre la ville et la campagne. Au nord-ouest du château ést là Parade, grande place oblongué, entourée d'une promenade d'arbres touffus, qui est ceihle d'un mur et d'un fossé. Près de la Parade sont les casernes dé la cavalerie, construction qui unit l'étendue à l'élégance, commencée en 1772, et positivement destinée à servir d'hôpital. Entre les casernes et le château est la Douane, bâtie en 1813. Enfin vers l'entrée du Jardin dû Gouvernement on voit un vasté et noble édifice où siége le tribunal, et où sont les bureaux des divérses branches de l'administralion. Le théâtre est situé au nord de Ja ville, sur une placé nommée Boer-Plein où place du Fermier ; mais on n'y joue que rarement, car le nombre des repr'ésentalions est subordonné au plus ou moins de Lonne volonté dés amateurs de l'endroit.
Toute la ville du Cap est défendue, du côté de la terre, par dés lignes dé fortifications qui s'étendent de là montagne du Diable aux bords de la mer. Elle est bien approvisionnée d'une éau excellente qui sort en plusieurs courants de la montagne de là Table; et ën 1813, à moyen de conduits en fer envoyés d'Angleterre, on a établi des fontaines dans toutes les rues.
I URCBELL. 3
Sur la Croupe-du-Lion, est un poste de vigie, d'où, en hissant au sommet d'un mât un certain nombre de globes noirs, on transmet en quelques minutes au gouverneur de la colonie la nouvelle de l'arrivée des vaisseaux qu'on aperçoit en pleine mer. Au sud de la ville, une multitude d'élégantes maisons de plaisance est disséminée à travers des vignobles, des plantations, des bouquels d'arbres ; et la campagne, qui jusqu'à Rondebosch, Wynberg et Constance est réellement gérieuse Men plus que dans touté autre partie Ce la contrée fertile aspect de l'Angleterre.
La partie de l'Afrique à laquelle on peut donner le nom .de péninsule du cap de Bonne-Espérance renferme la ville du Cap, la baie Camp, la baie Hout, et la ville de Simon's-Town, et ne consiste presque qu'en une chaîne irrégulière de montagnes qui, commençant à la Croupe-du-Lion, se termine au cap Pointe, lequel est le cap de Bonne-Espérance proprement dit, cabo Tormentoso, ou encore cap des Tempétes, découvert en l'année 1483 par le Portugais Bartholoméo Diaz, et doublé en 1498 par Vasco de Gama. Cette péninsule est réunie au continent par un isthme plat et sablonneux, large de douze à treize milles anglais, et séparant la baie False de la baie de la Table.
La colonie anglaise, qui porte le nom de gouvernement du cap de Bonne-Espérance, est bornée au nord
ar la Hottentotie, dont elle est en partie séparée par es monts Nieuweld et Roggeveld, à l’est par la Cafrerie, avec laquelle elle a pour limite la rivière du Grand- Poisson , au sud par l'océan Indien, et à l'ouest par l'Atlantique. Elle est comprise entre 29 et 359 de latitude sud, et entre 15 et 250 de longitude est. Sa longueur de l’est à l'ouest est de deux cent trente lieues, sa moyenne largeur de soixante-dix lieues, et sa superficie de quinze mille lieues carrées. Dans le nord de la colonie on voit s'étendre un grand nombre de plateaux stériles que le manque d’eau rend inhabitables. Ces plateaux sont connus sous le nom de Æarro, mot qui dans Ja langue hottentote signifie sec ; et il y en a plusieurs dont l'étendue est telle, qu'ils n'ont pas moins de cinquante milles dans leur partie la plus étroite. Le sol est composé de glaise et de pierres, très plat et, quoique manquant d’herbe, généralement couvert de broussailles raboubries et de plantes remplies de suc. Dans la saison pluvieuse, cependant, une végétation plus abondante s'y développe ; et alors les fermiers voisins se transportent avec leurs troupeaux dans ces plaines, et y font temporairement résidence, M ce que la sécheresse les oblige à regagner eurs demeures.
La contrée, que coupent en divers sens plusieurs chaines de hautes montagnes, est divisée en sept disticts principaux , dont l'étendue n’est nullement proportionnée. Ce sont les districts du Cap, de Stellenbosch, de Tulbach, de Swellendam, de George's-Town, de Graaf-Reynet, et de Zuureveld ou d’Albany. Pour
donner une idée de leur position, nous les avons énu-
mérés dans l’ordre de leur distance par rapptrt à la ville du-Cap, celui de Zuureveld étant le plus éloigné. Chacun de ces districts est administré par un représentant du gouverneur général, qui porte le nom de Landdrost, jouit d'une autorité presque absolue, et veille à l'exécution des lois, ordonnances et règlements.
Les fermes sont toutes très vastes, surtout celles des districts lointains. 11 y en a qui occupent une circonférence de terrain dont le diamètre mn Aux moindre de trois milles; aussi, vu leur grande étendue, ne sont-elles jamais encloses. Le sol pourrait produire une grande’ abondance de grain; mais le manque d'ouvriers et l'éloignement des marchés sont cause que ceux des fermiers qui ne résident pas à une certaine proximité des villages, n'en cultivent que la quantité exactement nécessaire à la consommation annuelle de leurs propres familles.
La seule manière de voyager dans le pays est À dos
de cheval ou dans des charriots traînés par des bœufs dont le nombre s'élève quelquefois jusqu'à seize ou dix-huit, Quant à des voitures européennes , on n'en aperçoit que dans la ville du Cap et aux environs; il n'y a même encore qu’un seul service public de messageries, qui mène les voyageurs en poste dans un charriot ordinaire à Stellenbosch. Néanmoins Ja distribution des lettres sefait régulièrement entre Les divers villages de la colonie; et Graaf-Reynet, un des plus distants, les recoit de la ville du Cap en sept ou quatorze jours, suivant l'état des rivières et desroutes. Comme il n'existe pas d’hôtelleries, les voyageurs doivent s'en remettre à la chance toujours incertaine de trouver le soir un abri et des vivres dans les fermes qu'ils rencontrent, à moins de transporter avec eux des provisions et des lits, ce qui est l'usage le plus commun.
En 1815, époque à laquelle se terminèrent mes voyages, les seuls villages que renfermât la colonie étaient ceux de Stellenbosch, fondé en 1670: Swellendam, en 4786; Tulbach et Uitenhage, en 1804; Paarl, Simon s-TownetSwartlad qui ne contiennentguère plus que l’église, en 1811. Nous avons eu soin de les énu2 mérer ici dans l'ordre de leur importance. Ute fois chaque année, une députation des membres du tribuna) qui siége à la ville du Cap, appelée commission de justice, parcourt les différentes Drosties, ou résidences des Landdrosts, pour entendre les plaideurs et juger les procès qui peuventlui être déférés.
Les habitants des districts de la colonie sont prineipalement Hollandais; car ce furent des colons partis de Hollande qui vinrent les premiers, en 1651, sous la conduite de Van-Riebeck, S'établir à la ville du Cap. Beaucoup aussi sont d'origine allemande; et, de 4680 à 4690, un nombre considérable de familles francaises, chassées de leur pays par suile de persécutions aux: quelles les protestants y étaient alors en butte, se réfu: gièrent au cap de Bonne-Espérance; enfin la Suède et le Danemark, à différentes époques, envoyèrerit aussi dans cette parlie de l'Afrique plusieurs de leurs enfants. Au contraire, on n'y compte que très peu d'Anglais. Les Hottentots de la colonié sont beaucoup moins nombreux que les blancs; mais si À leur nombre on ajoute celui des esclaves, le chiffre de la po pulation noire l'emportera considérablement. Toute la population blanche fait usage de la langue hollan: daise, et mêne la plupart des esclaves et Hottentots n'en parlent pas d'autre. Les nations limitrophes de la colonie sont les Hottentots-Namaguas au nord: ouest, les Hottentots-Bojesmans, ou Aommes des bois, au nord et au nord-est, enfin les Kousses ou Cafres à l'est.
L'établissement du Cap fut pris par les Anglais, pour la première fois, en l'année 1796; mais à la con< clusion dela paix entre les deux peuples il fut restitué aux Hollandais en février 4803. La guerre recommencant bientôt après , il retomba le 8 janvier 1806 au pouvoir des Anglais, à qui le traité de 4814 en à confirmé la possession. 9
La ville du Cap, aussi bien que lereste de la colonie, est habitée par des individus d'origines différentes, mais surtout par des Anglais et des Hollandais, Les premiers sont en général militaires et négociants: plusieurs places importantes sont confiées aux seconds. Dans la capitale, comme dans les districts, le nombre des habitants libres est beaucoup au-dessous du nom bre des esclaves. Ces derniers sont Ja plupart Malais, ou des naturels, soit de Madagascar, soit de Mozambique. Les Hottentots, préférant la vie des champs, n'entrent d'ordinaire qu'avec répugnance au servicé de maitres qui demeurent dans les villes.
Les esclaves les plus estimés sont les Malais, et particulièrement ceux qui sont nés dans la ville du Cap. A ceux-là on enseigne tous les arts mécaniques, tous les métiers utiles, pour lesquels ilssemblent annoncet des dispositions : c'est ainsi que les hommes deviennent charpenliers, tourneurs, maçons, cordofniers,
lailleurs, cuisiniers, cochers, valets, ou artisans de différents genres ; tandis que les femmes se transforment en couturières, en cuisinières, en filles de chambres , en nourrices, s’adonnant à tous les services qui dans les autres pays sont dévolus à leur sexe. Ces cochers surpassent en adresse même nos plus fameux cochers d'Angleterre, puisqu'il n’est pas rare de voir dans la ville un Malais se tenir debout sur un long charriot, conduire six chevaux au grand galop, et tourner les coins de rues avec la plus étonnante facilité. Les Malais se regardent comme supérieurs à tous les autres esclaves, et méprisent les Hottentots, qui, disent-ils, sont descendus d'orangs-outangs. [ls s’enorgueillissent beaucoup de leur belle, longue, luisante et noire chevelure; et malgré leur teint basané, leur physionomie est souvent agréable. Quelques-uns d’entre eux, dont pendant plusieurs générations les pères ontété blancs, pe diffèrent plus qu'à peine des Européens. Ils sont adroits, doux et généralement fidèles, mais fort sensibles aux injures, rancuneux et avides de vengeance. Le prix d’un esclave malais varie selon sa réputation de bonne conduite et ses divers talents : ce prix s'élève quelquefois jusqu'à cinq mille risdales. On peut dire en général que dans la colonie jamais un homme blanc ne seloue comme simple domestique; il se croirait déshonoré s’il faisait, comme on dit, l'ouvrage d'un esclave; et je pense que tous les blancs ont de semblables idées dans les pays où subsiste encore l’esclavage. Le nombre des Malais libres, descendants de ceux qui ont reçu l’affranchissement, est considérable; et en tenant de petites boutiques, en exerçant leur industrie de différentes manières, soit comme ouvriers, soit comme marchands, ils amassent souvent quelque fortune : c’est un exemple que dans leur insouciance naturelle les Hottentots, quoique nés libres, ne songent presque jamais à suivre. Les esclaves de Mozambique et de Madagascar se distinguent à la fois des Malais par leur teint noir, leur chevelure laineuse et leur physionomie nègre. Ce sont de fidèles, patients et bons serviteurs. On lesemploie à différents travaux, mais principalement à ceux qui sont les plus rudes.
La justice est encore administrée aujourd'hui dans la colonie d’après le code hollandais, et les causes y sont plaidées par écrit en langue hollandaise. Lesjugements par jury et les plaidoyers de vive voix sont jusqu’à présent inconnus devant les tribunaux. ]1 se publie chaque samedi à la ville du Cap, par les soins de l'autorité, une gazette officielle, mais qui ne contient jamais que des proclamations, des avis aux contribuables et des annonces de ventes. Le seul numéraire qui ait une circulation générale consiste en de petits morceaux de papier imprimés et contre-signés dont la valeur respective varie d’un schelling à cinq cents risdales et plus. L’unique monnaie courante est le penny anglais, qu'on recoit pour le double de sa valeur nominale, et qui prend le nom de Dubbeltje. Les dollars espagnols sont aussi en usage au Cap, mais plutôt comme lingots que comme argent monnayé, et leur cours monte ou baisse suivant le prix du change. Lesiles Sainte-Hélène et Maurice (4) tirent de la colonie une énorme quantité de viande, de vin, de grain et d'autres provisions de bouche; mais là sebornent toutes ses exportations, outre quelques cuirs, quelques plumes d'autruche et un peu d'huile de baleine, d'ivoire et de résine, qu’elle envoie en Angleterre.
Le prix des denrées, compara'ivement à ce qu'il est en Anglelerre, est excessivement bas à la ville du Cap. Ce sont la main-d'œuvre, le loyer et le bois de chauffage qui constituent les principales dépenses des habitants, La ville est toujours bien approvisionnée de poisson, car on en pêche une variété infinie dans la mer environnante ; mais celui d'eau douce est si rare, que je ne me souviens pas d'en avoir yu sur aucune table, excepté des anguilles qui passaient pour un
(1) Ile-de-France. A. M.
mets fort délicat. Les fruits et les légumes aussi sont abondanis et pas chers. Presque tous les légumes ordinaires d'Europe poussent à merveille dans la colonie. Le froment et l'orge sont les grains cultivés sur la plus grande échelle; l'orge est celui qu’on donne habituellement aux chevaux. On récolte encore, mais en très grande quantité , une excellente qualité de riz sur les bords occidentaux de la rivière de l'Eléphant. On élève dans Snécumberg et dans le Roggereld d'innombrables troupeaux de moutons ; etc'est aussi de ces parties de la colonie que provient le plus grand nombre de chevaux.
Le climat de la colonie est non-seulement agréable, mais encore favorable à la santé. Située dans l'hémisphère méridional, les saisons y sont l'inverse de celles d'Europe ; décembre et janvier sont les mois les plus chauds, juin et juillet les plus froids. Comme lé soleil à midi est toujours au nord, il s'ensuit que le côté septentrional des montagnes est beaucoup plus chaud et plus sec que le côté méridional, lequel diffère très visiblement aussi en verdure et en luxe de végélation. L'aspect de la voûte étoilée ne se présente pas non plus ici aux yeux de l’astronome de la même manière qu'en Europe; la plupart des constellations s'y montrentdans une position inverse. Ainsi, les étoiles bien connues de la Grande-Ourse ne sont jamais vues au Cap; mais cette perte est compensée par quelques constellations, par quelques étoiles d’une beauté remarquable (1) qui doiventtoujours rester invisibles aux habitants de nos pays.
L'hiver et le printempssont les plus délicieuses parties de l’année; car comme l'été et l'automne dans la contrée qui longe la côte sont constamment secs, il en résulte que la verdure disparaît presque pendant six mois. Dans les districts éloignés de la mer la saison humide commence en plein été, et alors la pluie, qui fort souvent est accompagnée de tonnerre et d'éclairs, tombe par torrents. La ville du Cap est en outre sujette à des vents impétueux, et la poussière des rues devient en pareilles circonstances extrêmement désagréable. Le froid et la chaleur varient suivant les différentes parties de la contrée. Au Cap, il estrare que le thermomètre centigrade s'élève à plus de 380, et qu'il s'abaisse jamais à plus de 8 ou 90 au-dessus de zéro. On rencontre quelquefois cependant de la glace sur la cime de la montagne de la Table, et chaque année, pendant quelques jours, on voit les sommets des montagnes du Stellenbosch et de la Hottentotie-Hollandaise couverts de neige. Les régions les plus chaudes de la colonie se trouvent dans ces plaines nues qu'on désigne par le nom général de Xarro, et dans les basses terres arides sur la côte; maiscomme dans ces différents endroits la chaleur est d'une nature sèche, il s’en faut de beaucoup qu'elle soit aussi intolérable qu’elle le serait en Angleterre au même degré. Les districts de l'ouest sont comparativement dénués d'arbres et d'eau, tandis que ceux qui bordent la côte méridionale par-delà Swellendam jusqu'aux limites orientaes de la colonie, sont au contraire bien boisés et abondent en sources et en ruisseaux.
La hauteur dela montagne de la Table au-dessus du niveau de l'Océan, d’après les calculs les plus rigoureux, est de 3,582 pieds anglais, de sorte qu'il s'en faut seulement de 126 verges qu'elle ait trois quarts de mille en élévation perpendiculaire. La montagne du Diable atteint 3,315 pieds ; le promontoire du Lion 2,160 ; et la croupe du Lion 1,143. Comme on l'imagine, sans doute, du plateau auquel je parvins en l'explorant un jour, la vue est immense, puisqu'on a calculé que l'œil pouvait parcourir la mer jusqu'à 73 milles de distance, et qu'une montagne de même hauteur serait visible, même éloignée de 146 milles.
Une grosse espèce de singe à longue fourrure verdâtre, appelée bariaon par les colons, habite la mon-
(1) Notamment la croix du sud, si poétiquement décrite par Basil Hall. A. M.
tagne de la Table. C’est un animal qui se trouve dans presque loutes les parties de l'Afrique méridionale que j'ai visitées, mais seulement dans les lieux hauts et ro- Cailleux. Je n'apercus d’ailleurs ni oiseau ni insecte d'aucun genre, sauf une espèce de papillon ; mais si la zoologie ne m'offrit rien à recueillir, la botanique me permit du moins de faire une riche moisson.
Eaux thermales de Swarteberg. Établissement de mission - naires à Genadendal. Vallée Brand. Tulbagg: Le Paarl. Stellenbosch.
Ne pouvant quitter définitivement la ville du Cap que vers le milieu du mois de mai, je jugeai convenable de faire dans l'intervalle une courte excursion à travers les districts les plus voisins de la colonie. Cette espèce de promenade, en effet, outre que ma curiosité y trouvait son compte, me semblait avoir cet avantage, qu'elle me donnerait avant mon voyage principal quelque idée de la nature du pays, et par conséquent me mettrait mieux à même de diriger judicieusement mes préparatifs, et de calculer avec exactitude quelles provisions j'aurais besoin d’emporter avec moi. Un autre motif qui aussi me décida fut que j'avais déjà commandé un charriot” et qu'il me fallait aller acheter plusieurs paires de bœufs pour le traîner: or il y avait peu de chance que dans le voisinage immédiat de la ville, je rencontrasse des animaux assez vigoureux pour sup- RER les fatigues de la longue expédition que je mé-
itais. ;
M. Polemann, qui connaissait la partie de la contrée où je voulais porter mes pas, fut mon compagnon et mon guide. Le 8 avril, de grand matin, nous partimes tous deux à cheval sans autre bagage qu'une petite valise chacun. Après avoir franchi la Salt-Rivier, ou Aivière salée, nous entrâmes sur les Dunes du Cap et sur l'isthme Sablonneux que nous avions à parcourir ce jour-là dans toute leur longueur. Les routes innom-
rables dont ils étaient traversés dans chaque direction nous embarrassèrent souvent pour savoir celle que nous devions suivre ; mais comme elles conduisaient presque toutes au passage de la Hollande-Hottentote, que sans cesse nous avions en vue quoiqu'à une énorme distance, ce fut d’après cette seule indication que nous dirigeâmes notre marche.
A l'Eerste-Rivier cessent les Dunes, et au-delà la terre devient beaucoup plus fertile. C’est là que commence la province nommée Hollande-Hottentote, au milieu de laquelle s'élève le Schaapenberg, ou mont de la Brebis, vaste mont couvert d'herbe. Notre route fut dès lors meilleure et plus ferme ; la contrée prit un air ae rustique, des maisons et des fermes se montrèrent courte distance l’une de l’autre ; enfin nous rencontrâmes plusieurs courants d'excellente eau. Sur leurs bords sont généralement bâties les habitations, qui consistent la plupart en de longs édifices blancs de belle apparence. Cette contrée produit d'excellent blé, mais en quantité très petite, bien qu'elle en pût probablement produire dix fois davantage si la population ouvrière croissait dans une même proportion. À mesure que nous avançâmes, nous eûmes une vue complète de la baie False. La chute du jour ne nous arrêta point, et nous cheminâmes encore pendant une heure au clair de la lune, jusqu'à une maison de campagne appelée Fortuintje, et peu éloignée de l'angle nord-est de la baie. Nous y couchâmes. ;
Le 9 nous remontâmes à cheval de bonne heure, et nous commençcâmes presque aussitôt à gravir la montée qui mène au passage de la Hollande-Hottentote. La route n’est pas d’abord très escarpée : mais quand le voyageur entre dans le chemin creux des Roodge- Hoogte, ou hauteurs-rouges, c'est alors qu'elle devient véritablement difficile. Ces Hauteurs-Rouges sont un amas de collines, formant le pied de la montagne, et composées d'une terre dure, nue, rougeâtre et ferrugineuse, dans laquelle la route vers le sommet est peut-
être enfoncée de vingt pieds. On a ensuite à gravir la rocailleuse montagne elle-même, et ce n'est pas sans quelque surprise qu'on voit des charriots pesamment chargés monter et descendre par un chemin si raide et si effrayant, Ce n’est pas non plus sans un sentiment de compassion pour les bœufs qui les traînent, qu'on est témoin de la peine et des prodigieux efforts de ces pauvres animaux, excités tantôt par des paroles d'encouragement, tantôt contraints à tirer avec une espèce de frénésie par les sonores retentissements du fouet dontla mèche valeurdéchirerlesflancs, ou par lesjurons etles bruyantes clameurs, tant du fermier que deses Hottentots. Il est cependant impossible de ne pas recourir à de pareilles violences, et c’est la nature de ces passages périlleux seulement qui force les colons à user de dureté envers ces utiles {bêles de trait: car en général ils connaissent trop bien la valeur de leurs bœufs pour les maltraiter par simple plaisir. Le danger que courent et l’attelage el le charriot, lorsqu'on franchit les montagnes, impose au conducteur le devoir de la plus attentive vigilance. Si,en effet, l’attelage s’arrêlait par hasard, s’il déviait le moins du monde de la route convenable, ou refusait obstinémentdetirer, le charriot roulerait du haut en bas, et les entraînerait avec le conducteur à une destruction inévitable.
Du haut de ce passage est une vaste et magnifique vue de l’isthme, de la baie de False et de toute la chaîne des montagnes, depuis le promontoire du Lion jusqu'au cap Pointe. Je recueillis, chemin faisant, une énorme botte de plantes curieuses, bien que je n'eusse le moyen ni de les conserver ni même de les emporter avec moi.
Après avoir franchi le Kloof, car tel est le nom que les gens du pays donnent à ces routes qui traversent les montagnes, je fus surpris de trouver si faible Ja pente du versant oriental : la contrée doit donc de ce côté être beaucoup plus élevée que la Hollande-Hottentote. Ce Kloof et deux ou trois autres plus au nord dans lamême chaîne peuvent être regardés comme les grands portails par lesquels l’intérieur de l'Afrique est accessible du côté du cap de Bonne-Espérance, et la région de l'ouest de cette chaine n’en était pour ainsi dire que le vestibule. Les Kloofs de la Hollande-Hottentote et de Roodezand sont les deux principaux passages que suivent les charriots pour franchir ces montagnes, le premier conduisant à tous les districts situés le long de la côte méridionale, tels que ceux de Swellendam, de George's-Town, d'Uitenhaye et d’AIbany ; l’autre, à ceux de Tarka, de Graaf-Reynet, de Karro et de Roggeveld. i
Quant nous fûmes redescendus dans la plaine nous ne tardâmes guère à traverser la rivière Palmiet, dont les eaux, comme le plus grand nombre de celles qui prennent leur source sur le versant méridional de la grande chaîne de montagnes qui court au sud, élaient d'une couleur brune semblable à du café, mais en même temps claires et salubres. Ce phénomène doit probablement être attribué à la dissolution des végétaux qui sont en plus grande quantité du côlé méridional que du côté septentrional de ces montagnes, dissolution qui communique à toutes ces eaux une couleur exactement la même que celle qui provient de la tourbe. k Te
Peu après avoir franchi la rivière Palmiet, qui doit ce nom aux plantes dont elle est obstruée, nous altelgnimes la maison d'un homme qui avait été autrefois officierä de dragons lorsque les Hollandais possédaient encore la colonie, et qui alors cherchait à subsister lui-même et sa famille, en vendant aux voyageurs qui passaient quelques provisions et le produit de son petit jardin. Cette maison pouvant en quelque sorte être regardée comme une auberge, nous fimes sans hésitation halte à la porte, où le maître du logis, par son extérieur grotesque, attira bientôt notre attention.
Lorsque nous eûmes quitté l'auberge, nous re {ardâmes guère à gagner une autre chaîne de montagnes, peu étendue mais sourcilleuse. que nous franchimes
6 HISTOIREDES VOYAGES,
par une roule exécrable, appelte Ze X/00 de Groote- Houloek. Chemin faisant, nous rencontrâmesplusieurs charriols, les uns pesamment chargés de productions du pays et qui se rendaient à Ja ville du Cap, les autres slationnant aux différentes places de repos. Ces places, que les indigènes nomment oulspans, c'est-àdire endroits où on dételle, sont en quelque façon les caravansérails du pays, et les groupes variés de voyageurs, avec leurs charriots et leurs bœufs, qu'on y voit souvent prenant leur repas à l'ombre des broussailles, n'inléressent pas moins par Ja simplicilé que par la nouveauté de Ja scène. La plupart du temps chacun de ces groupes paraissait composé de la maison tout enlière ; et rien n’élait plus pittoresque, plus amusant, que de contempler hommes, femmes et enfants, Hotlentots, esclaves et chiens, assis autour du même feu.
Nous traversämes ensuite Knoflooks-Kraal, rivière peu gonsidérable, ainsi qu’une branche du Bot. I était nuit lorsque nous parvinmes à cette dernière ; aussi nous fallut-il, pour la franchir, avancer avecd’autantplus de précaution, qu'une inondation récente avait ouvert une partie des bords et parsemé le lit de grosses pierres. Sur la rive gauche élait une ferme, et nous y couchâmes.
Le 10, prenant congé de notre hôte dans l’après-midi, nous partimes pour les bains d'eaux thermales de Swarteberg. De larges routes en très bon élat, ce qu'elles doivent plus à la nature du sol qu'au travail des hommes, nous permirent de cheminer rapidement à travers la contrée, quoiqu'elle soit montagneuse, Nous dépassâmes plusieurs fermes, puis nous franchîmes Ja rivière des bains à Gildenhuysen, où une route à droite mène dans la vallée vers l’endroitoùs'élève aujourd'hui le village de Caledon. Passant ensuite sous l'extrémité occidentale du Swarleberg, nous aperçcûmes la maison des bains, blanche, régulière, à toit plat, agréablement située sur une partie haute du versant méridional de la montagne, et formant un joli point de vue. Le Swarteberg ou mont Noir est une courte chaîne courant de l'est à l'ouest, et de moyenne élévation, qui, pour l'aspect et la structure, diffère peu des autres montagnes du voisinage. La couleur noire d'où il tire son nom n'esl nullement remarquable, ni même très visible. De la parlie inférieure de son versant méridional, il projette une petite montagne plate, du sommet de laquelle sortent en plusieurs endroits des sources chaudes, dont l'eau fit élever mon thermomètre centigrade à 470. Celte eau dépose dans les canaux où elle couie une ocre de couleur orange ; mais après un cours de deux ou trois cents verges, clle cesse de teindre la terre; elle contient du fer et du soufre, et son goût est légèrement chalibé, A trois verges d'une de ces sourecs chaudes, il en sort une troisième dont l'eau est pure et fade, sans être le moins du monde plus chaude que la température ordinaire des eaux vives. Exceplé ce seul endroit, loutes les sources qui découlent du Swarteberg n'ont que la chaleur commune ; et quoique la montagne des bains soit d’une autre nature que celle du grand mont dent elle depend, il est néanmoins difficile d'expliquer, puisqu'elle donne aussi naissance à une source froide, comment il peut exister pour les autres une cause de chaleur si locale.
La maison des bains, distante de la ville du Cap d'environ soixante-quinze milles, s'élève presque au bas de la petite montagne plate déjà mentionnée, et l'eau y est conduite par un canal couvert, Le bâtinent, érigé en 1797, ne consiste qu'en un rez-dechaussée que divise en longueur un corridor donnant accès par-devant à huil petites chambres, et par-derrière à quatre salles de bain, tandis qu'aux extrémités sont une cuisine et des pièces pour les domesliques, Bien différentes des eaux d'Europe, celles du Swarteberg, comme on s'en doute, n'offrent aux baigneurs aucun attrait d'amusement ni de société, À peine même y trouvent-ils les objets de première nécessité ; aussi ne sont-elles fréquentées que par quelques malades
qui ont foi en leur puissance médicinale, puissance qui, m'assure-t-on, est assez efficace contre les rbumatismes, et possède certaines propriétés toniques ; mais les gens du pays en font usage, sans beaucoup de distinction, pour une infinité d'autres maladies. Au reste, ceux qui viennent essayer des vertus de ces eaux ne sont ordinairement que des fermiers, des esclaves et des Hottentots, qui pendant Ja durée de leur séjour demeurent dans leurs charriots ou dans des huttes temporaires. j
De l'établissement, parmi les nombreuses montagnes qui se montrent au-delà de la vallée, on distingue surtout celle qui porte le nom de Babylonsche- Toren où Tour de Babel, Cette montagne est peutêtre la plus remarquable de toute la colonie, à cause de l'énorme distance d'où elle est visible.
Non loin des bains est un petit endroit appelé Hemel-en-Aarde ou Ciel-et-Terre, entouré de hautes chaines où se trouve un hôpital pour les infortunés qui sont atteints de cette terrible et incurable maladie, la lèpre! L'hôpital est entretenu aux frais publics par le moyen d'une taxe spéciale levée sur tous les colons.
Comme le diner, dans le pays, est réellement ce qu'indique le nom de ce repas, à savoir le repas du midi, nous dinâmes le 11 avant de nousæemettre en marche, et nous pûmes encore poursuivre notre route d'assez bonne heure pour espérer parvenir avec le jour au but que nous avions choisi, à Genadendal, Ce mot, qu'on peut traduire par J’allée de la/Grâce, désigne le principal établissement des missionnaires moraves dans la colonie. Repassant la rivière des bains, et doublant Ja partie occidentale du Swarteberg , nous eûmes, pour y arriver, à cheminer versle nord. La conirée que nous traversâmes de ce côté était variée par de légères ondulations de terrain, et presque entièrement couverte par une espèce d'arbrisseau faisant buisson, haut de trois à quatre pieds, qu’on appelle Buisson de Rhinocéros, et qui, en effet, diton, était jadis la nourriture favorite de ces monstrueux animaux lorsqu'ils n'avaient pas encore été forcés de fuir devant les colons qui peu à peu envabirent la contrée en question. Le temps était fort agréable et fort beau; mais les grandes montagnes bleues du Baviaan’s-Kloof ou Passage du Babouin, qui se montraient à nos yeux dans l'éloignement, semblaient enveloppées de pluie. Le soleil, inclinant avec rapidité vers l'horizon, nous fit hâter le pas pour que nous pussions franchir avant la nuit la rivière Zondereinde Ou sqns fin, qui est assez profonde. Le eours de cette rivière n'est nullement de longueur à justifier le nom qu'elle porte, car elle se jette non loin dwwyillage de Zwellendam dans la Breede-Rivier ou rivière large; nous la franchimes sans accident à la chute du jour.
A mesure que nous approchions de Glenadendal, les montagnes prirent un caraclère de grandeur que la douteuse clarté du soir contribua beaucoup à augmenter. Nous ne pümes pas toutefois contempler longtemps la sublimité de cette scène, car l'obscurité y jeta bientôt son voile épais. Le plaisir que nous avait causé ce spectacle fut remplacé par des sensations d'un genre moins agréable, lorsque nous nous trouvâmes surpris, au milieu d'une région que nous ne Connaissions pas, par une des nuits les plus noires que nous eussions jamais vues, et obligés de nous fier entièrement à l'instinct de nos chevaux pour ne pas nous écarter de Ja route. Enfin nous aperçûmes heureusement une petite Jumière qui vacillaitau loin dans les ténèbres, et que nous supposâmes provenir de quelqu'une des huttes de l'établissement. Après avoir encore marché plus d'un mille dans la direction de ceîte lumière , nous parvinmes en effet à une hutte, et nous priâmes le Hoitentot qui l'habitait de nous conduire à la demeure des missionnaires, où nous fûmes cordialement accueillis.
Le lendemain, lorsque je pus au lever du soleil mieux satisfaire ma curiosité, grande fut ma satisfac-
tion. On ne peut, en effet, imaginer un emplacement choisi avec plus de sagacité. Glenadendal est une paisible retraite entourée de hautes et magnifiques monlagnes. A l'entrée de la vallée s'élèvent tous les principaux édifices. Vers l'extrémité d’une petite prairie on aperçoit l'église construite en 1797, et qui domine tout le reste de l'établissement. C’est un bâtiment simple, oblong, badigeonné en blanc, et convert d'un toit de chaume dont le faîte est fort pointu, mais sans clocher. Des deux côtés sont quatre fenêtres vitrées, et il y en a deux autres à chaque bout. L'intérieur n'est pas somptueux , mais admirablement propre; Îles murs en sont blanehis, et le plafond est soutenu par deux solides mais disgracieux piliers de maconnerie, Tout l'intérieur, que les frères regardent comme assez vaste pour contenir un auditoire d'un millier de per, sonnes, est couvert de longs bancs, dont une moitié est exclusivement réservée aux femmes et l'autre aux hommes. Autour de trois des côtés règne une étroite galerie, et dans un dés angles un petit espace fermé par une cloison sert de sacristie, La chaire n'est qu'un simple pupitre placé sur une estrade un peu plus haute que le plancher. Deux portes différentes admettent la partie maseuline et féminine de la congrégation à leurs banes respectifs. On ne demande jamais rien aux visiteurs ; mais à chacune des entrées est une boîte où ils déposent leur offrande, qui d'ailleurs est parfailement volontaire. La partie supérieure de l'église a été convertie en un vasle grenier qui contient diverses provisions appartenant à la Société. Tout l’argent que reçoivent les missionnaires, ef qui provient de la vente des objets qu'ils font fabriquer ou de eelle du vin qu'ils récoltent, de la rétribution que les étrangers jugent convenable de payer pour leur logement et leur nourriture, ou d’aumônes enyoyées par les colons, ou de toute autre source, est déposé dans une bourse commune pour subvenir aux dépenses de l'établissement. ni Sur un des bords de la prairie, une plantation régulière de beaux chènes entoure et cache à demi les différentes demeures des missionnaires, ainsi que la manufacture de couteaux, la forge, le moulin à eau , le pressoir, le hangar où se prépare le tabac, le cellier, le poulailler, la vacherie et les magasins. La totalité de ces bâtiments, qui sont l'ouvrage des Frères-Unis et de leurs Hottentots, est construite dans le style hollandais, d'une manière aussi propre que solide, et couverte en chaume. Contigu à l’église et aux habitations, est un beau jardin abondamment pourvu de fruits et de légumes. Au-delà s'étend le vignoble, qui mène à un vaste cimetière. Il y a une maison commune où les missionnaires se réunissent pour prendre leurs repas et prier en leur particulier. Chacun d'eux, d'après la règle de leur ordre, exerce quelque art utile, quelque métier.
Les habitants de Glenadendal sont toujours bien pourvus d'eau par une petite rivière dite du Babouin qui, sortant des montagnes du Kloof de ce nom, arrose la vallée dans toute sa longueur, et se jette ensuite dans la Zondereinde. Cette vallée est divisée en un grand nombre de pelits jardins, dont la jouissance est açcordée aux familles hottentotes qui consentent à se soumettre à toutes les règles de l'établissement, et viennent vivre sous sa protection.
La population de Glenadendal, ou pour parler plus correctement, le nombre de Hottentots enregistrés comme appartenant à cette institution, s'élève, d'après les renseignements que j'ai recueillis, à environ quatorze cents âmes; mais le nombre de ceux qui habitent réellement la vallée n’est jamais aussi considérable, ear il varie en proportion des demandes d'ouvriers que font les fermiers voisins.
Le 13, lorsque nous manifesiämes notre intention de partir, nous fûmes accompagnés à quelque distance par M. Küster, un des frères, qui nous conduisit par la vallée à travers un labyrinthe de jardins et d'arbres à fruits, pour nous montrer les progrès que leurs Hot-
tentots avaient faits dans l'horticulture et 1 économie domestique. A Glenadendal , les huttes, différentes de celles qui sont construites à la manière habituelle des Hottentots, qui ont une forme hémisphérique, et sont couvertes de nattes, offrent une grossière imilation des bâtiments quadrangulaires de la colonie. Celles que nous vimes étaient généralement longues de dix à quinze pieds, et larges de huit à dix ; elles avaient un plancher de terre; les murs étaient faits de gros troncs d'arbres à peine équarris, entre lesquels des boltes de jones ou de broussailles enduites de boue remplissaient les vides, et intérieurement badigeonnés en blanc; le tout élail recouvert par un toit de chaume. Comme les poutres qui le supportaient n'étaient généralement élevées que de quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, on ne pouvait passer sous les portes sans se baisser, Uné petite fenêtre sans vitres admettait la lumière ; mais il n'y avait ni cheminée ni aucune espèce d'ouverture dans le toit, par laquelle la fumée se pût échapper, Une table, deux ou trois chaises et un coffre, le tout fabriqué par les Hottentots eux-mêmes, formaient le principal du mobilier. Quelques huttes, plus habilement construites, étaient divisées en deux pièces par une cloison et resplendissantes de propreté. Enfin plusieurs familles, qui étaient depuis longtemps élablies dans la vallée, demeuraient dans des maisons d'un meilleur style, où se montrait l'art du charpentier, et dont les murs étaient soit en briques, soit en terre duréie au soleil,
Tandis que nous traversions kurs petits jardins, à l'ombre rafraîchissante des pèchers qui partout y abondent, les Hottentols quiltaient leur ouvrage, levaient leurs chapeaux, et venaient d un ton aussi respectueux que brenveillant, dire à chaeun de nous en mauvais hollandais : « Bonjour, monsieur! » Les femmes aussi, lorsque nous passions devant la porte de leurs huttes, nous adressaient semblable politesse; tandis que les petits garcons et les petites filles, à demi cachés derrière leurs mères, semblaient avides de jeter à la dérobée un eoup d'œil sur les étrangers. Chemin faisant je fus frappé du nombre peu considérable des hommes que nous rengontrions comparativement à celui des femmes, et j'en fis la remarque à M. Küster. Il me répondit que la plupart des premiers avaient l'habitude de se mettre en sérviee chez les fermiers du voisinage, ceux-ci pour une semaine, ceux-là pour un mois, quelques-uns pour un an. Lorsqu'un Hottentot possède, c’est-à-dire qu'il a assez de provisions pour que sa femme et ses enfants subsistent pendant son absence, il préfère en général les laisser dans l'établissement sous la protection des missionnaires, plutôt que de les emmener avec lui chez les fermiers, où leur nourriture est le plus souyent le seul salaire qu'ils reçoivent de leur travail. Dans les jardins nous remarquâmes différentes sortes de légumes et de racines, mais surtout du tabac el.des citrouilles. Les femmes, outre toutes leurs occupalions domestiques, gagnent quelque àrgent par la vente de nalles qu'elles fahriquent avec une espèce de jonc très commune dans les rivières de ce distriet. Nous visilâmes successivement la manufacture de eauteaux et la forge, où un assez grand nombre d'indigènes travaillaient comme ap: prentis. of
Comme nous avions jusqu'à ce moment cheminé sans gêne, et que le soleil avait déjà passé le mé 1dien depuis environ deux heures, il nous fallut alors hâter le pas. Remontant le, cours de la Zondereinde dans presque loute la longueur de la vallée qu'elle traverse, nous franchimes plusieurs petits ruisseaux. Nous les trouvâmes beaucoup plus profonds qu'aucun de ceux que nous avions encore franchis; mais leurs eaux étaient claires et limpides; el je remarquai que pas une seule des rivières qui s’offrit sous nos pas dans la
artie sabséquente de notre excursion ne présen{a la couleur brunâtre qu'avaitle Palmiet. Après avoir gravi les monts Punkerhoek, qui font partie de la chaîne des Baviaan's-Kloof, nous continuâmes notre route
Le kloof présentait une scène fort pittoresque.
pendant plusieurs milles sur un plateau*élevé sans apercevoir aucun signe d'habitations; à la fin pourtant, et lorsque nous commencions à craindre d'être surpris par les ténèbres au milieu d’une contrée pleine de ravins et de précipices, nous distinguâmes une maison dans la vallée qui s'étendait au-dessous de nous : c'élait précisément, comme nous l'apprîimes en y arrivant peu après, celle d'un fermier nommé Jacob du Toit, où notre intention était de venir passer la nuit. Nous recûmes bon accueil de l'hôte, qui appela surle-champ un Hottentot pour prendre nos montures, et nous ne fûmes pas plus tôt assis que la maîtresse nous versa une tasse de thé, boisson que dans la plupart des fermes on tient toujours prête, parce qu'elle peut se boire à toutes les heures du jour.
La division du district qui s'étend du côté septentrional des montagnes se nomme Bosjesveld, c'est-àdire le pays boisé ; et quoique ce nom ait été probablement choisi dans l'origine pour caractériser la nature du pays, rien n’y indique plus aujourd'hui qu'elle ait en aucun temps différé de celle des autres divisions de celte partie de la colonie. La vallée de Bosjesveld est peu peuplée, et nous n'y vimes que deux
ou trois autres fermes. Cependant si elle était conve-
nablement cultivée , il est hors de doute qu'elle pourrail nourrir une population beaucoup plus considérable. Mais un grand obstacle s’opposera longtemps encore
dans ces régions à l'accroissement du nombre des habitants; c'est l'immense étendue de terrain qui doit dépendre de chaque ferme dans une contrée comme celle-là, où les fermiers s'occupent exclusivement de l'éducation des bestiaux, et où l'herbe n'est jamais assez épaisse pour couvrir le sol. Il n’y a donc que les progrès de l’agriculture et le morcellement des propriétés qui puissent faire disparaître un tel obstacle. Le temps était délicieux, pas un nuage n'obseurcissait la lucidité de l'atmosphère ; aussi fut-ce pour nous une véritable promenade que de cheminer jusqu'au bout de la vallée. Là nous eûmes à gravir, dans une chaîne de hautes collines rocailleuses, un kloof, du haut duquel nous découvrimes un magnifique paysage de montagnes. Au bas de ce kloof, après une longue descente, commença une autre longue vallée, large de quatre ou cinq milles, très unie, et qui s'étend jusqu’à une troisième qu'on nomme Bran-l'alley, à l'extrémité de laquelle nous distinguâmes les majestueuses montagnes de l'Hexrivier's-Kloof, ou Passage de la rivière des sorcières : celte contrée est une continua : tion du Bosjesveld; et vers midi nous fimes halte à moitié chemin pour dîner devant la porte d'un fermier qui s'appelait Duplessis. Comme nous ne connaissions aucunement notre hôte ; nous restâmes en selle, suivant l'usage, jusqu’à ce qu'il vint nous recevoir. Toujours suivant l'usage, il ne larda guère à se montrer
dé
L'autruche.
et nous supplia de mettre pied à terre et de souffrir qu'on débridât nos chevaux. Nous en descendimes alors, et nous lui demandâmes en échangeant une poignée de mains comment il se portait. «Fort bien!» est invariablement la réponse qu'on recoit en pareil cas; puis on vous introduit dans la maison, on vous y sert à manger, ou, si la famille est à table, on vous rie de partager son repas. Quelques questions banaes comme celles-ci, « Où allez-vous ?... d'où venezvous? » suivent ordinairement. Lorsque le repas est fini, vous êtes libre de continuer votre route dès que bon vous semble. Enfin il est rare qu’on vous interroge directement pour savoir qui vous êtes, ou même quels sont vos noms. Telle est la réception simple et hospitalière qu’on trouve dans presque toute la contrée. Poursuivant ensuile notre route, nous atteignîmes vers cinq heures du soir Brand-Valley, en d’autres termes la vallée brûlante, et nous demandâmes le gîte pour la nuit dans une ferme. J'allai sur-le-champ examiner une source d'eau chaude qui en était peu distante, et je la trouvai beaucoup plus forte et plus remarquable que celle du Swarteberg. Elle formait un bassin creux, large d'une soixantaine de pieds, et était arfaitement claire. Du milieu, et d’un fond de sable Les sortaient avec de gros bouillons plusieurs jets assez considérables pour alimenter un petit ruisseau qui pendant un mille et demi au moins conserve tant
de chaleur que son cours à travers la vallée peut à toute heure du jour, mais particulièrement le matin, être reconnu à la vapeur qui continuellement s'en échappe. Le bassin est ombragé par un petit groupe de peupliers blancs qui se portent parfaitement bien, quoique plantés au bord même de l’eau et arrosés par la vapeur brûlante qui monte jusqu'à leurs hautes branches. Aucune plante, à ce qu'il paraît, ne peut croître dans l’eau, mais-les rives étaient couvertes d'une épaisse végétation. Plongé dans le bassin, mon thermomètre centigrade ne s'éleva qu’à 620; l’eau était cependant si chaude, qu'on ne pouvait y tenir la main plus d’une couple de secondes, et je ne doule pas que la grande chaleur de cette source ne causât en un très court espace de temps la mort de tout animal qui viendrait par hasard à y tomber. Cette eau est d ailleurs pure, sans goût, et sert à tous les usages domestiques. A environ trois cents verges de la source, et le long du ruisseau, on aperçoit deux maisons de bains, mais qui, propriété publique, sont dans un état de dilapidation complète,
Le 145, nous montâmes à cheval vers huit heures du matin , parce que nous avions une longue marche à faire pour arriver à Tulbagh. Prenant une direction plus occidentale, afin de tourner la montagne qui forme la tête de Valley-Brand, nous pénétrâmes dans le district de Roodezands ou du Sable-Rouge. C'est une
autre vallée qui a quarante milles de longueur en ligne droite et plusieurs milles de large; Ja surface en est plane, mais on n’y apercoit que peu de maisons, quoique pour la colonie ce district doive être regardé comme populeux. Chemin faisant nous eûmes à {ra= verser la rivière Larges, qui en cette saison est généralement basse et divisée en plusieurs pelits ruisseaux parallèles; mais après la chute des pluies, elle grossit au point de devenir infranchissable. Elle a son embouchure sur la côte méridionale, et peut être comptée parmi les cinq principales rivières de la colonie qui sont, sur la même côte, le Quarits, le Camtoos, le Zondags ou Dimanche, et le Grand-Poisson; et sur la côte occidentale, la Berg ou rivière de l'Eléphant.
Ce ne fut qu'à la nuit tombante que nous atteignimes Je village de Tülbagh, ou nous fûmes reçus avec la plus franche cofdialité par le révérend M. Ballot, ministre du lieu.
Le village de Tulbagh, ainsi appelé du nom d'un gouverneur holländais qui mourut au Cap en 1774, est situé à l'extrényté septentrionale de la vallée de Roodezands, dans uy lieu qui, pour le charme de Ja position et la beauté di paysage, ne pouvait être mieux choisi. Tulbagh, lorsque je visitai ce village en 48114, ne consistait qu'en/une dizaine de maisons d'assez bonne apparence, glignées sur un seul rang. et placées à certaine distante les unes des autres, al lesquelles on en voyalt encore à peu près autant, mais d'un style beaucoup/plus simple. A quelques cents verges de l'extrémil méridionale de Ja rue s'élève l’église, édifice simple mais imposant, bâti en forme de croix, comme le sont ,/si je ne me trompe, toutes les autres églises de la colonie. Elle est peinte en blancet couverte d'un toit de chaume, mais n’a point de clocher; en place, on a construit à quatre ou cinq pas de l'édifice deux gros piliers de maçonnerie, réunis en haut par une arcade sous laquelle est suspendue une cloche.
Le 19, de grand matin, nous primes congé de M. Ballot, chez qui nous avions été pendant trois jours traités de la manière la plus amicale. À peine eûmes-nous perdu sa maison de vue, qu'il commença à pleuvoir; mais espérant que la pluie cesserait, nous n’en conlinuâmes pas moins notre chemin. A l'entrée de Roodezands-Kloof, ou passage du Sable-Rouge, on nous arrêta pour nous faire payer un léger péage, qui, exigé de tous les voyageurs, sert à subvenir aux dépenses d'entretien de la route. Le Roodezands-Kloof est un défilé étroit et tortueux, long d'environ trois milles, et juste assez large pour donner passage à la petite rivière de Berg, de chaque côté de laquelle s'élèvent de hautes et raides montagnes. Leurs flancs rocailleux sont enlièrement couverts de broussailles et d'arbres, depuis leurs sommets jusqu'aux bords de l’eau, et présentent le spectacle le plus pittoresque qu'embellit partout la diversité du feuillage. Le long de ces flancs escarpés on a ouvert une route qui accompagne le cours sinueux de la rivière et généralement la dépasse en hauteur de cinquante à cent pieds, tantôt beaucoup plus élevée et tantôt beaucoup plus basse, descendant au fond de la gorge, traversant même la rivière, qui alors n'avait que trois pieds de profondeur, tandis que souvent elle est si gonflée par les pluies qu'on ne peut aucunement la franchir d’un jour ou deux.
Quand nous aperçûmes de loin la grande rivière Berg que nous avions à traverser, nous ceraignimes beaucoup qu'elle ne fût pas guéable. Cependant elle n'élait encore haule que de quatre pieds. Le gué, qui avait plutôt l'air d'une ruelle, nous conduisit à travers les grands et épais palmiers dont la rivière était en cet endroit si obstruce, que ses eaux semblaient avoir quelque peine à se frayer un passage entre leurs branches. 11 serait fort dangereux à un voyageur de passer à gué une rivière de ce genre sans les plus grandes précautions; car si par malheur la force du Courant l'entrainait au milieu des palmiers, je ne sais
comment il parviendrait lui et son cheval à se tirer hors de leurs troncs branchus et mêlés.
Enfin nous arrivâämes au Paarl vers trois heures, et nous mimes pied à terre devant la maison d’un riche propriétaire de vignes que connaissail mon camarade de voyage. Notre hôte parnt bientôt sur le seuil et nous recut avec toute la eordialité d'usage.
Le 20, dans l'après-midi, tentés par un beau soleil, nous primes congé de nos aimables hôtes, et nous continuâmes notre route vers Stellenbosch. Nous traversâmes d'abord le village du Paarl, qui se compose de trente à quarante maisons très élégantes, placées à beaucoup de distance les unes des autres et formant une seule rue, vers le milieu de laquelle s'élève lé-
lise. Ce village me parut être, à cause de sa position, e plus agréable comme résidence de tous ceux que j'avais encore vus. 11 est même supérieur à Stellenbosch pour la beauté de la campagne environnante, Nous éûmes ensuite à parcourir une contrée unie et sablonneuse, couverte de broussailles, et nous longeâmes une extrémité de la division de Drakenstein, qui peut être appelée le vignoble de la colonie.
Le 21, profitant d’un intervalle entre deux averses, j'allai me promener dans la ville. Stellenbosch , ainsi nommé en 1670 d’après Van der Stell, le gouverneur hollandais qui la fonda, est beaucoup plus vaste etplus important qu'aucun des autres villages, et consiste en un certain nombre de rues qui le coupent à angles droits. Une grande partie cependant de l’espace comris dans l'enceinte de la ville est occupée par des jardins qui, avec les avenues d'arbres plantés presque dans chaque rue, entretiennent partout une agréable fraîcheur. La plupart des habitations ne sont en rien inférieures à celles de la ville du Cap; l'aspect en est généralement propre et joli, donnant bien l'idée d’un séjour de paix et de bonheur. A l'une des extrémités de Ja rue principale est une place spacieuse qui sert aux manœuvres militaires ; à l’autre bout on voit l'église construite en 1722. Sur une autre place voisine de l'église est la résidence du Landdrost, derrière laquelle coule l'Eerste-rivier, qui prend sa source dans les hautes montagnes qu'on: voit tout-à-coup surgir au-delà de la ville.
Nous quittâmes Stellenbosch à deux heures de l'aprèsmidi, pour retourner à la ville du Cap, où nous rentrâmes à huit heures du soir.
Nouveau séjour dans la capitale ; préparatifs du voyage dans l’intérieur ; départ. Itinéraire jusqu'à Tulbagh.
Le 30 avril, on m'amena le charriot que j'avais commandé avant ma dernière excursion : je le payai 588 risdales, somme qui à cette époque représentait 88 livres sterling (1). La longueur en était de quinze pieds, et la largeur du fond de deux pieds neuf pouces, La charpente qui supportait la capote élait faile de bambous et couverte d'abord de nattes hottentotes, puis d’une toile cirée, enfin d'une voile de navire. La hauteur, du fond du charriot au sommet de la capote, était de cinq pieds et demi. ]
Ce fut le 25 mai seulement que les Hottentots qu'on attendait de Klaarwater parviorent à la Rivière-Salée avec leurs charriots et leurs bœufs. Leur troupese composait d'une vingtaine d'hommes et d’un nombre égal, lant de femmes que d'enfants; en outre ils avaient laissé à Tulbagh trois charriots et par conséquent trois familles. Ces gens étaient presque tous de la race mêlée, dénomination qui s'applique aux Hottentots dont le sang n'est pas pur de tout mélange avec celui des colons eux-mêmes où de quelque tribu voisine. Le motif qui les avait déterminés à faire un si long voyage à la ville du Cap était principalement d'échanger de l'ivoire et des bestiaux contre divers objets qui, d’après leur mode actuel de vie , leur sont presque indispensables.
(4) 2,200 francs, A. M,
| BURCHELL. 11 mm
À ma prière, M. Anderson voulut bien se charger d'engager à mon service quelques-uns de ces Hottentots; mais il me prévint que probablement ils ne consentiraient pas à m'accompagner au-delà de leurs demeures. Ce n'était pas tout-à-fait mon compile; cependant, comme l’époque de mon départ approchait, considérant d'ailleurs qu'il pouyait ne pas être pour moi sans utilité de parvenir, fût-ce seulement à Klaarwater, avec desgens quiconnaissaient bien le pays, je jugeai bon d’en prendre deux à mes gages.
Le 8 juin un des soldats du régiment hottentot qui fail partie des forces militaires du Cap me fut désigné par le colonel, qui était un Anglais, comme bien capable de mener un charriot et des bœufs : c'était un métier qu'il avait déjà fait , et en outre il était allé autrefois dans le pays des Bachapins, jusqu'au-delà du Gariep. Cet home , ravi de pouvoir quilter le service pour mener un genre de vie plus en accord avec ses inclinations naturelles, accepta tout de suite les conditions que je lui proposai.Comme il n'avait ni famille, ni liens, ni propriété d'aucune espèce que son départ dût laisser sans protection , il se trouva en un instant prêtà me suivre. Aussitôt done qu'il eut touché les légers arrérages de sa paie, et reçu un congé d’un an qui pouvait être indéfiniment renouvelé à l'expiration dé ce terme, il dit adieu à ses camarades dont plusieurs se fussent estimés heureux de partager son sort, el se hâta de venir s'installer dans son nouvel office.
Je le désignai pour être chef de mes gens, aussi bien que cocher de mon charriot, double dignité qai parut lui causer un extrême plaisir. Comme il avait laissé au régiment son uniforme, son fusil et tous ses effets, mon premier soin fut de l'habiller des pieds à la tête. Il me seconda ensuite avec intelligence dans mes nombreux préparatifs. Je le chargeai aussi de recruter parmi les Hottentots de sa connaissance le nombre d'hommes dont j'avais encore besoin. En conséquence il visita plusieurs jours de suite les endroits de la ville où selon lui on avait meilleure chance de rencontrer des Hottentots, c'est-à-dire les différents cabarets, Effectivement, les ignobles repaires où sedébitent le vin et l’eau-de-vie sont communément encombrés de ces malheureuses créatures,.qui n'en sortent jamais tant qu'il leur reste encore quelque argent dans la poche.
Dans la matinée du 14 mes deux attelages de bœufs, que j'ayaisenvoyé Magers et Jan-Kok chercher dans le Bokkeveld , arrivèrent bien portants à la Rivière-Salée, Dès lors ce fut avec une allégresse véritable que je pus fixer l'époque de mon départ, et je m'arrangeai de manière que mon charriot quittât la ville sous huitaine. Ma principale occupation des jours suivants fut d’emballer les différents objets que je jugeai nécessaire d'emporter avec moi. é
Le17j'envoyai Magerset Jan-Kok chercher les bœufs à la Rivière-Salée, et ils revinrent avec eux aû coucher du soleil afin que le charriot pût partir le lendemain. En effet, tous mes arrangements étaient alors pris, rien ne me relenait plus, sinon que je n'avais pas encore réussi à rassembler nn nombre d'hommes suffisant, et c'était cependant là le principal. Je ne recevais aucune réponse du missionnaire de Grœne-Kloof, bien qu'une quinzaine à peu prèsse fût écoulée depuis l'envoi de ma lettre. S'il ne s'était agi que d'un voyage ordinaire dans l'enceinte de la colonie, j'aurais pu à la rigueur me contenter de mes trois Hottentots, car l'un eût conduit le charriot, l'autre dirigé l’attelage, et le troisième pris soin des bœufs non attelés ; mais pour cheminer à travers des déserts etau milieu de nations incivilisées , j'avais besoin de compagnons plus nombreux. Philip s'était journellement occupé de faire des recherches, mais jusqu'alors sans succès. Voyant donc qu'il était peu probable que je pusse louer d’autres Hottentcts à la ville du Cap, je me déterminai à courir la. chance d'en recruter chemin faisant, tandis que je gagnerais Ja frontière. Toutefois, dans la matinée du 18, Philip rencontra par hasard un de ses amis qui venait d'arriver dans la ville, el qui seulement depuis
deux mois avait cessé d’être soldat. Son vieux camarade ne lui eut pas plus tôt ouvert la bouche du voyage projeté, qu'il témoigna le plus vif désir d'être des nôtres.
Quittant la ville du Cap le 19, nous avançâmes lentement et en silence sur les sables profonds qui formaient la route. Au bout de trois heures de marche, nous parvinmes à un étang appelé Zand-Palley, et situé entre le Tygerberg et la baie. Comme c’est un endroit où les fermiers ont coutume de dételer, nous y fimes halte pour la nuit. Nous donnâmes jusqu'au lendemain liberté à nos hœufs qui allèrent paître ou
. plutôt brouter parmi les buissons, tandis que les Hot-
tentots allumèrent du feu avec une merveilleuse dextérité. Le soir notre petite caravane , qui ne se composait cependant que du charriot et des gens ax missionnaire, outre les miens, m'offrit, à moi qui n'avais encore jamais passé de nuit en plein air, un spectacle tout-à-fait curieux et pittoresque. La nouveauté de la scène, la vue des Hottentols, leurs manières, leurs usages, ne cessèrent de fixer agréablement mon attention. Ils étaient au nombre de douze, hommes et femmes, et paraissaient alors avoir repris leurs manières naturelles et n'être plus contraints comme ils, l'avaient été dans la ville du Cap. Un voyait aisément que c'était le mode de vie qui leur convenait, et qu'ils se trouvaient complétement à leur aise au milieu des broussailles. Assis à terre près d'un feu bien flambant, ils passèrent le temps à causer el à fumer, tandis que la lumière, se réfléchissant sur les arbustes les plus voisins et sur diverses parties des charriots, produisait les plus romantiques effets. Quand leur souper fut fini, ils cherchèrent à s'endormir, couchés les uns sous un buisson , dans les peaux de mouton qui leur servent de manteaux, les autres près du feu, d’autres enfin sous les charriots où des naites les abritaient du vent.
Le lendemain, au bout de quelques milles nous commencçâmes à gravir le Tygerberg. Il avait été convenu que nous ne voyagerions en général qu'à petites journées, afin que les forces de nos bœufs ne fussent pas épuisées avant que nous eussions atteint Klakrwater, Quant à moi, je ne désirais rien tant que de parcourir avec lenteur le pays, pour être mieux à même de l'examiner, Nous dételâmes donc à un Outspan appelé Pampoen-Kraal, où durant le calme de la nuit nous pûmes entendre distinetement le bruit du ressac sur la côte de la baie de la Table.
De minuit à une heure fort avancée du jour suivant, il ne cessa de pleuvoir. Dès que le temps commença enfin à s'éclaireir, on s'occupa des préparatifs du départ. Attentif à tout ce qui se faisait, et remarquant la manière dont mes gens sy prenaient pour atteler mes bœufs au charriot, je m'aperçus avec surprise qu'ils connaissaient le nom de Chaque bœuf en particulier et la place qu'il devait occuper dans l'attelage aussi bien que s'ils s’en fussent servis plusieurs années. Leur intelligence et leur mémoire, pour tout ce qui à rapport aux bestiaux, sont réellement étonnantes, el j'en ai eu des preuves innombrables dans le cours de ces voyages. Lorsque Magers et son camarade étaient allés daus le Bokkeveld chercher les bœufs, le fermier qui les avait vendus, après les avoir rassemblés, lui avait simplement dit une fois les noms auxquels ils répondaient et l'endroit où ils devaient être attelés. Magers avait retenu le lout correctement, et l'avait ensuite répété à Jan-Kok, à Philip et à Speelman, qui depuis ce temps appelaient sans hésiter chaque bête par son nom. Cette faculté, commune aux Hottentots et à toutes les tribus africaines que j'ai visitées, montre le haut degré de porfec'ion auquel tout usage de l'esprit peut arriver par un exercice constant, car pour ces peuplades la plus grande occupation de leur vie est de prendre soin iles bestiaux. Pour moi, au contraire, il se passa bien du Lemps avant que je pusse distinguer mes propres bœufs, même de ceux appartenant aux autres charriots. Vu le mauvais temps nous ne fimes que sept milles et di ce jour-là, 7”