‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 132 sur 179 · LE SE · texte numérisé non relu

LE SE

Le 22 la journée fut très belle ; et dès huit-heures du matin, quoique nous fussions alors au cœur de l'hiver, le thermomètre centigrade marquait 430 audessus de zéro; circonstance qui peut donner une idée de la douceur générale des hivers au Cap. Après avoir marché une couple d'heures, nous fimes halte pour diner sans qu'on dételât. Je ne pus m'empêcher d'admirer encore la promptitude avec laquelle les Hottentots eurent allumé du feu et préparé leurs aliments. L'arbuste dit buisson des Rhinocéros, dont était couverle presque toute la contrée que nous parcourions,

est bien connu pour sa propriélé précieuse de brûler

lorsqu'il est vert aussi facilement que le bois le plus sec. Les arbustes que nous jetions tout entiers dans le foyer s'y enflammaient en un instant, et les grosses branches produisaientune forte chaleur. Quoiqu'il soit présumable que cette espèce de végétal contienne dans toutes ses parties une grande quantité d'huile inflammable ou de gomme résineuse, ces matières ne sont aucunement visibles à l'œil.

Nous quittâmes Olÿvenhout-Bosch à trois heures de l'après-midi, et bientôt nous parvinmes sur la rive gauche du Groote-Berg-Rivier, ou grande rivière de la Montagne, à l'endroit du bac. Nous y trouvâmes des gens tout prêts à nous passer. Le Grand-Berg était en ce lieu profond et rapide, et pouvait avoir à cette époque soixante-dix verges de large. Il est quelquefois grossi soudain par des torrents qui descendent des monts du Draknestein ; aussi les voyageurs ne doiventils jamais être assez imprudents pour faire halte au bord même, car ils courraient risque, eux et leurs bagages, d'être balayés pendant le nuit par le courant. Le bateau du bac est d'une construction tout-à-fait propre au transport des bestiaux et des pesantes voitures. On peut se le représenter comme une plateforme flottante, dont les: côlés sont munis de gardefous, tandis que les deux extrémilés se meuvent sur des charnières de facon à poser toujours à plat sur le rivage. Il était assez vaste pour transporter en une fois mon charriot avec huit bœufs et six hommes. Il passait et repassait d'un bord à l’autre au moyen d'une forte corde attachée sur les deux bords en travers du courant ; et une couple de bras le manœuvrait avec la plus grande facilité. Le péage était d’une risdale pour un charriot avec ses bœufs et les gens qui en dépendaient ; d'un schelling pour chaque bœuf d'un troupeau et pour chaque piéton. Le bac appartient au gouvernement; mais il élait affermé à un colon voisin. Après avoir traversé la rivière, cheminant jusqu à la nuit, nous gagnâmes la maison d’un propriétaire de vignes.

Le lendemain 24, nous dîinâmes avec la famille, et poursuivant notre route nous cheminâmes jusqu'au soir à travers une campagne ouverte et pleine de bruyères. Le clair de lune était si brillant que nous pûmes marcher une partie de la nuit avec autant de sûreté que le jour ; mais la nécessité de voyager ainsi après le coucher du soleil est toujours regrettable, parce que la vue de la contrée qu’on traverse alors laisse rarement une impression correcte dans l'esprit. Nous fimes halte parmi les broussailles dans un lieu solitaire, où une troupe de chacals ne cessa de hurler et d'aboyer autour de nous dans l'espoir d’accrocher quelque brebis attardée.

Le 25, je me rendis chez un fermier voisin pour faire acquisition d’un timon neuf, et il se trouva heureusement en avoir un à me vendre. Mais comme nous employânies un temps considérable à remplacer le vieux par le neuf, nous n’atteignimes qu’à sept heures du soir l'entrée occidentale du Rosdezand's-Kloof où nous campämes pour la nuit. Là, pendant loute la durée de notre séjour, un vent impétueux ne cessa de souffler, pour ainsi dire, à travers cetle ouverture des montagnes ; et la presque impossibilité d'entretenir des feux ou de garder une bougie allumée dans les charriots uous obligea de rester dans les ténèbres jusqu'au matin. Le 26, nous pénétrâmes de bonne heure

dans les montagnes. Ce kloof me sembla plus terrible cette fois que celle où je l'avais traversé à cheval. Vers le milieu, en effet, nous rencontrâmes un autre Charriot qui descendait, et je ne pus sans frayeur voir combien près du bord du précipice les roues du mien furent obligées de passer pour faire de la place à l'autre. En une couple d'heures nous sortimes sains et saufs du passage, et nous arrivâmes peu après à une ferme de belle apparence, où s’établirent mes compagnons de voyage, tandis que gagnant moi-même Tulbagh j'allai mettre une seconde fois à contribution l'hospitalité de M. Ballot. |

Le 27, je rendis visite au landdrost de l'endroit. Ce magistrat, quand je lui eus communiqué la nature de mes projets, comme s'il avait voulu prévenir mes vœux les plus ardents, me proposa, dans la crainte que les forces de mes bœufs ne fussen! épuisées s’il leur fallait traverser l'Hex-rivier-Kloof et gravir les monts du Roggeveld, d’expédier des ordres aux différents fermiers de la route pour qu'ils me fournissent des relais. Je laisse à penser avec quel empressement j'acceptai cette obligeante proposition. Tandis que je retournais au logis, je rencontrai un Hottentot qui me demanda si je n'étais pas de Engelsche heer, c'est-àdire le gentilhomme anglais, et me remit une lettre de mon ami Polemann dans laquelle je lus que le nom du porteur était Gert-Roodezand, et que ce Hottentot, par suite de la demande que j'avais faite aux missionnaires de Groene-Kloof, s'était rendu à la ville du Cap d'où il avait été sur-le-champ dirigé vers Tulbagh. Cette circonstance était d'autant plus heureuse qu'il paraissait peu probable que je dusse recruter personne dans

. le village. L'individu en question était un Hottentot

de race mêlée, comme l'indiquaient évidemment Ja plus grande largeur du bas de son visage et sa clrevelure, qui était moins laineuse. Sa taille aussi était plus haute que celle des Hottentots en général ; mais, sauf ces quelques particularités, tout en lui, ses yeux petits et enfoncés, son nez plat et large, sa grande bouche et ses lèvres épaisses, portait bien le cachet de son origine. Pour entretenir mon nouveau serviteur dans les bonnes dispositions où je le trouvai, je n’eus

as plus tôt regagné avec lui ma demeure que je l'ha- Éillar des pieds à la têle.

Le 4er juillet, M. Anderson vint me voir pour m'apprendre qu'il avait reçu de nouveaux détails sur le parti de Cafres hostiles qui s'était établi dans la direction de notre route ; on disait que pour nous barrer le passage ils avaient pris position dans les montagnes dites Xarreebergen. Nous convinmes néanmoins, le missionnaire et moi, que nous avancerions jusqu'aux limites de la colonie, devant être là plus à même de découvrir la vérité, et de faire un détour, si l'ennemi nous paraissait trop redoutable, afin de ne pas tomber entre ses mains. D'autre part, comme le temps menaçait de devenir pluvieux et qu’on pouvait craindre que la Breede-rivier ne fût bientôt plus guéable, mon compagnon de voyage qu'un de ses confrères avait rejoint, me témoigna le désir de la traverser avant que les torrents des montagnes fussent parvenus jusqu'à son lit. Cette rivière en effet peut encore être franchie sans péril vingt-quatre heures après de fortes pluies ; mais dès le second jour elle grossit considérablement et retient quelquefois le voyageur sur ses bords pendant une quinzaine.

Pour obvier à cet inconvénient, je convins avec M. Anderson qu'ils partiraient le lendemain, lui, son ami et les gens, tandis que moi, qui étais obligé d’attendre mon charriot, je les rattraperais sans peine au moyen des relais.

M. Anderson et les siens partirent donc le 2. Mon charriot, complétement réparé, me fut amené le jour suivant , et je désignai Gert à l'honneur de le conduire. Dans la soirée nous le chargeâmes, nous fimes tous nos autres préparatifs, et le 4, je quittai moimême Tulbagh avant midi.

Itinéraire par l’Hex-rivier-Kloof, le Karro et le Roggeveld, jusqu'aux frontières de la colonie.

Après avoir parcouru un espace d'environ treize milles, nous atteignimes sur les bords de Breede-rivier la résidence d'un veld-cornet, nom que porte un certain nombre de magistrats inférieurs chargés dans chaque district de faire exécuter les ordres des landdrosts; el en conséquence d'un ordre émané du landdrost de Tulbagh, nous y trouvâmes deux attelages de douze bœufs chacun, avec des cochers et des conducteurs prêts les uns à traîner, les autres à diriger mes charriots. Nous ne nous arrêtâmes donc que le temps nécessaire pour relayer, et pendant ce temps-là je donnai mes instructions à Magers pour qu’il emmenât mes propres bœufs par une route plus courte, praticable aux bestiaux, mais non aux charriots chargés, et nous rejoignit à la ferme d’un nommé Pieter-Jacobs.

Nous franchîmes la rivière sans accident ; et une marche de quinze milles, dont nous parcourûmes une parlie après le coucher du soleil, nous conduisit à la demeure de Piet Hugo, où notre arrirée était attendue parce que nos attelages y devaient être renouvelés. Les gens de la maison se montrèrent à mon égard remplis d'attention et de politesse ; et comme l'heure du souper approchaïit, ils m'invitèrent à prendre place à leur table, mais se gardèrent bien d'offrir la moindre chose à mes gens. Les Hottentots en effet reçoivent rarement l'hospitalité le long de la route. Quelque généreux qu'un fermier pense devoir se montrer à l'égard d'un voyageur qui passe, ses domestiques, si ce sont des hommes de couleur, s'arrangent eux-mêmes comme ils le peuvent. Telle semble être du moins la coutume générale de la colonie, quoique j'aie vu souvent l'exemple du contraire. Nous ne fimes halte qu’une heure, parce que je désirais profiter d'un ma- gnifique clair de lune, pour arriver avec toute la diligence possible à l'Hex-rivier-Kloof avant que les inondations eussent le temps de le rendre impraticable ; car le temps, à cette époque de l’année, est toujours fort mauvais, du moins fort incertain. Nous fûmes assez heureux pour trouver guéable l’Hex-rivier ellemême. Nous cheminâmes encore au-delà l’espace de dix-neuf milles, et nous ne dételâmes qu'à deux heures après minuit devant la porte d’un fermier qui se nommail Costje du Toit. Comme personne n’était réveillé pour nous recevoir, nous dormimes dans les charriots jusqu'au jour, heureux de nous délasser enfin de nos fatigues après une marche de quarante-sept milles.

Le lendemain 5, le fermier nous fournit des relais, etme montrañtles nuages qui s’amoncelaient au-dessus ‘des montagnes, m'enugagea à poursuivre mon chemin le plus lôt possible dans la crainte que la pluie qui menaçait de tomber ne rendît impraticable le passage du kloof, et me retardât plusieurs jours. Nous partimes donc de bonne heure, et nous entrâmes bientôt dans le défilé en question qui traverse avec beaucoup de sinuosilés une chaine de très hautes montagnes. C’est par cette ouverture que l’Hex-rivier précipite ses eaux, qui se mêlent un peu plus loin à celles de la Breede.

Quand après être sortis du défilé nous eûmes encore parcouru un mille ou deux, nous fimes halte dans une plaine pour donner aux bœufs le temps de se reposer et de paître. Au bout d'une heure nous poursuivimes notre route à travers ce qu'on appelle {a vallée de PHex-rivier, contrée longue et étroite qu'enlourent de toutes parts des chaînes de montagnes, etoù le sol était plus aride que du côté occidental du kloof. A nuit close nous dételâmes devant une ferme nommée Bufjels- Araal, où une veuve qui en était propriétaire nous reçut avec beaucoup de bienveillance. Elle avait un nombreux domestique; et sa maison, la meilleure à coup sûr de toutes celles que j'avais rencontrées depuis Tulbagh , annonçait une grande aisance.

Nous quittâmes Buffels-Kraal le lendemain à midi, lorsque notre nouveau relais de bœufs fut arrivé.Comme la route était sablonneuse, quoique très unie, nous n’avançâmes que lentement; mais lorsque nous atteignîmes l'extrémité de la vallée de l'Hex-rivier, nos attelages, pour en sortir, eurent à trainer les charriots au sommet d’une longue et rude montée. Nous parcourûmes ensuite le reste du jour une plaine monotone, généralement couverte de broussailles. Un peu avant le coucher du soleil, les conducteurs voulurent faire halte pour la nuit; mais comme nous étions alors dans un endroit où l'eau manquait absolument et pour les animaux et pour nous-mêmes, j'ordonnai de poursuivre jusqu’à la ferme de Pieter-Jacobs. La marche de ce jour avait élé très fatigante, pour les bœufs surtout ; mais je crus qu'il valait mieux leur imposer encore quelques heures de travail que de dételer dans un pays où ils n'auraient ni eau ni fourrage. En effet une différence matérielle distingue la contrée dont nous atteignions alors les limites, de celle que nous laissions derrière nous. À une certaine distance des côtes de la mer, la saison pluvieuse a lieu pendant les mois d'hiver ; mais au-delà, le sol n’est arrosé que par des pluies d'orage qui tombent durant la saison d'été. C'est pourquoi nous allions pénétrer dans une région où , vu l’époque de l’année, il fallait s'attendre à toutes les fâcheuses conséquences de la sécheresse.

Nous traversâmes au clair de lune un bizarre défilé dans une chaîne de collines rocailleuses. Il était étroit et pierreux ; et, à la faveur d'une lumière incertaine, les flancs aussi perpendiculaires que des murs qui renfermaient la route de droite et de gauche , donnaient au lieu en question un considérable degré de ressemblance avec une large rue. Le bruit des roues qui retentissaient sur les pierres du chemin comme sur un véritable pavé, et l'ombre que projetaient les charriots sur ces espèces de murailles, contribuaient encore à tromper l'imagination. Il n'est donc pas étonnant que ce défilé ait reçu le nom de Sfraat, mot qui signifie rue. Sa longueur est à peine d’un huitième de mille.

Poursuivant au-delà notre route par une campagne unie, sablonneuse et découverte , nous passâmes près du lac Contraire que les colons nomment Verkeerde- Valley. C'est une vaste nappe d’eau qui dans la saison pluvieuse a toujours un écoulement, mais quidemeure stagnante pendant le reste de l’année. On dit que le lac doit son nom à cette circonstance, que le ruisseau qui en sort coule dansune direction contraire aux autres courants de cette partie de la contrée. Il abonde en oiseaux aquatiques, principalement en canards, oies et foulques.

A dix heures , après une marche de trente milles, nous arrivâmes enfin devant la porte de Pieter-Jacobs. Comme on ne nous attendait que le lendemain, tout le monde était couché, personne ne se ‘leva qu’un Hottentot que réveilla le bruit des charriots lorsqu'ils passèrent près de sa hutte. IL nous indiqua l'endroit où nous devions dételer et aida mes gens à ramasser du bois; car la nuit était froide, et nous avions doublement besoin de bois , d'abord pour nous réchauffer, ensuite pour faire cuire notre souper. Le lendemain, dès que la famille fut levée , je remis à la maîtresse de la maison une lettre dont une de ses filles, mariée à Piet-Hugo, m'avait prié de me charger, et qui me rendit tout le service d’unelettre d'introduction. L'habitation, située par 330 24 2” de latitude méridionale, était froide et mal exposée ; on,ne voyait à l'entour aucune trace d’art ou de culture; par-derrière s’étendait une plaine inculte que bordaient de hautes montagnes rocailleuses ; l'intérieur des bâtiments était divisé en deux pièces , l'une servant de chambre à coucher commune, l'autre de cuisine, qui toutes deux étaient misérablement meublées, et seulement éclairées par une petite fenêtre à laquelle manquaient la plupart des carreaux de vitres. Une négresse et une jeune Hottentote s'acquittaient des soins du ménage, tandis que les travaux plus rudes de la ferme étaient exécutés par un nègre

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et quelques Hottentols. Les filles, toutes trois jeunes, jolies et gaies, recevaient alors les leçons d’une espèce de maitre voyageur qui demeurait chez elles depuis plusieurs mois. :

L'autruche, le plus grand des oiseaux que l'homme connaisse , fréquente quelquefois les environs ; et de la ferme où nous demeurâmes plusieurs jours, j'eus un matin le plaisir de voir un mâle et une femelle qui traversaient la plaine à quelque distance. Avec mon té: lescope je pus les examiner en détail, et comme elles étaient les premières que je rencontrasse encore sauvages , je les suivis longtempsdes yeux. Les broussailles m’empêchaient de distinguer leurs hautes jambes, mais leurs corps noirs étaient distinctement visibles , et ces belles plumes, destinées peut-être à orner par la suite la tête de quelque élégante beauté, à onduler dans une salle de réception, flottaient alors au gré du vent, fuyaient avec précipitation vers le désert. Leurs longs cous et leurs têtes, comparativement si petites, qui dépassaient de beaucoup les broussailles comme deux grands bâtons, restèrent les derniers en vue, mais, grâce à leurs vastes et rapides enjambées, finirent bientôt par disparaître aussi. Comme ces oiseaux habitent seulement de larges plaines découvertes et que leurs têtes élevées au-dessus de tout leur permettent de découvrir au loin l'homme, qu'elles évitent avec la vitesse d’un cheval, il n’est pas facile d'en approcher sans être aperçu, ni de les tirer même à terre, car on sait qu’elles sont tout-à-fait incapables. de se servir de Jeurs ailes pour voler ; cependant les fermiers leur ont fait autrefois une chasse si terrible, les tuant à toutes les époques de l'année, sans égard pour la saison où elles élèvent leurs petits, qu'on n'en trouve plus à présent qu'un fort petit nombre dans les régions habitées de la colonie.

Les missionnaires , que j'avais devancés au moyen des relais mis à ma disposition, tatdaient tant à me rejoindre , que je commencais à craindre que quelque accident n'eût occasionné leur retard; mais le 4, avant midi, on vint me dire qu'on apercevait leurs troischarriots, et bientôt après ilsdételèrent à distance d’un mille de la ferme. Nous convinmeés du Karro-Poort comme lieu de rendez-vous pour le lendemain , devant consacrer encore le reste de la journée à nos préparatifs pour traverser le Grand-Karro. Comine c'était à peu près le dernier endroitoù je devais pouvoir renouveler mes approvisionnements, j'achetai de mon hôte, pour en charger mon charriot, un baril de vin, et quantité de pommes de terre, d’ognons et de poires sèches.

Le lendemain 13, un peu avant midi, nous quittâmes la ferme de Pieter-Jacobs, et après avoir marchéquatre heures à travers un pays sauvage sans rencontrer aucune espèce d'habitation, nous parvinmes à l'entrée méridionale du Karro-Poort : c'est le nom d’un défilé tortueux qui traverse la chaîne des Vitteberget, ou montagnes blanches, et introduit le voyageur dans le

Grand-Karro ; là nous dételâmes les bœufs, et nous primes position pour la nuitprès d'un pelit cours d’eau, abrités par quelques arbres. Avant le coucher du soleil les deux missionnaires nous joignirent avec leurs familles.

Une chaîne de montagnes d’une hauteur moyenne sépare le Grand-Karro des parties habitées de la colonie qui s'étendent au sud ; une autrechaîne beaucoup plus élevée le limite du côté septentrional, et c’est dans celle-ci que se trouve le passage des monts Roggeveld. La division qui avoisine le plus le Roggeveld reçoit la dénomination de Roggeveld-Karro, et est en partie habitée pendant quatre ou cinq mois de l'hiver par les fermiers du pays, qui alors s'établissent avec leurs gens et leurs bestiaux dans des huttes temporaires. Ils les quittent pour retourner dans le Roggeveld à la fin d'octobre, De la même manière, l’autre division est dénommée Rokkeveld-Karro.

Le 14, dès que les bœufs furent attelés, nous pénétrâmes ‘ans le Karro-Coort. Un grand nombre de ces

arbres appelés karree-hout (1) par les colons bordent les rives du ruisseau qui traverse ce défilé, et lui don: nent un aspect assez agréable. Quoique le chemin y fût généralement uni, nous n’en sortimes qu’au bout d'une heure. Nous arrivâmes alors au Bokkeveld-Karro, et nous vimes uneimmenseplaine, qui n'était interrompue paraucuneéminence, s'étendre devant nous danstoutes les directions aussi Join que l'œil pouvait apercevoir. La route que nous parcourümes était sablonneuse dans de certaines parties, et pierreuse dans d’autres. Longtemps après le coucher du soleil nous cheminions encore ; mais la sèche atmosphère du Karro était.si complétement dégagée de vapeurs, qu'une multitude infinie de brillantes étoiles nous éclaira autant que nous en avions besoin, jusqu'à ce que nous fissions halle pour la nuit surles bords de la Kleine-Doorn ou petite rivière de l'Epine. Ce cours d'eau tire son nom des arbres dits doorn-boom qui croissent sur ses rives, nom qui par le même motif est égalemert applicable à toutes les autres rivières du Karro, et même au plus grand nombre de celles qui coulent non-seulement dans la colonie, mais encore dans toute la partie de l'Afrique méridionale que j'ai visitée. Ex outre, toutesles rivières que j'ai franchies dans le reste de mon-voyage, si loin que je me sois avancé versle nord, sedirigent à l'ouest, et déchargent leurs eaux dans l'océan Atlantique méridional. L'arbre dont il s'agit plus haut, et que les colons appellent doorn-boom, est l'acacia du Cap. La dénomination d'acacia peut en effet lui être appliquée non sans justesse, à cause de son extrême ressemblance avec le véritable acacia des anciens ou arbre à gomme arabique d'Egypte ; mais il diffère tout-à-fait de celui auquel on donne à tort le même nom dans plusieurs contrées de l'Europe. En général sa hauteur n'excède pas une vingtaine de pieds; d'innombrables épines blanches , droites et longues de deux à quatre pouces, hérissent chacune de ses branches et de ses tiges ; son feuillage est si menu et si maigre, qu'il offre un remarquable exemple d'un arbre garni d'une abondance de feuilles, et qui cependant n'est pas touffu et ne donne aucun ombrage ; il pousse le plus ordinairement dans un sol sablonneux, sur le bord des rivières, le long des lits desséchés des courants périodiques, ou danslesendroits creux qui reçoivent l'eau dansla saison pluvieuse. C'est à coup sûrl'arbrele plus commun qu'on rencontre dans la partie de l'Afrique méridionale non située sur les tropiques.

Le 15, dans l'après-midi, par un temps chaud et magnifique, nous quitiâmes la Kleine-Doorn, On ne saurait imaginer combien dans presque toutes les parties du Karro les routes sont belles : c'est un sol argileux qui, nivelé et amolli par de fréquentes pluies d'orage, durei ensuile et comme cuit paa la chaleur du soleil, forme une surface solide sur laquelle les roues d'un charriot, que huitbœufs traînentaisément, laissent à peine des traces. Ces routes, généralement affaissées de quelques pouces au-dessous du niveau de la plaine, ne sont cependant qu'uneligne de terrain que les charriols, en passant et en repassant, ont dépouillée de broussailles et de plantes. À neuf heures et demiie du soir nous campâmes sur les bords de la Groote-Doorn ou grande rivière de l’Epine, après avoir parcouru un espace de vingt milles.

Nous atteignimes à neuf heures du soir le pied d'une montagne appelée Hangklip, où nous campâmes pour la nuit, Tandis qu'une partie de nos gens s'occu-

aient à dételer les bœufs, les autres ramassaient du

ois, ce qui, dès qu'on fait halte, est toujours la première chose à quoi songent des Hottentots. En hiver comme en été, un feu semble leur être également nécessaire ; ils ne peuvent s'asseoir qu'au tour d un feu. Ceux qui nous accompagnaient se formèrent en trois ou quatre groupes près d'un pareil nombre de brillants foyers, et chacun, prenant un air affairé, se mit à faire rôtir sa tranche de viande. Lorsqu'elle fut cuite

(1) C’est le Rhus viminale des botanistes. A. M-

ou à peu près, la prenant avec sa main, il commença et finit son repas sans paraître trop gêné par le mano de fourchette, d'assiette ou de table; ce furent ses

ents qui firent presque tout l'office du couteau; el ses jambes, ses pieds qui étaient nus, lui tinrent admirablement lieu de serviette, car il semblait fort jaloux de ne pas perdre la moindre graisse.

Entre le Karro-Poort et le Hangklip on ne rencontre pas la moindre éminence; mais de là, à travers le Roggeveld-Karro, la route est entrecoupée par des élévations et de basses montagnes, et c’est seulement par intervalle qu'il présente l'aspect d'une plaine, comme dans le Karro-Bokkeveld. D’autres vastes divisions du Grand-Karro sont néanmoins, dit-on, parfaitement unies. Le 47, aussitôt après déjeuner, je partis à pied une heure environ avant les charriots pour explorer une chaîne de collines rocailleuses que nous devions franchir. Arrivé au sommet, une vue immense s’offrit à mes regards, qui n'étaient arrêtés qu'à l'horizon par dés montagnes bleues; collines, arbres, ri= vières, tout se perdait, s'effaçait dans l'espace immense qui m'en séparait. Aù milieu de ces vastes solitudes, il n’y avait pas un être qui se Mmût, pas un son quon entendît. Pendant qué je contemplais immobile cet étrange spectacle, les charriots me rejoignirent. Nous

descendîimes promptement dé l’autre côté, et nous

cheminâmes une couple d'héurés sur un karro quine produisait en cette saison aucune fleur pour égayer le sol aride, après quoi lès Montagnes vinrent nous dérober le pays qui s'étendait devant nous. Au bout de quatre milles et demi seulement, nous délelämes sur le bord d’une rivière appelée Ongeluks, où la contrée devient montagneuse.

Le 19, nous rencontrâmes deux hommes qui appartenaient à un kraal (1) situé près de la rivière Zag. Les habitants de ce village vivaient en bonne intelligence avec les fermiers des environs, qui éh conséquence les appelaient du nom de Makke-Boschjesmans, expression pittoresque qui peut sé traduire par horimes des bois apprivoisés. L'un d'eux; qui était capitaine de sa horde, portait à la main l'insignè de son autorité, un bâton d'environ quatre pieds, garni à l’un des bouts d’une plaque de cuivre sur laquelle étaient gravés quelques mots indiquant que le personnage avait été élevé à cet honneur par le gouverneur Caledon.Un grand nombre de bâtons pareils a été, aussi bien par les Anglais que par les Hollandais, distribué à la plupart des chefs hottentots ; ils sont, avec l'influence qui en dépend, transmis de père en fils par droit d'héritagé, et ceux qui lés possèdent sont toujours reconnus ñon-séulement pour chefs par leurs tribus particulières, iais edcore pour représentants légaux de ces tribus parles autorités du Cap, de sorte qu'une certaine considération leur est ou doit être montrée par les larddrosts et les veld-cornets. :

Les bœufs, comme ceux qu’ils montaient, Sont généralement dressés lorsqu'ils n’ont encore qu'un an. La première cérémonie est celle de leur percer le nez pour recevoir la bride; à cet effet, on les rénverse sur le dos et on leur pratique, à traversle cartilage qui sépare les deux narinés, une fente assez large pour qu'on y

uisse passer le-doigt; on insère dans ce trou un fort baton épouillé de son écorce et fourchu par un des bouts, de manière qu'il ne ressorte pas; à chacune des extrémilés on attache une lanière de cuir assez longue pour faire le tour du cou et servir de guides ; et une peau dé mouton, gris dé sa laine, étendue sur les reins de l'animal, Avec une autre peau pliée en trois ou quatre et attachée au moyen d'une sangle qui passe plusieurs fois sous le ventre, constituent la selle; on y ajoule souvent We paire d'étriers qui consiste én une simple courroie mhnie à chaque bout d'un nœud coulant et jetée en travers de la selle; d'ordinaire les

(1) Mot qui, dans la laiigne hottentote, signifie horde ou village. A. M.

nœuds sont écartés par un morceau de bois pour que le pied ait un pointd'appui plus commode.

Quand le nez dé l'animal est encore douloureux, on le monte et on cbmmence son éducation; et en une ou deux semaines, il contracte ordinairement l'habitude d'obéir à son cavalier. La facilité et l'adresse avec lesquelles les Holtèntots manient les bœufs a souvent excité mon admirätion ; ils vont, à la volonté de leurs maîtres, le pas, à trot, le galop; et comme ils ont les jambes plus lonbües, comme ils sont plus légers que ceux d'Angleterte, ils cheminent avec plus d'’aisance etde promptitude, faisant au pas trois ou quatre milles par heure, cinqau trot, et sept ou huit au galop en cas de besoin. |

Quand nos vikiteurs se furent éloignés nous gravimes le Juk-Rivier’s-Hoogte qui est une éminence considérable ; et en!la descendant nous eûmes pour la première fois, depuis que nous avions quitté Tulbagh, besoin d'enrayer. Nouâ continuâmes ensuite notre route de nuit, et nous fimes halte à huit heures pour une autre éminence nommée Goudsbloem's-Hoogte , à l’outspan de Tys-Kraal qhi est situé par 320 46° 52” de

Jatitude près d'un couranÿ d'eau alors desséché, mais

bordé de beaux acacias.

Le capitaine Bosjesman|nous rejoignit le lendemain dans l'après-midi, accomyagné de quatre autres individus parmi lesquels étaifson père, petit vieillard qui possédait encore autant fe Yigueur que le fils. Tous étaient montés sur dès bqufs; ils parurent charmés de notre rencontre et confiah(s en la bienveillance dé nos intentions à leur égard.

Nous poursuivimes notreFhemin le 22. Les Hottenlots, que jusqu'alors j'avaid rarement vus pressés de se remettre én marche, firelt ce jour-là les préparatifs de départ avec une activié inouïe. Loin qu'ilfallût comme àl'ordinaire leur réibrer sans cesse l’ordre de travailler, leur travail se trouŸa fait avant même qu’on leur éûtcommandé. C'était pdurlant, non une réforme soudaine, ais limpatience d{ rattraper le corps principal de leurs compatriotes qÜ , avions-nous appris , n'avait plus qu'un jour d'avan® sur nous. Après avoir franchi le Goudsbloem’s-Hoogtel nous rencontrâmes le Wind-Heuvel, autre mont plus\difficile encore à gravir; et il fallut toute la force dd nos bœufs, toute l’adresse de nos conducteurs pour jue nos charriots parvinssent au faite sans accident.[La route en effet est très rocaillèuse et fort irrégulièr. Vers le haut nous fimes halte quelques moments à {ne hutte où résidait alors un colon qui faisait paître &s troupeaux à l’entour, el notre petite caravane y rd&ruta plusieurs Hottentots de Klaarwater. Le côté septintrional du Wind- Heuvel offre au contraire une deslente très douce, puisqu'eile se prolonge l'espace de\deux milles; un se au-delà nous campâmes pour |a nuit près d'une

ulle qui non-seulement était déselle, mais encore en ruines.

Nos gens, dont la petite troupe étail successivement augmentée par la rencontre de quelqhes vieux amis, invitèrent en outre quelques bergers, qui passèrent par hasard, à prendre place autour de leurs feux, et employèrent la soirée ainsi qu'une partié de la nuit à mangér, à rire, à fumer, à causer, à jouer.

Le 23, le capitaine du corps principal des Hottentots dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, et quialors n'étaient plus campés qu'à quelques milles de nous, vintse consulter avec les missionnaires sur les mesures qu'il convenait d'adopter pour notre défense contre les Cafres dans le Karreaberger.

Ce ne fut qu'à une heure avancée de l'après - midi que nous remimes nous-mêmes les bœufs aux charriols, pour nous séparer en deux divisions, et suivre momentanément des routes différentes. En effet, comme sous peu de jours nous allions quitter la partie habitée de la colonie, et que les missionnaires avaient quelques amis de ce côté avec lesquels ils souhaitaient de passer une ou deux semaines avant de dire toutà-fait adieu à la terre de la chrétienté, nous convin-

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