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Le vent souleva le sable fin qui couvrait cet immense désert.
quelquefois une vache. Les femmes s'occupent généralement à filer du coton, car cette plante pousse bien, sinon abondamment, aux environs de la ville et du lac. L'intérieur des huttes est propre : elles sont toutà-fait circulaires, sans autre ouverture qui admette l'air et le jour que celle de la porte, devant laquelle est suspendue une simple nalte par manière de sûreté.
En quittant Lari, nous pénétrâmes dans une épaisse forêt d’acacias, et à quelques cents verges seulement de la ville nous rencontrâmes des tas de fiente d’éléphants hauts de trois ou quatre pieds, et des marques nombreuses du passage de cet animal. Une partie du jour nous côtoyâmes le lac Tchad, ne cessant de rencontrer des traces d'éléphants énormes qui nous avaient précédés de quelques heures. Des arbres entiers étaient abattus aux endroits où ils avaient pris leur repas, et à ceux où ils avaient reposé leurs pesants/corps les arbrisseaux, les broussailles, le taillis, en étaient encore affaissés. Nous tuâmes le même jour un serpent long de huit pieds, en lui tirant cinq coups de fusil : deux Arabes lui ouvrirent le ventre, et y trouvèrent plusieurs livres de graisse qu'ils recueillirent avec soin : c'était, suivant eux, un remède souverain pour les animaux malades. Un mille plus loin nous apercûmes une bande de vaches rouges sauvages. Le soir nous campâmes à Nyagami, qui n’est qu'une réunion de quelques huttes dans un lieu charmant, et couvert
d'un bois si épais, que nous trouvämes à peine la place d'y dresser nos tentes.
Le lendemain 7, nous fimes route vers Woodie : des oiseaux du plus riche plumage étaient perchés sur chaque arbre. Nous rencontrions à chaque pas des bandes de quatre-vingts ou cent pintades, et de nombreux singes s’approchaient de nous si impudemment que nous en séparâmes un de ses compagnons et que nous {ui donnâmes la chasse pendant une demi-heure. Vers midi nous atteignimes un village de huttes appelé Barrah, dont les habitants, dès qu'ils nous apercurent. prirent la fuite dans toutes les directions. Nous les engageâmes par signes à revenir, nous descendîmes même de cheval pour les rassurer, et nous nous couchâmes à terre sous un arbre. Un vieux nègre qui savait quelques mots d'arabe fut le premier qui osa s'apz, procher de nous : les autres, voyant que nous ne le maltraitions pas, suivirent son exemple; et bientôt ils nous entourèrent en si grand nombre, que nous en fûmes importunés. Barrah est situé sur une éminence, à trois milles nord-est de Woodie, au milieu d'arbres magnifiques. Dans un vallon voisin sont des puits où l'eau est abondante.
Après avoir parcouru un espace d'environ quatorze milles sans presque nous éloigner des bords du la, il nous fallut dresser nos tentes aux portes de Woodie : en effet nous ne pouvions passer outre, ayaul le re-
un
tour du courrier que nous avions de nouveau envoyé à Kouka prendre les ordres du sheik.
Un grand marché se tient chaque semaine aux environs de Woodie; il est assez curieux de voir les négresses des villages voisins s’y rendre montées sur des taureaux, à qui on à passé une lanière de cuir dans le cartilage du nez lorsqu'ils étaient jeunes, et qui par ce moyen se laissent aisément conduire lorsqu'ils sont plus âgés. Une peau est étendue sur le dos de l'animal, elaprèsl avoir chargé desdifférentes marchandises qu’elles ont à vendre,ellesse placent elles-mêmes dessus: c’est dans cet équipage qu’elles portent au marché du lait, des volailles, du miel, de la graisse et quelques herbes bonnes à manger. De leur côté les hommes amènent des bœufs, des moutons, des chèvres et mème des esclaves, mais d'ordinaire en petit nombre el dans un pitoyable état.
Woodie (1) est une capitale que gouverne un. sheik qui est eunuque ; les habitants paraissent ne manquer d'aucun des objets nécessaires à la vie, mais ce sont les plus indolentes gens que j'aie jamais vus. Lesfemmes filent un peu de coton ,et en fabriquent une étoffe grossière, large d'environ six pouces. Les hommes passent tout le jour à ne rien faire, soit couchés à l'ombre d'un vaste hangar qui occupe le centre de la ville et
(1) Ou Woudie, A. M.
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Mais au moment où la branche pliait sous le poids de mon COTPS.....
qui consiste en un toit de chaume soutenu par quatre piliers ; c'est aussi sous ce hangar que se rend la justice et que se disent les prières. Les hommes sont d’une taille beaucoup plus qu'ordinaire, et d’une structure vraiment athlétique; mais le trait qui caractérise leur physionomie est la stupidilé. La ville est située à un mille ouest du Tchad, et à quatre petites journées du Bornou; le gibier de tout genre approche des murs jusqu'à une portée de pierre; le lac est poissonneux et fréquenté par un grand nombre d'oiseaux aquatiques ; mais les habitants ont si peu d'activité, que quelques poissons furent presque le séul produit de leur travail qu'ils purent nous vendre.
Leurs femmes, comme celles des Tibbous, ont pour tout vêtement une pièce carrée d’étoffe bleue ou blanche, rattachée sur l'épaule droite. Leur chevelure est disposée d’une manière assez bizarre et qui doit leur coùler assez de peine. D'ailleurs je remarquai qu'aucune d'elles, même parmi les plus jeunes, n'était bien pourvue de cheveux : c'est qu'en effet on les leur rase dès l'enfance, excepté sur le haut de la tête; ceux qui ont été ainsi épargnés retombent de toutes parts ; et lorsque leur longueur est devenue telle qu’ils descendent par-devant jusqu'au menton, et par-derrière jusqu'au bas du cou, ils sont solidement crêpés, puis séparés sur le milieu du front, aplatis au dessus des yeux, enfin frisés également vers les extrémités,
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Le 11, arrivèrent deux officiers du sheik porteurs d'une lettre adressée à Bou-Khaloum, dans laquelle il était invilé à poursuivre sa maréhé Vers Kouka avec tout son monde. Ils lui offrirent en outre, de la part de leur maître, quinze bœufs, 8ix moutons et dix-sept charges de grain, ajoutatit Qüé dé nouvelles provisions l'attendaient à deux joutiées au-delà. En conséquence nous pliâmes nos testés le jour même, el nous atteignîmes le soir une villé appelée Burwha.
Burwba estentouréede murs et la première villenègre que nous ayons vue‘ On peut dans ce pays la considérer comme une placé assez forte. Aussi les babitants ont-ils toujours défié les maraudeurs tuaricks, qui n’en ont jamais franchi l'énceinte. Les murailles sont hautes de treize ou quatorze pieds, et à l’entour règne un fossé sans eau. La ville occupe une superficie d'en viron trois milles carrés, et peut éonienir cinq où six mille âmes. On y remarque un Chemin couvert, d'où les défenseurs, sans courir eux-mêmes |6 moindre dänger, lancent leurs projectiles sur les assiégeants, El n'y a que deux portes, l’une à l'est, et l'autre à l'ouëst, Le lendemain de notre arrivée, avañt que la caravane sé remit en marche, je visitai l'intéfieur de la ville: toutes les hutles principales avaient léür petit enclos, avec une ou deux ruchés, quelques chèvres et des volailles ; les femmes filaient'à leurs portes.
Dans la journée nous fimés halte près d’un étang, appelé Chugelarem, et situé à onze milles environ d'Yeou. Ensuite, cheminant vers le sud, noüs traversâmes plusieurs villages nègres, ét noûüs parvinmes à
. un courant d'eau considérable nommé /’Yeou, d'après la ville voisine de ce nom, et large en certains endroits d'une cinquantaine de verges. Cotñme je m'y attendais, tous les Arabes jurèrent que c'était le Nil, et qu'il se jetait dans le grand lac Tchad. La villé dont il a été question plus haut repose sur la rive méridionale de la rivière qui, au dire de toute la population, vient dû Soudan. Elle est quelquefois d’une profondeur double, et considérablement plus profonde. Lors de notre passage nous vimes sur le sable deux canots, qui dans la saison humide servent à transporter d'une rive à l'autre les bagages et les passagers des caravanes. En ces circonstances, les chameaux nagent, attachés par la tête aux canots.
Le 14, après avoir visité Yeou, qui est une jolie ville de huttes, ceinte de murs, mais de moitié moins grande que Burwha, nous continuâmes notre route, et au bout de quatorze milles nous arrivâmes à un puits, Nous allâmes camper un mille plus loin sur les bords d'un marais appelé Dowergoo. Ce marais abonde en oiseaux aquatiques, et dans le voisinage est situé le village de Gurdawa. |
Le 16, quoique nous ne fussions séparés de Kouka que par une heure de marche, nous recûmes peu de visiteurs, et nous passâmes toute la journée dans une mpatience facile à concevoir; en effet, nous touchions au moment de faire connaissance avec un peuple que les Européens n'avaicnt encore jamais vu, et dont ils avaient à peine entendu parler ; nous allions pénétrer dans uve ville dont l'existence el la véritable position avaient été jusqu'alors une espèce de problème. Puis on ne saurail imaginer combien les gens de notre escorle variaient dans ieur$ récits sur le sheik avec lequel nous devions entrer en relations ; au point que le lendemain, quand nous avançâmes vers Kouka, nous ne savions pas si nous rencontrerions le gouverneur de cette ville à la tête de plusieurs milliers d'hommes en armes, où s'il nous recevrait assis sous un arbre entouré de quelques esclaves nus. Mais notre incertitude ne {arda guère à cesser; car nous eûmes à peine marché dix minutes, que noûs aperçümes soudain en facs de nous une ligne formidable de cavaliers qui s'étendait à droite et à gauche, aussi loin que nous pouvions voir, À notre aspect, ils poussèrent un cri général; puis vinrent à notre rencontre, au son d'üne bruyante musique. Tandis que le corps principal marchait lentemeut ct en bon ordre, trois petits corps dé-
tachés s'élancèrent au grand galop vers nous, s'approchèrent jusqu'à quelques pas de nos chevaux, nous crièrent dans leur langue nationale que nous élions les bien-venas, et s'en retournèrent aussi vite qu'ils élaient arrivés, pour recommencer plusieurs fois de suite le même manége. Pendant qu'ils exécutaient ces évolutions, les deux exlrémilés de la grande ligne de cavalerie se rejoignirent peu à peu, et bientôt notre peti'e troupe se trouva entourée de toutes parts par des guerriers dont les compliments semblaient une sorte d'insulle à sa faiblesse. Biéntôt, nous fûmes serrés de si près, qu'il nous futimpossible de faire un pas : nous étouffions.
Bou-Khaloum était furieux, et criait de toute sa force : « Mais à quoi bon ? » A ses cris les cavaliers ne répondaiént qu'en criant de leur côté : « Salut! salut! » Enfin, cependant, celte embarrassante situation céssä : le premier général du sheik, Parca- Gana, nègre d'üne noble figure , vêtu d'une robe de soie à persotinages, et monté sur un beau cheval, fendit la foule et ordonna qu’on nous laissât passer. Malgré cet ordre nous ne pûmes encore avancer qu’au petit pâs. SR
Les nègres du sheik, comme on les appelle, c'es!à-dire Les chefs et les favoris noirs, tous élevés à ce rang par quelque acte de valeur, portaient des cottes de mailles en fer qui les couvraient depuis le cou jusqu'aux génoux , et qui, ouvertes par-derrière, relombaient sur les flancs de leur monture. Ils avaient, la plupart , des casques ou plutôt des calottes de même métal, garnies d'ornements eu porcelaine, et assez solides pour parer un coup de lance. La tête de leur cheval était aussi défendue par des plaques de fer, de cuivre et d'argent, qui ne laissaient à découvert que les ÿeux de l'animal.
Lorsque noûs parvinmes enfin à la ville , il n’y eut que fious, Bou-Khaloum et une douzaine de ses gens, à LR on permit d'entrer. Nous traversâmes , entre une
oüble haie de cavaliers et de fantassins, une large fuc qui conduisait à la demeure du sheik : devant la purte, la cavalerie était formée sur trois rangs. Là, nouvellé halte au soleil, pendant laquelle les chefs venaieñt tour-à-tour nous présenter leurs hommages. Bou-Khaloum commençait à perdre toute patience, et jurait par la tête du pacha qu'il allait retourner vers sa tente si on tardait encore à l'introduire, lorsque Barca-Gana parut de nouveau, et d'un signe l’invita à descendre de cheval. Nous Snivions déjà son exemple, mais l'avis qu'il serait introduitseul nousfit demeureren selle. Une autre demi-heure au moins s'écoula sans que nous eussions aucune nouvelle de ce qui se passait dant l'intérieur de l'édifice : après quoi, les trois Anglais seulement furent appelés. Comme nous mettions le pied sur le seuil, les noirs de service nous barrèrent sans cérémonie le passage, et ne nous laissèrent monter que l'un après l'autre un escalier en haut duquel les piques croisées de plusiéurs gardes nous arrêtèrent encore. Bou-Khaloum sortit alors d'un appartement voisin, et nous demanda si nous consentions à saluer le sheik comme nous avions salué le pacha, Oui ! ouil répondîmes-nous. Celte salutation consistait à incliner la tête et à poser la main droite sur le cœur. {1 nous conseilla de Ja mettre aussi sur notre tête ; mais nous répliquâmes que la chose était impossible, que nous n'avions qu'un mode de salut pour toute personne qui n'était pas notre souverain.
1} alla réndre notre réponse, mais revint au bout d'une ou deux minules; et nous fûmes admis en présence du sheik des Lances. Nous le trouvâmes dans une petite chambre obscure, assis sur un tapis, et simplement vêtu. Deux nègres munis de pistolets se tenaient à ses côtés, et lui-même en avait une paire à portée de sa main. D'autres artnes à feu, cadeaux réputés d'une valeur inappréciable dans le pays, et qu'il avait reçues, soit du pacha, soit dé Mustapha l'Achmar, sullan du Fezzan, étaient suspendues en divers endroits de l'appartement. L'illustre personnage
en question avait un air prévenant, une physionomie expressive, un bienveillant sourire, et ne paraissait âgé que de quarante-cinq ou quarante-six ans. Nous lui remîmes la lettre du pacha ; et quand il en eut pris lecture, il nous demanda le but de notre voyage. Nous répondimes que notre seul but était d'examiner en détail la contrée, afin de pouvoir ensuite transmettre nos observations à notre sultan, qui désirait connaître toutes les parties du globe. Il répliqua que nous étions les bien-venus ; qu'il se ferait un plaisir de nous donner autant de renseignements qu'il le pourrait; que des huttes avaient été bâties pour nous dans la ville, que nous étions libres de nous y rendre, et que quand nous serions remis.des fatigues de notre longue route, il s'estimerait heureux de nous revoir.
Alors il nous fit conduire vers l'endroit de la ville où des logements nous avaient été préparés. Dans un enclos quadrangulaire, divisé en plusieurs compartiments par des riaites de paille, s'élevait un grand nombre de petits bâtiments ronds en lerre : un de ces compartiments nous fut assigné ; les autres furent mis à la disposition des marchands étrangers quisaccompagnaient la caravane.
Kouka. Birnie. Angournou, et autres villes.
Nos huttes furent bientôt si encombrées de visiteurs, que nous n’eûmes pas un moment de tranquillité. Le lendemain vers midi, le sheik nous fit prévenir qu'il était disposé à recevoir nos présents. Nous allâmes donc au palais en grande cérémonie. Nos nè:res nous précédaient, portant les divers objets que nous devions. offrir au nom du gouvernement britannique , savoir : un fusil à double coùp, avec une poudrière, et tout l'équipement complet, une paire d'excellents pistolets renfermés dans uné boîte, el deux pièces de drap superfin, rouge et bleu; nous y ajoutâmes un service de porcelaine et deux paquets d'épices.
L'étiquette ridicule avec laquelle nous fâmes introduits pour la seconde fois en présence du sheik contrastait singulièrement avec l'air simple et sans prétention de ce personnage Jui-même. Il nous fallut traverser une multitude de passages, tous bordés des gens de sa suite, dont le premier rang était assis à terre ; et quand nous àävancions trop vite, nous étions soudain arrêtés par ces drôles, qui ne se gènaient pas pour nous empoigner les jambes : au point que nous serions tombés plusieurs fois, sans la foule qui, épaisse et pressée, nous relenait de toutes parts. Avant que nous pénétrassions dans la cour au milieu de laquelle nous fûmes reçus, nos babouches nous furent lestement ôtées-par ces gentilshommes de la chambre, qui n'eurent pas besoin de se bouger de plate; après quoi nous allâmes nous asseoir sur du sable, à droite el à gauche d'uné petite éminence recouverte d'un tapis sur lequel le sheïk était couché. Lorsque nous eùmes déposé nos cadeaux à ses pieds, et qu'il eut écouté attentivement les explications que nous lui donnâmes sur la manière dont il devait s'en servir, il nous demanda encore quel motif nous attirait dans le pays. Nous lui fimes même réponse que la veille, ajoutant que nous y étions encore attirés par le bruit de sa renommée qui élait parvenue aux oreilles du roi d'Angleterre. Ce compliment lui causa un plaisir extrème ; et il nous congédia de la meilleure grâce du monde.
Il y avait en face d'une des principales portes de la ville un marchéoù se réunissaient plus de quinze mille personnes, dont quelques-unes demeuraient à deux ou trois jours de marche. Il s'y vendait principalement des esclaves, des moutons et des bœufs, ces derniers en grand nombre; le blé, le riz, et l'espèce de millet appelée gussub, n'ÿ manquaient pas, non plus que l'indigo, dont les naturels font une grande consommation pour teindre leurs vêtements. Les légumes étaient rares : des ognons et de mauvaises tomates étaient les seuls qu'on pût trouver; quant à des fruits,
on n'en apercévait pas dans le marché; nous n’en aurions mênie aperçu aucun dans lout le Bornou si lesheik ne nous avait envoyé quelques limons de son jardin. Les cuirs au contraire abondaient loujours, ainsi que les peaux de serpent et de crocoilile, qui servent à fabriquer des fourreaux de poignard. Enfin, on voyait de touté part, exposés en vente, du beurre, du lait aigre, du miel, et des vases de bois confeclionnés dans le Soudan. Les femmes qui vendaicut la plupart de ces marchandises différaient de costume ; celles du Kanem et du Bornou étaient les plus nombreuses, et les premières se faisaient remarquer par un air avenant tout-à-fait étranger aux autres. Quant à la ‘différence de toilette, elle ne consistail guère que dans les ornements de tête, car le vêtement léger, la pièce d'étoffe bleue ou blanche dont les dames couvrent le reste de leur corps dans ces provinces, se porle également, ou liée sous les bras, ou rattachée sur l'épaule, et la coquelterie ne peut choisir qu'entre ces deux modes d'habillement. La chevelure des femmes kanembous est divisée en une infinité de petiles naltes qui retombent tout autour de la têle, jusqu'au bas du cou, landis que du milieu du front partent en sêns contraire deux bandes de peau ou deux chapelets de grains de cuivre ou d'argent qui descendent de chaque côté de la figure, et font un assez joli effet. Les femmes esclaves du Musgow, vaste royaume au sud-est de Mandara, ont un aspect vraimeül désagréable, mais sont renommées pour leur fidélité ct pour leur ardeur au travail. Comme les Bornowiennes, elles séparent leurs cheveux en trois tresses qui commencent au front et finissent au derrière de la tête, une plus grosse au milieu, et deux plus miuces à droite el à gauche. Oùtre les clous d'argent qu’elles ont dans le nez, elles en portent sous la lèvre inférieure un autre aussi large qu’un schelling , qui pénètre jusque dans la bouche ; et pour faire place à un ornement semblable, il faut quelquefois déplacer une ou deux dents.
Les principales esclaves sont généralement chargées du soin de vendre les denrées dont leur maître n’a pas besoin pour sa consommalion ; et si elles viennent de loin elles les apportent sur des taureaux harnachés à la facon du pays. Souvent le propriétaire se rend luiniême au marché, sa lance au poing ; mais il se contente de rôder autour de ses marchandises, sans jamais se mêler de rien. Les achais se font d'ordinaire par voie d'échanges, ou bien on paie ce qu'on achète avec des grains de verre, avec de pelils morceaux de Corail ou d'ambre.
Le 2 mars Bou-Khaloum se renûit à Birnie , afin de présenter ses hommages au sullän qui réside dans cette ville, ét nous l'accompagnâmes. Augornou, autre ville grande et populeuse où résidait [0 sheik avant d'avoir fondé Kouka, est situé à environ seize milles de cette dernière, et à deux seulement de Rirnie.
Dès que nous arrivämes à la ville en question, laquelle est ceinte de murs, bâtie dans le même style que Kouka, et peuplée de dix mille habitants, nous fûmes aussitôt conduits à la porte d'uue hutle en terre, palais du sultan, où quelques personnes de la cour étaient réunies pour nous recevoir : dans 1g nombre il y avail une espèce de chambellan, qui était habillé de huit ou dix chemises de différentes couleurs, toutes misesles unes par-dessus les autres. [1 portait à Ja main un immense bâton qui ne ressemblait pas mal à une canne de lambour-major, et sur fa Lie un lurban qui surpassait en volume toutes les coiffures de ce genre que nous avions jamais vues , : «is qui ne pouvait cependant être comparé à ceux 4 & uuus devions voir à l'audience du lendemain.
Le lendemain, dès la pointe 4 jour, nous fûmes mandés en présence du sullu vu Biunou; il nous reçut au milieu d'une place «ui sélendait devant la résidence royale. On nous fil rester à une distance considérable, tandis que :es sujets approchèrent à environ cent verges. Ces Ccrnicrs, après avoir
d’abord passé à cheval devant l'illustre personnage, mirent pied à terre, se prosternèrent à sa face, et s'assirent vis-à-vis de lui, mais en lui tournant tous le dos, ce qui est l’usage du pays. Le sultan lui-même était assis dans une espèce de cage en bois ou en roseaux près la porte de son jardin , sur un siége qui de loin paraissait couvert de satin ou de soie, et regardait à travers les barreaux l'assemblée, qui formait devant lui une espèce de demi-cercle s'étendant presque de la place qu'il occupait à celle où nous attendions ses ordres. On ne saurait imaginer rien de plus absurde ni de plus grotesque que l'extérieur de la plupart des gens qui composaient cette cour : c'était un ridicule étalage de pompe et de grandeur, sans ce qui peut les excuser quelquefois, à savoir : la commodité ou la puissance, carle sullan nerègneet ne gouverne que par tolérance du sheik, qui, pour se rendre populaire à tous les partis, lelaisse s’abandonner en pleineliberté aux folies des anciens souverains nègres. De grosses têtes et delarges bedaines sont indispensables aux individus qui veulent en ce pays faire le métier de courtisans; et ceux que la nature n'a pas favorisés de ce dernier avantage, ou qui ne peuvent parvenir à un beau degré d'embonpoint en se gorgeant de nourriture, obvient à cet inconvénient au moyen d’un ventre postiche : leurs huit, dix et même douze chemises servent encore à augmenter celte corpulence fausse ou véritable. Leur tête est toujours entourée d'immenses pièces d’étoffe blanche ou de diverses couleurs, de manière à en déguiser la forme autant que possible ; et ceux qui se piquent de plus d'élégance arrangent de telle façon leur turban, que la tête qu'il est destiné à couvrir semble incliner à droite ou à gauche, quoiqu'il n’en soit rien. Enfin leurs vêtements sont chargés d’une multitude d'amulettes enfermées dans de petits sachets de cuir rouge; et leurs chevaux en portent de semblables au cou, sur le devant de la tête et aulour de la selle.
Lorsque ces personnages secondaires, au nombre de deux cent soixante ou trois cents, eurent pris place vis-à-vis du personnage principal, on nous permit d'avancer et de nous asseoir nous-mêmes à une portée de pistolet du lieu où il était assis; puis le plus affreux noir qu'on puisse imaginer, son principal eunuque, la seule personne qui pût approcher de son siége, vint demander les présents. Bou-Khaloum produisit les siens, enveloppés d’un vaste châle, et le noir, sans l'ouvrir, les porta aux pieds du sultan. De notre place, et à travers le treillage de son pavillon, nous ne vimes qu'imparfaitement ce dernier ; mais nous pûmes du moins remarquer que son turban était plus large que celui d'aucun de ses sujets, et qu’il avait, depuis le nez, le bas de la figure entièrement caché. Un peu à notre gauche , et presque en face de lui, se tenait un déclamateur qui d'inspiration célébrait les louanges de son maître et récitait sa généalogie. À quelques pas plus loin, une autre personne, armée d'une trompette de bois, en tirait de temps à autre des sons rauques et discordants : bref on ne saurait concevoir un plus ridicule spectacle que celui de tous ces gens ramassés sur eux-mêmes, vacillants sous le poids de leur ventre et gênés par l'ampleur de leur turban, tandis que leurs maigres jambes, qui se montraient
quelquefois, n'étaient nullement proportionnées au
reste de leur corps.
Aussitôt après cette cérémonie nous partîimes pour Angornou, ville la plus grande et la plus populeuse de loute cette province, située à quelques milles seulement de Tchad. Elle renferme au moins trente mille habitants, occupe un espace de terrain considérable, mais n’est pas entourée de murs.Les huttes y sont aussi plus vastes et plus commodes que celles de Kouka ; quelques-unes ont les quatre murailles en terre et deux chambres. Tous nos amis les marchands qui avaient accompagné la caravane de Tripoli à Mourzouk, après avoir présenté leurs hommages au sheik de Kouka, s’étaient rendus à Angornou, car c’est là que se traitent
toutes les affaires importantes de commerce. Il s'y tient le mercredi un marché général qui, dans les temps de paix, comme disent les habitants, réunit de quatre-vingts à cent mille personnes ; en outre, chaque jour de la semaine, un marché ordinaire a lieu le soir dans une place au centre de la ville. Quand nous le visitâmes, il abondait en poisson, viande, volaille, tomates et ognons ; mais ces deux sortes de légumes étaient les seules qu'on y trouvât.
Le 11, le sheik m'envoya chercher. Le bruit était vénu à ses oreilles que je possédais une certaine boîte à musique , laquelle jouait un air, et se taisait aussitôt que je levais le doigt. Il désirait donc la voir et l’entendre; son envoyé déclarait qu'il en mourait d'envie, et que je n'avais pas de temps à perdre. Les sauvages exclamations de surprise, et les cris de joie que la boîte en question arrachait à la plupart de mes visiteurs, contrastèrentsingulièrementavec l'effet qu’elle produisit sur la personne de l'intelligept sheik. Il fut d'abord très étonné, et m'adressa de nombreuses questions, entre chacune desquelles il s'écriait : « Merveilleux ! » Mais pey à peu la douceur d’un air suisse bien connu, le Ranz-des-Vaches, que jouait l'instrument, étouffa en lui toute autre sensation. Il se couvrait la figure de ses mains et écoutait en silence , puis, comme un des assistants avait rompu le charme par une bruyante exclamation, il lui asséna un coup qui fit trembler tous les autres. Il me demanda ensuite si un instrument deux fois aussi grand ne vaudrait pas mieux. « Oui, répondis-je, mais il coûterait deux fois aussi cher. » « Par Dieu ! répliqua-t-il, s’il ne coùûtait qu'un millier de dollars, ce serait bon marché. » Qui niera maintenant que la nature a donné à tous les hommes le goût du luxe?
Pendant cette courte entrevue nous devinmes meilleurs amis, le sheik et moi, que nous ne l’avions jamais été : à son extrême étonnement, il s’aperçut que je parlais arabe d'une manière intelligible, et m'engagea à solliciter de luitelle faveur qu'il me plairait. Profitant de la permission , j’'énonçai le désir de visiter le Tchad le lendemain ; et aussitôt il commanda à son premier ministre de chercher des gens qui, connaissant bien les routes, pussent m'accompagner. En conséquence, le jour suivant, deux guides, Fajah et Maramy, se trouvèrent au lever du soleil à la‘ porte de ma tente, etnous partimes. À dix milles de Kouka, nous rencontrâmes une ville nommée Bree, dont le gouverneur, dès qu'il eut connaissance des ordres du sheik, vint lui-même m'annoncer qu’il allait être dans un instant prêt à me suivre. Il me proposa aussi, dans le cas où la chose me ferait plaisir, de revenir le soir à la ville où je trouverais un bon souper, ainsi qu'une hutle pour passer la nuit. Je répliquai que j'aimais mieux dormir dans mon manteau sur les bords du lac ; et sans perdre de temps nous poursuivimes notre route. Après avoir marché à l’est pendant cinq milles, nous arrivâmes au Tchad. Je n'avais encore vu aucune partie du lac si peu boisée que l'était celle-là , et l’aspect que présentaient les bords indiquait de fréquentesinondations ; en effet, des arbreset des buissons avaient leurs racines dans l’eau, à quelque distance de la terre, mais audelà c'était une nappe qui s'étendait à l’est et au sudest jusqu'aux bornes de l'horizon , sans que rien gênât l'œil. Les rives étaient marécageuses, mais couvertes d'une herbe abondante où paissaient des milliers de besliaux appartenant au sheik de Kouka. Le soleil dardait alors ses rayons dans toute leur force, etcouché à l'ombre je m'apprêtais à faire un frugal repas de pain et de miel, lorsque deux ou trois gamins noirs qui nous accompagnaient depuis Bree, et qui devant mois’étaient jetés dans le lac, m'apportèrent cinq ou six beaux poissons qu'ils avaient attrapés en cinq ou six minutes. Mes compagnons allumèrent aussitôt du feu, et les firent cuire à la manière du pays, qui est fort simple. Ils enfoncèrent dans la bouche de chaque animal un bâton, qui à travers le ventre pénétra jusqu'à la queue; puis, fichant les bâtons en terre devant la flamme, de
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manière que la tête des poissons fûten bas, ils les retournèrent par la queue pendant quelque temps, et leur donnèrent ainsi un degré de cuisson qui les rendit fort appétissants. -
-Le lendemain et le surlendemain nous côtoyâmesles bords du lac, rencontrant à chaque pas des éléphants, des buffles, des gazelles, et traversant des lieux si beaux de fraîcheur et de végétation, que j'aurais voulu pouvoir y dresser ma tente pour plusieurs semaines. Après avoir suivi pendant huit milles les rives du Tchad, nons le quittâmes au coucher du soleil pour nons diriger vers Koua, pelite ville au nord. Cette dernière, ainsi que Bree , est de fondation récente et peuplée par des Kanembous. Lorsque je me montrai dans les rues, la curiosité et la frayeur que causa la couleur de ma figure et de mes mains furent vraiment risibles.
Nous revinmes le 45 mars à Kouka. En y arrivant,
j'appris que le sheïk se préparait à envoyer un corps de troupes dans lé pays situé vers les limites du Mandara, et que mon ami Bou-Khaloum devait avec ses Arabes faire partie de l’expédition. A cette nouvelle ma joie fut extrême, car j'espérais bien pouvoir le suivre ; mais lorsque j'en sollicitai la permission, elle me fut refusée. Je résolus de m'adresser au premier ministre du sheik, et quand je l’eus fait je m'en applaudis ; car cet homme, moyennant cinquante dollars que je lui comptai, décida son maître à me permettre d'aller rejoindre Bou-Khaloum qui était déjà à quarante ou cinquante milles.
Expédition dans le Mandara.
Nous passâmes à Angornou la journée du 46. Le 17 nous continuâmes notre route vers le sud, au milieu d'un grand nombre de jardins; mais les seuls légumes qu'ils parurent produire élaient des ognons. Nous cheminâmes pendant plusieurs milles à travers une plaine couverte d'éteules, de blé et de gussub ; et vers midi nous arrivâmes à Yeddie, ville considérable située à vingt-un milles de la précédente, ceinte de murs, et gouvernée par un kaïd. Les habitants étaient si hospitaliers que, pour nous abriter du soleil, nous fümes obligés d'entrer presque de force dans une hutte. Au bout de quelques heures, le kaïd ou gouverneur, qui lors de notre arrivée faisait un somme, à ce qu'il paraît, vint me rendre visite; il s'excusa beaucoup de ne pas m'avoir préparé d'avance un logement meilleur, et me suppliaà plusieurs reprises de me transporter dans sa propre demeure, disant qu'elle était plus digne de moi. Mais la chaleur était si excessive, que j'étais inca-
able de me bouger. Je refusai donc ses offres, en e priant de vouloir bien plutôt m'envoyer un peu de lait et disperser la foule qui assiégeait la porte de ma hutte. Puis j'ajoutai : «Mais je ne vois là que deshommes ; est-ce que vous n'avez pas de femmes dans votre ville? — Si, vraiment!répondit-il d'un ton doucereux, comme pour réparer sa première impolitesse; même elles viendraient volontiers vous voir, si vous le leur permettiez. » Comme on s'en doute, je le permis avec plaisir; alors le kaïd s'assit à côté de moi, Maramy garda la porte de manière que les dames n'entrassent qu'au nombre de trois ou quatre à la fois, et j'en reçus ainsi plus d'une centaine : quelques-unes élaient belles, simples, naïves, de véritables enfants de la nature. Je n'avais rien à leur montrer qu’un miroir, mais rien peut-être ne leur eût causé autant de plaisir; l'une insistait pour amener sa mère , l'autre sa sœur, afin de voir la figure de la personne qu'elle aimait le mieux réfléchie à côté de lasienne, ce qui paraissait causer à toutes une joie infinie, puisque à la vue de l'image elles baisaient plusieurs fois l'objet de leur affection.
Le lendemain 18, le soleil levant nous vit tous en marche pour le Mandara : deux heures avant midi nous atteignimes Alla, ville à quatorze milles de Merty. Nous y fimes halte jusqu'à midi passé, et, poursuivant alors notre route, nous gagnâmes en cinqheures
de marche Deegoa, à vingt milles d’Alla. Deegoa est une grande ville entourée de murs, gouvernée par un sullan soumis au sheik, et peuplée d'environ trente mille âmes. A l'exception du voisinage immédiat de la yille, la contrée est moins débarrassée de bois qu'aux environs d'Angornou, et par conséquent moins productive. Au sud nous rencontrâmes un lit de rivière large d'ûn quartde mille; il était alors à sec, maisun vaste canot que nous vimes sur la grève servait dans l'humide saison à transporter d'une rive à l’autre les voyageurs qui se rendaient à Mandara.
Le 19, au point du jour, nous pliâmes nos tentes, et, traversant le lit de rivière dont je viens de parler, nous cheminâmes à travers un pays très resserré où la route était quelquefois si élroite qu'on ne pouvait passer qu'un à un. De bonne heure dans la matinée nous gagnâme Affagay, autre cité grande et populeuse. Elle est aussi dépendante du sheik et gouvernée par un kaïd. Affagay, ainsi que les villes environnantes, savoir : Sogama, Kindacha, Masseram el Kingoa, peut renfermer, dit-on, plus de vingt mille habitants. A l'ouest de Kingoa sont les ruines d’une ville considérable appelée Dagwamba : la contrée qui l’avoisinait sur un rayon de plusieurs milles portait jadis lemême nom, etétait gouvernée par un sultan. Les habitants étaient alors tous Kerdies (1); mais depuis, vaincus par les premiers sultans du Bornou, ils se sont convertis au mahométisme. Avant d'arriver à Deegoa, nous rencontrâmes un village de Shouaas de la tribu de Walled-Salamat : cette race s'étend à l’est aussi loin que le Tchad.
Dans cette partie de l'Afrique, les chefs sont toujours accompagnés d’une espèce de suite, soit à cheval, soit à pied, plus ou moins nombreuse, selon leur fortune. Barca-Gana était suivi de cinq cavaliers qui ne s'éloignaient de sa personne en aucune occasion; trois d’entre eux portaient une espèce de tambour suspendu à leur cou, et battaient la mesure, tandis qu'ils improvisaient des chansons, airs et paroles; le quatrième jouait d'une petite flûte faite d'un roseau, et le dernier tirait d'une corne de buffle des sons forts et rauques, tandis que nous avancions à lravers les bois. Mais le plus drôle et le plus utile, c'étaient une douzaine de coureurs qui précédaient le général, et lui servaient en quelque sorte de pionniers ; ces gens portaient de longs bâtons fourchus, au moyen desquels ils écartaient les branches, préparant ainsi d'avance une route dans des lieux où, sans leur secours, il aurait été presque impossible de passer.
Nous ne quittâmes Affagay que le matin suivant, lorsque toute l'armée fut approvisionnée de bœufs et de moutons. Le 20, à midi, après avoir constamment cheminé à travers un bois épais, nous atleignîmes Delahay : c'est un lieu entouré de magnifiques acacias qui forment un délicieux ombrage, et où se trouvent trente ou quarante puits d'eau douce. Les huttes d’une nombreuse tribu de Shouaas, appelée Æajaing, sont situées aux environs. Le soir, après une nouvelle marche de trente-quatre milles, nous dressâmes nos tentes dans un endroit nommé Hasberg , où il n'y avait pas d’eau.
Le lendemain nous gagnâmes Ally-Mabur dans la matinée. Aux environs de cette place est un vaste étang où les chevaux , qui n'avaient pas bu la nuit précédente, se jetèrent par centaine; mais il en résulla que l'eau, quand nous voulûmes boire nous-mêmes, fut aussi épaisse qu’une purée de pois. Nous repartimes d’Allÿ-Mabur dans l'après-midi, et au coucher du soleil nous fimes halte au milieu de la forêt dans une clairière appelée Emcheday. Les arbres que nous avions vus pendant les deux derniers jours étaient d’une espèce beaucoup plus grosse, tandis que le taillis devenait de moins en moins touffu; aussi avais-je pu, dans le cours de notre marche, découvrir une par-
(1) Appellation par laquelle on désigne en Afrique les nègres non musulmans, À. M.
tie des montagnes du Mandara, et apercevoir à quelque distance de notre routeune longue ligne de huttes appartenant aux Shouaas de la tribu Beni-Hassan. Nous n’étions plus alors qu’à peu de milles de la eapitale du Mandara, et nous recevions sans cesse des envoyés du sullan de cette province qui venaient rendre hommage an général du sheik, Un d'eux, suivi d'une vinglaine de cavaliers, vint même nous annoncer que le sullan en personne irait le lendemain à notre rencontre, sur la route de Mora, sa résidence.
Nous pliâmes done nos tentes dès la pointe du jour, et nous continuâmes d'avancer vers une superbe chaîne de montagnes que nous voyions alors distinctement, d'une hauteur et d’une étendue considérables, et don! les flancs, bien que raides et rapides, étaient couverts d'arbres nombreux. Delow, la première ville du Mandara que nous atteignîmes, autrefois résidence du sullan , et peuplée encore d'au moins dix mille âmes, renferme de belles sources. Dans les vallées voisinesabondent les figuiers et une espèce d'arbrisseau dont la fleur blanche ressemble beaucoup à celle du seringa, et dont elle a aussi l'agréable odeur.
Aun mille environ de cette ville nous apercûñmes devant nous le sultan du Maindara, entouré de cinq cents cavaliers qui se tenaient immobiles sur une éminence. Barça-Gana nous fit aussitôt faire halte , et alors plusieurs détachements s'avancèrent au galop vers nous ; mais ils tournèrent bride tout d’un coup quand ils furent près de nous joindre, et regagnèrent leur position. Cesgens élaient Splendidement habillés : ils portaient des tuniques en soie de différentes couleurs, bleues, jaunes et rouges; des manteaux de drap écarlate, et de larges turbans de coton blanc ou noir. Leurs coursiers étaient vraiment beaux, plus forts et plus grands que tous ceux qu'on trouve dans le Bornou, et ils les dirigeaient avec une extrême adresse. La garde du sultan était formée par trente de ses fils montés sur de magnifiques chevaux et vêtus de riches luniques à raies, tandis que leurs peaux de tigre et de léopard tombaient le long des flancs de leurs montures. Lorsque ce corps d'élite nous eut aussitôt rendu ses hommages, nous avançâmes à notre tour jusqu'au premier rang de la cavalerie du sultan. Là s'engagea un pourparler dans lequel Bou-Khaloum expliqua le but de sa visite; après quoi nous retournâmes à l'endroit que nous avions quitté, {andis que le sultan lui-même se dirigea vers la ville, précédé d'une troupe de musiciens qui jouaient tous d'une grande flûte ornée de coquillages et ne ressemblant pas mal à une clarinette, sauf deux qui soufflaient dans d'immences trompettes longues de douze à quatorze pieds, portées par des hommes à cheval, faites de morceaux de bois creux, avec une embouchure de euivre, et dont le son n'élait pas sans harmonie.
Nous continuâmes notre route, et bientôt les chaînes à perte de vue qui nous euvironnèrent de toutes parts .nous offrirent un spectacle plein de richesse et de magnificence. À l’est et à l'ouest apparaissaient les pics sublimes de Vahmy, Savah, foggiday, Munday, Vayah, Moyung et Memay, avec des \illages groupés sur leurs flancs rocailleux ; tandis que devant nous, au sud, se montrait celui d'Horza, surpassant tous les autres en hauteur et en beauté, et que de loin nous y distinguions l'échancrure qui devait nous permettre de le traverser. La vallée dans laquelle nous étions encore était d'une élévation supérieure à celle d'aucune partie du royaume de Bornou, car nous avions toujours monté depuis notre départ de Kouka : elle avait la forme d'un large pentagone, et semblait avoir servi de bassin à quelque ancien lac. La gorge à travers laquelle nous passâmes l'Horza est formée par un déchirement de celte montagne en deux parties : elle n'a qu'une largeur de cinq cents verges, tandis que de droite el de gauche les rocs s'élèvent perpendiculairement à plus de deux mille cinq cents pieds. Les angles saillants et rentrants que présentent ces roes se correspondent si parfaitement d'un côté et de l’autre qu'on ne peut s'empêcher de
réfléchir, chemin faisant, que si une convulsion de la nature semblable à celle qui les a séparés les rejoignait de nouveau, on ne s’apercevrait pas qu'ils eussent jamais élé disjoints.
Ce fut dans l'après-midi seulement que nous atteignîmes le ruisseau de Mikwa, dont les bords élaient couverts d'une belle verdure. Nous laissâmes aux bêtes de somme le temps de satisfaire leur soif el leur appétit; puis nous continuâmes notre marche, et, après avoir cheminé l’espace de hüit milles au milieu d'une contrée toujours riche de végétation, nous rencontrâmes vers le coucher du soieil un autre courant d’eau nommé Makhkéray, près duquel nous fimes halle, mais pour quelques heures seulement. À minuit, nous avancàmes de nouveau afin d'attaquer an point du jour les Felatahs qui, disait-on, n'étaient plus éloignés que de seize milles. La lune était dans son troisième quartier et répandait autour de nous sa belle lumière. Nous marchâmes de la sorte, toujours silencieux et en bon ordre, jusqu’à ce que parût l'aurore; mais dès que le ciel rougit du côté de l’orient, toute l’armée fit halle et récita la prière du malin.
Une ramification de montagnes, moins haules et de formation plus récente que la chaîne de granit dont elles partent, et qui est sans doute une partie d’El- Gibel-Gumhr, où Monts-de-la-Lune, borde de fort près l'immense forêt que nous eûmes à franchir. Aussi de profonds ravins et de nombreux courants d’eau desséchés rendirent-ils notre passage ennuyeux et difficile. Lorsque nous gagnâmes enfin la pleine campagne, nous ne tardâmes guère à apercevoir une vaste ville ennemie nommée Dirkulla. Aussitôt les Arabes se formèrent en ligne, et, commandés par Bou-Khaloum, flanqués de chaque côté par un corps considérable de cavalerie, ils couruvent à l'assaut. Au moment où ils s’élancèrent, poussant leur cri de guerre national qui est plein d'énergie, je crus remarquer que Barea-Gana et ses officiers échangeaient entre eux un sourire aux dépens de Bou-Khaloum. Dirkulla fut bientôt brûlée, ainsi qu'une autre petite ville voisine, et les quelques habitants qu’on y trouva, c'est-à-dire des enfants et des vieillards incapables de fuir, furent mis à mort sans pitié ou jetés dans les flammes.
Nous arrivâmes ensuite devant une troisième ville, située de telle sorte qu’elle pouvait être aisément défendue contre des assaillants dix fois plus nombreux. Cette ville s'appelait Musfeia. Elle était bâtie sur une éminence, entre deux montagnes beaucoup plus hautes; en face s'étendait un lit de rivière à sec au-delà duquel il y avait un marais; entre ce marais el le bois, la route élait traversée par un ravin profond où ne pou vaient passer que deux ou trois chevaux ensemble. Les Felatahs, non contents de ces avantages naturels, avaient établi d'une montagne à l'autre une ligne de gros pieux très pointus, hauts de six pieds, et attachés avec des Janières de cuir cru. Ils avaient placé leurs archers derrière ces palissades et sur l’éminence, avec le lit de rivière devant eux, tandis que toute leur cavalerie étail protégée par les montagnes et par la ville: c'était une forte position, Les Arabes cependant s’avancèrent avec beaucoup de bravoure, sans soulien ni coopération de Ja part des troupes de Bornou ni de Mandara; et malgré la pluie de flèches empoisonnées qu'on lançait contre eux de derrière les palissades, Bou-Khaloum, avec sa poignée de soldats, franchit tous ces obstacles en une derni-heure, et poursuivit les Felatahs jusrue sur les flanes de leurs montagnes. De t'ules parts nous vîmes les femmes ennemies, pendant l'action, pourvoir leurs protecteurs de flèches; et quand ils battirent en retraite, lirant toujours sur ceux qüi les poursuivaient, elles aidèrent à précipiter de haut en bas des pierres énormes, détachées d'avance et tout exprès des rocs, lesquelles écrasèrent plusieurs Arabes et en blessèrent d'autres. Barca-Gana soutint alors Bou-Khaloum avec une centaine de ses Janciers qui achevèrent sans compassion cinquante ou soixante blessés, étendus à terre près des palissades. Je le sui-
vis jusqu'au centre de la ville, où s’engagea un combat très vif entre les soldats du sheik et un petit corps de Felatahs. Les guerriers lançaient le javelot avec une grande adresse, et trois fois de suile je les vis punir de mort la témérité d’un ennemi qui mettait pied à terre pour, incendier leurs maisons. D'autre part, je vis Barca-Gana, dont le bras musculaire était presque d’un géant, lancer huit javelots ensemble, qui tous, et quelques-uns à trente ou trente-cinq verges de distance, portèrent coup, et dont un entre autres perça un chef qui avait de sa main percé quatre cavaliers. Si les troupes du sheik ou du sultan eussent alors donné avec bravoure, malgré la résistance désespérée des habitants et les renforts qui leur arrivaient du sud-est, elles auraient emporté Ja ville et les hauteurs qui la dominent, puisque les Arabes chassaient les Felatahs par l'épouvante seule qu'inspiraient leurs misérables fusils: mais au lieu de cela, elles se linrent immobiles de l'autre côté du lit de la rivière, hors de J'atteinte des flèches.
Aussi les Felatahs, remarquant leur immobilité, se retournèrent bientôt contre ceux qui les poursuivaient; à leur tour, ilsles attaquèrent, et alors ce fut une grêle de flèches si épaisse que les Arabes ne purent s'empêcher de battre en retraite. En ce moment survint la cavalerie des Felatahs; et certes, si la petite"troupe qui accompagnait Barca-Gana, si Bou-Khaloum avec quelques-uns des siens, n’eussent fait des prodiges de valeur, aucun d'entre nous n'aurait vu la journée du lendemain. Plusieurs ne la’ virent pas : de ce nombre furent le pauvre Bou-Khaloum, qu'alteignit une flèche empoisonnée, et deux de ses esclaves, qui tombèrent près de lui dans l'action. Barca-Gana eut trois chevaux tués sous lui, mon propre cheval fut mortellement blessé en deux endroits; moi-même, une flèche passa si près de ma figure que le sang coula, ct j'en reçus deux dans mon manteau. Les Arabes souffrirént beau. coup : ils avaient tous deux ou trois blessures, et j'en remarquai même un qui, à la tête seulement, en avait cinq.
Dès que les troupes du Mandara et du Bornou s'as perçurent de la défaite des Arabes, elles prirent la fuite avec la plus ignominieuse lâchelé, sans s'être exposées une seule fois aux flèches de l'ennemi, et tout-à-fait à la débandade. Le sultan était à la tête des fuyards; car son intention n'avait eu d'autre but en entreprenant cette expédition, que de profiter du butin que la victoire des Arabes pourrait jeter sur son passage, et d'abandonner le champ de bataille aussitôt qu'il aurait vu la fortune se déclarer contre eux.
À quelques verges de moi, l'eunuque et les quatre esclaves qui le suivaient furent dépouillés et inhumainement égorgés. Leurs cris étaient horribles, et aujourd'hui même il me semble que je les entends encore; puis leur sort ne devait-il pas être le mien? En effet, je fus bientôt entouré d'ennemis, et incapable de leur opposer la moindre résistance, puisque j'étais complétement désarmé, S'ils ne me percèrent pas tout d'abord de leurs lances, ce fut sans doule crainte d'endommager mes vêlements qui leur parurent un riche butin. Is commencèrent donc par me les arracher, et me Jaissèrent nu comme un ver... Mais au lieu ce me donner aussitôt le coup mortel, ils se querellèrent entre eux pour le parlage de mes hardes. Ce répit élait pour moi une chance de salut; on présume que je ne la laissai pas échapper. Sans hésiter ni réfléchir, tant l'instinct de la vie est fortement enraciné dans l'homme, je me glissai sous le ventre du cheval le plus proche de moi, et je détalai aussi vite que mes jambes me le permirent vers la partie la plus touffue du bois. Malgré mon éffroi, qui était excusable, j'eus encore assez de présence d'esprit pour diriger mes pas du côté de l'est, sachant que je pourrais renconirer nos traîneurs dans cette direction. Cependant deux des Felatahs n'avaient pas lardé à me poursuivie; même ils me pressaient déjà d'une rude manière, car les broussailles qui étaient remplies d'épines, non-seulement relardaient ma fuite, mais aussi me déchiraient lout le corps, lorsque j'ar-
rivai à un torrent qui coulait au fond d’un profond ravin. À cette vue, on ne saurail imaginer quelle fut ma joie. Comme mes fortes élaient presque épuisées, et les bords du torrent fort rapides, plutôt que de perdre un temps précieux à les descendre, je saisis une branche d'arbre qui avancait au-dessus du ravin avec l'intention de me laisser choir dans l’eau. Mais au moment où la branche pliait sous le poids de mon corps, un énorme liffa, la pire espèce de serpents que produise le pays, éveillé par le bruit des feuilles, s'élança sur moi comme pour me piquer. La frayeur me priva de l'usage de mes sens... Je lâchai la branche, et tombai la tête la première dans l’eau. Cette chute néanmoins me rappela à la vie; je gagnai en nageant la rive opposée, que j'eus beaucoup de peine à gravir, et je fus enfin hors de l'atteinte de mes ennemis.
À Mora, nous fimes le recensement des Arabes : de deux cents qu'ils étaient, quarante-cinq avaient péri sans compiler leur chef; et les aulres, sans exception, avaient été si grièvement blessés qu'il en succomba encore un grand nombre après la retraite. Tous leurs chameaux et tous leurs bagages furent perdus, de sorte que ceux qui survécurent, pour ne pas mourir de faim, se virent obligés de recourir à la commisération de Barca-Gana. Le sultan du Mandara se prépara sans délai à retourner contre les Felatahs, dans la crainte qu'ils ne vinssent d'eux-mêmes lui rendre visite, Quant à nous, après lui avoir souhaité de mieux réussir dans la seconde que dans la première expédition, nous reprîimes le chemin de Kouka, don( nous étions encore séparés par une distance de cent quatre vingls milles.
Nous y arrivâmes en six jours de marche. J'eus beaucoup à souffrir pendant la route, tant d'esprit que de corps, mais je ne me plaignis pas. A dire vrai, mes plaintes eussent élé inopportunes et stériles, puisque tous mes compagnons ne souffraient pas moins que moi. Mes pertes étaient grandes cependant, et pour la plupart irréparables : j'avais perdu mon pauvre cheval avec son harnachement, la mule que montait mon domestique, une malle qui contenait presque tout mon linge, ma boussole, ma boîte à dessin, et la plupart des vues que j'avais prises dans le cours de l'expédition.
À Kouka, où nous fûmes enfin de retour le 5 mai, le sheik me lémoigna toute sorte d'égards, et répara aulant que ses moyens le lui permettaient les différentes perles que j'avais éprouvées. Il m'assura que la faute de la défaite devait être rejetée sur les troupes mandaraines, et ajouta que je verrais bientôt comment les siennes se battaient quand il était à leur tête, dans une expédition qu'il méditait contre Munga, contrée située à l'ouest.
L'extérieur des habitants du Mandara diffère de celui des Bornowiens, on Kanoury , comme ils s'appellent; et la différence esl lout-à-fait en faveur des premiers. Les hommes sont en général intelligents et alfables; ils ont le front haut, quoique plat, de grands jeux brillants, des cheveux bouclés , le nez presque aquilin, au total la face moins aplatie que les naturels du Bornou. Les femmes sont remarquables pour leur bonne mine, mais je ne puis dire pour leur beauté ; je dois convenir cependant qu’elles sont à juste titre e6lèbres pour l'élégance de leurs formes : on retrouve chez elles celte protubérance de certaines parties qui distingue les Hottentotes ; leurs mains et leurs pieds sont singulièrement pelits, et comme ces avantages passent aux yeux des Turcs pour les plus précieux qu'une femme puisse réunir, les esclaves mandaraïines se vendront toujours à un prix fort élevé. Combien n'en ai-je pas vu, dans leur pays natal, jouer entre elles devant moi sans que seulement la feuille de figuier d'Eve me cachât la moindre partie de leurs charmes! Un homme qui me pritpour un marchand maure m'em= mena un jour dans sa maison , afin de me montrer, disait-il, les plus belles esclaves du Mandara. Il en avait trois, âgées de moins de seize ans, mais déjà
‘ Les luttes les plus chaudes avaient lieu entre les Mangowiens et les nègres du Begharmi.
tout-à-fait formées, car ce sont de précoces climats ; et certainement , pour des négresses, elles étaient les plus jolies et les mieux faites que j'eusse jamais vues. Elles n'avaient sur le dos qu'une simple pièce d’étoffe à raies bleues , et cependant ne paraissaient pas connaître leur nudité. On voit à Kouka et à Angornou un assez grand nombre de ces beautés ; mais elles ne sont jamais vendues en place publique, on va les acheter dans les maisons des marchands. Il m’arriva d'être présent à un marché de ce genre, où l'acheteur avait à choisir entre trois esclaves : or, l'ampleur de ce que les dames de nos pays appellent des avantages est tellement requise dans ces provinces au nombre des appas, que sans pour ainsi dire prendre la peine de regarder leurs figures, il les fit aussitôt se retourner, lesplaça en ligne comme des soldats, et les examinant par-derrière vers le haut des cuisses , choisit celle qui avait la partie du corps à la chute des reins plus saillante que ses compagnes. | ,
Le sultan de Bornou a cinq fois autant de suite que le sheik, et son harem est trois fois plus nombreux ; il est aussi accompagné par des hommes portant des trompettes de bois creux, longues de dix à douze pieds, et ne cessant jamais d’en tirer quelques sons. Le sheik n'a point de trompettes, attendu que ces instruments sont réservés par privilége à la royauté seule. Devant le sultan s'avance le porte-enseigne, et cette enseigne
consiste en un très long bâton, au bout duquel sont attachées des lanières de cuir et des soies de différentes couleurs, en imitation sans doute des queues du pacha; à sa droite et à sa gauche se tiennent deux guerriers armés de lances énormes, avec lesquelles ils sont censés défendre leur maître dans l’action, car celui-ci manquerait à sa dignité s’il se défendait luimême. Mais ces lances sont tellement surchargées d'amulettes, et ceux qui les portent si abominablement appesantis par leur embonpoint, qu'on nesaurait concevoir que ces armes puissent être dans leurs mains de la moindre utilité : au reste, toutes les autres personnes qui composent la suite des princes, avec leurs têtes grosses comme des barriques, leurs ventres protubérants, et leurs habits bien rembourrés, présentent le plus ridicule des spectacles.
La ville de Kabshari, où nous fimes halte, avait été presque détruile par les Mungowiens. Quand on attaque une place, c’est la coutume du pays d'y mettre aussitôt le feu ; ce sont en effet de simples huttes en paille qui deviennent en un instant la proie des flammes. Les malheureux habitants sont donc obligés de fuir en toute hâte l'élément destructeur; mais ils tombent alors entre les mains de leurs non moins impitoyables ennemis qui les entourent ; en un clin d'œil, les hommes sont massacrés, les femmes et les enfants accouplés ensemble et faits esclaves.
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En même temps un autre corps ennemi traversa le lac.
Le 15, pour éviter l’excessive chaleur des tentes, attendu que l’armée ne rétrogradait pas encore vers Kouka, je montai à cheval et me rendis à la ville de Goonsee. C'est presque la dernière des villes du Bornou à l'ouest; j'y passai Loute l'après-midi dans la hutte d'une femme qui la veille était venue nous demander un remède contre ses dartres qui l’incommodaient de-
uis dix ans. Elle me reconnut lorsque j'entrai dans a ville, que mon intention était simplement de traverser afin de gagner l'ombrage de quelques grands arbres, et me pria avec tant d'instance de venir à sa demeure que je ne pus refuser.
Aucune caravane ne peut entrer à Kouka durant l'absence du sheïk, etles marchands ne vendent jamais rien avant qu'il leur accorde la permission de le faire. Pendant que nous demeurions toujours au même endroit, il en arriva une du Soudan composée de dix marchands qui reçurent ordre de camper à une courte distance de nous, et d'attendre que l'armée se mît en marche. Ils avaient une centaine d'esclaves, et dans ce nombre les femmes dominaient; c'étaient de jeunes filles âgées de douze ou seize ans, venant quelques-unes du Nyffee et des pays encore plus à l'ouest, toutes d’une couleur de cuivre très foncée, et fort bien faites; mais parmi elles peu étaient enchaînées. Les bommes, la plupart de la première jeunesse , étaient accouplés au moyen d'anneaux en fer attachés à leurs
jambes: ils riaient cependant et paraissaient jouir d'une bonne santé.
Le 19, nous regagnâmes Kabshary, et nous trouvâmes que la reconstruction de la ville faisait de rapides progrès. Le sheik donna une forte somme d'argent pour achever les travaux, outre qu'il exempta les habitants d'impôts pendant une année; aussi tous célébrèrent-ils de grandes réjouissances.
Le 23, poursuivant notre route vers Kouka, nous établimes encore une fois nos tentes sur les bords du lac Muggaby. Dans tous les bois environnants on rencontre des troupes d'animaux sauvages que les Arabes nomment {aureaux rouges. Chemin faisant, nous en troublâmes quelques-uns qui paissaient, et l’un d'eux s'élanca au milieu de nos cavaliers. Il avait d'immenses cornes, et ressemblait en même temps au bœuf et à la gazelle. On le perça d’un grand nombre de lances, mais il parvint cependant à s'échapper, les emportant piquées dans sa chair. : ex.
Le lendemain nous pûmes nous convaincre combien les hippopotames, ces sauvages et monstrueux animaux, sont sensibles aux charmes de la musique, lors même qu'elle n’est pas fort mélodieuse. En effet, tandis que nous longions les bords du lac Muggaby au lever du soleil, ils suivirent les tambours des diffé rents chefs sur toute l'étendue de leur humide empire, s'avançant si près de la côte que l’eau qu'ils lançaient
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de leurs bouches atteignait les personnes qui marchaient sur la rive.
Le 26, on se remit en marche, et au bout de quelques heures on apereut la.ville de Kouka. Le sheik nous fit alors prier de nous placer à ses côtés; et, au milieu d’un immense concours d'habitants de tout âge et de tout sexe, nous rentrâmes dans la capitale pour y reprendre possession de nos modestes huttes.
Nouveau séjour à Kouka pendant la saison pluvieuse.
Comme je viens de le dire, nous revinmes à Kouka
dans les derniers jours du mois de juin, et nous y sé- Journâmes jusque vers la fin de l’année 1823. Tout ce ‘temps, nous fûmes plus ou moins dangereusement malades, mes compagnons et moi ; par conséquent il nous fut impossible d'explorer au gré de nos désirs les pays presque inconnus au milieu désquels nous avions pénétré. Nous recueillimes du moins des détails de mœurs qui ne sont pas sans intérêt, et que je crois pour cette raison devoir cousigner ici.
Le 4er août, dans l'après-midi, le sheik nous reçut dans son jardin : les citronniers et les figuiers porlaient quelques fruits dont l'aspect nous fut agréable. Sachant que nous avions des nouvelles d'Angleterre, il nous adressa plusieurs questions sur la Morée, où les Grecs et les Turcs se battaient; il avait appris dans quelque livre l’ancienne splendeur de ce pays, et quand nous la lui confirmâmes de vive voix, il parut fort satisfait. Ensuite, il nous questionna beaucoup eur la forme du globe, et se fit expliquer comment on était parvenu à reconnaîlre qu'il était rond; ses livres, disait-il, le faisaient carré. Un briquet phosphorique, qu'on lui avait apporté de Tripoli, et dont il ne savait pas se servir, fut enfin produit, et quand une allumette plongée par un de nous dans la fiole en ressortit enflammée, il fut ainsi que lous les spectateurs ravi outre mesure.
Quelques jours après, le sheik rendit un arrêt qui causa parmi le peuple une vive émotion. L’esclave d'un homme libre avait élé surpris avec la femme d’un autre, et le mari offensé demandait justice ; le sheik condamna les deux coupables à être pendus l'un à côté de l'autre. Cependant le propriétaire de l’esclave réclama, et dit que la condamnation en ce qui regardail la femme était juste, car elle venait à chaque instant du jour détourner son esclave du travail; mais que si on condamnait son esclave à mort, l’homme dont la femme était la seule cause de tout le mal devait lui payer la valeur du bien qu'il lui faisait perdre, attendu qu'il était pauvre. Le mari s'y refusa. « Ah ! s'écria le sheik, combien de fois Fhomme n'est-il pas entrainé à sa ruine par la femme ; pourtant de tout son bonheur elle es la racine ou la branche (1) 1 » Il paya luimême l'esclave au propriétaire ; et le lendemain le couple adultère fut pendu aux murs de la ville.
Le 8, un habitant m'apporta un grand oiseau, appelé oubara, ou bien outarde africaine, dont les fils du pacha chassent tous les jours une espèce plus pete avec leurs faucons dans le voisinage de Tripoli; il pésait au moins douze livres. La chair de ces oiseaux a tout-à-fait le goût de nos faisans ; ils sont surtout remarquables par l'éclat extraordinaire de leurs larges yeux, plus brillants que ceux de Ja gazelle. Les nalurels de l'Afrique font souvent allusion à cet éclat dans leurs chansons, comme on peut s'en convaincre par ce fragment qui est une traduction littérale: «En me frappant avec une rose épanouie, elle réprima l'ardeur de mon amour. Les yeux de l'oubara sont moins élincelants que les siens. ils m'ontensorcelé, et quoique brunette je l'adore. » À Tripoli,il y avait une juive célèbre par sa beauté,qui se nommail Mesroudayeum, c’est-à-dire Mesrouda à l'œil d’oubara.
Le même jour je montai à cheval de grand matin
1) Yet of all his happiness, she is the root or thc branch,
pour assisler aux différentes cérémonies d'un mariage.
La future était d'Angornou ; comme elle arrivait à-Kouka, les amis du jeune homme, au nombre de vingt ou trente, parmi lesquels je me mélai, tous à cheval et vêtus de leurs plus beaux habits, allèrent au-devant d'elle pour lui offrir leurs salutations. Eile élait montée sur un taureau, dont le dos était couvert d'étoffes beues et blanches, et suivie par quatre femmes esclaves, chargées de corbeilles en paille, de vases en bois et de pots de terre ; tandis que deux autres taureaux portaient le reste de la dot, qui consistail en un certain nombre de chemises et de tuniques. Elle était accompagnée par sa mère, et par cinq ou six jeunes filles qui remplissaient le rôle des demoiselles de la noce. Suivant l'usage, nous galopâmes jusqu'à elles, puis nous fimes soudain volle-face, et nous répétâmes plusieurs fois ce manége. Lorsque les deux troupes s’approchent, les femmes se cachent la figure el remercient en criant d'une voix perçante ; les hommes, qui pendant ce temps-là se sont éloignés, reviennent les yeux fixés à terre, car ils commettraient uneextrème indélicatesse s'ils se permettaient de regarder la fiancée. Celle-ci se rend ensuite avec sa mère à la demeure du futur, et y reste enfermée jusqu'au soir, où elle est enfin livrée à la juste impatience de son seigneur et maître ; en effet, tout le jour, ilest obligé de courir les rues avec toute la populace à ses talons, ou de rester chez lui, paré des plus splendides vêtements qu'il puisse emprunter ou acheter, assis sur une espèce de trône à la sultan, environné d'une foule de gens qui battent du tambour, qui donnent du cor, qui crient: « Puissiez-vous vivre à jamais ! Dieu vous protége el vous accorde des cheveux gris! » À tout c'la il ne répond rien, mais demeure immobile, l'air plus niais qu’il n'est permis même à un marié de l'avoir le premier jour de ses noces.
Souvent, dans la soirée, une assemblée nombreuse se réunissait devant la porte du sheik, et alors de vigoureux esclaves venaient lutter en présence de leurs maîtres et du sheik lui-même, qui se postait ordinairement à une pelite fenêtre au-dessus de la principale porte du palais. Barca-Gana, Ali-Gana, et tous les principaux chefs, s'asseyaient d'habitude sur des nattes au premier rang des spectateurs, et généralement je prenais place parmi eux. Souplesse el force étaient les qualités qui assuraient la victoire aux combattants ; ils luttaient avec un acharnement qui peut à peine avoir été surpassé dans les combals avec armes des gladiateurs romains, et qui était vivement soutenu par les voix de leurs maîtres qui les exhortaient à déployer toutes les ressourées dont ils étaient capables, Une rauque trompette, qui n'était autre qu'une corne de buffle, sonnait l’altaque ; les combattants entraient nus dans l'arène, à l'exception d’une ceinture de cuir qu'ils portaient autour des reins ; et ceux qui en de précédentes occasions avaient été victorieux étaient reçus avec de bruyantes acclamations par les spectateurs.
Pendant notre séjour, le sheik me fit différents cadeaux ; entre autres, il m’envoya la peau d'un noble lion qu’on avait pris aux environs de Kabshary, laquelle avait quatorze pieds deux pouces de la queue au museau. Il avait dévoré quatre esclaves, et fut enfin attrapé par le stratagème suivant. Les naturels se réunirent, et par leurs cris, par le vacarme qu'ils firent, le chassèrent de l'endroit où il s'était régalé de sa dernière victime; ils y creusèrent alors un blanqua très profond qu'ils garnirent de pieux très pointus, et recouvrirent très habilement le trou avec des tiges de gussuüb ; puis ils posèrent sur la trappe même une botte de paille enveloppée d'une tunique, épouvantail auquel un léger mouvement, semblable à celui d'un homme qui remue pendant qu'il est endormi, était de temps à autre donné au moyen d’une corde qui se prolongeait à quelque distance. Quand ils eurent quitté la place et que le bruit eut cessé, le lion revint, et on le vit sept ou huit heures de suite examiner le mannequin... avancer pas à pas. peu à peu s'approcher davantage. En-
me ms ne
fin il s’élança d’un bond immense sur sa proie supposée, et ne s’enfonça que de plus belle dans la fosse; alors les Kabshariens accoururent, et avant qu'il se fût relevé de sa chute, le dépêchèrent avec leurs lances.
Le 25, après une nuit que je passai tout entière sans pouvoir fermer l'œil, je me levai au point du jour, etj'allai avec mOn vieux nègre Barca me promener à cheval dans la direction de Dowergoo. La moisson était superbe , et on avait déjà commencé à couper les têtes du long gussub. Les tamariniers, qui perdent toutes leurs feuilles au commencement des pluies, se couvraient de bourgeons d'une grande beauté, couleur de chair. Les eaux avaient déjà déerû considérablement, etle moment paraissait aussi favorable que possible pour entreprendre une expédition dans les endroits que nous n'avions pas encore explorés ; mais de nous trois j'élais seul capablé de me tenir en selle. Je revins donc au bout de quelques heures à Kouka : j'y étais d'ailleurs rap-
elé par le désir d'être utile au grand nombre de maades qui s’y trouvaient, et que je m'étais mis à soiguer en prenant les avis du docteur Oudney, qui ne ouvait lui-même sortir de sa hutte ; en effet, outre es fièvres propres à la saison, la petile-vérole s'était déclarée parmi les esclaves... Ces peuples, chez qui l'apparition de ce fléau est assez fréquente, n'ignorent point l'art de l’inoculation, et la pratiquent à peu près de la même manière que nous, en insérant dans la chair l'extrémité de la pointe d'un poignard chargée de virus. Toutefois ils n'administrent ensuite aucun médicament au patient, mais le roulent dans un manteau et le laissent couché dans un coin de Ja hutte jusqu'à ce que la maladie ait suivi son cours.
Je partis pour Loggun le 23 janvier, n'ayant pour compagnon de roule qu'un jeune Anglais M. Toole, enseigne au 80€ régiment, qui nous avait rejoints en Afrique depuis quelques semaines: deux chameaux portaient nos vivres et nos bagages. Notre escorte se composait de Bellal,un des plus beaux nègres que j'eusse jamais vus, et de six esclaves, dont deux avaient des chevaux. Quant à mes amis, Oudney et Clapperton, ils avaient quitté Kouka le 15 décembre 1823, pour se rendre à Kano, profitant d'une caravane de trente marchands qui se dirigeait vers cetle ville. Leur santé n'était cependant pas rétablie ; loin de là! Celle de M. Oudney surtout nous donnait de vives inquiétudes. Mais comme nous lui représentions qu'il n’était peutêire pas assez bien portant pour risquer un pareil voyage : Laissez-moi partir, me répondit-il simplement ; car si je reste ici je mourrai, et même plus tôt que je ne dois mourir si je pars. En voyageant je me porte toujours mieux. » Hélas | on verra cependant combien lui fut fatale eelte expédition.
Excursion à Loggun et mort de M. Toole.
Nous passâmes la nuit du 24 janvier à Angornou, et après avoir pendant les deux jours suivants cheminé à peu de distance du lac, nous atteignîimes Angala, capitale d'un des anciens gouvernements (ributaires de Bornou. Le sultan actuel avait été autrefois l'ami et le protecteur d'El Kanemy, le sheik de Kouka ; et, il y avait vingt ans, lorsque ce dernier n'était encore que simple marchand, il lui avait donné sa fille Mirame en mariage, avec une dot considérable en esclaves et en bestiaux. Le sultan, vieux nègre plein de bienveillance, nous reçut d'une façon cordiale et hospitalière; et aussitôt que nous fûmes logés dans la maïson de son premier ministre, il nous envoya des jaltes de lait, de riz, de farine et de miel. Le soir on nous apporta encore de sa part une grande quantité de vivres, et le lendemain un fort beau mouton gras.
Nous quittâmes Angala le jour suivant, ‘et le 28 nous afteignîimes Showy sur les bords de la rivière Shary, dontla largeur en cetendroit nous arracha un cri involontaire de surprise. Elle était, en effet, de six cent cinquante verges ; el le courant, qui se dirigeait
presque vers le nord, parcourait deux ou trois milles à l'heure. Au centre de la rivière, et en face de la ville, repose une île superbe qui a un mille environ de longueur.Showy forme une partie du district de Maffatay, et est gouvernée par un kaïd. Le magistrat nous lérmoigna les plus grands égards, et nous proposa de descendre le Shary jusqu’au Tchad. Je laisse à penser si nous acceptâmes.
Eu conséquence, nous nous embarquâmes le 2 février, accompagnés du kaïd et de huit canots, portant dix à onze hommes chacun. Après avoir manié leurs pagaies pendant huit heures environ, ils nous amenèrent, vers le coucher du soleil, à un endroit appelé Joggabah, ou ile dans le langage du Mekkari, et distant de Showy d'à peu près trente-cinq milles. La rivière, grosse comme elle l’est toujours en cette saison, offrait de toutes parts un spectacle pittoresque. De nombrenses sinuosités, quelquefois longues de trois ou quatre milles, variaient agréablement les points de vue. Les rives étaient plantées d’une multitude d'arbres riches en feuillage, et couvertes de plantes grimpantes dont les fleurs embaumaient l'air. Des crocodiles, d’une longueur de huit à quinze pieds, qui dormaient près du bord, se précipitaient dans le courant à mesure que nous avancions, et disparaissaient en un instant. Les naturels paraissaient peu les craindre, et plongeaient avec beaucoup de hardiesse pour ramasser dans l'eau les canards que nous tirions. Joggabah, qu'on aperçoit encore à six milles au-delà, contribue beaucoup à embellir le spectacle qui se présente aux yeux du voyageur. La rivière, près de celle île, n'est pas moins large que devant Showy. L'île elle-même est haute, avec des bords presque perpendieulaires, et une profondeur de dix pieds d'eau autour de ses rivages. Elle s'étend vers le Tchad daus une direction septentrionale, etsur une longueur de douze à quinze milles resserrée entre deux beaux courants, qui coulent, l'un au nord-est, l’autre au nord-ouest, et par lesquels le Shary se décharge dans ce lac imimense. Enfin, elle abonde en gibier ; et nous soupâmes copieusement avee des poissons, de la chair de buffle et des canards sauvages, le tout rôti au moyen de broches en bois.
Nous remonltâmes dans nos chaloupes, et nous visi- ‘âmes un endroit nommé Dugheia, el situé plus haut sur le Shary, à un mille environ de Gulphi. A Dughein il y a un bac et un gué au moyen desquels le sheika avec tout son monde, passe la rivière lorsqu'il s'e, va en expédition contre les Begharmis. Le gué est dans une direction oblique, et entre deux sinuosités. Quand la rivière atteint sa plus grande élévation, l’eau vient jusqu'au cou d'un homme: elle n'avait guère qu'un pied et demi lors de notre visite. Les fantassins, plaçant leurs lances et leurs sacs de grain sur leur tête dans leur bouclier, passent aisément; les cavaliers traversent dans des barques, et les chevaux nagent attachés à l'arrière,
Le 8 février nous revinmes à Showy, et le jour suivant nous continuâmes notre route par Willighi et Affaday. Willighi est une ville entourée de murs et très forte. Les Begharmis eux-mêmes, dans leurs exeursions qui n’ont d'autre but que le pillage, passent toujours sans l’attaquer. Les murailles ont presque cinquante pieds de hauteur, avec des tours d'oservation aux angles saillants, sur lesquelles sont toujours postées des sentinelles. En outre,le sultan demeure dans une espèce de forteresse qu'environnent deux murailles, fermées chacune par trois porles garnies de fer. Avant d'arriver à Willighi, qui n'est qu'à une journée de Gulphi, nous repassâmes la Gurdeia, nom que porte une des branches les plus considérables par lesquelles le Shary se jette dans le grand lac.
À Kussery la rivière est large et belle, présentant le même caractère que plus près de son embouchure, Les murailles de la ville s'étendent jusqu'aux bords, et sont dans cette partie pereées de deux portes. Le lendemain de notre arrivée je sortis au lever du soleil par une de 2es portes, et j'admirai longtemps