‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 141 sur 179 · I ET PS · texte numérisé non relu

I ET PS

le beau coup &’œil que formaient les nombreux canots de pêcheurs qui s’en retournaient vers le Loggun. Mon pauvre ami déclara bientôt qu'il lui était impossible de rester davantage à Kussery, eten conséquence nous partimes pour le Loggun le malin suivant ; mais au bout de quelques milles les souffrances de M. Toole devinrent encore plus aiguës : il s’évanouit deux fois, et nous le descendimes de son cheval. Nous l'y replaçimes comme un enfant privé de toute force ; ce qui ajouta aussi à notre détresse fut que, depuis ce jour jusqu’à la soirée du 16, les Arabes-Shouaas, qui occupent la frontière de la contrée du Loggun, refusèrent de nous laisser passer avant qu'ils eussent consulté le sultan et que nous eussions répondu aux nombreuses questions de celui-ci relativement au but de notre visite. Dès lors nous cheminâmes près de la rivière ; et malgré la chaleur, le seul moyen que nous avions de nous défendre, nous et nos animaux, Contre les morsures des millions d'insectes qui nous assiégeaient, élait d'allumer des feux à l'entrée de notre tente. Dans cette direction le Shary coule avec une majestueuse beauté jusqu’au-delà des murs de la capitale du Loggun ; il vient en ligne directe du sud-ouest, avec un rapide courant. Nous entrâmes dans la ville par la porte occidentale qui mène à la principale rue : cette rue est fort large, et bordée à droile et à gauche de grandes maisons qui, bâties avec beaucoup d'uniformité, ont toutes sur le devant une cour fermée de murs avec une belle entrée et une forte porte munie de crochets en fer. Un grand nombre d'habitants étaient assis dans la rue pour nous voir passer, avec leurs esclaves rangés derrière eux ; néanmoins on ne nous honora point d'abord de beaucoup d’atten- ‘tion : à dire vrai, nous n'avions pas l'air bien imposant; moi, j'étais couché sur un chameau, et mon camarade était soutenu sur son cheval par deux nègres qui marchaientà sescôtés, tandis quela violence de la fièvre dont il était consumé lui faisait débiter mille extravagances. Enfin, cependant, un personnage d'importance, à ce qu'il me semblait, s'avançca vers moi, se pliant presqueen deux, joignant les mains, première salutation de ce genre quej'eusse jamais vue, et suivi de ses esclaves qui se baissaient encore plus que lui-même. Après avoir expliqué que le sultan son maître l’envoyait souhaiter la bien-venue à l'homme blanc,et mille fois répété qu'il était mon ami, il se plaça à la tête de notre petite troupe ; et alors, à mesure que nous avancâmes, les groupes de citoyens devant lesquels nous passions, et qui étaient assis à leurs portes, se levèrent et vinrent nous saluer. Le Loggun, dont la capitale se nomme Sernuk, et repose sur le Shary par 110 7° de latitude nord, est une contrée fort populeuse. Kernuk renferme au moins quinze mille âmes. Les habitants parlent à peu près la même langue que les Begharmis ; les Shouaas les entourent de toutes parts, et c’est à eux qu’ils sont redevables de la grande quantité de taureaux, de lait et de graisse dont abonde le marché. Ces objets de nécessilé première se paient avec des tuniques et des bandes de calicot bleu que les naturels du Loggun fabriquent et teignent d'une fort belle couleur. Il y a en outre dans cetle contrée une monnaie de métal, la première que j'aie vue en Nigritie : ce sont des plaques de fer très minces et ressemblant assez, pour la forme, à celles dont l'usage est de garnir les pieds des chevaux. On les attache en paquets de dix ou douze, suivant le poids, et trente de ces paquets valent dix rottola ou un dollar ; ou plutôt ce numéraire n’a pour aissi dire pas de valeur fixe : le mercredi de chaque semaine, jour du marché, le cours en est établi par une proclamation du sultan, et les agioteurs du lieu entreprennent de vasies spéculations sur les chances de hausse et de baisse. Mais, comme on s'en doute bien, lorsque le sultan n’a rien à acheter, parce qu'il a reçu de ses sujets en tribut ou en hommage la quantilé de taureaux et d'indigo dont il a besoin , il fait généralement proclamer que le cours est au-dessous du pair, tandis que, s’il faut au contraire qu'il appro-

visionne sa maison, la veille de quelque fête, il ne manque jamais d'augmenter la valeur de la monpaie.

Le 49, mon pauvre compagnon parut être un peu mieux ; ilavait dormi, et par suile était plus calme et moins souffrant. Je le quittai le matin pour remonter la rivière à quelque distance, me proposantdé revenir le lendemain ou le jour d'après. Le Shary, après avoir quitté Kussery, se dirige presque tout-à fait au sud, puis tourne au sud-ouest ; et c’est à l'angle de la sinuosité, si on peut s'exprimer ainsi, que s'élève la capitale du Loggun. Larivière n'a guère en cet endroit que quatre cents verges de largeur. Les canots des naturels diffèrent de ceux des Showiens; ils ont à peu près cinquante pieds de long, et peuvent porter de vingt à trente-cinq personnes. Les deux espèces de bois dont ils sont construits, appelées sagam et birgam”, poussent en abondance le long des bords, depuis Willighi jusqu'au Loggun : les planches sont souvent larges de deux à trois pieds.

Le 26 février, je compris qu'il n’y avait plus rien à espérer. Un affreux frisson avait saisi M. Toole, et ses extrémités étaient froides comme glace. II survécut encore quelque temps; mais enfin, vers midi, ilexpira sans plainte, sans douleur. Il n'avait que vingt-deux ans!!!

Le district du Loggun est plus salubre et plus fertile qu'aucune autre partie des bordsdu Shary.Le gussub , legafooly, les noix de terre, les mangous et les ognons n'y abondent pas moins que le miel, le beurre, lelait, la viande de bœuf et le poisson. Les arbres, nombreux et beaucoup plus gros que ceux du Bornou, sont des acacias pour la plupart; mais dans le nombre on distingue le locuste avec ses fleurs rouge de sang, et le kuka ou kukawha, quoique je n'aie jamais vuce dernier fleuri. Les habitants des deux sexes sont industrieux et travaillent au métier de tisserand avec plus d’ardeur que dans aucune partie des domaines dusheik. Fresque toutes les maisons possèdent une grossière machine à tisser, et c'est là que se fabrique l’étoffe la plus belle et la plus serrée; la largeur néanmoins en est invariablement fixée, comme pour celle du Bornou, à six ou sept pouces. J'ai vu dans une seule maison cinq métiers en activité : ce sont d'ordinaire les gens libres qui les font mouvoir, tandis que les femmes esclaves préparent le coton, et lui donnent la belle teinte bleu foncé si estimée par eux, au moyen de leur incomparable indigo. Le lustrage est aussi une autre et unetrèsimportante partie de leur fabrication. L'étoffe , avant d'être teinte, est généralement mise en tuniques, en larges chemises, ou en pièces dune longueur de quinze ou seize vèrges ; puis, après avoir été trois fois mouillée ettrois fois exposée au soleil, on l’étend humide encore sur de vastes troncs d'arbres aplatis exprès, et on la bat avec un maillet de bois, ayant soin d'y répandre de temps à autre de l’eau froide et de l’antimoine en poudre : par ce moyen la surface de l’étoffe devient fort brillante, et le retentissement continuel, pendantle jour, des maillets ainsi occupés dénote partoul le travail et l'industrie.

Voyage aux côtes orientales du lac Tchad,

Le 7 mars, un courrier, qu'avant mon départ pour le Loggun, j'avais envoyé à Kano porter un supplément de provisions à mes compatriotes, revint à Kouka et me confirma le bruit, déjà parvenu à mes oreilles, de la mort de M. Oudney, qui avait rendu le dernier soupir à Murmur, près Katagum, le 12 janvier.

Les Begharmis étant revenus menacer la ville d'Angala, nous élions parvenus à rassembler environ sept fusils et trois paires de pistolets; nous avions quantilé de poudre et de balles; et comme nos huttes étaient entourées d’un mur, nous avions résolu de nous défendre jusqu'à la dernière extrémité. Notre héroïque résolution ne fut pas plus tôt connue par la ville, que

les femmes de tous les officiers du sheik qui étaient mes amis m'envoyèrent dire qu'elles s'empresseraient de venir se mettre sous ma protection si les Begharmis arrivaient; de sorte que j'aurais pu avoir une armée aussi nombreuse et presque aussi formidable que le sheïk lui-même, car d’après ce que j'ai vu des deux sexes dans le Bornou, je crois véritablement que les femmes se battraient tout aussi bien que leurs maris.

Pendant plusieurs des jours qui suivirent, l'ennemi se porta différentes fois en avant et offrit la bataille au sheik ; mais ce dernier refusait toujours, ne trouvant pas encore sa position assez avantageuse. Enfin, cependant, le 28, la lutte s'engagea. Les Begharmis, enhardis par la répugnance manifeste de leur adversaireà combattre, s'aventurèrent à l’attaquer dans la plaine au sud-est d’Angala, sur le bord de laquelle il avait fait halte. Ceux-ci ne furent pas plus tôtsortis du bois qui entourait la plaine, que le sheiïk, faisant déployer au centre son étendard vert, marcha rapidement à leur rencontre , au milieu de ses lanciers kanembous, qui, précédés de deux petites pièces d’artillerie, étaient flanqués de droite et de gauche tant par . les Arabes que par des esclaves du Musgow munis d'armes à feu. De leur côté, les Begharmis s'avancèrent avec beaucoup de sang-froid en une seulecolonne compacte et forte de cinq mille hommes, avec deux cents chefs à leur têtes Ils vinrent droit au centre où flottait l'étendard du prophète, mais furent repoussés par une décharge d'artillerie. Ils tombèrent alors avec une valeur si déterminée sur le flanc que commandait Barca-Gana, que tous ses soldats plièrent, excepté lui-même et un petit corps d'élite. Dans cette action succomba mon ami et sauveur Maramy , qui eut le corps traversé d'une lance, tandis qu'il cherchait à dégage lasienne de celui d'un antagoniste dont il avait triomphé. Cependant les troupes du sheïik ne tardèrent pas à reprendre et à garder l'avantage; et bientôt les cavaliers bornowiens, qui dans les occasions de ce genre, lorsque la route est ouverte devant eux, sont remplis d'ardeur, s'élancèrent à la poursuite des Begharmis en déroute. Leur déconfiture fut complète.

Le lendemain de cette victoire, lorsqu'elle fut annoncée dans Kouka par les guerriers qui rentrèrent dans leurs foyers, grande fut la joie des habitants. Les hommes se promenèrent tout lejour par les rues avec leurs tuniques neuves, el les femmes dansèrent, chantèrent, ballirent du tambour toute la nuit. Ma hutte fut encombrée de visiteurs, racontant leurs exploits, pleurant les amis qu'ils avaient perdus, envoyant les Begharmis au diable, et me demandant des cadeaux, tout cela presque en même temps. Le butin se monta, dit-on, à quatre cent quatre-vingts chevaux et à environ deux cents femmes, avec deux eunuques et tout le bagage des princes, quiétaient portés sur des taureaux et des ânes. Cinquante des femmes prises étaient des Sirias (1) d'une grande beauté, appartenant aux fils du sultan, et furent toutes données au sheik. Pendant quelque temps la place du marché fut remplie d'esclaves enlevés aux Begharmis qui, à cause de leur grand nombre, se vendaient à vil prix. Je vis vendre plusieurs jeunes gens et jeunes filles pour deux ou (rois taureaux, c'est-à-dire pour dix dollars; et un Shouaa m'offrit en échange d une culotte rouge et d'un vieux turban que je portais une très jolie fille à peine âgée de quatorze ans.

Le 19 avril, j'appris qu'un Anglais nommé Tyrwhitt, qui venait nous rejoindre par ordre du gouvernement de S. M. britannique, était arrivé à la rivière Yeou, et le 20, j'allai au-devant de lui jusqu'à Dowergoo. Il était porteur de présents destinés au sheik, en reconnaissance du bon accueil que nous avions trouvé près de ce prince. Le 22, nous porlâmes à leur destination, avec toute l’étiquetie d'usage, les cadeaux de S. M., qui consistaient en deux sabres d’un très beau travail,

(1) Esclaves dignes d'être admises au sérail. À. M.

deux paires de pistolets, un poignard et deux montres d’or. Le plaisir, le ravissement avec lesquels ces échantillons bien choisis du savoir-faire des Européens furent reçus par El-Kanemy, brillèrent dans chaque trait de son intelligente figure et dans les regards animés de ses yeux noirs. Puis, quand je mentionnai que, conformément à ses désirs, un paquet de fusées lui avait été aussi envoyé : «Quoi! quoi! s'écria-t-il, outre toutes ces richesses ?.. Il n’y a point au monde d'amis pareils! Tous tiennent parole; et je vois, par le Koran!... que si le prophète avait seulement vécu un peu plus longtemps, ils seraient tous devenus mahométans. »

Le 16, tout fut prèt pour l'expédition vers la rive orientale du Tchad; je quittai donc Kouka, accompagné de M. Tyrwhitt. Le 17, nous atteignîmes Angornou; et Jà le sheik nous dit adieu, laissant l’armée sous les ordres de Barca-Gana, d’Ali-Gana et de Tirab. Le matinil nous avait mandé devant lui avec ses chefs, et leur avait dit : « C'est votre devoir à tous, prenez soin de ces étrangers. Ils veulent faire le tour du grand lac par le Kanem : que leur volonté s’accomplisse, s'il est possible; et qu'ils aient toujours vingt cavaliers ou plus d’escorte, s’il est nécessaire. »

Le 19, comme nous approchions de la ville d’Angala, de cruels souvenirs se réveillèrent dans ma mémoire à la vue de l'endroit où j'avais déposé les restes de M. Toole!... Le 20, nous gagnâmes Maffatay, et nous logeâmes dans la demeure d'un nommé Birmah, où j'avais déjà logé lors de ma précédente excursion. L'hôte cependant n'était pas chez lui : il était allé semer son gussub; mais la plus âgée de ses femmes nous fit les honneurs. Elle me tint aussi un peu plus compagnie que la première fois, et me dit, avec une délicieuse franchise, qu’elle pouvait alors faire beaucoup de choses qui lui étaient défendues lorsque son seigneur et maitre était à la maison. Rien, vraiment, ne saurait surpasser la bonté avec laquelle mon hôtesse, qui s'appelait Zétha, faisait tout ce qu'elle pouvait pour montrer que j'étais un visiteur bien-venu. « Birmah, répétait-elle souvent, est contraint de s'absenter : il faut qu'il plante le grain ; mais j'espère que vous ne l'oublierez pas. » Le premier jour elle ne me quitta presque pas, non plus que sa sœur Funha, négresse d'une expression de physionomie fort agréable, et d'environ dix-huit ans, qui, me disait Ittha , désirait beaucoup me voir d'après ce qu'elle lui avait raconté sur mon compte. « Heureusement, ajoutait-elle, ma sœur a divorcé avec son mari, il n’y a que deux jours, sans quoi elle n'aurait pu se procurer ce plaisir. » Ittha, avec toute la familiarité d'une ancienne connaissance, découvrait mes mains, mes bras, ma poitrine, pour montrer à sa sœur ma blancheur extraordinaire. Celle-ci en paraissait vivement surprise; je remarquai cependant avec satisfaction que l’une et l'autre ne semblaient éprouver à ma vue ni crainte ui dégoût. Mais ce qui sembla leur causer à toutes deux le plus d'étonnement, fut de voir et de toucher ma têle que j'avais récemment fait raser. À la lettre, elles se la passèrent tour-à-lour , avec tant de remarques, que je restai plusieurs minutes sans pouvoir remettre mon turban. Lorsqu'elles me lâchèrent enfin, Ittha, pressant ma main entre les deux siennes, s'écria que J'étais digne d’être sultan, et que Funha me frotterait pour tâcher de m'endormir, parce que je devais être las, et avoir souffert de la chaleur du soleil. Ce ne fut pas encore tout : dans la soirée, plus d'une douzaine d’amies d’Ittha, les principales dames de la ville, vinrent, par suite de la liberté dont elle jouissait en l’absence de son mari, jeter un coup d'œil à l’homme blanc, et m’apportèrent chacune un pelit cadeau, quelques ognons , un peu de riz, ou un vase de lait, Funha s'acquitla ensuite, dans toute la perfection, de Ja tâche qui lui avait été imposée. J'eus à souper du riz pilé , du lait, du miel, et des gâteaux qui ne ressemblaient pas mal à du pain... enfin je commençai vraiment à croire, comme Ittha elle-même, que j'avais

non-seulement mérité d'êlre sullan, mais encore que je régnais déjà.

Le 23, nous partîimes pour Showy, et traversant la Gardya au moyen d'un gué oblique, nous cheminâmes plus à l'est el par une route plus courte que la première fois. À Showy je m'amusai beaucoup de voir une troupe de jeunes filles sauter à la corde longue, comme font les enfants d'Europe. Elles sautaient vraiment fort bien; mais il ne faut pas oublier qu'elles n'avaient ni vêtements ni draperies d'aucun genre qui les gènassent, quoiqu'elles fussent loutes âgées de douze ou treize ans. Les habitants de cette ville sont bien les gens du monde les plus indolents et les plus heureux. Ils consacrent la moitié de la nuit à la pêche , qui est leur seule ressource pour vivre ; et chaque jour, vers le soir, le son du tambour les appelle à une esplanade qui est ménagée au centre de leurs huttes, et où les hommes, se formant en cercles, ‘dansent d'une manière lrès grotesque quoique très joyeuse. Toutes les femmes se rassemblent d'un côté du cercle, mais restent assises à terre , la figure couverte, et saluent par de longs cris d'approbation Les plus habiles danseurs.

Le 24, nous traversâmes le Shary avec un peu moins d'eau que nous n'en avions eu six mois avant, et passant la journée sur la rive orientale, nous continuâmes notre route vers le soir : nous vimes, chemin faisant, douze crocodiles qui jouaient sur le sable, et une troupe nombreuse de Shouaas qui franchissaient la rivière sur des radeaux, tandis que leurs troupeaux de taureaux et de moutons les suivaient à la nage. Pour contraindre Ces animaux à les suivre ainsi, ils recourent au moyen bien connu, qui consiste à faire entrer le premier de force dans l'eau, grâce à une corde qu'ils lui insèrent dans le cartilage du nez : alors tous les autres se précipitent à qui mieux mieux après lui. Nous parcourûmes neuf milles, et le lendemain vers midi nous arrivâmes au lac Hamese, qui est une partie du Tchad. Nous fimes halle près de quelques huttes de Shouaas de la tribu de Beui-Hassan , à un endroit nommé Zéabra; et nous remettant en marche, nous allâmes camper pour la nuit à Berbila, où nous essuyàmes un affreux ouragan et fûmes horriblement incommodés des moustiques.

Le 12, je quittai Tangalia, qui est lé nom du lieu où nous avions campé pendant dix jours, et le point le plus extrême auquel je sois parvenu vers l'est du Tchad J'étais comme à l'ordinaire accompagné d’une escorte que commandait Bellal; après deux jours d’une marche très fatigante à travers des bois épais où plusieurs fois nous perdîimes notre route, nous atteignimes Showy. Dans ce trajet, nous rencontrâmes trois girafes, à mon exlrème plaisir. C'était la première fois que j'en voyais de vivantes ; aussi malgré ma lassitude et la chaleur, Bellal et moi nous les chassâmes pendant une demi-heure, et nous parvinmes à en approcher à vingt verges. On ne saurait s'imaginer combien est bizarre la forme de leur corps, si haut par devant, si bas du côté de la queue; leur démarche était lente et gauche, comme sielles avaient eu dela peine à faire mouvoir leurs jambes de derrière; enfin elles ne ressemblaient à aucune de celles que j'avais vues en gravure. Jl ne nous fut pas facile de passer le Shary; le courant élait extrêmement rapide : nos montures et nos bêtes de somme furent emportées assez loin du canot auquel on les avait attachées suivant la eoutume; nous perdîimes même un de nos chameaux dans ce passage. Ces animaux ont une extrême aversion de l'eau ; et souvent après avoir traversé une rivière à la nage. ils tombent malades et meurent en quelques heures.

Le 15, nous quittâmes Showy, et nous rentrâmes encore une fois dansMaffatay. Là, le repos que nous primes, le poisson frais dont nous fûmes régalés, et l’'ombre délicieuse que nous fournit la vaste demeure de Birmah, rétablirent un peu nos forces épuisées.

Le 17, nous continuàmes notre route vers Kouka,

daus une direction nouvelle, et nous fimes halte près du Gambalarum, à l'endroitoù les Begharmis l'avaient franchi, après leur rencontre avec Je sheik : la terre était jonchée de squelettes.

Le 19, nous gagnâmes Angornou, etle jour suivant Kouka, où j'appris que M. Clapperton était revenu avec une petite caravane de son excursion dans le Soudan. Il y avait presque huit mois quenous nous étions quittés. Aussi, quoique la chaleur fût alors accablante, je me rendis en toute hâte à la hutte qu'il habitait, J'entrail sans Cérémonie; mais ne me doutant pas qu'un individu malade et noirej par le soleil, qui gisait sur le plancher, entortillé d'une chemise bleue, ne fût autre que mOn pauvre Compagnon, j'allais sortir, quand ilme convainquit de mon erreur en m’appelant par mon nom. Je laisse à penser combien fut triste notre entrevue... il avait enterré son ami M. Oudney, et moi j'avais aussi fermé les yeux d'un infortuné jeune homme. Malgré l'état de faiblesse où je trouvai le capilaine, il me parla de retourner dans le Soudan après les pluies, et ne renonca à ce projet que faute de temps pour l'exécuter. Quant à moi, j'avais formé le dessein de pénétrer dans le Kanem par Woodie, et de m'avancer aussi loin que possible par cette route vers Tangalia, lieu où j'avais laissé Barca-Gana lorsque nous avions doublé ensemble l'extrémité méridionale du lac; et si je réussissais, si j'étais de retour avant le départ de la caravane qui devais incessamment se mettre en marche pour Tripoli, et que nous comptions accompagner, je nourrissais l'espoir de traverser de nouveau le désert avec toute la satisfaction d’un homme qui aurait rempli dans toute leur étendue les devoirs qui lui étaient imposés.

Le?8, Yagah Menamah, le principal eunuque de la femme favorite du sheik, vint me trouver à la pointe du jour, et m'offrit deux kansara, ou chasse-mouches faits d'une queue de girafe. 11 me dit, au nom de sa maitresse, qu'elle avait brûlé du sel pendant mon dernier voyagé, et prié que ni le diable ni aucun des démons ne me jouassent de mauvais tours en chemin. Le 29, le sheik consentit à ce que M. Tyrwbhitt restât en qualité de consul dans sa capitale quand nous en serions partis; et comme je lui demandais s'il voudrait bien protéger un ou deux marchands anglais, au cas où ils viendraient s’'élablir dans son pays : « Certainement , répondit-il; pourquoi non? je vous promets de les aider de tout mon pouvoir. Mais j'ai bien peur que le profit ne les dédommage pas des frais du voyage. » Il exprima ensuile le désir de correspondre par lettre avec le roi d'Angleterre, et ajouta : « Tout ce que je puis faire pour vous dans le Soudan, souvenez-vous que je le ferai avec plaisir. Mon influence déjà grande ici, augmentera encore, et sans doute s'é: tendra bientôt jusqu'au Niffé. Quant à vous, j'écrirai au roi pour le prier qu'il vous renvoie dans mes Etats, avec lous ceux de ses sujets qui désireront visiter le Bornou. Vous êtes connu, et pouvez maintenant parcourir cette contrée sans crainte. Les Shouaas mêmes des frontières etles Dugganahs ne voient plus en vous un étranger : mais celte faveur n’est pas l'œuvre d'un seul jour; il y a presque dix-huil mois que vous demeurez parmi nous, et je me rappelle une époqué à laquelle vous ne pouviez sans péril aller jusqu'à Angornou. Je croyais alors que vous n’auriez jamais Ja liberté dont vous jouissez à présent. C'est au temps, el à vousmême que vous devez ce résullat, non à moi; car j'au+ rais eu beau donner des ordres, mes sujets vous eussenk toujours regardé d'un mauvais œil si vous n'aviez su gagner leur bienveillance. Aujourd'hui ils vous considèrent comme un frère, et cependant vous êtes chrétien! »

Le 30, le sheïk nous envoya comme cadeau, à M. Clapperton et à moi, un superbe chameau, un cheval, deux outres, deux peaux de léopard, deux sacs de cuir, huit dents d'éléphant, et les cornes de trois animaux, dont l'un, nommé kerkadan, semble être une espèce de rhinocéros.

Le 11, EI-Kanemy nous envoya deux des principaux officiers de sa cour avec douze esclaves qui portaient des présents, tant pour nous que pour le roi d’Angleterre et le consul de Tripoli.

Le 13, la caravane avec laquelle nous devions quitter le pays, car M. Clapperton avait renoncé à ses projets d'une nouvelle excursion, arriva enfin après avoir été longtemps attendue. Il lui avait fallu cinquante journées de marche pour venir de Kano, à cause du débordement des rivières; et pour peu qu'elle eût tardé davantage, la saison aurait élé trop avancée pour que tous ces marchands qui conduisaient beaucoup d'esclaves pussent continuer leur route; car, comme ces pauvres créatures sont presque nues, le froid du Fezzan pendant l'hiver lestue par centaines,

Le lundi, vingtième jour du mois mahomélan dhelkadi, c'est-à-dire le 16 août, je quittai pour la dernière fois Kouka ; ce ne fut pas, je l'avoue, sans quelques regrets, tant j'étais devenu familier avec les habitants. Le matin j'avais pris congé du sheik dans son jardin, où il m'avait remis une lettre pour le roi et une liste de différents objets qu'il désirait. Pendant celte entrevue il me témoigna beaucoup de bienveillance, et m'assura que son vœu le plus ardentétait que je retrouvasse tous mes amis en bonne santé, et que je revinsse près de lui, Au moment de nous quitter, il me donna la main, ce qui arracha une exclamation involontaire de surprise aux six eunuques qui étaient présents. l

Je précédai la caravane de quelques semaines, car mon projet depuis mon retour de Tangalia avait toujours été, comme je l'ai déjà dit, d'explorer aussi loin que possible, par Lari, la côte orientale du Tchad, avant de relourner en Angleterre. Beaucoup d'objec: tions m'avaient été faites; on m'avait beaucoup parlé du risque que-je courrais de tomber entre les mains des naturels du Waday ou des gens d'Amanook; mais j'avais toujours répondu au sheik, qui était le plus ardent à m'adresser de semblables représentations, que je ne recevrais aucun de ses PE et ne remplirais aucune de ses commissions, à moins qu'il ne me laissât parfaitement libre d'agir à ma volonté. En conséquence, Bellal, mon vieux compagnon, fut de nouveau désigné pour me suivre, et nous partimes avec deux chameaux légèrement chargés ; car plus on a desuite, plus toujours on a de peine et de frais. Tous ceux de mes amis qui se trouvaient alors à Kouka montèrent à cheval et m'accompagnèrent hors de la ville. Les femmes, assemblées près de la porte, me firent leurs adieux par des acclamations.…. et si elles me parurent tristes, je ne dus pas leur sembler gai.

Vers minuit, comme nous étions endormis à Dowergao, un esclave du sheik vint m'annoncer qu’une peau de girafe avait été apportée à Kouka, et qu'il en avait fait acquisition pour moi. Le lendemain mon domestique retourna la chercher, tandis que nous cheminämés vers N'Gortooah; il nous rejoignit le soir , et nous dit que, quoique petite, elle était en assez bon élat pour être plus tard empaillée. Le jour suivant, nous couchâmes à Kaleeluwha, et le 23, nous atleignimes encore une fois l'Yeou, rivière alors considérable, qui se diri-

eait vers le Tchad en parcourant trois milles à ‘heure.

Dans l'après-midi nous la déscendimes , Bellal et moi, et après neuf milles de marche nous trouvâmes l'émbouchure, qui est au moins large de cent verges. Chemin faisant, nous rencontrâmes sur les bords cinq villages considérables, nommés /{{aquoi, Belagana , Afaden, Yeougana et Boso. À Belagana, le sheik Kl- Kanemy possède un vaste enclos de huttes où il emploie généralement de cinq à huit cents esclaves des deux sexes, sous la direction de quatr3 eunuques, à filer du coton et à fabriquer l'étoffe qui sert à faire les tuniques. |

Le 25, je renconirai Barca-Gana à Woodie; il avait fait avec ses troupes le tour complet du lac, el les ramenait alors dans leurs foyers, après cinq mois de

campagne. Amanook, en se retirant avec toutes ses troupes chez les Begharmis, l'avait forcé à se jeter au travers du Kanem pour ne pas manquer de vivres ; mais le peuple de cette province, ainsi contraint de nourrir les soldats du sheik, était dans un état de grande exaspération: À cette nouvelle, Bellal voulut rétrograder ; mais je tins ferme, et nous poursuivimes notre route le 27, après un jour de halte. Le général bornowien, lors de son relour, avait campé dans la vallée où jadis coulait le Bahr-al-Ghazal, rivière qui s'échappait du Tchad : cette vallée est actuellement remplie d'arbres et d'herbe. C'était la quatrième fois que Barca-Gana avait dressé sa tente dans le même endroit. Le lit desséché dont il s'agit ést situé entre Kangara et N'Gussum, à moins de vingt milles de Tan galia: Nous fûmes bientôt surpris par un orage si affreux, que nous fimes halte et dressämes notre tente sur une haute montagne de sable, à cinq milles de N'Gygami, Quand l'orage fut passé, de cette montagne nous eûmes une magnifique vue du lac, où nous distinguâmes plusieurs îles. Les Bidoomahs débarquent toujours dans les environs; et nous rencontrâmes de pauvres gens auxquels ils avaient pris la veille même tout un troupeau de chèvres et leur fille. Il est im-. possible à un voyageur seul de suivre impunémient cette route. Vers le soir, nous aperçûmes en pleine eau les barques de ces brigands, et au-dessous de nous, sur les basses terres, trois d'entre eux qui se dirigeaient vers le lac, Ils nous virent aussi, el pressèrent le pas. Pour plus de sûreté, nous dormimes en dehors des huttes de N'Gygami : ce lieu est la partie la plus élevée des bords du lac; et en face l'eau a beaucoup de profondeur près du rivage, tandis qu'en de certains endroils il faut traverser plusieurs milles de marais avant d'arriver au lac proprement dit.

Le 28, nous alteignîmes Lari, où un des principaux habitants avait reçu du sheik l'ordre de nous héberger. Le lendemain, poursuivant notre route, nous rencontrâmes quatre hommes avec un chef que Barca-Gana avait laissés à Kuskoua, et qui S'en revenaient parce que les naturels leur refusaient toute espèce de nourrilure. Ce fut presque au coucher du soleil que nous campâmes. à Zogany, après une marche de trente milles. Le pays que nousavions parcouru dans lajournée était toat-à-fait plat et recouvert d'une espèce de

‘bruyère que je n'avais encore vue nulle part; je re-

marquai aussi cà et là des incrustations de carbonate dé soude. La bruyère en question s'appelle kanuskin, les chameaux les mangent, et c'est dans le voisinage que se trouve le carbonate.

Le 30, après une nuit d'horribles souffrances, que les mouches et les mousquites nous firent éprouver, nous remontâmes à cheval et nous poursuivimes notre chemin. Nous visitâmes successivement Garonah el Mabah, deux villes remplies de nombreux habitants qui, quoique pillés annuellement par les Tuaricks et les Arabes-Tibbous, ne veulent cependant pas abandonner leur sol natal. L'aspect de la contrée, qui dans cette parüé diffère de celui des côtes méridionales ou occidentales du lac, reste de. même jusqu’à Gala, où le sol présente un peu plusde variété et d'élévation. Du côté que j'explorais alors, c'élait un marais cont nu. Quand nous cûmes atteint la partie la plus septentrionale du Tchad, nouscheminâmesd'abord à l'ouest, puis à l’estdu sud, pendant cinq ou six milles; les roseaux et les haules herbes dépassaient nos tèles, et nos chevaux marchaient presque tout entiers dans l'eau; enfin nous réussimes à voir véritablement le lac. Nous troublâmes durant notre marche des hippopotames, des buffles, d'énormes poissons etd'innombrables nuées d'insectes. Au commencement, l'eau avait un fort goût de carbonate; mais peu à peu, à mesure que nous avançâmes, elle devint plus douce; aussi tous les naturels, quand on leur demande si celte eau fortement carbonatisée qu'on boit est lelac : « Non, non! répondent-ils, l'eau est d'une douceur parfaite. » |

La ville de Bedikarfu est grande et populeuse,

Nous étions harassés de fatigue lorsque nous revinmes au village de Chirgos, près duquel nos tentes élaient dressées. En effet, nous élions restés treize heures à cheval. Garouah est à douze milles de Zogany, et Mabah à vingt. Nous étions alors campés un peu au-delà de cette dernière ville, mais je ne pus décider mon guide à me conduire jusqu'à Kuskoua, qui est la ville la plus proche vers l’ouest. J'avais eu tant de preuves, non-seulement de sa bravoure, mais encore de son désir de satisfaire ma curiosilé, qu’en celte occasion je nedus pas croire ses craintes dénnées de fondement. Malgré notre lassitude nous ne pûmes Obtenir aucun repos, et nous passâmes la nuit en

roie à des tortures qui ne sauraient se décrire. Le

ourdonnement des insectes était aussi bruyant que

eut l'être en d'autres pays le ramage des oiseaux ;

ommes et bêtes, la douleur nous arrachait des plaintes à tous. Bref, il nous était complétement impossible de manger notre pâte et notre graisse, vu la souffrance dont nous étions accablés dès que nou$ découvrions nos têtes.

Nous rentrâmes à Lari le 5 septembre; nousprimes, pour revenir, la route la plus basse, qui est fréquemment coupée d'immenses pièces d'eau imprégnées de carbonate de soude. Chemin faisant, nous renconträmes une tribu de Biddomahs qui depuis trois mois s'élaient établis sur le territoire du sheik, et avaient

demandé la permission d'y rester, ce qui leur avait été accordé sur-le-champ.

J'attendis pendant cinq ou six jours à Woodie l'arrivée de M. Clapperton, celle de nos gens, de nos chameaux, et la caravane de marchands avec laquelle nous devions retourner dans le Fezzan. Woodie n'est nullement un lieu de séjour agréable, depuis que le gouverneur de la ville a concluavec les Biddomahs une espèce de traité qui leur permet de piller tous les étrangers el voyageurs, à condition qu'ils respecteront la propriété des habitants. Du resle, on nous prévint qu'il fallait nous tenir sur nos gardes, et ce n’était pas sans raison. En effet, bien que nos tentes fussent dressées les unes près des autres, bien qu'il y eût toute la nuit une sentinelle sur pied, ils profitèrent d'un violent orage, accompagné de tonnerre et de pluie, Pour venir voler les deux chevaux de Bella], à l'entrée de sa tente et à huit pas seulement de la mienne. Quoique six ou sept nègres dormissent derrière les chevaux, les voleurs les enmenèrent sans réveiller personne, et quand on s'en äperçut ils avaient déjà une heure d'avance. Bellal les poursuivit avec une douzaine de personnes jusqu’au lac, en suivant la trace de leurs pieds sur le sable, ce qui n'était pas difficile après la pluie ; mais trouvant qu'ils s'étaient embarqués, il en abandonna la poursuite.

Enfin le 14 notre caravane se trouva réunie, et nous

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Les jongleurs firent ensuite différents tours avec eux.

marchâmes vers le désert. Mais avant de raconter au lecteur notre retour à Tripoli, je crois devoir placer ici les détails de la dernière excursion de M. Clapperton. Ils teront l'objet du paragraphe suivant.

Excursion de Kouka dans le Bornou, à travers le Soudan, jusqu'à Sackatou, capitale de Bello, sultan écs Felatahs.

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