‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 142 sur 179 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Itinéraire de Kouka à Murmur, où mourut M. Oudney.

Dès notre première arrivée dans le Bornou, dit M.Clapperton, nous résolûmes de saisir la moindre occasion qui se présenterait d'explorer le Soudan. Cette occasion longtemps attendue se présenta enfin ; et le 14 décembre, M. Oudney, malgré le mauvais élat de sa santé, fut prêt à partir avec moi.

Notre troupe se composait, outre le docteur et moi, de deux domestiques, d’un Juif nommé Jacob, espèce

de maître-d’hôtel, et de trois Fezzanais. Nous avions trois chevaux de selle et quatre chameaux de somme ; les domestiques, à l'exception de Jacob, étaient à pied. Il y avait encore dans la caravane vingt-sept marchands arabes, dont deux, l’un de Tunis, l’autre de Houn, près Sockna, se disaient descendre du prophète etunecinquantaine de Bornowiens. Les Arabes étaient pour la plupart, montés sur des chevaux qu'ils comptaient vendre, etavaient de plus un chevalderechange . Les naturels de Bornou marchaient à pied; l'un d'eux, pèlerin musulman qui avait visité la Mecque, n'avait pas voulu rester à Kouka lorsqu'il nous en avait vus partir ; mais Comme il s'était blessé à la main en tirant un coup de fusil, il nous accompagnait pour que M. Oudney pansât régulièrement sa blessure.

Le 18, nous cheminâmes le long des rives d'une chaîne de petits lacs formés par l'Yeou, et qui peutêtre étaient autrefois sonlit. Jeremarquai, chemin faisant, les traces de divers animaux sauvages, entre autres de l'hippopotame et du lion. Nous fimes halle à Damasak , près d’un campement de vachers du sheik et ces derniers, apprenant que nous accompagnions la caravane, nous apportèrent une abondante provision de lait.

Le même mois 22, suivant toujours les bordsdel'Yeou qui sont garnis de villes et de villages, nous arrivâmes à la ville de Dugamoo où les tentes furent dressées.

mie mt RE l n mt e S

Nous en repartimes le 23, à huit heures du matin, bien que M. Oudney se sentit extrêmement faible ; et, marchant presque à l'ouest, nous atteignimes Deltago, après avoir passé une multitude de villages et même de villes, dont une nommée Xwkabronie peut renfermer de cinq à six mille âmes. À l'ouest du vieux Birnie, la contrée s'élève peu à peu, présentant des ondulations de collines et de vallées. Il y a fort peu d'arbres, excepté sur les rives de l'Yeou.

Le 25, nous repartimes, et nous gagnâmes Bedikarfie. Chemin faisant, le pays me sembla plus boisé qu’il ne l'avait été jusqu'alors. Les villes et villages apparaissaient presque à chaque mille ; les habitants appartenaient principalement à la tribu Alluany des Arabes Shouaas. La ville de Bedikarfie est grande et populeuse; le gouverneur qui, comme dans la plupart des villes d'Afrique, porte le titre de sultau, quoiqu'il reconnaisse une autorité supérieure à la sienne, nous avait vus quand nous avions accompagné l'expédition d'El-Kanemy dans la contrée de Munga. A notre arrivée, il vint au-devant de nous, et nous fit un accueil très cordial.

Les femmes arabes de cet endroit sont vérilablement belles ; leur coiffure est autrement disposée que celle de toutes leurs compatriotes : telle est la mode qu'elles ont adoptée pour l'arrangement de leurs cheveux, qu'elles semblent de loin avoir un casque sur la Lête ; il y a aussi parmi elles béaucoup de Bornowiennes qui suivent la même mode. Les pintades abondent dans celte partie de la contrée.

Le 29, après une pénible marche de deux heures à travers un pays fort boisé, nous vinmes en vue d'une vaste plaine semée de villes et de villages. Nous trouvâmes les villes bien moins jolies que dans le Bornou ; les huttes étaient beaucoup plus petites et souvent en mauvais élat. Les naturels cultivent une grande quan-

êtité de grain, et principalement le gussub. Nous apercûmes en chemin cinq autruches qui s'enfuirent avec une extrème vitesse. Dans Faprès-midi nous arrivames à Sansan : nos cavaliers escarmouchèrent un peu, en têle de la caravane, avant d'entrer dans la ville, puis galopèrent deux par deux jusqu'à la porte du gouverneur en tirant des coups de mousquel : tel est le compliment des voyageurs en pareil Cas: Le gouverneur élait absent.

A Sansan, nous fûmes visités par les principaux habitants indigènes et par les Arabes y résidant. Au nome bre de ces derniers était un cousin du sheik de Bornou. La manière avantageuse dont nos compagnons de voyage, les marchands, parlaient de nous dans chaque endroit que nous traversions, nous allirait toujours le respect des naturels.

Le 4er janvier 1824, à huit heures du matin, on se remit en marche. La route sinueuse par laquelle nous cheminâmes d'abord à travers un pays plat n'était guère plus large qu'un simple sentier. Nous passâmes un nombre infini de petites villes et dé villages entourés de diverses plantations. Le pays devint plus boisé lorsque nous nous rapprochâmes davantage de l'Yeou. Nous fimes halte à un village nommé Obenda, qui n'était distant de la rivière que d'un quart de mille. Nous n'y pûmes trouver de lait pour le docteur, dont l'appétit n'était pas assez vif pour l'exgiter à prendre sa part de notre grossière nourrilure, |

Le 2, il se trouva extrêmement faib'e. J'achetai d'un de nos marchands, au prix de trois dollars, une livre de café ; et tout ce qu'il put faire fut d'en avaler une tasse. Ce jour-là nous n'avançâmes que par zigzags, car il n’y avait pas de route tracée. Nous traversimes plusieurs villages desquels dépendaient de longuës et doubles rangées de granges construites en natles et élevées sur des poutres à quelques pieds du sol, pour que les fourmiset les vers-coquins ne pussent alteindre les récoltes. Près de l'Yeou, il y avait de vastes champs de blé et de belles plantalions de coton. La ville de Katagum repose à un demi-mille de l'Yeou, et nous ne l’eûmes pas plus Lôt traversé, que nous yimes

un domestique du gouverneur, monté sur un cheval, s'avancer à notre rencontre. I] nous offrit, de la part de son maître, une petite corbeille de noix gooras que les Arabes appellent le café du Soudan, puis s'en retourna au galop vers une troupe de cavaliers qui se tenaient à peu de distance, et paraissaient former le cortége ‘de quelque grand personnage. Les cavaliers vinrent alors sur nous à bride abattue et brandissant leurs lances. Leur chef demeura un peu en arrière, ainsi que plusieurs musiciens. Après nous avoir salués, ils firent volte-face, et marchèrent devant nous précédéseux-mêmes de leur chef, qui se dirigea vers la ville, tandis que deux bardes chantèrent à haute voix ses louanges, et que les musiciens battirent du tambour. Nous fimes halte à un endroit qui nous fut désigné, ainsi qu'aux Arabes. Quant aux Bornowiens, comme les dangers de la route étaient passés, ils nous avaient quitiés pour continuer leur voyage.

Katagum, capitale de la province du même nom, est situé sous 420 47° 44” de latitude nord, et sous 119 environ de longitude est. Cette province formail la frontière du Bornou avant la conquête des Felatahs. Aujourd'hui elle renferme les deux districis conquis de Sansan et de Bédéguna. Elle s'étend jusqu'à un jour de marche vers le nord, et à cinq jours vers le sud, où elle est bornée par un territoire indépendant appelé, d'après les habitants, AÆwrry- Kurry. À l'est elle est limitée par le royaume du Bornou, et à l'ouest par la province adjacente de Kano. La province entière enverrait au besoin sur le champ de bataille quatre mille cavaliers et vingt mille fantassins armés d'arcs, d'épées el de lances. Les principales productions du pays sont les grains et les taureaux qui, avec des esclaves amenés des territoires voisins qu'habitent les infidèles, forment les articles ordinaires de commerce.

Ce fut à Katagum pour la première fois que nous vimes les écailles dites owries en circulation comme monnaie : jusqu'alors les ventes et les achats s'é- {aient conclus au moyen de bandes d'étoffe indigène ou de quelque autre denrée d'un prix fait. Cette ville était la plus forte que nous eussions rencontrée depuis notre départ de Tripoli : elle a la forme d'un carré, dont les côtés regardent les quatre points cardinaux, avec quatre portes y correspondant qui sont régulièrement ouvertes et fermées au lever et au coucher du soleil: elle est défendue par deux murailles parallèles de terre rouge, et par trois fossés à sec, unen dehors, un autre en dedans, le troisième entre les deux murailles. Celles-ci sont hautes d'environ vingt pieds et larges de dix à la base, mais décroissent peu à peu en s'élevant, de manière à n'avoir plus’ au sommet que la largeur d'un étroit sentier; ce sentier est protégé par un petit parapet, et On y monte au moyén d'escaliers établis de distance on distance. Les deux murailles sont de même hauteur, saus meurtrières ni lours, et au lieu d'être crénelées se terminent par une ligne ondoyante. Les portes sont défendues par des platesformes qui les dominent, où un corps de citoyens prend position pour repousser les assaillants. Les trois fossés sont d'égales dimensions, larges de vingt pieds chacun, et profonds de quinze. IL n’y a qu'une mosquée, ct même presque en ruines- La résidence du gouverneur, située au centre de la ville, occupe un emplacement d'environ cinq cents verges carrées. Ce magistrat et les principaux habitants ont des maisons entièrement faites de terre, outre les huttes déjà décrites. Elles sont à loits plats, suivant la mode turque, et hautes quelquefois de deux étages, avec des ouvertures carrées ou semi-cireulaires servant de fenêtres. La ville peut renfermer de sept à huit mille âmes , en y comprenant tous les marchands, ainsi que les domestiques et les esclaves du gouverneur.

Le 10, nous quitfâmes Katagum, malgré le triste état de la santé de M Oudney. Comme il était trop faible pour se tenir à cheval, nous le couchâmes sur un chameau, au moyen d'une charpente de bois dont les naturels se servent en pareil cas, et qu'ils nomment

bassour. Le gouverneur nous donna un guide, et nous accompagna lui-même à quatre milles de distance. À wois heures et demie du soir,après avoir suivi une route torlueuse et malaisée, à travers un vaste marais au sud, nous fûmes obligés de faire halte, à cause de l’épuiseméênt de notre malade, qui déclara ne pouvoir aller plus loin.

Le 41 à huit heures du matin, nous poursuivimes notre voyage; mais à midi il fallut encore nous arrêter devant la ville de Murmur : telle était latriste siluation du docteur, que je perdis presque l'espoir qu'il pût survivre à la journée du lendemain. Hélas !mes craintes n'élaient que trop fondées. Le 12, en effet, il but une tasse de café, et demanda lui-même qu'on se mit en route. Je l'aidai à se vêtir, et soutenu par son domestique, il sortit de sa tente ; mais avant que nous eussions eu le temps de le placer sur son chameau, je remarquai sur sa figure la pâleur ce la mort, et je le fis aussitôt replacer dans sa tente. Là je m'assis à son côlé, et au bout de quelques instants j'eus l’affreuse douleur de le voir s'éteindre.…

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