DEUXIÈME VOYAGE DANS L'INTÉRIEUR DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
Quelques mots préliminaires. Route de Badagry au-delà des montagnes de Kong, jusqu’à la cité d’'Eyeo ou Katunga.
Dans la lettre que j'avais, au mois de juin 1898, remise de sa part à Sa Majesté le roi d'Angleterre, Bello, sultan des Felatahs, témoignait le désir que des relations de commerce et d'amitié s’élablissent entre les sujets du roiet les siens; que différents objets de fabrication anglaise lui fussent envoyés à la côte de la mer, où il possédait un vaste port appelé Funda ; enfin qu'un consul et un médecin auglais vinssent résider dans un autre deses ports qu'il nommait Raka. De son côté, il se déclarait disposé à faire tout ce qui serail en sa puissance pour empêcher son peuple de se livrer à la traite des noirs. En conséquence, peu de temps après mon retour, le secrétaire d'Etat au département des colonies, croyant ne devoir négliger ni celte occasion de mettre la Grande-Bretagne en rapport avec les nations du centre de l’Afrique, ni celle de porter sans doute un coup fatal à l'infâme trafic dont le golfe de Bénin est le principal théâtre, et d'ajouter en même temps à nos Connaissances géographiques de cette partie du monde, me chargea d'y tenter une nouvelle expédition. J'ose dire qu’il n'avait
as présumé trop de mon dévoñûment à la cause de a science et de l'humanité.
Je quittai donc Portsmouth le 27 août de la même année 1825, à bord du sloop de Sa Majesté le Brazen, accompagné de MM. Pearce, Dickson et Morrison, le premier capitaine de marine, les deux autres docteursmédecins. Comme, lors de mon précédent voyage, j'avais, pour parvenir à Sackatou, pris un point de départ sur la côte d'Afrique que baigne la Méditerranée, je voulus, pour retourner à cette capitale, en prendre un sur la portion presque opposée de celle que baigne l'Océan Atlantique, de manière à pouvoir dire, si je rêussissais dans ma seconde tentative, que j'avais entièrement traversé l'Afrique dans la direction du sud au nord-ouest. Ce fut d’après cette considération scientifique, et aussi pour satisfaire aux vœux exprimés dans la lettre du sultan Bello, qu'après avoir touché à Ténériffe et à Saint-Yago, nous naviguâmes vers la côte de Sierra-Leone. Un de nous, M. Dickson, désira, je ne sais pourquoi, se rendre seul à Sackatou par la voie du Dahomey, et se fit débarquer à Whidah (1). Mes deux autres compagnons et moi, nous arrivâmes le 26 novembre dans le golfe de Bénin. Mais, là, lorsque nous mentionnâmes auprès des indigènes les ports désignés par Le sultan, personne ne sut ce dont nous voulions parler (2). Néanmoins, la contrée d’Haussa était connue de nom, et j'avais moi-même déterminé la situation géographique de Sackatou : aussi n’étionsnous pas en peine pour savoir de quel côté nous dirigerions nos pas; seulement nous ignorions de quel endroit nous devions préférablement partir. Comme dans l'incertitude, nous avions gagné l'embouchure de la rivière de Bénin (3), nous rencontrâmes sur cette partie de la côte un négociant de nos compatriotes, M, Houtson,qui nous sollicita de ne pas nous aventurer à remonter la rivière pour pénétrer dans l'intérieur, attendu que le souverain du pays qu'elle traversait ne dissimulait pas sa haine contre les Anglais, haine provenant de leurs nobles efforts pour abolir le com merce des esclaves qui est sa principale branche de= revenu. Notre compatriote ne savait d'ailleurs ni jusqu’où ni dans quelle direction la rivière nous conduirait, et nous conseilla de débarquer plutôt à Badagry. Nous suivimes ses conseils , et nous débarquâmes à ce port le 29 novembre. Comme M. Houtson avait résidé sur ces parages pendant plusieurs années, et qu'il connaissait parfaitement les coutumes des naturels, nous le priâmes de nous accompagner à quelque distance : il se rendit à nos prières, et le 7 du mois suivant, lorsque tous nos préparatifs furent terminés, nous commencâmes avec lui le long voyage dont les
rincipaux événements vont être mis sous les yeux du ecleur.
Le jour indiqué plus haut, montant tous quatre avec nos gens el notre bagage dans des canots que nous avait prêtés le roi de Badagry, nous remontâmes d’abord Ja rivière de Lagos jusqu’à l'endroit où elle re-
(1) M. Dickson, accompagné d’un Portugais nommé de Sousa, et d’un mulâtre nommé Colombe , qui, en sa qualité de domestique, avait accompagné M. Denham dans son voyage en Bornou, est parvenu saiu et sauf, à ce qu'il parait, jusqu'aux frontières de l’Youri; mais on ignore abso— lument ce qu'il est ensuite devenu. A. M.
(2) On sat en effet aujourd’hui que Fanda, capitale d’un royaume de ce nom, est à cent cinquante milles au moins de la partie la plus voisine des côtes de la mer, et que Raka ou Raba est situé plus encore dans l’intérieur des terres. Reste maintenant à savoir si c’est par ignorance ou à dessein que Bello indiqua d’une manière si erronée la position de ces deux villes, que Lander a trouvées sur les rives de la Quorra ou du Niger, en descendant ce fleuve depuis Boussa, lieu où périt Mungo-Park. . M.
(3) La riviére de Bénin on Formose, dont le cours depuis son embouchure jusqu'à une centaine de milles est exactement tracé sur une carte de l'an 1753, semble être une des principales branches par lesquelles le Niger, qui est appelé par les habitants Kowara, Quarra ou Quorra, se décharge dans l'Océan Atlantique. A. M.
re
coit la Gozie, et ensuite ce dernier cours d'eau jusqu’à une distance d'un mille,et demi; après quoi nous abordèmes sur la rive occidentale, Au lieu où nous fimes halte, et qui s'appelle Bawie, se tient un marché considérable qui approvisionne les habitants des villes environnantes. Le Gâazie vient du nord-ouest, après avoir pris sa source dans la contrée de Kielo, et traversé une partie du royaume de Dahomey.
Le lendemain 8, nous gagnâmes Puka. C'était une ville autrefois considérable, entourée d'une haute muraille et d'un fossé profond, mais la muraille est presque détruite à présent, et toutes les maisons de la ville tombent en ruines. Dès notre arrivée, tandis que nous prenions quelque repos sous des arbres, nous fûmes bientôt environués d'une immense multitude de gens, tous néanmoins fort polis. Ceux qui ne pouvaient approcher assez pour nous voir, à cause de leur petite taille, montaient sur les épaules les uns des autres ; et, à en juger par le grand nombre de vieillards et de jeunes hommes que nous vimes dans la foule, il est présumable que les habitants, quoique nègres et paiens, n'ont pas l'habitude de vendre leurs enfants comme esclaves, Nous allâmes ensuite visiter le cabocier (1) ou gouverneur de la ville, que nous trouvâmes assis au milieu de ses anciens et de ses épouses. C'était un grand vieillard à mine stupide , habillé d'une longue chemise de soie rouge , coiffé d'un bonnet bizarre fait avec des grains de verre de diverses couleurs, et tenant à la main un chasse-mouches dont le manche était soigneusement orné, Il nous logea dans sa maison, et nous fit cadeau d'un mouton, d'une corbeille d'yams et d'un peu de bois à brûler. Tant que dura le jour, ses épouses et d’autres jeunes femmes ne cessèrent de venir nous regarder à lravers les fentes des murs ou des portes; mais aussitôt que nous approchions d'elles, même intérieurement, elles prenaient la fuite. Nous apprîimes avec étonnement que nous n'étions déjà plus à Puka sur le territoire du roi de Badagry, mais dans un district du royaume d'Eyeo, qui est appelé Yariba par les Arabes et par les peuples de l'Haussa, et dont la capitale, nommée Xatunga, était
à trente jours de marche.
Le 10, nous gagnâmes la ville de Humba, à travers une contrée loujours couverte de bois épais. Le cabocier nous reçut avec beaucoup de cérémonie, et nous logea dans sa maison qui n’était pas en fort bon état; j'en dois dire autant de la ville tout entière, Néanmoins, malgré leur apparence misérable, les habitants étaient assez joyeux, et ils passèrent toute la nuit à chanter et à danser en notre honneur.
Le 24, nous gagnâmes Ega. Dans cette dernière ville mourut un matelot nommé Georges Dawson, qui nous avait rejoints.après avoir, en qualité de domestique, accompagné M. Morrison jusqu’à Jannah, où il prit la fièvre.
Le jour suivant nous approchimes d'Emadou par une large, longue et belle avenue d’arbres magnifiques. Uue forte muraille haute de dix-huit pieds, une porte très étroite , et à cent pas de celle-ci, une autre de même espèce , défendent l'entrée de la ville. Une jolie route, à travers un pays qui s'élevait peu à peu et qu'entrecoupaient des collines et des va lées, nous conduisit ensuite aux villes de Liabo et d'Ekwa, autour desquelles la campagne était bien cultivée et suffisam ment débarrassée de cette épaisse forêt qui donne dant de monotonie à ce côté de l'Afrique.
Le 3 janvier 4826, nous quittâmes la ville d'Engwa, et nousateignimes celle d'Afoura. Le lendemain nous fimes roule au milieu d'une contrée fort pittoresque; sur lescollines. de larges blocs de granitgris montraient leur tête au-dessus de la terre : les plaines étaient parsemées de cocotiers femelles et couvertes de longues herbes, tandis que dans toutes les vallées, des cours d'eau, se dirigeant au nord-ouest, allaient joindre une
(1) En anglais caboceer, qu'il faut PrONAREER cabocire,
plus forte rivière qui, dit-on, se vide dans le Lagos. Nous fimes halte à la ville d'Assulah , et nous y recûmes une abondante provision de vivres. les habitants qui, comme d'habitude, furent pour nous polis et bienveillants, peuvent s'élever au nombre de-cinq ou six mille. La ville est entourée d’un fossé, et lors de notre passage on y construisait beaucoup de maisons. Les femmes y sont fort réservées, peut-être à cause que l'adultère est puni de mort.
Le 5, nous traversâmes le village d'Ilallia, et nous gagnâmes Assoudo. C'est une ville ceinte de murs, dont la population doit au moins être de dix mille âmes. Les habitants des deux sexes dansèrent et chantèrent toute la nuit en l'honneur de notre arrivée. Le lendemain nous cheminâmes à travers une suite de vallées et de collines plantées de coton et de grains, et nous atteignimes la ville de t hocho, agréablement située parmi des montagnesrocailleuses, mais ne renfermant que peu d'habitants. Le jour suivant nous aperçûmes de la roule un grand nombre de petiles villes perchées sur le sommet et dans les creux des montagues, à chacune desquelles appartiennent les planta-
- tions de la vallée voisine, et nous couchâmes à Ben=
dekka. Le 8, nous parvinmes à la ville de Dnffou, où nous fûmes bien logés ; mais comme la population n'y est pas moindre de quinze mille âmes, une foule immense ne tarda guère à entourer notre maison.
Le 9, nous quittâmes Duffou, et nous atteignimes successivement le village de Jésin et les villes de Wesa et de Chiadou. La dernière, dans laquelle nous passAmes la nuit, est considérable, et contient plus de sept mille âmes ; maisla curiosité des habitants, qui ne pouvaient se rassasier de nous voir, était si importune que nous osâmes à peine sortir de notre maison. Le lendemain, lors de notre départ, nous fûmes accompagnés à quelque distance par le cabocier et par une immense multitude d'hommes, de femmes et d'enfants, les uns battant du tambour ou donnant du cor, les autres chantanten chœur. À dix heures du matin nous traversâmes la ville de Matroni, et nous ailâmes dans l'après-midi camper à celle d'Erawa, qui est grande et populeuse.
Le 13, dans le milieu de la journée, nous atteignimes Chaki, ville grande et très peuplée qui repose sur le faîte de Ja plus haute montagne; là, comme partout ailleurs, nous fûmes reçus avec les démonstrations de la joie la plus vive par les habitants qui se plaisaient à voir en nous des messagers de paix.
Nous apprîimes du cabocier que le Niger, autrement dit la Kowara , traversait le Jabou, et parverait à la mer dans le Bénin, mais que son lit était obstrué de rocs ; que le Borgou était au nord-nord-ouest de Chaki, et qu'on pourrait y arriver à cheval en un jour.
Le 1%, continuant notre route, nous rencontrâ mes un grand nombre de villages felatahs, dont les habitants vivent dans ces lieux comme dans presque toutes les parties de l'Afrique, ne s'occupant que du soin de faire paître leurs bestiaux, sans prendre les usages du pays, sans être le moins du monde molestés par les naturels, À dix heures nous atieignimes la ville d'Awari, à onze celle de Ragou, et dans l'après-midi celle de Kouso. Cette dernière est vaste , fermée d’une double enceinte de murs, et peuplée de vingt mille âmes, On nous y reçut si bien, que nous y séjournâmes jusque dans la matinée du 16.
Ce jour-là nous fimes route parallèlement aux montagnes jusqu'à ce que nous eussions traversé la ville d'Yabou, et nous atteignîmes celle d'Ensoukosou un peu avant midi. Le cabocier de la ville nous dit que des canols pouvaient remonter le Quorra depuis son embouchure jusqu'au Niffé ou Tappa, et que c'élait une navigation de dix jours.
Le 17, nous atteignimes successivement les villes de Ladouli, d'Aggidiba et d'Akkibosa. Cette dernière villa est considérable , et un bois impénétrable en entoure les murs. Le lendemain nous gagnâmes Adja , qui est une ville enceinte de murailles, à laquelle on arrive