‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 158 sur 179 · FIN DU VOYAGE DE THOMPSON · texte numérisé non relu

FIN DU VOYAGE DE THOMPSON

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Paris. — Imp, Lacour Er Ce, rue Soufflot, 16.

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Ch. Mettais del.

Imp. Gerdès, CAFRE.

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J, BRY aîné, Éditeur.

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VOYAGES EN AFRIQUE

VOYAGE EFFECTUÉ DANS LE BUT D'EXPLORER LE COURS ET L'EMBOUCHURE DU NIGER.

PRÉLIMINAIRE

Nous ayons vu, par les voyages antérieurs et notamment par celui de Mungo-Park, que le Niger, ce grand fleuve du Soudan, avait été suivi depuis sa source jusqu'à Boussa, royaume d'Yaourie, et que cet infortuné voyageur termina en ce lieu tragiquement sa carrière. La relation de Clapperton , rapportée, en 1827.

ar son fidèle serviteur Richard Lander, annonça que e même fleuve coulait vers l'ouest depuis Boussa , et 22 devait, selon toutes les apparences , se décharger ans l'océan Aïlantique. Le capitaine Clapperton et Richard Lander l'avaient traversé près de Boussa même en se rendant de la côte de Guinée à Sacatou, capitale du royaume des Felatahs, etils avaient à Boussa recueilli des renseignements positifs sur la fin de Mungo-Park. Le capilaine Clapperton étant mort à Sacalou, son fidèle compagnon revint seul vers la côte, et entendit encore, dans son trajet, parler du Niger comme descendant de Funda vers la mer.

De relour en Angleterre, ce jeune homme rendit compte de ce qu'il avait vu et entendu , et de ce que

84 Paais. — imp. Lacoua et C°, rue Souffot, 45.

son maître avait appris lui-même. La concordance des détails fournis par celui-ci et par Richard Lander, et la précision de ces détails, déterminèrent le gouvernement britannique à ordonner vers la fin de 1829 une expédition dans le but de descendre le Niger depuis Boussa jusqu'à la mer. L’infatigable Richard Lander, apprenant cette détermination , offrit ses services avec empressement, et ils furent acceptés.

Il partit donc avec son frère John , et muni des objets nécessaires pour une telle entreprise, qui réussit du reste complétement.

Les deux frères Lander naquirent dans le comté de Cornouailles, de parents pauvres qui n'avaient pu même leur donner une éducation ordinaire ; du moins Richard était dans ce cas lorsqu'il partit avec Clapperton. Quant à John, il avait été plus heureux ; doué d’une imaginalion vive, et secondé par les circonstances, et surtout par le renom que venait d'acquérir son frère, il était parvenu à écrire quelques essais en prose et en vers. Il devenait dès lors utile à sin aîné pour la rédaction du voyage, qu'ils ont depuis publiée en commun. À leur retour en Angleterre, en 1834, ils furent dignement récompensés du succès de leur entreprise , et Richard , comme chef de l'expédition , cbtint le grand prix annuel de 59 guinées fondé par Ja sociélé de géographie de Londres.

Le lecteur va maintenant suivre la narration de ces deux voyageurs, dont l'aîné, reparti une troisième fois pour l'Afrique, en 1833, a péri d'une manière bien malheureuse, après avoir accompagné un bâtiment à

vapeur qui avail déjà remonté avec lui le Niger jusqu'à Raba, ct qui revenait chargé d'articles indigènes échangés contre des marchandises anglaises vendues le long du fleuve. C'est près de son embouchure que le brave el intéressant jeune homme fut atteint d'une balle homicide tirée , dit-on , par un de ces vils Européens qui fout encore secrètement la traile des esclaves sur Ja côte. Richard Lander, blessé griévement, pul revenir à l'établissement britannique de Fernando, et y rendre compte de sa dernière mission avant d’'exhaler son dernier soupir.

ALB£RT-MONTÉMONT,

Départ d'Angleterre. Arrivée au cap Coast. Anamabou. Accra, Badagry.

Ayant été chargés par le gouvernement britannique

d'aller explorer le cours et l'embouchure du Niger, nous nous embarquâmes, mon frère et moi, à Portsmouth, le 9 janvier 1830 , pour le fort du eap Coast- Castle, où nous arrivâmes le 22 du mois suivant, ‘après une {raversée de quarante-deux jours. Nous y trouvâmes le vieux Pascoe, sa femme et Jowdie, qui avaient cté employés dans la première expédition, et nous fümes assez heureux pour les engager à notre service, ainsi que deux Bornoviens, fhbrahim et Mina, qui étaient au fait des habitudes anglaises, et qui parlaient la langue du Haussa ou Haoussa.

. Après être restés au fort du cap Coasl-Castle huit jours pendant lesquels les marchands établis dans ce lieu, et M. Maclean, président du conseil, qui avait été notre compagnon dans la traversée, nous donnèrent la plus généreuse hospitalité , nous allâmes avec ce dernier rendre visite à M. Hutchinson , commandant d'Anamabou, située à environ neuf milles du lieu où nous étions.

Le 4 mars, nous primes congé de notre aimable hôte, M. Maclean, et nous nous embarquâmes pour Accra, où nous espérions trouver un vaisseau qui nous conduirait à Badagry dans la baie de Bénin, conformément à nos instructions.

Deux jours après, nous arrivâmes vis-à-vis du fort anglais d'Accra, et nous y débarquâmes le 7. Nous y demeurâmes une semaine entière , ce qui nous donna amplement le loisir de nous promener dans les environs , et d'admirer l'extrême beauté du pays. Accra est sans exception le plus agréable et le plus salubre établissement des Anglais, sur la côte occidentale de l'Afrique.

Le 15, nous nous embarquâmes à bord du Clinker, et, ayant gouverné directement vers Badagry , nous jetâmes l'ancre dans la rade, en face de cette ville, le 19. Moufrère fut mis à terre et introduit le lendemain auprès du chef. À bord nous recûmes la visite d'un

jeune naturel nommé Antonio, fils du chef de Bonny, .

qui saisit avec empressement l'occasion de pénétrer avec nous dans l'intérieur de l'Afrique, sachant qu'il pourrait bien regagner son pays et sa demeure par le moyen du grand fleuve ou Niger,

Le 22, dans l'après-midi, nous fimes voile sur l'une des barques du brick, et, ayant été reçus dans un canot qui nous attendait à l'endroit où commencent les brisants de la côte, nous fûmes entraînés par un ressac terrible, et jetés avec violence sur une grève brû- Jante.

Mouillés, réduits par cet accident à l’état le plus déplorable, et n'ayant pas de quoi changer, nous nous dirigeâmes vers une pelite anse située à environ un quart de mille du rivage ; là nous montâmes dans un canot du pays qui nous transporta sains et saufs à travers un canal extrêmement étroit, bordé de la plus riche végétation, dans la rivière de Badagry qui est un affluent du Lagos : c'est une belle nappe d’eau qui ressemble à un lac en miniature : sa surface est unie

et transparente comme une glace, el ses rivages pitloresques sont ombragés par des arbres du plus beau vert. Nous débarquâmes bientôt sur le côté opposé, où notre route traversait une magnifique plaine dans laquelle paissent une grande quantité de daims , de gazelles et de buffles. Une multitude d'hommes , de femmes et d'enfants, nous accompagnaient à la ville de Badagry , et faisaient derrière nous le plus épouvantable bruit ; nous ne pûmes d’abord comprendre si c'était une marque de salisfaclion ou de mécontentement, de respect ou de dérision. Mais nous fûmes bientôt convaincus que ee dernier sentiment l’'emportait sur tous les autres ; et à la vérité notre habillement était des plus grotesques ; il consistait en un chapeau de paille plus large qu'une ombrelle, une tunique et une ceinture écarlate de mahométan, avec des bottes et de larges pantalons tures. Un costume si exlraordinaire pouvait exciter la gaîté de notre corté:e, et il, était facile de voir que ce spectacle l'amusait beaucoup; cependant les femmes les plus modestes, de peur de nous affliger, se tournaient de côté pour dissimuler des éclats de rire qu'ellesne pouvaienc étoufrer.

Nous vimes sur la route différents groupes de marchands assis seus des arbres magnifiques, qui vendaient des denrées et des vêtements du pays; à notre approche beaucoup d'entre eux se levaient et nous saluaient, tandis que d’autres s’agenouillaient devant nous en signe de respect. Nous arrivâmes vers les trois heures de l'après-midi à la demeure qui nous avait été préparée ; mais comme le jour était beaucoup trop avancé pour nous présenter chez le roi, nous envoyàmes un messager afin de lui annoncer que nous avions le projet de lui présenter nos respects le lendemain matin.

Le 23 mars, à neuf heures du matin, conformément à notre promesse de la veille, nous rendimes visite au chef dans sa demeure qui se trouvait à un peu plus d'un demi-mille de la nôlre. A notre arrivée, il était assis sur des caisses, dans un pelit appartement de bambou, dont les murs étaient garnis d’une grande quantité de fusils et de sabres, de quelques mauvais parasols et de plusieurs queues de cheval que l'on emploie pour chasser les mouches et les autres insectes. Le roi Adouley nous regarda sans prononcer un mot, et ne se leva point de son siége pour nous féliciter de notre arrivée, Il paraissait plongé dans de profondes réflexions , et appuyait mélancoliquement son coude eur une table en bois, soutenant sa lête avec sa main. Un de ses plus vénérables et plus anciens sujets était accroupi à ses pieds, fumant une pipe d'une longueur extraordinaire ; tandis que Lantern , l'aîné de ses fils et son héritier présomptif, était agenouillé à côté de lui, l'étiquette ne permeltant pas au jeune homme de s'asseoir en présence de son père. Tout portait une empreinte de tristesse et de mélancolie bien différente de ce que nous avions lieu d'attendre. Nous lui primes la main, mais le chef serra la nôtre si faiblement que nous pümes à peine le sentir; cependant, malgré celte apparente froideur, nous nous assimes chacun sur un siége sans cérémonie et sans embarras. Nous com-

-mençâmes la conversation en nous informant de la

santé du roi ; nous ne recûmes pour toute réponse qu'un faible sourire, et il retomba dans sa première mélancolie. Nous étalâmes alors les présents que nous avions rapportés pour lui d'Angléterre ; il les accepta, il est vrai, mais sans la moindre démonstration de plaisir ou de satisfaction ; il les regarda à peine, et ses serviteufs les emportèrent avec une indifférence véritable ou affectée, Nous étions choqués de tant de dédain, mais nous n'en témoignâmes rien, quoiqu'il fût impossible de ne pas remarquer qu'il y avait là-dessous quelque chose d'extraordinaire. Une réserve inexplicable et une froideur inattendue signalèrent la con duite du chef de Badagry, autrefois si bienveiïllant et siempressé, et nous firent prévoir, dans l'exécution de nos plans, des difficultés que nous n'espérions pouvoir surmonter qu'avec beaucoup d'art et d'énergie,

Adouley nous quitta brusquement au milieu de la Conversation, et ne reparut pas de quelque temps.

Ennuyés enfin de sa longue absence, nous le fimes averlir que nous nous impatientions et que nous lui serions fort obligés s'il revenait immédiatement pour terminer notre audience ou palaver, comme on .J'appelle emphatiquement. En recevant ce message, le chef se hâta de revenir et entra dans l'appartement avec un air de tristesse qu il cachait en partie derrière les nuages épais de fumée qui s'exhalaient de la pipe qu'il avait à la bouche. Il s'assit entre nous comme auparavant, et bégaya à voix basse qu'il était à peine remis d'une maladie sérieuse et de la douleur que lui avaient causée une foule de malheurs. Les généraux Bmobanée et Poser et les plus courageux de ses guerriers avaient été tués sur le champ de bataille ou avaient péri de mort violente.

Après plusieurs jours d'ennui et de tribulation qu'il

“nous fitsubir, Adouley nous invita à nous rendre à sa résidence pour régler définitivement les mesures relatives à notre voyage dans l'intérieur des terres. Le lendemain, après déjeuner, nous nous conformâmes à ses ordres. 11 nous annonça qu'il avait l'intention de nous retenir à Badagry un jou# ou deux de plus, la route n'étant pas encore assez sûre et sa répulation ne lui permettant pas de nous exposer à un péril évident, ce qui serait infailliblement arrivé sans les précautions qu'il avait adoptées. Après avoir fait celle déclaration , il nous engagea à dresser par écrit la promesse de Jui faire remettre quelques objets que nous lui enverrions, soit du fort du cap Coast, soit d’Angleterre, en retour de la protection qu'il nous avait assurée.

Cet état ful remis à Adouley, qui nous dit qu'il comptait le faire porter par Accra, un de ses capitaines, au fort du cap Coast, et que cet officier y resterait jusqu'à la remise de tous les objets. S'il en a été ainsi, j'imagine qu'Accra a fait un long Séjour au fort du cap Coast. Enfin nous recûmes officiellement l'agréable nouvelle que le roi de Jenna était arrivé de Katunga dans celte ville. Le messager qu'il avait expédié à Badagry vint nous visiter, accompagné d'un de ses amis; nous lui offrimes un verre de rhum, suivant notre coutume invariable; après en avoir pris une gorgée, il la rejeta dans la bouche de son compagnon, qui de son côté en fit autant. C'était la première fois que nous voyions pratiquer ce dégoûtant usage. Le roi mit le comble à ses exorbitantes prétentions en nous envoyant demander dans la soirée une chaloupe canonnière, cent marins anglais el quelques pipes ordinaires à tabac, pour son usage personnel. Nous lui donnâmes volontiers une promesse écrite pour tous ces objets, et ce fut avec la même facilité que nous souscrivimes un billet dé quarante onces d'or pour ètre partagées entre le chef de la ville anglaise et Je resle de nos partisans. Nous avions réglé ces diverses affaires à la satisfaction des parties intéressées , quand nous reçümes avec joie, de la part d'Adouley , l'assurance que nous quitterions Badagry le lendemain avec le courrier qui venait d'arriver de Jenna.

Le sol de Badagry consiste en une couche de beau sable blanc sur un fouds d'argile, de boue et de terre végétale. Ce sable est si fin et si profond qu'on ne peut y marcher sans beaucoup de peine et de fatigue. Les naturels se procurent les objets nécessaires à leur subsistance , principalement par la pêche et la culture de l'yam et du maïs. Les oranges, les limons, les noix de coco, les bananes croissent en abondance dans le voisinage. Les habitants les plus riches possèdent des bœufs de petite taille, des moutons, des chèvres et des poules. Le roi lui-même est maquignon et boucher, et quand il manque d'argent, il fait abattre un de ses bœufs et le fait vendre au marché. Les habitations des naturels sont élégamment construites en bambou, et recouvertes de feuilles de palmier ; elles se composent de plusieurs appartements , tous au rez-de-chaussée. Quelques-unes de ces maisons ou hultes sont bâties

en forme de couzie, ou à peu près rondes, les autres ont la forme d'un carré long ; toutes possèdent d'excellents jardins, danslesquels sont plantésen quinconce des tilleuls et autres arbres. Aussi est-ce un plaisir d'observer la régularité et la symétrie qui règnent dans ces jardins. Le sol est extrêmement fertile, et si les nalurels pouvaient renoncer à leur indolence habituelle et à la paresse, qui est le fond de leur caractère, s’ils pouvaient s'adonner avec un peu plus de soin à la culture de la terre, le pays s'élèverait bientôt à un degré extraordinaire de beauté et de richesse. Dans l'élat acluel, la végétation y est naturellement d'une vigueur remarquable, d'une merveilleuse abondance, et elle offre toujours une verdure ravissante.

S'il était possible d'emibrasser d'un coup d'œil la vue de Badagry et de ses environs, on jouirait, jen‘en doute pas, d'un paysage ravissant ; mais le terrain y est Lellement plat et uni qu'on n'y peut découvrir une seule éminence, quelque petite qu'elle soit. D'après les circonstances particulières dans lesquelles nous nous trouvâmes, et le peu de Lemps que nous avoñs passé avec les indigènes, on ne peut croire que nous nous soyons formé une opinion exacte de leurs mœurs et de leur caractère. Il est vraisemblable que nous n'en avons vu que le mauvais côté, car ils nous ont considérés comme une occasion d'exercer leur esprit arlificieux, ainsi que leurs autres mauvaises qualités, et ils ont déployé loute leur rapacité pour s'enrichir à nos dépens. Si nous avions rencontré parini eux un seul homme d'un caractère désintéressé, ce serait pour nous un yérilable plaisir d'en consigner ici le souvenir, mais nous n'avons pas eu ce bonheur, Nous n'avons aperçu qu'égoisme el avidilé chez le prince comme chez le dernier de ses sujets. La religion de Badagry est le mahométisme, et l’espèce la plus détestable de paganisme, celle qui autorise des sacrifices de créatures humaines, ainsi que d’autres abominables pratiques, et qui honore les démons ct les mauvais génies. Les naturels ont appris par divers moyens une assez grande quantité de mots anglais, et ils les prononcent à chaque instant sans se faire aucune idée de leur signification. Nous avons remarqué une vertu chez les jeunes gens, c'est le respect et la déférence qu'ils ont pour les personnes âgées, et ce sentiment n'a peut-êlre jamais été porté à un plus haut degré, dans aucun temps et chez aucun peuple, y compris les vieux Spartiates eux-mêmes.

Départ de Badagry. Passage par Wow, Lagbu, Basha, Soato, Bidjie. Laatoo. Voyage de Larro à Jenna.

Le 31 mars, nous fimes, de bon malin, nos adieux au chef de Badagry, et nous employâämes le reste de la journée à compléter nos préparatifs de voyage. Nous nous rendimes sur les bords de la rivière, au coucher du soleil, et après avoir inutilement attendu pendant deux heures le canot qu'Adouley avait promis de mettre à notre disposition, nous nous embarquâmes avec nos effets dans deux pelils canots amarrés sur la rive. Mais ces embarcalions s'étant trouvées trop étroites, et n'ayant sous la main aucun autre moyen de transport, nous fûmes contraints de prendre patience. Hooper parut enfin dans le canot de guerre d'Adouley , qu'il avait déterminé ce prince # nous prêter. Il était entre dix et onze heures avant minuit lorsque nous alteignimes le milieu de la rivière.

La nuit était claire et ravissante; la lune brillait dans tout son éclat comme un disque d'argent; le firmament étoilé réfléchissait sur la surface unie des ondes, et la corcavilé réelle du ciel, jointe à sa répereussion, semblait former une sphère parfaite, Le paysage sur les bords du fleuve était plutôt sauvage et extraordinaire que magnifique : cependant par un délicieux claire lune, il était loin d'être sans beauté. Les rives du fleuxe étaient basses el recouvertes en partie d'arbres rabougris ; un comptoir d'esclaves, une

ke HISTOIRE DES VOYAGES.

hutte de fétiche composaient les seuls bâtiments que nous y remarquâmes. Nous ne pûmes nous empêcher d'admirer à quelque distance, sous le vent, un noble palmier qui s'élevait solitaire, étendant ses branches majestueuses sur la surface des eaux ; on eût dit une superbe aigrette de plume, se balançant sur la tête d'une jeune lady.

Après avoir vogué environ dix milles vers l’ouest, nous détournâmes brusquement dans un des bras de Ja rivière, arrivant du nord, et nous laissâmes à notre gauche le village de Bawie, où le capitaine Clapperton avait débarqué. Nous vimes, disséminées çà et là sur la surface du fleuve, plusieurs petites îles couvertes d’une herbe épaisse. Elles sont habitées par des myriades de grenouilles, dont les coassements sont plus discords et plus étourdissants que ceux qu'on a jamais entendus sur les bords d'aucun marais de la chrétienté. Pendant que nous avancions, les hommes de notre équipage s'adressèrent d’une voix sépulcrale à leurs prêtres qui étaient invisibles pour nous, et ceuxci leur répondirent sur un ton non moins lugubre ; ce colloque nous tint lieu de sérénade nocturne. Mais en dépit de la nouveauté de notre situation et de l'intérêt que nous prenions aux objets qui nous entouraient, je cédai à la fatigue et m’endormis.

Alasuited'unebonne marche, nousentrâmesdansune ville grande et pittoresque appelée #/ow, qui est située dans une vallée. La plupart des habitants n’avaient jamais eu occasion de voir d'hommes blancs ; aussi leur curiosité était, comme on peut le croire, des plus vives. Deux des principaux vinrent à notre rencontre, précédés d'esclaves qui portaient de larges ombrelles, et d’un musicien qui tirait d’un cornet des sons si terribles que nous nous réfugiämes au plus vite dans la maison du chef.

L'appartement où nous fûmes introduits était couvert d’un toit exactement semblable à celui d'un grenier anglais. Au milieu de ce toit, qui s'abaissait à quelques pouces du sol, on avait pratiqué une large ouverture carrée, pour que l'air et l’eau pussent pénétrer jusqu’à un arbrisseau qui croissait directement au-dessous. Le plus remarquable, sinon l’unique ornement de ce lieu, consistait dans une quantité de crânes humains suspendus le long de la muraille, comme une rangée d'ognons.

Après un accueil grave et cérémonieux, on nous servit de l’eau dans une calebasse : après cet acte de politesse, usité à l'égard de tous les étrangers, on nous conduisit dans un très petit appartement, où mon frère accablé de fatigue essaya vainement de dormir, grâce à des importunités côntinuelles, au bavardage des femmes, aux détonations des mousquets et aux criailleries incessantes des enfants.

Le marché qui se lient en cette ville est abondamment fourni de mais, d'huile de palmier, etc. , ainsi que de {rona, et autres articles qui y sont apportés des frontières du désert de Sahara par des Arabes nomades. En vertu d'un règlement émané d’un fétiche, il n'est permis, ni à un blanc, ni à un cheval de dormir durant la nuit à Wow. Nos chevaux n'étaient point encore arrivés. Quant à nous, nous fûmes obligés de nousrendre à un village voisin et d'y passer la nuit. Nous avions marché pour atteindre la ville de Wow dans la direction du nord-est. Elle est distante de Badagry d'environ trente milles, par le chemin que nous avions suivi.

Nous nous remîmes en route le lendemain à trois heures après midi. Après avoir traversé une sombre forêt, nous arrivâmes à un village nommé Sagbu, à environ huit milles de Wow. Le chef nous félicita sur notre arrivée dans son village, et nous introduisit dans une hutte longue et étroite, où nous nous établimes pour la nuit. Elle était bâtie en Lerre argileuse, et avait deux ouvertures pour donner passage à la lumière et à l'air : une des extrémités était occupée par un bruyant troupeau de chèvres ; nous prîmes possession de l'extrémité opposée. Les murs étaient

ornés de cordes en gazon, de crânes, de caractères magiques, de fétiches, d'arcs et de flèches.

Nous élions en route le lendemain à six heures. Après avoir marché à travers un bois entrecoupé de fréquentes et magnifiques clairières, nous arrivames à un petit village appelé Bassa. Environ quatre heures après, nous traversâmes un autre village un peu plus grand, dont le nom est Soato. Nous passâmes la nuit à quelque distance, à l'abri d'arbres magnifiques, couchés dans des hamacs que les habitants eurent l'obligeance de nous apporter.

Le 3 avril, après une course charmante de huit à dix milles, nous fimes notre entrée dans la grande et populeuse cité de Bidjie, où le capitaine Pearce et le docteur Morrison tombèrent malades lors de la dernière expédition. À environ un quart de mille de la ville nous rencontrâmes un musicien armé d'une corne de bœuf, qui, exécutant un duo avec un trompette qui nous accompagnait depuis Wow, nous régala d'une musique supérieure à tout ce que nous avions entendu jusque-là. Le musicien de Bidjie était suivi de deux hommes portant des ombrelles de soie bigarrée. C'est avec cette escorte d'honneur, et au milieu d'une foule de peuple, que nous arrivâmes au centre de la ville, Les habilants témoignèrent, comme de coutume, la joie que leur causait notre arrivée par des battements de mains et de grands éclats de rire. Le roulement de trois ou quatre tambours ne tarda pas à annoncer que le chef était disposé à nous recevoir. On nous conduisit en sa présence. Il nous serra la main de la facon la plus affectueuse, et nous remarquâmes, sauf erreur, que son rire et celui de ses sujets produisait un son moins sauvage que tous ceux que nous-avions entendus jusque-là. La cérémonie de notre réception terminée, on nous conduisit, sur notre demande, dans une hutte commode et aérée; le chef nous envoya une chèvre pour notre souper.

Départ de Jenna. Continuation du voyage dans l'intérieur de l'Afrique. Passage par différentes villes et villages.

Le 7 avril, nos préparatifs de départ furent achevés de bon matin, et aussitôt après notre déjeuner nous allâmes prendre congé du bon gouverneur comme de coutume. Nous fûmes obligés de faire une longue et fastidieuse station devant sa porte; mais à peine futelle ouverte qu'une bande de musiciens fit entendre une symphonie nationale pour célébrer notre bienvenue. Nous remarquâmes un plus grand nombre de tambours que nous n’en avions vu en aucune autre occasion. Après quelques instants d'entretien, le chef et les principaux de la cour nous serrèrent affectueusement la main, en nous souhaitant toutes sortes de prospérités; et aussitôt que nous fûmes sortis de l'enclos, nous montâmes à cheval pour quitter la ville,

Le 14 avril, nous vimes, avec autant d'étonnement que de plaisir, paraître notre homme de Badagry avec l’un de nos chevaux et une selle anglaise ; cette dernière n'était pas, moins précieuse pour nous que le cheval, car la veille, à défaut de selle, j'avais été obligé de faire usage d’une couverture.

Nous arrivâmes de bonne heure à Chow. Les naturels ont la bizarre idée que les hommes blancs aiment avec excès la volaille ; aussi à peine entrions-nous dans quelque ville ou village, que tous les habitants de la basse-cour étaient immédiatement pris et confinés en lieu de sûreté jusqu’à notre départ.

Plusieurs étrangers nous accompagnaient de ville en ville, comme faisant partie de notre suite, afin de se soustraire au paiement de l'impôt exigé à chaque barrière. Des femmes se sont également placées depuis le fort du cap Coast sous la protection des hommes de notre escorte, afin de jouir de la même immunité. En retour de celte faveur elles nous rendaientune foule de petits services, tels que d'allumer le feu et de préparer la nourriture de nos gens.

Notre voyage fut ce jour-là singulièrement agréable; tantôt le sentier traversait , en faisant mille détours, des plaines couvertes d'un gazon verdoyant; tantôt il nous conduisait dans des bois d'arbres majestueux, sur les branches desquels une foule de singes espiègles nous divertissaient par leurs audacieuses gambades, pendant que le perroquet gris, ainsi que d’autres oiseaux au brillant plumage, modulaient en liberté les chants sauvages que leur enseigna la nature.

Le chef de Chow, qui avait recu et bien traité la dernière expédition , était mort depuis quelque temps; son successeur élait un homme modeste, bienveillant, actif, qui nous accueillit plutôt comme des demi-dieux que comme des mortels. Au moment de notre arrivée il était occupé à surveiller ses esclaves dans ses plantations de maïs et d’yam, mais il se hâta d'accourir pour nous recevoir. Il possédait un grand nombre de chevaux, dont l’un était le plus petit et le plus élégant que j'aie jamais vu.

Le 15 avril, nous partimes de Chow avant le lever du soleil. Nous traversâmes dans la matinée trois ou quatre endroits marécageux couverts de ronces, de buissons et d’une herbe épaisse, habités par des milliers de grenouilles d’une prodigieuse grosseur. A chaque ruisseau que nous passions nous étions invarjablement salués par des sifflements extraordinaires, semblables à ceux d’une mullitude de serpents : nous ne pûmes nous expliquer ces cris bizarres, qu’en supposant qu'ils provenaient de quelque espèce d’insecte dont nous envahissions la demeure.

Un grand nombre de femmes qui portaient sur la tête des petites figures d'enfants en bois passèrent auprès de nous dans la matinée ; c'étaient des mères qui, ayant perdu un enfant, portent leur image grossière pendant un temps indéfini , en signe de deuil. Nous ne pûmes décider aucune d'elles à se séparer de ces précieux gages de souvenir et de (endresse.

Nous entrâmes un peu après midi à Egga, ville très considérable. On nous conduisit sur-le-champ dans la maison qu'avait occupée Clapperton à l’époque de la dernière expédition , et dans la cour de laquelle est enterré un Anglais nommé Dawson, qui mourut de la fièvre lors du passage du capitaine dans le pays. La hutte et la cour étaient remplis de curieux dans- un état de malpropreté inexprimable. Nous ne pûmes nous débarrasser des moutons, des chèvres et de la volaille; ils restèrent avec nous en dépit de nos efforts pour les chasser , et cette société, jointe au bavardage d’une centaine de visiteurs , rendit notre situation presque intolérable.

Egga est le principal marché de cette partie de l'Afrique : les vendeurs et les acheteurs s’y rendent de plusieurs milles à la ronde. Les femmes y sont les principaux , sinon les seuls marchands : la plupart se recommandent par un extérieur gracieux el attrayant, et toutes font usage dans leur commerce de ces ruses et de ces artifices auxquels les marchandes des pays plus civilisés ne sout point étrangères.

Nous quittâmes Egga le lendemain. La route traversait presque continuellementdes plantations d'yams, de courges et de trois ou quatre variétés de froment, qu’un grand nombre d'ouvriers étaient occupés à sarcler : la houe est le seul instrument de labourage dont se servent les naturels; et, à vrai dire, ils peuvent se passer de tous les autres, car la saison pluvieuse rend le sol si léger et si mobile, que la culture exige très peu de main-d'œuvre. La population est abondante : on ne saurait évaluer le nombre des laboureurs ; et, à mon avis, l'introduction de la charrue serait une innovation peu avantageuse : elle encouragerail, au contraire, la disposition naturelle des habitants à la paresse.

Après avoir traversé une petite , mais jolie rivière, nous ne tardâmes pas à entrer dans la vaste et populeuse cité de Jadou. Nous apprîmes que, le chef étant mort depuis plus d'une année et personne n'ayant été désigné pour lui succéder, tout dans la ville était en proie au désordre età la confusion, Aprèsun momentd'atiente,

on nous conduisit dans un enclos qui avait appartenu à l’ancien gouverneur, où nous recûmes la visite de son’frère accompagné des citoyens les plus âgés. Ce enclos était circulaire et entouré de huttes, toutes occupées par les veuves de l’ancien chef qui passaient leur temps et gagnaient leur vie à filer et à tisser. Il n’y avait pas moins de cent femmes appartenant au roi de Katunga, logées avec elles. Toutes avaient passé le printemps de la vie : elles étaient arrivées depuis peu de temps chargées d'étoffes de leur pays, qu’elles échangent contre du sel, divers articles des manufactures d'Europe, ef surtout contre des colliers en grains de verre; elles retournent avec ces marchandises dans leur pays, les exposent en vente dans les marchés, et les profits appartiennent à leurs maris, Ces royales épouses ne se distinguent de leurs compatrioles que par une espèce particulière d’étoffe qui enveloppe leurs marchandises, et que personne ne peut porter sous peine d’un esclavage perpétuel; ce châtiment rigoureux est souvent appliqué, car les femmes du roi ne payant aucun tribut ni aucun droit de barrière, et devant en outre être défrayées par les chefs des villes où elles passent, l’appât desi grands avantages porte souvent les autres femmes à essayer d'en imposer en faisant usage de l’étoffe défendue ; et il est nécessaire de faire des exemples.

Le 17 avril, nous quittâmes Jadou, et nous arrivâmes vers le milieu du jour dans un joli petit village appelé Pouya. La campagne entre ces deux endroits est d'une beauté ravissante, et peut être comparée à un verger magnifique. Sur notre route nous rencontrâmes une grande quantité de bœufs, de moutons, de chèvres, et plusieurs centaines d'indigènes de tout sexe et de tout âge, avec des pigeons et des poules qu'ils portaient sur leur tête. Plusieurs de ces voyageurs étaient chargés de ballots d’étoffes du pays et de grosses balles rondes contenant de l’indigo ; ils étaient tous esclaves et se rendaient de l’intérieur des terres sur la côle pour y vendre le bétail et les marchandises qu’on leur avait confiés.

Ayant poursuivi notre route à travers de jolies collines et des vallées arrosées par des torrents et des petits ruisseaux, nous arrivâmes à Angua. Le sol est d’une stérilité sans égale : d'énormes masses de pierres de fer , qui semblent avoir été soumises à l’action du feu, s'y rencontrent à chaque pas. Angua est la ville où l’infortuné capitaine Pearce rendit le dernier soupir. C’est là aussi que le capitaine Clapperton s'arrêla , entièrement découragé, et renonçant presque à l'espérance de pénétrer plus avant dans l'intérieur du pays. Le chef ne nous envoya qu'une petite quantité de mais et d’eau ; il refusa obstinément de nous vendre un bouc ou une chèvre, ou toute autre espèce d'animal, quoiqu'il y en eût par milliers dans la ville.

Notre réception à Angua avait été si peu hospitalière, que le lendemain nous nous levâmes beaucoup plus tôt que de coutume, et nous nous mîmes en route à la clarté des étoiles. Au lieu des pierres de fer que nous avions rencontrées la veille, le pays que nous parcourûmes était en partie hérissé de grossières et énormes masses de granit. Nous apercevions à notre droite des montagnes et.des pics élevés, dont les flancs étaient couverts de bois épais, et dont les sommets se perdaient dans les nues. À neuf heures du malin nous traversämes un joli et élégant village nommé Chakka; une heure après nous franchimes une pelite rivière appelée 4keeni, et remplie de rocs pres et sauvages en granit, et qui se jette, nous dit-on, dans le Lagos. La route tourne en cet endroit vers une montagne haute et escarpée que nous gravimes vers midi avant d'entrer dans la ville d'Afoura. Le gouverneur nous fit le meilleur accueil : il nous dit qu’il était charmé de nous voir , et l'air de joie et de satisfaction répandu sur son visage confirmait ses paroles. La plus belle huite de la ville, la mieux aérée el la plus commode que nous ayons encore habitée, fut”immédiatement préparée pour nous; et nous en avions à peine pris

po £683 on, que nous recümes de Ja part dù chef une grande quantité d'excellentes provisions.

Le 19 avril, un voyage agréable et commode d'environ trois heures nous conduisit à Ià première ville enceinte de murs que nous eéussions vue; elle se nomme: A{ssinara. Ses murailles sont en terre, et si péu élevées, qu'on les escaladerait sans peine ; un fossé à sec d'à peu près dix-huit pouces de profondeur, et de trois ou quatre pieds de largeur entoure aussi la ville. Dessus est jetée une simple planche qui fait l'office de pont-levis, et qui constitue le seul passage par lequél les habitants sortent dé la place et y rentrent. Assinära avait aussi perdu récemment son chef dans une bataille, et les affaires étaient dirigées par un bon vieillard, qui s'était volontairement chargé de ce soin jusqu'à la désignation d’un nouveau chef; il nous fit la réception la plus cordiale, et nous traita de la façon la plus hospitalière.

Le 2% avril, je fis préparer une litière pour mon fière, qui était trop faible pour monter à Cheval, et nous quittâmes Accodou dans la matinée. Entre huit et neuf heures nous fimes halle à un village élégant et commode nommé Etudy. Le chef nous envoya une volaille et 400 cowries ; mais nous ne nous arrêtâmes que le lemps nécessaire pour prendre quelques rafraichiscements, sans mettre pied à terre, et pour lui offrir nos respects. Nous avancâmes ensuile au milieu de grandes plantations de coton, d'indigo, de maïs, d’'yams, et à travers des campagnes pierreuses, jusqu'à l'heure où nous atteignimes la ville de Chouchou. Nous fàmes presque immédiatement conduits en présence du chef, et de là dans une hutte en ruine. Le précédent propriélaire de cette demeure avait encouru le déplaisir et la haine de son chef, à cause de ses immenses richesses, et plutôt que de payer une amende considérable, il avait pris la fuite el s'étaif joint aux ennemis de ce dernier.

Je remarquai ici que ; depuis notre départ de Jenna, nous avions rencontré un nombre considérable de personnes qui avaient perdu un œil : elles n’assignaient d'autres causes à ce malheur que la chaleur et l'éclat des rayons dü soleil.

Le 95 avril, après une nuit pluvieuse, nous nous mîmes en selle pour continuer notre route. C'était une de ces matinées qui font fumer l'encens , car la variété des parfums délicieux qui s'exhalaïent des arbres et des buissons en fleurs, après la pluie, produisait une sensation si enivrante qu'on avait peine à en supporter le charme. Le paysage qui se déploya sous nos yeux durant celte journée élait plus pittoresque et plus beau qu'aucun de ceux que nous avions encore vus. La roule suivait les contours d'une vallée magnifique et fertile , bornée de toutes parts par des montagnes de granit d’une forme bizarre et grotesque, aux somets couverts d'arbrés rabougris, et anx anfractuosités occupées par des groupes de huttes dont les habitants sont venus chercher en ce lieu un asile contre les déprédations des hommes de guerre qui infestent la plaine. Une multitude d'oiseaux rares habitent cette vallée. Plusieurs d'entfe eux ont un ramage éclatant, riche et mélodicux, tandis que ce'ui des autres est rude ct discordant; mais en général leur plumage est va: 1ié, brillant et magnifique : la modeste perdrix S'y montre eu compagnie de Ja superbe grue des îles Baz Jéares, avec sa crête royale; le colibri délicat saute de branche en branche au milieu d'oiseaux inconnus. Quelques-uns de ceux-ci sont d'un noir à reflet vert; plusieurs ont les ailes rouges et le corps pourpre, d'autres sont bigarrés d'or et d'écarlate.

Après avoir traversé la longue et ravissante vallée dont je viens de parler, nous ne voyageämes pas long: temps sans rencontrer un grand village nommé Z'4dibu : nous y fimes une courte halte, et aprèx avoir marché encore deux heures sur un terrain uni, bordé de hautes montagnes, nous arrivâmes dans la ville de Guwendidekki, où nous passâmes la nuit. )

Nous en repartimes le lendemain 26 avril, Avant de

gravir une montagne dé granit à pic, nous nous arrêtâmes pour faire rafraîchir nos chevaux, sous les branches d'un arbre immense, près d'une ville appelée Eco. Lorsque nous cûmés atteint le sommet de la montagne, nous jouimes d'un magnifique coup d'œil; le regard embrassait un horizon immense borné par des pics et des collines d’une formé extraordinaire. L'une offre une ressemblance frappante avec la montagne de la Table au cap de Bonne-Espérance, et une autre n’a pas moins d'analogie avec celle de la tèle et Ja croupe du Lion , dans le même lieu. Nous nous dirigions vers le nord-est, et les deux montagnes dont je parle étaient à l’ouest, par rapport à nous.

Après êlre redescendus dans la plaine, nous poursuivimes notre roule à travers une campagne fertile, arrosée de sources ét de ruisseaux, et nous entrâmes après midi à Dufo, ville très considérable et très populeuse. Les habitants sont riches et industrieux. Ils possèdent, comme animaux domestiques, une grande quantité de moutons, de-chèvres, de pigeons et de volailles; ils ont aussi des chevaux et des bœufs. Le chef nous fit longtemps attendre; mais dès qu'il fut arrivé, il nous invita à le suivre dans un enclos élégant, dont il nous pria d'occuper la maison. Aussitôt qu’il nous eut quiliés on nous apporta de sa part une grande quantité dé yam , une corbeille de bananes mûres, une calebasse d'œufs que nous reconnûmes bientôt ne rien valoir, quoiqu'on y eût mêlé du sable pour les faire paraître plus pesants. Nous recûmes la visite de quatre marchands de Burgou , qui nous apprirent qu'ils avaient traversé le Nil à Inguazhilligée, il n'y avait pas plus de quarante jours: et que, malgré les pluies qui avaient déjà commencé, les eaux du fleuve n'avaient point subi d'augmentation considérable.

Le lendemain , de grand matin, nous quittâämes la ville de Dufo. Le pays nous parut moins beau et moins pittoresque que celui que nous avions traversé la veille, cependant il présente encore un coup d'œil digne d’intérêt. À environ huit milles de Dufo, nous trouvâmes un long village nommé Æ/ekba, où nous fimes une courte halte. À partir de cét endroit, la route devint excellente et aussi unie que l’allée d'ün pare anglais : elle continua toujours ainsi jusqu'au moment où nous apérçcümes une grande ville enceinte dé murs appelée Chaadou, dans laquelle nous entrâmes sur le midi. En dehors de cette ville est un petit village felatah, dont les huttes sontConstruites circulairement en forme de couzie. Les habitants se livrent exclusivement à l'éducation du bétail, occupation pour laquelle ils ont un goût passionné ; leurs mœurs sont simples, et leur extérieur ainsi qué leurs habits d’uné pyopreté remarquable.

Nous passämes à Chaadou la journée du 28 avril, afin de donner à nos porteurs le témps de nous rejoindre, les difficultés et l'inégalité de la route entre Dufo et Cleba les ayant nécessairement retardés. Nous reçümes la visité d'un eunuqüé de Kalunga, que Je roi de cette ville avait envoyé pour recevoir le tribut accoulumé dés gouverneurs résidant dans les grandes villes situées sur la route de Katunga à Jenna. Cet homme élait traité avéc beaucoüp de respeét par le gouverneur de Chaadou, et ses sujets se prostérnaient devant lui avant de Jui adresser la parole.

Comme nous mänquions d'argent, ñous envoyâmes vendre des aiguilles au marché. C’est l'usagé dans le Yarriba qué l'acheteur , après être convenu de payer une cerfaine somme pour un objet quelconque, rétracte sa parole et affirme n'avoir promis de payer qu'environ la moitié du prix demandé. Il en résulla de violentes altercations entre nos gens et les naturels, mais c'est une coutume consacrée à laquelle il fallut se soumettre.

Les habitants de la ville possèdent une immensé quantité de moutons, de chèvres, de cochons et dé volailles, mais les Felatahs seuls ont des bœufs : je ne pense pas qu'un naturel soit propriétaire d'un seul animal de celte espèce. Ainsi que dans beaucoup d'autres

villes, le marché ne commence qu'après que la chaleur du jour est passée, et les acheteurs ne s'y rendent guère avant huit heures du soir.

Le 29 avril, nous nous remîmes en route, et traversâmes une Con rée montagneuse entrecoupée de courants d'eau excellente. À midi nous entrâmes dans un village pelit, mais agréable et pittoresque, orné d'arbres épais et majestueux : nous n'y restâmes que peu d’instants, et nous étant remis en route, nous arrivâmes dans la soirée à une ville considérable et en- (ourée de murs, dans laquelle nous passâmes la nuit : en beaucoup d'endroits la muraille. s'il est permis de lui donner ce nom, ne s'élève pas à plus de quatorze pouces au-dessus du sol, et le fossé a des dimensions analogues. L'enelos où l'on nous conduisit presque aussitôt après notre arrivée était situé au centre de deux ou trois autres, et les passages qui y conduisaient formaient tant de détoursqu'un étranger, après ÿ avoir été introduit, aurait été fort embarrassé de trouver la roule pour en Sortir sans guide. Au milieu de notre cour s'élevait un arbre autour duquel étaient plusieurs pieux plantés en terre; cet arbre était un arbre fétiche; ces pieux élaient pareillement des fétiches : aussi nous enjoignit-on expressément de n'y point attacher nos chevaux. Des calebasses, toute espèce de productions de la terre, des plumes, des coquilles d'œufs, des os d'animal, et en général toute sorte d'objets inanimés ont été convertis en fétiches par l'imbécile cré: dulité des naturels; et à l'instar du fer-à-cheval, que l'on voit toujours cloué sur la porte des paysans les plus superslitieux de l'Angleterre, ces fétichessont regardés comme des préservatifs contre les revenants et les mauvais esprits. C'est un sacrilége que d'y porter la main, et il serait dangereux d'en rire.

Le-30 avril, nous franchimes deux ou trois petits ruisseaux d'une eau fraiche et délicieuse, ainsi que nous l'avions fait la veille, et nous traversâmes un village insignifiant, dont le chef nous envoya une calebasse contenant du blé écrasé dans de l'eau pour nous servir de boisson. Nous arrivâmes à midi au picd d'un pic fort élevé , et nous aperçûmes sur son sommel une ville que nous reconnûmes pour celle vers laquelle on nous avaitdirigés. Nous mîmes pied à terre, el, après avoir monté péniblement pendant trois quarts d'heure, nous alteignimes enfin au sommet : des pierres et des blocs de granit interceptaient le sentier, de sorte qu'il était difficile de chasser nos chevaux devant nous; ils tombèrent fréquemment, mais sans se faire beaucoup de mal.

Chekki est le nom de cette ville; notre arrivée n'élait point annoncée, el par conséquent le gouverneur n'élait point préparé à nous recevoir, Nous nous assimes sous tin arbre, où nous eûmes le Lemps de nous eunuyer d'attendre; enfin survint un homme qui nous conduisit à la demeure du gouverneur située à peu de distance de notre arbre. Il nous regut avec embarras, sans grossièrelé, quoique avec'peu de démonstrations d'empressement: il nous fil servir de l'eau, et envoya ensuite à notre demeure une grande calebasse de forah, sucré avec du miel, dont le goût diffère peu de celui du gruau épais qu'on appelle en Ecosse bwrqou. Ce mels est fait avec une espèce de grain nommé /orah : il est agréable au goût, et d'un usage général chez les naturels de ces contrées. Une grande quantité de bañanes envoyées par le chef suivit le forab, mais quelque chose de plus substantiel que ces deux espèces de provisions nous avait été promis.

C'est un usage général dans celte ville; ainsi que dans loules celles que nous avions traversées, de laisser les enfants nus jusqu'à l'âge de sept ans, quelquefois avee un collier de cowries autour des réins, et des bracelels grossiers, soil en cuivre, soit en étain, autour du poignet. Les personnes plus âgées s’habillent avec propreté : les hommes portent un bonnet, une tunique, des pantalons ordinairement bleus; les femmes ont une pièce de colonnade flottante, rejetée par-dessus l'épaule gauche, et tombant en draperie au-des-

sous du genou ; le bras et le pied droits seulssont nus. En général, les deux sexes sont beaucoup plus graves et beaucoup plus sérieux que les habitants de la côte, et on n'entend point chez eux ce rire bruyant qui annonce un esprit vide.

Le 1er maï, nous partimes de Chekki, et après quatre heures d’une marche agréable, nous arrivâmes à Cousou, ville considérable et importante. Dans les environs est un hameau felatah, dont les habitants tirent exclusivement leur subsistance de l'éducation des troupeaux : ils sont estimés des Yarribéens, qui vivent avec eux sans soupçon et Sans défiance.

Nous rencontrâmes à Cousou une caravane où gafflie de marchands de Kano, qui s'étaient fort éloignés du chemin de Gonja : leurs marchandises consistaient principalement en dents d'éléphant, en sel, gomme, et en étoffes du pays.

Les palmiers devénaient moins nombreux à mesure que nous avancions dans Fintéreur du pays, et par conséquent l'huile qu'ils fournissent devenait fort rare: mais Ja nature toujours bienfaisante le remplace par le mi-cadania où arbre à beurre, qui fournit en grande abondance une sorte de moe le végétale, agréable au goût et fort estimée par les naturels : on s'en sert pour s'éclairer et pour d'autres usages domestiques. Cet arbre précieux ressemble assez en apparence à notre chêne : la noix qu'il produit est enfermée dans une Substance charnue et savoureuse; l'amande de cette noix est à peu près de la grosseur de notre châtaigne ; on la fait séchér au soleil, après quoi on la râpe très fin, et on la fait bouillir dans Feau. Les parties hnileusés qu'elle renferme montent à la superficie, et quand l'eau est refroidie, on les enlève avec un écumoir; on en fait ensuite des barils, et on s'en sert sans autre préparation.

Le 3 mai, nous quittâmes Cousou. Le sentier quinous

- avait été indiqué par le bon gouverneur est situé À l’est

de Ja ville. Après avoir voyagé deux heures à cheval, il nous conduisit à Acboro; celle ville en elle-même est très petile, mais ses murailles en ruines, qui entourent une étendue considérable de terrain, peuvent faire croire qu’elle a été jadis plus importante. Daus l'enceinte de ses murailles s'élèvent trois montagnes de granit, deux du même côté de la ville, la troisième da côté opposé. Leurs bases sont tout entières en pierres solides, mais leur sommet se compose de blocs détachés, entre les interstices desquels croissent des arbres et des broussailles. Indépendamment de ces montagnes, on voit en différents lieux d'énormes masses de granit entassées les unes sur les autres. En somme, Acboro est un des lieux les plus sauvages et Les plus imposants que l'imagination puisse se représenter; les demeures des habitants affaiblissent seules l'impression à la fois agréable et pilltoresque que produit l'aspect de cette ville,

Le lendemain, 4 mai, nous étions sur pied de grand matin; et; après avoir dit adieu au gouverneur d'Acboro, nous quillâmes la ville au lever du soleil : au bout d'une heure trois quarts nous entrâmes dans un village délicieux et ouvert nommé Lazipa. 1l existe à côté un groupe de hulles felatahs, auprès desquelles paissaient de magnifiques troupeaux : nous nous arrètâmes un instant pour les admirer; quelques bœufs étaient blancs comme la neige, d'autres étaient tachetés comme la peau du léopard, d'autres enfin étaient marqués de taches rouges el noires sur un fond blanc, Une jeune fille felatah nous présenta un bol de lait nouvellement tiré, qui nous procura un agréable rafraîchissement. Après l'avoir bu, nous dimes adieu pour toujours aux Felatahs et à leurs demeures. -

Le lendemain nous atteignimes Bohou, ville siluée au nord-est d’Acboro, sur le penchant d'une colline riante et fertile, au pied de laquelle coule un ruisseau d'eau blanche comme du lait; l'immense enceinte de sa triple muraille n'a guère moins de trente milles de circonférence; mais indépendamment des huttes et des jardins, elle renferme plusieurs centaines d'acres du

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