‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 16 sur 179 · VOYAGE AU PÔLE SUD ET DANS L'OCÉANIE · texte numérisé non relu

VOYAGE AU PÔLE SUD ET DANS L'OCÉANIE

Le 7 septembre 1837, les corvettes /’4strolabe et la Zélée quittèrent la rade de Toulon, ayant pour commandants, la première, le capitaine de vaisseau Dumont d'Urville, créé depuis contre-amiral, chef de l'expédition, et la seconde, M. Jaquinot, alors capitaine de corvette, aujourd'hui capitaine de vaisseau, et sous la direction duquel a été continuée l'impression de ce voyage après le décès de l'amiral.

Trois mois après, ces corvettes altaquaient le détroit de Magellan, pour le parcourir dans les deux tiers de son étendue, et relever tous les accidents de ce développement de plus de 100 lieues de côtes. Vingt-sept jours suffirent à ce travail, pendant lequel on fit plusieurs relâches, et l'on communiqua avec les Patagons. Dans une de ces relâches, le commandant de l'expédition trouva suspendu à un arbre de la plage un petit baril avec un poteau portant l'inscription Post-office. 11 prit connaissance des papiers que renfermait ce baril, et vit que la première idée de ce bureau de poste en plein vent, due à un capitaine américain, remontait à 4833. Ce n'avait élé d'abord qu'une bouteille: deux ans plus tard un autre navigateur y avait ajouté un poteau avec l'inscription, et, en 1837, un capitaine anglais substituait le baril à la bouteille. D'Urville créa un vrai bureau de poste au sommet de la presqu'île Santa-Anna. Une inscription qu'il fit mettre en très gros caractères portant ces mots : «Boite aux lettres, » pourra sans doute attirer plus d'une fois l'attention des navigaleurs qui ne voudraient pas mouiller au Port-Famine. {1 suspeudit à un poteau une véritable

boîte aux lettres bien conditionnée et doublée en zine intérieurement. Du reste, il paraît, d'après une note du voyage, qu'on ne peut mouiller au Port-Famine sans apercevoir le poteau en question, dressé sur la colline en face du mouillage. Mais, indépendamment de cette boîte, le baril fut rétabli à sa place. Les officiers de l'expédition laissèrent des leltres dans ce bureau en plein air, avec l'espoir, qui s'est réalisé, quelles pourraient parvenir de cette manière en Europe, à leurs familles, lorsqu'ils allaient s'aventurer dans le périlleux labyrinthe des glaces antarctiques.

En examinant avec soinPort-Famine et ses alentours, Dumont d’Urville se convainquit de l'excellent choix qu'avait fait primitivement le navigateur espagnol Sarmiento pour établir sa colonie. Dans tout le détroit, ajoute le commandant, nul autre point n'aurait offert les mêmes avantages, soit pour la bonlé et la sûreté du mouillage, soit pour les ressources de tout genre que l’on y peut trouver. Nulle part le sol ne paraît susceptible d'y être cultivé avec le même succès. Dumont d'Urville quitta ce lieu avec la persuasion qu'il serait de nouveau occupé pour ne plus être abandonné, et qu'alors le détroit de Magellan serait plus fréquenté, à cause de la navigation facile et douge qu'il offre, pendant que la traversée des mers du cap Horn est toujours pénible et souvent dangereuse.

Avant le capitaine Cook, nul navigateur n'avait quitté les côtes d'Europe avec le dessein de pénétrer dans les régions antarcliques. On tenait pour constant que des glaces immenses, continues, infranchissables, signalaient au loin les approches du pôle austral, et en défendaient l'accès aux hommes. Sauf quelques tentatives isolées, comme celle d’un vaisseau de Simon de Cordes, qui fut entraîné jusqu'au 640 lat. S., on avait renoncé à diriger des navigations de ce côté, lorsqu'en 1769 et 1770 le capitaine Kerguelen découvrit par 500 lat. S. et 700 long. O. un groupe d'îles qui recut son nom. Ce fut vers cette époque, où le célèbre Cook avait déjà fait ses belles découvertes, que le gouvernement britannique le chargea d'une mission vers les plages australes. Cette mission fut remplie avec une constance et une intrépidité jusqu'alors sans égales. Cook parcourut une étendue de plus de cent degrés en longitude au-delà du parallèle de 609 de lat. S., et parvint deux fois à une latitude fort élevée, c'est-àdire en 1773 à 670 10° par le méridien de 380 E., et en 1774 à 710 A5’ par le méridien de 4090 ©. Les terres de Sandwich furent l'unique découverte opérée dans cette longue et pénible exploration, qu'aucun navigateur n’osa depuis renouveler jusqu'en 4819, année où la Russie expédia le capitaine Bellinghausen pour exécuter une campagne de découvertes dans l'océan Pacifique et aux mers australes.

Le 22 décembre, au sud de la Nouvelle-Géorgie, le commandant russe découvrit une pelite île volcanique par 520 45° lat. S., et la nomma Traversey. Il atteignit le parallèle de 69 30’, où les glaces compactes durent le faire rebrousser vers le nord. En 1820, la tentative qu'il renouvela ne le porta que jusqu'à la latitude de 700 S., à 2 ou 30 à l’est du point où Cook avait luimême franchi celle de 710. En poursuivant sa route à l'est, Bellinghausen découvrit par 690 30° deux îles qui furent nommées Alexandre Ier et Paul Ier, mais qu'il n'approcha point et qui se rattachent vraisemblablement aux terres de Graham, un peu plus tard découvertes par Biscoe. Le navigateur russe revintà Cronstadt en 1821.

Le 19 février 1819, le capitaine anglais Smith avait eu connaissance du groupe de New-South-Shetland, que Bransfield allait également reconnaître. Un autre capitaine anglais, Powell, découvrait en 1821, par 610 40°, les New-South-Orkney. Forster marquait en 1828 par 630 26 lat S., 660 26 long. O., le cap Possession avec la terre de Clarence plus au sud. En 1838, Biscoe trouvait, par 640 45 lat. S., 680 41° long. O., sa terre de Graham, et, par 650 57° lat. S., 450 long. E., la terre d'Enderby. En février 1832, par 670 lat. S., 740 18°

long. O., il reconnaissait une île très élevée, qu'il nomma île Adélaïde. D'un autre côté, Weddell, en 1823, avait, ce qui est encore douteux, atteint le parallèle de 740 15°S. par 360 40’ long. O.

Tel était, dans les régions australes, l'état des découvertes géographiques, lorsqu'en janvier 1838 /°4strolabe et la Zélee s'élancèrent vers le sud. Elles trou vèrent par 650 une infranchissable banquise, c’est-àdire un vaste banc, une immense plaine de glace compacte et immobile. Ce merveilleux spectacle frappa les yeux de nos marins, et voici dans quels termes en parle Dumont d'Urville :

« Sévère et grandiose au-delà de toute expression, tout en élevant l'imagination, il remplit le cœur d'un sentiment d'épouvante involontaire. Nulle part l'homme n'éprouve plus vivement la conviction de son impuissance. C’est un monde nouveau dont l'image se déploie à ses regards; mais un monde inerte, lugubre et silencieux, où tout le menace de l'anéantissement de ses facultés. Là, s’il avait le malheur de rester abandonné à lui-même, nulle ressource, nulle consolation, nulle étincelle d'espérance, ne pourraient adoucir ses derniers moments, et il devrait s'appliquer la fameuse inscription de la porte de l'Enfer de Dante: « Lasciate ogni speranza, voi ch? entrate; laissez toute espérance, vous qui pénétrez dans ces lieux. »

Les bords de la banquise, remarque d'Urville, sont ordinairement bien dessinés, et taillés à pic comme une muraille; mais quelquefoisils sont brisés, morcelés, et forment de petits canaux peu profonds ou de petites criques dans lesquelles des embarcations pourraient naviguer, mais non les corveltes. Alors les glaces voisines, agitées et travaillées par les lames, sont dans un mouvement perpétuel, qui, à la longue, amène leur destruction. La teinte habituelle de ces glaces est grisâtre, par l'effet d'une brume presque permanente, Mais s’il arrive que cette brume disparaisse et que les rayons du soleil puissent éclairer la scène, alors il en résulte des effets de mirage vraiment merveilleux. On dirait une grande cité se montrant au milieu des frimas, avec ses maisons, ses palais, ses fortificalions et ses clochers. Quelquefuis même on croirait avoir sous les yeux un joli village avec ses châteaux, ses arbres et ses riants bocages, saupoudrés d'une neige légère. Le silence le plus profond règne au milieu de ces plaines glacées, et la vie n’y est plus représentée que par quelques pétrels voltigeant sans bruit, ou par des baleines dont le souffle sourd et lugubre vient seul rompre, par intervalles, cette désolante monotonie.

Après avoir été emprisonnées pendant plus d’un mois au milieu de ces solitudes glacées, les deux corveltes parviennent à se frayer une issue et à regagner la mer libre. Elles vont ensuite explorer d'autres banquises, et, durant cette nouvelle exploration, elles découvrent par 630 17° lat. S., 619 18’ long. O., dans les parages voisins ou peu éloignés des îles New-South- Orkney, une grande terre haute que d'Urville nomma Terre Louis-Philippe, afin de consacrer le nom du roi qui avait eu la première idée des recherches vers le pôle austral. Pour fortifier l'opinion qu'une chaîne de glaces peut en hiver lier la Terre Louis-Philippe aux îles New-South-Orkney el aux terres Sandwich, d'Urville ajoute que, selon lui, la glace ne saurait se former en pleine mer; mais que les masses de glaces libres, qu'une cause quelconque a pu détacher des terres pour les laisser flotter au gré des vents et des courants, facilitent singulièrement la formation des champs de glace : « d’abord, ajoute le célèbre marin, en contribuant à diminuer les agitalions de la surface, et surtout en donnant un point d'appui aux glaces qui viennent à se former entre leurs flancs, ei finissent par s'étendre au point d'aller s'unir aux glaces dont une autre montagne a été le noyau; de manière que cet ensemble de pelits systèmes glacés peut former une vaste plaine solide, susceptible de lier entre elles des terres fort éloignées les unes des autres. »

Après la découverte de la Terre Louis-Philippe, £'4s-

trolabe et la Zélée traversent les îles New-South- Shetland, et viennent déposer leurs malades à la baie de Talcahuano, sur les côtes du Ckili, où elles arrivent en avril 1838. Elles y font un séjour d'environ deux mois, puis elles reprennent la mer, et se dirigent aux les Manga-Réva ou Gambier. On atteignit ces îles au commencement d'août 1838. On y rencontra des missionnaires français et une population inoffensive. Ces îles, découvertes en 1797 par le capitaine Wilson, qui leur donna le nom de Gambier, amiral anglais, n'avaient plus été visitées depuis lors jusqu’en 18%6, année où le capitaine Beechey y mouilla. En 1834, deux missionnaires catholiques de la maison de Picpus, à Paris, y abordèrent sur un navire anglais, et entreprirent la conversion des naturels au christianisme, tâche dans laquelle ils ont en partie réussi.

Le groupe de Manga-Réva ou Gambier se compose d'une réunion de pelites îles hautes, entourées par un immense brisant d'environ 40 milles de cireuit, dont le sol est assez élevé pour former une bande verdoyante dans la moitié de son étendue, depuis le N -O. jusqu'au S.-E., en passant par le nord. Cette bande de récifs laisse en divers endroits des solutions de continuité, ou du moins des espaces où les coraux ne sont pas assez près de la surface des eaux pour en interdire l'entrée à de grands navires. Les deux principales sont celles du $.-E. et du S.-0. Parmi les îles hautes, les seules qui soient habitées et même habitables, sont Manga-Réva, Taravai, Aka-Marou et Av-Kena. La principale est Manga-Réva, qui n'a guère que 4 milles de longueur sur 1 mille de largeur moyenne. Dans sa partie méridionale seulement, où s'élève le mont Duff, sa largeur atteint 2 milles et demi, ce qui donne à l'île entière la forme de la coquille appelée buître-marteau. La surface est médiocrement brisée, et les pâturages y dominent. On y trouve assez abondamment de l'eau pour les habitants; mais cetle eau est difficile à faire pour des navires en relâche.

Dans leur état primitif, ces îles ne nourrissaient aucun autre quadrupède que le rat. Les naturels l'affectionnaient, et il devint très nuisible ; mais les missionnaires en détruisirent en grande partie la race en amenant avec eux des chats, qui, à leur tour, 3e sont multipliés au point de devenir incommodes, Les missionnaires ont aussi introduit les chèvres et les volailles.

Les deux corvettes quittèrent, le 45 août 1838, Manga-Réva, pour voguer vers l'archipel des Marquises ou de Nouka-HivaouNoukahiva,;aujourd’hui possession française, qu’elles atteignirent le 20, après l’avoirapercu dès le 16. La vue des bâtiments fitarriver à la nage autour d'eux une multitude de jeunes filles qui venaient offrir leurs faveurs. Elles pouvaient avoir de douze à dix-huit ans ; il y en avait de plus jeunes. Elles étaient dans l’état de nature, sans autre vêtement que le ceinturon étroit qui leur entoure les reins. En un moment, elles eurent envahi les corvettes ; mais des filets tendus par l'ordre exprès du commandant les empêchèrent d'avancer, et ce ne fut qu'à la nuit qu’elles furent admises dans les navires.

Les Noukahiviennes, dit la relation, sont généralement plus blanches que dans les autres archipels de l'Océanie. Avec des pieds et des mains bien tournés, une gorge bien placée , des yeux vifs el expressils, plusieurs passeraient pour jolies en Europe. Les hommes sont mieux encore que les femmes ; plusieurs d'entre eux annoncent la vigueur, la force et mème l'intelligence. Malheureusement, leur contact avec les Européens leur a fait perdre le peu de qualités qu'ils avaient, et leur a laissé en échange les vices de leurs hôtes. A la suite de la civilisation , les maladies ont aussi étendu rapidement leurs ravages au milieu de ces peuplades, qui occupent un degré élevé dans l'échelle des nations polynésiennes. Cette belle race de sauvages est grande, svelle, bien proportionnée ; elle a le nez droit, les lèvres médiocrement grosses, les dents fort blanches, le visage ovale; la tête est nue,

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