‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 160 sur 179 · LIN TI LEE A É · texte numérisé non relu

LIN TI LEE A É

Des esclaves nous apportèrent du riz et de la farine,

enclos pouvant renfermer au moins cent habitants, tandis que celui d'à côté en renferme peut-être à peine six ou sept, .on voit combien il est difficile de fixer son opinion à cet égard. En général, la description d’une ville dans l'Yarriba peut s'appliquer à toutes les autres: l’une peut l'emporter sous le rapport de la propreté et de la régularité, l’autre mériter la préférence par la richesse de son sol ou la beauté de ses environs el être ornée de beaux arbres au feuillage touffu, mais partout la forme des maisons et des places est invariablement la même; des murs de terre, irréguliers et grossière ment construits, de misérables toits en chaume, des planchers recrépis en fiente de vache, composent les habitations de presque tous les naturels de l'Yarriba.

Le 9 mai, nous traversâmes une grande ville fermée nommée Æsalay, à environ sept milles de Shea. Mais ses murailles sont détruites, les maisons des habitants tombent en ruine et sont presque entièrement désertes. Cette ville, qui contenait il n'y a pas longtemps une population nombreuse, a été réduite à cet état de misère et de désolation par la protection que son gouvernement accorda à un brigand farneux qui, par ses attaques multipliées contre les voyageurs inoffensifs, et les mauvais traitements qu'il leur faisait subir, finit par attirer l'attention du roi de Katunga.

Après avoir quitté Esalay, nous traversâmes un marais considérable et trois rivières qui coupent la route;

le coassement d'une multitude de grenouilles qu'elles renferment, joint au bruit de notre tambour, excitèrent si vivement nos porteurs, qu'ils se mirent à courir deux fois plus vite qu'ils n'avaient fait jusque-là. Nous ne tardâmes pas à arriver dans un village ouvert, appelé Okisabbà, où nous fimes halte deux ou trois heures, afin de donner à quelques-uns de nos gens qui étaient restés en arrière le temps de nous rejoindre. Nous nous remimes ensuite en route et nous ne nous arrêtâmes qu'à Atoupa, que feu le capitaine Clapperton avait traversé lors de la précédente expédition. Pendant notre marche nous avions remarqué une chaine de montagnes se dirigeant du nord-nord-est au sudsud-ouést et nous avions passé au milieu de lieux sauvages, plantés d'arbres rabougris, entremèlés çà et à de quelques champs labourés. Mais en général le pays est loin d'être aussi cultivé qu'on pourrait s’y attendre auprès de la capitale de l'Yarriba. Atoupa est à environ vingt milles nord-est de Shea, où nous avions passé la nuit précédente. .

Le 9 mai, en sortant d'Atoupa, nous traversâmes une rivière qui coule au pied de cette ville. Le pays au milieu duquel est tracée la route, nous frappa par sa beauté extraordinaire ; il est cultivé en partie, les bois et les eaux y abondent, et à en juger par le nombre des villages répandus à sa surface, il doit être très peuplé.

Le 10 mai, un village en ruines et une petite ville appelée Nama, dans laquelle nous fimes une courte halte, furent les seuls lieux habités que nous traversâmes avant d'arriver dans la ville de Leoguadda, qui est entourée d'une double enceinte de murailles.

Leoguadda est entourée de lous côtés de montagnes sauvages formées de blocs de granit enlassés les uns sur les autres : ces montagnes, jointes à une grande quantité de beaux arbres toujours verts qui croissent dans l'enceinte des murailles, impriment à l'aspect de la ville le caractère le plus agréable et jé plus pitto= 1esque. Dans les environs, d'immenses champs sont cultivés en blé, en racines d'yam, etc. Les habitants élèvent une grande abondance de volailles, de €hèvres et de moutons; précédemment on voyait aussi dans les prairies des troupeaux de vaches, mais ils appartenaient aux Felatahs, qui, à ce qu’on nous dit, avaient quitté Leoguadda quelque temps auparavant pour aller re= joindre leurs compatriotes à Aloric.

Nous partimes de Leoguadda le 11 mai au matin, ef, vers le milieu de l'après-midi, nous arrivâämes dans une ville fermée et assez considérable nommée Zetcho. C'est un lieu important à cause de l'immense marché qui s’y tient.

Le 13 mai au matin, nous nous mimes en Foùte pour Katunga. Après deux heures d'une marche rapide, nous découvrîmes la ville Eetcholee, à côté de laquelle s'élève un grand nombre d'arbres; nous fimes üne courte balle sous leur ombrage pour prendre un peu de farine et d'eau, ce qui constitue notre nourriture ordinaire pendant la route; nous nous remimes ensuite en chemin, et six heures après avoir quitté Eetchio nous distinguâmes de dessus une pelite éminence des montagnes noires et pelées, à la base desquelles est située Ja capitale de l'Yarriba. Environ une heure après nous passions sous les portes de celle importante cité. Suivant la coutume, nous nous arrêlâämes sous un arbre voisin des murs de la ville, jusqu'à ce que le roi et ses eunuques eussent été informés de notre artivée. Celle

formalité ayant été remplie, nous nous réndimes, après .

une longue attente, à cheval à la demeure d'Ebo, le principal eunuque, qui, le roi excepté, est le person nage le plus considérable de l'Etat : nous trouvâmes dans ce haut fonclionnaire un grand homme, gros et gras, à la peau huileuse, qui s'éventait lui-même sous le vérandah de sa maison. D’autres eunuques, dont l'extérieur ressemblait au sien, élaient assis par lérre à ses côtés, et se joignirent à lui pour nous féliciter de notre arrivée à Katunga. La conversation n’offrit rien d'assez intéressant pour mériter d’être rapportée : elle dura fort longtemps, et nous nous rendimes ensuite tous ensemble à la demeure du roi, siluée à environ un demi-mille de celle d'Ebo.

Katunga. Marché de Katunga. Coutume relative aux présents. Progrès des Felatahs. Visite d'adieu au roi.

Le roi avait été prévenu de notre arrivée: cependant nons affendîmes fort longtemps qu'il se fût revêtu de ses habits d'étiquétté. Panñs cet intervalle, pour nous divertir et nous faire passer Ie temps, le tambour en chef et ses assistants, animés des intentions les plus bienveillantes, commencèrent un concert de la plus ravissante harmonie : les longs tambours, les timbales, les cornets à houquin, retentirent sans interrwption jusqu'au moment où le roi Mansolahi parut; le silence s'établit aussitôt, et on nous invita à nous approcher pour présenter nos respecls à Sa Majesté. Le bonnet de Mansolah ressemblait, à quelques égards, à la mitre d'un évêque, et était orné d'une profusion de colliers de corail, dont l'un tenait lieu de ruban, car il était attaché sous le menton, afin d'empêcher le bonnet de tomber : sa tunique élail de soie verte, de soie écarlate damassée et de velours vert, cousués ensemble comme des pièces de marqueterie. 11 avait des bas de coton anglais et d'élégantes sandiles en cuir fabriquées dans le

pays. Un grand morceau de belle étoffe d'un bleu clair, qui lui avait été donné par le capitaine Clapperton, lui servait de tapis. Les eunuques et les autres personnes qui assistaient à l'audience se prosternèrent devant leur prince, conformément à la coutume du pays, et se frottèrent la tête de terre à deux reprises différentes, se relirant à quelque distance pour accomplir cette ignoble et dégradante cérémonie, et se traînant ensuite près du roi leur maître pour se rouler encore la tête dans la poussière. Ils saluèrent aussi le sol près duquel il était assis, en le baisant avec ardeur et à plusieurs reprises, et en ÿ appuyant chacune de leurs joues ; et alors seulement le front, la figure, les lèvres et la poitrine souillés d’une poussière rougeâtre dont ils portaient encore l’éempréinte, il leur fut permis de s'asseoir près de leur moñarque et de prendre part à la conversation. Noûs remaärquâmes au nombre des assistanis ün très grand nombre de vieillards chauves, dont les cheveux, où plutôt la toison, avait sans doute été arrachée par des frictions répétées de terre, de. sable, de gravier, de boue ou de loule autre matière qui se trouve sous la main lorsque le prince vient à paraître, La conférence achevée, on nous fit présent d’un chevreau, d'une calebasse et deux .mille cowries, et nous fûmes reconduits à Ja résidence qui avait élé préparée pour notre usagé; Cêtte habitation appartenait à Ebo : elle avait été précédemment occupée par le capitaine Clapperton. Notre enclos était attenant à celui du chef des eunuques, avec lequel il communiquait par une baie sans porte:

Tout nous parut calme et silencieux dans la grande etlriste ville de Katunga. On ne pouvait se défendre d'un sentiment de mélancolie en errant dans ces rues presque déserles, et sur une vaste étendue d'un sol fertile où l'on ñe réñeontre aucune habilation humaine, et dont uné créäture vivante vient rarement animer et vivifier l'imposanté solitude. On a laissé les murs de la ville tomber én rüiñes : ce n’est plus maintenant qu'un moncéau de poussière ct de décombres ; et telle est l'apathie où s'endorment le monarque el ses ministres, qüe lé Féfatah, ambitieux et toujours aux aguets, a pénétré au cœur du pays, s’est rendu maître des deux villes les plus considérables et les plus florissantes, et n’a rencontré que peu ou point d'opposition; que par des progrès ménagés, mais continus, il déflossède sans relâche les indolents naturels, et sape les fondements du trône du Yafriba.

Jl se tient chaque jour un marché dans différentes parties du Katunga; mais deux fois par semaine ce marché est beaucoup plus considérable et plus fréquenté que tous les autres jours. On lui donne le nom de marché de la Reine, et le soir, après avoir été’transporté dans une autre partie de la ville, il prend celui de marché du Roi; nous l'avons visité : les vendeurs y étaient beaucoup plus nombreux que les acheteurs, et les objets exposés en vente ne répondirent point à l'idée que nous nous en étions formée. Nous ÿ remarquâmes trois espèces différentes de blé, des fèves, des pois, des légumes en abondance, du beurre de mi-cadania, des étoffes du pays, de l’indigo, de l'ocre rouge, du sel et différentes espèces de poivre, du labac à priser et à

fumer, des canifs, des rasoirs et des aiguilles grossières ‘

fabriquées dans le pays; il y avait aussi des anneaux d'élain et de plomb, des bracelets en fer, de vieilles coquilles, de vieux ossements et autres objets respectables qui auraient excité l'admiration d'un antiquaire d'Europe. Je passe sous silence le savon indigène, de petits barils de beurre et de fromage, de la vaisselle bleue anglaise, une grande variété de verroleries, tant des fabriques du pays que de celles d'Europe : parmi les premières nous reconnûmes les fameux grains d'Agra, qui, au fort du cap Coast, à Accra et dans d'autres lieux, se vendent au poids de l'or, et qu'on a vainement éssayé d’imiter {ant en Italie qu'en Anglelerre. Kalunga n'a aucunement répondu à notre allente, tant à l'égard de sa prospérité que du nombre de ses habitants. La vaste plaine au milieu de laquelle elle est

Située, quoique extrêmement belle, est également inférieure pour la verdure et la fertilité, ainsi que pour la beauté du coup d'œil, à la campagne délicieuse qui entoure la ville moins célèbre de Bouhou. Son marché est assez bien fourni de provisions, qui cependant y sont extrêmement chères, au point qu'à l'exception d'insectes dégoütants, de reptiles et de vermine, les dernières classes du peuple ne goûtent jamais la chair d'aucun animal.

Départ de Katunga. Ville de Keeshee ou Kiski, Ville felatah d’Acha., Caractère des habitants. Départ de Keeshee. Escorte fournie par le roi de Kiama. Arrivée dans cette ville. :

Après être sortis de Katunga nous primes, pour retourner à Etcho, la route par laquelle nous élions venus. Nous fimes une courte halle à Leoguadda, et nous arrivâmes à Aloupa, où le roi de Kalunga nous avait engagés à passer la nuit.

Le 23 mai, nous quiltâmes Aloupa, el après avoir marché du côté de l'ouest nous entrâmes vers les dix heures dans une petite ville très vivan'e appelée Bumbum. Nous mimes pied à terre, et nous fimes une légère collation avec du blé rôti et de l'eau sur le tronc d'un arbre renversé à lerre. Bumbum est un lieu de passage très fréquenté par les fatakies de marchands qui font le commerce de l'Haussa, du Borgou et autres pays, avec Gonja : aussi une grande étendue de terrain est cultivée dans les environs en froment et en racine d'yam, pour leur fournir des provisions. En quittant cette ville nous détournâmes vers le nord-ouest, el continuâmes à garder cette direction jusqu à notre arrivée dans la grande et importante ville de Keeshees qui est située sur les frontières du royaume, et seuleimént à environ douze milles d'Atoupa. Elle est entourée par la double enceinte d'un bon mur en terre, et c'est une excellente place de sûreté contre les attaques de toute espèce d'ennemis.

Le 26 mai, nous parlimes de Keeshée. À quelque distancé de la ville, nous fûmes bientôt rejoints par une fatakie de Borgou, et nos oreilles furent charmées des sons bruyants et discords de leurs tambours, dont un damné Yarribéen borgne jouait longtemps encore après notre départ. Une troupe de marchands qui voyagent à toujours à sa solde un {ambour qui marche à la tête de la caravane, et qui frappe sans relâche sur son instrument, quelque longue que soit la route, pour exciter les esclaves à presser le pas.

Notre sentier passait à travers une vaste et solitaire forêt qu'on disait infestée de voleurs, et dans laquelle il n'existe pas une seule habitation. Nous arrivâmes enfin au Moussa, petit ruisseau qui sépare le royaume d'Yarriba du Borgou. Après nous être désallérés et baignés, nous le passämes et nous fimes notre entrée dans un petit village situé sur son rivage septentrional où nous fimes halte pour le reste de la journée.

Kiama,. Visite au roi. Figures en bois. Prêtres mahométans. Cérémonies. Parallèle entre les naturels du Borgou ét ceux de l'Yarriba. Les Felatahs,

Fatigués par notre course de la veille, nous reslâmes couchés sur nos nattes un peu plus tard que de coutume. Nous n'étions pas encore levés, lorsque les envoyés du roi et d'autres personnes entrèrent pour nous présenter les salulations du matin. Je répondis aux compliments d'Yarro en lui faisant demander Ja per. mission d'aller le visiter chez lui, pendant que mon frère resterait dans note hulle pour veiller sur nos effets; les naturels n'ayant pas une excellente réputation de probité, nous étions obligés de prendre nos précautions en conséquence,

Le 2 juin était le Bebum-Salah, ou grand jour de prière : entre huit et neuf heures, les fidèles se réunirent tous sur le lieu qui avait été choisi pour la célébration de Ja fête ; ils se formèrent en six files ou ran-

gées, dont les femmes composaient Ja dernière, et s'assirent à terre sur un pareil nombre de sillons qui paraissaient avoir été disposés pour cet usage. À peine le premier mallam eut-il commencé à réciter une prière, que les conversations et les cris de la multitude

cessèrent immédiatement, et chacun parut prêter la.

plus profonde attention, quoique personne ne comprit le sens de ces paroles, altendu qu'elles étaient en arabe, langue qui n’était connue d'aucun des auditeurs. Dans l'après-midi, taus les habitants de la ville et beaucoup de ceux des villages situés aux environs se réunirent pour être témoins de la course de chevaux qui a toujours lieu le jour du Bebum-Salah, et que toutle monde attend avec la plus grande impatience. Avant qu'elle commencât, le roi à cheval, accompagné de ses principaux officiers, fit au pas le tour de la ville, plutôt pour recueillir les hommages et les applaudissements de ses sujels que pour voir par ses propres yeux en quel lieu régnait la misère, ce qui était le motif assigné à celle promenade. Le prince nous avait invités indirectement à assister à la course avec nos pistolets pour le saluer sur son passage; et comme nous étions fort curieux de voir celte fêle, nous nous y rendîmes plus tôt qu'il n’était nécessaire, ce qui nous fournit au moins une exceliente occasion d'observer les différents groupes qui affluaient sur le

* théâtre du combat.

Départ de Kiama. Reconnaissance des habitants du pays. Passage de la rivière Oly. Histoire des Felatahs, Messager de Coubly. Ville de Zalee. Arrivée à Boussa. Réception.

Le 23 juin, nous étions à cheval entre six et sept heures du matin ; après avoir fait notre dernière visite au roi,.et lui avoir dit adieu, nous sortîimes de la vilie par la porte du nord, et nous marchâmes vers la ville de Kakafungi, suivis d'une troupe d'hommes du peuple qui, sur le passage de mon frère, se moquaient de sa tournure à cheval et riaient aux éclats de la piteuse mine de son coursier efflanqué.

Nous arrivâmes à Kakafungi, où nous fimes halte, un peu après dix heures du matin. Cette ville est éloignée de Kiama d'environ huit à dix milles; mais à en juger par la nature du sentier qui est excessivement étroit et couvert d'une herbe épaisse, il existe peu de communications entre ces deux villes, Kakafungi est située dans un lieu écarté, mais elle est considérable et populeuse. Elle est bâtie dans une plaine. Les habitants sont si propres êt si affables, leurs maisons sont si bien tenues et si confortables, qu'après avoir échangé seulement quelques paroles avec l'un d’entre eux, nous étions prévenus en faveur de toute Ja population. Cette opinion fat loin de s'affaiblir, lorsque nous eûmes été conduits dans une habitalion spacieuse et commode, et que nous y eûmes reçu les felicitations des principaux citoyens. Ils vinrent en corps suivis de jeunes garçons et de jeunes filles qui nous apportaient en présent deux chevreaux, du lait et une grande quantité de blé pilé : ils passèrent avec nous la plus grande partie de la journée.

Nous quittâmes Kakafungi sur les deux heures de

: l'après-midi, et nous suivimes un sentier qui se diri-

geait vers le nord à travers un pays entièrement désert, et qui, dans certaines parties élait plus rocailleux et plus nu qu'aucun lieu dont j'aie conservé le souvenir, Lés traces de divers animaux sauvages paraissaient fraîchement empreintes sur le sentier, mais nous ne vimes que quelques antilopes.

Nous arrivâmes dans le voisinage de Coubly un peu avant le coucher du soleil, sans avoir essuyé la fatigue extraordinaire à laquelle nous nous étions attendus.

I y ahors de la ville un grand nombre de villages felatahs disséminés çà et là sur un terrain marécageux. Nous avions traversé sur notre route plusieurs petits ruisseaux, et franchi trois où quatre montagnes: Ja dernière était couverte d'une couche peu épaisse d'un

terrain aride, mais les vallées paraissaient fertiles ; les substances végétales en dissolution répandent dans le voisinage de Coubly des émanations fétides ; et l'air, qui est imprégné en différents endroits d'une forte odeur semblable à celle du musc, rend ces exhalaisons singülièrement désagréables.

Coubly est situé sur le versant d'une montagne de forme conique, dont la base est fort large et qu'on aperçoit distinctement du côté du nord à plus de trente milles de distance. Nous la nommâmes du nom de notre propre pays, Mont-Cornouaille. La ville est forlifiée d’une enceinte formée de pieux solidement enfoncés en terre et placés côle à côte. Mais cette précaution défensive n'avait pas empêché les Felatahs, environ quatre ans auparavant, d'attaquer la ville et d'y pénétrer. On nous dit que depuis cette époque, le gouverneur s'élait soumis à payer un tribut annuel au roi Bello. Les habitants récoltent une grande abondance de riz et de blé; cependant nous ne pûmes nous procurer la moindre quantité de cette dernière denrée à aucun prix, par suite de la malice et de la rapacité des Felatahs qui, en sortant de la ville, n'avaient pas seulement emporté tout le blé qui se trouvait dans les greniers, mais qui avaient arraché et détruit tout celui qui poussait dans les champs : les habitants souffraient encore de cet acte de barbarie. On estime à plus d'un mille le nombre des Felatahs qui babitent avec des troupeaux de gros et-de menu bélail dans les plaines de Coubly, Mais ils sont loin de ressembler à ceux de leurs compalrioles qui subsistent de brigandages, et vivent en parfaite intelligence avec leurs voisins.

Le 17 juin, nous nous remîmes en route de bon matin. À neuf heures nous vimes de dessus une éminence la montagne du Pain-de-Sucre, dans les environs de Wowow, à droite de notre sentier. Cette montagne, sijene me trompe, a élé nommée par le capitaine Clapperton Georges IF. Un de nos guides nous montra à notre gauche deux pics que nous pouvions à peine distinguer à cause de l'éloignement, et nous dit que la ville d'Yaourie était située à leurs pieds. Nous marchions depuis Zalée dans la direction du sudest.

Nous arrivâmes quelques instants après dans une belle et vaste plaine où croissaient majestueusement quelques arbres séculaires. Là paissaient de nombreux troupeaux d'antilopes, qui en entendant la détonation de nos armes à feu bondissaient de tous côtés sur le gazon. C’est de ce lieu que nous aperçûmes pour la première fois la ville de Boussa; elle était située à deux ou trois milles directement devant nous, et paraissait formée de divers groupes de huttes épars cà et là; mais quel fut notre étonnement quand, étant arrivés plus près, nous reconnûmes que Boussa était situé sur le continent, et non dans une île sur le Niger, d'après le rapport du capitaine Clapperton. Nous ne pûmes rien découvrir qui fût de nature à juslifier une telle assertion. A dix heures nous fimes notre entrée dans la ville par la porte de l'ouest, et nous déchargeâmes nos armes à feu pour annoncer notre arrivée.

Après quelques heures d'attente nous fûmes introduits près du roi, que nous trouvâmes dans un appartement intérieur de son palais, en tête à tête avec la Midikie , c'est le titre que l'on donne à sa principale épouse ou à la reine. Ils nous félicitèrent de notre arrivée à Boussa avec toutes les apparences de la cordialité.

ussa. Recherche des papiers de Mungo-Park. Départ ‘e Boussa; description de cette ville et ressources du pays. Arrivée à Kagogie. Les voyageurs s'embarquent sur le Niger. Description du fleuve. Arrivée à Yaourie.

Le 18, la fameuse veuve Zuma, dont il est parlé Ans la relation du deuxième voyage de Clapperton en Afrique, vint nous rendre visile, C'était une femme non plus de la première jeunesse, mais encore d'assez

a + ee

bonne mine. Sa peau avait une légère couleur de cuivre. Autrefois renommée pour la magnificence de sa toilette, elle était alors mise avec une aussi grande simplicité que possible, ne portant qu’un déshabillé

d'étoffe du pays. Pour nous expliquer ce changement, : ainsi que le motif qui nous la faisait rencontrer à Boussa, car elle était native de Wowow, elle nous raconla de très bonne humeur ses querelles avec le souverain de cette ville, et la manière dont il lui avait fallu prendre la fuite, afin d'échapper au ressentiment de ce même souverain. Il paraît, en effet, que pour

“fuir elle avait été obligée d’escalader au milieu de la

nuit les murailles de Wowow, et de venir à pied jusqu'à Boussa.

Lorsqu'elle nous eut quittés, nous allâmes porter au roi et à la reine de Boussa les cadeaux qui leur étaient destinés. L'un et l’autre en parurent enchantés; le premier surtout, qui, pour nous prouver son admiration et sa reconnaissance, ne put s'empêcher de dire et de faire mille folies. Une paire de bracelets d'argent, une pipe et une lorgnette fixèrent à tel point son attention, que dans l'excès de sa joie il n’en détourna pas les yeux de toute une demi-heure.

Nous visilâmes ensuite le fleuve si célèbre, appelé Niger où Quorra, qui coulait d'un côté de la ville, et à un mille environ de notre demeure ; mais, en le voyant, nousfümes bien désappointés dans notreattente. Là, en effet, et à celte époque, il était si peu large que nous aurions sans peine lancé une pierre d'un bord à l'autre. De noirs et sourcilleux rochers, qui s'élèvent à pic au milieu du courant, occasionnent d'impétueux tourbillonnements à la surface de l’eau. On nous apprit que le fleuve à quelque distance au-dessus de Boussa était divisé en trois branches par deux petites îles fertiles, mais qu'au-dessous il parvenait dans un canal jusqu'à Funda ; ei de la parlie du rivage que nous avions atteinte, on nous montra l'endroit où Mungo- Park et ses malheureux compagnons avaient péri.

Le sultan de Bornou est regardé comme le plus puissant chef de l'Afrique septentrionale, de même que le roi de Boussa l’est de l'Afrique occidentale. La reine est fille du dernier chef de Wowow et femme du chef actuel.

Dans toutes les villes d'importance que nous avions traversées, c'était du corail qu’on nous avait demandé avec le plus d'instance. Les habitants, de quelque classe qu’ils fussent, semblaient aimer passionnément à en porter, et le préféraient à toute autre espèce d’ornement. À ce qu’il paraîl, c'était aussi la grande mode à Boussa ; car, dès son arrivée, la reine ouvrit tout d'abord la bouche pour s'informer si nous en avions à lui donner, et quand nous lui répondimes que non elle eut l'air fort chagrin. Par manière de compensalion, nous lui présentâmes quelques boutons plaqués que nous avions justement neltoyés depuis peu, et elle les accepta avec transport ; mais comme leur éclat avait excité l'admiration de son époux, une lutte s'engagea entre eux à qui les posséderait. Cette lutte, après de longues alternatives de vicloire et de défaite, se termina par le triomphe du roi, qui d’abord se choisit les plus larges et les plus beaux, puis abandonna le reste à sa compagne. Leurs Majestés ressemblaient à deux grands enfants, comme on le voit; néanmoins elles furent l'une et l'autre charmées de leur part, et nous exprimèrent leurs remerciments avec beaucoup de chaleur.

Après ce petit incident, la conversation prit un tour plus sérieux : le roi nous demanda ce que nous venions faire dans le pays. Connaissant l’extrème jalousie des naturels, et tout ce qui touche le Niger, nous crûmes qu'il ne serait pas d’une bonne politique de dire en celte occasion la vérité; nous répondimes donc à notre visiteur que nous avions simplement pour but de gagnerle Bornou par la voie de l'Yaourie, et en même temps nous lui demandâmes qu’il nous | facilitât les moyens de traverser en sûreté son territoiré. Notre réponse lui parut satisfaisante, et il

nous promittoute l'assistance qui seraiten son pouvoir,

Le lendemain, dès la pointe du jour, il nous envoya dire par un de ses gens qu'il était tailleur, et qu’en conséquence il nous serait fort reconnaissant si nous pouvions lui faire cadeau d’un peu de fil et de quelques aiguilles. Tellement vif que fût notre désir d'apprendre même la plus légère particularité sur le triste destin de Mungo-Park et de ses compagnons, ainsi que de rechercher s’il y avait encore à Boussa des livres et des papiers qui leur eussent appartenu, nous avions jusqu'alors si bien imposé silence à notre curiosité, que dans la crainte de mécontenter le roi, aucune question ne nous élait échappée sur cet intéressant sujet. Comme toutefois nos relations de quelques jours avec Sa Majesté nous avaient permis de reconnaître en elle une personne affable, obligeante et serviable, nous finimes par répudier toule sorte de frayeur, et profitant de la circonstance qui se présentait, nous donnâmes commission à notre domestique Pascoe de Jui porter du fil et des aiguilles, et de l'interroger sur notre infortuné compatriote. Mais le roi se borna à répondre que lorsque Mungo-Park avait péri dans le Niger, il était lui-même fort jeune, et qu'il ne savait pas ce qu'étaient devenus ses différents effets ; que le déplorable événement était arrivé sous le règne du

rédécesseur du dernier roi, lequel n'y avait pas

ongtemps survécu, et que toutes traces de l'homme blanc avaient disparu avec lui. Cette réponse détruisit nos espérances ; car elle nous parut péremptoire, décisive. Mais dans la soirée, cértaine conversation que nous eûmes avec notre hôte qui était tambour du roi, etun des principaux de la contrée, nous fit espérer de nouveau. J] nous certifia qu’un volume au moins provenant du canot de Park existait à $a connaissance, et se trouvait alors entre les mains d'un homme frès pen au service de son maître. Il nous avertit d'aileurs que lorsqu'on adressait au roi une requête quelconque pour la première fois, celui-ci la regardait toujours comme non avenue ; mais que si on prenait la peine de la lui réitérer, il la jugeait alors assez importante pour y donner toutesonattention: telle était la coutume du pays. Le tambour nous engagea donc à persévérer dans nos recherches, car il ne doutait pas qu’elles ne dussent se terminer à notre salisfaction. Sur sa demande, nous le députâmes lui-même sur-le-champ vers son souverain pour qu'il lui répétst tout ce que nous avions déjà fait dire, et l’assurât ien que s’il réussissait à trouver le volume dont on nous parlait, notre monarque l'en récompenserait avec beaucoup de générosité. Le roi chargea son tambour de nous répondre qu'il ne négligerait rien pour nous satisfaire, et que le lendemain de bonne heure il questionnerait l'individu qu'on disait avoir en sa possession le livre de l'homme blanc.

En effet, le jour suivant Sa Majesté vint nous voir, accompagnée d'un indivdu qui tenait un livre sous son bras. C'était un gros in-40 qui avait été, à en croire le propriétaire actuel, repèché dans le Niger après le naufrage de Mungo-Park. En le voyant, bien qu'il fût enveloppé dans une grande pièce de coton, sa taille nous suggéra l'idée que ce pouvait être le journal de l’illustre voyageur. Aussi os cœurs battirent avec une extrême vitesse, tandis que sous nos yeux on le développait lentement et avec une sorte de solennité.. Mais, hélas! quelle ne fut pas notre douleur quand nous ouvrimes le volume , de reconnaître tout simplement un vieil ouvrage de marine du dernier siècle ; la page du titre manquait, mais le contenu se bornait presque à des tables de logarithmes; seulement nous trouvâmes dans les feuillets, parmi d'autres papiers détachés tout-à-fait insignifiants, une invitation à diner qui portait l'adresse de Mungo-Park. Le roi, ainsi que le possesseur du livre, ne furent pas moins morlifiés que nous-mêmes quand nous leur dîmes que le volume qu'ils nous avaient apporté n’était pas celui que nous cherchions, et que par conséquent nous ne leur donnerions pas la récompense promise ;

alors ce dernier recouvrit soigneusement son in-40 qu'il prise à l'égal d’un vieux domestique, et tous deux se retirèrent.

Le 22, dans l'après-midi, Sa Majesté se rendit encore une fois auprès de nous, afin de nous annoncer que, conformément à notre désir, toutserait prêtlelendemain au lever du soleil pour que nous continuassions notre route. Par la même occasion, il nous amena un excellent et beau cheval qu’il nous pria d'accepter, cadeau qui nous fut d'autant plus agréable que toutes nos montures, à l'exception d’une seule, étaient mortes de fatigue. Le monarque aussi nous recommanda instamment de n’accepter jamais , dans la suite de notre voyage, des provisions de bouche, surtout du miel et du lait, d’autres personnes que des gouverneurs des villes que nous aurions à traverser, car il craignait qu'on n'y mêlât du poison. Il ne nous expliqua pas les motifs de ses craintes, mais nous abandonna à nos propres conjectures au sujet de son avis inattendu. Si nous ne nous trompons point, il avail donné semblable avis au capitaine Clapperton.

Le 23, dès la pointe du jour, le roi el la reine vinrent nous faire leurs adieux, et le premier nous répéta sa recommandation de la veille. Nous les remerciâmes l'un et l'autre avec chaleur de tous les égards dont ils nous avaient comblés pendant notre séjour dans leur capitale, car nous n'avons en aucun lieu, ni avant ni depuis, recu meilleur accueil ; et une heure ou deux après qu'ils nous eurent quittés, nous sortimes de la ville, accompagnés de deüx cavaliers qui nous servaient d’escorte et d'un exprès à pied qui était chargé de nous conduire sains et saufs au sullan d’Yaourie,

Mais avant de poursuivre notre route, qu'il nous soit permis d'insérer ici quelques remarques tant sur Boussa que sur la campagne environnante. La ville se compose d'un grand nombre de groupes de huttes qui tous sont à peu de distance les uns des autres. Elle est ceinte d'un côté par le fleuve Quorra ou Niger, et de l’autre par une longue muraille garnie de tours et de fossés qui forme un complet demi-cercle. Quoique ainsi défendue par l’art et par la nature, elle a cependant été prise une fois par les Felatahs. Le sol d’alentour, généralement fertile, produit en abondance du riz, du blé , des yams, etc. Le dowah, espèce de froment, y pousse aussi à merveille ; il rapporte cinq cents pour cent, et constitue la principale nourriture des habitants, riches et pauvres. On y cultive encore une autre variété de froment qui porte huit épis sur une seule tige, et dont le grain est fort pelit, mais fort doux. L'arbre à beurre fleurit dans et hors la ville. L'huile de palmier s’importe du Nouffie ; mais elle esttoujours si rare et si chère qu'on ne l'emploie que comme aliment: encore n’y a-t-il que le roi et quelques grands personnages qui en usent. Le roi et la reine ont chacun des troupeaux considérables de beau bétail ; mais pas un de leurs sujets ne possède ni un seul taureau ni une seule vache. Ces derniers cependant ne manquent ni de moutons ni de chèvres, et tirent du Niger d'immenses quantités de poissons. Un étang salé, situé sur les bords du fleuve à environ dix jours de marche vers le nord, donne de très bon sel, tandis que le poivre se trouve dans toutes les parties de la contrée. On y rencontre également par milliers des pintades, des faisans , des perdrix et différentes sorles d'oiseaux aquatiques qui nous fournirent une excellente chasse. Les naturels cherchent quelquefois à en tuer avec leurs flèches ; mais ils y parviennent si rarement par ce moyen, qu'on nous assura, lors de notre passage parmi eux, qu'ils n'avaient ainsi abattu dans le cours de plusieurs années précédentes que deux pièces de gibier. Les daims et les antilopes abondent aussi dans les environs de la capitale ; mais ils sont timides, fuyards, et les habitants, si jamais ils en attrapent, n’en doivent pas altraper beaucoup. Le poisson, dont le fleuve est si copieusement rempli, est mangé par toutes les classes ; quoique dur, sec et fade, il fait dans tous les ménages parlie de la nourriture quoti-

Ai HISTOIRE DES VOYAGES.

dienne, et tout ls monde paraît l’aimer avec passion.

La langue de l'Haussa est comprise par la généralité des indigènes du Borgou, jeunes et vieux, presque aussi bien que leur langue maternelle, et la plupart d’entre eux la parlent avec une extrême facilité. Le gouvernement du pays est despotiqu: ; mais ce pouvoir illimité, dont jouit le monarque, est presque sans cesse exercé avec douceur et modération. Toutes les querelles entre particuliers sont déférées au roi, qui absout et condamne uniquement d'après son bon plaisir. La rumeur publique était que la reine gouvernait son mari et influençail sa conduite dans toutes les affaires; mais leur dispute au sujet des boutons ne montre-t-elle pas que la renommée se trompait ? Le roi d'ailleurs brille par la finesse de son esprit, et ses manières en notre présence, quoique douces et modesles, ne manquèrent jamais de dignité naturelle.

Non loin des murs de Boussa nous parvinmes à un lieu où paissaient les troupeaux du souverain et de sa compagne. Impossible de voir nulle part des animaux de plus belle apparence; ils étaient confiés au soin d’esclaves felatahs, parce que les naturels n’entendent rien * à leur éducation. De là nous cheminâmes sur les bords du Niger, mais avec lenteur, à cause du mauvais état de la route, et deux heures après nous entrâmes dans une jolie petite ville entourée de murs et appelée Æagogie, où l'on nous pria de faire halte jusqu’au lendemain. La ville est peuplée seulement par les esclaves du roi de Boussa, et située dans une direction septentrionale à huit ou neuf milles de la capitale elle-même. Nous fûmes obligés de nous y-rendre par terre, attendu que les rochers qui obstruent le fleuve ne nous auraient pas permis de le remonter en canot sans beaucoup de peine et de danger. Les habilants du Kagogie semblent mener une heureuse vie. Ils consacrent la plus grande partie de leur temps à l’agriculture, à la pêche, à la surveillance des bestiaux ; et; quoique vêtus assez pitoyablement, paraissent bien nourris, contents et joyeux.

Quoique le gouverneur de Kagogie eût été trois jours à l'avance prévenu de notre arrivée; quoiqu'il sût que notre intention était de nous embarquer sur le Niger pour continuer notre voyage, aucun canot ne nous avail été cependant préparé par ses soins; et dans la malinée du 24, lorsque nous voulûmes partir, le rot du canot (c'est ainsi qu'on appelle ridiculement a personne qui a la charge d'entretenir fcelui du gouvernement) nous apprit avec la plus complète indifférence qu'il était en fort mauvais état, et que par suite de réparationsindispensables qu’on venaitde commen cer, 1] ne pourrait nous recevoir avant une couple d'heures.

La branche du Niger qui passe à Kagogie est lârge d'un mille environ ; mais l'eau, à cause des vastes bancs de sable qui la remplissent, y est si basse, qu'un enfant pourrait, à l'exception d'une place très étroite, la traverser sans peine.

Comme nous ne devions plus avoir besoin de nos chevaux avant quelques jours, nous les fimes passer en cet endroit sur la rive opposée du fleuve pour être me. nés par terre à Yaourie, leu s'en fallut que nous ne les emmenassions avec nous, mais les canots des naturels étaient trop frêles. Ces canots sont d'une grande longueur, mais la méthode d'après laquelle ils sont construits est on ne peut plus grossière et plus défectueuse. Par suite peul-être du manque d'arbres de grosseur suffisante, ils sont faits de deux blocs de bois attachés ensemble par une forte corde sous laquelle est placée quantité de paille {ant à l'intérieur qu'à l'extérieur, pour empêcher que l'eau ne pénètre; mais l'ouvrage est toujours exécuté avec si peu d'adresse, qu’il n'y a pas dans tout le pays un seul canot dont-le plancher reste jamais parfaitement à sec.

Vers midi, lorsque les réparations furent enfin terminées à celui qu'on nous destinait, nous y chargeämes aussitôt notre bagage, el ne tardâmes guère à nous crbarquer avec-.nos gens. [a branche du Niger qui baigne Kagogie forme un coude, et se dirige presque

d'abord à l’est, ensuite à l’ouest: nous la redescendîimes quelque temps, afin de remonter par le bras principal du fleuve qui est plus profond. Ce bras, auquel nous arrivâmes sans peine, coulait du nord au sud à travers un riche et charmant pays qui, à mesure que nous avançâmes , devint de plus en pius pitloresque, Nous naviguions avec vilesse, malgré le courant; le lit, qui pendant quelques centaines de verges, n'avait cu que la moitié d’un mille de largeur, était peu à peu devenu large d'un mille : de beaux arbres élevés et touffus ornaient à droite et à gauche la contrée, qui ressemblait à un pare immense; des blés presque mûrs ondulaient le long dé chaque rive; de gros villages apparaissaient chaque demi-heure; enfin on voyait à chaque instant des troupes considérables de bestiaux tachetés, ou paître ou se reposer à l'ombre. Le spectacle que la rivière elle-même présentait à plusieurs milles, devant et derrière nous, n’était pas moins enchanteur que celui de ses bords : elle était unie comme un Jac; des canots chargés de moutons et de chèvres, que conduisaient des femmes, glissaient sur les ondes dont le courant était presque impérceptible; enfin des hirondelles et mille autres oiseaux aquatiques se jouaient à la surface qui, aussi limpide que le cristal, était décorée d'une multitude de jolies pelites îles. Un peu après huit heures du soir nous débarquâmes sur la rive orientale, non Join d'un petit groupe de hutles, et nous dressâmes notre lente au milieu d'un champ de blé qui levait; mais, faute d'aliment, il nous fallut dormir sans souper.

Le 25, à notre réveil, l'objet le plus remarquable qui altira nos regards fut une sourcilleuse et romantique chaîne de montagnes qui s'élevait à l’est de notre campement : elle s'appelle Engarskie, d'une contrée demême nom dans laquelle sont situées les montagnes, et qui, après avoir autrefois formé un royaume indépendant, n'est plus aujourd'hui qu'une province de l'Yaourie. À sept heures nous remontâmes dans notre canot, et nous eûmes à peine navigué dix minutes que le fleuve prit tout-à-coup une largeur de deux milles qu'il conservait aussi loin que l'œil pouvait apercevoir, Vous auriez dit un canal creusé par Ja main des hommes : les bords avaient l'air de murs d'appui au-delà desquels s’étendaient de magnifiques jardins. Dans beaucoup d'endroits l’eau élait extrêmement basse, mais dans d’autres assez profonde pour porter une frégate, Pendant les six ou sep! premiers millesla scène fut aussi intéressante, aussi pitloresque qu'on peut l'imaginer. Les rives étaient sansexagération couvertesde hameaux et de villages; des arbres superbes, pliant sous le poids de leur sombre et inpénétrable feuillage, reposaient de toute part la vue de l’éclat des rayons du soleil, et, contraslant avec la tendre verdure des petites montagnes et des plaines, produisaient le plus agréable effet. Mais ensuite un complet changement s'opéra:les rives, quijusque-là n'avaient été que de terre brune, d'argile ou de sable, furent dès lors formées par de nuirs rochers sourcilleux; puis de vastes grèves et de longues îles, parsemées dans le fleuve, le divisèrent en une infinité

e pelils canaux et lui ôtèrent tout aspect imposant.

Le 26, dans la matinée, lorsque nous reprimes le chemin du fleuve pour nous rembarquer, la plupart des habitants nous suivirent, et lorsque notre canot s'éloigna du rivage ils nous saluèrent par de longues acclamalions.

Observations sur le Niger. Visite au sultan d'Yaourie. Nouvelle et infractuense recherche des papiers de Mungo- Park, Le fils et les filles du sultan. Longue détention des voyageurs, qui sont obligés de recourir à l'intervention du roi de Boussa, Royaume et ville d'Yaourie,

S'il faut en croire les indigènes, nous avons pendant nos quatre jours de navigation sur le Niger passé tous les endroits les plus difficiles qu'offre son cours, à l'exception néanmoins des rochers dangereux qui existent près de Boussa, À ce qu'il paraît au-dessous de cette ville comme au-dessus d Yaourie, on ne rencontre ni

écucils, ni bancs de sable. Nous n'avons rien dit de la direction dans laquelle coule le fleuve, parce qu'il est bien éntendu que la première des deux capitales mentionnées plus haut est située au nord de la seconde: et aussi que le Niger, malgré ses détours, malgré lé nombre et la diversité de ses branches, est contenu dans un seul canal lorsqu'il baigne Boussa. Dans son lit naturel, quand ses eaux ne sont pas arrêtées par des rocs ou par d'autres obstacles, elles parcourent à cette époque-ci d'un à deux milles par heure; mais quand elles trouvent des pierres, des trous, des îles, la vitesse du courant devient beaucoup plus considérable. Quoique , durant la saison sèche, aucune communication ne puisse avoir lieu par eau entre Boussa et les contrées inférieures, à cause des écueils dont il a été déjà parlé si souvent; toutefois, dans la saison humide, après que la malea, qui est une pluie continuelle de quatorze jours, a eu lieu, lorsque les rivières qui sont à sec le resie de l'année mecommencent à se jeter dans le grand-père des eaux, comme on appelle emphatiquement le Niger, alors, dit-on, des canots vont et viennentsans cesseentre Yaourie, Nouffie, Boussa et Funda. C'est aussi immédiatement après la malca que le Niger, par son élévat on et sa rapidité, balaie les grandes herbes qui poussent annuellement sur ses bords: puis, comme les rocs et les îles basses sont tout-à-fait eouverls, On peutsans peine et même sans crainte d'aucun péril naviguer par-dessus. L'entreprenant Mungo-Park doit avoir eu mille difficultés à vainere pour redescendre le Niger. Ainsi que nous, ce fut en juin qu'il parvint à Yaourie, et au dire des habitants, le fleuve n’était pas, lors de son passage en 180%, plus haut que lors du nôtre en 1829. Les canotiers qui le conduisaient ct qui, suivant toute probabilité, étaient ses esclaves, avaient été, nous assura-t-on, enchaînés par lui à son canot pour qu'ils ne prissent pas la fuite. En cel endroit de sa route il congédia son pilote, qui ne connaissait pas le fleuve plus loin, et continua de descendre avec un Compagnon et trois domestiques blancs, malgré qu'il n'eût personne pour lui indiquer la branche la plus sûre, ni pour l'avertir du danger au besoin. On raconte dans le pays que quand ces étrangers firent naufrage à Boussa, ils auraient pu en réchapper, mais qu'ils se noyèrent volontairement, dans la conviction qu’une mort plus cruelle leur était réservée tôt ou lard...

Le 28, dès le matin, nous fûmes visités par le chef des Arabes de la ville, qui remplissait en quelque sorte auprès du sultan les fonctions de premier ministre. C'était un homme fort âgé et aussi noir qu’un naturel: mais il portait le costume de sa patrie, qui n’est pas sans élégance. Sa longue barbe avait la blancheur de Ja neige, et sous sa lèvre inférieure pendait une mèche de poils depuis longtemps respectés par le rasoir, et qui ne ressemblait pas mal à une queue dé souris blanche. Ce vicillard ne manquait pas d'esprit, et quoiqu'il eût perdu la plupart de ses dents, il causait encore avec beaucoup de plaisir. Entre autres choses, il nous apprit que Mungo-Park n'avait pas visité la ville d'Yaourie, mais élait demeuré dans son canot au village où nous avions débarqué la veille, et avait à sa place député un de ses gens au sultan avec un cadeau convenable. L'Arabe ajouta que c'était précisément lui-même qui avait élé chargé par son maître d'aller remettre un présent à l'homme blanc en retour dû sien, et le portrait qu'il nous fit de l'illustre voyageur ne nous permit pas de révoquer en doute son assertion. Avant de nous quit= ter, il nous prévint que nous serions admis le lendemain soir à l'honneur de déposer nos respects aux pieds du chef de l'Etat. Lorsqu'il se fut retiré, plusieurs de ses compatriotes vinrent nous présenter leurs hommages. Tous avaient en général le teint peu‘clair, et parmi eux se trouvait un jeune homme, arrivé récemment à Yaourie, où il était venu de Saccatou en cinq jours, qui se vanta d'avoir accompagné MM. Denbamn, Clapperton et leur suite, à travers le désert, lorsqu'ils étaient allés de Mourzouk, far le Fezzan, dans le Bornou,

Le 29, n'oubliant pas la recommandation qui nous avait été faile, nous montâmes à cheval vers la tombée de la nuit pour nous rendre auprès du sultan. Nous arrivâmes bientôt devant la porte du palais, qui est un immense édifice ou plutôt un groupe de bâtiments ceints d'une haute muraille; et, mettant pied à terre, nous fûmes introduits sur-le-champ par un bas portail à colonnes qui était aussi noir qu'un passage souterrain. Ce portail conduisait à une vaste cour carrée dans laquelle nous entrâmes ; et sur celte cour, comme l'indiquaient de nombreux domestiques qui allaient et ve-. naient dans tous lee sens, ouvrait l'appartement du souverain, Plusieurs individus y étaient assis sur leurs talons; mais nous fûmes obligés de demeurer longtemps sur nos jambes au milieu d'un silence profond, car personne n’eut la politesse de nous offrir -une natte pour nous asseoir. À la fin nous recûmes l’ordre d'avancer de nouveau, et on nous mena dans une autre cour qui ressemblait à celle d’une ferme bien tenue. Nous apercünes au centre le sultan seul aceroupi entre deux oreillers sur un morceau de tapisserie grossière. Son extérieur était non-seulement simple, mais encore sale et ignoble. Il avait d'ailleurs une tête énorme, beaucoup d’embonpoint, la mine joviale, l'air fort vieux; et quoiqu'il eût dans sa physionomie quelque chose de sévère et de dur, nous le vimes néanmoins sourire pendant presque toute la durée de notre conférence. L'entretien ne fut d'abord qu'un échange ordinaire de compliments, puis on parla en quelques mots et d'une manière indirecte du motif qui nous amenait à Yaourie. Ensuite, lorsque nous demandâmes au sultan s’il n'avait pas écrit au capitaine Clapperton, tandis que ce dernier était à Koulfu, une lettre où il affirmait avoir en sa possession certainslivres et papiers qui avaient appartenu à Mungo-Park, il parut fort embarrassé, Après avoir beaucoup réfléchi, beaucoup hésité, il nous répondit en affectant de rire : « Comment pouvez-vous croire que j'aie jamais possédé la moindre Chose provenant d'un homme qui a péri à Boussa ? » Et la conversation en resta là sur ce sujet.

Le 4er juillet, il envoya chercher notre domestique Pascoe pour lui faire nettoyer ou raccommoder dix vieux fusils, et le pria de nous demander de sa part un remède pour les maux d'yeux et pour la colique. Tous les jours nous étions du matin au soir ennuyés de pareilles demandes. Pascae profila de l’oc:asion pour, ainsi que nous l'en avions chargé, adresser au personnage diverses questions sur les papiers de Mungo- Park; mais, au lieu de répondre, il secoua la tête et tansporta aussitôt la conversation sur un’autre sujet.

Le 4, je visitaile sultan pour le questionner encore une fois au sujet des papiers de Mungo-Park. Il ne répondit encore rien de positif; mais déclara que dans le courant de la journée il communiquerait au chef des Arabes tous les détails possibles sur cetle affaire, et l'enverrait nous en faire part.

Le 6, nous allâmes dès le matin sommer le sullan de tenir la promesse qu'il nous avait faite l'avant-veille; nous lui déclarâmes même qu'il eût à nous remettre sur-le-champ les papiers de notre compatriote, altendu que si nous élions veuus à Yaourie C'élait uniquement pour les retrouver, et que nous désirions en repartir dans le plus bref délai possible. Ce langage hardi, et que nous n'avions pas l'habitude de lenir, parut Jui causer autant de surprise que d'effroi; il resta muet quelques minutes; puis, prenant Dieu à témoin, il nous jura de la manière la plus solennelle n'avoir jamais ni possédé ni vu le moindre livre et le moindre papier appartenant aux voyageurs qui avaient péri à Boussa; et après celte déclaration, qui élait sans doute vraie, il nous annonça que nous serions libres de continuer notre voyage lorsque bon nous semblerait.

Le 9, le sullan nous envoya dire qu'il désirait nous voir, afin de régler avec nous le prix des différentes choses qu'il nous avait précédemment achetées. Ce message nous étonna beauroup, mais notre surprise Cessa bientôt lorsque le messager ajouta que son maître sou-

Crocodile,

hailait aussi d'examiner les marchandises de toute espèce qui nous restaient encore, et principalement les boutons, qu'il se proposait de nous acheter en grande partie ou en totalité pour son usage propre et celui de sa famille. Par la même occasion, il nous fit, pour la première fois, cadeau d’un certain nombre de noix gouras, alléguant comme excuse de ne pas nous en avoir offert plus tôt, qu'il ne se figurait pas que des chrétiens en mangeassent. Nous allâmes donc au palais le surlendemain avec une pièce de drap rouge, deux paires de ciseaux, une boîte de poudre, et quantité de boutons que nous avions passé la journée de la veille à nettoyer; mais nous étions fermement résolus à ne rien vendre si ce n'est au comptant. Quand nous fûmes introduits, nous trouvâmes notre homme gai, joyeux, et sa bonne humeur dura pendant toute notre entrevue. Il nous parla d’abord de sa vieille dette, protesta qu’en dépit de sa bonne volonté il ne pouvait pas, par suite des dépenses où une guerre récente l'avait entraîné, nous payer la somme considérable que nous réclamions, et voulut en dédommagement nous donner une grande autruche vivante. Comme pour faire voyager cet immense oiseau avec nous, il aurait fallu deux ou trois esclaves qui en prissent exclusivement soin, nous le refusâmes. Alors le sultan nous offrit une jeune esclave. Ce genre de paiement ne nous convenait pas beaucoup mieux que l'autre; mais notre débiteur ne

paraissant pas disposé à nous rien accorder de plus, nous acceptâmes à la fin, et la femme en question devint au bout de quelques mois l'épousede Pascoe. Quand nous eûmes ainsi terminé ce compte, nous débattimes le prix des nouveaux objets que nous apportions, et nous obtinmes vingt-cinq mille cowries pour la poudre, les ciseaux et le drap rouge, outre deux cents cowries pour chaque bouton, lesquelles nous furent aussitôt remises. Relativement à notre départ, le sultan nous avertit que la route n’était pas sûre, que néanmoins elle le deviendrait sans doute sous peu de jours, et que nous serions libres de continuer alors notre voyage si-sa lettre au roi d'Angleterre était achevée. Mais le lendemain 13, il nous déclara en termes clairs et formels, qu'il ne pouvait nous laisser poursuivre notre chemin, ri par Koulfu, ni par Guarie, attendu que les Felatahs occupaient ces deux PAIE Protestant, du reste, qu'il était lui-même fort fâché de ce contre-temps, il ajouta que s’il avait un conseil à nous donner, c’était de retourner à Boussa, d'où ensuite nous serions certainement à même de porter nos pas vers la contrée qui nous plairait, Voyant les choses prendre cette tournure, nous revinmes aussitôt à notre demeure, et dix minutes après nous envoyämes un de nos gens porter en notre nom au roi de Boussa un message, dont la substance était : « Que nous n'avions plus assez de cadeaux pour subvenir à nos dépenses de la route jusque

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