‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 162 sur 179 · ER · texte numérisé non relu

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disent-ils, sont après la mort transportées dans une région aussi tranquille et heureuse que belle, où un sage a permission de résider et où ils babiteront à jamais , tandis que les méchants, avant de pouvoir participer à tant de félicités et de jouissances, auront à endurer toute sorte de chagrins, de peines et de tortures; ils ne passeront à un état de vie meilleur qu'après avoir subi les punitions cruelles qu’on leur tient en réserve, qu'après avoir reçu des coups de fouet et de bâton en nombre proporlionné à leurs méfaits ; mais toujours est-il que les souffrances auront un terme.

D'autres, qui balancent comme le roi entre la religion musulmane et celle de leurs ancètres, vous expliquent avec gravité comment à la fin du monde une voix retentira du ciel pour inviter tous les hommes noirs à venir dans la contrée des délices; mais ils seront trop indifférents, trop paresseux pour accepter l'offre. Alors la même voix, relentissant de nouveau, proclamerasemblable invitation pour les hommes blancs qui obéiront avec ardeur et transport, et entreront avant eux dans les célestes régions, tenant chacun leur livre à la main. Ils ont aussi la croyance que deux hommes furent primitivement créés, l'un noir et l’autre blanc, desquels tout le monde est descendu.

Ceux qui adhèrent encore aux vieilles superslitions sacrifient des taureaux, des moutons ou des chèvres noires à leurs divinités ; mais ils frémissent à la seule idée d’une victime humaine. Au lieu d'admettre avec nous que le monde sera détruit par le feu, ils supposent que son divin créateur le roulera comme une feuille de parchemin, et le mettra de côté pour une occasion future.

À Wowow, de même qu'à Boussa, les personnes des premières classes de la société, après leur mort, sont enterrées dans la cour dela maison où elles ont demeuré pendant leur vie; tandis que les gens du commun reçoivent la sépulture dans un lieu exclusivement réservé à cet usage, situé à quelque distance de la ville, dans une épaisse forêt, et répondant com-

me on voit aux cimetières de nos pays. Les amis du

défunt , lorsque celui-ci appartient à un rang élevé, courent à sa demeure aussitôt qu'on vient leur annoncer qu’il a rendu le dernier soupir, et ne cessent de se lamenter en son honneur pendant un espace de sept jours. L'usage veut aussi qu’on se vêlisse tout ce temps de ses plus méchants habits. Au contraire, les parents d'un pauvre accompagnent ses restes au champ de repos et restent ensuite dans la forêt voisine , jusqu’à ce que leur chagrin se calme, ou que la semaine de deuil soit écoulée.

La célébration du mariage entre personnes libres est extrêmement simple, et ne donne lieu à aucune fête, à aucune espèce de réjouissances. Le futur mari ne peut jamais se mêler en rien des démarches préliminaires quoique le résultat de la négociation l'intéresse plus que personne ; et les père et mère de la jeune fille ne doivent pas non plus intervenir. Quand un homme et une femme conçoivent de l'attachement l'un

our l’autre, celle-ci va aussitôt trouver son aïeule, et a presse de lui accorder la permission de vivre désor-

. mais avec son amant, car à elle seule appartient de

disposer de la main de sa petite-fille. S'il arrive pourtant que son aïeule n'existe plus, la femme esl entièrement libre d'agir à son gré. On laisse d'ordinaire plusieurs jours à la vieille pour qu'elle réfléchisse, pour qu'elle considère la chose sous toutes ses faces; et l'homme ne manque pas de profiter de cet intervalle pour lui faire de légers présents el lui rendre de petits services, dans l'espoir qu'elle deviendra favorable à ses intérêts. Lorsqu'un homme libre vient à aimer une femme qui est esclave, et qu'il possède la somme d'argent dont il a besoin en pareille circonstance, il se transporte près du maître de sa belle, lui ouvre son cœur, et lui déclare son projet d'épouser la femme en question, s'il consent à l'y autoriser. Si le propriétaire de la jeune fille approuve le mariage, l'amant lui paie vingt mille cowries pour prix de son approbation,

quoique une somme pus petite soit souvent offerte et acceptée, et l’objet de ses affections devient dès lors son épouse. Néanmoins les enfants qu'il peut avoir d’elle ne lui appartiennent pas plus que s’il leur était complétement étranger au lieu d'être leur père, mais sont considérés comme l'unique propriété du maître de la femme qui les réclame et les emmène aussitôt qu'ils sont capables de courir. Le mariage ne brise pas non pluspour la mèrelesliensde l'esclavage, car elle est toujours exposée à ce que son maître la rappelle dès que celui-ci le juge convenable, et alors il faut qu’elle recommence à le servir de même que si elle fût restée fille. L'union d'esclaves entre eux dépend absolument de la volonté et du bon plaisir de leurs possesseurs.

Un homme est libre de renvoyer sa femme à ses père et mère en tout temps, et sans avoir besoin d’alléguer aucun motif de haine ou de mécontentement. Lorsque telle est son intention, il l'accable d’'injures et de mauvais procédés : l'épouse comprend bientôt ce que signifie cette conduite : elle retourne de son propre accord vers ses amis, et leur raconte ce qui arrive. Ceux-ci se transportent en corps au domicile du mari, et lui demandent d’une manière formelle si son désir est que sa compagne revienne avec eux. Dans ce cas le mariage est dès lors dissous, et la femme est censée n'avoir jamais été mariée. S'il y a des enfants, la mère ne possède aucun droit sur eux , mais ils demeurent avec leur père qui les confie aux soins de ses autres femmes.

Le 17, le roi de Wowow m'informa dans la soirée que le matin il avait recu de sa sœur , la reine de Boussa, une lettre où elle manifestait le désir de traiter elle-même avec lui du canot qu'ilavait promis de nous vendre, et que par conséquent il ne tenait qu'à moi d'aller rejoindre mon frère.

Les royaumes de Boussa et de Wowow ne sont point regardés par les naturels comme faisant partie de l'empire du Borgou, mais ils forment en effel un pays entièrement distinct où se parle un langage différent, où règnent des mœurs différentes. Toutefois, la principauté de Kiama doit être comprise, à ce qu'il paraît, dans la précédente contrée ; mais, par suite des relations qui subsistent depuis un temps immémorial entre les indigènes du Kiama et ceux du Boussa et du Wowow , la langue du Borgou , qui était originairement parlée dans le premier de ces trois Etats , a cédé peu à peu la place à celle qu’on parle dans les autres; et aujourd'hui les coutumes, les plaisirs des habitants de Kiama ont une si parfaite ressemblance avec ceux de leurs voisins, qu'ils semblent avoir dû être toujours les mêmes. Cependant un étranger ne saurait guère manquer d'observer une différence notable entre la manière d'agir propre aux individus des classes les plus respectables du Kiama , et la conduite que tiennent les gens de pareille condition à Boussa et à Wowow. Les premiers sont hardis, arrogants, fiers et rapaces ; les seconds, doux, humbles et tranquilles. Les premiers ne passent aux yeux des marchands de toutes les autres parties de l'Afrique que pour une bande de voleurs; au lieu que les seconds sont partout vénérés , partout tenus en haute estime pour leur probité, leur droiture et leur bonne foi, Le Kiama, dit-on,. payait jadis tribut au roi de Niki, mais il est actuellement tributaire des Felatahs.

Le 19, arriva enfin l'homme que le roi avait envoyé à Inquazhilligée, et le résultat de son voyage fut qu'on rs disposer en notre faveur d'un grand canot neuf.

Le 20, quand j’eus déjeuné, je montai à cheval et me rendis auprès du roi pour lui présenter mes respects avant mon départ, et lui dire adieu. J'exprimai au vieillard toute ma reconnaissance du bon accueil et de la généreuse hospitalité que mon frère et moi nous avions reçue tant de lui que de ses sujets ; après quoi je sollicitai la permission de me mettre en route sur-le-champ. Mais le monarque ne voulut pas me lâcher aussi aisément, et me retint plus longtemps que

je ne l'eusse souhaité à m'entretenir d2 choses qui ne m'intéressaient nullement. Ensuite il me fallut, à sa requête , lui détailler la puissance, la richesse et Ja gloire de l'Angleterre ; et quand j'eus fini de parler, les merveilles que je lui avais décrites le tinrent une demi-heure immobile et muet d'étonnement,.

Ce ne fut qu'après de longues protestations d'estime et d'amitié pour nos compatriotes que, me serrant une dernière fois la main, il me permit de partir. Au bout de cinq minutes nous fümes, nos gens et moi, hors de la ville,

Acquisition d’un canot. Mesures du roi de Boussa pour la sûreté subséquente des voyageurs. Célébration d'une grande fête musulmane. Eclipse de lune. Le roi, sur l’arrivée du fils du roi de Nouffie qui vient à leur rencontre, accorde enfin aux voyageurs la permission de partr.

Le 23, arriva de Wowow un des principaux habitants de cette ville, envoyé par le roi son maître avec plein pouvoir de traiter, la reine de Boussa et lui, au sujet de notre canot. Quoique ce fût une affaire qui nous intéressât plus que personne , on ne nous permit pas même d'ouvrir une seule fois la bouche pendant la conclusion du marché. Sans nous consulter en rien, on arrêta que nous donnerions comme échange nos deux chevaux, et il nous fallut les livrer sur-le-champ. On nous assura toutefois, pour la forme, que si notre royal vendeur trouvait par hasard nos bêtes d’une valeur plus que équivalente à celle du canot, lequel devait nous être amené sans faute sous deux ou trois jours, il nous ferait passer une indemnité d'argent.

Nous apprîmes, le 24, que le sheik de Bornou avait naguère rendu un décret portant qu’on ne pourrait plus à l'avenir emmener des esclaves hors des contrées de l'intérieur pour les vendre du côté de l'ouest au-delà de Wowow. Ainsi se trouve fermé un des débouchés principaux par lesquels on dirigeait ces malheureuses victimes vers les côtes de la mer, pour de là être exportées en différentes parties du monde. Actuellement, dit-on, c'est à Tombouctou que se tient le marché aux esclaves le plus nombreux et le plus profitable.

Le 25, le roi de Boussa fit partir un de ses gens avec ordre de visiter toutes les villes et tous les villages situés sur la rive du Niger qui dépend du Nouffie, jusqu’à la cité felataise de Rabba, et de prier en son nom leurs chefs et gouverneurs qu'ils nous laissassent descendre le fleuve sans nous inquiéter ni même nous questionner. Rabba , disait-on, élait à quatre jours de Wowow par eau, et à sept par terre. C'était une vaste et belle cité, dont les habitants étaient riches, nombreux, puissants, el tous les alentours embellis par une multitude innombrable de gracieux palmiers. On en tirait effectivement toute l'huile de palmier qui se consommait dans le pays où nous étions; et comme on ajoutait que lesel d'Europe quenous mangions à Boussa y avail été apporté de villes reposant le long du Niger, un peu au-dessous de Rabba, nous supposions que Rabba elle-même ne pouvait être fort éloignée de l'Océan.

Le 31 seulement, nous fut amené le fameux canot du roi de Wowow. Il était si pelit, si impropre à l'usage auquel nous le destinions, que nous fûmes obligés de le renvoyer à son propriétaire avec sommation de nous en fournir un autre plus grand et plus conforme à ses promesses.

Enfin nous obtinmes, le 49, la permission de nous metlre en route le lendemain. Aussitôt nous ne son. geâmes plus qu'à nos préparatifs. Comme nous avions le projet d'entrer le moins possible en relation avec les divers habitants du fleuve , la grande affaire était de nous pourvoir de vivres en quantité suffisante pour subsister nous et nos gens pendant trois semaines ou un mois. Après beaucoup de peine nous parvinmes presque à nous procurer les provisions qui nous semblaisntnécessaires, et qui consistaient surtout en quatre

93, HISTOIRE DES VOVAGES.

gros sacs de blé et de fèves. D'autre part, le roi et la reine nous envoyèrent du riz, du miel, des ognons, et deux vastes pots de beurre végétal, qui ne pesaient pas moins de cent livres. Pour comble de bonheur, dans l'après-midi arriva l'ambassadeur qui s'était tant faitattendre, tant fait désirer. H revenait de Rabba, et ramenait avec lui deux personnes que le roi de Nouffie envoyait pour nous servir de guides jusqu'à celte dernière cité, et dont un était son propre fils. Ce jeune homme, de mine tout-à fait prévenante, ajouta même que son père avait chargé un homme dé confiance de visiter toutes les villes du Niger, grandes ou petites, aussi loin que Funda, qui était en dehors des limites de son empire, et d'annoncer aux habitants noire prochain passage en leur commandant de aous prêter assistance autant qu'ils le pourraient. Tout cela nous excitait sans doute à ne pas augurer trop mal de l'avenir. Cependant nous aurions préféré voyager incognito; puis nous réfléchimes qu'il nous f'udrait nourrir les guides à nos frais pendant toute la route; mais le roi de Boussa ne fut accessible qu'à un seul sentiment, celui d'une joie extravagante. Lorsqu'il sut quel motif amenait les deux étrangers, dans son transport il cabriola autour de sa hülte, et après cel élan de gaîlé, il se mit à pleurer comme un enfant; son cœur était plein!

Le roi et lareine de Boussa prennent congé des voyageurs, qui s'embarquent pour descendre le Niger. Arrivée à Lever.

Le 20 septembre, on peut imaginer avec quelle allégresse nous saluâmes le retour de l'aurore .Nous déjeunions avant de nous mettre en route, lorsque le roi et la reine vinrent à notre hulte pour nous dire une dernière fois adieu, et nous souhaiter un bon voyage. Ils apportèrent avec eux trois pots de miel et quantité de noix gouras, en nous recommandant d'offrir comme cadeau les noix au chéf de Rabba; car, disaient-ils, rien de tout ce que nous possédions ne devait si bien nous concilier sa faveur et sa bienveillance. Après l'échange ordinaire de compliments, nous les remerciâmes avec effusion de la généreuse hospitalité que nous avions recue dans leur ville, et les assurâmes que si nous étions assez heureux pour relourner en Angleterre, notre premier Soin en y arrivant Sérait d'apprendre à nos compatriotes toute leur bonté pour nous, b nté dont nous gardérions touté notre vie un tendre souvenir, Nous leur serrâmes alors la main, et pour finir nous leur souhaïlâmes une longue continuation de la simple félicité dont ils jouissaient. Nos paroles, car c'étaient les dernières qu'ils nous entendaient prononcer, leur causèrent une vive émotion. ce fut lés larmes aux yeux qu'ils nous firent une convenable et touchante réponse; après quoi, le digne couple s'éloigoa, la 1ê.e basse, l'air consterné. Quand peu après leur départ nous quitlâmes nous-mêmes la hulte, nous trouvâmes à la porte une multitude de voisins, d'amis et de connaissances, qui aussitôt tombèrent à genoux, levèrent les mains au ciel, et lui demandèrent avee ferveur qu'il nous protégeàt. Les personnes qui parmi eux élaient de larcligion musulmane invoquèrent pour nous Allah et leur prophète. Enfin, le chemin que nous suivimes pour gagner le Niger était bordé de gens qui nous accablèrent de saluts et de bénédictions. Pour assister sans émotion à de pareilles scènes, il aurait fallu que nos cœurs fussent de marbre.

Lorsque nous arrivâämes au bord du fleuve, nous y vimes bien deux canots destinés à nous recevoir, nous et nos bagages, l'un assez grand, l’autre plus pelit, mais point dé canotiérs. Telle est la nonchalance habituelle dans ce pays à toutes les classes d'indigènes. que nous fümes obligés d'envoyer message Sur message à ceux que nous avions loués pour ratheurs, et qu'ils ne vinrent’ à leur poste qu'au bout d'une heure et demie. Après avoir navigué quelques instants, nous découvrimes dans nos deux embarcations, qui peut-être étâiént trop chargées, de telles voies d'eau, que si trois hommes dans chacune n'avaient sans cesse travaillé à les tarif,

+ nous aurions infailliblement sombré. Il nous fallut en conséquence vers une heure de l’après-midi aborder à une petite île nommée Mélalie, pour qu'on.fit les réparations les plus indispensables, car nous n'osâmes pas aller plus loin à cause des rocs et de Ja vélocité du courant.

A deux heures nous dépassâmes les limites de la par: tie du Boussa qui s'étend du côté oriental du Niger, et nous entrâmes dans les domaines du roi de Nouffie. Nous aperçûmes sur notre droite une ville dépendant du premier Etat qui marque J'endroit de la frontière; mais nous ne pûmes en savoir le nom. Nous longeàmes ensuite une île très boisée, appelé Terre de Tout le Monde, qui quoique fertile reste inhabitée à cause, dit-on, du nombre immense de chevaux sauvages qu'elle renferme. À cinq heures, nous naviguâmes en vue d’une vaste et jolie ville nommée Congie (1), mais dont les maisons élaient fort disséminées. Puis, à peu d'intervalle, nous atteignimes Inquazhilligée (2). la première des villes qui sur la rive gauche appartiennent au Wowow, car toutes celles qui sont supérieures dépendent du Boussa. Sans nous y arrêler, nous avancâmes encore pendant un quart d'heure, et nous abordâmesà'une ville de marché qui reposait sur une vas eet superbe île appelée Patashie. Nous étions forcés d'y faire halte pour atlendre le retour d'un de nos gens que nous avions débarqué dans le milieu de la journée, et chargé d'aller à Wowow informer le roi que nous avions quitté Boussa, et que nous complions demeurer à Patashie, jusqu’à ce qu'il jugeât convenable de nous envoyer le canot que nous lui avions acheté,

Ville de Lever. Ile Zagozhi.

Le 1er octobre, les naturels de Patashie qui. nous avaient amenés à Léver, voyant que nous étions bien déterminés à ne pas leur rendre leurs canots, en empruntèrent deux autres aux habilanis du lieu et reprirent le chemin de leur île. |

La ville de Lever s'appelle aussi Layaba, et même ce dernier nom semble lui être plus généralement donné dans le pays. Sa population est considérable, et son emplacement très étendu; néanmoins sa fondation ne remonte qu'à peu d'années Leshaïitants, qui sont tous indigènesde Nouffie;résidaient naguère dansun fort village situé sur la rive opposée du fleuve; mais à cause des guerres civiles qui désolaient leur contrée, et pour se soustraire aux exactions nes Felatahs, ils étaient venus chercher asile au lieu qu'ils habitent@ujourd'hui. Toutefois ils n'y avaient pas joui d'une longue tranquillité ; leurs ennemis avaient bientôt découvert leur retraite, et pour se mettre à l'abri de continuelles irruptions, il leur avait fallu consentir à payer certain tribut au prince des Felatahs de Rabba, outre une espèce de loyer pour la terre qu'oceupent leurs habitations et pour les champs qu'ils cultivent dans le voisinage. Ce n'était pas encore tout, car des bandes de maraudeurs erraient toujours dans la campagne, et venaient de temps à autre lever chez eux des contributions. 1] en était ainsi lors de notre arrivée; les Felatahs avaient pénétré dans la ville quelques jours auparavant pour enlever aux paisibles citoyens tout ce qui tenterait leur cupidité. Ces brigands, car ils ne mérilent pas d'autre nom, étaient tous richement habillés, et portaient à leur ceinture de longs sabres qui ne les quittaient jamais. Notre présence cependant les em pêcha cette fois de commettre aueun vol, car ils sen-

(4) C'est probablement la Songa de Clapperton, qu'il Lraversa en se rendant de Boussa à Comie. A. M.

(2) Cette ville a trois noms, Clapperton l'appelle Comte, ou mieux, dit-il, Wonjerque; et Lander /nquazhilligée, C'est à ce qu’il parait la première ville au-dessous de Boussa où le Niger cesse entièrement d’être obstrué de rocs, et pour cetie causé, on y a établi un bac qui porte le noi de Bar du Roi. Inquazhilligée est le passage général dés marchands qui vont dans le Nouffie et dans les contrées au nori-est du Borgou ou qui en reviennent. : Las M,

taient que nous mettrions obstacle à leurs procédés ini. ques, et avaient une horrible peur de nos armes à feu.

Après bien des délais, nos embarcations furent à flot en quelques minules. Nous y monlâmes avec notre monde el six naturels que nous louâmes comme rameurs, et gagnant le large, nous eûmes bientôt perdu Ja vue cet le souvenir de Lever.

Les bords du fleuve, proche de cette ville, sont élevés d'environ quararte pieds au-dessus de l'eau et presque perpendiculaires. Le fleuve lui-même semblait pro fond et libre de tout rocher; sa direction était méridionale. Nous naviguâmes l'espace de douze à quatorze milles sans rencontrerle moindre obstacle nilé moindre

îlot. La largeur du lit, pendant cette première partie de

notre course, varia d'un à trois milles. Les bords étaient très plats de chaque côté, et nous n aperçûmes chemin faisant que quelques misérables vilages. Nous atteignîmes ensuile deux pelitesîles, au-delà desquelles la terre parut-prendre plus d'élévation, et même, en de certains endroits, formait de petites collines. Les rives élaient alors ombragées par de grands arbres entre lesquels le pays se montrait découvertet bien cultivé Sienfin nous en jugeons par lé nombre des villes et des villa: ges disséminés dans la campagne, il devait être fort populeux. ; |

Vers une heure après midi, nous abordämes à la ville de Bajiebo, qui, quoique située dans l'Yarriba, c’est-à. dire sur la rive occidentale du fleuve, est habitée par des Nauffiens C'était une des cités les plus spacieuses et les plus peuplées que nous eussions encore vues. Ses habitants font un commerce considérable avec leurs compatriotes de la rive opposée, et pour transporter leurs marchandises ils ont un grand nombre de vastes canois qui, pendant toute la journée , ne cessent de passer d'une rive à l’autre. Leurs hattes sont tellement rapprochées, ils les bâtissent en s'inquiétant si peu de la commodité et de la libre circulation de l'air, qu'il n’est peul-être pas un seul sentier assez large pour que deux hommes puissent y marcher de front; et comme on n’a point laissé subsister entre les habitations un seul arbre qui donne de l'ombrage, la chaleur est toujours excessive. Je crois enfin qu'il n'existe pas au monde de lieu plus bruyant, et surtout plus sale; de chaque coin s’exhalaient les odeurs les plus infectes,

Le 5, à sept heures du malin, nous élions déjà en route. Le Niger, un peu au-dessous de Bajiebo, se divise en deux branches de largeur presque égalé, formées par une île. Nous préférâmes naviguer par ja branche orientale, mais sans raison particulière. Sur Ja rive droite du fleuve le pays était fort beau. A notre gauche l'ile qui occupait le centre du lit était d'un aspect délicieux, couverte de bois et de verdure, mais pelite, el nous l'eûmes dépassée en très peu de temps. Ce fat alors qu'un magnifique spectacle se déroula devant nos yeux. Des deux côtés. les bords étaient embellis par des arbres immenses et par d'élégants buissons, tous chargés d’un épais feuillage, mais offrant différentes leintes de vert depuis la plus teudre jusqu'à la plus foncée, Perchés sur chaque lige, une multitude de petits oi- Scaux nous charmaient par leurs chants, Puis de superbes festons de plantes grimpantes toujours vertes lombâieut du faite des plus grands arbres, et descendant jusqu'à l'eau formaient d'innombrables grottes naturelles que l'imagination même la moins poétique, tant elles étaient fraîches et profondes, aurait supposé devoir êlré habitées par des naïades. Cepeudant à toutes ces beautés il manquait quelque chose, et ce n'était rien moins que la vié; partout réguaient une solitude absolue, une froide solennité, un silence de mort, qui à notre insu nous pénétraieut l'âme de tristesse. .…

Dans le cours d'une heure. après avoir quillé Patiebo, nous passâmes au bas de deux villes d’une étendue considérable, et nous aperçüues en avant de nes embarcations une montagne couverte d'arbres. Nous na- Yiguâmes ensuite au pied d'un énorme monceau de vastes quartiers de granit, détachés les uns des autres et de couleur sombre, qui sont situés du côté nouffien ou

nyfféen, ou oriental du Niger. À quelque distance et tout près du bord, s'élève une petite ville. A une demiheure plus loin de navigation, nous atteignimes une vaste cité qui repose pareillement sur la rive droite, s'appelle Zeechee, est habitée par des Noufanchies, et passe pour une des places les plus importantes du pays.

A Leëchee le Niger est large d'environ trois milles, et les habitants ont un nombre immense de canots pour traverser le fleuve, pour pêcher et pour d'autres usages. Vers dix héurés et demie nousremontâmes dans lesnôtres, et gagnant le large nous débarquâmes bientôt dans une ile considérable, qui n est distante de la ville que d'une portée de fusil. Après avoir ensuite navigué au bas d'un village de belle apparence qui s'élève sur Ja rive Occidentale, nous atteignimes quelques milles au-dessous une petite ville située aussi sur le côté du fleuve qui dépend de l'Yarriba, et où nous.fûmes forcés de faire halte pour aller en quête d'autres côt.ers, car ceux de Léerhee, quoiqu'ils ne fussent restés avec nous que quarante minutes et qu ils n'eussent pas fatigué beaucoup, refusaient de nous accompagner plus loin :

Le 6, nous conlinuâmes de descendre Île fleuve, qui

à une courte distance tourne vers l’est, longe une nou-

vélle chaîne, et ensuite coule un peu plus au sud-est pendant un certain nombre de milles. Près de Madjie il se sépare en trois branches, el on nous recommanda de suivre la plus orientale, parce que les deux autres n'étaient ni aussi profondes ni aussi exemples de danger.

À neuf heures du matin nous débarquâmes près d'une petite ville pour changer de rameurs, et sans la visiter nous les attendimes plus d'une heure sur le rivage. Enfin dès qu'ils furent arrivés nous continuâmes notre routé en longeant le bord oriental du fleuve, et à onze heures nous apercûmes la fumée de la célèbre Rabba, qui s'élevait à plusieurs milles devant nous.

Dé l'île Zagozhi on aperçoit La cité de Rabba, qui est située en face, à une distance d'environ deux milles et sur la pente d'une montagne.

Description de Rabba.

Babba, dont il a déjà été plusieurs fois question, nous parut, de l'île de Zagozhi, être une ville considérablement grande, fort jolie, propre et bien bâtie, quoiqu'elle ne soit ni ceinte de murs ni autrement défendue. Elle est construite sur Le penchant d'une monlagne de moyenne hauteur, au pied de laquelle coule le Niger, et pour l'importance, pour le nombre des babitants, pour la richesse, il n'y a sur le, territoire felatah que la capitale de Saccatoù qui lui soil supérieure, Elle est habitée par une population mixte de Felatahs, de Noufanchies et d'émigrés , ainsi que d'esclaves de différents pays. Elle obéit à un gouverneur qui exerce une aulorilé souveraine sur fa ville et sur les alentours, et qui porte le litre de sullan où roi. La puissance de ce gouverneur est absolue, mais lempérée, et se transmet par héritagé. Les Arabes el tous les élran-. gers ont dans les faubourgs une enceinte de Maisons qui leur appartiennent. Rabba est renommée pour son lait, son huile et son miel. Le marché, lorsque nos gens le visitèrent, leur sembla bien approvisionné en taureaux, vaches, moutons, chèvres et volailles. Is y virent aussi beaucoup de chevaux, de mulels et d ânes; enfin une énorme quautité de riz et de blé d'espèces diverses, de coton, d'étoile, d'iudigo, de selles, de brtdes en cuir rouge el noir, de souliers, d. botles ct de sandales y élaiént exposés en vente. I y avait encore sur la place du marché environ deux cents esclaves, tant hommes que femmes et enfants, rangés en ligne de manière à tenter les acheteurs ; mais vers le soir, quand nos domestiques partirenl, ils remarquèrent qu'il n'en avait pas été vendu un seul. Ces pauvres créatures sont la plupart des prisonniers de guerre, et les Fela- (ahs, dit-on, les traitent rarement avec durelé, jaimcis avec brutalité, Le prix ordinaire d'un garçon fort et

D'ANIRL Ati ln

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Le roi Ohie heureux de sa propre magnificence.

bien portant est sur cette place de 40,000 cowries [environ 8 livres sterling); celui d’une jeune fille s'élève jusqu’à 50,000 cowries, plus haut même si elle est tout-à fait intéressante ; la valeur des hommes et des femmes varie selon leur âge et leurs talents. Des esclaves sont quelquefois achetés à Rabba par des gens qui habitent un pays que traverse le Niger dans la partie inférieure de son cours, et passent ensuite de mains en mains jusqu’à ce qu'ils parviennent à la mer. L'ivoire s'exporte par le même débouché, sans doute par le moyen des mêmes individus, et de grosses dents ne se vendent souvent qu'un millier de cowries la pièce, parfois beaucoup moins cher. Un fait assez bizarre, c'est que les vendeurs à Rabba accordent aux acheteurs, mème lorsqu'ils sont étrangers, un crédit de dix ou douze ans.

Les habitants de Rabba récoltent d'immenses quantités de blé, de riz et d'autres productions communes aux contrées voisines, et cultivent le plantainier avec succès. Ils possèdent de nombreux troupeaux en tout genre et de la plus belle race ; leurs bêtes à cornes principalement sont renommées pour leur taille et leur élégance. Ils ont aussi une prodigieuse multitude de chevaux excellents, dont ils prennent le plus grand soin, et qui sont généralement admirés pour leur force et leur jolie tournure. Les animaux ne servent que pour la guerre, la promenade ct les voyages ; jamais

ils ne traînent ou portent des fardeaux. C’est l'orgueil et le plaisir des personnes de haut rang de les habiller avec luxe, et de déployer en public leur magnificence et leur adresse comme écuyers. A dire vrai, rien n’est plus curieux à voir que la grâce et la dextérité avec lesquelles ils se font obéir par ces nobles créatures. Hs ont poussé à ce point l'art de l'équitation, que peut-être n'y sont-ils pas inférieurs aux Arabes, de qui, suivant toute probabilité, ils ont dû prendre des lecons. Rabba n'est très fameuse ni par le nombre ni par la variété de ses serviteurs ; mais pour Ja fabrication des nattes et des sandales elle n’a point de rivale, tandis que pour tous les autres métiers elle cède à Zagozhi.

Zagozhi, située comme elle l’est absolument en face de Rabba, participe à beaucoup des avantages de cette dernière, mais souffre de divers inconvénients qui lui sont propres. La ville est bâtie sur un bourbier, car c’est le seul nom que nous a paru mériter l'île, et repose tellement près du fleuve, que des centaines de huttes ont à la lettre le pied dans l’eau. Les habitants semblent se soucier si peu de ce qu'on appelle commodité, qu'ils laissent tomber en ruines les murailles de leurs maisons, ou que, ne bouchant ni trous ni fentes, ils y accordent un libre passage au vent et à la pluie ; tandis que les planchers, qui sont de terre ou d'argile, ne cessent jamais d'être tellement mous et

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Les prêtres d’Éphraïm les surpassent.

aqueux, qu'on peut avec la main y enfoncer un bâton mince à quelque profondeur qu'on veuille. La hutte où nous logeâmes était dans ce genre. Dans une aussi humide position il est facile de croire que l'air est peicant la nuit illuminé de mouches phosphoriques.

es habitations des naturels sont infestées de mousquites et d’autres insectes plus dégoüûtants qui abondent par millions. Lorsque le Niger baisse, et que par suite Zagozhi demeure exposée avec toutes ses ordures à l'influence du soleil, les vapeurs et les exhalaisons fétides dont l'atmosphère doit nécessairement être alors imprégnée rendent sans doute l'île fort insalubre ; mais à l'époque de notre passage, les habitants ne se RORAIEN guère ou même aucunement de son insaubrité.

Dans leurs huttes, les insulaires ne déploient ni le moindre goût ni la moindre propreté ; et sous ce rapport, assurément , ils sont très inférieurs à leurs voisins de l’autre côté du fleuve. Néanmoins ils ne sont pas, à beaucoup près, aussi ‘négligents sur leurs personnes, car ils se montrent loujours vêtus avec soin, et nous n'avons rencontré nulle part un si grand nombre d'hommes grands, beaux, bien faits, et de jolies femmes.

Les soins que les Felatahs donnent à leurs montures, les habitants de Zagozhi l'accordent au même degré à leurs canots. Le Niger est absolument couvert

de ces petites embarcations, et de même que les premiers mettent leur orgueil à bien diriger un cheval, de même les seconds pensent qu'il n’est rien de plus glorieux que de savoir manier la rame avec adresse. Le chef de l'île ne possédait pas moins de six cents canots. Les simples habitants aiment avec fureur les occupations auxquelles le fleuve leur permet de se livrer, et s’y livrent depuis le matin jusqu'au soir. Tout le commerce qui.dans ces régions se fait par eau, ce sont eux qui le font ; ils sont même proprié.. taires du bac au moyen duquel ont lieu les communications entre Rabba et la rive opposée du fleuve, ce qui est pour eux une source de revenus considérables. Ils excellent en outre à la pêche, et de fait on peut dire que la population de Zagozhi est presque amphibia, tant les indigènes ont de propension à loujours jouer dans les bourbiers, à toujours prendre leurs ébats dans l'eau. Cependant ils ne s'occupent pas toute l’année seulement du Niger, car ils cultivent le sol aussi bien que leurs compatriotes du Nouffie, et comme eux montrent beaucoup d'industrie et d'habileté dans la fabrication de divers objets. L'étoffe qu'ils fabriquent ainsi que leurs compatriotes, les tuniques et les pantalons qu'ils confectionnent sont d'une qualité excellente, et ne déshonoreraient pas une manufacture européenne. Les vêtements sont portés et regardés comme précieux par des rois, par des chefs, par

de grands personnages, et excitent l'admiration des nalions voisines qui s'efforcent en vain de les imiter. Nous avons vu aussi diverses pièces de bonnels en soie et coton, du travail le plus exquis, et à l’u age seulement des dames. Enfin tous ces insulaires sont extrémement laborieux, hommes ou femmes, el jamais on ne les surprend à ne rien faire.

Le gouverneur de Zagozhi promil de nons faire accompagner par un de ses gens jusqu'à Egga, ville située sur les bords du Niger, éloignée de quatre jours, et la dernière qui dans cette direction appartienné au Nouffe. 11 ajouta que la navigation du fleuve, au dire des Nouffiens qui vont et viennent sans cesse de La= gozhi à Egga. n'offrait pas le moindre danger,

Départ de Zagozhi. Le Niger au-dessous de Rabbà, Arrivée à Égga.

Le 46 dès la pointe du jour, nous étions Sur pied, faisant nos préparalifs de départ.

Entre Zagozhi et Rabba le Niger n’a que deux mil.

les de large, ct il coule dans la direction du sud-est. Quand nous quittâmes le rivage de l'île, nous la longeimes du côté de Rabba, et en 1 espace de vingt minutes nous en eûmes atteint l'extrémité, Le fleuve coula alors vers l'est, et nous parut avoir quâtre milles de largeur. Avant midi nous parvinmes à uh bac, où nous vimes alter et venir une multitude d ermbarcations qui conduisaient sans cesse des passagers et des chez vaux vers la rive du Niger dépendante dé l'Yarriba. Toute cette foule, nous dit-on, se rendait au marché d'Morie, ville située au sud-est de Katunga. Deux chaînes de basses montagnes se montraient l'une à notre droite et l'autre à notre gauche, et se prolotis geaient au delà des bornes de l'horizon, mais s'éloignaient quelquefois de cinq milles des bords du fleuves Les bords eux-mêmes, excessivement plats et marécageux, paraissaient inondés au loin, car en beaucoup d'endroits des arbres et des buissons surgi-saient du courant. Nous vobservâmes diverses villes, situées dans des lieux fort bas, ce qui leur donnait un aspect vraiment misérable. Outre lé poisson, la principale nourriture des indigènes est le riz, dont ils cultivent une immense quantité. À cette époque les rizières étaient presque entièrement couvertes d'eau ; quelquesunes semblaient être à lrois ou quatre milles de distance de toute habitation humaine.

Depuis le malin jusqu'à cinq heures du soir, nous rencontrâmes de belles îles, toutes cultivées et habitées, mais basses et plates. La largeur du fleuve nous sembla varier considérablement; lantôt elle nous parut êtr: de deux ou trois milles, tantôt du double. Le courant nous entraînait {oujours avèc célérilé, et nous calculâämes que sa marche pouvait être de trois ou

ualre milles par heure, sa direction ne cessant pas ‘être presque orientale.

Lorsque toujours ramant nous eûmes examiné les rives du fleuve sur un espace de trente milles au moins, pouce à pouce, avec toute l'attention dont nous élions capables, et sans parveñir à rencontrer un seul morceau de terre qui fût assez ferme pour nous porter, nousfimes de nécessité vertu, el après avoir tous soupé d'un plat de riz froid ct de miel, que nous arrosimes avec de l'eau du Niger, nous laissâämes notre canot aller à l'aventure, car nos gens élaient beaucoup trop las du travail de toule la journée pour travailler encore. Mais là un nouveau dauger auquel nous ne songions pas vint nous assaillir. A mesure que nous avaucions, un nombre incroyable d'hippopo- {ames s'éveilla près de nous et vint sauter, gambader, plonger autour de la chaloupe, À chaque inslant nous ceurions risque dé chavirer.

Le Niger près de Gungo décrit une légère courbure vers le sud-est, le courant conserve sa rapidité, el la largeur du fleuve est de rois ou quatre milles. L'ile a environ un mille et demi de circonférence, et repose presque au centre du lit,

Les habitants de Gnngo nous ont paru un peuple doux, inoffensif, tranquille et plein d'affabilité. Ils ne subsistent en quelque sorte que des produits de leur pêche qu'ils consomment eux-mêmes, ou bien qu'ils échangent avee leurs voisins du continent pour des vams et du blé. Au coucher du soleil, ils se réunirent au nombre d'une centaine, hommes, femmes el enfants, tous habillés d'une manière fort décente, et, leur chef en tôte, ils vinrent nous rendre visite. Le chef portait le costume musulman ; il rangea son monde en bon ordre autour de notre hutte, qui était à claires-voies, et invita chacun à s'asseoir. Chacun resta

assis péhdant une heure environ à la place qui lui

avait élé assignée, nous regardant avéc surprise, ne pouvant se rassasier de notre vue, et communiquant à

-sés voisins les remarques que lui suggérait notre pré- sence; mais toujours nous ne conversions nous-mêmes

avec eux que par signes. Les hommes ne montraient

-pulle crainte; mais les femmes, ainsi que de charmants

petits énfants aux jouesrebondies, étaient forteffrayées de nos visages blancs, et parurent fort joyeuses lorsqu'elles purent s'en aller. Avant que nos visiteurs se relirassent, nous leur distribuâmes environ deux cents

coquilles, et ce léger cadeau les remplit de joie.

Le 18, dès six heures, nous fûmes prêts à continuer notre roule. Après avoir lu la prière à nos gens, cou-

tume que nous n'avons jamais négligée ni matin ni

soir, nous dimes adieu au €thef el aux habitants du Gungo; ils s'étaient rassemblés sur le rivage pour nous voir partir, el quand notre canot s'éloigna, ils levèrent (ous lesmains, nous souhaitant un heureux voyage.

Le 19, nous rencontrions au bout d’un ou deux

‘milles l'embouchure de la Coudounie. rivière que, lors

de mon premier voyage en Afrique, j'ai traversée près de Cuttup. Pendant la première partie de la journée les rives du fleuve nous offrirent un plus bel aspect que les jours précédents; mais pour nous plaire ce

spectaclé manquait du charme de la uouveauté, À

ouze heures nous touthâmes à un fort village, afin de nous enquérir de la situation d'Egga;, etnou< appiimes que nous H'en étions plus qu à une, courle distance. Nous naviguâmes encore une heure, et nous apercûmes une grande et belle ville située derrière un vaste marécage, qui toutefois était traversé par plusieurs criques étroites, mais (rès ‘profondes, que formait le fleuve. Ces criques élaient navigables et conduisaient à la ville qui, distante du rivage d'environ une lieue , se trouva être précisément celle que nous cherchions, c'est-à-dire £gga. Pénétrant aussitôt dans une des criques, nous ne lardâmes guère à parvenir au lieu de débarquement. Egga avait deux milles au moins de longueur, et nous fûmes frappés du nom: bre immense de vasies canols qui, amarrés en face, reufermaient loutes les espèces de marchandises Commuues à la contrée. Ces canots, pareilleu:ent à ceux que nous rencontrions depuis quelques jours, élaient munis d'une butie Tous aussi, comme préservatifs des voleurs et des malin'entionnés, avaient du sang répandu et des plumes fichées sur la poupe,

igga est d'une étendue prodigieuse el renferme une immense population. De même que la plupart des autres villes situtes sur les bords du Niger, elle est sujelle à d'assez fréquentes inondalions, soit complètes, suit partielles comme à l'époque de note passage, Nul doute cependant que les naturels n'aient leurs motifs pour construire leurs habitations dans des lieux qui nous paraissent si peu convenables el si peu commodes. Le sol, qui dans le voisinage d Egga est un terrain noir, gras, singulièrement fertile, produit en abondance ét sans beaucoup de travail loutes choses nécessaires à Ja vie, de sorle que les denrées affluent toujours sur celle place et n'y sont jamais chères. Les habilanls, oulre les productions végélales et le poisson qui se vend également à bas prix, mangent aussi un peu de viande, Une incroyable mullitude d'hyènes fréquentent, dit-on, les bois environnants, ct elles sont

: si bardies, si rapaces, qu'elles onl emporté presque tous

les moutons qui jadis abondaient dans la ville. Pentêlre Egga possède-t-elle un nombre plus considérable de canois, grands et petits, qu'aucune autre cilé du nord. La plupart des habilants sont vêtus d'étoffes qui viennent du Bénin et des établissements portugais; aussi sérail-on lenté de croire qu'il y a des communicatious entre les côtes de la mer et celte ville ; d'autant mieux que les Egganais sont fort industrieux, fort entreprenants, et qu'une foule d'entre eux passent leur vie à naviguer sur le Niger pour se livrer au commerce. Les noix de coco se vendent par les rues en vastes quantités ; mais, à ce qu'il paraît, s'importent d'un pays voisin. à

Le 20 , le chef nous visita dès huit heures du matin pour nous prier de permetlre que ses femmes et les notables de l'endroit vinssent nous voir. Il nous élait impossible de refuser cette permission, et bientôt nous fûmes a<saillis par une nuée de dames, jeunes et vieilles, qui chacune nous apportèrent des noix de gouras ou un autre petil présent. A la réceplion des dames succéda celle des hommes, et c'est ainsi que nous passämes la plus grande partie de la journée.

Le 21, après déjeuner, nous visitâmes le chef pour Ie prévenir que notre intention était de continuer otre route le jour suivant. Il nous supplia de demeurer plus longtemps à Eyga, et déclara que les rives de la parlie inférieure du Niger étaient habitées par des gens qui ne valaient guère mieux que des sauvages et dévalisaienttous les voyageurs. [nous assura qu'ils n'étaient gouvernés par aucun prince, qu'ils n’obéissaient à aueune loi, et que leurs villes étaient en guerre les unes avec les autres. .

Voulant laisser un agréable souvenir de nous aux naturels, nous primes le parti, mon frère et moi, de salisfaire pour le dernier jour leur curiosité, Nous uous promenâmes done pendant deux heuresen dehors de notre hulte. Les Egganais furent très sensibles à ce procédé de notre part. Tant que dura la cérémonie, car c’est le mot propre, l'ordre fut régulièrement main tenu par deux vieux prêtres que le chef avait chargés du soin d'éloigner tour-à-lour les spectateurs qui nous avaient vus lorsqu'il en arrivait de nouveaux. C'était le plus ardent désir du gouverneur de la vi le que tous ses administrés nous vissent, et tous se conduisirent avec infiniment de décence.

Les naturels d'Egga nous parurent tous très proprement habillés. La populalion était moitié musulmane, moilié paienne. La ville a quatre milles de long sur deux de large. Les marécages qui lenvironent sont pleins de crocodiles. Les ruës sont fort étroites, et, comme dans les autres cités où se tiennent des marchés considérables , d'une excessive safelé. Leur motif pour bâtir leurs maisons si rapprochées est que les Felatahs peuvent moins facilement galoper entre elles, et massacrer ou emmener comme captifs les habitants. Les étoffes portugaises que nous avons remarquées à Egga y sont apportées par le Niger d'une place appelée Cutlumcarrafée, où il se fait aussi un cominerce considérable d'esclaves et de couteaux, de brides, d'élriers, d'ornements en Cuivre, de vêtements, de cuirs leints, et d'autres marchandises dont la confection est particulière au Nouffe.

Départ d'Egga. Arrivée à Kacunda. Bocqua. Villes d'Atta et d'Abbazacca. Arrivée et séjour à Damuggoo.

À sept heures nous dimes adieu au chef et aux habilants d'Egga ; mais il en était neuf lorsque nous alteignimes le milieu du fleuve, tant nos homines ramèrent d'abord avec lenteur. Un peu au-dessous de la ville nous renconträmes deux îles petites, mais belles, qui étaient coùvertes d: culture et bien habitées Toutefvis nous continuâmes notre chemin sans mème sunger à y descendre, Après quelques milles de navigation nous aperçümes une mouelte marine qui volait sur nos {êles, el cette vue nous causa uh ex-

trême plaisir. En effet, pensämes-nous , c'était un indice qui nous confirmait dans l’espsrance que nous approchions du terme de notre difficile entreprise, et que bientôt nous arriverions à l'embouchure du Niger. Nous vimes pareillement, pour la premiére fois, une demi-douzaine environ de gros pélicans blangs qui naviguaient avec grâce sur les eaux. Pendant la matinée, qui fat magnifique, les bords du fleuve furent én général bas et couverts de bourbe. Des hauteurs se montraient bien à droite el à gauche, mais à quelque distance, et l'espace intermédiaire était occupé par de vastes marais. Nous remarquâmes aussi, dans celle première partie de la journée, plusieurs pelils villages misérables dont là position était de niveau avec le Niger , et d'immenses plantations de riz complétement inondées. À onze heures nous passâmes devant une large ville de marché, située sur Ja rive orientale au pied d'une montagne élevée et furt près de l'eau. Cette montagne la dominait complétement, et on eût dit qu'elle était au momentde l'écraser. Nous demandâmes à nos gens le nom de la ville; mais ils ne le savaient pas. ‘

Dans l'après-midi, l'aspect des lieux changea toutà-fait, les rives du Niger devinrent plus hautes, plus belles, plus fertiles. Le sol au-delà parut être : lus riche, le pays plus varié. Pendant plusieurs milles de suite nous ne vimes sur les deux bords du fleuve, mais principalement sur celui de droite, que de grands et beaux villages qui étaient séparés par des plaines couvertes de gazon ou préparées pour la culture. C'est là que la nature semble avoir répandu ses faveurs d'une main prodigue. Nous ne touchâmes à aucun de ces séjours enchanteurs, et poursuivimes notre route jusqu’au coucher du soleil. Comme nos hommes étaient alors fatigués, nous abordâmes à un petit hameau sur une île pour y passer la nuit. Mais les insulaires nous conseillèrent d'une voix unanime d'aller un peu plus loin, où uous trouverions une cilé imporlanle et considérable, appelée Kacunda. Ms nous dirent aussi qu'on nous y recevrait avec plaisir, que nousn'yÿ manquerions d'aucune provision et que nous y rencontrerions même des gens de Funda qui entendraient la langue de l'Haussa. Par tous ces motifs, et de plus nous rappelant que les Kgganais nous avaient fortement recommaäandé de faire halte à Kacunda, nous continuâmes notre roule,

Kacunda est située sur la rive occidentale du Niger, el à certaine distance offre vraiment un bel aspect. On ne peut arriver à la ville que par dés canaux sinueux qui traversent un affreux marécage au moins large de deux milles. FH était nuit lorsque nous y arri\âmes. On s'alarma d'abord de nous voir si tard, mais bientôt vint à notre rencontre un vieux prêtre musulman qui nous serra les mains ct s'empressa de nous couduire à sa demeure. C'était une vaste huite en très bon état, jadis résidence d'un pince, mais où le vieillard en seignait alors aux enfants dé Kacuuda les prières ma: hométanes.

Kacuuda consiste en trois ou quatre villages , tous les quatre d'une immense étendue, mais ne se tou chant pas, quoique situés à très courte distance lés uns des autres. C’est la capitale d’un Etat ou royaume de même nom, tüut-à-fait indépendant du Nouffie, et ne reconnaissant la souveraineté de personne. Lé gouvernement y ést despotique, et la loute-puissance est dévolue aü chef où roi, qui l’exerce avec douceur. Dans les circonstances difficiles jamais il ne s'en rapporte à son propre jugement, mais consulle l'opinion des anciens du pays. Kacunda entretient peu de rap ports soit avec le Nouffie, soil avec aucune autr nas tion de première ligne, mais borne presque exelusis vement son commèérce aux divers peuples qui habi: teut les bords du Niger au sud , et les cs:laves qui s'y rendent sont, dit-on, menés à la côte de la mer, Les He urels sont en général grands, bien faits et museu- |. {ls portent peu d'ornénients , des colliers decor- + rouge, dont les jierves qui abondent dans le

Nouffic sont taillées par eux en forme d’une espèce de cœur et soigneusement polies, tel est le bijou dont ils siment Je mieux à se parer , le seul dont souvent ils se parent. L'unique vêtement dont se couvrent les hommes et les femmes est une pièce d'étoffe en coton, qu'ils s'attachent autour des reins. Ils fabriquent euxmêmes l'étoffe et Ja teignent de différentes couleurs suivant leurs goûts. Les dames portent de petits pendants d'oreilles d'argent, mais ne font jamais usage de la moindre peinture. Dans les productions du sol il n'y à rien qui soit particulier au pays, el sous le rapport de la manufacture du coton les naturels sont beaucoup inférieurs à leurs voisins. La langue nouffienne n'est pas comprise à Kacunda, malgré sa proximité de ce royaume, mais comme dans la plupart des autres lieux par nous visités, nombre de gens y parlent avec aisance celle de l'Haussa.

Au-dessous d'Egga, la rive occidentale du Niger, comme nous l'avons déjà dit, est peuplée de tribus tout-à- fait indépendantes. Ces tribus se distinguent les unes des autres par des marques extérieures, souvent bizarres; usage que nous remarquâmes pour la première fois à Kacunda. Ainsi, les habitants de cette ville. pour signe distinctif, se font trois balafres sur un côlé de la figure, depuis la tempe jusqu'au menton; ce qui leur donne un air fort singulier. Ce sont d'ailleurs de braves gens, doux, inoffensifs et très laborieux. Leurs huttes sont les plus vastes et les plus propres que nous ayons vues dans toute la contrée. Îls sont toujours heureux dans leurs expéditions de pêche, et se servent en général d'une ligne au bout de laquelle est suspendu un morceau de fer recourbé en forme d'hamecon. Ils emploient comme appât un gros ver, et plus souvent un bout de poisson. Cette ligne est faite de grosse herbe artistement tressée. Dans leurs excursions ils s’exposent quelquefois par imprudence aux attaques des alligators, qui sont fort nombreux dans le Niger. En y allant chercher de l'eau les soirs, ils deviennent souvent leur proie. Ils détruisent le crocodile, et mangent sa chair aussi bien que celle des hippopotames, qui n’abondent pas moins dans le fleuve. Les œufs du premier surtout passent pour un mets exquis.

Nous dîmes adieu aux bons habitants de Kacunda, Nouseñmesune incroyable peine à sortir du marais pour gagner le fleuve lui-même ; mais quand nous y fûmes parvenus, quand nous eûmes chargé à balles nos quatre fusils et nos deux pistolets, déterminés que nous étions à recevoir d'une manière terrible l'ennemi, quel qu'il fût, le courage revint peu à peu aux plus timides de notre petite troupe, et bientôt nous naviguâmes avec une extrême vélocité. A une faible distance de Kacunda, le Niger décrit une courbe vers le sud entre des montagnes assez hautes. La force du courant était toujours la même. Quelques milles plus loin nous remarquâmes un enfoncement peu large que formail le fleuve dans la direction de l’ouest, mais trop profond pour qu'on en vit l'extrémité ; de sorte que nous ne pouvons dire si c'élait seulement une crique ou bien une branche. Au reste, les bords élaient couverts de palmiers et parsemés de collines. Nous passâmes ensuite devant une ville immense d'où s'élevait un grand bruit confus, pareil à celui d'une mullitude en colère ou des vagues de l'Océan qui se brisent contre les rochers du rivage. Nous aperçûmes encore d'autres villes sur la rive occidentale; mais la prudence nous commandait de les éviter toutes. La soirée fut calme et sereine ; la chaleur du jour était passée; la lune et les étoiles nous fournissaient une agréable lumière; tout était tranquille dans la nature. Nous glissàmes silencieux et rapides sur le fleuve sans rien voir de longtemps qui dût éveiller nos craintes, sans rien entendre que le léger bruissement des feuilles, que le bruit cadencé de nos pagaies, et par intervalle le bruit des poissons qui s'élevaient un instant au-dessus de l'eau pour y retomber l'instant d'après.

Vers minuit nous distinguâmes des feux à un vil-

lage dont nous étions peu éloignés, et nous entendimes les habitants danser, chanter et rire au clair de lune en dehors de leurs huttes. En toute hâte nous gagnâmes le bord opposé, de peur d'attirer l'attention, et nous crûmes un moment qu'une lumière nous suivait; mais ce n'était que l'effet de notre imagination timorée. Lorsque l'astre des nuits se coucha, le ciel devint nuageux, et ce fut un miracle que nous naviguâmes sans accident à travers les nombreuses îles qui se trouvèrent sur notre passage. À une heure du matin le fleuve prit la direction du sud-sud-ouest , et coula entre des montagnes immensément élevées. A cinq heures nous arrivâmes en face de l'embouchure d'une rivière considérable qui venait de l'est se jeter dans le Niger. L'embouchure nous parut large de trois ou quatre milles au moins, et au confluent s'élevait une grande cité. Nous essayâmes de remonter la rivière à quelque distance ; mais le courant était si fort et notre équipage si fatigué, que bientôt nous y renonçâmes. Toutefois nous en vimes assez pour reconnaître que ce n'était pas une branche; et d'après certains renseignements que nous avait donnés notre hôte de Kacunda, nous conclûmes que la rivière devait être la Tshadda, appelée aussi Shar, Shary ou Sharry, qui traverse le Bornou, et la ville celle de Cuttumeurrafée.

Les deux rives du Niger étaient toujours monlueuses, et de plus bordées par des forêts qui semblaient aussi vieilles que le monde. À onze heures nous passämes devant une ville que, d'après la description qui nous en avait été faite, nous supposâmes être celle d’Atla. Elle était située sur le côté sud-est du fleuve, tout-àfait au bord de l'eau, mais dans une position élevée et sur une belle pelouse; son aspect était charmant , sa proprété vraiment rare , et son étendue immense; enfin elle était ornée de buissons verdoyants et d'arbres maguifiques. Quelques canots étaient amarrés au rivage; mais pour ne pas être aperçus nous longeâmes le bord opposé. Les bois qui garnissaient les rives devinrent ensuite plus épais, plus sombres, et sur une longueur de trente milles nous n'apercûmes ni ville, ni village, ni même une hutte isolée. Toute cette distance nous la traversimes au milieu d’un silence profond etd'une solitude complète. Il n'y avait que le son de nos voix, que le bruit de nos pagaies qui, répétés par les échos, parvinssent à nos oreilles. On n’entendait le chant d'aucun oiseau, on ne voyait aucune espèce d'animal; enfin les bords semblaient être entièrement déserts, et le fleuve lui-même sommeiller dans sa magnificence.

À deux heures de l'après-midi, la nature des lieux changea complétement ; de hautes qu’elles étaient, les rives redevinrent basses et marécageuses, surtout du côté gauche, et furent couvertes de broussailles touffues. Bientôt nous rencontrâmes deux jolies petites îles qui nous parurent inhabitées, et cinq ou six milles plus loin nous vimes une branche du fleuve qui se dirigeait au sud, inclinant un peu vers l’est.

Le 27, ne pouvant dormir, nous fûmes sur pied dès Ja pointe du jour; nous prîmes quelque nourriture, et nous commençcâmes nos préparatifs de départ.

Pendant la première partie de la journée, le Niger coula dans la direction de l’ouest-sud-ouest, et sa largeur varia de deux à quatre milles. Vers midi, nous vimes une petite branche du fleuve qui s’en allait vers le sud-est.

Séjour à Damuggoo. Description de la ville. Productions du pays. Cérémonies d'adieu. Dépert. Continuation du voyage sur le Niger. Les naturels d'Eboe.

Le 28, à dix heures du matin, le chef de Damuggoo nous rendit visite. Son habillement consistait en une superbe tunique de soie rouge fabriquée dans le Nouffie, avec des pantalons pareils. Sur la tête il portait un bonnet de drap rouge, et à ses pieds des sandales. Il nous apporta encore avec lui du vin de palmier, des œufs, des bananes, des yams, et nous supplia de de-

mander tout ce dont nous aurions besoin, car tout ce qu'ils possédaient lui etson peuple était à notre service.

Les rues de Damuggoo étaient si fangeuses par suite de la nature du sol et des pluies qui étaient tombées récemment, que nous ne pouvions rester devant la porte de notre hutie sans nous exposer à être couverts d'une boue noire et fétide, de sorte que nous étions forcés de nous tenir constamment au-dedans. Cette hulle n'avait pas plus de six pieds de diamètre ; elle était si obscure dans l'intérieur que nous ne voyions ni à lire ni à écrire : ajoutez à cela que nous étions assiégés depuis le premier rayon du jour jusqu'à la nuit par une troupe de curieux effrontés, qui se plantaient en cercle autour de la porte et sur notre passage comme autant de blocs de marbre, et qui restaient là en dépit de tous nos efforts, de manière à intercepter le passage au moindre souffle d’air. Le chef, auquel nous en fimes des plaintes très vives, nous répondit sérieusement : «Coupez-leur la tête ! » mais l'idée de voir des têtes humaines, toutes noires el hideuses qu’elles fussent, rouler à nos pieds, n’était point de notre goût; aussi nous eûmes recours à des moyens plus doux, mais qui, malheureusement, ne se trouvèrent pas très efficaces.

Les habitants de Damuggoo s’habillent en général avec des toiles de coton de Manchesler, si l'on peut donner le nom d'habit à un morceau d'étoffe attaché au bas des reins et tombant au-dessous des genoux. L'élégante et majestueuse tunique ou chemise en usage dans l’intérieur, n’est portée que par le roi et un petit nombre des principaux habilants. Ce peuple paraît avoir peu de communication avec les naturels des provinces plus centrales, et nous avons trouvé que la civilisation décroissait sensiblement à mesure que nous approchions de la côte. Les femmes sont passionnées pour les grains de verre ou de porcelaine, mais elles u'estiment que ceux qui coûtent le plus cher : c'est la seule parure qu’elles portent. Damuggoo est une ville très grande et très populeuse, mais horriblement sale : les huttes y sont rondes et construites exactement de la même manière que celles de Zogozhi, c'est-à-dire qu'elles sontbâties en torchis et soutenues par des étais de bois, elles ont toutes, sans exception, l'air le plus pauvre et le plus misérable. ,

Ceux des habitants qui ne s'adonnent point aux spéculations commerciales cultivent la terre; le yam et le mais sont, je crois, la principale, sinon l'unique nourriture végétale à l'usage des classes pauvres, elles mangent rarement autre chose : on apporte des bananes et du plantain d'une contrée voisine; mais le prix en est trop élevé pour qu'elles puissent en acheter. En réalité, ces denrées, jointes à la noix du coco, constituent tout ce que les habitants paraissent connaître en fait de fruits el de légumes. Quant au riz, qui se cultive si généralement et en si grande abondance dans leur voisinage , ils n'en ont jamais vu, ils ne connaissent pas les différentes espèces de grains qui se récoltent en grande quantité dans des pays aussi rapprochés que le Nouffie et le Funda, ou, ce qui est plus probable, ils pensent que la peine que nécessilerail leur culture balance les avantages qui pourraient résulter pour eux de l'introduction dans leur pays de ces diverses natures de céréales. Aussi leurs travaux agricoles ne s’étendentils point au-delà de la culture du maïs et de l'yam. Les habitants de Damuggoo n’ont jamais vu de cheval et n’ont pas la moindre idée de cet animal. Le chien, la brebis, la chèvre composent leurs animaux domestiques, au nombre desquels ne se trouve pas la vache. Les chèvres et les boucs sont fort communs, mais on voit peu de moutons, et encore sont-ils fort inférieurs à ceux des pays situés plus au centre. Ils prennent dans la rivière une grande quantité d'excellents poissons, ce qui remplace, jusqu’à un certain point, la nourriture animale qui leur manque.

Dans l'après-midi du 43 novembre, le chef nous fit dire de nous tenir prêts à partir le lendemain. D'après les dispositions qu'il avait arrêtées lui-même, les gens

de notre suite devaient s'embarquer sur notre vieux canot avec le plus pesant du bagage ; quant à mon frère et moi, nous devions voyager dans un de ses canots et prendre avec nous ce que nous avions de plus précieux. Nous n'avions rien à objecter contre cet arrangement, attendu que le vieux canot avait été en partie réparé.

Le 44 novembre, un peu après quatre heures, nous fimes transporter notre bagage sur le bord de la rivière, et charger les canots.

Le 15 novembre, nous continuâmes notre route, en descendant la rivière jusqu'à deux heures du malin ; nous nous arrêtâmes alors près d’un village considérable, dont je ne saurais dire le nom. Nos gens débarquèrent pour prendre quelques instants de repos à l'ombre.

La rivière avait coulé toute la journée dans la direction de l’ouest et du sud-ouest, en formant une foule de détours. Sa largeur avait varié d’un à trois ou quatre milles, son courant avait été très rapide; ses bords étaient bas et marécageux et couverts d’un taillis fourré, entremêlé de palmiers.

Nous nous levâmes au point du jour, et je rejoignis les gens de notre suile sur le vieux canot qui contenait la plus grande partie de notre hagage, pour les encourager à redoubler d'ardeur, sans quoi il leur eût été impossible de marcher du mème pas que les naturels de Damuggoo, de sorte qu’ils seraient restés en arrière et auraient pu s'égarer. Comme il était facile à mon frère de nous rejoindre, je me mis en route le premier, le laissant en arrière avec l’autre canot.

A sept heures du matin nous vimes une petite rivière venant de l'est, qui se jetait dans le Niger. Ses bords comme ceux du fleuve étaient élevés et fertiles. Sur la rive droite de la rivière dont je viens de parler, tout près aussi de celle du Niger, nous apercûmes un marché considérable; on me dit que c'était Kirree, et que la rivière en question, se dirigeant vers l’ouest au sortir de ce village, se jetait dans la baie de Benin. Un grand nombre de canots étaient amarrés sur le bord. Chacun d'eux portait trois longs bambous, à l'extrémité desquels flottaient des pavillons. Un de ces bambous était planté à la poupe, un second à la proue et le troisième au milieu du canot. Lorsque nous fümes plus près, je remarquai les armes d'Angleterre sur quelques pavillons , tandis que les autres en étoffe blanche étaient ornés de dessins, tels qu’une jambe d'homme, des tables, des chaises, des bouteilles, des verres et une foule d'autres symboles; les individus qui se trouvaient en grand nombre à bord de ces canots élaient habillés à l'européenne, sinon qu'ils n'avaient pas de pantalon.

Les habitants de Kirrée ont l'air sauvage ; ils sont d'une fore® prodigieuse , taillés en athlètes et bien proportionnés : tout leur vêtement consiste dans une peau de léopard ou de tigre attachée autour des reins; leurs cheveux sont nattés et couverts d'ocre rouge en profusion ; il n’y a pas un endroit de leur tigure qui ne soit couvert d'incisions : ces iucisions , faites dans la chair vive, laissent de profondes cicatrices ; elles ont chacune environ un demi-pouce de long et sont peintes en indigo; à peine est-il possible de distinguer aucun trait de leur visage, et je n'ai jamais vu d’Indiens plus défigurés. Les femmes d'Eboe sont d'une rare beauté, et nous ne pouvions nous empêcher de penser que c'élait pitié de voir des hommes si sauvages posséder des femmes si charmantes. Le signe distinctif des habitants d'Eboe est un fer de flèche dessiné sur chaque tempe , la pointe tournée du côté de l'œil. Nous apprimes que l’homme qui commandait le canot qui uous avait attaqués le premier avait été chargé de doubles chaînes et condamné à mort. Les habitants de Kirrée avaient tellement pris à cœur l'attentat dont nous avions été victimes, et ils étaient si fermement résolus à nous faire obtenir justice que, dans le cas où le roi d'Eboe, dont cet individu était le sujet, aurait refusé de le mettre à mort, on ne devait plus permettre à aucun de ses canots de venir com-

mercer dans le pays. Les femmes du condamné criaient et se lamentaient autour de lui,

Départ de Kiri ou Kirrée. Caractère des naturels. Passage à travers un lac Arrivée dans la ville d'Eboe. Les habitants d'Eboe. Importance commerciale de cette ville.

Le 6 novembre, au lever du soleil, notre canot qui était devant le marché de Kirrée fut conduit au petit banc de sable ou île située au milieu de la rivière. Nous attendimes dans cet endroil l'arrivée de deux canots de guerre qui devaient nous transporter dans le pays d'Eboe. Les naturels de Damuggoo avaient retrouvé leurs esclaves, de sorte que leurs pertes se reduisaient à des étoffes et à de l'ivoire dont ils espéraient que le roi d'Eboe leur liendrail compte à notre arrivée dans ce pays; celle circonstance semblait avoir ranimé leurs espérances el leur avoir'inspiré une nouvelle ardeur et un courage qu'on ne pouvait guère attendre d'individus qui avaient été à demi noyés, battus et victimes de toute sorte d'autres mauvais traitements.

A six heures du matin nous dîimes adieu à Kirrée, théâlre de ious nos désastres, accompagnés de six grands canots de guerre , el nous nous retrouvâmes dans la société de nos anciens con.pagnons de .Damuggoo. À neuf heures nous dépassâämes deux belles îles non loin de l'endroit où nous avions été altaqués : elles étaient inhabilées et presque au milieu de la rivière qui à environ trois milles de largeur; elle semblait couler vers le sud-est, en appuyant un peu à l'ouest; mais comme nous avions perdu la veille notre compas avec tout notre bagage, il nous fut impossible de déterminer exactement la direction de la rivière, et nous ne pûmes que nous en former une idée, d'après la siluation du soleil. Nous remarquâmes de grandes villes et des villages situés à deux ou {rois milles de distance les uns des autres, sur les rives qui s'élevaient en s'éloignant un peu du fleuve. Les hommes de nos canols qui redoulaient sans doute les habitants, et qui peut-être étaient en guerre avec eux, ne youlurent point approcher du rivage, quoiqu'ils eussent besoin d'yam.

Le 7 novembre, aux premiers rayons du jour, les gens de notre équipage s’occupaient activement des préparatifs du départ. Nous dîmes bientôt adieu à quelques villageois qu'avait attirés le désir de nous voir, et nous contimuâmes à descendre le fleuve. L'aspect de ses bords avait entièrement changé depuis deux jours. Le fleuve ne formait plus de détours comme auparavant; ses rives étaient si basses et si unies, qu'on n'apercevail pas la moindre éminence qui en interrompit l'aniformité. Elles commencafnt à offrir ce caractère de monolonie qui règne la plupart du temps sur les bords de la mer. Cependant l'une et l'autre rive du Niger sont assez peuplées, et des vil- Jages sont disséminés çà et là; car bien qu'ils soient cachés par les arbres, et invisibles pour ceux qui naviguent sur la rivière, cependant nous reconnaissions aisément leur existenee au nombre des habitants qui venaient sur le bord pour lrafiquer avec les gens de

plantain, de bananes et d’yams. Ces denrérs sont, avec le poisson qu'ils peuvent pêcher, leur seul moyen de subsistance et leurs seuis objets d'exportation. Beaucoup d'entre eux sont pauvres et dans le dénûment: cependant ils sont doux el même limides, el lon dit qu'ils sont honnêtes et fidèles observateurs des règles de la justice. Quelques-uns sont au contraire bardis, cruels et rapaces. Leurs voisins les redoutent et les évitent, et il en est de même des étrangers que leurs affaires appellent dans le pays, à moins qu'ils ne soient nombreux, résolus et bien armés.

À onze heures du soir nous arrivâmes à un endroit qui avait été choisi comme lieu de rendez-vous pour toute la flottille; nous y passâmes la nuit dans nos canots, La rivière avait coulé ce jour-là vers le sud-

nos canots. Ils cultivent une quantité incroyable de |

sa direction avait été à peu près la même. que

ouest ; la veille.

Départ d'Eboe. Adizetta. Cérémonies superstitieuses. Bards du Niger.

À dix heures du soir nous quittämes le cours prin- Cipal du fleuve, et primes notre roule vers Brass, sur un petit bras qui coulait vers le sud-est relativement à celui dont nous venions de sortir. Le fleuve allait constamment vers le sud, et il continuait de suivre la même direction quand nous le quillâmes; il n'avait pas plus d'un mille et demi dans sa plus grande largeur , et de trois cents pas environ dans la plus petite. Nous avions vu dans le courant de la journée un grand nombre de villages, et partout où les bords du fleuve n'étaient pas submergés, il y avait beaucoup de champs cultivés.

Il y a dans ce pays des villes ruinées , fangeuses el dignes de mépris, mais il n'en est aucune qui puisse présenter aux voyageurs un aspect aussi misérable, un coup d'œil aussi triste et aussi dégoûtant que l'abominable ville de Brass. Des chiens, des chèvres et d'autres animaux courent dans les rues fangeuses, mourant de faim, et rien ne surpasserail l'expression de leur regard famélique, si la figure des hommes, des femmes et des enfants, creusée par le besoin, ne portait l'empreinte de la péourie et du dénûment auxquels ils sont réduits. La plupart d'entre eux sont couveris d'affreux haillous, et leurs hutles tômbent en ruine par véluslé et faute de réparations.

Brass, à proprement parler, se compose de deux villes à peu près de la même étendue, qui contieunent environ mille habitants chacune , et qui sont bâties sur le bord d'une espèce de bassin formé par un grand nombre. de petits raisseaux qui arrivent du Nger à travers une épaisse forêt de mangliers. Une de ces villes est soumise à l'autorité d’un coquin nomnié le roi Jacket, l'autre est gouvernée par un chef rival qu'on appelle le roi Forday. Ces villes sont siluées exactement vis-à-vis l'une de l'autre à quatre-vingts pas de distance, Elles sont consilruites sur un lerrain marécageux, doù il résulte que les hultes sont constamment humides. Une aulre ville que les Européens nomment:ville des Pilotes , à cause du grand nombre d'individus de cette profession qui y résident, est siluée près de l'embouchure de la première rivière de Brass (la rivière de Vun des Européens), à soixante ou soixante et dix milles de distance. Celle ville est soumise à l'autorité des deux rois, parce que daus le principe elle a élé peuplée par des émigrés de leurs villes respectives. Quand la marée est basse le bassin est entièrement à sec, à l'exception de quelques pelits courants, et présente une surface unie de vase noirâtre d'où s'exhale une odeur intolérable qui provient de la décomposition de substances végétales et de la quantité d'ordures et d'immondices qui sont jetées dans le bassin par les habitants des deux villes.

Les habitants de Brass ne récollent ni yams, ni bananes, ni ancune espèce de grains. Ils ne cultivent d'autre substance alimentaire que le plantain, qui forme avec le poisson leur principal nioyen de subsistance, Cependant on y imporle d'Eboe et des autres pays des yaws dont on revend une grande quantité aux bâliments qui se trouvent mouillés dans la rivière, Le sol dans les euvirons de Brass est presque partout stérile et marécageux, cependant 1} est couvert d'une végélalion épaisse, abondante et inipénétrable ; même entre les malus d'une population active el industlrieuse, ce serait un obslacle insurmontable à un défrichement général, Mais avec les possesseurs actuels, le manglier ne sera jamais extirpé, et il est probable que le pays restera dans le mêine état jusqu'a la fin des siècles

La maison dans laquelle nous demeurions appartenait au roi Boy; elle était située au fond du bassin et

elle avait été construite depuis peu par un charpentier qui avait descendu exprès la rivière depuis Calebar, son pays natal: Ilavait recu dix esclaves pour sa peine. Cet homme avait nécessairement vu les maisons européennes qu'il s'était évidemment proposées pour modèle: Celle dont il s’agit était de forme oblongue et se composait de quatre chambres toutes de plain-pied et boisces, avee des portes et des placards assez bien faits. Ces boiseries offraient la preuve irrécusable qu'elles avaient appartenu à un bâtiment, c'était probablement les débris d'un navire qui s'était brisé, nous dit-on, peu de temps auparavant contre la barre de la

rivière. Celle maison à été récemment converlie, par .

le roi Boy, en une sorte de sérail, attendu que, suivant son expression , il avait une grande abondance de femmes qu'il était nécessaire de surveiller; c'est aussi un magasin de marchandises européennes , de tabac et de liqueurs spiritueuses. Tout son mobilier consiste dans une vieille table en chêne, mais elle est garnie de siéges en lerre qui sont élevés de trois pieds environ au-dessus du sol. L'un des murs de l'appartement principal est décuré d’une vielle gravure franaise représentant la vierge Marie, entourée d'un grand nombre d'anges à la face bouffie, au bas de laquelle est une invocation à Notre-Dame de-Bon-Secours, -Les maisons de Brass sont généralement bâties en terre jaunâtre, toutes les fenêtres sont munies de volets. 1 y a vis-à-vis de la ville des huttes dans lesquelles on fabrique du sel quand les pluies sont passées. À l'époque de notre séjour l'eau du fleuve était jaunâtre ; ce qui provenait de l'abondance des pluies; mais Boy nous dit que deux mois plus tard elle serait salée, et qu’alors commencerait la fabricalion du sel. On-porte , à ce qu'il paraît, une grande quantité de celte denrée sur les marchés d'Eboe, où elle s'échange contre des yams, car l'écaille de cowrie n'a pas cours le long du fleuve au-dessous de Bocqua. Les habitants s'occupent principalement de Ja récolte du sel el de l'huile, de la pêche et du commerce avec le pays d'Eboe, car, on ne voit pas un seul champ ecullivé.

Richard Lander quitte la ville de Brass. Superstition des naturels au sujet de l'écho. Arrivée à bord d'un brick anÿlais dans la rivière de Nun Arrivée à Ferrando-Po, Clarenc* Naturels de l'ile. La rivière de Calcbar. Ville d'Ephraiïm. Retouren Angleterre.

J'avais décidé qu'un de nos domestiques m'accompagwerait lorsque je descendrais la rivière, et le 40 novembre, à dix heures du matin, après avoir pris Congé de mon frère et du reste de notre suite, nous nous embarquâmes sur la pirogue du roi Boy. Nous naviguâmes à travers des canaux étroits qui tantôt s’enfonçaient sous des voûtes de mangliers , et tantôt s'élargissaient en petits lacs formés par le débordement -de la rivière. Le capitaine du canot, grand et vigoureux gail ard, se tenait à la poupe, faisant l'office de pilote. A chaque sinuosité du canal que nous doublions, il s'adressail, eu poussant de grands cris, au fétiche , et quand un écho lui répondait il répandait dans l'eau un demi-verre de rhum, et y jetait un morceau d'yam et de poisson.

Nous nous dirigrâmes presque constamment vers l'ouest, jusqu'à environ trois heures de l'après-midi. Nous arrivâmes alors à un bras de la rivière, large d'environ deux cents pieds; et ayant aperçu un pelit village sur le bord, en face de nous, nous nous y arrêtâmes pour acheter du poisson sec, Naus élant procuré @e dont nous avions besoin, nous nous reimimes en route, et à sept heures du soir nous arrivâmes dans la seconde rivière de Brass, qui est un grand bras du Quorra. Nous le descendîmes à peu près dans la direction du sud, et au bout d'une demi-heure je distinguai avec joie le bruit du ressac. Ua quart d'heure avant la fin du jour, nous nous arrèlâmes pour passer la nuit, après avoir attaché notre canot à un arbre sur le bord occidental de la rivière.

RICHARD'ÆT JOHN LANDER. Hi

Le lendemain, à cinq heures du matin, nous démarrâimes le canot et primes notre roule vers l'ouest à travers un canal étroit, A sept heures nous entrâmes dans le principal bras du Quorra autrement dit, la rivière Nun ou première rivière de Brass), vis-à-vis d'un large bras qui, à ce que nous dit le roi Boy, se jelte daus la baie de Benin. La rivière de Nun coule dans cet endroit a peu près du nord au sud.

Un quart d'heure après êlre arrivés dans cetje rivière , nous aperçûmes devant nous deux vaisseaux à l'ancre. Je ne saurais décrire l'émotion délicieuse que celle vue me causa; celui dont nous élions le plus près était un schooner espagnol, bâtiment négrier, dont nous avions vu le capitane dans la ville de Brass. Cet officier me reçut de Ja manière la plus affectueuse.

Après avoir dit adieu au capita ne, je me diriseai vers le brick anglais, mouillé trois cents pas plus bas : jy arrivai pariagé entre la joie et l'inquiétude, et je montai à bord. Le capilaine avait l'air épuisé par sa fièvre. Je lui fis connaitre qui j étais, je lui exposai ma situation le plus nettement possible , et je lui fis lire mes instructions par un des hommes de son bord, pour le convaincre que je n'avais pas l'intention de le tromper Je le priai ensuite de nous racheter en payant au roi Boy ce qu'il nous avait demandé, l'assurant que lout ce qu'il aurail avancé à cause de nous lui serait exactement rendu par le gouvernement britannique. Ma surprise et ma Consternalion furent au comble quand il refusa pérempioirement de donner quoi que ce fût; et faible et malade comme il était, il débi a les imprécations les plus grossières et les plus outrageantes que j'eusse jamais entendues. Confondu, révolté d'une telle conduite, je m'éloiguai de lui avec horreur. Je ne pus croire ce que j'avais enleudu, que lorsqu'il me l’eut répété. Désappointé outre mesure par de si indignes procédés de la part d'un de mes compalriotes, la violence de mon émotion me rendit muet, et je fus au momnent de perdre l'usage de mes sens, tant J'étais pénétré de chagrin et de honte; de ma vie je n'avais eprouvé une si cruelle bumilialion, Pendant notre voyage en Afrique, nous avions en général été accueillis avec bienveillance; nous avions distribué dus présen's toutes les fois qu'on pouvait en altendre de nous. Nous avions surtoui conservé notre honneur intact, par notre fidélité à tenir nes promesses, Il ne dépeudail plus de moi d'en faire autant, puisque j'avais perdu tout ce que je possédais; et quand, réduit à une dernière ressource que je devais croire assurée , javais promis sur la meilleure de toutes les garanties que le premier de nos compatriotes que nous rencontrerions paierait notre rançon, être désavoué el déshonoré par lui, rien n'était plus propre, je le sentais, à nous avilir , sinon à nos propres yeux, au moins à ceux des indigènes. « Mais, dis-je au capitaine, j'ai un frère et huit domestiques à Brass-Town. Si vous refusez de salisfaire le roi Boy, au moins engagez-le à les amener ici, autrement il empoisonnera mon frère, ou le laissera mourir de faim, el vendra mes domestiques, » La seule réponse que j'obtius fut celle-ci : « Si vous pouvez les amener à bord, je les recevrai; mais je vous l'ai déjà dit, je ne donnerai pas un verre d'eau pour vous, » Je fis mon possible pour décider Boy à retourner chercher mes compagnons, lassurant qu'il serait payé un jour ou l'autre, Boy, comme on devait s'y alleudre, demanda au moins une partie de ce qu'on lui avait promis,.et il ne me fut pas facile de le déciter à partir sans avoir rien reçu.

Le capilaine me demanda alors quels élaient les hommes que j'avais à Brass. Je lui répondis qu'il y avait parmi eux deux marins et trois autres individus, qui pourraient lui être utiles pour la manœuvre de son bâtiment : son lon et ses manières se radoucirent alors à mon égard. Je m'enhardis à lui demander un morceau de bœuf que j'enverrais à mon frère, ainsi qu'une pelite quantité de rhum, et il nr'accorda l'un et l'autre saus difficulié. Je savais que mon frère avail comme moi grand besoin de changer de linge, je ne

pouvais me hasarder à faire une pareille demande au capitaine avec quelque espérance de succès. Mais trouvant que le cuisinier du bâtiment avait l'air d'un brave homme, je m’adressai à lui et il me donna à l'instant trois chemises blanches. Quand le roi Boy fut prêt à partir, j'envoyai sur le canot mon domestique avec les différents objets que j'avais pu me procurer, et une lettre pour mon frère. Boy me promit qu'il serait de de reiour avec ce dernier et mes domestiques sous trois jours; et il s’éloigna en murmurant de n'avoir pas recu ses marchandises.

Le 23 novembre, j'aperçus plusieurs grands canots qui se dirigeaient vers la rive ouest de la rivière, et je crus reconnaitre mon frère dans l'un d'eux. Je fus transporté de joie en pensant que je verrais mon frère le lendemain.

Le lendemain, dès le point du jour, j'étais en observation, et je ne tardai pas à voir mon frère et ses compagnons remonter dans leur canot. Ils arrivèrent à bord sur les sept heures.

, Le capitaine Lake accueillit mon frère avec politesse, mais il exprima aussitôt son intention de renvoyer Boy sans lui donner quoi que ce füt, et de sortir à pleine voile de la rivière. Boy, agité de sombres pressentiments, se promenait à pas lents sur le pont; il avail évidemment trop de pénétration pour ne pas se douter de ce qui allait arriver. Il nous faisait réellement pitié, et nous étions affligés de penser que nos promesses ne seraient point remplies. Je passai en revue le petit nombre d'objets qui nous restaient depuis le désastre de Kirrée, et je trouvai, à ma grande surprise, cinq bracelets d'argent enveloppés dans un morceau de flanelle. Je ne savais pas avoir ces objets, et je les lui offris sur-le-champ, ainsi qu’une épée du pays, arme très précieuse comme curiosité, et que nous avions achelée à Yarriba avec l'intention de l'emporter en Angleterre. Boy accepta les bracelets et l'épée, et mon frère lui offrit alors sa montre à laquelle il te- -nait beaucoup, parce qu'elle lui avait été donnée par l’un de ses plus anciens et meilleurs amis. Mais Boy, qui n’en connaissait pas la valeur, la refusa avec mépris ; et ayant appelé un des hommes de sa suite pour lui faire voir ce qu’on avait, disait-il, l’effronterie de lui offrir à la place des rançons promises, et après avoir poussé un soupir expressif, tous deux ils nous tournèrent le dos avec mépris et indignation : ensuite ils ne voulurent plus nous adresser la parole ni même nous regarder.

Dans l'après-midi du 4er décembre, le canot du brick nous débarqua heureusement au port Clarence, à Fernando-Po, où nous fûmes accueillis de la facon la plus hospitalière par M. Becroft, directeur de l'établissement anglais.

L'ile de Fernando-Po est située à environ vingt milles en avant de la côte. Quand nous commencâmes à l'apercevoir ce fut sous la forme de deux pics gigantesques réunis par une langue de terre élevée. Le pic du nord est plus baut que l’autre qui est situé dans la partie sud de l'île, et qui s'élève graduellement du bord de la mer à une hauteur de dix mille sept cents pieds.

lFernando-Po qui, par la beauté pittoresque des sites, la fertilité du sol, la richesse de la végétation, est digne du nom de Z/ha-Formosa (ile délicieuse) qui lui fut donné dans l'origine , est restée oubliée, négligée et dans son état primitif jusqu'en 1827, les Portugais et les Espagnols ne l'ayant pas jugée digne d'attention; mais à cette époque elle a fixé les regards du gouvernement anglais, à cause de sa position favorable pour la répression de la traite des noirs dans celte partie

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