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de dire que la troisième est le Darfour ; vient ensuite la quatrième, qui est le Ouaday; la cinquième est le Baguirmeh ; la sixième , le Barnau ou Bornou; le septième, l'Adiguiz; la huitième, l'Afnau ; la neuvième, le Dar-Tombouctou ; la dixième, le Dar-Mella, où réside le roi des Fellatahs. En voyageant de l’ouest à l’eston compte à l'inverse, c'est-à-dire que la première contrée est le Dar-Mella ; la‘deuxième, le Dar-Tombouctou, et ainsi de suite.
-Du côté de l’est et du sud, le Darfour est environné d'une multitude d’Arabes errants ou Bédouins formant des tribus nombreuses, riches en bœufs et chevaux, et sur lesquels le sultan du Darfour lève un impôt annuel qui souvent lui est refusé, ce qui nécessile des expédilionus quelquefois très sanglantes.
Une habitude singulière chez les habitants du Marrah est, dit notre voyageur, que nul n’épouse une femme avant d’avoir vécu avec elle et d'en avoir eu un ou deux enfants. On dit alors qu’elle est féconde, et les deux conjoints restent ensemble pour vivre en union matrimoniale. Le mari qui trouve un galant auprès de sa remme ne s'en formalise pas, à moins qu'il n'y aitflagrant délit sous ses yeux. :
Les Foriens du Marrah sont brutaux et colères, surtout dans l'état d'ivresse. Ils sont avares à l'excès, et ne reçoivent jamais d'hôtes, si ce nest des parents, à moins qu'il ne s'agisse d’une affaire d'intérêt.
Les jeunes garcons et les jeunes filles ne cachent point les parties sexuelles jasqu’à l'âge de puberté. Les garçons portent alors une chemise; les filles ceignent leur ceinture d’un meizel, espèce de pagne court en toile ; mais, depuis le nombril jusqu'au sommet de la tête elles laissent tout à découvert,
Ces hommes n’ont aucun goût de propreté; il n'y a variété ni dans leurs arts ni dans la préparalion de leur nourriture ; ils mangent indistinctement tout ce qui se présente à eux avec l'apparence d’aliments. Que ce soit amer ou gâté, ils ne font aucun choix; parfois même ils préfèrent à tout les aliments amers ou la viande gâtée, et s’en font un régal.
Dans chaque village, les jeunes gens ont un chefqu'ils appellent Ouornan; les jeunes filles ont aussi une d'elles pour chef, et l'appellent Meirem. Aux jours de fête, l'Ouornan rassemble ses jeunes gens, et la Meirem ses jeunes compagnes, en un lieu désigné ; bientôt les deux sexes se mêlent; chaque jeune homme emmène avec Jui une jeune fille, et chaque couple s’en va passer la nuit où bon lui semble, pour revenir le lendemain, et recommencer encore.
Au Darfour, les hommes ne se livrent jamais seuls à aucun travail, excepté au métier de la guerre, seule chose dont les femmes soient entièrement dispensées. Hommes et femmes vaquent pêle-mêle à leurs occupations et à leurs affaires. Cependant la plupart des travaux les plus fatigants sont à la charge des femmes.
Du reste, les deux sexes sont, toujours et partout, en sociélé commune le jour et la nuit, et ils se voient librement, sans que leur commerce amoureux passe pour du libertinage.
Les montagnards du Marrah croient aux géuies et aux revenants. Les génies sont les gardiens des hestiaux, et c'est pour cela qu'on laisse paîlre ceux-ci sans aucun berger pour les garder.
Le souverain du Darfour a un pouvoir despotique et sans bornes. Il a droit de vie et de mort sur ses sujets ; il dégrade, destitue et tue à son gré; ses désirs sont des ordres auxquels on ne résiste jama s, quelque odieux qu'ils puissent être ; on n'a que la permission de demander grâce, et non celle de faire la moindre oppositio, ne fût-ce que par une seule parole.
Auprès du sultan forien sont toujours de vieilles femmes qui composent une espèce de corps aulique assez nombreux; elles sont sous les ordres d'une d’entre elles, qui a le titre de reine des Æabobahs ou vieilles. Lorsque le sultan est surti de la retraite de sept jours qui suit son inauguration, les Habobahs se réunissent et viennent le trouver, portant chacune à la main deux
tiges de fer qu'elles frappent l’une contre l’autre, et qui produisent ainsi un cliquetis très singulier. Une de ces Vieilles tient à la main un petit balai de feuilles de dattier, avec une eau particulière dans laquelle elle trempe son balai ct en asperge par intervallesle sultan, pendant que les autres prononcent certaines paroles. Ensuite elles reçoivent le nouveau prince au milieu de leur troupe, et le conduisent en procession de sa demeure particulière au dépôt des cuivres, c'est-à-dire aux huttes où sont les timbales du sultan. Une fois entrées, elles frappent ces timbales en “per leurs paroles mystérieuses, et enfin elles raménent le prince au lieu où est le trône impérial.
Jamais le sultan du Darfour n’adresse les paroles ordinaires de salut à personne, grands ou petits, riches ou pauvres, que par l'entremise d’interprètes. Ceux qui entrent chez le prince se mettent à genoux; alors un interprète lui nomme l'une après l’autre toutes les personnes présentes, avec cette formule : «Ici, dehors, un tel, salut vous donne humblement.» Derrière le prince se Liennent debout les nègres, formant une sorte de garde du corps sous le nom de korkoa, et qui répètent : « Salut, salut, salut; » c'est là l'unique salutation que fasse le sultan, et encore par la voix des esclaves. S'il y a une grande assemblée, on bat une grosse caisse en bois, appelée dingar, faite en manière de cône renversé, et couverte d'une peau; cetle caisse a un son très retentissant.
Toutes les fois que le sultan crache, son crachat est aussitôt essuyé à terre avec les mains par un des serviteurs qui sont devant lui, et dont l'œil attentif épie ses moindres gestes et ses moindres mouvements. Lorsqu'il tousse, comme pour parler, tout le monde en fait autant; et lorsqu'il éternue, toute l’assemblée limite, d'où résulte un bruit assez bizarre.
Quand on est en conseil, on évente le sultan avec un large éventail en plumes d'autruche; lorsqu'il va à Ja chasse, on lui fait de l'ombre avec un parasol, qui est toujours porté par un grand de sa cour; un autre grand porte le tapis impérial. Si, dans une course à cheval , le sultan s’avise de faire un faux pas, c'est-àdire si son coursier trébuche et renverse son maître, tous ceux qui l’accompagnent doivent se jeter à terre de dessus leurs chevaux, et tomber ainsi en même temps que le prince ; nul ne pourrait se dispenser de faire cette chute lorsque le prince est démonté. S'il y avait un récalcitrant, on le jetterait en bas pour recevoir une volée de coups, fûl-il un des personnages les plus éminents; car il aurait manqué à son devoir et au respect auquel il est tenu envers son souverain.
Quand le sultan est au divan pour rendre la justice, même en divan particulier, il ne parle jamais directement aux assistants; il le fait toujours, comme nous l'avons dit, par l'intermédiaire d’un interprète ; de celte manière, i! n’a jamais à craindre de faire la moindre faute de langage. Si l'audience est nombreuse et pu blique , il y a alors sept interprètes rangés au milieu du divan; Ie premier est près du sullan, et le dernier près des parties plaignantes. Des soldats sont placés en ligne autour de la salle; des ulémas et des chérifs assistent aux débats et aux délibérations; les étrangers et les plaignants sont à genoux, la paume des mains appliquée à terre ; enfin les bouffons du sultan se tiennent debout. Le prince salue ceux qui viennent réclamer sa justice, et tous alors essuient le sol avec leurs mains, Si le sultan parle, un interprète ajoute le salut,
Le renouvellement des peaux des timbales donne lieu à une grande cérémonie ou fète publique annuelle qui dure sept jours. On enlève aux taureaux leurs peaux pendant qu'ils sont encore en vie, ou du moins en même temps qu'on les égorge. Dès que ces animaux sont expirés, on sépare la chair des os, on coupe la viande en petits morceaux, on dresse des tables pour tous les grands, et aucun d'eux ne peut refuser de manger sous peine de châtiment, à moins de maladie très grave. [l y a des Foriens qui prétendent que
l'on égorge aussi un petit garçon ou une petite fille dont le corps est coupé en morceaux, el dont la chair est mêlée à celle des taureaux et des moutons que l'on fait cuire dans des marmites.
Le lieu où le sultan tient sa cour s'appelle le /âcher; c'est Jà aussi que se déposent les limbales.
Le sultan possède en propriété spéciale des terres labourables qu'on sème pour lui chaque année, après les pluies. Le prince sort à cette occasion entouré de plus de cent jeunes femmes choisies parmi les plus belles de son harem , et qui portent sur leur tête des vases remplis des mets les plus recherchés; elles marchent derrière le cheval du sultan avec les jeunes esclaves mâles armés de lances , et avec une troupe de joueurs de flûte. L'assistance accompagne de chants les intruments. Le prince, une fois arrivé en pleine campagne, descend de cheval, et jette quelques semences à l'endroit où un esclave a remué la lerre. Aussitôt les grands ou les rois, les visirs et les officiers de la cour se mettent à piocher tous ensemble, el en un moment toute la plaine est semée. Cela fini, on prépare les mets apportés par les jeunes filles, on les mange et on retourne au fâcher. Voilà donc en vigueur au milieu du Darfour la cérémonie impériale qui se pratique chaque année à Pékin.
Les Foriens ont un penchant très vif pour le plaisir, la gaîté, les jeux et les fêtes; ils ne passent presque pas de jours sans avoir quelque divertissement. Leurs habitations sont généralement des huttes construites avec des tiges de roseaux; ces huttes sont rondes et à peu près comme des tentes. Ces indigènes ont des vêtements légers, à cause de l'extrême chaleur du climat. Ces vêtements sont généralement d'une blancheur éblouissante et tous d'une proprelé extrême. Les femmes ont une ceinture ou grande serviette autour des reins qu’elles attachent avec un cordon en fil.
Quand une jeune fille se marie, elle se pare d'une espèce de drap qui luitombe de la tête aux pieds. Elle a de plus un anneau suspendu à l'aile du nez; chez les riches, il est en or; chez les gens de moyenne aisance , il est en argent, et chez les pauvres, il esten cuivre. Toutes les femmes ont aussi des pendants d'oreilles et des colliers, ainsi que des bracelets.
Ilest d'usage que l'amant ou le fiancé recoive de celle qu'il aime qnelque objet de sa parure, dont il se pare avec orgueil pour ne plus le quitter. La jalousie est rare, et le tête-à-tête est généralement permis. Si l'on surprend quelqu'un avec sa fille ou avec sa sœur, on s'en réjouit comme d'un pronoslic de mariage.
Lorsqu'une jeune Forienne est nubile, on lui assigne une huile à part où elle couche seule, et celui qui s'est épris d'affection pour elle peut venir l'y trouver et lui tenir librement compagnie toute la nuit. Si elle devient enceinte, on s’en félicite, et l'enfant qu'elle met au monde est placé sur le compte d'un oncle maternel. Les riches et les grands subissent eux-mêmes, à l'égard de leurs filles, cette loi de la propagation humaine. Les cadeaux de noce consistent d'ordinaire en bestiaux et en mobilier,
La circoncision est d'habitude générale et devient toujours l’occasion d'une fête. Cette opération se pratique même pour les deux sexes et dans toutes les classes. La cérémonie se termine loujours par des chants et un repas.
La jeune fille une fois mariée demeure encore un an où deux à la maison paternelle, mais avec son mari, et ce n’est qu'avec beaucoup de difficulté qu'il parvient à l'emmener chez lui : il est vrai qu'alors les dépenses du ménage sont supportées par le père de la femme; il faut d’ailleurs que la jeune épouse ait préalablement donné des marques de fécondité.
Bien que Ja jalousie ait peu d'aliments au Darfour, il y existe pourtant des eunuques, notamment à la cour du sultan. Ces êtres dégradés ont, comme en Orient, des manières assez dures et même brutales envers les fammes qu'ils sont chargés de garder; et nonobstant eur impuissance, il y en à qui se marient.
Le sultan et les grands, ainsi que les riches, ont généralement des harems garnis de nombreuses jeunes femmes, sur qui veillent les eunuques.
Parmi les maladies assez répandues au Darfour, on doit malheureusement nommer la lèpre dite éléphanliasis et la syphilis. 11 y à aussi, dit-un, le ver solitaire mais il est bien moins commun que dans l'Abyssinie, sa patrie adoptive.
L'instruction au Darfour est peu avancée; elle se borne presque à la lecture du Koran, et pour les enfants mâles seulement. Le peuple aime la magie, et pour lui les médecins ne sont guère que des magiciens ou des charlatans. “
On cultive au Darfour une grande quantité de dourah ou millet, et pourtant les Foriens n'aiment que celui qui est blanc. Ils recherchent le sésame, non pour en retirer de l'huile, mais pour le manger en grains. Le miel des abeilles est très abondant, bien qu'on ne relire que très peu d'avantage des rayons; on extrait le miel et on jette la cire. On ne s'éclaire dans les maisons qu'avec une sorte de bois gras. L'arbre le plus utile de la contrée est l'héglyg, lequel est de la taille et de la force du sycomore d'Égypte. On en suce l'écorce; on fait de sa graine une espèce de salade; on cueille les jeunes pousses des feuilles pour en assaisonner les mels; son fruit vert, pilé dans un mortier , sert à laver les vêtements ; c’est comme une sorte de savon qui enlève les taches, mais qui laisse aux vêlements blancs une teinte jaune ; enfin les plancheltes de ce bois s’emploient pour éclairer les maisons pendant la nuit. C’est ainsi que le bois résineux des Alpes est en usage dans les châlets.
Comme dernier trait qui peint à merveille l'énergie du caractère forien, citons un fait rapporté par notre voyageur, sur un des chefs de l'armée du prince. Quand ce chef encore jeune eut révélé son habileté à la guerre, ses envieux le dénoncèrent et firent croire au sultan que Kourra, ainsi qu'on le nommait, entretenait des relations d'amour avec une des femmes du harem impérial. Le monarque furieux méditait une vengeance; mais Kourra, informé de Ja dénonciation saisit un couteau, s'enferme dans une huite voisine du palais, et de sa propre main se coupe toutes les parties sexuelles, puis les porte au sultan et les jette à ses pieds, en lui disant : « On m'avait accusé de te trahir, parce que j'avais cela; le voilà, je viens de le couper ; tu ne douteras plus de moi. » Le prince, ému de le voir ainsi mulilé et presque évanoui, ordonna de le traiter avec les plus grands soins ; et aussitôt que la blessure fut cicatrisée, il confia au jeune héros eunuque volontaire, la garde exclusive du harem. Plus tard, dans une révolution intérieure du sérail Kourra, menacé de nouveau par les gardes du Corps ou lanciers du sultan, se précipite sur eux les armes à la main, en fait un horrible carnage, et tombe enfin sans vie au milieu des cadavres et dans des flots de sang.
Telle est à peu près la substance de ce que présente de saillant le voyage du cheik Mohammed-el-Tounsy en ce qui concerne plus particulièrement la géogra— phie et les mœurs du Darfour,
ÂLBERT-MONTÉMONT,