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deux autres Schlouks qui nous attendaient sur le rivage par l'ordre du méki. Lorsqu'ils nous aperçurent, ils nous dirent de nous arrêter où nous élions , qu’ils allaient prévenir Jeur méki. Après ces paroles, ils partirent, et nous nous ancrâmes au milieu du fleuve, selon l'usage militaire. À 6 heures, les trois cheiks que nous avons vus hier, avec plusieurs Schlouks armés, sont venus ; ils avaient fait revêtir l’un d'eux d’une chemise indienne, comme si c'était le méki. Lorsque nous avons vu cela, nous avons envoyé une embarcation pour faire venir les trois cheiks avec le kiaya du méki et un autre grand cheik, daus notre dahabyéh. Lorsque nous eûmes demandé si le méki était venu, ils ont répondu que celui qui était habillé d’une .Chemise indienne était leur méki. Notre guide nous a fait un signe pour nous faire savoir que ce n'était pas le méki. Quoique nous ayons compris, nous n'avons pas voulu avoir l'air de douter que ce fût réellement le méki. Outre que nous avions habillé les cheiks qui sont venus, nous avons mis dans une enveloppe trois couteaux, huit cloches, et deux pièces de mousseline, une ceinture en cachemire anglais et différentes espèces de verreries.
Le 8, nous avons trouvé, du côté de l'occident, un îlot qui était couvert de hameaux et dé mimosas, et du côté de l’orient, nous avons vu deux îles qui étaient couvertes de broussailles. Ensuite le rivage occidental du fleuve nous a offert encore des hameaux de Schlouks parsemés d'arbres et de sycomores; nous avons vu beaucoup de Schlouks avec leurs lances, et vers la côte orientale, nous avons rencontré plusieurs Dinnkhabs qui nous regardaient de loin.
Le 9, nous sommes arrivés à un endroit où coulait une rivière dont l’eau ne ressemblait pas à l'eau du fleuve Blanc, car elle avait la couleur rougeâtre. La largeur de l'embouchure de cette rivière était d'un quart de mille. Lorsque nous avons vu qu'elle se jetait dans Le fleuve Blanc, Suleiman -Kachef nous a dit qu’elle se nommait Bah-el-Séboth, et qu'elle coulait du côté de Mékyadèh ; dans l'idiome des Schlouks, on nomme ce fleuve Bahr-Telkhy. Mais comme noire mission était de continuer le fleuve Blanc, nous ne sommes pas entrés dans cette rivière, et nous avons continué notre route directement. Vers le côté de l'occident, à l'embouchure de la rivière, il y avait un petit hameau de Schlouks; mais les habitants s'étaient sauvés. Nous avons vu sur notre route, à une demilieue du fleuve, plusieurs hameaux de Schlouks entourés de palmiers.
Le 141, nous avons vü du côté de l’orient, à un mille du fleuve, un petit lac entouré de broussailles, et nous avons vu du côté de l'occident un autre lac dont l'eau était noirâtre : la largeur de ce dernier lac est de 3 milles. Nous sommes allés, avec Ibrahim- Effendi et Suleiman-Kachef, dans un petit canot pour le sonder. Après avoir cheminé pendant 3 milles, nous avons trouvé une profondeur de 2 palmes et demi, et nous nous sommes assurés que le fond était de terre noire; les eaux n'avaient aucun courant. Comme nous n'avions pas assez de temps, nous n'avons pu reconnaître si c’élait un golfe; seulement les eaux diffèrent par la couleur des eaux du fleuve Blanc, dont le courant est d'un mille et demi par heure; la largeur est de 100 pas, et la profondeur de 3 palmes et demi. Nous avons jeté l'ancre au milieu du fleuve dans cet endroit, où nous avons passé la nuil.
Le lendemain nous nous sommes rendus au lac pour prendre des informations plus exactes ; nous nous y sommes rendus par la rive occidentale. Nous avons jeté la sonde, et nous avons trouvé quelquefois une brasse et d'autres fois 2 brasses de profondeur ; nous avons reconnu, quoiqu'il n’y eût pas de courant d'après le rapport du matelot monté sur le hunier, que ce lac communiquait avec plusieurs autres, et que des deux côtés on voyait des îlots couverts de broussailles noirâtres, en avançant plus, la profondeur est d'une brasse, et le fond est noir comme le fond des
lacs. On ne voit autour de ce lac ni hommes ni bestiaux ; seulement dans le lointain on apercevait des feux.
Le 27, après une navigation monotone et sans intérêt, nous vimes du côté de l'orient, au bord du fleuve, quelques cabanes de Kyks, dont les individus s’enfuirent et se cachèrent dans les jones et les roseaux qui sont auprès. Ayant envoyé notre drogman Méhémed pour leur assurer qu'ils ne devaient rien craindre de notre. part, et que nos intentions étaient toutes conciliantes à leur égard, trois d'entre eux sortirent de l'endroit où ils s'étaient cachés , et neuf enfants, sortant de leur cabane, vinrent auprès de nous. Après leur avoir demandé de quelle tribu ils faisaient partie, ils nous répondirent qu'ils étaient Kyks, et nous dirent que leur moyen d'existence était la pêche et la chasse qu'ils faisaient aux hippopotames et aux crocodiles. Après leur avoir demandé quelques nouvelles, ils nous répondirent qu'un peu plus loin le fleuve Blanc était bordé d'une montagne dont le plateau était très fertile, qu'au-delà se trouvait la tribu des Kalklours, qui sont anthropophages, et qu’encore plus loin on trouvait les tribus des Nouvhouns, de Batlyèh et de Bhourr. Nous les congédiämes en leur donnantquelques cadeaux de verroterie, et en. leur disant qu'ils n'avaient rien à craindre , ainsi que ceux des autres tribus qui auraient l'intention de venir nous voir; enfin que nous leur donnerions de pareils cadeaux.
Nous découvrîmes plusieurs cabanes dont les habitants se nourrissent, pour la plupart, du dourah proprement dit et dun dourah de Syrie, qui abonde dans cet endroit, ainsi que le poisson.
La rapidité du courant est de 2 milles ; l'emploi des rames et du halage est impossible. Dans cet endroit, le fleuve a beaucoup de sinuosités.
Nous vimes ensuite à lorient plusieurs cabanes , et nous nous approchâmes , sans être aperçus, de six vieilles femmes qui étaient sur le fleuve, et qui se lamentaient dans leur langue en tournant leur visage vers le ciel ; nous les rejoignimes ; ce que nous comprimes de leurs réponses , c’est qu'elles étaient des femmes Kyks. Elles nous firent comprendre que nous trouverions devant nous une montagne dont le plateau est très fertile ; après cela nous les relâchâmes. Nous ne pûmes savoir si les étangs que nous avions rencontrés sur notre route provenaient du fleuve ou bien de l'eau de pluie ; quand bien même nous aurions cherché à en connaître l’origine, cela nous eût été impossible, car les joncs, les roseaux et la vase s’avançaient dans le fleuve d'environ un mille. Les habitants des cabanes construites sur les bords du fleuve vivent de la chasse qu'ils font aux animaux amphibies; c'est pourquoi on rencontre beaucoup de leurs dépouilles dans les habitations.
Le 44 zilkadé, nous rencontrâmes un lac; puis, du côté de l'occident, l'habitation du grand cheik de la tribu de Bounderléhyal, nommé Beuhyour, qui vint à notre dahabyéh, et nous lui demandâmes des nouvelles de la montagne dont nous avons déjà parlé, et d'autres renseignements. Il nous répondit que du côté de l'occident se trouvait effectivement une montagne habitée par une tribu avec laquelle il était presque toujours en guerre pour les pâturages. Nous lui demandâmes si la montagne dont il nous parlait était éloignée du fleuve et s'il s’y trouvait des mines; il nous répondit qu’elle était éloignée tout au plus d'une
journée du rivage, que la partie occidentale était cou-
verte de bois qui l'empêchaient d'être connue parfaitement, et que quant à ce qu'on appelait mine, il n’en connaissait aucune. Le cheik, les hommes et les femmes avaient pour la plupart les oreilles et les jambes ornées d'anneaux de fer et de cuivre. A notre demande d’où ils se procuraient ces mélaux, le cheik nous répondit qu'en un lieu sis à trois journées de leurs habitations ils commmerçaient, et échangeaient leurs bestiaux contre les anneaux de fer et de cuivre qui s’y fabri-
quent; ils nous dirent aussi que les habitants du lieu les tiraient d'autres endroits situés à l'occident. Lui ayant demandé où le fleuve prenait sa source, et s’il élait vrai que nous devions rencontrer sur notre route une montagne au milieu du fleuve, il répondit que ni lui ni personne de sa tribu n'étaient capables de résoudre un tel problème. Nous lui demandâmes également de quelle manière ils vivaient; il nous dit que leur nourriture se composait de dourah, de sésame et de citrouilles, el qu'ils cullivaient aussi un peu de tabac. Nous le renvoyâmes lui et ses frères très satisfaits en leur donnant un peu de verroteries. Au reste, les habitants de ces lieux agirent comme les autress c'est-àdire qu'ils vinrent sur le bord du fleuve en grande quantité pour nous offrir des animaux domestiques, ainsi que des jattes de lait qu’ils nous prièrent d'accepter; et même plusieurs, sapprochant des haleurs, saisirent les cordes , el se mirent à les lirer de compagnie avec nos soldats. Leurs animaux, se trouvant là en grande quantité, se mirent à brouter les joncs ei les broussailles qui se trouvaient au bord du fleuve.
Le 17 zilkadé, plusieurs petits animaux de menu bétail ayant élé apportés des rives orientale et occidentale , ils furent distribués aux soldats, qui en avaient grand besoin, Les habitants, voyant leurs précents acceptés, relournèrent pour prendre leurs meilleures bêtes; et, à leur arrivée, ils nous suivirent en nous priant de ne pas refuser leurs présents, et ils se mirent à haler comme les soldats. La tribu d'EI-Hyabh habite la rive occidentale, et la rive orientale est habitée par celle de Bhourr. Ces deux tribus sont presque toujours en guerre pour les pâturages.
Le 20, nous arrivâmes à un endroit où le fleuve se bifurquait; les eaux élaient toujours de la même couleur; une branche allait à l'occident et l'autre à l'orient. Nous reconnümes que le territoire de la tribu d'El-Hyabb finissail là. Nous ignorions si ces deux branches du fleuve restent loujours séparées ou si elles se rejoignent plus loin. L'observation de celle circonslance devenant nécessaire, nous nous arrêlâmes en cet endroit pour prendre des informations. Nous fimes venir plusieurs individus de la tribu d'EI-Hyabb qui se trouve à l'occideut, et nous leur demandûimnes si ces deux branches restaient toujours séparées, quelle pouvail être leur étendue, et s'il était vrai que nous devions rencontrer sur notre route. une montagne. Jls nous dirent que ces deux bras élaient des rivières séjarées; que chacune d'elles avait son lit à part; seu- Émdbl que celle qui se trouve du côté de l'occident est très peu fournie d'eau ; qu'au contraire celle qui se trouve à l'orient est plus considérable que l'autre et en tout temps pourvue d'eau. Mais ils nous assurèrent qu'ils ne connaissaient pas leur étendue, et qu'en outre ils ignoraient qu'il y eût une montagne plus en avant, et que même ils n'en avaient jamais entendu parler : seulement, dirent-ils, il se lrouve en baut plusieurs tribus qui parlent un langage différent du nôtre et avec lesquelles nous sommes presque toujours en guerre, ce qui nous empêche d'avoir des re- ‘lations avec elles et d’être instruits des circonstances qui peuvent les regarder. Dans l'intention de consla- {er la véracité des déclarations de ces individus, nous fimes venir de la rive orientale deux cheiks de la tribu de Bhourr. Leur ayant adressé les mêmes questions, ils nous firent, à peu de chose près, les mêmes réponses, ce qui nous confirma que les individus de la ribu d'Et-Hyabb avaient été vrais.
L'exploration de ces deux branches faisant partie de la mission dont nous sommes chargés, Suleiman-Kachef, accompagnéde l’adjudant-major Rustem-Effendi, du Français Ibrahim-Effendi et du capitaine Fezhoul- Jah, furent envoyés pour explorer la branche occidentale. On envoya par lérre un petit nombre de soldats, ct par eau une chaloupe avec trois marins pourvus de sondes, Après avoir marché en longueur environ deux milles, on trouva que la largeur de ce bras était d'environ huit à dix kouladjis, et sa profondeur d'un
et demi et de deux kouladjis ; la vilesse de l'eau était a'un mille et demi par heure.
Pour explorer également la branche orientale, les mêmes personnes montérent dans un canot et se dirigèrent sur ce bras. Après avoir navigué la distance de deux milles, ils remarquèrent que la largeur était dans certains endroits d'un mille et demi, et dans d'autres d'un quart de mille; la profondeur, à son embouchure, d'un et demi, de deux et même de près de deux kouladjis et demi, et sa vitesse d’un demi-mille par heure; comparativement à la branche occidentale, l'eau y est bien plus considérable et la rivière plus large. Nous jugeâmes donc convenable de naviguer sur celte brarche. *
Après avoir gagné l'espace d'environ cinq milles, l'endroit où nous étions arrivés n'offrait plus qu'un demi-kouladji, et même moins. Nous ordonnâmes de maintenir toujours les barques au milieu de la rivière, et après avoir examiné de côté et d'autre, nous remarquâmes que l'eau gardait à peu près la même profondeur. On réunit tous les ofticiers, et on leur exposa l’état des choses ; dans leur réponse ils dirent que tout ce qui s'était passé la veille et aujourd'hui devait être inscrit el noté au journal: que, d'après ce que l'on avait vu, la branche occidentale n'offrait pas assez d'eau pour naviguer, et qu'en tout cas la branche orientale était beaucoup plus large et était pourvue plus abondamment d'eau ; qu'on avait résolu de l'explorer, et même qu'on était en disposilion de le faire jusqu'à midi, mais que la profondeur de l'eau allant toujours en diminuant, et que n'ayantplus trouvé qu’un demi-kouladji et même moins, 1l devenait impossible de continuer le voyage, et qu'enfin les baïques étaient restées au milieu de la rivière sans pouvoir avancer. Toutes ces circonstances étaient connues des officiers. Les capitaines des dahabyéhs et des barques ayant été également appelés en conseil, on leur dit que s'ils avaient quelque chose à dire, ils eussent à s'expliquer. Ces capitaines dirent que depuis quelques jours il était à la connaissance de tout le monde que l'eau diminuait, mais qu'ils n'avaient pas osé en parler au chef; qu'avant-hier ils avaient vu deux branches se réunir; qu'après l'exploration on avait conclu à l'unanimité pour naviguer sur la branche orientale ; que, quoique l'on se fût avancé sur celte branche jusqu à midi , et que cette branche, à son embouchure, eût deux ét même deux kouladjis et demi de profondeur, cependant, qu'en réalité, à l'endroit où l'on était parvenu, elle n'offrait plus qu'un demi-kouladji, et qu'il devenait impossible désormais d'avancer davantage ; qu'au reste la décision appartenait aux membres du conseil.
Les membres du conseil récapitulèrent ce qui précède ainsi qu'il suit : Considérant qu'après avoir parcouru la branche orientale jusqu’à midi, nous n'avons pu trouver qu’un demi-kouladji de profondeur, et qu'il devient cerlain par l'immobilité de nos barques qu'il est impossible d'aller plus avant; après avoir discuté les diverses circonstances dans un conseil composé des officiers et des capitaines des barques, et après avoir inséré dans le procès-verbal les demandes et les réponses sus-mentionnées , il a été reconnu qu'il n'y avait aucun moyen de contiauer notre navigalion ; qu’ainsi donc on résolvail à l'unanimité de retourner sur ses pas, et de recommencer le voyage en sens inverse le jour suivant. C'était la première fois que les sujets de Son Allesse paraissaient daus ces parages écartés; nous déployâmes les drapeaux en son honneur et nous fimes tirer vingt et un coups de canon, pour signaler notre retour, qui eut lieu en bon ordre.
SÉLIM BIMBACHL à 13
SECOND VOYAGE
La relation officielle de ce second voyage à la recherche des sources du Nil Blanc n'ayant pas encore été remise au gouvernement égyptien, M. Jomard, toujours animé d'une si noble ardeur pour les progrès de la science, a essayé d'y suppléer en communiquant à la Société de géographie plusieurs leltres qn il a reçues d'Egypte, l'une du voyageur français M. d'Arnaud, qui accompagnait Sélim Bimbachi; l'autre du consul général de France , M. Gautier d'Arc. Le digne M. Jomard à fait précéder celte communication de quelques mols que l'on nous saura gré de consigner ici,
« Depuis le Mémoire de d'Anville, qui date de 17845, les géographes s'étaient accordés à faire descendre du sud-ouest, et à une grande distance , les premières sources du Bahr-el-Abiad, c'est-à-dire le fleuve Blanc, regardé comme le véritable Nil ou sa branche principale. Ils avaient en conséquence placé vers le 6€ et le 7e degré de latitude nord, entre le 21e et le 25e de longitude est, les montagnes de la Lune, autrement le Djebel-el-Kamar ou el-Koumri des écrivains arabes, considéré comme l’origine du fleuve. Aussi, lorsque James Bruce, en 1788, publia son voyage d'Abyssinie, où il donuait le Bahr-el-Azraq (ou la rivière Bleue) comme le vrai Nil, son opinion fut vivement conteslée, et depuis elle a été constamment mise en oubli par les cartographes, qui continuent tous à placer les sources dans le sud-ouest, On fut surtout surpris de la hardiesse du tracé de la carte de Bruce, ie ne pouvant méconnaitre l'existence de la branche occidentale (le fleuve Blanc), la rapprochait extrêmement dans tout son cours de la branche orientale (ou le fleuve Bleu), et la faisait fléchir à l'orient en forme d'un arc parallèle, ne nommant pas même sur sa carle le Djebel-Koumri. Depuis ce temps jusqu'au moment où Mohammed-Ali porta ses armes au Sennâr et au Kordofan , les connaissances de l'Europe n'avaient fait aucun pas, même en tenant compte du séjour de Browne au Darfour, lequel n'avait rien éclairci sur la position des sources du Nil, question tant controversée depuis l'antiquité. C’est alors que plusieurs Eurépéens remontèrent le Bahr-el-Abiad , à quelques lieues audessus du grand confluent de Râs-el-Khartoum ; entre autres unwingénieur français, M. Linant ; un Anglais, M. Hay ; un savant allemand , le docteur Rüppell , et quelques autres. Le voyage du Defterdar-Bey, le gendre du vice-roi d'Egypte, nous procura une carle itinéraire du Kordofan.
«En 4831, un voyage de découvertes fut organisé à Paris pour le même objet; une somme suffisante fut accurdée , des instruments furent envoyés à Alexandrie avec des instructions. M. Linant, très instruit sur ce qui regarde le pays supérieur, et au fait des mœurs et des idiomes, devait diriger l'expédition : des circonslances qu'il est inutile de rapporter la firent ajourner.
«Enfin, en 1837, le vice-roi, étant allé voir par lui-même les travaux d'exploitation des sables aurifères de Fazoglo et de Fazangoro sur la rivière Bleue (vers le 40° degré de latitude nord), résolut de faire explorer la branche occidentale, et ordonna une expédition tout égyptienne de 400 hommes, montés sur un grand nombre de barques. A sa tête il plaça un capilaine de sa marine, Selim Bimbachi. 11 résulte clairement de sa relation qui précède, 10 que l'on ne trouve sur la rive gauche, c’est-à-dire vers l'occident, aucub affluent, mais seulement des marécages ; 20 que
vers la fin de la navigation l'on remarqua une branche assez importante (Bahr-el-Seboth où Et-Telkhy), mais venant du sud-est; plus loin, une bifurcation, qui est simplement produite par une grande île; 30 qu'aucune chaîne de montagnes n'existe dans ces arages au dire des naturels; 4° que la profondeur et a largeur du fleuve étaient considérablement réduites, au point d'arrêter la navigation ; 50 enfin, que le Bahrel-Abiad, au terme de l'expédition, vers le 6e degré de latitude, ne s’écartait pas sensiblement dun méridien de Khartoum, el mème était à l'orient de celui du Caire.
« Un nouveau voyage a été prescrit à Sélim Bimbachi par le souverain de l'Egypte, impatient d'alteindre par ses officiers jusqu'aux sources du Nil. Cette fois, des Européens élaient associés au chef égyptien (4). Examinons quels résultats a procurés l'expédition : elle a remonté plus haut que la première d’environ 2 degrés ; elle n'a point vu ni entendu parler de chaînes de montagnes, quoiqu’elle fût parvenue au 4e degré 42°; pas d’affluents venant de l’ouest ou du sud-ouëst; pas de cataracte, direction de la branche maitresse vers le sud; le fleuve prenant parfois une plus grande largeur, mais toujours moins profond, du moins dans la saison des basses eaux; enfin le dernier point atteint par les voyageurs, placé sous le 29e degré et derii environ, c'est-à-dire encore à l’est du méridien du Caire. Ce résullat est, comme le premier, tout contraire à l'opinion reçue.
« Mais que faut-il penser maintenant de Djebel- Koumri, des montagnes de la Lune, placées jusqu'ici vers le 6t et le 7e degré de latitude ? Faut-il les chercher sous l'équateur, où même au-delà, comme le supposait Ptolémée ? Ou faut-il éroire qu'elles sont très loin à l'ouest, et.alors, que l'expédition n'a pu en avoir connaissance, surtout si leur direction n’est pas de l’ouest à l'est, mais du sud au nord (ou à peu près); qu'enfin un affluent du sud-ouest, déguisé par les marais immenses du 9e dégré, aura échappé aux explorateurs? Entre ces deux suppositions l'opinion peut flotter éncore. Ce qui permet le doute, c'est que Sélim dit dans sa relation que les nombreuses peuplades des deux rives, différentes de race et de langage, souvent hostiles entre elles, lui ont souvent dit n'avoir aucune connaissance de ce qui existe au-delà de leur territoire.
« Ce qui est encore à noter relativement à l'opinion des anciens, c'est qu'ils placent les Lunæ montes audelà de l'équateur. D'un autre côté, M. d'Arnaud parle du Misselad de Browne; on sait que cette rivière douteuse, tracée par Browne au sud-ouest du Darfour, du 10€ au 15e degré de latitude nord, à 6 et 80 à l’occident du fleuve Blanc, n’a ni source ni issue connue. Com.nent concevoir son existence tout auprès du Bahrel-Abiad? Mais si, en effet, vers le 7e degré de latitude, il y a un grand affluent veuant de l'ouest appelé Keilak ou Misselad (peu importe), cela n'expliquerait-il pas la donnée généralement admise? On voit qu'il reste encore de l'incertitude sur cette partie de la question,
« Ce qui en présente moins et offre peut-être plus d'importance , c'est le fait.de l'existence de plusieurs nations, distribuées sur les rives du Nil Blanc, toutes intéressantes par leurs mœurs, leurs usages , leur caractère de race. Ici les voyageurs ont fait de curieuses découvertes. Depuis le graud’ confluent d'El - Khartoum , vers le 15° degré et demi jusqu'au 4€ degré et demi, et au-delà des tribus arabes, on trouve six ou sept peuplades distinctes, savoir : les Dinnkhas, les Schlouks, les Nowers, les Heliabs , la tribu des Kyks, les Bhours ou Behrs, et encore les Bonderas. Les Dinnlihas révèrent la lune; quand deux peuplades sont aux mains, le combat cesse dès que la lune s’est
(1) Outre MM. d’Arnaud et Sabatier, il fant nommer M. Thibaut, connu en Egypte sous le nom d'Ibrahim-Effendi, déjà associé à la première expédition, A. M,
Zèbres
levée. Les Schlouks sont d'une haute taille (1 m. 80) et d'une belle physionomie; les Nowers ont la peau tirant sur le rouge, et des cheveux lisses ou non crépus; les Behrs se distinguent par une douceur de mœurs singulière, puisqu'au lieu de vivre de la chair de leurs bestiaux, ils se nourrissent uniquement de racines et de fruits.
« Ce fait est important pour la sécurité des explorations futures ; voici qui le confirme encore. Au mois de janvier 1840 , les troupes égyptiennes avaient sévi contre les indigènes; en 4841 ceux-ci ont accueilli avec bienveillance la seconde expédition, et cependant la population est armée, elle est très dense et les hommes sont belliqueux ; ils pouvaient aisément se venger, et se défaire de quelques centaines d'hommes, bien que pourvus d'armes à feu. Ils ont des lances de quatre mètres ; le fer a un mètre de long.
« On voit encore que la facilité du voyage sera bien plus grande qu'elle ne l'a été, si l'on part au mois de septembre pour profiter des hautes eaux ; alors le haut Nil demeure navigable, au moins jusqu’au 3e degré de latitude.
« Un des points les plus curieux à éclaircir pour une expédition européenne, si elle pouvait se réaliser, serait la nature des rapports que les Behrs tiennent avec les Indes. On a trouvé chez eux des marchandi-
ses qui sembleraient mettre ces relations hors de doute ce sont des étoffes de Surate.
« Si la différence radicale des races dans un espace qui n'a pas trois cents lieues en ligne droite est un objet digne d'attention , il en est un autre encore plus curieux que tous ; je veux dire la présence d’un corps militaire uniquement composé de femmes, lequel com= pose la garde du roi des Behrs. L’antiquité ne nous a parlé que des amazones de l'Asie ; encore sont-elles contestées par la critique (1); celles de l'Amérique sont plus certainement une fiction; mais l'on n'avait pas encore connaissance des amazones du Nil. Tou= tefois, un religieux portugais, le père Jean de Los“ Santos, a mentionné en Ethiopie une république guer=« rière de femmes. Quant aux amazones d'Afrique, comme on peut l'entendre des bataillons de femmes dont parle M. d'Arnaud, il est difficile de révoquer en doute le témoignage d'une personne qui voyageait en compagnie de près de érois cents autres. Peut-on en dire autant de ce fait, « que les ministres du roi n@ « sont admis auprès de lui que lorsqu'il est en danger
(1) Elles habitaient, dit-on, entre autres lieux, sur les. bords du Pont-Euxin; elles avaient pour armes une hsChe et un bouclier échancré. Le Mémoire de Fréret (Acad. des Inscriptions, t. XXI) a réduit à leur véritable valeur l’exiS=« tence des amazones, du moins comme nation. A. M.
SÉLIM BIMBACHI. 7;
Intérieur d’une hutte à Toujourra.
« de mourir, et cela pour empêcher qu'il ne succombe « à une maladie ou meure de mort naturelle comme « les plus vulgaires de ses sujets ? » Je n’oserais l'affirmer, puisque personne ne dit en avoir été le témoin. Quoi qu'il en soit, on doit se féliciter que deux observateurs français aient élé associés à ce lointair voyage, et qu’ils aient sauvé du naufrage leurs journaux. »
Donnons maintenant les détails présentés par M. d’Arnaud et M. Gaulier d'Arc à M, Jomard.
En 1838, S. A. Mohammed-Ali m'engagea, dit M. d'Arnaud , à l'accompagner dans son voyage au Fazoqlo, pour y analyser les terrains aurifères avec M. Lefebvre , décédé dans le pays. Ce voyage, qui a duré deux ans, nous a valu quelques renseignements géographiques; mais ce n’est pas de ceux-là que je vais avoir l'honneur de vous entretenir.
Au retour du vice-roi d'Egypte, il fut question d'une expédition scientifique sur le fleuve Blanc. Déjà un premier voyage avait été fait par M. Selim-Capitan, officier turc de la marine d'Alexandrie ; mais il manquait un homme spécial. Les occasions de rendre quelques services à la science sont rares, et j acceptai avec empressement cette tâche , malgré le mauvais état de ma santé.
Le 93 novembre 1840 , nous partimes de Khartoum,
LE
pointe nord de l’île de Sennär, avec onze dahabiés: de retour au même point, le 48 mai 4841, pour nous ravilailler , nous reparlimes encore le 26 septembre 1841, à l'effet de relever des détails, ne pouvant mieux faire pour diverses causes qu'il serait trop long et trop peu intéressant d’énumérer.
Nous avons parcouru le fleuve Blanc sur un développement de 518 lieues de 25 au degré ; nous avons atteint le 40 42’ Jatitude nord, et le 29° 42’ Jongitude est estimée chez un peuple nombreux nommé Behr. Ainsi que vous l'avez pressenti depuis longtemps, monsieur, sous le 90 47’ de latitude nord, et 26° 47° de longitude est, nous avons trouvé d'immenses marais; mais bientôt après nous avons trouvé des pays plus riants habités par des peuples plus nombreux et d'une race infiniment plus belle. Depuis les Schlouks jusqu'aux Behrs, nous avons distingué quatre peuples différents par le type physique et le langage. J'ai fait quelques collections d'histoire naturelle, géologie, plantes, graines d'arbres, flèches empoisonnées, ustensiles divers, etc. Une de ces collections est destinée au Jardin des Plantes de Paris. Il y a divers objets fort curieux, entre autres un casse-tête de corne de rhinacéros, etc. à
A la hautéur du 90 44’ de latitude nord et 280 41’ de longitude est, nous avons trouvé sur la rive droite
l'embouchure d'une grande rivière nommée Saubat (1), seul affluent est, et sur la rive opposée un autre que tout me porte à croire être le Keilak ou le Misselad de Browne.
Aucun indice sur les deux rives, aucun vestige de monument égyptien ou arabe.
Dans tout le cours du fleuve parcouru, aucune cataracte, mais quelques bas-fonds seulement , coquilliers, sablonneux.
Nous n'avons rencontré de montagnes que dans le
ays des Behrs. Là , le lit du fleuve étant devenu très arge et couvert de pierres et d'ilots, nous n'wons pu aller au-delà avec les eaux de la saison ; mais dans les hautes eaux, le fleuve serait encore navigable, au dire des naturels, au moins une cinquantaine de milles, point où se réuniraient différentes branches, dont la plus considérable vient de l’est, ce qui prouve d'une manière assez évidente que l'hypothèse généralement adoptée, que les sources du fleuve Blanc viennent de l'ouest, est mal fondée. Nous avons trouvé chez le roi des Behrs des conteries et un mélayé de Surate, arti-. cles importés, je le présume, par la mer Rouge, et qui vraisemblablement sont arrivés là par l'Abyssinie, la caravane N'naréa et le marché Berry, où, d'après les renseignements des naturels, viennent des hommes de couleur cuivre, qui ne peuvent être que Gallas ou chrétiens de Sidäma, d’après un renseignement de M. Blondeel van Cuelebrook, consul général de Belgique en Egypte, qui vient d'arriver de ces pays au Sennâr.
Tout ceci n’est qu'une simple annonce que je crois devoir au doyen des explorateurs d'Afrique. Ma route a été faite avec beaucoup de soins ; à chacune des slations j'ai fait des observations astronomiques; mais l'absence d'éphémérides m'a empêché de calculer les longitudes surtout. C'est ce que je vais faire ici ; car, bien que j'aie fait naufrage au retour dans la quatrième cataracte de Cailliaud , où j'ai perdu lous mes effets, j'ai néanmoins sauvé tous mes journaux de route, Ce n’est qu'après deux heures à la nage que je suis parvenu à gagner la rive.
J'ai remarqué, dit à son tour M. Gautier d'Arc, que M. d’Arnaud ne vous a donné des renseignements étendus que sur les dernières populations découvertes par lui. Mais avant de pénétrer jusqu'à celles-là, l'expédition avait eu à reconnaître diverses äutres peuplades , moins importantes sans doule, mais cependant fort dignes d'intérêt, puisqu'elles sont à peu près jhconnues. Voici ce que j'ai appris à cet égard des compagnons de voyage de M. d Arnaud, et notamment de M. Thibaut, Français qui voyage dans le sud de l'Egypte depuis plus de vingt ans, et qui m'a communiqué des notes excessivement précieuses sur les pays limitrophes de la Nubie et du Sennaar , et de Selim- Capitan , musulman instruit qui commandait l'expédition.
A cent milles environ au-dessus de Khartoum se trouvent les îles Schlouks ; là le cours du fleuve Blanc s'embarrasse de pierres granitiques à fleur d'eau. Son cours est d'une lenteur extrême. Les populations sauvages qui habitent ces îles et des rives du fleuve pillent fréquemment les voyageurs ; elles se rctranchent derrière les hosquets de mimosas qui couvrent ces pa- ‘ages, et profitent surtout d'un bas-fond, où l'on ne trouve guère en avril et en mai que quatorze pouces d'eau.
Plus loin les bois disparaissent et font place à de hautes herbes marécageuses qui s'élèvent à plus de quinze pieds au-dessus du niveau de l'eau (homsouf). Les hippopolames deviennent très nombreux dans ces parages. On les chasse pour manger leur chair.
Au-dessus de cette région commence la végétation de tamarins, Là se trouve sur la rive gauche du fleuve la peuplade des Dinnkas, qui révère la lune, et ne se
{4)Bahr-el-Seboth du premier voyage, autrement Tel ou Telkhy selon les Schlouks. Fo A.N 4
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permet jamais d'attaquer ses ennemis tant que cet astre brille sur l'horizon. Là croît aussi le palmier Deleb, dont le tronc est bombé vers le centre de l’arbre, de sorte qu'il est extrêmement difficile d'avoir son fruit. Les populations de plus en plus nombreuses apparaissent au voyageur qui remonte le fleuve. Les toits couverts en chaume abritent de nombreuses tribus, qui vivent sous la domination du meck. Tel est le spectacle que l'on rencontre pendant un espace de deux cent soixante milles.
On ne peut toutefois apercevoir du fleuve la bourgade de Fachoura, résidence du meck. Elle est située dans l'intérieur, à quatre milles environ du Nil Blanc. Ses abords sont défendus par une épaisse forêt et par des ravins profonds qui se remplissent d'eau durant l'inondation , et qu'il a fallu traverser à la nage avant d'arriver. Les abords de la maison royale sont mieux défendus encore par une garde composée de deux bataillons de femmes, qui ne laissent approcher du souverain que ses deux ministres. Ceux-ci ne pénètrent point dans l'enceinte sacrée, mais le roi sort pour les entendre. Ils ne sont admis dans l'intérieur du palais que lorsque le roi paraîl atteint d’une maladie mortelle. Alors leur devoir est, dit-on, d'étrangler le souverain pourempêcher qu'il ne meure de maladie comme le plus humble de ses sujets. .
En quiltant ce pays, les voyageurs atteignirent le Telfi ou rivière Bleue, dont le cours rapide et profond vient du sud-est; les Dinnkas la nomment Kety (1). Les habitants, pasteurs nomades, font paître des troupeaux de bœufs sur ses bords.
C'est au-dessus de cette embouchure que l'on apercoit dans l’est, à vingt-cinq ou trente milles, une très haute montagne où se trouvent, à ce qu'on assure, des mines de fer.
Par 8° latitude nord, on rencontre un lac quin'a pas moinsde neuf milles de circonférence , que les voyageurs ont relevé et sondé. C'est là que commence le pays des Nouers, peuple cultivateur qui entoure ses bestiaux et ses habitations de clôtures, et construit des cabanes vastes et bien aérées. On dit ces peuplades rusées et cruelles. La couleur de leur peau tire sur le rouge ; les cheveux ne sont point crépus.
Par 70 43',le Nil se divise en quatre branches, au sud-ouest — sud-sud-ouest et sud-est ; les affluents ont moins d'importance, et paraissent provenir des marécages voisins; mais le rameau principal vient de l'estsud-est. Ici l'expédition, dit-on, répondit aux avances bienveillantes des peuplades guinguées (Keks) par des actes de cruauté (premiers jours de 4840) (2). Telle est la douceur des mœurs de ces sauvages, qu'ils ne tuent jamais pour s’alimenter les immenses troupeaux de bœufs dont ils sont environnés. Ils vivent de pèche, de grains, deracines et de laitage, et suppléent au sel, qu'ils ne connaissent pas, par l'urine de vache.
L'expédition, faute d'eau, s'arrêta le 25 janvier devant une nouvelle bifurcation du Nil (3), au milieu des peuplades behrs, boudèras et héliabs, sur lesquelles M. d'Arnaud donne des détails. »
ALBERT-MONTÉMONT.
(1) Ce nom est écrit Telki ou Telkhy dans la relation de Selim. A. M.
(2) Ce fait se rapporte à la première expédition. A.M.
(3) On remarque, dans la relation du premier voyage, que l'expédition a rencontré, aussi le 25 janvier, une bifurcation du Nil Blanc. A. M.