PREMIER VOYAGE AU ROYAUME DE CHOA
Le 22 février 14839, M. Rochet d'Héricourt quitta le Caire pour se rendre en Abyssinie, en passant par la mer Rouge. Nous ne le suivrons pas dans ses explorations sur le littoral arabique de ce golfe; nous passerons saus silence ce qu'il dit d'Eltorra, d'Yambo, de Djedda, d'Hodeïda et de Moka, lieux qui appartiennent à l'Asie, continent dont nous aurons à nous occuper ailleurs; nous irons tout de suite de Moka au petit port de Tonjourra, sur l'océan Indien.
Ce port ou hameau repose sur une grève blanchâtre et ardente où s'adossent les uns aux autres quelques huttes mesquines, derrière lesquelles se dressent à une hauteur considérable des montagnes rocailleuses qui s'étendent du sud-est au nord-ouest sur la même ligne, etélèventde l’est à l'ouest leurs gradinsdépouillés. Quelques arbustes rabougris sont les seules traces de végétation que l'on rencontre sur cette terre désolée; il semble, dit M. Rochet, que toute vie se soit retirée de là, et il y a dans cette aridité monotone un emblème de mort qui dessèche l'âme et détruit l'espérance.
Lorsqu'un étranger arrive à Toujourra , on le conduit sur-le-champ auprès du sultan. M. Rochet le trouva devant une chaumière qui était peu propre à donner une haute idée de la richesse de son propriétaire. Cé petit chef lui fit un bon accueil, mais l'accabla de question sur le but de son voyage, ajoutant qu'on ne pourrait le faire avant le retour des pluies, à moins de s'exposer à périr de soif dans le trajet. M. Rochet dut donc se résigner à les attendre.
Nous venons de dire que Toujourra est un port : ce n'en est pas un pécisément; ce village ou hameau est situé au fond d'une baie du golfe d'Adel, longue de 32 à 34 lieues, et large de 6 à 7. L'entrée de ce vaste canal est défendue ou plutôt obstruée, comme le remarque M. Rochet, par une infinité de petits îlots; il se trouve parsemé de récifs dans toute son étendue, ce qui en rend le mouillage difficile et même dangereux; les navires de 500 tonneaux doivent ancrer à vingt minutes du rivage, exposés à un vent violent de l'ouest, Toujourra est sur la rive droite de cette baie; les 300 cabanes qui le composent, groupées sur la plage au bord de la mer, sont construites en forme cylindrique avec des pieux enfoncés dans le sable ; la toiture, palissadée de branches, consiste en herbes desséchées qui s'arrondissent en dôme; ces huttes, voisines les unes des autres, forment de petites rues irrégulières, et elles sont occupées par environ 600 habitants, tous musulmans, dont le seul mobile est le commerce d'échange fait par leur intermédiaire entre l'Abyssinie méridionale et l'Arabie. Ces musulmans, qui sont très orthodoxes, dit notre voyageur, vont en Abyssinie acheter des esclaves et quelques objets de peu de valeur; ils revendent ces esclaves à Moka et à Hodeïda, d'où ils rapportent des toiles bleues, du vieux cuivre, du zine, des ciseaux, des couteaux, des rasoirs et quelques pièces de soieries destinées à l'intérieur de l'Abyssinie. Sans cesse en voyage, ces traficants négligent toute espèce de culture, ct reçoivent leurs provisions du dehors. Le blé, le dourah, leur viennent
d'Aoussa, principale ville du royaume d’Adel; le riz, les dattes, le café et le tabac sont importés de Moka.
La sobriété de ces indigènes est extrême; une poignée de biscuit de dourab suffit à leur nourriture pendant une journée de voyage. La plupart du temps même le laitage est leur seul aliment. Ils ne fument pas; ils chiquent et ils prisent. Leur costume se borne à un manteau de coton dans lequel ils se drapent, et à une petite pièce de même étoffe qu'ils retiennent à leur ceinture par la courroie à laquelle le couteau est attaché et qui s'arrête au genou. Ils vont toujours tête nue, et ont les cheveux abondants et naturellement frisés. Les femmes portent une espèce de blouse, et ont pour seule parure une longue chevelure tressée en un grand nombre de nattes qui descendent jusqu’à la chute des reins. Quoique musulmanes, elles jouissent de la même liberté que les hommes et n'ont point le visage voilé.
Les huttes sont divisées en deux parties au moyen d'une grossière cloison ; d'un côté sont les habitants , et de l’autre le bétail. Un tapis d'osier et quelques vases constituent toutle mobilier deceschétives demeures, sur lesquelles règne le sultan, avec un vizir, un cadi et un maître d'école. A la mort du sultan, le vizir lui succède, et le fils aîné du sultan devient vizir, en attendant d'occuper à son tour la place de son père.
Toujourra, Rahiéta etGargori, villagessituésÀ7 lieues à l’ouest d’Aoussa, sont les résidences de trois sultans qui se partagent, dit M. Rochet, la suzeraineté nominale du royaume d’Adel. Ils sont indépendants les uns des autres, et d'ailleurs n’ont guère d'influence hors des hameaux qu'ils habitent. En effet, ajoute le voyageur, la contrée, improprement appelée royaume d’Adel, puisqu'elle n’est point soumise à un pouvoir monarchique, est occupée par diverses tribus qui se gouvernent chacune à sa guise, sans reconnaître d'autorité supérieure à celle de leurs ras ou chefs, lesquels ne sont en aucune manière soumis aux sullans,
Notre voyageur, accompagné d'un habitant de Toujourra pour guide et d'un Bédouin danakile pour escorte, put enfin s’aventurer dans une contrée déserte, où aucun Européen n'avait encore pénétré. Après quatre heures de marche au pas de chameau, il atteignit Ambabo, village plus petit que Toujourra, situé au bord de la mer et habité par des Bédouins. Il passa ensuite à un lieu nommé Douloulle, où il y a trois puits d’eau un peu saumâtre; il poussa à une demi-lieue plusloin, sur Socti, pointe située à l'extrémité occidentale de la baie, et où l’on trouve également plusieurs puits d’eau saumâtre dans lesquels s'approvisionnentles caravanes.
Le lendemain, M. Rochet atteignit Gabtima, où il passa la nuit. Le lendemain, il gagra au bout de deux heures le sommet d’une gorge basaltique, dont l'entrée étroite et dangereuse livre à peine passage à un chameau. On prit la direction du sud, et l’on araiva au bas de la gorge qui débouche dans un petit vallon nommé Boullata, au pied duquel finit la baie de Toujourra. Continuant à avancer dans l'intérieur, on atteignit un lieu nommé Daffaré, où la caravane se grossit de deux Bédouins qui allaient avec quatre chameaux chercher du sel pour le porter à Efat-Argouba. On se remit en route en traversant de petits coteaux; on s'arrêla pour passer la nuit à un endroit nommé Ælexitane, où se trouve un réservoir contenant de l’eau pour trois mois.
On partit de ce lieu à quatre heures du matin, et se dirigeant vers le sud-ouest, on arriva au bout de trois heures sur les bords d’un lac de 18 à 20 lieues de circonférence, dont les eaux sont saturées de muriate de soude. Ce sel est la richesse du pays d’Adel. Le lendemain on élail à Gongonta, où se trouve une source d'eau saumâtre qui suffit pour approvisionner toute l'année les caravanes de passage. On arriva ensuite au lieu appelé 4llouli, où commence le territoire de la kabile Debenet. Quelques rares palmiers se montrent dans ce lieu, et leur écorce fournit une liqueur pétillante qui, dans ce désert sablonneux, rappelle un peu le champagne.
Du valion de Gagadé, M. Rochet parvint à un lieu appelé Xarabtou, puis à la jonction des chemins d'Aoussa et de Choa. Il n'était guère alors qu'à environ 44 lieues d'Aoussa, ville ou agglomération de 1,400 à 1,500 chaumières, peuplées de 5 à 6,000 habitants, tous cultivateurs et marchands. Près de celle ville est un grand lac qui se remplit pendant la saison des pluies et dont les eaux débordent, comme le Nil en Egypte, pour féconder le sol environnant, qui produit du dourah pour en fournir à la majeure partie du pays d’Adel.
M. Rochet prit la route de Néhellé, lieu où existe une source d’eau chaude; il s'arrêta ensuite à une halte appelée Ségadarra, où se trouve une source d’eau douce excellente. La stalion fut ensuite à Marha, qui fournit également de bonne eau, que l'on se procure en faisant des trous dans le sable. De là on atteignit Abaytou, puis A4bi-lousouf, où M. Rochet rencontra le chef de la contrée, qui lui assura aide et protection. Il chemina ensuite vers Arabedoura , lieu formant la limite méridionale du royaume d’Adel.
De ce point on gagna Sagaguédane, à l'entrée d'une vallée, puis Dovoyeléka, limite du territoire de la kabile Achemali, où l'on trouve deux puits d'eau saumâtre qui ne tarissent point ; ensuite on arriva aux sources de Haoulle, au nombre de quatorze, placées au pied d'une colline, et dont quatre versent de l’eau bouillante qui jaillit à grands jets.
Le 4er septembre, notre voyageur se trouvait à Baroudada, halte située à l'entrée d'une plaine de trois lieues, où il rencontra le ras, qui, en échange d’un pelit cadeau, lui fournit du lait et du beurre pour la caravane. Le 5, il était sur les bords de la rivière de Kilalou, qui naît à l'endroit même où s'arrêtent les caravanes du désert, et qui dans la saison des pluies a environ soixante pieds de largeur sur cinq à six de profondeur; son eau est potable et son courant rapide ; après un cours de douze à quinze lieues, elle va se jeter dans un lac, à lrois lieues au nord-est d'Aoussa.
Dans le trajet on commença à-rencontrer des loupstigres africains, qui rôdaient souvent la nuit tout près des chameaux. On gagna 4ddoëéta, dépendant du territoire de la kabile Debenet-Buéma; puis Hasen-Déra, dont le chef voulut un cadeau en échange de lait et de beurre qu'il fit apporter. Les gens de la tribu danakile visitèrent la caravane et se livrèrent à la danse, qu'ils aiment avec passion.
Le 13, on se remit en marche avec 30 hommes d’escorte ; 10 Bédouins et 8 femmes, avec 15 chameaux et 7 baudets, avaient aussi accru la caravane. On tint la direction sud-ouest; on rencontra plusieurs bandes de chamois et de chevreuils. On fit halte à Odar-Douro. Le 14, on s'arrêta à Quodhoté, à rois lieues d’Héraria, élape que suivent les caravanes qui partent d'Hasen- Déra après la saison des pluies. 11 y a à Héraire un petit ruisseau qui, venu dans les montagnes des Gallas-Ilou, situées au sud, coule de l'est à l'ouest. On se reposa le 45 à Metta, lieu qui appartient au ras Bidar, lequel offrit du lait et du beurre, et recut en échange une livre ‘de café et trois pièces de coton, avec un miroir.
Le 17, on s'arrêta à Coummi, résidence du gendre du ras, près duquel on resta trois jours; on rencontra différentes sources d'eau chaude avant d'entrer daus une plaine immense, parée d'une riche végélation, speclacle inattendu pour notre voyageur, au milieu d'une contfée stérile où il errait depuis cinquante jours. « À la vue du gazon épais qui la couvrait, des milles petits arbustes qui y dressaient leurs tiges gracieuses, des arbres nombreux qui s'élevaient sur ce vaste fond de verdure, il me semblait, dit-il, avoir devant moi les magnifiques prairies de la Lombardie. »
Cette plaine s'étend sur une circonférence d'au moins soixante à quatre-vingts lieues; elle est bornée par des montagnes qu'habilent les Hasen-Maras ou Modeïto, et au midi par celles des Gallas Itou-Tchier, chez lesquels il y beaucoup de plantations de café, dont ils vont porter les produits dans le royaume de Choa.
Le 24, i était sur le territoire des Modeitos , Bé-
douins féroces et avides de butin, que fit trembler toutefois l'explosion d’une arme à feu. Le 25, il gagnait Aroiéta, pour traverser ensuite une plaine que baigne à l’ouest le fleuve 4ouache où Hawash, et atteindre la station du Dabita, où il passa la nuit, inquiété par les loups-tigres, et en tua plusieurs. Le 26, il était à 4/lata , sur les bords de l’Aouache, qui prend sa source à plus de cent lieues au sud, coule à l'est-nord-est, et va se jeter dans le lac d’Aoussa. Son Courant est très rapide; la largeur de son lit est de cinquante à cinquante-cinq mètres, et il avait de douze à quatorze pieds de profondeur à l'endroit où M. Rochet le traversa. Son eau, quoique saumâtre est très potable ; ses rives sont couvertes d'arbres de haute futaie. Les lieux qu'arrose l'Aouache contrastent singulièrement par leur fertilité avec l'aride désert que le voyageur vient de franchir.
Le 27, M. Rochet entendit le chant d'oiseaux d'espèces diverses et les rugissements lointains du lion. Le 98, il traversa une autre rivière nommée Héoudeh, au courant rapide, etqui allait porter son onde à l'Aouache. On fit halte à Ayouka, et après cinquante-sept jours de marche dans le désert, on arrivait à Tiannou, premier village de la province d'Efat-Argouba et du royaume de Choa.
Récapitulant les cent lieues et plus de territoire du royaume d’Adel qu'il vient de parcourir, M. Rochet en évalue la population à environ 70,000 habitants, qui se donnent le nom générique de Danakiles. Les villages de Toujourra et d'Ambabo sont occupés par des Danakiles des kabiles Ad-Ali, Débenet, Azoubo et Déniserra. Une fois logé chez un de ces sauvages et bigots musulmans de la contrée, on doit demeurer à la merci de son hôte, on ne trouverait plus à s’héberger ailleurs ; c'est celui chez lequel on est descendu en arrivant qui a le monopole de votre personne el vous pressure de son mieux. Les Bédouins de la kabile Ad- Ali et Asouba, qui occupent le territoire de Rahiéta à Toujourra et Allouli, sont en général de couleur noire, d’une taille moyenneetont lescheveux crépus ; de même que la plupart des Danakiles, ils n’observent point le Koran et sont enclins au vol. Les Bédouins de la kabile Débenet, qui occupent l'espace compris entre Allouli et Sagaguédane, sont noirs et cuivrés, d'assez belle taille, ont le front large et haut, sont voleurs, et se moquent de ceux qui prient. Si l’on châtiait l'un d'eux, il faudrait bien se garder de le tuer ; car les autres le vengeraient, en verlu de la loi du talion.
La sobriété de tous ces Arabes du désert est extrême; leurs richesses consistent en troupeaux, qu'ils sont obligés d’eparpiller pour les faire vivre; ils se les enlèvent réciproquement, ce qui établit parmi eux des revirements de fortune. En général, ces tribus du pays d'Adel ne forment pas de camps dans leurs stations comme celles des déserts qui environnent l'Egypte; la tente est un luxe qu’elles ignorent; une fissure de rocher leur suffit pour se mettre à l'abri du soleil où de la pluie. En général, les Danakiles sont d’une intelligence médiocre ; ils sont gais, vifs et alertes; ils manient la lance avec dextérité; ils mènent une vie pastorale et ont une vue très perçante. Leurs femmes sont belles, ont des traits fort réguliers, des yeux noirs et brillants, une physionomie douce el gracieuse; elles tressent artistement leurs cheveux longs etbien fournis, qui descendent sur leurs épaules jusqu'à la chute des reins. © Une peau de bœuf est leur ceinture, qui se termine au genou; le reste du corps est à découvert. La langue des Danakiles se rapproche de l'idiome galla. La pauvrelé de leur pays les met à l'abri de toute convoilise, et ils sont libres comme leur désert.
M. ‘Rochet venait de faire de Toujourra à Tiannou cent vingt-neuf lieues et demie ; il se remit en marche etatteignitune petite ville nommée Aleyou-Amba, dont le chef lui procura un logement spacieux, lui envoya du pain , de l’hydromel et du miel. Le lendemain , il traversait le soir la partie basse de la ville d'4ngobar, pour aller gravir une montagne nommée Métatite, au pied de laquelle coule l'Errara, ruisseau qui va rejoin-
dre là rivière d'Haoudeh. Du sommet de cette montagne, la vue embrasse au loin une étendue de quarante à cinquante lieues, dans laquelle on distingue les montagnes habitées par les Modéïitos, celle des Gallas-Itou, une partie de la plaine de Moullou, et des mamelons, des coteaux, des montagnes dont les rampes s'abaissent depuis Angobar jusqu'à l'Aouache. M. Rochet vit pour la première fois sur le Métatite le cussotier, arbre haut et vasle comme le chêne, produisant des grappes de fleurs longues de deux à quatre pieds, semblables à celles de nos platanes dont le cône serait renversé.
Le soir de son arrivée à Angobar, notre voyageur alla faire sa visite au souverain du Choa, qui lui avait envoyé un courrier pour le prier de hâter sa marche vers Ængolola, résidence royale. M. Rochet y élail rendu à sept heures du soir.
La demeure du roi se compose, dit-il, de plusieurs maisons bâties sur le sommet d'une butte, et qui ne ditfèrent des habitalions des simples particuliers que par leur grandeur. Trois vastes cours fermées par de hautes palissades leur servent d’avenues; elles étaient remplies de soldats, de gouverneurs et d'officiers de toute sorte. M. Rochet traversa cette foule empressée, et, parvenu à la troisième cour, on alla annoncer sa présence au roi, près duquel on l’introduisit dans un bâtiment à peu près circulaire. Le prince était assis sur son trône, entouré d'environ trois cents personnes, dontdeux cents au moins tenaient à la main des flambeaux énormes. Elles formèrent la haie pour livrer passage à M. Rochet jusqu’au roi.
Sa Majesté se leva, lui prit les deux mains, qu'il pressa affectueusément dans les siennes. La bienveillance de ces manières royales prévint tout de suite en sa faveur M. Rochet, qui reçut l'accueil le plus affectueux. « La nation française, lui dit Sahlé Sallassi (c'est le nom du prince), est une de celles que j'aime et que j'honore le plus. » Ap:ès une here de Conversation, le roi, dont les questions semblaient inépuisables, voyant M. Rochet falisué du voyage, le fil accompagner dans le vaste logement préparé pour lui. Il y trouva pour son souper cinq plats de viande, deux vases pleins de miel, une corbeille de bananes, deux pots d'hydromel et un panier de pain. Près de la table on avait allumé un grand feu sur un brasier en fer. M. Rochet fait observer qu’il n’y a pas de cheminées dans les maisons abyssiniennes ; un foyer en fer battu, carré long de trois pieds sur deux et demi de large, et relevé aux bords, que l'on place sur un trépied mobile également en fer, y sert à la fois aux besoins de la cuisine et au chauffage. On allume le feu en plein air, et lorsque les tisons sont embrasés, on le transporte dans l'appartement.
Les huit personnes que le roi avait données à M. Rochet pour compagnie étaient rangées autour de la table, debout, leurs torches à la main. Ces torches sont de grandes toiles de coton imprégnées de cire, reployées sur elles-mêmes de manière à former un rouleau de l'épaisseur du bras. Ces flambeaux monstres produisaient une clarté éblouissante. « J'avoue, dit notre voyageur, que, placé entre une bonne table et un bon lit, savourant cette volupté indicible que procure le repos au bout de longues fatigues, les yeux éblouis, l'imagination exaltée, devant les choses nouvelles, inattendues, inespérées, que je voyais dans ce pays, j'éprouvais une de ces béatitudes qui rachètent bien des peines, bien des travaux, bien des dangers vaincus. Habitué depuis plus de deux mois au bivouac du désert, aux lits des rochers, au sommeil troubié par des animaux féroces, je trouvai excellente la couche qu'on m'avait préparée sur de moelleuses étoffes de coton. »
Le lendemain il retourna auprès du roi, qui l’entretint au milieu d'une nombreuse assemblée, et prêta une grande altention aux détails que M. Rochet Jui donna sur la manière dont nous fabriquons nos canons, nos fusils, nos sabres, sur l'organisation de notre armée, sur nos procédés pour tisser les étoffes de nos vètements, sur nos machines et nos coutumes.
Après un entretien de trois heures, il désira voir les présents qui lui étaient destinés et qui étaient contenus dans deux caisses : c’étaient un moulin à poudre, des fusils doubles, des pistolets, des sabres, un élui de mathématiques, des instruments de physique et quelques autres objets. II fut ravi de ce présent, et lui envoya le lendemain en cadeau trois chevaux et une mule sellés et bridés.
Voici ce qu'en substance notre voyageur dit de la ville d'Angolola : c'est une ville nouvelle peuplée de 3 à 4,000 habitants ; ses chaumières sont éparses sur deux petites hauteurs, qui elles-mêmes sont entourées de plaines magnifiques, coupées en sens divers par de petits coteaux, arrosées de nombreux ruisseaux, qui y entretiennent une verdure éternelle et de belles prairies. Ces ruisseaux ont leurs bords animés par une multitude d'oiseaux , tels qu'ibis, oies el canards, qui vivent en paix avec les hommes.
M. Rochet accompagna presque partout le roi dans ses tournées, et assisla aux fètes que les sujets donnaient à leur souverain. Le prince lui faisait toujours mettre à part les mets à son usage, car ceux des Abyssins sont tellement saupoudrés de piment rouge, qu’un Européen ne pourrait en goûter sans se brûler le gosier. La magnificence de Sahlé-Sallassi éclatait dans ces festins qui rappelaient ceux d'Homère. Le repas était servi sur deux grandes tables en osier, élevées de deux pieds au-dessus du sol ; elles étaient placées au milieu d’une vaste salle, jointes ensemble de manière à former une croix, moins la branche du sommet. Sur ces tables figuraient d'abord des vases énormes, remplis de viandes diversement apprêtées ; puis de grands tas de larges galettes faites, les unes avec de la farine de blé, les autres avec dutrèfle. Les viandes étaient peu cuites; on les remplaçait à chaque instant par de grands quartiers de bœuf dont les chairs, encore palpitantes, étaient distribuées aux convives. Les Abyssins mangent avee délices ces viandes crues, en les trempant dans du piment. Ils ne boivent jamais d’eau pure ni mêlée dans leur repas , mais toujours de l'hydromel, liqueur pétillante qui rappelle le champagne ; les personnes de distinction se la versent dans de petits bocaux en verre ; les inférieurs la prennent dans des gobelets en corne.
Les convives étaient accroupis autour de la table, sur le sol lapissé d'herbe fraîche, les jambes croisées à la manière des Turcs. Les mets étaient apportés par des femmes esclaves du roi, mais servis par des hommes. Quant au roi, sa dignité ne lui permet pas de manger en public ; assis sur un trône, il ne participe que des yeux aux galas qu'il dispense ; il cause avec ses officiers et son bouffon , qui cherche à égayer l’auditoire par des saillies perpétuelles. Des musiciens sonnent de la trompette et d’autres jouent du chalumeau : c'est un lapage élourdissant et une scène curieuse des temps primitifs. Ces festins durent trois ou quatre heures, et comprennent trois séries de convives qui se succèdent à table, savoir: d’abord les principaux officiers etgouverneurs des provinces ; ensuite les gouverneurs des villages et les officiers suballernes ; puis les soldats et les ouvriers. Les femmes n'y sont point admises.
Après quelques jours de repos, le roi se miten marche pour l'armée, avec une nombreuse et brillante escorte dont M. Rochet faisait partie. On prit la direction nord-ouest; on passa une rivière nommée 7chia- Tchia ; on s'arrêta au village de Massète, sur le territoire des Abitiou-Gallas. Sahlé-Sallassi donna audience publique et rendit la justice, comme il le fait toujours dans ses tournées. On alla ensuite visiter la kabile galla des la-la-Moguère, qui présente de magnifiques paysages et des terrains d'une grande fertilité. Entin, on atteignit les bords du Nil, à l'endroit où il sert de frontière entre le royaume de Choa et la province de Kodjam, qui appartient nominalement au royaume de Gondar.
La race qgalla, dit M. Rochet, est la plus belle de
l'Afrique. El'e n'est pas originaire de l’Abyssinie ; elle y est venue par invasion. Les Gallas sont bien constitués, ont la taille haute, le front large et relevé, le nez aquilin, la bouche bien coupée, le teint cuivré plutôt que noir; leurs cheveux sont tressés en petiles nattes qui flottent autour de leur tête etsemblent ajouter un nouvel agrément à leur physionomie noble et expressive. Ils montent à cheval dès leur première jeunesse el sont d'excellents cavaliers, pleins de valeur dans les combats. Leurs femmes sont belles et très affectueuses.
Le 2 novembre, on visita le couvent de Devra-Libanos, à l’est des montagnes Moguères, habité par une trentaine de cénobites, et, le 7, on retourna à Angolola. Le 18, on repartit pour 4xgobar, capitale du Choa, située sur le sommet et le revers oriental d'une chaînede montagnes volcaniques, se dirigeant du nord au sud. Ses nombreuses chaumières, isolées les unes des autres et entourées chacune d’un pelit jardin clos d'une haie vive, forment, avec leurs toits coniques, un ravissant amphithéâtre , que rehaussent des touffes de verdure. J1 y demeure environ 10,000 habitants. Les maisons du roi sont bâties sur une petite monlagne en pain de sucre, détachée de la chaîne qui domine la ville au nord; elles sont entourées de hautes palissades et ont leurs enceintes ombragées par de grands cèdres ou cyprès et kantouffas. Du sommet de Ja colline qu’elles couronnent, on aperçoit au bas d’Angobar un bois formé de cèdres gigantesques, où des milliers d'oiseaux modulent leurs chants harmonieux.
Notre voyageur, qui dans cette ville occupait une maison contiguë à celle qu’habitait le roi, se mit à lui fabriquer de la poudre et du sucre. Le prince étaitsi enchanté qu'il lui offrit en mariage une de ses parentes, ce que M. Rochet n’accepta point, voulant, lui dit-il, revenir en Europe. En dinant chez le haut fonctionpaire chargé de veiller sur les étrangers, il apprit que les femmes au Choa servent à table leurs maris, et leur meltent même les morceaux à la bouche.
Le 5 janvier , il fut invité par le roi à une partie de chasse aux gourezas, singes dont la fourrure est d'un noir magnifique, et qui sont d’une extrême légèreté, sautant d'un cèdre à l'autre avec une telle rapidité que le chasseur a de la peine à les poursuivre, et bien souvent les perd de vue.
Le 8, il accompagna le prince dans une guerre contre les Gallas de Zamettia, qui avaient pillé des caravanes. Ils revinrent, le 18, à Angolola pour assister au renouvellement du baptéme , fète qui se célèbre chaque année, en commémoration du baptême donné à Jésus-Christ sur les bords du Jourdain par saint Jean- Baptiste. Cette fête eut lieu aux rives de la Tchia-Tchia, où plus de 4,000 personnes, hommes, femmes et enfants, se trouvaient réunies, avec le clergé à leur tête. A trois heures du matin, tout le monde, déshabillé, se jeta dans l’eau et y resta quelques minules, pendant que les prêtres hurlaient des prières ; puis on se rhabilla, et on se donna en s'embrassant le baiser mutuel de fraternité. Le roi prit également son bain religieux, mais à part ; puis les prètres lui baisèrent les mains, et on régagna en pompe la ville d'Angolola.
Le 22, l'armée, composée de 40,000 hommes, cavaliers et fantassins, se miten marche pour une expédition nouvelle. On atteignit, le 25, Garagorfou, limite commune de quatre territoires gallas. Le 28, on attaqua les Gallas maraudeurset l'on fit une horrible boucherie ; on enleva aux vaincus les organes sexuels de Ja virilité, pour les suspendre comme trophées au bout des lances et en orner ensuite les épaules des vainqueurs, qui en décorent plus lard leurs foyers domestiques.
Le 4er février, on se livra à la chasse aux buftles sauvages retirés dans une forêt de cèdres ; on en lua plusieurs, ainsi que des éléphants ; on poursuivait en même temps les Gallas rebelles jusqu'aux sources de l'Aouache, à 9 lieues du Nil, et, le 3, on reprit le chemin d'Angolola, où l’on était de retour le 8.
Les différentes excursions de M, Rochet dans le
Choa lui ont permis d'offrir une idée de la structure générale du pays, de ses productions, de ses ressources et de ses habitants; essayons de présenter à notre tour la substance de cette partie géographique du voyage que nous analysons.
Les provinces qui obéissent au roi de Choa forment, dit M. Rochet, une contrée à peu près circulaire, ayant environ 75 lieues de diamètre, enclavée entre le royaume de Gondar, qui la borne au nord ; le royaume de Djindjiro, la province de Caffa, qui lui sont contigus au sud-ouest; le Nil, dont les eaux constituent sa frontière occidentale, les montagnes habitées par les PAR ou Jiou-Gallas au sud, et le pays d’Adel à est. à
Cette surface comporte cinq systèmes de montagnes , dont les principales sont les 4mba-Chaka, quiforment la chaîne d'Angobar ; les Garagorfou, qui se dirigent vers le Nil; les montagnes Moguéres, qui courent de l’est à l’ouest ; et les Soddo-Gallas, qui vont s'unir au Zamettia, vers le nord.
Après le Nil, qui, descendant du nord au sud, fait une échancrure dans le royaume de Choa, où il décrit un arc d’une trentaine de lieues, le principal cours d'eau est celui de l’{ouache, qui naît dans la province des Gallas-Zamettia, coule du sud-ouest à l'estnord-est, et déverse ses eaux dans le lac d'Aoussa, après avoir traversé la partie méridionale du Choa et parcouru environ 200 lieues.
Le royaume de Choa comporte, quant à ses habitants, trois parties distinctes : il a d'abord, à l'est, les musulmans, en face de l’Adel; ensuite, d'Angobar jusqu'à Devra-Libanos, les chrétiens, et à l’ouest les Gallas. La bande de terre qui s'étend depuis la frontière jusqu’à 2 lieues à l’est d'Angobar est la grande province d'Efat-Argouba. Les principales kabiles du pays qui s'étend depuis la province d'Amarah, de l'est à l’ouest, sont des Gallas.
La population totale du royaume de Choa est de 1,500,000 habitants, dont la majeure partie sont des Gallas; les chrétiens sont moins nombreux, et les musulmans bien moins encore.
Les Abyssins du Choa sont enjoués, vifs, belliqueux, très laborieux, très intelligents , avides de gain, très portés à l'amour. Le roi seul à le droit d'avoir des concubines. Les maris au Choa ne sont point très jaloux de leurs femmes ; ils leur laissent beaucoup de liberté. Les deux sexes aiment la propreté el se lavent souvent, Les Gallas et les musulmans fument ; les Amarahs ne fument point et ne prennent pas de café. Tous boivent force hydromel.
L'agricullure est au Choa la première richesse, et le climat contribue à la fécondité du sol. La production la plus précieuse est le coton arbuste; le coton est l'élément unique dont se vêtent les habitants. Le lin ne leur est d'aucun emploi, si ce n'est la graine pour certaines maladies. L'indigo croît spontanément à l'état sauvage, et on n’en tire aucun parti. Il y a très peu d'arbres fruitiers. La principale industrie est le tissage des étoffes. Le roi jouit du monopole du commerce de l’ivoire. La seule monnaie qui ail cours est le talaro de Marie-Thérèse ; on paie en talari les marchandises que l’on emporte, La maladie la plus générale est le ténia.
Une caravane se disposant à quitter le Choa pour traverser le pays d’Adel, M. Rochet profita de cette occasion , et, le 4 mars, il prit congé de Sahlé-Sallassi, qui le chargea de cadeaux pour le roi des Français.
Le 5, il était à Farré, lieu du rendez-vous de la caravane qui allait retourner à Toujourra ; le 11, il rejoignail la caravane à Dathara ; le 42, il était à Hasbouta, près de la montagne de Dofane; le 13, il voyait le lac de Léado, peuplé d'hippopotames qui ne sont point farouches. 11 passa l'Aouache et s'arrêta sur la rive opposée. «
Le 44, se firent entendre les rugissements du lion. Le 17, on arriva à Bordoua ; le 18, à Moullou ; le 21, en face de Coummi. Le 23, comme on manquait d'eau,
ROCHET D'HÉRICOURT. é 23
la caravane se sépara en trois parties. M. Rochet suivit la direction de Toujourra, et était, le 25, à Hasen- Déra, au milieu des déserts brûlants de l'Adel. Le 26, il gagnait Kilalou. On y séjourna pour se rétablir des privalions qu'on avait éprouvées dans la portion de désert que l'on venait de franchir. Le 28, on repartit pour Barouddada, d'où l'on se dirigea vers Davoyeleka, pour y séjourner le 31,
Le 4er avril, on couchait à Saguaguédane ; le 2, à Gaubade ; le 5, à Dada, où l'on dut creuser dans le sable jusqu'à 6 et 8 pieds de profondeur pour avoir de l’eau, ainsi qu'on l'avait déjà fait plusieurs fois dans le trajet. Le 5, on atteignit Karabtou, puis Allouli et Gongonta, dernier endroit où l'on trouva un peu d'eau, car on en avait été cruellement privé; sept des chameaux de notre voyageur avaient péri de soif et sous l'excès de la chaleur dévorante du désert, Le 7, on gagnait Hédeïta ; le 8, Doulloule; et le 9, Ambabo et Toujourra, où M. Rochel s’embarqua, le 20, pour arriver le lendemain à Zeïla, sur la côte d'Aden. Il avait eu le bonheur de sauver son cheval et les cadeaux du roi de Choa pour le souverain de France.
Zeïla, qui n’est pas le Zeïla de la côte d'Adel, au sud de Toujourra, est une petite ville ayant deux ports sur le golfe Arabique ; il y en a un qui est parfaitement sûr et qui peut abriter neuf ou dix bâtiments de 3 à 400 tonneaux ; on trouve à Zeïla du café, du dourah, des peaux de bœuf et de la gomme ; il y a de l'eau excellente dans le voisinage. Le 23, M. Rochet fit voile pour Barbara, port dont le golfe pourrait ancrer cent vaisseaux de haut bord. Barbara compte environ 3,000 chaumières, et a une grande foire d'octobre à novembre ; les Banians établis sur la mer Rouge se rendent à cette foire, où ils achètent de la myrrhe, de l'ivoire, des plumes d'autruche, du muse de civette, de la cire, du bétail, et des peaux de panthère, de bœuf, de lion, de léopard, etc. |
Après avoir acheté à Barbara de nouvelles provisions, M. Rochet fit voile, le 29 avril, pour Æ4den, où il arriva le 2 mai. Cette ville a deux ports, dont un offre un mouillage suffisant pour de gros navires; elle comple environ 600 habitants, et a maintenant une garnison anglaise de 2,000 hommes de troupes indiennes. M. Rochet partit d'Aden pour Moka, où il dut, faute de moyens de transport, laisser son cheval à un Français, lequel promit de l'embarquer sur le premier navire qui s'offrirait. Le 30, il partit pour Djeddah, mais dut relâcher, à cause du mauvais état de la mer, à Confonda, rade assez sûre, lieu où il vit pratiquer l'atroce opération épilatoire des Wahabytes superstitieux et rigides, laquelle consiste à dénuder l'organe de la génération et toutes les parties chevelues de la peau, depuis le nombril jusqu’à la marge de l'anus, et sans oublier les aisselles : barbarie douloureuse qui fait souvent expirer la victime daus des convulsions tétaniques.
Arrivé à Djeddah, M. Rochet trouva à s’embarquer pour Suez, d'où il se rendit au Caire, et du Caire à Alexandrie, pour venir débarquer à Marseille, après une absence d'environ dix-huit mois, absence qui bientôt devait se renouveler pour un second voyage,