‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 25 sur 179 · RELATION DES TROIS VOYAGES · texte numérisé non relu

RELATION DES TROIS VOYAGES

2 ÿ E— — PREMIER VOYAGE.

Un phénomène astronomique du plus grand intérêt, le passage de la planète de Vénus sur le disque du s0leil, qui devait avoir lieu en juin 1769, absorbait les esprits. Le célèbre Lalande venait d'émettre l'opinion que le point le plus convenable pour observer ce phénomène serait une des îles de la mer du Sud. Cook arrivait du Canada, où son génie précoce avait jeté ses premières lueurs : il fut proposé à l’amirauté britannique pour guiderle bâtiment qui devait porter les astronomes chargés d'aller vérifier le passage de l'astre. Il fut agréé, et recut, avec le commandement de l’Endeavour (l'Entreprise), le grade de lieutenant de vaisseau.

Ce passage n’était pas toutefois l’unique motif de l'entreprise : les savants avaient créé des théories qu'il s'agissait de vérifier ou de détruire par l'observation des faits. L'un plaçait un continent dans l'hémisphère austral ; l’autre ne voyait que des mers dans l’hémisphère boréal, et admettait une communication de la mer Pacifique à l’Atlantique par le nord-ouest, tout comme il en existait une par le sud-ouest; enfin, la découverte d’une île délicieuse et fortunée, où la beauté sans voile, nageant mollement sur les ondes autour des navires, invitait aux voluptés des sens. Les Européens qui y abordaient semblaient être le point de mire de tous les vaisseaux depuis le retour de Wallis et de Bougainville : ce fut de même le lieu qu'allait chercher le nouvel argonaute, mais dans l'unique désir de faire des découvertes.

Un homme généreux, Joseph Banks, dont le nom s'alliera éternellement à celui de Cook, s’offrit pour partager et ses périls et ses travaux, en faisant à lui seul la moitié des frais de l’entreprise, grâce à J’immense fortune qu'il possédait. Il avait déjà traversé l'Atlantique et visité les côtes du Labrador pour en étudier l’histoire naturelle. Revenu dans sa patrie au moment où l’on équipait l’'Endeavour , il résolut de prendre part à cette expédition. IL ne désespérait pas de laisser parmi les nations grossières et sauvages qu'il pourrait découvrir des arts ou des instruments qui leur rendraient la vie plus douce, et qui les enrichiraient peut-être, jusqu'à un certain point, des connaissances ou au moins des productions de l'Europe.

Comme il était décidé à faire toutes les dépenses nécessaires pour l'exécution de son plan, il engagea le docteur Solander à l'accompagner dans ce voyage. Ce savant, natif de Suède, élevé sous le célèbre Linnée, de qui il porta en Angleterre des lettres de recommandation, obtint une place dans le Muséum britannique, institution publique qui venait de se former. Banks regarda comme très importante l'acquisition d’un pareil compagnon de voyage, et l'événement prouva qu'il ne s'était pas trompé. Il prit aussi avec lui deux peintres, l’un pour dessiner des paysages et des figures, et l’autre pour peindre les objets d'histoire naturelle qu'ils rencontreraient; enfin un secrétaire et quatre domestiques, dont deux étaient nègres.

Avant d'entrer dans le récit nous devons prévenir le lecteur que Banks tint un journal exact de son voyage, et que, lorsque Hawkesworth fut chargé par l'amirauté

de publier la relation de Cook, il y réunit celle de Banks, nourrie de riches observations sur les mœurs elles productions que l’habile marin n'avait pas eu sans doute le temps de recueillir lui-même. Ainsi, la relation qui va suivre est due tout à la fois à Cook et à son digne compagnon de navigalion : néanmoins Cook sera censé avoir tout colligé, tout réuni, et c'est lui seul qui parlera.

PREMIÈRE SECTION

Passage de Plymouth à l'ile Madère. Quelques détails sur cette île.

Après avoir recu ma commission j'allai à bord, le 27 mai 1768, et pris le commandement du vaisseau qui était alors dans le bassin de Deptfort. Il fut bientôt en état de mettre en mer. Les vivres et les munitions ayant été embarqués, je descendis la rivière, le 30 juillet, et, le 13 août, je jetai l'ancre dans le rade de PIymouth.

Le 26 août, nous mîmes à la voile. Le 31, nous vimes différents oiseaux que les navigateurs anglais appellent poulets de la mère Carey, et qu'ils regardent comme les avant-coureurs d'une tempête. Le 2 septembre, nous vimes terre entre le cap Finistère et le cap Ortegal, sur la côte de Galice en Espagne. Le 5, par notre observation du soleil et de la lune, nous trouvâmes la latitude du cap Finistère à 420 53° nord, et sa longitude à 80 46° ouest du méridien de Greenwich , sur lequel nous caleulerons toujours.

Le 12, nous découvrimes les îles de Porto-Santo et de Madère, et le jour suivant nous jetâmes l'ancre dans la rade de Funchal.

L'île de Madère, vue de la mer, présente un très bel aspect : les flancs des collines sont entièrement couverts de vignes presque jusqu’à la hauteur où l'œil peut distinguer les objets ; elles y sont vertes, tandis que tous les autres végétaux sont entièrement brûlés, excepté dans les endroits ombragés par la vigne et çà et là sur les bords des petits ruisseaux. ..

Le seul objet de commerce que Madère fournisse.est le vin. On le fait d’une manière bien simple. Le raisin est jeté dans des vaisseaux de bois de forme carrée, dont la grandeur est proportionnée à l'étendue du vigaoble auquel ils appartiennent. Lesvalets nus entrent dans la cuve, et, avec leurs pieds et leurs coudes, pres- ” sent le raisin le plus fortement qu'ils peuvent. Les grappes ainsi foulées sont ensuite mises en un tas et placées sous une pièce de bois carrée, qu'on presse avec un levier engagé par un bout, et à l'extrémité duquel on suspend une pierre. Les habitants ont fait si peu de progrès dans les arts, que ce n’est que très récemment qu'ils sont parvenus à donner à un vignoble la même espèce de fruit en greffant leurs vignes. 11 semble qu'il y ait dans les esprits, ainsi que dans la matière, une sorte de force d'inertie qui résiste à tout changement.

La nature a trop fait pour ce beau pays, aussi l'industrie humaine et les arts y ont eu peu deprogrès. Le sol y est riche ; la plaine et les montagnes ont des climals si différents, qu’à peine y a-t-il seule production recherchée du sol de l'Europe ou des deux Indes que la culture ne puisse donner ici. Les montagnes produisent presque sans culture les noix, les chàtaignes et les pommes en grande abondance.

On trouve dans lesjardins de la ville beaucoup de plantes des deux Indes, entre autres le bananier, le goyavier, le pommier à pain, l'ananas, le mangoustier, qui fleurissent et donnent leur fruit presque sans soins. Le blé est de la meilleure qualité, d'un beau et gros grain. L'île en pourrait produire en abondance; cependant les habitants tirent du dehors la plus grande

COOK. | ÿ

partie de celui qu'ils consomment. Le mouton, le porc et le bœuf y sont excellents,

La ville de Funchal tire son nom de funcho, nom portugais de la plante appelée fenouil, qui croît en abondance sur les rochers voisins. Sa latitude est de 320 33 33” nord, et sa longitude de 160 49° ouest. Elle est située au fond d’une baie, et, quoique plus vaste que l'étendue de l’île ne semble le comporter, elle est très mal bâtie. Les maisons des principaux habitants sont grandes, celles du peuple petites. Les rues sont étroites et les plus mal pavées que j'aie vues. Les églises sont chargées d’ornements, parmi lesquels on trouve plusieurs tableaux et des statues des saints les plus fêtés.

Les montagnes de ce pays sont très élevées : la plus baute, le pic Ruivo, dépasse cinq mille soixante-huit pieds, c’est-à-dire près d'un mille anglais perpendiculairement au-dessus de la plaine qui lui sert de base, et qui est plus haute qu'aucune terre de la Grande- Bretagne. Les côtes de ces montagnes sont, jusqu’à une certaine hauteur, couvertes de vignes, au-dessus desquelles se trouvent des bois de pins et de châtaigniers d’une étendue immense, et enfin plus haut des forêts d'arbres de différentes espèces inconnues en Europe, comme le mérmulano et le paobranco, dont les feuilles, surtout celles du dernier, sont si belles qu'elles seraient un grand ornement dans nos jardins.

On compte qu'il y a dans l’île environ 80,000 habitants (1). Les droits de douane rendent au roi de Portugal 20,000 livres sterling (2) par an, toutes dépenses payées. Ce revenu pourrait être aisément doublé par la vente des seules productions de l’île, sans parler des vins, si l’on mettait à profit la bonté du climat et l’étonnante fertilité du sol; mais cet objet: est entièrement négligé par les Portugais. Dans le commerce des habitants de Madère et de Lisbonne, la balance est contre les premiers; de sorte que, toute la monnaie portugaise passant sans cesse à Lisbonne, les espèces courantes dans l’île sont toutes espagnoles. Il ÿ a, à la vérité, quelques pièces de cuivre portugaises, mais si rares que nous n’en avons presque point vu.

Les rafraîchissements qu’on peut trouver en ce lieu sont l’eau, le vin, différentes espèces de fruits, des ognons en grande quantité, et quelques confitures. Pour la Viande fraîche et la volaille, on ne peut en avoir qu'avec la permission du gouverneur, et à très haut prix.

Passage de Madère à Rio-Janeiro. Description du pays et divers incidents.

Le 21 septembre 1768, nous reconnûmes les îles appelées les Salvages, au nord des Canaries. La principale de ces îles étant à notre sud-ouest, je regarde ces îles comme gisant par 309 11° de latitude nord, à cinquante-huit lieues de Funchal, dans la direction du sud-est.

Le 23, nous vimes le pic de Ténériffe, La hauteur de cette montagne, d’où je pris un nouveau point de départ, a été déterminée par le docteur Heberden qui y est monté, à quinze mille trois cent quatre-vingtseize pieds, c’est-à-dire à trois milles anglais moins cent quarante-huit verges, en comptant le mille pour mille sept cent soixante verges : son aspect au coucher du soleil nous frappa beaucoup. Quand le soleil fut sur l'horizon, et que le reste de l'île était à nos yeux du noir le plus foncé, la montagne réfléchissait encore les rayons de cet astre, et nous paraissait enflammée d’une couleur de feu que la peinture ne peut pas rendre. Elle ne jette point de feux visibles, mais non loin du sommet sont des crevasses d'où sort une cha-

(1) Ce nombre s’est un peu accru depuis le passage de Cook : la population de Madère dépasse aujourd’hui cent mille âmes. A. M.

(2) Cinq cent mille francs. A. M.

leur si forte, qu'on n'y peut pas tenir Ja nfain, Nous avons recu du docteur Heberden du sel qu’il a recueilli sur le sommet de la montagne, où l'on en trouve en grande quantité. Il suppose que c’est là le vrai natrum ou nitrum des anciens. Il nous donna aussi un peu de soufre natif très pur, qu’on trouve en abondance sur la surface de la terre.

Pendant notre traversée de Ténériffe à Bona-Vista nous vimes un grand nombre de poissons volants, qui, des fenêtres de la chambre, nous paraissaient d’une beauté surprenante. Leurs côtés avaient la couleur et le brillant de l'argent bruni, mais ils perdaient à être vus de dessus le pont, parce qu'ils ont le dos d’une couleur obscure.

Nous primes aussi plusieurs de ces poissons à coquilles qu’on trouve flottants sur l’eau, particulièrement l’helix janthina et la violacea. Elles sont à peu près de la grosseur d’un limacon, et sont soutenues sur la surface de l’eau par une petite grappe de bulles remplies d'air, formée par une substance gélatineuse d'un assez grand degré de viscosité. L'animal est ovipare, el ces espèces de vessies ou bulles lui servent aussi à déposer ses œufs. Il est probable qu'il ne va jamais à fond, et qu’il n'approche pas non plus volontairement du rivage; car sa coquille est extrêmement fragile et aussi mince que celle de quelques limaçons d’eau douce. Chaque coquille contient à peu près la valeur d'une cuiller à café de liqueur que l'animal jette aussitôt qu’on le touche, et qui est du rouge pourpre le plus beau qu’on puisse voir. Elle teint le linge, et il serait peut-être utile de rechercher si ce n’est pas là le pourpre des anciens, d'autant que ce testacé se trouve certainement dans la Méditerranée.

Le 25, nous passâmes la ligne avec les cérémonies accoutumées, par 290 30° de longitude. Le 28, à midi, nous élions à la latitude de l’île Fernand Noronha, et par 320 5’ 16” de longitude ouest.

Le 29 au soir, nous observâmes ce phénomène lumineux de la mer dont les navigateurs ont parlé si souvent, et auquel on a donné tant de causes différentes, les uns supposant qu'il est l'effet du mouvement que des poissons donnent à l'eau en poursuivant leur proie; d'autres, que c’est une émanalion que fournit la putréfaction des animaux marins, d'autres le rapportant à l'électricité, etc. Les jets de lumière ressemblent exactement à ceux des éclairs, quoiqu’un peu moins considérables. Ils sont si fréquents que, quelquefois, il y en a huit ou dix de visibles presque dans le même moment. Nous conjecturâmes que ce phénomène était dû à quelque animal lumineux. Nous fûmes confirmés dans cette opinion, lorsque ayant jeté un filet nous eûmes pris une espèce de medusa, que nous trouvâmes de la couleur d’un métal chauffé fortement, et qui rendait une lumière blanche. Avec ces animaux nous primes aussi des crabes très petits de trois espèces différentes, qui tous donnaient de la lumière comme les vers-luisants, quoique moins gros des neuf dixièmes. M. Banks, en examinant ces animaux, eut la satisfaction de trouver qu'ils étaient absolument inconnus aux naturalistes.

Comme plusieurs de nos provisions commencçaient à nous manquer, je me déterminai à aller à Rio-Janeiro plutôt que dans tout autre port du Brésil ou des îles Falkland, sachant que j’y trouverais tout ce dont nous avions besoin , et ne doutant pas que nous n'y fussions bien recus.

Le 8, à la pointe du jour, nous vimes la côte du Brésil, et, vers les dix heures, nous mîmes à la cape. Nous parlâmes avec un bateau pêcheur, dont les gens nous dirent que la terre que nous voyions était au sud de Santo-Spirito et qu'elle dépendait de la capitainerie de cette place.

Nous louvoyâmes le long de la côte jusqu'au 12, et nous vimes, à plusieurs reprises, une montagne-remarquable près de Santo-Spirito. Nous ape esensuite le cap Saint-Thomas, et bientôt après une île qui est près du cap Frio et que quelques cartes nomment l’île de Frio. Cette île, étant fort élevée avec un

vallon au fhilieu, semblait former deux îles lorsqu'on la voyait de loin. Ce jour-là nous tirâmes le long de la côte, vers Rio-Janeiro, et le lendemain, à neuf heures, nous fimes voile vers le port. J'envoyai à la ville M. Hicks, mon premier lieutenant, sur la pinasse, afin d'avertir le gouverneur que nous arrivions pour prendre de l’eau et des rafraichissements, et lui demander en même temps un pilote qui nous indiquât un endroit propre à mettre à l'ancre. Comme j'allais jeter l'ancre au- dessus de l'ile de Cobras, qui est située devant la ville, la pinasse revint sans M. Hicks : elle avait à bord un officier portugais, mais point de pilote. Les gens du bateau me dirent que le vice-roi (1) retenait mon lieutenant jusqu'à ce que j’eusse débarqué.

Le 14, je débarquai. J'obtins permission du vice-roi d'acheter des provisions et des rafraichissements pour le vaisseau , à condition toutefois que j'aurais un de ses gens pour me servir de facteur.

Le 1er décembre, après avoir pris à bord de l'eau et d’autres provisions, j’envoyai demander au vice-roi un pilote pour remettre en mer, et il me l'accorda. Les vents nous empêchant de sortir, nous primes à bord une grande quantité de bœuf frais, d'ignames et de légumes pour l'équipage.

Le 5, il faisait calme tout plat : nous levâmes l'ancre et nous remorquâmes le vaisseau hors de la baie. Nous ne fimes pas voile avant le 7; et, lorsque nous eûmes passé le fort, le pilote demanda à être renvoyé : le ba- - teau de garde, qui rôdait autour de nous dès notre arrivée dans ce lieu jusqu'ici, ne nous avait pas quittés ; enfin ils s’en allèrent l'an et l'autre.

Nous restâmes dans ce parage depuis le 14 jusqu'au 7 du mois suivant, c'est-à-dire un peu plus de trois semaines. Pendant ce temps, M. Monkhouse, notre chirurgien, débarqua chaque jour pour nous acheter des provisions. Le docteur Solander alla à terre une fois ; j'y allai moi-même à différentes reprises, et M. Banks pénétra dans la campagne , malgré la garde qui nous veillait. Aidé des instructions que m'ont données ces messieurs et de mes propres observations, je vais dire quelque chose de la ville et du pays qui l'environne.

Rio de Janeiro ou la rivière de Janvier aété probablement ainsi nommée, parce qu'elle fut découverte le jour dela fête de ce saint. La ville, qui est la capitale des Etats portugais en Amérique, a pris son nom de la rivière qu'on devrait plutôt appeler un bras de mer, puisqu'elle ne parait recevoir aucun courant considérable d'eau douce. La capitale est située sur une plaine, au bord du Rio-Janeiro, à l'ouest de la baie et au pied de plusieurs autres montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre derrière elie ; elle n’est point mal bâtie, et le plan n'en est pas mal dessiné ; les maisons sont conmunément de pierre et à deux étages, etchacune des maisons, suivant l'usage des Portugais, a un petit balcon devant les fenôtres et une jalousie devant le balcon. J'ai jugé que son circuit est d'environ trois milles; elle m'a paru aussi étendue que les plus grandes villes de province en Angleterre, sans en excepler Bristol et Liverpool. Les rues sont droites, assez larges, et coupées à angles droits ; la plupart sont sur la même ligne que la citadelle appelée Saint-Sébastien, et bâtie sur une montiagne qui commande la ville (2).

Les montagnes voisines fournissent à la ville de l'eau par le moyen d’un aqueduc (3) élevé sur deux rangs

(1) Il est inutile de répéter iei ce que nous avons dit du Brésil dans les notes annexées au voyage de Bougainville : le lecteur se rappellera qu'il n’y a plus de vice-roi portugais au Brésil, et que ce territoire américain forme aujourd’hui un vaste empire. A. M,

(2) Rio-Janeiro est sur une grande baie qui forme un des plus beaux ports de l'Amérique. Depuis Cook, c’est-à-dire vers 4808, où la cour de Lisbonne se réfugia au Brésil, une ville neuve a été bâtie à l’ouest de la ville vieille, et offre de belles rues garnies de trottoirs. A. M.

(3) L'eau arrive à Rio par ce magnifique aqueduc, sem blable à celui de Lisbonne et d'une demi-lieue de longueur. IL était déjà terminé depuis vingt-neuf ans, lors du passage de Cook. À. M.

ho émettant

d’arches , et qu’on dit être en quelques endroits fort au-dessus des sources; l’eau est portée par des canaux à une fontaine qui se trouve dans la grande place devant le palais du vice-roi.Il y a continuellement autour de cette fontaine un grand nombre de personnes qui attendent leur tour pour puiser de l’eau, et les soldats qui sont en faction à la porte du gouverneur trouvent qu'il est très difficile d'y maintenir le bon ordre. L'eau de cette fontaine est pourtant si mauvaise que nous n'en bûmes pas avec plaisir, quoique nous fussions en mer depuis-deux mois, et que pendant ce temps nous eussions été réduits à celle de nos tonneaux qui était presque toujours sale. Il y a dans quelques parties de la ville une eau de meilleure qualité, mais je n'ai pas pu savoir par quels moyens elle y arrivait.

Les églises y sont fort belles, et l'appareil religieux à Rio-Janeiro est plus rempli d'ostentation que dans aucun pays catholique de l'Europe. L'une des paroisses fait chaque jour une procession, où l'on étale différentes bannières très magnifiques et très précieuses : à tous les coins de rue il y a des mendiants qui récitent des prières en grande cérémonie.

La population de Rio-Janeiro, qui est considérable, est composée de Portugais, de nègres et de naturels du pays. La ville contient, à ce qu'on dit, 37,000 blancs et 629,000 noirs, dont plusieurs sont libres, c'est-àdire 666,000 hommes {1}. Par ce calcul, il y aurait dixsept nègres pour un blanc.

Chacun conviendra, je pense, que les femmes des colonies espagnoles et portugaises" dans l'Amérique méridionale accordent leurs faveurs plus facilement que celles de tous les autres pays civilisés de la terre, Quelques personnes ont si mauvaise opinion des femmes de Rio-Janeiro, qu'ils ne croient pas qu'il y en ait une seule honnête parmi elles. Cette condamnation est sûrement trop générale; mais l'expérience qu'aequit le docteur Solander pendant qu'il y séjourna ne lui a pas donné une grande idée de leur chasteté. 11 m'a dit qu'à la nuit tombante elles paraissaient aux fenêtres, seules ou avec d'autres femmes, et que, pour distinguer les hommes qu'elles aimaient et qui passaient dans la rue, elles leur jetaient des bouquets ; que lui et deux Anglais de sa compagnie avaient reçu un si grand nombre de ces marques de faveur, qu'à la fin de,la promenade, qui ne fut pas longue, leurs chapeaux étaient remplis de fleurs. Il faut avoir égard aux coutumes locales; ce qui est regardé dans un pays comme une familiarilé indécente, n’est dans un autre qu’un simple acte de politesse.

Le peu de pays que nous avons vu dans les environs de la ville est on ne peut pas plus beau (2). Les endroits les plus sauvages sont couverts d'une grande quantité de fleurs, dont le nombre et la beauté surpassent celles des jardins les plus élégants de FAngleterre.

On trouve sur les arbres et les buissons une multitude presque infinie d'oiseaux, dont la plupart sont couverts de plumages très brillants : on distingue surtout le colibri. Les insectes n’y sont pas moins abondants, et quelques-uns sont très beaux; ils sont plus agiles que ceux d'Europe. Cette observation doit s'entendre surtout des papillons qui volent ordinairement autour dés sommets des arbres, et qu'il est par conséquent difficile d'attraper, excepté lorsqu'il s'élève un vent de mer fort, car alors ils se rapprochent de terre.

Nous vimes peu de terres cultivées: la plupart étaient en friche, et il nous parut que, pour le reste, on y employait peu de soin et de travail. Is ont de petits jardins où la plus grande partie de nos légumes d'Eu-

(+) Ce nombre est bien exagéré. En tout cas awjourd’hüi, la population de la ville de Rio-Janeiro n’est évaluée qu’à deux cent mille âmes, noirs et blancs compris. A. M.

(2) Les environs de Rio sont en effet renommés par les tableaux qu'y présente la nature. Entre les lieux les plus remarquables, on cite Boa-Vista, maison de plaisance de l'empereur, élevée sur une petite hauteur d'où l'œil s’étend sur toute la baie, A. M.

rope sont cullivés, surtout des choux, des pois, des fèves, des haricots, des turneps et des navels: ces légumes sont inférieurs aux nôtres. Le sol produit aussi des melons d'eau, des pommes de pin, des melons musqués, des oranges, des citrons, des bananes, des manjos, des mammaïs, des noix d'acajou , des noix, des jambos de deux espèces, dont l’une porte un petit fruit noir ; des cocos, des noix de palmier de deux e:pèces, l'une large et l’autre ronde, et des dattes, C'était la saison de tous ces fruits lorsque nous étions à Rio- Janeiro.

Les melons d’eau et les oranges sont, dans leur espèce, les meilleurs de tous ces fruits ; les pommes de pin sont fort inférieures à celles que j'ai mangées en Avgleterre : elles sont, il est vrai, plus fondantes et plus douces, mais elles n’ont point de saveur.

La plupart des terres qué nous avons vues dans les campagnes sont mises én pâturages. On ÿ fait paitré de nombreux bestiaux, fais qui sont si maigres, qu'un Anglais aurait de la péine à en manger. L'hérbe, qui consiste principalement en-eresson , est fort courte. Les chevaux et les moutons peuvent la brouter, mais il n’en est pas de mêmé des bêtes, qui trouveraient difficilement de quoi s'ÿ nourrir.

Nous n'avons pas reconnu d'autres manufactures que celles des hamacs de coton, qui sérvent ici de voitures, comme on emploie les chaises à porteurs parmi nous. Ce sont les Américains qui les fabriquent presque tous, Il y a des mines si remplies de pierres précieuses , qu'on ne permet pas d'en tirer au-delà d’une certaine quantité par an. On envoié pour cela des ouvriers qui y restent un mois, plus ou moins ; ils reviennent après en avoir ramassé la quantité fixée par le gouvernement.

Les pierres qu’on y trouve sont des diamants, des topazes de plusieurs espèces et des améthystes. Les ouvriers qui laillent ces pierres sont esclaves.

La monnaie courante à Rio-Janeiro est celle du Portugal, qui consiste principalement en pièces de 36 schellings (4). On frappe aussi dans la ville des pièces d’or et d'argent. Les monnaies d'argent sont d’un titre fort bas, et on les appelle yetacks, H y en a de différentes valeurs, qu’on distingue aisément par le nombre de réaux marqué sur l’un des revérs. l ÿ à encoré une monnaie de cuivre, comme éelle du Portugal, qui vaut depuis 5 jusqu’à 10 réaux. Le réal est une monnñäie de compte de ce royaume, dont dix valent environ un sou et demi de France.

Le port de Rio-Janeiro est situé à l’ouest-nord-ouest, à dix-huit lieues du cap Frio. On le distingue par une montagne en pain de sucre placée à l'extrémité occidentale de la baïe. Comme toute la côte est très élevée el forme plusieurs pics , on reconnaît plus sûrement l'entrée du hâvre par les îles qui sont situées vis-à-vis, et dont l'une, appelée Rodonda, qui est haute et ronde comme une meule de foin , se tiouve à deux lieues et demie au sud-ouest de l'entrée de la baie. Les deux première îles qu'on rencontre en venant de l'est on du cap Frio semblent des rochers : elles sont:près l'une de l’autre à environ quatre milles de Ja côte, À trois lieues à l'ouest de celles-ci il y en a deux autres qui sont également voisines; elles sont placées en dehors de Ja baie du eôté oriental et tout près de la. eôté. Le hâvré est bon ; l'entrée n'en est pas large; mais tons les jours, depuis dix heures ou midi jusqu au soleikeouchant, le vent de mer y souffle, ce qui donne aux bàtiments des facilités pour entrer. II s'élargit à mesuré qu'on approche de la ville, et il peut contenir la plus grande flotte par cinq ou six brasses d'eau, fond de vase. L'entrée du bâvre dans la partie la plus étroite, est défendue par deux forts. Le principal est celui de Santa-Cruz , situé à la pointé orientale dé Ià baie. On appelle fort Lozia celui qui est sur la pointe occidentale, Il est bâti sur un rocher qui entre dans la mer. ilssont éloignés l'un de l’autre d'environ trois quarts de mille. Le canal n'à pourtant pas cette largeur, patee qu'au

(4) Le schelling vaut 4 fr, 20 ©. A. M;

pied de chaque fort le fond est embarrassé par des rochers détachés : il n'y a de danger que dans cet endroit. Le canal étant fort étroit, le flux et le reflux de la marée y ont üñe force considérable, et l'on ne peut pas naviguer coftre son Courant sans un vent frais.

Jamais nous n'avons vu une plus grande variété de poissons que dans là rivière de Janeiro et sur toute Ja côte. Il se passait rafement un jour sans qu’on en apporiât uné ou plusieurs espèces nouvelles à M. Banks. La baie est très propre à la pêche ; elle est remplie de petites îles et de pointes de terre avec un fond bas, où l'on peut facilement conduire la seine. Hors de la baie la mer abonde en danphins et en grands maquereaux de différentes sortes, qui mordent très promplement à l'hamecon, et les habitants sont dans l'usage d'en avoir toujours un attaché à la quéte de leurs bateaux. Quoique le climat soit chatd, le pays est très sain à Rio-Janeiro. Pendant que nôüs y séjournâmes le thermomètre ne s'éleva jamais äu-dessus de 83° (1). Nous eûmes cependant des pluies fréquentes, et un jour un vent assez fort.

Rio-Janeiro est un très bon liéu de relâche pour les vaisseaux qui ont besoin dé rafraichissements. Le hâvre est commode et sûr. Excépté le pain et la farine de froment, on peut s'y procurer aisément des provisions. Pour suppléer au défaut du pain il y a des ignanes et de la cassave en abondance. On y achète du bœuf frais ou salé pour environ # sous de France la livre. Les habitants salent ici leur bœuf en ôtant les os et en le coupant en larges franches, mais minces, qu'ils saupoudrent ensuïite de sel ét qu’ils font sécher à l'ombre. Si on le tient séc il conserve sa bonté pendant longtemps à la mer, I ést râre de s'y procurer du mouton. Les cochons ét la volaille sont chers. Le jardinage et les fruits sont très Cômiuns, mais, excepté la éitrouille , on ne peut pas lés garder en mer. On y achète du rhum, des sucres ét des mélasses excellents, à un prix raisonnablé, Le {abâc est à bas prix, maisil est de mauvaise qualité, EE ÿ & ün chantier pour la con- Stfuetion des vaisseaux, et un ponton pour les mettre à là bande; car, comme là marée ne s'élève jamais audessus dé six pieds, il n'ÿ & pas d'autre manière de visitér Ja quille.

Quand le bateau qui avait été envoyé à terre revint, nous montâmes à bord et nous remîmes en mer.

‘Passage de Rio-Janeiro à l'entrée du détroit de Le Maire,

Description des habitants de la Terre de Feu.

Le 9 décembre 4768, moüs observâmes que la mer élait couverte de grandes bandes de couleur jaunâtre, dont plüsiéurs avaient un mille de long, et trois ou quatre cents verges de large. Nous püisämés de cette eau ainsi colorée, ét nous trouvâmes qu'elle était rem plie d'une multitude innombrable d'atomes terminés èn pointe et d’une couleur jaanâtre, H n'y en avait aucun qui eût plus d'un quart de ligne de long. En les éxaminänt au microscope ils paraissaient être des fais : ceaux de petites fibres entrelacées les unes dans les au tres, et semblables au nidus de ces mouches aquatiques appelées caddices, du genre des phryganea. MM. Banks et Solander ne purent pas deviner si c'étaient des substances ânimales ou végétales, ni quelles étaient leur originé et leur destination. On avait re: marqué le même phénomène auparavant, lorsque hous reconnümés pour Ja première fois le continent de FA« métrique méridionale;

Le #1,nûôus primes à Fhaineçon un goulu de mer, ét pendant qte nous Fexaminions nous lui vimés pousser en dehors et retirer à plusieurs reprises une partie de son CÔôrps, que nous jugeâmes être Son estomac: c'était ure fémelle; etaprès que nous l'eûmes ouverte on tira de son ventre six petits, dont cinq nagèrent avec vivacité

(1) 83 degrés Fahrenheït répondent à environ 23 degrés Réaümnr. A, M

A la fin cependant ils arrivèrent au feu...

dans un tonneau rempli d’eau : le sixième nous parut mort depuis quelque temps.

Le 3 janvier 1769, étant par 40 17’ de latitude méridionale, et par 610 29° 45” de longitude ouest, occupés à voir si nous n’apercevrions pas l’île de Pepys, nous crûmes pendant quelque temps voir une terre à l'est, et nous y courûmes. Il se passa plus de deux heures et demie avant que nous fussions convaincus que nous n'avions rien vu que celte espèce de brouillard appelé par les marins {erre de brume.

Les gens de l'équipage commencçaient à se plaindre du froid, et chacun d’eux reçut ce qu'on norme une jaquette magellanique, et une paire de grandes chausses. La jaquette est faite d'une étoffe de laine épaisse, appelée fearnought, et qui est fournie par le gouvernement. Nous vimes, detempsà autre, un grand nombrede pinguins, d’albatros, de veaux marins, de baleines et de marsouins. Le 41, après avoir passé les îles Falkland, nous découvrimes à la distance d'environ quatre lieues la côte de la Terre de Feu, qui s'étendait de l’ouest au sud-est.

Le 14, nous entrâmes dans le détroit de Le Maire : les flots étaient si élevés à la hauteur du cap San-Diego, qu'on eût dit que les vagues frappaient sur un banc de rochers. Vers midi nous arrivâmes près de la terre, entre le cap San-Diego et le cap Saint-Vincent.

Entre autres productions que la nature étale dans

ces lieux, on remarque l'écorce de Winter, espèce de cannelle, appelée winterranea aromatics; on la distingue aisément à sa feuille large ressemblant à celle du laurier, d’un vert pâle en dehors et bleuâtre en dedans. Les naturalistes connaissent les propriétés de l'écorce, qu’on dépouille facilement avec un os ou un bâton pointu; on peut s'en servir dans la cuisine comme d'une épicerie, et elle n’est pas moins agréable que saine. Il y a aussi beaucoup de céleri sauvage et de plantes anti-scorbutiques. Les arbres se ressemblent beaucoup : ce sont une espèce de bouleau, appelée betula antarctica. La tige à trente ou quarante pieds de long et deux ou trois pieds de diamètre, et l'on pourrait au besoin en faire des mâts de perroquet : la feuille en est petite, le bois blanc, et il se fend très droit. Nous y ajouterons une espèce de canneberges, rouges et blanches, qu'on y voit en grande quantité.

Passage du détroit de Le Maire. Description des habitants et des productions de la Terre de Feu.

Le 18 et le 19, la grosse mer nous empêcha de transporter à bord du bois et de l’eau; mais, le 20, le vent étant moins fort, nous envoyâmes la chaloupe au rivage, et MM. Banks et Solander y allèrent aussi. Ils débarquèrent au fond de la baie, et, tandis que mes

Tombeau Taïtien,

gens étaient occupés à couper des broussailles, ils poursuivirent leur grand objet, l'étude de la nature, et recueillirent beaucoup de plantes et de coquilles entièrement inconnues jusqu'à eux. Ils vinrent dîner à bord, et retournèrent ensuite dans le dessein de voir un village américain.

Le village consists en une douzaine de huttes de la structure la plus grossière qu'on puisse imaginer. Ces cabanes ne sont autre chose que quelques pieux

lantés en terre, inclinés les uns sur les autres par eurs sommets, et formant une espèce de cône sem-blable à nos ruches. Elles étaient couvertes du côté du vent par quelques branchages et par une espèce de foin ; du côté sous le vent il y avait une ouverture d'environ la huitième partie du cercle, et qui servait de porte et de cheminée. Ces huttes étaient construites comme celles que nous avions vues dans la baie de Saint-Vincent, et dans l’une desquelles nous avions trouvé encore des restes de fou. Il n’y avait aucun meuble dans la cabane. Un peu de foin répandu à terre servait à la fois de siéges et de lits. De tous les ustensiles que l'adresse et le besoin ont introduits parmi les autres nations de sauvages, ceux-ci n’avaient qu'un panier à porter à la main, un sac pendant sur leur dos, et la vessie de quelque animal pour contenir de l’eau.

Les habitants de ce village formaient une petite

tribu d'environ cinquante personnes des deux sexes et de tout âge. Ils sont d’une couleur approchant de la rouille de fer mêlée avec de l'huile : ils ont de longs cheveux noirs. Les hommes sont gros et mal faits : leur stature est de cinq pieds huit ou dix pouces. Les femmes sont plus petites et ne passent guère cinq pieds. Toute leur parure consiste dans une peau de guanaque ou de veau marin, jetée sur leurs épaules dans le même état où elle a été retirée de dessus l'animal; un morceau de la même peau qui leur enveloppe les pieds et qui se ferme comme une bourse au-dessus de la cheville, et un petit tablier qui tient lieu aux femmes de la feuille de figuier. Les hommes portent leur manteau ouvert; les femmes le lient autour de la ceinture avec une courroie. Mais quoiqu'elles soient à peu près nues, elles ont un grand désir de paraître belles. Élles peignent leur visage, les parties voisines des yeux communément en blanc, et le reste en lignes horizontales rouges et noires; mais tous les visages sont peints différemment. 1l paraît d’ailleurs que cette toilette se fait avec plus de recherche et de soin dans certaines occasions.

Les deux Américains qui faisaient à MM. Banks et Solander les honneurs du village avaient le corps presque entièrement couvert de lignes noires dans tous les sens, ce qui faisait un coup d'œil fort extraordinaire. Les hommes et les femmes portent des brace-

lets de grains, tels qu'ils peuvent les faire avec de petites coquilles et des os. Les femmes en ont au poignet et au bas de la jambe; les hommes au poignet seulement; mais en revanche ils poñent autour de la tête une espèce de réseau composé de fil brun. Is paraissaient attacher une valeur très grande à tout ce qui est rouge, et préféraient un de nos grains de verroterie même à un couteau ou à une bache.

Il ne nous parut pas que ce peuple eut d'autre nourrilure que les coquillages, car, quoique les veaux marins fréquentent leur côte, ils n’ont aucun instrument pour les prendre. Les coquillages sont ramassés par les femmes, dont l'occupation est de suivre la marée à mesure qu'elle descend, avec un panier dans une main, un bâton pointu et barbelé dans l’autre et un sac sur le dos; elles détachent les coquillages du rocher avec le bâton, et les mettent dans le panier, qu'elles vident ensuite dans le sac.

Leurs armes, qui consistent en un arc et des flèches, sont la seule chose que nous ayons trouvée chez ces sauvages qui présente quelque apparence d'industrie. L'arc était assez bien fait, et lés flèches étaient les plus jolies que nous eussions jamais vues. Elles étaient de boistrès bien poli, et la pointe était dé verre ou de silex, barbelée, taillée et ajustée avec une grande adressé. Nous vimes aussi chez eux plusiéurs morceaux de verre et de cailloux non travaillés, et quelques marchandises d'Europe, comme des anneaux, des boutons, des draps et des toiles.

Nous n'avons vu sur celte tèrre aucun quadrupède, excepté des veaux marins, des lions marins ét des chiens. C'est une chose digne de remarqué que léurs chiens aboient, ce que ñe font pas ceux qui sont originaires d'Amérique : nouvelle preuve que le peuple que nous y avons vu à eu quelqué communication immédiate ou éloignée avec les habitants de l'Europe. Il y a cependant d'autres quadrupèdes dans l'intérieur du pays; car M. Banks, étant au sommet de la plus haute des montagnes qu'il parcourüt dans son expédition à travers les bois, vit les tracés d'un grand animal sur la surface d'un terrain marécageüx, mais sans pouvoir distinguer de quelle éspècé ik était.

On n’y trouve que fort peu d'oiséaux de terre; M. Banks n’en a vu aucun plus grôs que nos merlés; mais les oiseaux d'eau y sont én grande abondance, particulièrement les canards. Nous n'y avons presque point apercu de poissons, et aucun de ceux que nous avons pris à l’'hamecçon ne s’est trouvé bon à manger; mais les coquillages, les lepas et les moules y sont en grande abondance.

Parmi les insectes, qui n’y sont pas nombreux, il n'y à ni cousins, ni moustiques, ni aucune espèce nuisible ou incommode, cé qu'on ne peut dire peut-être d'aucun autré pays inculle. Durant lès bouffées de neige qué nous avions {ous les jours, ils se cachaient, ét dès qüe le fémps s'éclaircissait, ils reparaissaient avec toute la vigueur et l’agilité que lé climat le plus chaud aurait pu leur donner,

MM. Banks et Solander ont trouvé une grande variété de plantes, dont la plus grande partie sont totalement différentes de toutes celles qui ont été décrites jusqu'ici. Outre lé bouleau et l'arbre qui porté [a cannelle de Winter, il y a le hêtre (fagus antarctica), qui, aussi bien quele bouleau, peut être employé pour la charpente.

On trouve le cresson en abondance dans les endroits humides, près des sources, et, généralement parlant, dans les énvirons du rivage, particulièrement au lieu de j'aiguade, dans la baie de Bon-Succès. Quand il est jeune, c'est alors qu'il est plus salutaire : il rampe sur Ja terre; ses féuillés sont d’un vert clair ; elles sont disposées deux à deux, et opposées l'une à l'autre, avec une seule à l'extrémité, qui communément estla cinquième sur chaque tige. La plante sortant de cet état pousse des jets qui ont quelquefois deux pieds de haut, et qui portent à leur extrémité de petites fleurs

blanches, lesquelles sont suiviés dé longues siliques.

Toute la plante ressemble beaucoup à celle qu'on appelle en Angleterre fleur de coucou.

Le céleri sauvage est semblable à celui de nos jardins : ses fleurs sont blanches et placées de la même manière en petites touffes à l'extrémité des branches, mais les feuilles sont d'un vert plus foncé. 11 croît près dé là grève, communément sur le sol le plus voisin de celui qui est couvert par là haute marée. On peut le distinguer aisément par le goût qui tient du persil. Nous en avons beaucoup mangé, surtout dans la soupe, qui, assaisonnéé ainsi, produisait les mêmes effets salutairés que les marins éprouvent de la nourriture végeule, après avoir été longtemps réduits aux aliments salés.

Le 22 janvier, vers les deux heures du matin, ayant achevé de mettre à bord l’éau et le bois, nous sortimes de la baie pour continuer notre route dans le détroit.

Description générale de la partie sud-est de la Terre de Feu et du détroit de Le Maire. Passage à l’ouest dans les mers du Sud en tournant cette partie de l'Amérique,

Presque tous les écrivains qui ont parlé de la Terre de Feu la décrivent comme étant entièrement destiluée de bois et couverte de neige : peut-être en effet est-elle couverte de neige en hiver, et ceux qui l'ont vue dans cette saison peuvent avoir été conduits, par l'aspect qu’ellé présente alors, à croire qu’elle manque de bois. Le lord Anson y aborda au commencement de mars, qui répond à notre mois de septembre, et nous y étions au commencement de janvier, quirépond à notre mois de juillet. Cette circonstance peut expliquer la différence de son récit d'avec le nôtre. Nous eûmes la vue de cette terre à environ vingt-une lieues à l’ouest du détroit de Le Maire, et dès ce momént nous pouvions distinguer clairement les arbres avec nos lunettes. Quand nous en fûmes près, quoique nous vissions çà et là des espaces couverts dé neige, les pentes des collines et les côtes voisines dé lä mer nous montraient la plus agréable verdure. Les hauteurs sont assez élevées, mais ne peuvent pas être appelées des montagreen quoique lears sommets soient entièrement nus. Le s0Ë dés vallées est riche et d'une grande profondeur. Au pied de toutes ces collines on trouve un pelit ruisseau dont l’eau a une couleur rougeâtre, comme celle qui coule au travers de nos tourbières d’Angleterre ; mais elle n’a aucun mauvais goût, et en tout nous avons éprouvé que c'était la meilleure que nous eussions trouvée dans notre voyage. Les terres les plus remarquables de la Terre de Feu sont une montagne en forme de pain de sucre, sur le côté ouest, non loin de la mer, et les trois hauteurs appelées les Trois- Frères, à environ neuf milles à l'ouest du cap San- Diego, pointe basse qui forme l'entrée septentrionale du détroit de Le Maire.

On dit, dans le voyage de l'amiral Anson, qu'il est difficile de déterminer exactement en mer le gisement du-détroit sur la seule vue de la Terre de Feu, quelque bien connue qu’elle soit, sans avoir aussi la vue de Ja Terre des Etats; que quelques navigateurs out. élé trompés par l'aspect de trois montagnes de la Terre des Étals, qu’ils ont prises pour les Trois-Frères de la Terre de Feu, erreur qui leur a fait dépasser le détroit. Mais tout vaisseau qui eôtoie la Terre de Feu sans la perdre de vue ne peut manquer l'entrée du détroit, quiest par elle-même très aisée à reconnaître. Quant à la Terre des Etats, que forme le côté oriental, on peut la distinguer encore plus facilement, car il n'y à point de côte sur la Terre de Feu qui ressemble à ceilelà. On ne peut manquer le détroit de Le Maire qu’en portant trop loin à l'est, et en perdant de vue la Terre de Feu.

Le détroit qui est borné à l'ouest par la Terre de Feu, et à l'est par l'extrémité ouest de la Terre des Etats, a er - 7n cinq lieues de long et autant de large.

COOK. il

La baïe de Bon-Succès est à peu près vers le milieu du détroit, sur la Terre de Feu; on la découvre tout de suite en entrant dans le détroit par le nord ; elle a une pointe au sud qui peut être reconnue par une tracesur la terre qui se montre comme une grande rade, conduisant de la mer dans l'intérieur du pays. L'entrée de Ja baïe a une demi-lieue de large, et s'étend de l’est à l’ouest, environ deux milles et demi. On y trouve en abondance de très bon bois et de l'eau.

L'aspect de la Terre des Etats ne nous a point présenté l'horreur et l'air sauvage qu’on lui donne dans Ja relation du voyage de l'amiral Anson. La côte du nord paraît avoir des baies et des hâvres, et la terre, quand nous l'avons vue, n’était ni destituée de bois et de verdure, ni couverte de neige. L'île semble avoir environ douze lieues de long et cinq de large.

Sur la côte ouest du cap de Bon-Succès, qui forme l'entrée sud-ouest du détroit, gît la baie de Valentin, dont nous n'avons vu que l'entrée; de cette baie la terre s'étend à l'ouest-sud-ouest, à vingt ou trente lieues : elle paraît haute et montueuse, et forme différentes baies et anses.

À quatorze lieues au sud-ouest de la baie de Bon- Succès, et à deux ou trois lieues de la côte, on trouve New-Island ou l'Ile-Nouvelle. Sa longueur du nordest au sud-ouest est d'environ deux lieues: elle est terminée au nord-est par un mondrain remarquable. L'île Evoust est située à sept lieues au sud-ouest de New-Island. Un peu à l’ouest du sud de cette Île on rencontre les deux petites îles de Barnevelt, qui sont plates et près l’une de l'autre. Elles sont environnées en partie de rochers qui s'élèvent à différentes hauteurs au-dessus de la surface de la mer, et dont le gisement est à vingt-quatre lieues du détroit de Le Maire, La pointe sud-ouest des îles de l'Hermite est à trois lieues sud-ouest-quart-sud des îles de Barnevelt. Ces îles de l'Hérmite, qui sont assez hautes, gisent au sud-est ét au nord-ouest. En les contemplant de plusieurs points de vue, on les prend pour une seule île ou pour une partie du continent.

Pour aller de la pointe sud-est des îles de l'Hermite au cap Horn, il faut tourner au sud-ouest-quart-sud dans un espace de trois lieues.

Il paraît sûr qu'on trouve dans la plupart de ces baies et passages, et peut-être dans tous, un bon mouillage, de l’eau et du bois. L'escadre hollandaise commandée par l'Hermite, en 1624, ne manqua pas d'entrer dans quelques-uns : ce fut Chapenham, viceamiral de cette escadre, qui découvrit le premier que la terre du cap Horn était composée de plusieurs îles.

Le 26 janvier, nous partîmes du cap Horn, qui est situé à 559 53° de latitude sud et à 680 43° minutes de longitude ouest. Nous ne sommes allés que jusqu’à 600 40° de latitude sud : notre longitude était alors de 740 30° ouest.

Nous élions avancés alors à environ 12° à l'ouest et trois quarts et demi au nord du détroit de Magellan, après avoir mis trente jours pour faire le tour de la Terre de Feu et du cap Horn, depuis l'entrée orientale du détroit juequ'à ce lieu. On éraint tant de doubler le cap Horn, que, suivant l'opinion générale, il vaut mieux passer le détroit de Magellan ; cépendant après avoir quitté le détroit de Le Maire, nous ne fûmes pas obligés une seule fois de riser entièrement nos huniers. Le Dauphin (1), dans son dernier voyage, qu'il fit à la même saison de l'année que nous, fut trois mois à passer le détroit de Magellan, sans y comprendre le temps qu'il resta au port Famine. D'après es vents que nous eûmes, je suis persuadé que si nous avions pris notre roule à travers ce passage, un séjour si long au milieu de ces mers aurait fatigué Féquipage et fort endommagé nos ancres, nos câbles, nos voiles et nos agrès, inconvénients que nous n'eümes pas à souffrir. La traversée du détroit peut être préférable

(1) Le vaisseau de Wallis. À. M.

dans quelques circonstances, tandis que dans d’aulreg

il vaudra mieux se tenir à l’est de la Terre des Etats.

Suite du passage du cap Horn aux nouvelles iles découvertes dans la mer du Sud. Description et détails sur les ha: bitants.

Le 1er mars 1769, après que nous eûmes quitté la terre du cap Horn, nous ne trouvâmes point de courant qui affectât la direction du vaisseau. Un grand nombre d'oiseaux volaient continuellement autour du vaisseau, comme cela est ordinaire. M. Banks en tua jusqu'à soixante-deux dans un jour.

les albatros commencèrent à nous quitter, et dépuis le 8 nous n'en vimés plus. Nous continuâmes notre route sans qu'il nous arrivât rien de remarquable jusqu'au 24. Nous n'étions pas éloignés des îles qui furent découvertes par Quiros en 1606. Notre latitude était de 22° 44” sud, et la longitude de 1270 55° ouest.

Le 4, nousdécouvrimes uneîle située au 18e degré 47 de latitude sud, et au 139e degré 28 de longitudeouest. Nouslui donnâmes le nom d'{/e du Lagon. Ensuite nots vimes une île située par le 18e degré 35’ de latitude sud, et au 139€ degré 48’ de longitude ouest, éloignéedelile Lagon d'environ sept lieues, dans la direction de nord-ouest. Nous lui donnâmes le nom de cap Thrumb. :

Nous continuâmes notre route,et, le 5, nous découvrimes terre à l’ouest. C'était une île basse, beaucoup plus étendue qu'aucune de celles qué nous avions vues auparavant : elle a dix ou douze lieues dé circonférence. Plusieurs d’entre nous passèrent toute la soirée sur la grande hune à admirer sa figure extraordinaire : elle ressemblait exactement à un arc; le contour de l'arc et la corde étaient formés par la terre, et l’eau remplissait l'espace compris entre les deux ; la corde élait une grève plate, où nous ne reconnûmes aucun signe de végétation. Nous n'y vimes que des las de plantes marines, déposées en différentes couches, suivant que les marées, plus ou moins hautes, les y avaient placées. L'île nous parut avoir trois ou quatre lieues de long ét deux cents verges au plus de large ; mais elle était sûrement beaucoup plus large, parce qu'une plaine horizontale se voit toujours en perspective, ce qui en raccourcit l'étendue. Deux grandes touffes de cocotiers composaient les pointes ou extrémités de l'arc, et la plus grande partie de ce même arc était couverte d'arbres de hauteur, de figure et de couleur différentes. En d'autres endroits pourtant il nous sembla que lé terrain était dépouillé ét aussi bas que la corde.

Par la fumée que nous vimes en différents endroits, nous reconnûümes que l'île était habitée : nous lui donnâmes le nom de Bow-1sland ou ile de l'Arc. Mon second lieutenant avait apercu de dessus le tillae plusieurs naturels du pays, qui étaient sous les arbres, et distingué leurs maisons et quelques pirogues qu'ils avaient retirées sur le rivage; mais il fut le seul de l'équipage qui eut ce bonheur. La pointe orientale de cette ile est située au 18e degré 23° dé latitude sud et au 4#1e degré12" de longitude ouest.

Le lendemain, 6, vers midi, tous vimes terre une seconde fois à l'ouest; nous en approchâmes vers les trois heures : il nous parut que c élaient deux iles ou plutôt un groupe d'îles qui S'étendaient du nord-ouest au sud-est dans un espace d'environ neuf lieues. Les deux plus grandes de ces îles sont séparées l'uné de l'autre par un canal d'environ un démi-mille de large : élles sont environnées par des îles plus petites, auxquelles élles s'unissent par des récifs cachés sous l'eau.

Ces îles, placées dans toute sorte dé directions, forment des cordons de terre longs et étroits : quelquesunes ont dix milles de longueur et n'ême davantage, etil n'y en a aucune qui ait plus d'un quart de mille de large. Nous vimes sur toutes des arbres de diffé-

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