‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 26 sur 179 · ARR PP · texte numérisé non relu

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rentes espèces, et en particulier des cocotiers. La partie la plus sud-est de ces îles est située au 18e degré 12’ de latitude sud, et au 142e degré 42’ de longitude ouest, à vinget-cinqlieues à l’ouest-nord de l'extrémité occidentale de l'île de l'Arc. Nous rangeâmes la côte sud-ouest de “cette Île, et nous entrâmes dans une baie dont le gisement est au nord-ouest de la pointe la plus méridionale du groupe : on y trouve une mer unie et l'apparence d'un mouillage.

Le 7, à la pointe du jour et vers les six heures et demie du matin, nous découvrimes au nord une autre île, qui nous parut avoir quatre milles de circonférence. Le terrain en était très bas, et il y avait une pièce d'eau au milieu. Nous crûmes apercevoir quelques bois : l'île nous parut couverte de verdure et agréable. Nous n'y vimes ni cocotiers ni habitants, mais une grande quantité d'oiseaux : c’est pour cela que nous l'appelâmes lile des Oiseaux ou Bird-Island. Elle est située au 17e degré 48° de latitude sud, et au 148e degré 35 de longitude ouest, à dix lieues ouest-nord de l’extrémité occidentale des groupes.

Le 8, vers les deux heures après midi, nous apercûmes terre au nord; et, au soleil couchant, nous nous trouvâmes vis-à-vis, et à environ deux lieues de distance. Elle ressemblait à une double rangée d'îles basses, couvertes de bois et jointes l’une à l’autre par des récifs, de manière qu’elle formait. une seule île ovale ou en ellipse, avec un lac au milieu. Les petites îles et les récifs qui environnent le lac ont la forme d'une chaïne, et nous lui donnâmes pour cela le nom de Chain-Island (ile de la Chaine). Nous jugeâmes que sa longueur du nord-ouest au sud-est était d’environ cinq lieues, et qu'elle avait à peu près cinq milles de large. Les arbres que nous y vimes parurent grands, et nous aperçûmes de la fumée entre ces arbres, preuve certaine que l'ile était habitée. Le milieu de l'ile est au 17e degré 23’ de latitude sud, et au 443€ degré 54 de longitude ouest, à quarante-cinq lieues à l'ouest-nord de l'ile des Oiseaux.

Le 10, nous vimes, à environ cinq lieues au nordouest-quart-ouest, l'ile que les naturels du pays appellent Maitea, et à laquelle le capitaine Wallis, qui la découvrit le premier, donna le nom d'i/e d'Osnabruck. C'est une ile élevée et ronde, qui n’a pas plus d’une lieue de circonférence; elle est couverte d'arbres dans quelques endroits, et dans d’autres ce n’est qu’un rocher tout nu. En la regardant de ce point de vue où nous étions, elle ressemble à un chapeau dont la tête est très haute; mais quand on la voit restant au nord, le sommet a la forme du toit d’une maison. Nous estimâmes qu'elle était au 17e degré 48’ de latitude sud, et au 148e degré 10° de longitude ouest, à quarante-quatre lieues ouest-quart-sud-ouest de l'ile de la Chaine.

Arrivée de l’Endeavour à Taïti, appelé par le capitaine Wallis #le du roi George IIT. Description de plusieurs in-

cidents.

Le 11 avril 1769, nous reconnûmes l’île que le capitaine Wallis avait nommée i/e du roi George III. Nous naviguâmes à petites voiles pendant toute la nuit; et, vers les sept heures du matin, nous mimes à l'ancre dans la baie de Port-Royal, appelée par les naturels du pays Matavai. Nous fûmes bientôt environnés par les pirogues des habitants de l’île qui nous apportaient des cocos, un fruit qui ressemble à la pomme, du fruit à pain, et quelques petits poissons qu'ils donnèrent en échange de nos verroteries. Ils «avaient un cochon qu'ils ne voulaient nous céder que pour une hache : nous refusämes de l'acheter, parce que, si nous leur en avions donné ce prix, ils n'auraient jamais voulu le diminuer dans la suite, et nous n'aurions pas pu par cet échange nous procurer tous les cochons dont nous avions besoin.

Le fruit à pain croît sur un arbre qui est à peu près de la grandeur d'un chène moyen : ses feuilles, d’une

figure ovale, ont souvent un pied et demi de long; elles ont des sinuosités profondes commes celles du figuier, auxquelles elles ressemblent par la consistance, la couleur et le suc laiteux et blanchâtre qu’elles distillent lorsqu'on les rompt. Le fruit est à peu près de la grosseur et de la forme de la tête d’un enfant : sa surface est composée de réseaux qui ne sont pas fort différents de ceux de la truffe ; il est couvert d'une peau légère, et a un trognon de la grosseur du manched’un petit couteau. La chair qu'on mange se trouve entre la peau et le trognon : elle est aussi blanche que la neige, et a un peu plus de consistance que le pain

- frais; on la partage en trois ou quatre parts, et on la

grille avant de la manger. Son goût, quoique insipide, à une douceur approchant assez de celle de la mie de pain de froment, mêlée avec un artichaul de Jérusalem.

Parmi les Indiens de Taïti (1) qui vinrent près du vaisseau , il ÿ avait un vieillard nommé Owhaw, qui fut reconnu par M. Gore et par plusieurs autres qui avaient suivi le capitaine Wallis dans cette île.

Dès que le vaisseau fut assuré dans l'endroit où nous nousarrêtâmes, j’allai à terre avec MM. Banks et Solander, notre ami Owhaw et un détachement de soldats sous les armes. Plusieurs centaines d'habitants nous reçurent à la descente du bateau : ils annonçaient , au moins par leurs regards, que nous étions les bienvenus, quoiqu'ils fussent tellement intimidés, que lepremier qui s’'approcha de nous se prosterna si bas qu’il était presque rampant sur ses mains et ses genoux. C'est une chose remarquable, que cet Indien et ceux qui étaient venus dans les pirogues nous présentèrent le même symbole de paix qu’on sait avoir été eu usage parmi les anciennes et puissantes nations de l'hémisphère septentrional, la branche verte d’un arbre, Nous le recûmes avec des regards et desgestes d'amitié et de contentement. Lorsque nous observâmes que chacun d'eux tenait une branche à sa main, sur-le-champ nous en primes tous un rameau que nous tînmes dans les nôtres et de la même manière.

Ils marchèrent avec nous environ un demi-mille vers l’endroit où le Dauphin, conduit par Owhaw, avait fait son eau. Quand nous y fûmes arrivés, ils s’arrêtèrent, et mirent à nu le terrain en arrachant toutes les plantes : alors les principaux d’entre eux y jetèrent les branches vertes qu'ils tenaient, en nous invitant par signes à faire la même chose. Nous monträmes à l'instant combien nous étions empressés à les satisfaire, et, afin de donner plus de pompe à la cérémonie, je fis ranger en bataille les soldats de marine, qui marchèrent en ordre et placèrent leurs rameaux sur ceux des Indiens, et nous suivimes leur exemple. Nous continuâmes ensuite noire marche, et lorsque nous fûmes parvenus au lieu de l’aiguade, les Indiens nous firent entendre par signes que nous pouvions occuper ce canton; mais nous ne le trouvâmes pas convenable.

Cette promenade dissipa la timidité des Indiens, que la supériorité de nos forces leur avait inspirée d’abord, et ils prirent de la familiarité. Ils quittèrent avec nous l’aiguade, et nous firent passer à lraversles bois. Chemin faisant nous distribuâmes de la verroterie et d’autres petits présents, et nous eûmes la satisfaction de voir qu'ils leur faisaient beaucoup de plaisir. Notre détour fut de quatre à cinq milles, au milieu de bocages qui étaient chargés de noix de coco et de fruits à pain, et qui donnaient l'ombrage le plus agréable. Les habitations de ce peuple, situées sous un arbre, n'ont pour la plupart qu'un toit sans enceinte ni murailles, et toute la scène réalise ce que les fables poétiques nous racontent de l’Arcadie.

Dès le grand matin du 13, avant que nous fussions

(1) Cook écrit Otaæheetee, que nous prononçons Otahiti; mais j'ai indiqué par une note au voyage de Bougainville qu’on devait seulement écrire Taïti, en supprimant la lettre O., A. M.

EE »

sortis du vaisseau, quelques pirogues, dont la plupart venaient du côté de l’ouest, s’approchèrent de nous. Deux de ces pirogues étaient remplies d’Indiens qui, par leur maintien et leur habillement, paraissaient être d'un rang supérieur. Deux d’entre eux vinrent à bord et se choisirent parmi nous chacun un ami. L'un, qui s'appelait Matahah, prit M. Banks pour le sien, et l'autre s’adressa à moi : cette cérémonie consista à se dépouiller d’une grande partie de leurs habillements et à nous en revêlir. Nous présentâmes en retour à chacun une hache et quelques verroteries. Bientôt après, en nous montrant le sud-ouest, ils nous firent signe d'aller avec eux dans les endroits où ils demeuraient. Comme je voulais trouver un hâvre plus commode, et faire de nouvelles épreuves sur le caractère de ce peuple, j'y consentis.

Je fis équiper deux bateaux, et je m'embarquai accompagné de MM. Banks et Solander, de nos officiers et de nos deux amis indiens. Après un trajet d’environ une lieue, ils nous engagèrent par signes à débarquer, et nous firent entendre que c'était là le lieu de leur résidence. Nous descendimes à terre au milieu d'un grand nombre de naturels du pays, qui nous menèrent dans une maison beaucoup plus longue que celles que nous avions vues jusqu'alors. Nous aperçcüûmes en entrant un homme d’un âge moyen, qui s’appelait, comme nous l’apprîimes ensuite, Tootahah. A l'in- Stant on étendit des nattes , et l’on nous invita à nous asseoir vis-à-vis de lui. Dès que nous fûmes assis, Tootahah fit apporter un coq et une poule qu'il présenta à M. Banks et à moi : nous acceptâmes le présent, qui fut suivi bientôt après d'une pièce d’étoffe parfumée à leur manière, et dont ils eurent grand soin de nous faire remarquer l'odeur qui n’était point désagréable. La pièce que recut M. Banks avait onze verges de long et deux de large; il donna en retour une cravate de soie garnie de dentelles et un mouchoir de poche. Tootahah se revêtit sur-le-champ de cette nouvelle parure, avec un air de complaisance et de satisfaction qu'il n’est pas possible de décrire. Mais il est temps de parler des femmes.

Après ces présents reçus et donnés, les femmes nous accompagnèrent à plusieurs grandes maisons que nous parcourûmes avec beaucoup de liberté : elles nous firent toute sorte de politesses, dont il nous était facile de profiter. Elles ne paraissaient avoir aucune espèce de scrupule qui nous empêchât de jouir des plaisirs qu'’elles nous offraient. Excepté le toit, les maisons, comme je lai dit, sont ouvertes partout, et ne présentent aucun lieu retiré; mais les femmes, en nous montrant souvent les nattes étendues sur la terre, en s’y asseyant quelquefois, et en nous attirant vers elles, ne nous laissèrent aucun lieu de douter qu’elless’embarrassaient beaucoup moins que nous d’être aperçues.

Nous primes enfin congé du chef notre ami, et nous dirigeâmes notre marche le long de la côte. Lorsque nous eümes fait environ un mille de chemin, nous rencontrâmes un autre chef, appelé Toubouraï Tamaïdé, à la tête d'un grand nombre d'’insulaires. Nous ratifiâmes avec lui un traité de paix, en suivant les cérémonies décrites plus haut et que nous avions mieux apprises. Après avoir reçu la branche qu’il nous présenta, et lui en avoir donné une autre en retour, nous mîmes la main sur la poitrine, en prononçant le mot laïo, qui signifie, à ce que nous pensions , ami; le chef nous fit entendre que , si nous voulions manger, il était prêt à nous donner des vivres. Nous acceplâmes son offre et nous dînâmes de très bon cœur avec du poisson, du fruit à pain, des cocos et des fruits du plane apprètés àleur manière. Ils mangeaient du poisson et nous en présentèrent; mais ce mets n'élait pas de notre goût, et nous le refusâmes.

Pendant cette visite, une femme de notre hôte, appelée Tomio, fit à M. Banks l'honneur de se placer

rès de lui sur la même natte. Tomio n'était pas dans a première fleur de l'âge, et elle ne nous parut point avoir jamais été remarquable par sa beauté : c’est pour

cela, je pense, que M. Banks ne lui fit pas un accueil bien flatteur. Cette femme essuya une autre mortification : sans faire attention à la diznité de sa compagne, M. Banks, voyant parmi la foule une jolie petite fille, il lui fit signe de venir à lui; la jeune fille se fit un peu presser, et vint enfin s'asseoir de l’autre côté de M. Banks; il la chargea de petits présents et de toutes les brillantes bagatelles qui pouvaient lui faire plaisir. La princesse, quoique mortifiée de la préférence qu'on accordait à sa rivale, ne cessa pourtant pas ses attentions à l'égard de M. Banks : elle lui donnait le lait des cocos et toutes les friandises qui étaient à sa portée.

Lieu choisi pour notre observatoire et pour la construction d’un fort. Excursion dans les bois et suites de ce voyage. Construction du fort. Visites que nous rendirent plusieurs chefs à bord du vaisseau et à notre fort. Détails sur la musique des naturels du pays, et la manière dont ils disposent de leurs morts.

Le lendemain, 15, plusieurs des chefs que nous avions vus la veille vinrent à bord de notre vaisseau : ils nous apportèrent des cochons, du fruit à pain et d'autres rafraîchissements, et nous leur donnâmes en échange des haches, des toiles et les autres marchandises qui nous paraissaient leur faire le plus deplaisir.

Dans le petit voyage que je fis à l'ouest de l'île, je n'avais point trouvé de hâvre plus convenable que celui où nous étions ; je me décidai à aller à terre, et à choisir un canton commandé par l'artillerie du vaisseau, où je pusse construire un pelit fort pour notre défense, et me préparer à faire nos observations astronomiques. ,

Comme nous n’avions vu que deux cochons et point de volaille dans la promenade que nous fimes lorsque nous débarquâmes dans cet endroit, nous soupconnâmes qu'à notre arrivée ils avaient retiré ces animaux dans l’intérieur du pays; nous étions d'autant plus portés à le croire qu Owhaw n'avait cessé de nous faire signe de ne pas aller dans les bois : c’est pour cela que, malgré son avis, nous résolûmes d'y pénétrer. Après avoir commandé treize soldats de marine et un officier subalterne pour garder la tente, nous partimes suivis d’un grand nombre de Taïtiens.

Le 17, nous recûmes une visite de nos deux chefs Toubourai Tamaïdé et Tootahah, qui venaient de l'ouest de l'île. Ils apportaient avec eux comme emblèmes de la paix, non pas de simples branches de bananes, mais de jeunes arbres. Ils ne voulurent point se hasarder à venir à bord avant que nous les eussions acceptés. Chacun d’eux apportait encore, comme des dons propitiatoires, quelques fruits à pain et un cochon tout apprèté. Ce dernier présent nous fut d’autant plus agréable que nous ne pouvions pas toujours nous procurer de ces animaux. Nous donnâmes en retour à chacun de nos nobles bienfaiteurs une hache et un clou.

Le 18, à la pointe du jour, j'allai à terre avec tous les gens de l'équipage qui n'étaient pas absolument nécessaires à la garde du vaisseau. Nous commencâmes alors à construire notre fort: pendant que les uns étaient occupés à creuser les retranchements, d'autres coupaient les piquets et les fascines. Les naturels du pays qui s'étaient rassemblés autour de nous comme à l'ordinaire, loin d'empêcher nos travaux, nous aidèrent, au contraire, volontairement. Le terrain où nous construisimes notre fort était sablonneux, ce qui nous obligea de renforcer nos retranchements avec du bois. Trois des côtés furent fortifiés de cette manière ; le quatrième était bordé par une rivière, sur le rivage de laquelle je fis placer un certain nombre de tonneaux.

Le lendemain au matin, 49, notre ami ToubouraïTamaidé fit à M. Banks une visite dans sa tente : il amenait avec lui non-seulement sa femme et sa famille,

mais encore le toit d'une maison, plusieurs matériaux pour la dresser, avec des ustensiles et des meubles de différentes sortes. Nous crûmes qu’il voulait par là fixer sa résidence dans notre voisinage. Cette marque de confiance et de bienveillance nous fit beaucoup de plaisir, et nous résolûmes de ne rien négliger pour augmenter encore l'attachement qu'il avait pour nous. Bientôt après son arrivée il prit M. Banks par la main, et il lui fit signe de l'accompagner dans les bois. M. Banks y consentit, et après avoir fait environ un quart de mille, ils trouvèrent une espèce de hangar qui appartenait à Toubouraï Tamaïdé, et qui paraissait lui servir de temps en temps de demeure.

Lorsqu'ils y furent entrés, le chef indien développa un paquet d'étoffes de son pays; il prit deux habits, l'un de drap rouge, l’autre d une natte très bien faite ; il en revêtit M. Banks, et, sans autre cérémonie, il le reconduisit sur-le-champ à la tente. Les gens de sa suite lui apportèrent bientôt du porc et du fruit à pain, qu'il mangea en trempant ses mets dans une eau salée qui lui servait de sauce; après son repas il se retira sur le lit de M. Banks, et y dormit l’espace d'une heure. L'après-midi, sa femme Tomio amena à la tente un jeune homme d'environ vingt-deux ans, d'une figure agréable : ils semblaient tous deux le reconnaître pour leur fils ; mais nous découvrimes par la suite que ce n'était pas leur enfant. Ce jeune homme et un autre chef qui nous était venu voir s’en allèrent le soir du côté de l'ouest, et Tabouraï Tamaïdé et sa femme s’en retournèrent à l'habitation située au bord du bois.

Le 22, Tootahah nous donna un essai de la musique de son pays : quatre personnes jouaient d’une flûte qui n'avaient que deux trous, et par conséquent ne pouvaient former que quatre notes en demi-tons. Ils jouaient de ces instruments à peu près comme on joue de la flûte traversière, exceplé seulement que le musicien, au lieu de se servir de la bouche, soufflait avec une narine dans l'un des trous tandis qu'il bouchait l'autre avec son pouce. Quatre autres personnes joignirent leurs voix au son de ces instruments en gardant fort bien la mesure, mais on ne joua qu'un seul air pendant tout le concert.

Plusieurs des naturels du pays nous apportèrent des haches qu'ils avaient recues du Dauphin, et nous prièrent de les aiguiser et de les raccommoder. Entre autres, il y en avait une qui, paraissant être fabriquée en France, donna lieu à beaucoup de conjectures. Après bien des recherches, nous apprîimes que depuis le départ du Dauphin un vaisseau avait abordé à Taïli : c'était la frégate /a Boudeuse, commandée par M. de Bougainville.

Excursion à l'ouest de l'île. Récit de plusieurs incidents. Première entrevue avec Oberéa, femme qu'on disait être reine de l’île lors du voyage du Dauphin. Description du fort. À

Le 24, MM. Banks et Solander examinèrent le pays à l'ouest, le long du rivage, dans un espace de plusieurs milles. Le terrain, dans les deux premiers milles qu'ils parcoururent, était plat et fertile. Ils rencontrèrent ensuite de petites montagnes qui s'étendaient jusqu'au bord de l'eau, et un peu plus loin ils en trouvèrent qui savançaient jusque dans la mer, de sorte qu'ils furent obligés de les gravir. Ces montagnes stériles occupaient une étendue d'environ trois milles, et aboutissaient à une grande plaine couverte d'assez belles maisons, habitées par des Indiens qui paraissaientvivredansune grandeaisance. A cetendroit coulait une rivière qui sortait d'une vallée profonde et agréable; elle était beaucoup plus considérable que celle qui était à côté de notre fort. Nos deux voyageurs la traversèrent , el, quoiqu’elle fût un peu éloignée de la mer, elle avait près de cent verges de largeur. Un mille au-delà de celte rivière la campagne était stérile, les rochers s’avançaient partout dans la mer, et

MM. Banks et Solander se décidèrent à revenir: À T'instant où ils se disposaient à prendre ce parti, un des paturels du pays leur offrit des rafraîchisséments , qu'ils acceptèrent. Ils s’'apercurent que cet homme était d'une race décrite par divers auteurs comme étant formée du mélange de plusieurs nations, mais différente de toutes. Il avait la peau d’un blanc mat, sans aucune apparence d'autre couleur, quoique quelques parties de son corps fussent un peu moins blanches que le reste. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe étaient aussi blancs que sa peau ; ses yeux étaient rouges, et il semblait avoir la vue basse.

MM. Banks et Solander, en s’en revenant, rencontrèrent Toubourai Tamaïdé et ses femmes qui, en les voyant, versèrent des larmes de joie, et pleurèrent pendant quelque temps avant que leur agitation pût se calmer.

Le 28, dès le grand matin et avant le jour, un grand nombre d'Indiens vinrent au fort ; M. Banks ayant remarqué Terapo parmi les femmes , il alla vers elle et la fitentrer; il vit qu’elle avait les larmes aux yeux, et dès qu'elle fut dans le fort, ses pleurs commencèrent à couler en grande abondance. M. Banks lui en demanda la cause avec instance; mais, au lieu de lui répondre, elle tira de dessous son vêtement la dent d'un goulu de mer, dont elle se frappa cinq ou six fois la têle : un ruisseau de sang suivit bientôt les blessures. Terapo parla très haut pendant quelques minutes, d'un ton très triste, sans répondre en aucune manière aux demandes de M. Banks, qui les lui répétait toujours avec plus d’impatience et d'intérêt. Pendant celte scène, M. Banks fut fort surpris d’apercevoir les autres Indiens qui parlaient et riaient entre eux, et ne faisaient aucune attention à la douleur de la Taïtienne. Mais la conduite de cette femmie ‘fut encore plus extraordinaire : dès que les plaies eurent cessé de saigner, elle leva les yeux, regarda avec un sourire, et rassembla quelques pièces d'étoffe dont elle s'était servie pour étancher son sang; elle en fit un paquet, les emporta hors de la tente et les jeta dans la mer, ayant grand soin de les éparpiller, comme si elle eût voulu empêcher qu'on ne les vit, et faire oublier par Jà le souvenir de ce qui venait de se passer; elle se plongea ensuite dans la rivière, se lava tout le corps, et revint dans nos tentes avec autant de gaîté, et le visage aussi joyeux que s’il ne lui était rien arrivé.

Il n’est pas étrange que le chagrin de ces peuples sans art soit passager, el qu'ils expriment sur-le-champ et d'une manière forte les mouvements dont leur âme est agitée. Ils n’ont jamais appris à déguiser ou à cacher ce qu'ils sentent, et, comme ils n’ont point de ces pensées habituelles qui sans cesse rappellent le passé et anticipent sur l'avenir, ils sont affectés par toutes les variations du moment, ils en prennent le caractère, et changent de dispositions toutes les fois que les circonstances changent; ils ne suivent point de projet d'un jour à l'autre, et ne connaissent pas ces sujets continuels d'inquiétude et d’anxiété dont la pensée est la première qui s'empare de l'esprit quand on s'éveille, el la dernière qui le quitte au moment où l’on s'endort. Cependant si, tout considéré, l’on admet qu'ils sont plus heureux que nous, il faut dire que l'enfant est plus heureux que l'homme , et que nous avons perdu du côté de la félicité, en perfectionnant notre nature, en augmentant nos connaissances et en étendant nos vues.

Nous reçûmes un jour la visite d’une femme qui s'appelait Oberéa : elle nous parut avoir environ quarante ans. Elle était d'une taille élevée et forte ; elle avait la peau blanche et les yeux pleins de sensibilité et d'intelligence : ses traits annonçaient qu'elle avait été belle dans sa jeunesse, mais il ne lui restait plus que les ruines de sa beauté.

Dès que nous connûmes sa dignité de reine de Taïti, nous lui proposâmes de la conduire au vaisseau : elle y consentit volontiers, et vint à bord accompagnée de deux hommes et de plusieurs femmes qui semblaient

être de sa famille. Je la reçus avec toutes les marques de distinction qui pouvaient lui faire plaisir; je n'épargnai pas mes présents, et entre autres choses que je lui donnai, il y avait une poupée dont cette auguste personne parut surtout très contente. Après qu'Oberéa eut passé quelque temps dans le vaisseau, je la reconduisis à terre. Dès que nous eûmes débarqué, elle m'offrit un cochon et plusieurs fagots de plane, qu’elle fit porter au fort en une espèce de procession, dont elle et moi formions l’arrière-garde. En allant au fort, nous rencontrâmes Tootahah, qui semblait alors revêtu de l'autorité souveraine, quoiqu'il ne fût pas roi. Il ne parut pas content des égards que j'avais pour Oberéa ; il devint si jaloux lorsqu'elle lui montra sa poupée, qu'afin de l’apaiser, je crus devoir lui en présenter une pareille. IL préféra alors une poupée à une hache, par un sentiment de jalousie enfantine; il voulait qu’on lui fit un don exactement semblable à celui qu'avait recu la prétendue reine. Cette remarque est d'autant plus vraie, qu'au bout de très peu de temps ils n’attachèrent aucun prix aux poupées.

Le 29, assez tard dans la matinée, M. Banks alla faire sa cour à Ohberéa : on lui dit qu’elle dormait encore et qu’elle était couchée sous le pavillon de sa pirogue. Il y alla dans le dessein de l'éveiller, et il crut pouvoir prendre cette liberté, sans crainte de l’offenser. En regardant à travers sa chambre, il fut fort surpris de voir dans son lit un beau jeune homme d'environ vingt-cinq ans, qui s'appelait Obadée, Il se retira en hâte et tout confus; mais on lui fit bientôt entendre que ces amours ne scandalisaient personne, et que chacun savait qu'Oberéa avait choisi Obadée pour lui prodiguer ses faveurs. Oberéa était trop polie pour souffrir que M. Banks l’attendit longtemps dans son antichambre : elle s'habilla elle-même plus promptement qu’à l'ordinaire ; et, pour lui donner des marques d'une faveur spéciale, elle le revêtit d'un habillement d’étoffes fines, et vint ensuite avec lui dans nos tentes.

Observatoire dressé. Description d’un combat de lutte parmi les Taïtiens. Graines d'Europe semées dans l'ile,

Le 1e mai, dans l'après-midi, nous dressâmes notre observatoire, et nous portâmes à terre, pour la première fois, quelques autres instruments,

Le 3, nous assistâmes à un combat de lutte entre les indigènes. Le chef était assis dans la partie supérieure de l'amphithéâtre, et les principales personnes de sasuite rangées en demi-cercle à ses côtés : c'étaient lés juges qui devaient applaudir au vainqueur. On avait laissé des siéges pour nous, mais nous aimâmes mieux être en liberlé parmi le reste des spectateurs.

Quand tout fut prêt, dix ou douze hommes que nous comprimes être les combattants, et qui n’avaient d’autre vêtement qu'une ceinture d’étoffe, entrèrent dans l'arène. Ils en firent le tour lentement et les regards baissés, la main gauche sur la poitrine; de la droite, qui était ouverte, ils se frappaient souvent l’avantbras gauche avec tant de raideur, que le coup produisait un son assez aigu : c'était un défi général que se faisaient les combattants les uns aux autres, ou qu'ils adressaient aux spectateurs. D'autres athlètes suivirent bientôt ceux-ci de la même manière : ils se donnèrent ensuite des défis particuliers, et chacun d'eux choisit son adversaire. Cette cérémonie consistait à joindre les bouts des doigts et à les appuyer sur sa poitrine, en remuant en même temps les coudes en haut et en bas avec Beaucoup de promptilude; si l’homme à qui le lutteur s’adressait acceptait le cartel, il répétait les mêmes signes, et ils se mettaient lous deux sur-lechamp dans l'attitude du combat. Une minute après ils en venaient aux mains : excepté dans le premier moment, c'était une pure dispute de force. Chacun tâchait d'abord de saisir son adversaire par la cuisse, el s'il n'en venait pas à bout par la main, les cheveux,

la ceinture ou autrement ; ils s'accrochaient enfin sans dextérité ni grâce, jusqu'à ce que l’un des athlètes, profitant d'un moment avantageux, ou ayant plus de force dans les muscles, renversât l’autre. Lorsque le combat était fini les vieillards applaudissaient au vainqueur par quelques mots que toute l'assemblée répétait en chœur sur une espèce de chant, et la victoire était célébrée ordinairement par trois cris de joie. Le spectacle était suspendu alors pendant quelques minutes; ensuite un autre couple de lutteurs s'avançait dans l'arène, et combattait de la même manière. Après que le combat avait duré une minute, si l’un d'eux n'était pas mis à terre, ils se séparaient d'un commun accord, ou par l'intervention de leurs amis, et dans ce cas chacun étendait son bras en frappant l'air pour faire un nouveau défi au même rival ou à un autre. Tandis que les lutteurs étaient aux prises, une autre troupe exéculait une danse qui durait aussi l'espace d’une minute; mais les danseurs et les lutteurs, entièrement occupés de ce qu'ils faisaient, ne donnaient pas la moindre attention les uns aux autres. Nous observâmes avec plaisir que le vainqueur ne montrait jamais d’orgueil à l'égard de l'adversaire qu'il avait défait, et que le vaincu ne murmurait point de la gloire de son rival. Enfin, pendant tout le combat on voyait se soutenir la bienveillance et la bonne humeur, quoiqu'il y eüt au moins cinq cents spectateurs, dont

uelques-uns étaient des femmes : il est vrai qu'elles étaient en petit nombre; de plus, elles étaient toutes d'un rang distingué, et nous avons des raisons de croire qu’elles n'assistaient à ce spectacle que par égard pour nous.

Ces combats durèrent environ deux heures : pendant ce temps Fhomme qui nous avait fait faire place lors de notre débarquement retenait les Indiens à une distance convenable, en frappant rudement de son bâton ceux qui s’avançaient trop. Nous nous informämes de son état, et nous apprimes que c'était un officier de Tootahah qui remplissait les fonctions de maitre des cérémonies.

Les lecteurs qui connaissent les combats des athlètes de l'antiquité remarqueront sans doute une ressemblance grossière entre ces anciens jeux et Les luttes des habitants d'une petite île située au milieu de l'océan Pacifique. Les dames peuvent se rappeler la descriplion qu’en a donnée Fénelon dans son Télémaque. Quoiqu'il raconte des événements fabuleux, il a copié fidèlement les mœurs des anciens temps, d'après les auteurs qu’on regarde comme des historiens fidèles.

Quelques femmes viennent au fort. Cérémonies singulières. Les Taïtiens assistent au service divin que nous célébrons, et le soir ils nous donnent un spectacle très ex= traordinaire,

Le 12 mai, nous reçûmes la visite de quelques femmes que nous n'avions pas encore vues, et qui nous abordèrent avec des cérémonies très singulières. M. Banks faisait des échanges dans son bateau, à la porte du fort, accompagné de Tootahab, qui l'était venu voir le matin avec quelques autres naturels du pays. Entre neuf et dix heures, il arriva à l'endroit du débarquement une double pirogue dans laquelle étaient assis un homme et deux femmes. Les Indiens qui étaient autour de M. Banks lui dirent par signes d'aller à leur rencontre, ce qu'il fit sur-le-champ. Mais pendant qu'il sortait du bateau, l'homme et les deux femmes s'étaient déjà avancés jusqu'à quinze pas de lui. Ils s’arrêtèrent alors, et l'invitèrent par signes à faire la même chose. Ils jetèrent à terre une douzaine de jeunes planes et quelques autres petites plantes, M. Banks s'arrêta, et les Indiens s'étant rangés en haie à ses côtés, un Taïtien, qui semblait être un servileur, passant et repassant à six reprises différentes, en remit une branche à chaque tour à M. Banks, prononçant toujours quelques paroles en la lui donnant,

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