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Tootahah nous donne un essai de la musique de son pays...
Tupia, qui était près de M. Banks, remplissait les fonctions de son maître de cérémonie : à mesure qu'il recevail les rameaux il les plaçait dans le bateau. Lorsque cette cérémonie fut achevée, un autre homme apporta un grand paquet d’étoffes qu'il étendit les unes après les autres sur la terre, dans l’espace qui était entre M. Banks et les Indiens qui lui rendaient visite. Il y avait neuf pièces : il en posa trois l'une sur l’autre, et alors une des femmes, appelée Oorattooa, la plus distinguée d’entre elles, monta sur ces tapis, et, relevant ses vêtements jusqu’à la ceinture, elle fil trois fois le tour à pas lents, avec beaucoup de sérieux et de sang-froid, et un air d'innocence et de simplicité qu'il n'est pas possible d'imaginer : elle laissa retomber ensuite ses vêtements, et alla se remettre à sa place. On étendit trois autres pièces sur les trois premières : elle remonta alors, et fit la même cérémonie qu'on vient de décrire. Enfin, les trois dernières pièces furent étendues sur les six premières, et elle en fit le tour pour la troisième fois avec les mêmes circonstances.
Les Taïtiens replièrent les étoffes et les offrirent à M. Banks comme un présent de la part de la femme, qui s'avauca alors avec son ami pour lesaluer. M. Banks fit à tous deux les dons qu'il jugeait devoir leur être Je plus agréables. Ils restèrent dans la tente l'espace d’une heure, et s’en allèrent. Sur le soir nos officiers
qui étaient au fort reçurent la visite d'Oberéa et d'une femme de sa suite, sa favorite, nommée Ofheothea : c'était une fille d’une figure agréable.
Les Indiens, après avoir vu nos cérémonies religieuses, jugèrent à propos de nous montrer dans l'après-midi les leurs, qui étaient très différentes. Un jeune homme de près de six pieds et une jeune fille de onze à douze ans sacrifièrent à Vénus, devant plusieurs de nos gens et un grand nombre de naturels du pays, sans paraître attacher aucune idée d’indécence à leur action, et ne s’y livrant, au contraire, à ce qu’il nous semblait, que pour se conformer aux usages du pays. Parmi les spectateurs, il y avait plusieurs femmes d’un rang distingué, et en particulier Oberéa, qui, à proprement parler, présidait à la cérémonie; car elle donnait à la fille des instructions sur la manière dont elle devait jouer son rôle ; mais, quoique la fille
. fût jeune, elle ne paraissait pas en avoir besoin.
Nous ne racontons pas cet événement comme un pur objet de curiosité, mais parce qu'il peut servir dans l'examen d’une question qui à été longtemps discutée par les philosophes. La honte qui accompagne certaines actions que tout le monde regarde comme innocentes en elles-mêmes est-elle imprimée dans le cœur de l'homme par la nature, ou provient-elle de l'habitude et de la coutume ? Si la honte n’a d'autre origine que la coutume des nations, il ne sera peut-
Nous fûmes bientôt frappés de la vue d’un énorme bâtiment...
être pas aisé de remonter à la source de cette coutume, quelque générale qu’elle soit ; si cette honte est une suite de l'instinct naturel , il ne sera pas moins difficile de découvrir comment elle est anéantie ou sans force parmi ces peuples, chez qui on n’en trouve pas la moindre trace.
Après avoir recu différents messages de Tootahah qui nous mandait que, si nous voulions lui rendre visite, il recounaîtrait celte faveur par un présent de quatre cochons , j'envoyai M. Hicks, mon premier lieutenant, afin de voir s'il ne serait pas possible de s'en procurer quelques-uns sans cela; je lui ordonnai en même temps de faire à l'Indien toutes sortes de politesses. M. Hicks le trouva éloigné d'Eparre, dans un endroit appelé Tottahah, situé cinq milles plus à l’ouest. Le Taïtien le reçut avec beaucoup de cordialité ; il lui montra sur-le-champ un cochon, etlui dit que dans la matinée on amènerait les trois autres qui étaient à quelque distance, M. Hicks attendit volonlüiers; mais comme les trois cochons ne venaient point, et qu'il ne jugea pas à propos de rester plus longtemps, il sen revint avec celui qu'on lui avait donné.
Détail de différentes aventures. Préparatifs pour observer le passage de Vénus.
Comme le jour où nous devions faire nos observa-
à Panis. — Imp. Lacour et C$, rue Soufflot, 48.
tions astronomiques approchait, je résolus, d'envoyer deux détachements, afin d'observer le passage de Vénus dans différents endroits, espérant que, si nous ne réussissions pas à Taiti, nous aurions ailleurs un meilleur succès. Nous nous occupâämes donc à préparer nos instruments et à montrer l'usage qu'il en fallait faire à ceux de nos officiers que je me proposais d'envoyer dehors
Le {er juin, deux jours avant le passage de Vénus, je fis partir pour Imao, dansla grande chaloupe, M. Core, et MM. Monkhouse et Sporing , à qui M. Green avait donné des instruments convenables. M. Banks jugea à propos d'aller avec eux.
Malgré toute la célérilé qu'on mitpour équiper la chalonpe, elle ne fut prête que dans l'après-midi : nos gens qui étaient à bord, après avoir ramé la plus grande partie de la nuit, l'amenèrent enfin au-dessous de la terre d'Imao. A la pointe du jour du 2 ils virent une pirogue qu'ils appelèrent. Les Indiens qu'elle avait à bord leur montrèrent un passage à travers le récif : ils y entrèrent, et ils choisirent bientôt après, pourlieu de leur observatoire , un rocher de corail qui s'élevait hors de l’eau à environ cent cinquante verges de la côte. Ce rocher en avait quatre-vingts de long et vingt de large; on trouvait au milieu un lit de sable blanc assez élendu pour y placer les tentes. M. Gore et ses compagnons commencèrent à les dresser et à faire les
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autres préparatifs nécessaires pour l'opération importante du lendemain. Sur ces entrefaites, M. Banks, suivi des insulaires de Taïti et des autres Indiens qu'ils avaient rencontrés dans la pirogue , alla dans l'intérieur de l'île pour y acheter des provisions: il s'en procura effectivement une quantité suffisante avant la nuit. La soirée fut très belle; cependant l'inquiétude ne leur permit pas de prendre beaucoup de repos pendant la nuit, Chacun faisait la garde à son tour, l'espace d’une demi-heure, etallait satisfaire l'impatience des autres, et il leur rapportait la situation du temps. Quelquefois il encourageait leur espérance en disant que le ciel était serein, etd’autres foisil les alarmait en leur annonçant qu'il était couvert.
Ils furent debout dès la pointe du jour du 3, et ils eurent la satisfaction de voir le soleil se lever sans nuage. M. Banks, souhaitant alors un heureux succès à nos observateurs, M. Core et M. Monkhouse, retourna une seconde fois dans l'ile pour en examiner les productions et y acheter des rafraîchissements. Pour faire ses échanges avec les naturels du pays, il se plaça sous un arbre, et, afin de n'être pas poussé par la foule, il traça autour de lui un cercle dans lequel il ne leur permit pas d'entrer,
Sur les huit heures il apercut deux pirogues qui voguaient vers l'endroit où il était , et les insulaires lui firent entendre qu’elles appartenaient à Tarrao, roi de l'île, qui venait lui rendre visite. Dès que les pirogues s’approchèrent de la côte, le peuple se rangea en haie depuis le rivage jusqu’au lieu du marché, et Sa Majesté débarqua avec sa sœur nommée Nuna. Comme ils s'avanÇaient vers l'arbre sous lequel était M. Banks, il alla à leur rencontre, et il les introduisit en grande cérémonie dans le cercle dont il avait écarté les autres insulaires. C’est la coutume de ces peuples de s'asseoir pendant leurs conférences. M. Banks développa une espèce de turban d'étoffe de l'Inde qu'il portait sur sa tête en place de chapeau; il l’étendit à terre, et ils s'assirent (ous ensemble, On apporta alors le présent royal qui était composé d'un chien, d’un cochon, de quelques fruits à pain, de noix de coco et d’autres choses pareilles. M. Banks envoya un bateau à l'observatoire pour y porter ce présent : les messagers revinrent avec une hache, une chemise et des verroteries qu'il offrit à Sa Majesté qui les reçut avec beaucoup de satisfaction.
Après le premier contact intérieur de Vénus avec le soleil, M. Banks retourna à l'observatoire, emmenant avec lui quelques-uns des principaux personnages de l'île, parmi lesquels il ÿ avait trois jeunes femmes irès belles. Il leur montra la planète au-dessus du soleil, et tâcha de leur faire entendre que ses compagnons et lui avaient quitté leur pays pour venir observer ce phénomène. Bientôt après, M. Banks retourna avec eux à l'île d’Imao ; il y passa le reste de la journée à en examiner les productions, qu’il trouva à peu près les mêmes que celles de Taïti. Les hommes qu'il y vit ressemblaient aussi entièrement aux habitants de cette dernière île, et il en reconnut plusieurs pour les avoir déjà vus à Taïli : de manière que tous ceux avec qui il fit des échanges connaissaient ses marchandises et leur valeur.
L'observation fut faite avec un égal suecès au fort, et par les personnes que j'avais envoyées à l’est de l’île. Depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, il n'y eut pas un seul nuage au ciel, et nous observâämes, M. Green, le docteur Solander et moi, tout le passage de Vénus avec la plus grande facilité. Le télescope de M. Green etle mien étaient de la même force, et celui du docteur Solander était plus grand. Nous vîmes tous autour de la planète une atmosphère ou brouillard nébuleux qui rendait moins distincts les temps des contacts, et surtout des contacls intérieurs, ce qui nr fit différer les uns des autres dans nos observaions.
Description particulière des funérailles parmi les Taitiens. Observations générales sur ce sujet. Détails sur la cuisine des Taïtiens. Divers incidents.
Le 5, nous célébrâmes l'anniversaire du jour de la naissance du roi. Plusieurs des chefs indiens assistèrent à cette fête; ils burent à la santé de Sa Majesté sous le nom de Xihiargo, qui était le son le plus ap: proché qu'ils pouvaient rendre pour exprimer le roi George.
JL mourut pendant ce temps une vieille femme d'un certain rang; cetincident nous donna occasion de voir commentils disposent des cadavres, et nous confirma dans l'opinion que ces peuples n’enterrent jamais leurs morts, contre la coutume de toutes les autres nations actuellement connues. Au milieu d’une petite place carrée, proprement palissadée de bambous, ils dressèrent sur deux poteaux le pavillon d’une pirogue, et ils placèrent le corps en dessous , sur un châssis Lel que nous l'avons décrit plus haut. Le corps était couvert d'une belle étoffe, et l'on avait placé près de lui du fruit à pain, du poisson et d’autres provisions. Nous supposâmes que les aliments étaient préparés pour l'esprit du défunt, et que par conséquent ces Indiens ont quelques idées confuses de l'existence des âmes après la mort; mais, lorsque nous nous adressâmes à Toubouraï Tamaïdé, afin de nous instruire plus particulièrement sur cette matière, il nous dit que ces aliments étaient des offrandes qu'ils présentaient à leurs dieux : ils ne supposaient cependant pas que les dieux mangeassent, ainsi que les Juifs ne pensaient point que Jéhovah püût habiter dans une maison. Il faut regarder leur offrande de la même manière que le Temple de Jérusalem, c'est-à-dire comme un témoignage de respect et de reconnaissance, et un moyen de solliciter la présence plus immédiate de Ja Divinité. Vis-à-vis du carré, il y avait un endroit où les parents du défunt allaient payer le tribut de leur douleur; et au-dessous du pavillon, on trouvait une quantité innombrable de petites pièces d’étoffes , sur lesquelles les pleureurs avaient versé leurs larmes et leur sang; car, dans les transports de leur chagrin, c'est un usage universel parmi eux de se faire des blessures avec la dent d'un goulu de mer. À quelques pas de là on avait dressé deux petites huttes. Quelques parents du défunt demeurent habituellement dans l'une, et l'autre sert d'habitation au principal personnage du deuil, qui est toujours un homme revêtu d’un habillement singulier, et qui fait des cérémonies que nous rapporterons plus bas. On enterre ensuite les os des morts dans un lieu voisin de celui où l’on élève ainsi les cadavres pour les laisser tomber en pourriture.
Il est impossible de deviner ce qui peut avoir introduit parmi ces peuples l'usage d'élever le mort au-dessus de la terre, jusqu'à ce que la chair soit consumée par la putréfaction , et d’enterrer ensuite les os ; mais c'est une chose digne de remarque, qu'Élien et Apollonius de Rhodes attribuent une coutume semblable aux anciens habitants de la Colchide, pays autrefois situé près du royaume de Pont en Asie, el qu’on appelle aujourd'hui la Mingrélie, excepté pourtant que celte manière de disposer des morts n'avait pas lieu pour les deux sexes : ils enterraient les femmes, mais ils enveloppaient les hommes morts dans une peau, et les suspendaient en l'air avec une chaîne. Get usage des habitants de la Colchide avait sa source dans leur croyance religieuse. La terre et l'air étaient les prineipaux objets de leur culture, et l'on croit que, par une suite de quelque principe superstitieux, ils dévouaient leurs morts à ces deux éléments. Nous n'avons jamais pu découvrir positivement si les Taitiens adoptent de pareils principes ; mais nous reconnûmes bientôt que les cimetières sont aussi des lieux où ils vont rendre une sorle de culte religieux.
Comme les Indiens depuis quelques jours nous ap-
portaient du fruit à pain.en moindre quantité qu'à l'or+ dinaire, nous en demandâmes la raison, et l’on nous dit que les arbres promeltaient une récolte abondante, et que chacun avait alors cueilli une partie des fruits pour en faire une espèce de pâle aigrelette, que les naturels du pays appellent mahie, et qui, après avoir subi une fermentation, se conserve pendant un temps considérable, et leur sert d’aliment lorsque les fruits ne sont pas encore mûrs.
- Le principal personnage du deuil devait faire, le 40, la cérémonie en l'honneur de la vieille femme dont nous ayons déjà décrit le tombeau, M. Banks était si curieux de voir tous les mystères de la solennité, qu'il résolut de s'y charger d’un emploi, après qu'on lui eut dit qu'il ne pouvait pas-y assister sans cette condition. I1 alla donc le soir dans l'endroit où était déposé le corps, et il fut reçu par la fille de la défunte, quelques autres personnes et un jeune homme d'environ qua- {orze ans, qui se préparaient à la cérémonie. Toubouraï Tamaidé en était le chef. La forme de son habillement était extrêmement bizarre, et pourtant lui seyait assez bien. On dépouilla M. Banks de ses vêtements à l'européenne. Les Indiens nouèrent autour de ses reins une pièce d’étoffe, et ils lui barbouillèrent tout le corps jusqu'aux épaules, avec du charbon et de l’eau, de manière qu'il était aussi noir qu'un nègre. Ils firent la même opération à plusieurs personnes, et entre autres à quelques femmes qu'on mit dans le même état de nudité que lui. Le jeune homme fut noirci partout, et ensuite le convoi se mit en marche.
Toubouraïi Tamaidé proférait près du corps quelques mots que nous ayons jugés êlre une prière. Il récitait les mêmes paroles lorsqu'il fut arrivé dans sa maison ; ils continuèrent ensuite leur route vers le fort, dont nous leur avions permis d'approcher dans cette occasion. Les Taïtiens ont coutume de s'enfuir avec la plus grande précipitation à l’arrivée du ronvoi. Dès qu'il fut aperçu de loin par ceux qui étaient aux environs du fort, ilsallèrent se cacher dans les bois. Le convoi marcha du fort le long de la côte et mit en fuite une autre troupe d’Indiens qui étaient plus de cent, et qui se retirèrent tous dans le premier lieu écarté qu'ils purent rencontrer. Il traversa ensuite la rivière et entra dans les bois, passant devant plusieurs maisons qui étaient toutes désertes, et l’on ne vit pas un seul Taïtien pendant le reste de la procession qui dura plus d’une demi-heure. {ls appellent nineveh la fonction que faisait M.Banks: deux autres comme lui étaient chargés du même emploi. Comme les naturels du pays avaient tous disparu, ils allèrent dire au personnage principal du deuil ; imatata (il n’y à personne); entin on renvoya tous les gens du convoi se laver dans la rivière et prendre leurs habits ordinaires.
Le 44, on commit au fort un vol qui nous jeta dans de nouvelles difficultés et dans de nouveaux inconyénients. Au milieu de la nuit, un Taïtien lrouya moyen de dérober un fourgon de fer, qui nous servait pour le four; on l'avait dressé par hasard contre la palissade, de sorte qu'on voyait en dehors le bout du manche. Nous apprimes que le voleur, qui Lavait lorgné le soir, était venu secrètement sur les trois heures du matin, etque, gueltant le moment où la sentinelle était détournée , il ayait adroitement saisi le fourgon avec un grand bâton crochu, et l'avait tiré par-dessus Ja palissade. Je crus qu'il était important de tâcher de mettre fin à tous ces vols, en employant un moyen qui rendrait les naturels du pays intéressés eux-mêmes à les prévenir, J'avais donné ordre qu'on ne lirât pas sur eux , lors même qu'ils étaient pris en flagrant délit; j'avais pour cela plusieurs raisons : je ne pouvais pas donner aux soldats de garde un pouyoir de vie et de mort, dont ils seraient les maîtres de faire usage quand ils le voudraient, et j'avais déjà éprouvé qu'ils n'élaient que trop empressés à tuer légèrement lorsqu'ils en avaient la permission. Je ne croyais pas d'ailleurs que les ols que nous faisaient les Taitiens fus sent des crimes dignes de mort, Parce qu'on pend les
voleurs en Angleterre, je ne pensai pas qu’on dût les fusiller à Taïli : c'eût été exécuter sur les naturels du pays une loi faite après coup; ils n'avaient point parmi eux de loi semblable, et il me sembla que nous n’avions pas droit de la leur imposer. En voulant jouir des avantages de la société civile, ils n’ont pas comme nous accepté pour condition de s'abstenir de vol sous peine d'être punis de mort. Je ne voulais point les exposer à nos armes à feu chargées de balles, et je ne me souciais pas trop qu'on Lirât sur eux seulement avec de la poudre. Le bruit de l'explosion et la fumée les auraient d'abord alarmés, mais, dès qu'ils auraient vu qu'il ne leur en arrivait point de mal, ils auraient peut-être méprisé nos armes, et ils en seraient venus à des insulies que nous aurions été forcés de: repousser d’une manière plus à eraindre pour eux. Au contraire, en ne tirant jamais qu'à balle, nous pouvions les maintenir dans la crainte qu’ils avaient de nos armes à feu, et nous mettre à l'abri de leurs outrages. Il survint alors un incident que je regardai comme un expédient favorable à mon dessein. Une vinglaine de leurs pirogues étaient venues près de nous chargées de poisson : je les fis saisir sur-le-champ et conduire dans la rivière derrière le fort, et j'avertis tous les Taïtiens que nous allions les brûler, si on ne nous rendait pas le fourgon et les autres choses qu'ils avaient volées, depuis notre arrivée dans l'île. Je hasardai de publier cette menace, quoique je ne fusse pas dans le dessein de la mettre à exécution ; je ne doutais pas qu’elle ne parvint à ceux qui possédaient les effets qu'on nous avait dérobés, et que dans peu on ne nous les rapportât, puisque tous les Taiïtiens y étaient intéressés. On rendit le fourgon, et ils firent de vives instances pour que je relâchasse les pirogues; mais je m'en tins toujours à mes premières conditions.
Le lendemain, 45, arriva, et on ne rapporta rien de plus: ce qui me surprit beaucoup, car les insulaires étaient dans le plus grand embarras pour leur poisson qui allait se gâter dans peu de temps. Je fus donc réduit à l'alternative désagréable de relâcher les pirogues contre ce que j'avais déclaré solennellement et en publie, ou de les détenir au détriment de ceux qui étaient innocents, et saus que nous en retirassions aucun profit, J'avisai un expédient passager : je leur permis de prendre le poisson, mais je retins les pirogues. Cette permission produisit de nouveaux désordres et de nouvelles injustices; comme il n'était pas facile de distinguer à qui le poisson appartenait en particulier, ceux qui n’y avaient point de droit profitèrent de la circonstance et pillèrent les pirogues. Ils réitérèrent leurs sollicitations pour que je renyoyasse ces bâtiments; j'avais alors les plus fortes raisons de croire que les effets dérobés n'étaient pas dans l'île, ou que ceux qui souffraient par la détention des pirogues n'avaient pas assez d'influence sur les voleurs pour les engager à abandonner leur proie : je me décidai enfin à les relâcher, très mortifié du mauvais succès de mon projet.
Le 19, nous retenions toujours les pirogues. Nous recûmes le soir une visite d'Oberéa, et nous fûmes très surpris en voyant qu'elle ne nous rapportait aucun des effets qu’on nous avait volés, car elle savait qu’elle était soupconnée d'en avoir quelques-uns en garde. Elle dit, il est vrai, qu'Obadée, son favori, qu'elle avait renvoyé et battu, les avait emportés; mais elle sem blait sentir qu’elle n'avait pas droit d'être crue sur sa parole ; elle laissa voir les signes de crainte les plus marqués. Cependant elle les surmonta avec une résolution surprenante, et elle nous fit de très grandes instances pour que nous lui permissions de passer Ja puit elle et sa suite dans la tente de M. Banks. Nous ne voulûmes pas y consentir : l'histoire des habits volés était trop récente, et d’ailleurs la tente était déjà remplie d'autres personnes. Aucun autre de nous ne fut disposé à Ja recevoir, et elle eoucha dans sa pirogue très mortifiée et très mécontente.
Le lendemain, 20, dès le grand matin, elle revint au fort avec sa pirogue et ce qui y élait contenu, se
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remettant en notre pouvoir avec une espèce de grandeur d'âme qui excita notre étonnement et notre admiration. Afin d'opérer plus efficacement la réconciliation, elle nous présenta un cochonet plusieurs autres choses, et entre autres un chien. Nous avions appris que les Indiens regardent cet animal comme une nourriture plus délicate que le porc, et nous résolûmes à cette occasion de vérifier l'expérience : nous remîmes le chien, qui était très gras, à Tupia, qui se chargea d'être le boucher et le cuisinier. Il le tua en lui serrant fortement avec ses mains le nez et le museau, opération qui dura plus d'un quart d'heure.
Pendant ce temps les Indiens firent un trou en terre d'environ un pied de profondeur, danslequel on alluma du feu , et l’on y mit des couches alternatives de petites pierres et de bois pour le chauffer. Tupia tint pendant quelque temps le chien sur la flamme, et en le raclant avec une coquille tout le poil tomba comme s'il avait été échaudé dans une eau bouillante. Il le fendit avec la même coquille, et en tira les intestins, qui furent envoyés à la mer, où ils furent lavés avec soin et mis dans des coques de noix de coco, ainsi que le sang qu’on avait tiré du corps en l'ouvrant. On ôta le feu du trou lorsqu'il fut assez échauffé, et l'on mit au fond quelques-unes des pierres, qui n’élaient pas assez chaudes pour changer la couleur de ce qu'elles touchaient. On les couvrit de feuilles vertes, sur lesquelles on plaça le chien avec ses intestins; on étendit sur l'animal une seconde couche de feuilles vertes et de pierres chaudes et on boucha le creux avec de la terre. En moins de quatre heures on le rouvrit, on en tira l'animal très bien cuit, et nous convinmes tous que c'était un excellent mets. On ne donne pas de viande aux chiens qu'on nourrit dans l'île pour la table, mais seulement des fruits à pain, des noix de coco, des ignames et d’autres végétaux. Les Taïtiens apprêtent de la même manière toutes les chairs et tous les poissons qu'ils mangent.
L'objet principal de l'ambition de ces peuples est d'avoir un magnifique morai : celui-ci était un monument frappant du rang et du pouvoir d'Oberéa. Nous avons déjà remarqué que nous ne la trouvâmes pas revêtue de l'autorité qu’elle exercçait lors du voyage du Dauphin ; nous en savons à présent la raison. En al- Jant de sa maison au morai, le long de la côte de la mer, nous aperçûmes partout sous nos pieds une multitude d'ossements humains, surtout de côtes et de vertèbres : nous demandâmes l’explication d'un spectacle si étrange, ét l’on nous dit que, dans le dernier mois de owarahew, qui répond au mois de décembre 1768, quatre ou cinq mois avant notre arrivée, le peuple de Tiarrabou , péninsule sud-est de Taïti, avait fait une descente dans cet endroit, et tué un grand nombre d'habitants, dont nous voyions les os sur le rivage; que, dans cette occasion, Oberéa, et Oamo, qui administrait alors le gouvernement de l'île pour son fils, s'étaient enfuis dans les montagnes ; que les vainqueurs avaient brûlé toutes les maisons qui étaient très grandes, et emmené les cochons et les autres animaux qu'ils avaient pu trouver. Nous apprîmes aussi que le dindon et l’oie que nous avions vus chez Mathiabo, le voleur de manteau, élaient au nombre des dépouilles. Cette histoire expliqua pourquoi nous les avions trouvés chez un peuple avec qui le Dauphin n'avait point eu de communication, ou du moins fort peu. Lorsque nous dîimes que nous avions vu à Tiarrabou des mâchoires d hommes suspendues à une planche dans une longue maison, on nous répondit que les conquérants les avaient emporlées comme des trophées de leur victoire. Les Taïliens font parade des mâchoires de leurs ennemis, ainsi que les naturels de l'Amérique septentionale portent en triomphe les chevelures des hommes qu'ils ont tués.
Le 1er juillet, nous reltournâmes au port à Matavai, après avoir fait le tour de l’île, que nous trouvâmes d'environ trente lieues, en y comprenant les deux péninsules. Nous nous plaignimes alors de manquer de
fruit à pain; mais les Indiens nous assurèrent que la récolte de la dernière saison était presque épuisée, et que les fruits que nous avions vus sur les arbres ne seraient pas agréables avant trois mois; ce qui nous fit comprendre pourquoi nous en avions trouvé si peu dans notre voyage. .
Pendant que le fruit à pain mürit dans les plaines, les Taïtiens tirent quelques secours des arbres qu'ils ont plantés sur les collines, afin d’avoir des aliments dans tous les temps ; mais la quantité n’en est pas suffisante pour prévenir la disette. Ils se nourrissent alors de la pâte aigrelette qu'ils appellent mahie, des fruits ‘du plane sauvage et de noix d’ahée qui sont en maturité. À moins que les fruits à pain ne mürissent quelquefois plus tôt, je ne puis pas expliquer pourquoi /e Dauphin, qui était dans l’île à la même saison que nous, y en trouva une si grande abondance sur les arbres.
Les Indiens nos amis se rassemblèrent en foule autour de nous dès que nous fûmes de retour, et aucun ne s’approchait les mains vides. Quoique j'eusse résolu de rendre les pirogues détenues à ceux qui en étaient les propriétaires, on ne l'avait pas encore fait. Les Taïtiens les redemandèrent de nouveau, et enfin je les relâchai. Je ne puis m'empêcher de remarquer à cette occasion que ces peuples pratiquent de petites fraudes les uns envers les autres avec une mauvaise foi réfléchie, qui me donna beaucoup plus mauvaise opinion de leur caractère que les vols qu'ils commettaient en succombant aux tentations violentes qui les sollicitaient à s'approprier nos métaux et les productions de nos arts, qui ont pour eux un prix inestimable.
Expédition de M. Banks pour suivre le cours de la rivière. Vestiges d’un feu souterrain. Préparatifs pour quitter l'ile.
Le 3, dès le grand matin, M. Banks, accompagné de quelques Taïtiens qui lui servaient de guides, partit pour suivre le cours de la tivière, en remontant la vallée d’où elle sort, et voir jusqu'où ses bords étaient habités. Ils rencontrèrent, dans les six premiers milles de chaque côté de la rivière, des maisons qui n'étaient pas éloignées les unes des autres. La vallée avait partout environ quatre cents verges de largeur entre les pieds des collines; on leur montra ensuite une maison qu'on dit être la dernière de celles qu'ils verraient.
Lorsqu'üis y arrivèrent, le propriétaire leur offrit pour rafraîchissements des cocos et d'autres fruits qu'ils acceptèrent : après s'y être arrêtés peu de temps, ils continuèrent leur route dans un espace assez long. Il n’est pas facile de compter les distances par un mauvais chemin ; mais ils crurent qu'ils avaient encore fait environ six milles. Ils passèrent souvent sous des voûtes formées par des fragments de rochers, où on leur dit que couchaient souvent les Indiens lorsqu'ils étaient surpris par la nuit. Ils trouvèrent bientôt après que des roches escarpées bordaient la rivière. Il en sortait une cascade qui formait un lac dont le courant était si rapide, que les Taïtiens assurèrent qu'il était impossible de le passer. Ils ne paraissaient pas connaître la vallée au-delà de cet endroit; ils ne vont que sur le penchant des rochers et sur les plaines qui sont au sommet, où ils recueillent une grande quantité de fruits du plane sauvage, qu’ils appellent vaé. Le chemin qui conduisait des bords de la rivière sur ces rochers était effrayant; les côtés presque perpendiculaires avaient quelquefois cent pieds d'élévation ; les ruisseaux qui jaillissaient partout des fentes de la surface le rendaient d’ailleurs extrêmement glissant; cependant, à travers ces précipices, on avait fait un sentier au moyen de longues pièces d'écorces d'hibiscus tiliaceus, dont les morceaux ,, joints les uns aux autres, servaient de corde à l’homme qui voulait y grimper. En la serrant fortement, il s'élevait d’une saillie de rochers à l'autre, où il n'y avait qu'un Indien ou une chèvre qui püût placer le pied.
Nous commençämes alors à nous disposer à notre départ. Notre eau était déjà à bord, et nous avions examiné les provisions que nous devions mettre en mer. Sur ces entrefaites, nous reçûmes une autre visite d’Oamo et d'Oberéa, accompagnés de leur fils et de leur fille. Les Taïtiens témoignèrent leur respect en se découvrant la parlie supérieure du corps, ainsi que nous l'avons dit plus haut. La fille, qui, à ce que nous comprîmes, s'appelait Toiïmalta, avait fort envie de voir le fort, mais son père ne voulut pas le lui pertnettre. Téarée, fils de Waheatua, souverain de Tiarrabou, péninsule sud-est de Taïti, était aussi avec nous lors de celte visite. Nous apprimes le débarquement d'un autre Indien que nous ne nous attendions pas à voir, et dont nous ne désirions point la compagnie : c'était l’habile filou qui nous vola notre quart de nonante. On nous dit qu'il prétendait encore faire quelques tours d’adresse pendant la nuit : les Taïtiens s’offrirent tous avec beaucoup d’empressement à nous en garantir, et ils demandèrent pour cela la permission de coucher au fort ; ce qui produisit un si bon effet, que le voleur, désespérant du succès, abandonna son entreprise,
Le 13 juillet 1769, le vaisseau fut rempli des Taïtiens, nos amis, dès la pointe du jour, et il fut environné d'un grand nombre de pirogues qui portaient d'autres Indiens d'une classe inférieure. Nous levâmes l'ancre entre onze heures et midi; et dès que le vaisseau fut sous voiles, les naturels du pays prirent congé de nous et versèrent des larmes, pénétrés d'une tristesse modeste et silencieuse qui avait quelque chose de très tendre et de très intéressant. Les Indiens qui étaient dans les pirogues semblaient au contraire se disputer à qui pousserait les plus grands cris; mais il y enträit plus d'affectation que de véritable douleur. Tupia soutint cette scène avec une fermeté et une tranquillité vraiment admirables. II est vrai qu’il pleura, mais les efforts qu'il fit pour cacher ses larmes faisaient encore plus d'honneur à son caractère. Il envoya par Othéothéa une chemise pour dernier présent à Potomaï, maîtresse favorite de Tootahah; il alla ensuite sur la grande hune avec M. Banks, et il fit des signes aux pirogues tant qu'il continua de les voir.
C'est ainsi que nous quittâmes l'île de Taïti et ses habitants, après un séjour de trois mois. Pendant la plus grande partie de ce temps, nous vécûmes dans l’amitié la plus cordiale, et nous nous rendimes réciproquement toutes sortes de bons offices : les petits différends qui survinrent par intervalles ne firent pas plus de peine aux Indiens qu'à nous-mêmes. Ces disputes étaient toujours une suite de la situation et des circonstances où nous nous trouvions, des faiblesses de la nature humaine, de l'impossibilité de nous entendre mutuellement, et eufin du penchant des Taïtiens au vol, que nous ne pouvions ni tolérer ni prévenir. Excepté dans un seul cas, ces brouilleries n’entraînèrent pourtant point de conséquences fatales, et c’est à cet accident que sont dues les mesures que j'employai pour en prévenir d’autres pareilles qui pouvaient arriver dans la suite. J’espérais profiter de l'impression qu'aurait faite sur les Indiens la mort de ceux qui avaient pêri dans leurs démêlés avec le Dauphin, et je comptais pouvoir séjourner dans l'ile sans y répandre de sang. Notre trafic s’y fit avec autant d'ordre que dans les marchés les mieux réglés de l'Europe. Tous les échanges furent conduits surtout par M. Banks, qui était infatigable pour nous procurer des provisions et des rafraichissemeuts lorsqu'on pouvait en avoir ; mais, sur la fin de notre séjour, les denrées devinrent rares par la trop grande consommation que nous en faisions au fort et au vaisseau , et par l'approche de la saison où les noix de coco et les fruits à pain commencent à manquer.
Description particulière de l'ile de Taïti, de ses productions et de ses habitants. Habillements, habitations, nourriture, vie domestique et amusements de ces insulaires.
Le capitaine Wallis; qui découvrit l’île de Taïti le 9 juin 1767, a déterminé la longitude de la baie de Por!- Royal : nous avons reconnu qu'il ne s’élait trompé que d'un demi-degré. Nous avons trouvé que la pointe Vénus, extrémité septentrionale de l'île et pointe orientale de la baie, gisait au 1498 degré 30’ de longitude. L'île est environnée par un récif de rochers de corail qui forme plusieurs baies et ports excellents ; le mouillage est assez vaste et l’eau assez profonde pour contenir un grand nombre des plus gros vaisseaux. La baie de Port-Royal, appelée par les naturels du pays Matavai, et qui ne le cède en bonté à aucune autre de Taïti, peut facilement être reconnue au moyen d'une très haute montagne située au milieu de l'île et au sud de la pointe Vénus. Il n’y a dans toute l'ile d'autre bois à brûler que celui des arbres fruitiers : il faut l'acheter des naturels du pays, ou bien se brouiller avec eux. On rencontre à l’ouest de cette baie quelques hâvres contigus à ceux que nous avons tracés.
Excepté la partie qui, borde la mer, la surface du pays est très inégale : elle s'élève en hauteurs qui traversent le milieu de l’île et y forment des montagnes qu'on peut voir à soixante milles de distance. Entre le pied de ces montagnes et la mer, il y a une bordure de terre basse qui environne presque toute l’île, et il y a peu d’endroits où les hauteurs aboutissent directement sur les côtes de l'Océan. La largeur de cette bordure varie suivant les différents endroits, mais elle n'a nulle part plus d'un mille et demi : excepté sur le sommet des montagnes, le sol est partout extrèmement riche et fertile, arrosé par un grand nombre de ruisseanx d’une eau excellente, et couvert d'arbres fruitiers de diverses espèces qui ont un feuillage si épais et une tige si forte qu'ils forment un bois continu. Quoique la cime des montagnes soit en général stérile et brûlée par le soleil, la terre y donne cependant des productions en plusieurs endroits.
Quelques-unes des vallées et la terre basse qui est située entre le pied des montagnes et la mer sont les seules parties de l'ile qui soient habitées, et l’on peut dire qu'elles sont très peuplées. Les maisons n'y forment pas de villages : elles sont rangées tout le long de la bordure à environ cinquante verges de distance les unes des autres, et environnées de petites plantations de plane, arbre qui fournit aux Taïliens la matière première de leurs étoffes. Toute l’île, suivant le rapport de Tupia, qui sûrement la connaissait très bien, pouvait fournir six mille sept cent quatre-vingts combattants : d’où il est facile de calculer quelle était la population générale.
L'île de Taïli produit des fruits à pain, des noix de coco, des bananes de treize sortes et les meilleures que nous ayons mangées; des planes; un fruit assez ressemblant à la pomme, et qui est très agréable lorsqu'il est mûr ;. des patales douces, des ignames, du cacao, une espèce d'arum; un fruit connu dans l’île sous le nom de jambu, et que les insulaires regardent comme le plus délicieux ; des cannes de sucre que les habitants mangent crues; une racine de l'espèce du salep qu'ils appellent pea; une plante nommée éfée, et dont ils ne mangent que la racine; un. fruit appelé par les naturels du pays ahée, qui croît en gousse comme la fève, et qui, lorsqu'il est rôti, a une saveur {rès ressemblante à celle de la châtaigne ; un arbre appeté wharra, qu'on nomme pandanes dans les Indes orientales, et dont le fruit approche de la pomme de pin ; un arbrisseau appelé nono; le morinda, qui produit aussi un fruit; une espèce de fougère dont on mange la racine et quelquefois les feuilles; une plante appelée fheve, dont on mange la racine. Au reste, il n'y a que la classe inférieure des Taïitiens qui se nourrisse des fruits du nono,
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de la fougère et du theve ; à moins que ce ne soit dans un temps de disette, ils ne servent pas d'aliments aux autres insulaires. Tous ces fruits qui composent la nourriture des Taïtiens sont des productions spontanées de la nature, ou bien la culture se réduit à si peu de chose, qu'ils semblent exempts de l’anathème général qui porte que l'hommé mangera son pain à la sueur de son front. |
Les Taïtiens n'ont aucune espèce de fruits, de légumes ou de graines d'Europe (1).
Les cochons, les chiens et la volaille sont les seuls animaux apprivoisés de l'île. Exceptlé les canards, les pigeons, les perroquets, un petit nombre d'autres oisceaux et les rats, il n’y a point d'animaux sauvages. On n'y trouve aucun serpent, et point de quadrupèdes d'une race différente des deux dont nous venons de parler. La mer* fournit à ces insulaires une grande quantité d'excellents poissons de toute sorte, ce qui est de tous les aliments celui qu'ils aiment le mieux. La pêche fait leur principale occupation.
Les Taïtiens sont d’une taille et d’une stature supérieures à cellesdes Européens. Les hommes sont grands, forts, bien membrus et bien faits. Le plus grand que nous ayons vu avait six pieds trois pouces et demi : il était habitant d'une île voisine appelée Auaheine. Les femmes d'un rang distingué sont en général au-dessus de notre taille moyenne; mais celles d’une classe inférieure sont au-dessous, et quelques-unes même sont très petites : cette diminution dans la stature provient vraisemblablement de leur commerce trop prématuré avec les hommes. De toutes les circonstances qui peuvent affecter la taille, c’est la seule dans laquelle elles diffèrent des femmes d’un rang supérieur.
Leur teint naturel est cette espèce de teint brun clair ou olive, que plusieurs personnes d'Europe préfèrent au plus beau mélange de blanc et de rouge. Il est très foncé dans les habitants qui sont exposés à l'air et au soleil; mais, dans ceux qui vivent à l'abri, et surtout chez les femmes d’une classe supérieure, il consérve sa nuance naturelle. Leur peau, délicate, est douce et polie, et ils n’ont point sur les joues les teintes que nous appelons du nom de couleurs. La forme de leur visage est agréable ; les os des joues ne sont pas élevés; ils n’ont point les yeux creux, ni le front proéminent. Le seul trait qui ne réponde pas aux idées que nous avons de la beauté est le nez, qui en général est un -peu aplali. Leurs yeux, et surtout ceux des femmes, sont pleins d'expression, quelquefois étincelants de feu ou remplis d'une douce sensibilité, Leurs dents sont aussi, presque sans exception, très égales et très blan: ches, et leur haleine est parfaitement pure.
Les cheveux sont ordinairement noirs et un peu rudes. Les hommes portent leur barbe de différentes manières ; cependant ils en arrachent toujours une grande partie, et ils ont grand soin de tenir le reste très propre. Les deux sexes ont aussi la coutume d'épiler tous les poils qui croissent sous les aisselles , et ils nous accusaient de malpropreté pour ne pas faire la même chose. Leurs mouvements sont remplis de vigueur et d’aisanée ; leur démarche est agréable ; leurs manières sont nobles et généreuses , et leur conduite entré eux et envers les étrangers est affable et civile. Il semble qu'ils sont d'un caractère brave , sincère, sanssoupçon ni perfidie, et sans penchant à la vengeance et à la cruauté. Nous eûmes en eux la même confiance qu'on a en ses meilleurs amis. Plusieurs d’entre nous, éten Jarticulier M. Banks, passèrent souvent la nuit dans eurs maisons, au milieu des bois, sans être accompagnés de personne, et par conséquent entièrement à leur discrétion. 11 faut pourtant convenir qu'ils sont tous voleurs ; nfais , à cela près, ils n'ont à craindre la concurrence d'aucun autre peuple de la terre,
Dans la plupart des pays où les habitants ont des
(1) Le long séjour des missionnafres à Taïti leur à, depuis lors, permis d'introduire dans cette ile une certaine quantité de plantes européennes. A. M.
cheveux longs, les hommes ont coutume de les couper courts, et les femmes detirer vanité de leur longueur. L'usage est cependant contraire à Taïli : les femmes les portent toujours coupés autour des oreilles, et les hommes, si l’on en excepte les pêcheurs, qui sont presque continuellement dans l’eau, les laissent flotter en grandes boucles sur leurs épaules, ou les relèvent en touffe sur le sommet de la tête.
Ils ont aussi coutume de s’oindre la tête avec ce Lee *ppellent du monoe, qui est une huile exprimée
u coco, dans laquelle ils laissent infusér des herbes et des fleurs odoriférantes : comme l'huile est ordinairement rance, l'odeur est d’abord très désagréable pour un Européen. Comme ils vivent dans un pays chaud, sans connaître l'usage des peignes ; ils ne peuvent pas tenir leurs têtes exemptes de vermine, que les enfants et la populace mangent quelquefois. Cet usage dégoûtant est entièrement différent du reste de leurs mœurs. Leur délicatesse et leur propreté à d’autres égards sont presque sans exemple ; et ceux à qui nous donnâmes des peignes se débarrassèrent bientôt de leurs poux avec uñ empressement qui nous fit voir qu'ils n’avaient pas moins d’aversion que nous pour cette vermine.
Ils impriment sur leurs corps des taches, suivant l'usage de plusieurs autres parties du monde : ce qu'ils appellent éattow. Ils piquent la peau aussi profondément qu’il leur est possible, sans en tirer du sang, avec un petit instrument qui a la forme d’une houe. La partie qui répond à la lame est composée d'un os ou d'une coquille qu'on a ratissée pour l’amincir, et qui est d'un quart de pouce à un pouce et demi de largeur. Le tranchant est partagé en dents ou pointes aiguës, qui sont depuis le nombre de trois jusqu’à vingt, suivant la grandeur de l'iistrument. Lorsqu'ils veulent s'en servir ils plongent la dent dans une espèce de poudre faite avec le noir de fumée qui provient de l'huile de noix, qu'ils brûlent au lieu de chandelle , et quiest délayée avec de l’eau. On place sur la peau la dent ainsi préparée, et en frappant à pelits coups sur le manche qui porte la lame avec un bâton, ils percent la peau et impriment dans le trou un noir qui y laisse une tache ineffacable : l'opération est douloureuse, et il s'écoule quelques jours avant que les blessuressoïent guéries. On la fait aux jeunes gens des deux sexes, lorsqu'ils ont de douze à quatorze ans. On leur peint sur plusieurs parties du corps différentes figures, suivant le caprice des parents, ou peut-être suivant le rang qu'ils occupent dans l'île.
Il est étrange que ce peuple soit si jaloux d'avoir des marques qui ne sont pas des marques de distinction: je n'ai vu aucun Taïlien, homme ou femme, qui, dans un âge mûr, n’eût le corps ainsi peint (1).
Leur habillement est composé d’étoffe et de natte de différentes espèces, que nous décrirons en parlant de leurs manufactures. Ils portent dans les temps secs un habit d’étoffe qui ne résiste pas à l'eau; et, dans les temps de pluie, ils en prennent un fait de natte. Ils arrangent leur vêtement de diverses manières, suivarit leurs caprices; car ils n’est point taillé en forme régulière, et il n’y a jamais déux morceaux cousus ensemble, L’habillement des femmes les plus distinguées est composé de trois où quatre pièces, l'une d'environ deux verges de large et onze de long , qu’elles enveloppent plusieurs fois autour des reins, de manière qu’elle pend en forme de jupon jusqu'au milieu dé la jambe : on l'appelle parou. Les deux ou trois autres pièces, d'environ deux vérges et demie de long êt d’une de large, ont chacune un trou dans le milieu ; elles les mettent l'une sur l'une, et passant la tête à travers l'ouverture, les deux bouts retombent devant et derrière en scapulaire : ce vêtement, ouvert par les côtés, laisse lesmouvements du bras en liberté : les Taïtiens donnent à ces pièces le nom de tebuta. Is les rassemblent autour des
(1) Cette coutume paraît tenir à la superstition; mais, depuis l'adoption du christianisme, elle a été abolie. A. M,
COCK. 23 ROSES A MEN RE à OR RM RE
reins, ét les serrent avec une ceinture d'une étoffe plus légère, qui est assez longue pour faire plusieurs fois le tour du corps. Ce vêtement ressemble exactement à celui des habitants du Pérou et du Chili, et que les Espagnolsappellent poncho. L'habillement des hommes est le même que celui des femmes , excepté qu'au lieu de laisser pendre en jupon la pièce qui couvre les reins, ils la passent autour de leurs cuisses en forme de culotte, et on la nomme alors maro. Tel est le vêtement des Taïtiensde toutes les classes ; et comme il est universellement le même quant à la forme , les hommes et les femmes d'un rang supérieur se dislinguent par la quantité d’étoffe qu'ils portent (4). On en voit qui enveloppent autour d'eux plusieurs pièces d’étoffe de huit ou dix verges de long et de deux ou trois de large : quelques-uns en laissent flotter une grande pièce sur les épaules, comme une espèce de manteau ; et, si ce sont de très grands personnages, et qu'ils veuillent paraître avec pompe, ils en mettent deux de cette manière.
Le peuple de la classe inférieure, qui n’a d’étoffe que la petite quantité que lui en donnent les tribus et les familles dont il dépend, est obligé d’être habillé plus à la légère. Dans la chaleur du jour il va presque nu; les femmes n’ont qu'un mince jupon, et les hommes qu'une ceinture qui couvre les reins. Comme la parure est toujours incommode, et surtout dansun pays chaud où elle consiste à mettre une couverture sur une autre, les femmes d'un certain rang se découvrent toujours vers le soir jusqu'à la ceinture, et elles se dépouillent de tout ce qu’elles portent sur la partie supérieure du corps avec aussi peu de scrupule que nos femmes quittent un double fichu. Lorsque les chefs nous rendaient visite, quoiqu'ils portassent sur les hanches plus d’étoffe qu'il n’en fallait pour habiller douze hommes, ils avaient d'ordinaire le reste du corps entièrement nu.
Leurs jambes et leurs pieds ne sont point couverts, mais ils garantissent leur visage du soleil au moyen de petits bonnets de natle ou de feuilles de noix de coco, qu'ils font dans quelques minutes lorsqu'ils en ont besoin. Ce n’est pourtant pas là toute leur coiffure : les femmes, en outre, portent quelquefois de petits turbans ou bien une autre parure qu'ils appellent {omou, et qui leur sied beaucoup mieux. Le tomou est composé de cheveux tressés en fils qui ne sont guère plus gros que de la soie à coudre. Ils placent parmi ces cheveux des fleurs de différente espèce, et en particulier du jasmin du Cap, dont ils ont toujours une grande quantité
lantée près de leur maison. Les hommes qui relèvent eurs cheveux sur le sommet de la têle y mettent quelquefois là plume de la queue d'un oiseau du tropique; d’autres fois ils portent une espèce de guirlande bizarre, composée dé diverses fleurs placées sur un morceau d'écorce de plane, ou collées avec de la gomme sur du bois. Ils portent aussi une sorte de perruque faite de cheveux d'homme et de poils de chien, ou peut: être de filasse de noix de coco, attachés sur un réseau qui se place sous les cheveux naturels, de manière que cette parure artificielle est suspendue par derrière. Excepté les fleurs, les Taïtiens connaissent peu d’autres orneéménls : les deux sexes ont des pendants d'oreilles, mais d’un seul côté. Lorsque nous arrivâmes dans l'île ils employaient pour cela de petites coquilles, des cail- Joux, des graines, des pois rouges ou de petites perles. Us en enfilent trois dans un cordon; mais nos quincailleries servirent bientôt seules à cet usage.
Les enfants sont entièrement nus : les filles vont dans cet élal jusqu'à l'âge de trois où quatre ans, et les garçons jusqu’à celui de six ou sept,
Nous avons déjà eu occasion de parler des maisons ou plutôt des huttes de ce peuple : elles sont toutes
(1) Quelques notes par nous annexées au voyage de Bouganville ont déjà fait connaître plusieurs inodifications Aux usages Ct même aux vêtements des Taïtiens, aujourd’hui entièrement sous l'influence morale des missionnaires ét du protectorat de la France. A. M.
bâties dans le bois entre la mer et les montagnes. Pour former l'emplacement de leurs cases, ils ne coupent des arbres qu’autant qu'il en faut pour empêcher que le chaume dont elles sont couvertes ne pourrisse par l'eau qui dégoutterait des branches, de manière qu'en sortant de sa cabane le Taïlien se trouve sous un ombrage le plus agréable qu'il soit possible d'imaginer. Ce sont partout des bocages de fruit à pain et de noix de coco sans broussailles, et entrecoupés de chaque côté per des sentiers qui conduisent d'une habitation à ‘autre. Rien n’est plus délicieux que ces ombrages dans un climat si chaud, et il est impossible de trouver de plus belles promenades. Comme il n’y a point de broussailles, on y goûte la fraîcheur, un air pur y circule librement, et les maisons n'ayant point de murailles, elles reçoivent le zéphyr et les vents du côté qu'ils soufflent.
Ce peuple n’a pas besoin de lieu retiré; il n'a aucune idée de l'indécence, et il satisfait en publie ses désirs et ses passions, avec aussi peu de scrupule que nous aâpaisons notre faim en mangeant avec nos parents et nos amis. Des hommes qui n'ont point d'idée de la pudeur par rapport aux aclions ne peuvent pas en avoir relativement aux paroles : il n’est pas besoin de faire remarquer que la conversation de ces insulaires roule principalement sur ce qui est la source de leurs plus grands plaisirs, et que les deux sexes y parlent de tout sans retenue el dans les termes les plus simples (1).
Les végétaux forment la plus grande partie de leur nourriture. Nous avons déjà dit qu’excepté les cochons, les chiens et la volaille, ils n’ont point d'animaux apprivoisés; et ceux-là même n'y sont pas en grande quantité. Lorsqu'un chef tue un cochon, il le partage presque également entre ses sujets ; et comme ils sont très nombreux, la portion qui revient à chaque individu dans ees festins qui n’arrivent pas souvent est nécessairement très petite. Les Taïtiens du commun se régalent plus fréquemment avec des chiens et de la volaille ; je ne puis pas vanter beaucoup la saveur de leur volaille, mais, nous convinmes lous qu'un chien de la mer du Sud était presque aussi bon qu'un agneau d'Angleterre. Ils ont probablement cet excellent goût parce qu'ils se nourrissent uniquement de végétaux.
La mer fournit à ces insulaires beaucoup de poissons de toute espèce; ils mangent crus les petits qu'ils attrapent, comme nous mangeons les huîtres, et ils tirent parti de toutes les productions de la mer. Ils aiment passionnément les écrevisses de mer, les cancres et les autres coquillages qu'ils trouvent sur la côte. Ils ne mangent pas seulement les insectes de mer, mais eacore ce que les marins anglais appellent blubbers (2), quoiqu'ils soient si durs qu'il faille les laisser pourrir avant de pouvoir les mâcher. Parmi les végétaux qui leur servent d'aliments, le fruit à pain est le principal, et pour s'en procurer ils n'ont d'autre peine que celle de grimper sur un arbre. Cet arbre n’est pas lout-àfait une production spontanée de la nature; mais le Taïtien qui, dans sa vie, en plante une douzaine, ce qui exige un travail d'une heure, remplit ses obligations à l'égard de ses contemporains et de la génération à venir, aussi parfaitement que l'habitant de nos climats moins tempérés qui laboure pendant le froid de l'hiver, moissonne à la chaleur de l'été toutes les
(1) Les détails que vient de donner le voyageur ont été assez poétiquement reproduits dans ce passage de feu Deslandes :
Sous ce ciel éthéré, sur ces jeunes rivages, … . Les maisons sont sans murs, les toits sontdes feuillages; L'air avec ses parfums rend le sommeil plus doux ; Les frères et les sœurs, et l'épouse et l'époux, Sur un sol que jamais n'ont foulé les reptiles, Ont des jours énchanteurs êt des nuits plus tranquilles; Ont des fêtes, des jeux, ont la paix et l'amour, Et tous les vrais plaisirs enchantent leur séjour.
(2) Sorte de poisson de mer. A. NL.
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Il alla ensuite sur la grande hune..….
fois que reviennent ces saisons, et qui, après avoir nourri sa famille, trouve moyen de laisser à ses enfants de l'argent et du bien.
Il est vrai qu'ils n'ont pas toute l'année du fruit à
ain, mais les noix de coco, les bananes, les planes et Here d'autres fruits suppléent à ce défaut.
On imagine bien que la cuisine chez ce peuple n'est pas un art bien perfectionné. Ils n’ont que deux manières de faire cuire leurs aliments : l’une de les griller et l’autre de les cuire au four. L'opération de griller quelque chose est si simple qu'il n'est pas besoin de la détailler ici. Ils apprêtent fort bien les cochons et les gros poissons, et, suivant nous, ils sont plus succulents et plus également cuits que dans nos meilleures cuisines d'Europe. Ils cuisent aussi du fruit à pain dans un four; il s’'adoucit alors et devient assez semblable à une pomme de terre parbouillie, sans être pourtant aussi farineux qu'une pomme de terre de la meilleure espèce. Ils apprètent le fruit à pain de trois manières ; ils y mettent quelquefois de l’eau ou du lait de noix de coco, et le réduisent en pâle avec un caillou; d’autres fois ils le mêlent avec des fruits du plane mûrs ou des bananes, ou ils en font une pâte aigrelette qu'ils appellent mahie.
Le mahie supplée au fruit à pain lorsque la saison ne leur permet pas d'en avoir du frais; voici comment ils le font :
Ils cueillent le fruit avant qu’il soit parfaitement mûr, et, après l’avoir mis en tas, ils le couvrent ex & tement avec des feuilles : dans cet état, il subit une fermentation et devient d’une douceur désagréable; ils en ôtent tout le trognon et jettent ensuite le reste dans un trou qui est ordinairement creusé pour cet effet dans les habitations : ce creux est proprement garni d'herbe au fond et dans les côtés ; ils couvrent le tout de feuilles et de grosses pierres : le fruit éprouve alors une seconde fermentation, prend un goût aigrelet, et se conserve ensuite pendant plusieurs mois. Ils le tirent du trou à mesure qu'ils en ont besoin, et, après l'avoir mis en boule, et l'avoir enveloppé de feuilles, ils le font cuire dans leur espèce de four : il se garde cinq ou six semaines ainsi apprêté. Les naturels du pays le mangent froid et chaud, et c'est communément un des mets de tous leurs repas. Il était pour nous d’un goût aussi désagréable qu'une olive fraîche, lorsqu'on en mange pour la première fois.
Le mahie se fait, comme la bière, par fermentation ; et quelquefois, ainsi que dans nos brasseries, l'opération manque sans qu’on puisse en déterminer la cause : il est donc très naturel que ce peuple grossier joigne des idées et des cérémonies superstilieuses à ce travail : les vieilles femmes en sont chargées le plus souvent. Excepté ceux qui les aident, elles ne souffrent pas que personne touche rien de ce qu'elles emploient, et
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Ils aperçurent tout-à-coup une curiosité naturelle...
même elles ne permettent point d'entrer dans cette partie de la maison où elles apprêtent ce fruit.
Tels sont leursaliments, auxquels l’eau salée, qu'ils emploient dans tous leurs repas, sert de sauce universelle. Ceux qui vivent près de la mer vont en puiser lorsqu'ils en ont besoin ; et ceux qui habitent à quelque distance la conservent dans des vases de bambou, qu'ils dressent pour cet usage dans leur habitation. Ils ont pourtant une sauce autre que l’eau salée : ils en font une seconde avec l’amande de la noix de coco qu'ils laissent fermenter jusqu'à ce qu’elle se dissolve en pâte assez ressemblante à du beurre, et qu'ils pétrissent ensuite avec de l’eau salée. La saveur de cette sauce est très forte, et nous parut très désagréable lorsque nous en goûtâmes pour la première fois : quelques-uns de nos gens cependant ne la trouvèrent pas dans la suite si mauvaise, et même ils la préféraient à celle que nous employions dans nos repas, surtout quand elle était mêlée avec le poisson. Les Taïtiens semblaient la regarder comme une friandise, et ils ne s’en servaient point dans leurs repas ordinaires, soit parce qu'ils s’imaginent que c'est prodiguer mal à tree la noix de coco, ou que, lors de notre séjour dans l'île, elles ne fussent pas assez mûres pour cela,
En général, l’eau et le jus de la noix de coco forment toute leur boisson. Ils ignorent heureusement l'art de faire, par la fermentation, des liqueurs eni-
yrantes ; ils ne mâchent aucun narcotique, comme les habitants de quelques autres pays font de l'opium, du bétel ou du tabac. Quelques-uns des insulaires burent librement de nos liqueurs fortes et s’enivrèrent de temps en temps; mais ceux qui tombèrent dans l'ivresse étaient si peu disposés à réitérer la même débauche, que par la suite ils ne voulurent jamais avaler une goutte de la boisson qui les avait mis dans cet état. Nous avons cependant appris qu'ils s'enivrent quelquefois en buvant un jus exprimé des feuilles d'une plante qu'ils appellent ava.
Is n'ont point de tables, mais leurs repas se font avec beaucoup de propreté : leurs mets sont trop sim ples et en trop petit nombre pour qu’il y règne de l'ostentation. IIs mangent ordinairement seuls; cependant, lorsqu'un étranger leur rend visite, ils l'admettent quelquefois à manger avec eux. Je vais donner une description particulière du repas d'un de leurs principaux personnages.
Il s'assied sous un arbre voisin ou au côté de sa maison qui est à l'ombre, et l’on étend proprement sur la terre, en forme de nappe, une grande quantité de feuilles de fruit à pain ou de bananes. On met près de lui un panier qui contient sa provision, et deux coques de noix de coco, l'une remplie d’eau salée, et l’autre d'eau douce : la chair ou le poisson sont tout apprêtés et enveloppés de feuilles. Les gens de sa suite, qui ne sont
pas en petit nombre, s'asseyent autour de lui, et, lors-
que tout est prêt, il commence par laver ses mains et .
sa bouche avec de l’eau douce, ce qu'il répète presque continuellement pendant le repas ; il tire ensuite du panier une partie de sa provision, qui est composéc ordinairement d'un où de deux petits poissons, de deux ou rois fruits à pain, de quatorze ou quinze bananes mûres, ou de six où sept pommes. Il prend d’abord la moitié d'un fruit à pain, ee pèle et dont il arrache la chair avec ses ongles; il en mét dans sa bouche antant qu’elle en peut contenir, et, pendant qu’il la mâche, il prend un de ses poissons qu'il morcelle dans de l'eau salée, et il place l'autre, ainsi que le reste du
fruit à pain, sur les feuilles qui sont étendues devant
lui. IL empoigne ensuile, avec tous les doigts d'une main, un petit morceau du poisson qui a été mis dans l’eau salée, et il le suce dans sa bouche de manière à en exprimer autañt d'eau qu'il est possible : il en fait de même sur les autres morceaux, et entre chacun d'eux, au moins ordinairement, il hume un peu d'eau salée, qu'il puise dans une coque de noix de coco ou dans le creux de $a main. Sur ces entrefaites, un des gens de sa suite prépare une noix de coco verte, en détachant l'écorce extérieure avec ses dents, opération qui paraît très surprenante à un Européen ; mais elle est si peu difficile que plusieurs d'entre nous en vinrent à bout avant notre départ de l'île, quoique auparavant ils pussént à peine casser une noisette. Lorsque le maître veut boire, il prend la noix de coco ainsi préparée, et, en y faisant un trou avec son doigt ou avec une pierre, il suce la liqueur qu’elle contient. Dès qu’il a mangé son fruit à pain et ses poissons, il passe aux fruits du plane dont il ne fait de chacun qu'une bouchée, quoiqu'il soit aussi gros qu'un PE ding noir. S'il a des pommes au lieu de fruits Gu plane, il ne les goûte jamais à moins qu'elles ne soiént pelées : pour cela un de ses domestiques ramasse à terre une des coquilles qui ÿ sont toujours en quantité, et la lui porte; il commencé à couper ou râcler la pelure, mais si maladroitement qu'il emporte une grande partie du fruit. Si, au lieu de poisson, son repas est com= posé de viande, il doit avoir pour la couper quelque instrument qui lui tienne lieu de couteau : dans ce cas, on lui présente un morceau de bambou qu'il partage transversalement avec ses ongles, et il découpe sa viande avec ces morceaux de bois. Pendant tout cel intervalle, quelques personnes de sa suite sont occupées à piler du fruit à pain avec un caillou sur un tronçon de bois. Lorsque le fruit à pain est pilé de cette manière el arrosé d’eau de lemps en temps, il se réduit à la consistance d’une pâte molle; on le met alors dans un vase assez ressemblant à un baquet de boucher. On y mêle quelquefois de la banane ou du maïs, suivant le goût du maître, en ÿ versant de l'eau de témps en temps et en l'exprimant ensuite avec la main. Le fruit à pain ainsi préparé ressemble assez à un flan épais. On en remplit une grande noix de coco qu'on met devant lui; il hume, comme nous sucerions une gelée, si nous n'avions point de cuiller pour la porter à la bouche, Le repas finit alors, et le maître se lave encore les mains et la bouche. On replace ensuite dans le panier ce qu'il a laissé, et l’on nettoie les noix de coco.
Ces peuples prennent une quantité prodigieuse d’aliments dans un seul repas. J'ai vu un homme manger deux ou trois poissons aussi grands qu'une perché, trois fruits à pain, dont chacun était plus gros que les deux poings, quatorze ou quinze fruits du plane ou bananes, qui avaient six ou sept pouces de long et qualre ou cinq de circonférence, et près d'une quarte de fruità pain pilé, qui est aussi substantiel que le flan le plus épais.
Îl est très surprenant que ce peuple, qui aime passionnément }1 société et surtout celle des femmes, s'en interdise les plaisirs dans les repas, quoique ce soit surtout à table que toutes les autres nations, policées et sauvages, aiment à jouir des agréments de la s0-
ciété. Nous avons souvent recherché comment les repas, qui partout ailleurs rassemblent les familles et les amis, les isolent à Taïti, et nous n’avons jamais rien “is apprendre sur cette matière. Ils mangent seuls,
isent-ils, parce que cela est convenable; mais ils n’ont jamais entrepris de nous expliquer pourquoi il est convenable de manger seul. Telle est cependant la force de l'habitude, qu'ils témoignaient la plus grande répugnance et même de l'aversion de ce que nous mangions en société, surtout avec nos femmes, et des mêmes mets. Nous pensâmes d’abord que cette étrange singularité provenait de quelque opinion superslitieuse ; mais ils nous ont toujours affirmé le contraire.
Dans leurs familles, deux frères, et même deux sœurs, ont chacun leur panierséparé, ainsi que les provisions et l'appareil de leurs repas. Lorsqu'ils vinrent nous rendre visite pour la première fois dans nos tentes, ils apportèrent tous un panier où étaient leurs aliments; et quand nous nous asseyions à table, ils sortaient, se plaçaient à terre à deux ou trois verges de distance les uns des autrés; êt, en se tournant le dos, chacun prenait son repas de son côté, sans proférer un seul mot.
Les femmes ne s’abstiennent pas seulement demanger avec les hommes et de prendre les mêmes aliments, leur nourriture est encore apprêtée en particulier par des garçons qu'on entretient pour cela, et qui, après avoir préparé les provisions, vont les déposer darstin hangar séparé, et assistent à leurs repas.
Les Taïtiens d'un moyen âge et d'un rang distingué dorment ordinairement après les repas et dans la chaleur du jour : ils sont extrêmement indolents, et ils n'ont pas d'autre occupation que de dormir et man-
ér. Ceux qui sont plus âgés sont moins paresseux, et es jeunes garçons et les petites filles restent éveillés pendant tout lé jour par l'activité et l’effervescence naturelle de leur âge. :
En rapportant les incidents qui nous arrivèrent pendant notre séjour dans l'île, j'ai déjà parlé par occasion de leurs amusements, et en particulier de leurs musique, danse, combat de lutte et du maniement de l'arc. Ils se disputent aussi quelquefois à qui jettera le mieux une javeline. En lançant une flèche, ils ne visent point à un but, mais à la plus grande distance; en décochant la javeline, au contraire, ils ne cherchent pas à la pousser le plus loin possible, mais à frapper une marque qui est fixée : cette javeline est d'environ neuf pieds de long. Le tronc d'un plane, placé à environ vingt verges de distance, sert de but,
Les flûtes et les tambours sont les seuls instruments dé musique qu'ils connaissent, Les flûtes sont faites
d’un bambou creux d'environ un pied de long, et, comme nous l'avons déjà dit, elles n’ont que deux trous et par conséquent que quatre notes, avec lesquelles ils ne semblent avoir composé jusqu'ici qu'un air; ils appliquent à ces trous l'index de la main gauche et le doigt du milieu de la droite.
Le tambour est composé d’un trone de bois de forme cylindrique, creusé, solide à l’un des bouts, et recouvért à l’autre avec la peau d’un goulu de mer. Ils n'ont d’autres baguettes que leurs mains, et ils ne connaissent point la manière d'accorder ensemble deux tambours de ton différent. Ils ont un expédient pour mettre à l'unisson les flûtes qui jouent ensemble : ils ee une feuille qu'ils roulent et qu'ils appliquent
l'extrémité de la flûte la plus courte; ils la raccourcissent ou ils l’allongenñt, comme on tire les tuyaux des télescopes, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le ton qu'ils cherchent, ce dont leur oreille paraît juger avec beaucoup de délicatesse.
Is joignent leurs voix à celle de ces instruments, et ils improvisent en chantant, Ils appellent pehai où chanson chaque distique où couplet. Ces vers sont ordinairement rimés, et lorsqu'ils étaient prononcés par les naturels du pays nous y reconnaissions un mètre.
Nous connaissons trop imparfailement la langue de Taïti pour entreprendre de traduire ces vérs. Is sa-
musent souvent à chanter des couplets lorsqu'ils sont seuls où avec leur famille, et surtout quand il est nuit,
uoiqu'ils n'aient pas besoin de feu pour se chauffer, ils$e servent pourtant d'une lumière artificielle entre le coucher du soleil et le temps oùils vont se reposer. Leurs chandelles sont faites d'une espèce de noix huileuse : ils en embrochent plusieurs dans une baguette. Après avoir allumé celle qui est à un des bouts, le feu prend ensuite à la seconde, en . brûlant en même temps la partie de la brochette qui la traverse, comme la mèche de nos bougies. Lorsque la seconde est consumée, le feu se communique à la troisième, et ainsi de suite, Quelques-unes de ces chandelles brüûlent pendant un témps considérable, et donnent une lumière assez forte. Les Taïtiens se couchent ordinaire: ment une heure après que le érépuscule du soir est fini ; mais lorsqu'ils ont des étrangers qui passent la nuit dans leurs habitations, ils laissent communément une de ces chandelles allumée: pendant la nuit, probablement pour êlre à portée de veiller sur celles de leurs femmes dont ils ne veulent pas faire les honneurs à leurs hôtes.
En d'autres pays, les petites filles et toutes les personnes du sexe qui ne sont pas mariées sont supposées ignorer entièrement les mystères de l'amour; leur conduite et leur conversation sont soumises à la plus grande réserve, et l’on a soin d'écarter de leur esprit toutes les idées et les images qui tiennent à l'amour. 11 arrive précisément ici le contraire : parmi les divertissements de ces insulaires il y a une danse appelée timorodée, exécutée par des jeunes filles toutes les fois re peuvent se rassembler au nombre de huit ou
ix : celle danse est composée de postures et de gestes extrêmement lascifs, auxquels on accoutume les enfants dès leurs premières années; elle est accompagnée d’ailleurs de paroles qui expriment encore plus clairement la lubricité. Les Taïtiens observent la mesure avéc autant d'exactitude que nos meilleurs danséurs sur les théâtres d'Europe. Ces amusements, permis à une jeune fille, lui sont interdits dès lé moment que, étant devenue femme, elle peut mettre en pratique les lecons et réaliser les symboles de la danse.
On né peut pas supposer que ces peuples estiment Eeaucoup la chasteté : les hommes offrent aux élrangérs leurs sœurs ou leurs filles par civilité ou en forme dé récompense ; et l'infidélité conjugale, même dans la femme, n'est punie qué par quelques paroles dures ou par des coups légers. Ils portent la licence des mœurs et la lubricité à un point que les autres nations, dont on à tant parlé depuis le commencement du monde jusqu'à présent, n'avaient pas encore alteint, et qu'il est impossible de concevoir.
Un nombre très considérable de Taïliens des deux sexes forment des sociétés singulières, où toutes les femmes sont communes à tous les hommes : cet arran-
ement met dans leurs plaisirs une variété perpéluelle, dont ils ont tellement besoin, que le même homme et là même femme n'habitent guère plus de deux ou trois jours ensemble.
+ Ces sociétés sont distinguées sous le nom d'Arreof ; ceux qui en font partie ont des assemblées auxquelles “és autres insulaires n’assistent point, Les hommes s'y divértissent par des combats de lutte, et les femmes y dansent en liberté la timorodée, afin d’excitér en elles des désirs, qu'elles satisfont souvent sur-le-Champ, comme on nous l’a raconté. Ceci n’est rien encore : si une de ces femmes devient enceinte, ce qui arrive és rarement que si chacune habitait avec un seul omme, l'enfant est étouflé au moment de sa naissance, afin qu'il n'embarrasse point le père, et qu'il n'interrompe pasla mère dans les plaisirs de son abominable prostitution. Quelquefois cependant il arrive ‘que la mère ressent pour son enfant la tendresse que la naturé inspiré à tous les animaux pour la conservalion dé leur progéniture, et elle surmonte alors par “instinct la passion qui l'avait entraînée dans celte so, ciété; mais, dans ce cas-là même, on ne lui permèt pas
de sauver la vie de son enfant, à moins qu’elle ne trouve un homme qui l'adopte comme étant de,lui; elle prévient alors le meurtre, mais l'homme et la femme étant censés, par cet acte, s'être donnés exelusivemeut l'un à l'autre, ils sont chassés de la communauté et perdent pour l'avenir tout droit aux priviléges et aux plaisirs de l'arreoy. La femme est appelée whannownotw (qui « fait des enfants), mot qu'ils emploient en cette occasion comme un terme de reproche, quoiqu'aux yeux de la sagesse, dé humanité et de la saiue raison, il n’y ait rien de plus honorable et de plus conforme aux sentiments qui distinguent l'homme de la brute (1).
Il ne faudrait pas attribuer à un peuple, sur de légères preuves, une pratique si horrible et si étrange ; mais j'en ai d'assez convaincantes pour justifier le récit que je viens de faire. Les Taïtiens, loin de regarder comme un déshonneur d’être agrégés à cette société, en tirent au contraire vanité, comme d’une grande distinction. Lorsqu'on nous a indiqué quelques personnes qui étaient mémbres d'un arreoy, nous leur avons fait, M. Banks et moi, des questions sur cette matière, et nous avons recu de leur propre bouche les détails que je viens de rapporter. Plusieurs [Indiens nous ont avoué qu'ils s'élaient agrégés à ces horribles sociétés, et que plusieurs de leurs enfants avaient été mis à mort.
Je ne dois pas terminer la description de la vie domestique des Taïtiens sans parler de leur extrême propreté. Si ce qui diminue le bien-être et augmente les maux de la vie est un vice, sûrement la propreté doit être rangée au nombre des vertus : le défaut de cette qualité détruit la beauté et la santé de l'homme, et mêle du dégoût jusque dans ses plaisirs les plus vifs. Les insulaires de Taïli se lavent constamment tout le corps dans une eau courante trois fois par jour, à quelque distance qu'ils soient de la mer ou d’une rivière : le matin, dès qu'ils sont levés, à midi et le soir avant de se coucher. J'ai déjà remarqué que dans leurs repas ils se lavent les mains et la bouche presque à chaque morceau qu'ils mangent : on ne trouve sur leurs vêtements et sur leur personne ni tache ni malpropreté; de manière que dans une grande compagnie de Taïtiens on n'est jamais incommodé que de la chaleur, et il n’est peut-être pas possible d’en dire autant de nos assemblées les plus brillantes en Europe.
Des manufactures, des pirogues et de la navigation des Faïtiens.
Si la nécessité est la mère de l'invention, on ne peut pas supposer que l'industrie ait fait beaucoup de progrès dans les pays où la prodigalité de la nature a rendu ses secours presque superflus. On en retrouve cependant chez les Taïtiens quelques exemples, qui font d'autant plus d'honneur à leur activité et à leur adresse, qu'ils ne connaissent point l'usage des métaux pour faire des instruments.
L’étoffe qui leur sert d'habillement forme leur principale manufacture : leur manière de la fabriquer et de la teindre contient quelques détails qui peuvent être utiles même aux ouvriers d'Angleterre, et je donnerai pour cela un peu plus d’étendue à ma description.
Cette étoffe est de trois sortes, et composée de l’écorce de trois arbres différents, le mürier dont on fait le papier chinois, le fruit à pain et un arbre qui ressemble au figuier sauvage des îles d'Amérique.
La plus belle et la plus blanche est faite avec le mûrier qu'ils appellent aouta. Elle sert de vêtement aux principaux personnages de l'île, et la couleur rouge est celle qu'elle prend le mieux. La seconde étotfe, fabriquée avec l'écorce du fruit à pain, nommé o0r0o,
(a) I'est inutile de rappeler qu'aajourd'hui cette société lubrique n'éxiste que de nom à Taïti. 4. M.
est inférieure à la première en blancheur et en douceur, et ce sont surtout les Taïtiens de la dernière classe qui en font usage. La troisième sorte, manufacturée avec l'écorce du figuier, est grossière et rude, et de la couleur du papier gris le plus foncé. Quoiqu'elle soit moins agréable à l’œil et au toucher que les deux autres, c’est pourtant la plus utile, parce qu'elle résiste à l’eau, avantage que n’ont pas les deux premières. La plus grande partie de cette troisième étoffe, qui est la plus rare, est parfumée, et les chefs de Taïiti la portent pour les habits de deuil.
Ils ont grand soin de multiplier tous les arbres qui fournissent la malière première de ces étoffes ; ils donnent surtout une attention particulière au müûrier, qui couvre la plus grande partie des terres cultivées. Ils ne s'en servent que lorsqu'il a deux ou trois ans, et qu'il est de six ou huit pieds de haut, et un peu plus gros que le pouce. Les Taïliens croient que la meilleure qualité qu'il puisse avoir est d'être mince, droit, élevé et sans branches : lorsque la tige porte quelques feuilles basses, dont le germe pourrait produire une branche, ils les arrachent soigneusement.
Le fruit du figuier qui est employé pour teinture est à peu près aussi gros qu'un pois ordinaire, ou qu'une très pelite groseille; et lorsqu'on en rompt la tige, il sort une liqueur laiteuse ressemblant au jus de nos figues, dont ce fruit est en effet une espèce. Les femmes reçoivent cette liqueur dans une pelite quantité d’eau de coco, et il faut trois ou quatre quartes de ces petites figues pour en préparer ainsi une roquille. Dès qu'ils en ont liré une quantité suffisante, on y trempe les feuilles de l'élou et on les met ensuite sur une feuille de plane; on les y retourne jusqu'à ce qu'elles soient.plus flasques, et, quand elles sont parvenues à ce point, on les serre doucement, en augmentant la pression par degrés, de manière à ne pas rompre les feuilles. À mesure qu'elles deviennent plus molles et plus spongieuses, elles prennent plus de liqueur ; dans l’espace d'environ cinq minutes la couleur commence à paraître sur les veines des feuilles, et dans dix minutes ou un peu plus elles en sont parfaitement saturées. Les insulaires les pressent alors aussi fortement qu'il leur est possible.
La fabrication des nattes est une autre manufacture considérable des Taïtiens. 11 y en a quelques-unes qui sont plus belles et meilleures que celles que nous avons en Europe. Les plus grossières leur servent de lits, et ils portent les plus fines dans les temps humides.
Ils sont aussi très adroits à faire des paniers et des ouvrages d'osier. Leurs paniers sont de mille formes différentes , et il y en a quelques-uns très artistement travaillés. Ils s’occupent tous, hommes et femmes , à ce travail. Ils en fabriquent avec des feuilles de noix de coco dans l’espace de quelques minutes ; et les femmes, qui nous venaient voir de très grand matin, avaient coutume, dès que le soleil était élevé sur l’horizon, d'envoyer chercher quelques feuilles, dont elles formaient de petits chapeaux pour meltre leur visage à l'ombre : celte opération leur coûtait si peu de travail et de temps, que, lorsque le soleil baissait sur le soir , elles les jetaient là. Ces chapeaux cependant ne leur couvrent pas la tête : ils ne consistent qu'en une bande qui en fait le tour, et une corne avancée qui ombrage le front.
Les Taïtiens montrent une sagacité et une industrie extrêmes dans tous les expédients qu'ilsemploient pour prendre des poissons. Ils ont des harpons de bambou dont la pointe est d’un bois dur, et ils frappent le poisson plus sûrement avec cet instrument que nous ne le pouvons faire avec nos harpons de fer, quoique les nôtres aient d'ailleurs l'avantage d'être attachés à une ligne, de manière que si le eroc atteint le poisson, nous sommes sûrs de l’attraper, quand même il ne serait pas mortellement blessé.
La pierre dont ils forment le taillant de leurs haches est une espèce de basalle d'une couleur noirâtre ou grise, qui n'est pas très dure, mais qui ne s’égrène
pourtant point facilement. Ces haches sont de différentes grandeurs : celles qui leur servent à abattre des bois pèsent de six à huit livres; d’autres qu’ils emploient pour sculpter sont du poids de sept ou huit onces. Comme il est nécessaire de les aiguiser presque à chaque instant, l’ouvrier a toujours près de lui pour cela une pierre et une noix de coco remplie d'eau.
Le travail le plus difficile pour les Taïtiens , c'est d'abattre un arbre ; c’est aussi celui où ils ressentent davantage le défaut de leurs instruments : celte besogne demande un certain nombre d'ouvriers , et le travail constant de plusieurs jours. Lorsque l'arbre est à bas, ils le fendent par les veines, dans toute sa longueur et touie sa largeur en planches de trois à quatre pouces d'épaisseur. Il faut remarquer que la plupart de ces arbres ont huit pieds de circonférence dans le tronc, et quarante dans les branches, et que l'épaisseur est à peu près la même dans toute leur longueur. Ils appellent avie l'arbre qui leur sert communément de bois de construction : Ja tige en estélevée et droite. Quelques-unes cependant des plus petiles pirogues sont faites d'arbre à pain, qui est un bois léger, spongieux et qui se travaille aisément. Ils aplanissent les planches avec leurs haches très promptement, etils sont si adroits qu'ils peuvent enlever une légère écorce sans donner un seul coup mal à propos. Comwe ils ne connaissent point la manière de plier une planche, toutes les parties de la pirogue, creuses ou plates, sont laillées à la main.
On peut diviser en deux elasses générales les pirogues ou canots dont se servent les habitants de Taiïti et des îles voisines; ils appellent les unes ivahahs et les autres pahies.
L'ivahah , qu'ils emploient dans les petites excursions, a les côtés perpendiculaires et le fond plat; et le pahie , qu'ils montent dans les voyages plus longs, a les côtés bombés et le fond en forme de quille. Les ivahahs sont tousde la même forme, mais d'une grandeur différente, et servent à divers usages. Leur longueur est de dix à soixante-douze pieds; mais la largeur ne suit pas cette proportion.
Dans leurs plus grands voyages, ilsse dirigent sur le soleil pendant le jour, et sur les étoiles pendant la nuit pour gouverner. Ils distinguent toutes les étoiles séparément par des noms; ils connaissent dans quelles parties du ciel elles paraîtront à chacun des mois où elles sont visibles sur l'horizon ; ils savent aussi, avec plus de précision que ne le croira peut-être un astronome d'Europe, le temps de l’année où elles commencent à paraître ou à disparaître.
De la division du temps à Taïti., Manière de compter et de calculer les distances. Langue, maladies, funérailles et enterrements, religion, guerre, armes et gouvernement des Taïtiens.
Nous n'avons pas pu acquérir une connaissance parfaite de lamanière dontles Taïtiensdivisent le temps. Nous avons cependant observé que, lorsqu'ils parlent du temps passé ou à venir, ils n’emploient jamais d'autre terme que malama, quisignifie lune. Ilscomptent treize de ces lunes, et recommencent ensuite par la première de cette révolution ; ce qui démontre qu'ils ont une notion de l’année solaire. Il nous a été impossible de découvrir comment ils calculent leurs mois, de façon que treize de ces mois répondent à l'année; car ils disent que chaque mois a vingt-neuf Jours, en y comprenant un de ces jours dans lequel la lune n’est pas visible. Ils nous ont annoncé souvent les fruits qui seraient de saison, et le temps qu'il ferait dans chacun de ces mois, pour lesquels ils ont des .noms particuliers. Ils donnent un nom général à tous les mois pris ensemble, quoiqu'ils ne s’en servent que lorsqu'ils parlent des mystères de leur religion.
Le jour est divisé en douze parties, six pour le jour et six pour la nuit, et chaque partie est de deux heures. Ils déterminent ces divisions avec assez d’exactitude
oo
par l'élévation du soleil, lorsqu'il estau-dessus de l’horizon ; mais il y en a peu qui, pendant la nuit, à l'inspection des étoiles, puissent dire quelle heure il est.
En comptant ils vont d’un à dix, nombre des doigts des deux mains; et, quoiqu'ils aient pour chaque nombre un nom différent, ils prennent ordinairement leurs doigts un par un, et passent d'une main à l’autre, jusqu’à ce qu'ils soient parvenus au nombre qu'ils veulertexprimer. Nous avons observé en d’autres cas que, lorsqu'ils conversent entre eux , ils joignent à leurs paroles des gestes si expressifs, qu’un étranger peut facilement comprendre ce qu'ils disent.
Quand ils comptent au-delà de dix ils répètent le nom de ce nombre, et ils y ajoutent le mot plus : dix et un de plus signifie onze, dix et deux de plussignific douze, et ainsi du reste, comme nous disons vingt-un, vingtdeux. S'ils arrivent à dix et dix de plus , ils ont une nouvelle dénomination pour ce nombre, ainsi que les Anglais comptent par vinglaines. Lorqu'ils calculent dix de ces vingtaines, ils ont un mot pour exprimer deux cents. Nous n'avons pas pu découvrir s'ils ont d'autres termes pour sigoifier un plus grand nombre ; il ne paraît pas qu'ils en aient besoin, car ces deux cents, dix fois répétés, montent à deux mille, quantité si forte pour eux, qu'elle ne se rencontre presque jamais dans leurs calculs.
Ils sont moins avancés dans l’art de mesurer les distances que dans celui decompter lesnombres; ils n'ont qu'un terme, qui répond à notre brasse. Lorsqu'ils parlent de la distance d’un lieu à unautre, ils l'expriment comme les Asiatiques, par le temps qu'il faut pour la parcourir.
La langue des Taïtiens est douce et mélodieuse : elle abonde en voyelles , et nous apprîimes aisément à la
prononcer ; mais nous trouvâmes qu'il était très diffi-.
cile de leur enseigner à prononcer un seul mot de la nôtre. Cette difficulté provenait peut-être, non-seulement de ce que l'anglais est rempli de consonnes, mais encore parce que cette langue a une composition particulière ; car ils prononçaient avec beaucoup de facilité les mots espagnols et italiens lorsqu'ils finissaient par des voyelles.
Il n’est pas besoin de dire qu’il y a peu de maladies chez un peuple dont la nourriture est si simple, et qui en général ne s’enivre presque jamais ; et si l’on en excepte quelques excès de colique qui leur arrivent même rarement, nous n'avons point vu de maladies critiques pendant notre séjour dans l’île. Les naturels du pays cependant sont sujets aux érysipèles et à une éruption cutanée de pustules écailleuses qui approchent beaucoup de la lèpre.
Il ne doit pas y avoir de médecins de profession dans un pays où l'intempérance ne produit pas de maladies; cependant, partout où l'homme souffre, il fait des efforts pour se soulager ; et lorsqu'il ignore également le remède et la cause de la maladie, il a recours à la superstition ; ainsi il arrive qu’à Taiti et dans tous les autres pays qui ne sont pas ravagés par le luxe, ou polis par les connaissances , le soin des malades est confié aux prêtres. La méthode que suivent les prêtres de Taïti pour opérer la guérison consiste principilement en prières et en cérémonies. Lorsqu'ils visitent les malades, ils prononcent plusieurs fois certaines sentences qui paraissent être des formules établies pour ces occasions ; ils tressent en même temps très proprement les feuilles d'une noix de coco en différentes formes; ils attachent quelques-unes de ces figures aux doigts et aux pieds du malade , et ils laissent souvent derrière lui un petit nombre de branches du éhespecia populea, qu'ils appellent e’midho; les prêtres répètent ces cérémonies jusqu’à ce que le malade meure ou recouvre la santé. S'il revient en santé, ils disent que les remèdes l'ont guéri, et s’il meurt, ils déclarent que la maladie était incurable : ce en quoi peut-être ces médecins ne diffèrent pas beaucoup de ceux des aulres pays.
Si nous jugeons de leurs connaissances en chirurgie
par les larges cicatrices que nous leur avons vues quelquefois, nous devons supposer qu'ils ont fait plus de progrès dans cet art que dans la médecine, et que nos chirurgiens d'Europe auraient à peine l'avantage sur les leurs. Nous avons vu un homme dont le visage étaitentièrementdéfiguré par les suites de ses blessures; son nez, y compris l'oset le cartilage, était absolument ras; l’une de ses joues et l’un de ses yeux avaient recu de si terribles coups qu'ils y avaient laissé un creux où le poing pouvait presque entrer, et où il ne restait pourtant point d'ulcères.
Le commerce des Taïtiens avec les habitants de l'Europe les a déjà infectés de la maladie vénérienne, celte peste terrible qui.venge les cruautés que les Espagnols ont commises en Amérique. Il est certain que le Dauphin,lEndeavour et les deux vaisseaux commandés par M. de Bougainville sont les seuls bâtiments européens qui aient abordé à Taïti, et ce sont les Anglais ou les Français qui y ont porté cette maladie. Le capitaine Wallis s’est justifié sur cet article dans la relation de son voyage (1).
En rapportant les incidents qui nous arrivèrent pendant notre séjour, il était impossible de ne pas anticiper sur les détails des coutumes, des opinions et de l'industrie de ce peuple dont nous traitons dans ce chapitre; afin d'éviter les répétitions, je ne ferai que suppléer à ce que je pourrais avoir omis.
Nous avons déjà beaucoup parlé de la manière dont ils disposent de leurs morts : je dois observer encore ici qu'ils ont deux endroits où ils les déposent : l’un est un hangar où ils laissent pourrir la chair du cadavre, l’autre un lieu enclos par des murs, et où ils enterrent les ossements; ils donnent à ces hangars le nom de {upapow, et à leurs cimetières enclos celui de morai; les morais sont aussi des lieux destinés à une espèce de culte.
Dès qu'un Taïtien est mort, sa maison se remplit de parents qui déplorent cetle perte, les uns par de grandes lamentations, et d'autres par des cris moins forts, mais qui sont des expressions plus naïves de la douleur. Les plus proches parents du défunt, qui sont réellement affectés par cet accident, restent en silence : le reste des insulaires qui composent l'assemblée profèrent de temps en temps en chœur des exclamations passionnées, et, le moment d’après, ils rient et parlent ensemble sans la moindre apparence de chagrin. Ils passent de cette manière le reste du jour de la mort et toute la nuit suivante. Le lendemain au matin, le cadavre, enveloppé d'étoffes, est conduit au bord de la mer sur une pierre que des hommes portent sur leurs épaules, et il est accompagné d'un prêtre qui, après avoir prié sur le corps, répète ses oraisons pendant la marche du convoi. Lorsqu'ils sont arrivés près de l'eau, ils déposent le défunt sur le rivage; le prêtre réitère ses prières, et, prenant un peu d’eau dans ses mains, il la Jette, non pas sur le corps, mais à côté. Ils remportent ensuite le cadavre à quarante ou cinquante verges de là, et bientôt après on le rapporte une seconde fois sur le rivage où l’on renouvelle les prières et les aspersions. Ils le portent et reportent ainsi plusieurs fois, et, tandis qu'ils font ces cérémonies, d'autres insulaires construisent un hangar et environnent de palissades un pelit espace de terrain. Au centre de ce hangar ou tupapow, ils dressent des poteaux pour soutenir la bière et sur lesquels elle est à la fin placée ; on y laisse pourrir le cadavre jusqu'à ce que la chair soit entièrement détachée des os.
Quelques-uns des plus jeunes personnages du deuil se coupent les cheveux, et les jettent sous la bière avec les autres offrandes. Cette coutume est fondée sur ce que les Taïtiens, qui croient que l'âme subsiste après la mort, s'imaginent d'ailleurs qu'elle erre autour du lieu où l’on a déposé le corps auquel elle était unie ; qu’elle observe les actions des vivants, et goûte du plai-
(1) Oui; mais Bougainville s’est encore mieux justifié, comme étant arrivé à Taïti après Wallis. A. M
sir de voir ces témoignages de leur affection et de leur douleur.
Deux ou trois jours après que les femmes ont commencé ces cérémonies, Les hommes prennent aussi le deuil; mais , avant ce temps, ils ne paraissent sentir en aucune manière la perte du défunt. Les plus proches parents se revêlent, chacun à leur tour, de l'habillement du deuil.
Nous n'avons pas encore expliqué pourquoi les Taïtiens s’enfuient à la vue du convoi. Le principal personnage du deuil porte un grand bâton plat, armé de la dent d’un goulu de mer, et, dans un transport frénétique que sa douleur est supposée lui inspirer, ül court sur tout ce qu'il voit, et, s'il lui arrive d'attraper un Indien, il le frappe impitoyablement de son bâton, ce qui ne peut pas manquer de causer une blessure dangereuse.
Ces processions ou convois continuent à certains intervalles pendant cinq lunes, mais ils deviennent moins fréquents par degrés, à mesure que le terme de ce temps approche. Lorsqu'il est expiré, le reste du cadayre est tiré de la bière ; ils ratissent et lavent très proprement les os, et les enterrent ensuite au dedans ou au dehors d’un morai, suivant le rang qu'occupait le mort. Si le défunt est un earee ou chef; ils n’enterrent pas son crâne avec le reste des os ; ils l'enveloppent d’une belle étoffe et le mettent dans une espèce de boîte faite pour cela, qu'ils placent aussi dans le morai. Ce coffre est appelé la maison d’un docteur ou maître. Après cela Le deuil cesse, à moins que quelques femmes ne soient toujours réellementaffligées de la mort du défunt, et, dans ce cas, elles se font quelquefois tout-à-coup des blessures avec La dent d’un goulu, quelque part qu'elles se rencontrent.
Les Taïtiens croient que l'âme est immortelle, ou au moins qu'elle subsiste après la mort, et qu'il y a pour elle deux états de différents degrés de bonheur. Ils ER ram Lavirua l'eray le séjour le plus heureux ; et ils. donnent à l’autre le nom de {iahoboo. Ils ne les regardent pourtant pas comme des lieux où ils seront récompenses Où punis, suivant la conduite qu'ils auront tenue sur la terre, mais comme des asiles destinés aux différentes classes d'hommes qui se trouvent parmi eux. Ils s'imaginent que les chefs et les principaux personnages de l'île entreront dans le premier , et les Taiïtiens d'un rang inférieur dans le second; car ils ne pensent pas que leurs actions iei-bas puissent avoir la moindre influence sur l'état futur, ni même qu'elles soient connues de leurs dieux en aucune manière. Si donc leur religion n’influe pas sur leurs mœurs, elle est au moins désintéressée, et les témoignages d'adoras tion et de respect qu'ils rendent aux dieux par des paroles ou des actions proviennent seulement du sentiment de leur propre faiblesse et de l'excellence ineffable des perfeetions divines.
Le caractère de prêtre, ou tahowu, est héréditaire dans les maisons. Cette classe d'hommes est nombreuse, et composée de Taïtiens de tous les rangs. Le chef des prêlres est ordinairement le fils cadet d’une famille distinguée, et ils le respectent presque autant que leurs rois. Les prèlres ont la plus grande partie du peu de connaissances qui sont répandues dans l'île ; mais Ces connaissances se bornent à savoir les noms el'les rangs des différents eatuas, où dieux subalternes, et les opinions sur l’origine des êtres, que la tradition a transmises dans leur ordre. Ces opinions sont exprimées en sentences détachées. Quelques prètes en répètent un nombre incroyable, quoiqu'il s'y rouve très peu de mots dont ils se servent dans leur langage ordinaire.
Les prêtres cependant ont plus de lumières sur la navigation et l'astronomie que le reste du peuple, et le nom de {ahowa ne signifie rien autre qu'un homme éclairé. Comme il y a des prêtres pour toutes les classes, ils n'officient que dans celle à laquelle ils sont attachés. Le éahowa d'une classe inférieure n’est jamais appelé pour faire ses fonctions par des insulaires qui
sont membres d'une elasse plus distinguée, et le prêtre d'une classe supérieure n'exerce jamais les siennes pour des hommes d’un rang plus bas (1).
I nous paraît que le mariage à Taïti n’est qu'une convention entre l'homme et la femme, dont les prêtres ne se mêlent point. Dès qu'il est contracté, il semble qu'ils en tiennent les conditions; mais les parties se séparent quelquefois d’un commun accord , et, dans ce cas, le divorce se fait avec aussi peu d'appareil que le mariage.
Quoique les prêtres n’aient point imposé de taxes sur les Taïtiens pour une bénédiction nuptiale ; ils se sont approprié deux cérémonies dont ils retirent des avantages considérables : l’une est le tattow, ou l'usage de se piquer la peau, et l'autre la circoncision , qui n’ont toutes deux aucun rapport avec la religion. Ce peuple a adopté la circoncision, sans autre motif que ceux de la propreté. Cette opération , à proprement parler, ne doit pas être appelée circoncision, parce qu'ils ne font pas au prépuce une amputation circulaire : ils le fendent seulement à travers la partie supérieure, pour empêcher qu'il ne se recouvre sur Île gland. Comme les prêtres peuvent seuls faire les opérations du tattow et de la circoncision, et que c’est le plus grand de tous les déshonneurs que de ne pas porter des marques de l’un et de l’autre, on peut les regarder comme des cérémonies qui rapportent des honoraires au clergé, ainsi que nos mariages ef nos baptèmes. Les insulaires paient ces rélributions libéralement et de bon cœur, non d'après un tarif fixé, mais suivant Ie rang et les facultés des parties ou de leurs amis (2).
Les morais, ainsi que nous l'avons déjà observé, sont tout à la fois des cimetières et des endroits de culte, et en cela nos églises n’y ressemblent que trop: Le Taïtien approche de son morai avec un respect et une dévotion qui feraient honte au chrétien. Il ne croit cependant pas que ce lieu renferme rien de sacré, mais il y va adorer une divinité invisible ; et, quoiqu'il n'en attende point de récompenses et n'en craigne point de châtiments, il exprime toujours ses adorations et ses hommages de la manière la plus respectueuse et la plus humble.
Je n'ose pas assurer que ce peuple, qui ignore entièrement l'art d'écrire, et qui par conséquent ne peut avoir des lois fixées par un titre permanent, vive sous une forme régulière de gouvernement. Il règne cependant parmi eux une subordination qui ressemble beaucoup au premier de toutes les nations de l'Europe , lors du gouvernement féodal , qui accordait une liberté licencieuse à un petit nombre d'hommes, et soumettait le reste au plus vil esclavage (3).
Taïli est divisé en différents districts qui sont à peu près au nombre de cent: les earees sont seigneurs d’un ou de plusieurs de ces cantons; ils partagent leurs territoires entre les manahounis qui cultivent le terrain qu'ils tiennent sous le baron. Les Taïtiens de la dernière classe, appelés {outous, semblent être dans une situation approchant de celle des vilains dans les gouvernements féodaux : ils font tous les travaux pénibles; ils cultivent la terre sous les manahounis, qui ne sont que les cullivateurs de nom ; ils vont chercher le bois.
(4) Tous ces détails ne sont plus, en quelque sorte, au
jourd'hui que de l’histoire à Taïti, où le christianisme est
à peu près fixé; mais nous les conservons à cause des iles voisines où se pratiquent encore des usages analogues. L LL (2) Nous ignorons si les missionnaires ont maintenu ces usages si lucratifs pour le sacerdoce. A. M.
(3) Nous avons dit ailleurs que, depuis la présence des missionnaires à Taïti, il existe un parlement comme en Angleterre. Ces missionnaires, la plupart méthodistes, en introduisant Je christianisme dans cet archipel, n’ont pas manqué d'y naturaliser en même temps leur bigotisme et leurs passions étroites. Nous jugerons mieux, au reste, les prôgrès que la civilisation a pu faire depuis Cook, dans cetté oasis de la mer.du Sud, lorsque nous donnerons l'analyse des voyages plus récents. A. M.