‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 30 sur 179 · CRIS À · texte numérisé non relu

CRIS À

De ete cb De Er (74 ne Er)

Vue du cap Montagne de la Table.

habitants, de leurs mœurs et de leurs usages, autant que nous avons pu nous en instruire pendant que nous faisions le tour de la côte.

Description générale de la Nouvelle-Zélande. Découvertes, Situation, climat et productions de cette île.

La Nouvelle-Zélande (1) fut découverte pour la première fois, le 13 décembre 1642, par Abel-Janson Tasman, navigateur hollandais, dont on a souvent cité le nom dans la relation de ce voyage. Il traversa la côte

* (1) La nouvelle -Zélande se compose de deux grandes iles renfermées entre les 164—176° longitude ouest du méridien de Paris, et 34° 42°—480 latitude sud. Leur superficie se réduit à une bande de terre de quatre cents lieuesde long Sur vingt-cinq à trente lieues de largeur moyenne; bande cup vers son centre par un canal appelé le détroit de Cook. L'ile australe se nomme Tavaï-Pounamou, et l'ile septentrionale Jka-na-maurwi. C'est là que se trouvent nos antipodes. Les naturels ont en général une taille plus imposante que les Européens : poitrine large, muscles saillants, membres nerveux, traits réguliers, teint clair, chevelure longue et naturellement bouclée, humeur railleuse et gaie : voilà leurs traits eu leur caractère distinctifs. Ils n'aiment pas les liqueurs enivrantes, mais ils rechernhent beaucoup le tabac. A, M.

IT

Paris, — Imp, Lacoun et C€, rue Saufflot, 46,

orientale de cette contrée, depuis le 34e degré jusqu’au 43e de latitude. Il entra dans le détroit qui partage les deux iles, et qui est appelé /e détroit de Cook ; mais, ayant été attaqué par les naturels du pays bientôt après qu'il eut mis à l'ancre dans l'endroit auquel il donna le nom de baie des Assassins, il ne débarqua jamais à terre. Il appela ce pays {a Terre des Etats, en l'honneur des états-généraux, et on le distingue communément sous le nom de Nouvelle Zélande. Toute cette contrée, si l'on excepte cette partie de la côte qu'aperçut Tasman sans quiller son vaisseau, étant restée entièrement inconnue depuis le temps de ce navigateur jusqu'au voyage de l’Endeavour, plusieurs auteurs ont supposé qu'elle faisait partie d’un continent méridional. Cependant on connaît à présent qu'elle est composée de deux grandes îles séparées l’une de l’autre par un détroit ou passage qui a environ quatre ou cinq lieues de largeur.

Ces îles sont situées entre le 34e degré et le 48€ de latitude sud, et entre le 181€ et le 194€ le longitude ouest du médecin de Greenwich.

La plus septentrionale de ces iles est appelée par les nalurels du pays £aheinomauive, et la plus méridionale Tovy ou Tavai Poemamimou. La saison et les circonslauces ne m'ont pas permis de passer dans les environs de cette dernière île autant de temps que j'en ai mis à examiner l'autre. D'ailleurs, nous avonsessuyé

des tempêtes si violentes, qu'il était également difficile et dangereux de se tenir près de là côte.

Toyy Poemammou est, pour la plus grande partie, un pays montueux,et, selon toute apparence, stérile. Nous n'avons découvert sur toute l'ile d'autres habitants que les insulaires que nous vimes dans le canal de la Reine Charlotte, et ceux qui s’'avancèrent vers nous au-dessous des montagnes de neige , et nous n'avons aperçu d'autres lraces de population que les feux qui furent vus à l'ouest du cap Saunders.

Eaheinomauwe a un aspect plus avantageux. Le terrain ,ilest vrai, est rempli de collines et mème de montagnes; mais les unes et les autres soit couvertes de bois, et chaque vallée a un ruisseau d'eau douce. Le sol de ces vallées, ainsi que des plaines, parmi lesquelles il y en a un grand nombre où il ne croît point de bois, est en général léger, mais fertile, et toutes les graines , plantes et fruits d'Europe y viendraient avec le plus grand succès. Les végélaux qu'on y irouve nous ont fait croire que les hivers y sont plus doux qu'en Angleterre. Nous avotis rétonnu que l'été n'y était pas plus chaud, quoique la chaleur füt plus uniforme; de sorte que, si les Européens formaient un établissement dans ce pays, illeur en coûlerait peu de soins el de travaux pour y faire croître en grände abondance tout ce dont on a besoin.

Excepté les chiens et les rats, ik n'y à point de quadrupèdes dans ce pays, du moitis noûs en avons pas vu d'autres, et les rats Sont même en si pelit nombre, que plusieurs dé nos gens n’en ont jamais apercu un seul. Les chiens vivent avec les horninés, qui les nourrissent uniquement pour les tanger: il se peut, à la vérité, qu'il y ait des quadrupèlés que hüuus n'aÿons pas découverts; mais cela n’est pas probable, En effet, l'objet principal de la vanité des naturels du pays, par rapport à leur habillement, est de se revêtir des peaux el de la fourrure dës animaux qu'ils ont : or, nous he leur avons jamais vu porter la peau d'aucun animal que celle des chiéns el des oiséaux. Il y à des veaux marins sur la côte, et nous avons découvert une fois un lion de mer: mais nous croyons qu'on en prend bien rarement; car, quoique nous ayons vu quelques naturels porter sur leur poitrine et estimer beaucoup des dents de ces poissons, travaillées en forme d’aiguilles de tête, nous n’en avons remarqué aucun qui fût revêtu de leur peau. On trouve aussi des baleines sur cette côte ; mais les insulaires ne semblent pas avoir des instruments ou des secrets pour les prendre; cependant nous avons vu des patous-patous faits d'os de baleine, ou de quelque autre animal dont l'os avait exactement là même apparence.

Les éspèces d'oiseaux qu'on trouve dans là Nouvelle- Zélande ne sont pas en grand nombre, et, Si l'oh eu exceple la mouêllé, peut-êlre n'y en a=t-il point qui soient exactement les mêmes que cellés d'Europe. Il ést vrai qu'il ÿ à dés canards £t des cormoürans de plusieurs sortes, et qu'ils sont assez ressemblants à ceux d'Europe, pour êlré appelés dû même nom par les per- Sonnes qui ne les ont pas examinés avec beaucoup d'altention. 11 y a aussi des faucons, dés choueëlles et des caillés qui, à la premièré vue, diffèrent très peu de céux d'Europe; ét plusieurs petits oiseaux dont léthant, ainsi qué nous l'avons déjà dit dans 1e cours de cette narration, est béaucoup plus mélodiéux qu'aucun de céux qué nous ayons jamais entendus.

On voit, de temps en temps, sur Ja côte de la mer, plusieurs oiséaux de l'Océan, et en particulier des albatros, des fous, des pintades et un pétit nombre de pingouins, et qui sont ce que les Français appellent nuance, et semblent être une espèce mitoyenne entre l'oiseau et le poisson ; car leurs plumes, surlout cellés de leurs ailes, diffèrent peu des écailles; peut - être mème faut-il regarder comme des nagcoires leurs ailes elles-mêmes dont ils se sérvént Seulémênt pour plonger, ët hon pour accélérer leur mouvement, même lorsqu'ils se posent sur la Surface de l'eau:

Lés inséctes n'y Sont pas en plus grande abôndänée

que les oiseaux : ils se réduisent à un petit nombre de papillons et d'escarbots; à des mouches de chair très ressemblantes à celles d'Europe , et à des espèces de mosquites et de mouches de sable, qui sont peut-êlre exactement les mêmes que celles de l'Amérique septentrionale. Nous n'avons cependant pas vu beaucoup de mosquites ni.de mouches de sable, qui sont regardées avec raison comme une malédiction dans tout pays où elles abondent. Il est vrai que nous en tronvâmes un petit nombre dans presque tous les endroits où nous allâmes à terre; mais elles nous causèrent si peu d’incommodité, que nous né fimes pas usage des précautions que nous avions imäginées pour meltre nos visages à l'abri de leurs piqûres:

Si les animaux sont rares sur la (érre, on eu trouve en revanche une très grande quantité dans la mer : toutes les criques fourmillent de poissons très sains, el d'un goût aussi agréable que ceux d'Europe. Partout où le vaisseau mettait à l'ancre, el dans tous les endroits qu'un vent léger nous faisait dépasser, surtout au &üd, nous pouvions, avec la ligné ét l’hameçon, en pêcher assez pour en sérvii à lout l'équipage. Quand hôus müuillions, là ligne hoûs en procurait près des rochers une abondañte provision, et avéé la seine nous en prenions encore davantage; dé sorti que, dans les deux fois que ñous mimés à l'ancre au détroit de Cook, chaque chamsrée du vaissean qui ñë fut pas paresseuse Où Sans prévoyance, en put saler assez pour en manger plisieurs semaines après que nous eûfnes remis eñ mer. La diversité des poissons élait égalé à leur abondance : nous avions du maquereau de plusieurs espèces, une entre autrés qui estexactement la même que celle d'Anglelerré. Ces poissons se Wfouvent en troupés inpombrables sur les bas-fonds, ét ils sont pris au filet par les naturels du paÿs, qui hôuüs en vendirent à très bas prix. Il y à encore des poissons de plusiéurs Sorles que hous n'avions jainais vus auparavant; mais les matelots eurent bientôt donné dés ñoins À tous; dé Sorte que nous parlions ici aussi familièrement de brochets, de raies, de brèmes, de merlans et de plusieurs autres qu'en Angleterre: et quoiqu'ils ne soient pas de la même famille, il faut convenir qu'ils ne sont pas-indignes du nom qu’on leur a donné. Le mets le plus délicat que nous procurait la mer, même en cet endroit, élait une espèce de homard, probablement la même que celle qui, suivant le voyage du lord Anson, fut trouvée à l’île de Juan Fernandez, mais seulement un peu moins grosse. Ce homard diffère en plusieurs points de l'écrevisse de mer d'Angleterre : il a un plus grand nombre de pointes sur le dos, et il est rouge lors même qu'il sort de l'eau. Nous en achetâmes une grande quantité des naluréls du pays qui habitent au nord: ils les prennent en plongeant près de la côte, et les dégagent avec leurs pieds du fond où ils se tiennent.

Nous avions aussi un poisson que Frézier, dans son T'oyage au continent espagnol de l'Amérique méridionale, à décrit sous les noms d'éléphant, de pejegallo ou poisson-cog, et dont nous mangeâmes de très bon Cœur la chair, quoique peu délicate. Nous y avons aussi trouvé plusieurs espèces de raies ou de pastenades, qui sont éncore moins délicates que l'éléphant; inais nous avons eu én revanclie différentes Surtes de chiens de mer, tachetés de blane, qui ont une saveur exactement semblable à celle de nos meilleures raies, mais beaucoup plus agréable. Enfin, un poisson plat qui ressemble aux soles et aux carrelets, des anguilles et des congres de différentes espèces; plusieurs aulres, que les navigateurs qui visiteront par la suile cette côte ne manquerént pas d'y trouver, et en outre beaucoup de poissons à coquille, et en particulier des clams, dés péloncles et des huîtres.

Les arbres occupent le premier rang parmi les productions végétales de ce pays : il s'y trouve des forêts d'une grande étendue, remplies de bois de charpente les plus droits, les plus beaux et les plus gros que nous ayons jamais vus. La grosseur, le grain et la dureté apparénté de ces bois les rendent prppres pour touté

COOK. fl 2 2 2 2 Le 5 SPC RSR SRE

espèce de bâliments, ét même pour tout ouvrage, si l'on en excepte la mâture : j'ai déjà fait observer que pour cé dernier usage ils sont trop dürs et trop pe- Sants. Il y à un arbre én particulier qui, lorsque noûs étions sur la Côte, se faisait distinguer par une fléur écarlate qui semblait être un assemblage de plusieurs fibres : il est à peu près de la grosseur d'un chêné; le bois en est extrêmement dur et pesant, ét excellent pour tous les ouyrages de moulin. On trouve un autre arbre très élevé et très droit qui croît dans lés marais : il est assez épais pour en faire des mâts de vaisseaux, quelque forts qu'ils soient, ct, si l'on peut en juger par 1 grain, il paraît très solide. J'ai dit plus haut que notre charpentier pensait que cet arbre ressemble au pin: il est probable qu'on peut lé rendre plus léger en l'entaillant, et alors on en ferait les plus beaux mâts du monde. Il a une feuille assez ressemblante à celle de l'if, ét il porte des baies dans de petites touffes.

La plus grande partie du pays est couverte de verdure. Quoiqu'il ne s'y trouve pas une grande variété de plantés, nos naturalistes furent très satisfaits de la quantité d'espèces nouvelles qu'ils découvrirent. D'environ quatre cents espèces qui ont été décrites jusqu'à présent par les botanistes, où que nous avons vues aillens péndant 16 cours de ce voyage, nous n'y avons trouvé qué le chardon, la morelle des Indes, une ou deux espèces de gramen, et les mêmes que celles d'Angletérre, deux ou trois sortes de fongère semblable à celle des îlés dé l'Ainérique, ét un pelit nombre de plantes qu'on réncontre dans presque loutes les parties du monde.

On y trouvé péu de fégélaux comestibles; mais notre équipage , après avoir élé longtemps en mer, mangea avec autant de plaisir que d'utilité du céleri sauvage et une espècé de cresson qui croit en grande abondance sur toutes les parties de la côte. Nous avons aussi rencontré une ou deux fois üne plante semblable à celle que les gens de la campagne appellent en Angleterre lamb’s quarter où fat-hen (1), que nous fimes bouillir en place dé légumes. Nous eûmes lé bonheur de trouver un jour un chou palmiste, qui nous procura un mets délicieux. Parmi les productions végétales qui semblent croître dans ce pays sans culluré, nous n'en avons point vu d'autres qui soient bonnes à manger, si l’on en excepte la racine de fougère et une plante éntièrement inconnue en Europe, dont les insulaires mangent, et qué nous trouvâmes très désagréable. Parmi les plantes cullivées, nous n'en avois trouvé que {rois bonnes à manger, les ignames, les patates douces et les cocos. Il y a des plantations dé plusieurs acres d'ignaines et de palates, el jé crois qu'un vaisseau qui sérait én cet endroit en aulomne, lors de la récolte, pourrait én achtter une aussi grande quantité qu'il le désirerait.

Les naturels du pays cultivent aussi lés citrouilles, avéc lé fruit desquelles 118 font des vases qui leur servent à différents usages. Nous y avons trouvé le mûrier à papier chinois, le mème qué celui dont les insulaires de la mer du Sud fabriquent leurs étoffes ; mais il est si rare que, quoique les habitants de la Nouvelle: Zélande en fassent également une étoffe, ils n'en ont Que ce qu'il en faut pour Ja porlér comme un ornenent dans les trous qu'ils font à leurs orcilles.

Parmi tous les arbres , les arbrisseaux et les plantes de ce pays, il n’y en à point qui porte de fruits, à moins qu'on ne veuille donner ce nom à une baie qui n'a ni douceur ni saveur, el que les enfants seuls prenaient la peine de recueillir. On y trouve une plante dont les habitants se servent en place de chanvre et de lin, er qui surpasse toutes celles qu'on emploie aux mêmes usages dans les autres pays. Il y à deux espèces de cette plante; les feuilles de toutes les deux ressemblent à celles des glaïeuls; mais les fleurs sont plus petites et les grappes en plus grand nombre : dans l'une elles sont jaunes, et dans l'autre, d'un rouge foncé, Leur

(1) Quartier d'agneau ou poule grasse. AN

habillement ordinaire est composé des feuilles de ces plantes Sans beaucoup dé préparations : ils en fabri-

uent d'ailleurs leurs cordons, leurs lignes et leurs cordages, qui Sont beaucoup plus forts que tous ceux qu'on fait avec du chanvre, el auxquels ils né peuvent pas être comparés. Ils tirent de la même plante, pré-

Fu d'une autre tanièré, dé longues fibres minces, uisantes comme la soie, ét aussi blanches que la neige; ils manufacturent leurs plus belles étoffes avec ces fibres quisont aussi d’une force surprenante. Leurs filets, dont quelques-uns, comme je l'ai déjà remarqué, sont d'une grandeur énorme, sont formés de ces feuilles : tout le travail consiste à les couper en bandes de lar:geur convenahle, qu'on noue ensemble.

En arrivant pour la première fois sur la côte de ce pays, nous imaginâmes que la population était beau- Coup plus considérable que nous ne l'avons trouvé dans la suite. La fumée que nous aperçûmes à une grande distance de la côte nous fit penser que l'intérieur était peuplé, et peut-être que nous ne nous trompions pas relativement au pays qui est situé derrière la baie de Pauvreté (1) ct la baie d’Abondance (2), où les habitants nous ont paru être en plus grand nombre qu'ailleurs. Mais nous avons lieu de croire qu'en général celte grande île n'est habitée que sur les côtes de Ja mer, où nous ne trouvâmes même que lrès peu d'insulaires, ét toule la côte occidentale, depuis le cap Maria, Van-Diémen, était entièrement déserte; de sorte que, tout considéré, le nombre des habitants de la Nouvelle-Zélande n'a aucune proportion avec l'étendue du pays.

Description des habitants de la Nouvelle-Zélande. Habitations, vêtements, parure, aliments, cuisine et manière de vivre.

La laille des habitants de la Nouvelle-Zélande est en général égale à celle des Européens les plus grands; ils ont les membres forts, charnus et bien proportionnés; mais ils ne sont pas aussi gras que les oisifs et voluptueux insulaires des mers du Sud; ils sont extraordinairement alertes el vigoureux, et l'on aperçoit dans tout ce qu'ils font une adresse et une dextérité de main peu communes. J'ai vu quinze pagaies travailler du côté d'une pirogue avec une vitesse incroyable , et cependant lès ranicurs gardaient aussi exactement Ja mesure qué si tous leurs bras avaient été animés par une âme commune. Leur leint en général est brun: il y en a peu qui l’aient plus foncé que celui d'un Espagnol qui a été exposé au soleil, et celui du plus grand nombre l'est beaucoup moins, On n'aperçoit point dans les femmes la délicatesse d'organes qui est propre à leur sexe; mais leur voix est d'une douceur remarquable, et c'est par là qu'on les distingue principalement, car l'habillement des deux sexes esi le même : elles ont pourtant, comme les femmes des autres pays, plus de gailé, d'enjoûment et de vivacité dans la figure que les hommes. Les Zélandais ont les cheveux et la barbe noirs; leurs dents sont très régulières et aussi blanches que l'ivoire. Hs jouissent d’une santé robuste, et nous en avons vu plusieurs qui nous pärurent fort âgés. Les traits des deux sexes sont beaux. Les hommes et les femmes semblent être d'un caractère doux et affable; ils se traitent les uns les autres de la manière la plus tendre et la plus affectueuse ; mais ils sont implacables envers leurs ennemis, à qui, comme je l'ai déjà dit, ‘ils ne font point de quartier. Peut-être paraîtra-t-il étrange qu'il y ait des gucrres fréquentes dans un pays où il y a si peu d'avantages à oblenir par la victoire, et que chaque district d’une contrée habitée par un peuple si pacifique et si doux soit l'ennemi de tout ce qui l'environne ; mais il est possible que, parmi ces insulaires, les vainqueurs reurent de leurs succès plus

(li Poverty-Bay.

(2) Bay of Plenty.

ES

d'avantages qu’on ne le.croirait au premier coup d'œil, et qu'ils soient portés à des hostilités réciproques par des molifs que l'attachement et l'amitié ne sont pas capables de surmonter. 11 paraît, par ce que nous avons déjà dit d'eux, que leur principale nourriture est le poisson, qu'ils ne peuvent se procurer que sur la côte de la mer, laquelle ne leur en fournit une quantité suffisante que dans un certain temps. Les tribus qui vivent dans l'intérieur des terres, s’il y en à quelques-unes, et même celles qui habitent la côte, doivent donc être souvent en danger de mourir de faim. Leur pays ne produit ni moutons, ni chèvres, ni cochons, ni bétail; ils n'ont point de volailles apprivoisées , ils ne connaissent pas l’art de prendre des oiseaux sauvages en assez grand nombre pour fournir à leur nourriture, si quelques voisins les empêchent de pêcher du poisson, qui supplée à presque toutes les autres nourritures animales. Excepté les chiens, ils n'ont pour leur subsistance que les végétaux que nous avons déjà décrits, et dont les principaux sont la racine de fougère, les ignames et les patates ; d'où l'on voit que, si ces ressources viennent à leur manquer, la détresse doit être terrible.

Parmi les habitants de la côte eux-mêmes, plusieurs tribus doivent se trouver fréquemment dans une pareille disette, soit que leurs plantations n'aient pas réussi, soit qu'ils n'aient pas assez de provisions sèches dans la saison où ils ne peuvent prendre que peu de poissons. Ces réflexions nous mettent en élat d'expliquer et le danger continuel où nous paraissent vivre tous les peuples de ce pays, et le soin qu'ils prennent de fortifier tous leurs villages : on pourrait même rendre raison de l'horrible usage de manger ceux d'entre eux qui sont tués dans les batailles; car le besoin de celui que la faim pousse au combat absorbe toute bumanité et étouffe tous les sentiments qui l'empêcheraient de se soulager en dévorant le corps de son adversaire. Il faut remarquer néanmoins que, si cette explication de l'origine d'une coutume aussi barbare est juste , les maux dont elle est suivie ne finissent point avec la nécessilé qui la fit naître. Dès que la faim eut introduit d'un côté cet usage, il fut nécessairement adopté de l'autre par la vengeance.

J'ai remarqué que les insulaires des mers du Sud n'avaient pas l'idée de l'indécence, soit par rapportaux objets, soit par rapport aux actions ; il n'en était pas de même des habitants de la Nouvelle-Zélande : nous avons aperçu dans leur commerce et leur maintien autant de réserve, de décence et de modestie, relalivement à des actions qu'ils ne croient pourtant pas criminelles, qu'on en trouve parmi les peuples les plus civilisés de l'Europe. Les femmes n'étaient pas inaccessibles, mais la manière dont elles se rendaient était aussi décente que celle dont une femme parmi nous cède aux désirs de son mari, et, suivant leurs idées, la slipulation du prix de leurs faveurs est aussi innocente. Lorsque quelqu'un de l'équipage faisait des propositions à une de leurs jeunes femmes, elle lui donnait à entendre qu’elle avait besoin du consentement de sa famille, et on l'obtenait ordinairement au moyen d'un présent convenable. Ces préliminaires une fois établis, il fallait encore traiter la femme pendant une nuit avec beaucoup de délicatesse ; et l'amant qui s'avisait de prendre avec elle des libertés contraires à ces égards était bien sûr de ne pas réussir dans son projet.

Un de nos officiers s'étant adressé , pour avoir une femme, à une des meilleures familles du pays, en reçut uneréponse qui, traduite en nctre langue, répond exactement à ces lermes : « Toutes ces jeunes femmes se trouveront fort honorées de vos déclarations ; mais vous devez d'abord me faire un présent convenable, et venir ensuile coucher une nuit à terre avec nous; car la lumière du jour ne doit point être témoin de ce qui se passera entre vous » (1).

4) Dans son second voyage, le capitaine Cook se convainquit par lui-même des moyens coërcitifs employés par

J'ai déjà dit plus haut qu'ils ne sont pas aussi propres sur leurs personnes que les Taïtiens, parce que, ne vivant pas dans un climat aussi chaud, ils ne se baignent pas si souvent. Mais l'huile dont ils oignent leurs cheveux, comme les Islandais, est ce qu'ils ont de plus dégoûlant. Cette huile est une graisse de poisson ou d'oiseau fondue : les habitants les plus distingués l’emploient fraîche, mais ceux d’une classe inférieure se servent de celle qui est rance, ce qui les rend presque aussi désagréables à l'odorat que des Hottentots. Leurs têtes ne sont pas exemples de vermine, quoique nous ayons observé qu'ils connaissent l'usage des peignes d'os et de bois. Ils portent quequefois ces peignes dressés sur leurs cheveux comme un ornemenl, modequirègneaujourd'huichezlesdames d'Angleterre. Les hommes ont ordinairement la barbe courte et les cheveux attachés au-dessus de la têle, et formant une touffe où ils placent des plumes d'oiseau, de différentes manières et suivant leur caprice. Il y en a qui les font avancer en pointe de chaque côté des joues, ce qui rendait à nos yeux leur figure difforme. Quelques-unes des femmes portent leurs cheveux courts, et d’autres les laissent flotter sur leurs épaules.

Les corps des deux sexes sont marqués de taches noires nommées amoco; ils emploient pour cela la même, méthode dont on se sert à Taïti, et qu'on y appelle {attow, mais les hommes ont un plus grand nombre de ces marques que les femmes. Celles-ci ne peignent en général aucune partie de leur corps, si ce n'est les lèvres : cependant quelques-unes avaient ailleurs de petites taches noires. Les hommes, au contraire, semblent ajouter quelque chose tous les ans à ces bizarres ornements, de sorte que plusieurs d'entre eux, qui paraissaient d'un âge avancé, élaient presque couverts de ces taches, depuis la 1ête jusqu'aux pieds. Outre l’amoco, ils portent d’autres marques extraordinaires qu'ils s'impriment sur le corps par un moyen que nous ne connaissons pas : ce sont des sillons d'environ une ligne de profondeur et d'une largeur égale, tels qu'on en ape:çoit sur un jeune arbre d’un an, où l'on a fait une incision. Les bords de ces sillons sont dentelés, toujours en suivant la même méthode, et, devenus parfaitement noirs, ils présentent un aspect effrayant. Le visage des vieillards est presque entièrement couvert de ces marques; les jeunes gens ne noircissent que leurs lèvres, comme les femmes ; ils ont communément une tache noire sur une joue elsur un œil, et ils procèdent ainsi par degrés, jusqu'à ce qu'ils deviennent vieux, et par là plus respeclables. Quoique nous fussions dégoûtés de l'horrible difformité que ces taches et ces sillons impriment au visage de l'homme, cette image de la Divinilé, nous ne pouvions nous empêcher d'admirer l'art et la dexlérité avec lesquels ils les impriment sur leur peau. Les marques du visage sont ordinairement spirales; elles sont tracées avec beaucoup de précision et même d'élégance, celles d'un côté correspondant exactement à celles de l'autre. Les marques du corps ressemblent un peu au feuillage de ces ornements de ciselure ancienne, et aux circonvolutions des ouvrages à filigrane; mais on aperçoit dans ces marques une telle fécondité d'imaginalion, que de cent hommes qui semblaient au premier coup d œil porter exactement les mèmes figures, nous n’en trouvâmes pas deux qui en eussent de semblables, lorsque nous les examinâmes de près. Nous observâmes que la quantité et la forme de ces marques étaient différentes dans les diverses parties de la côte; et, comme les Taïtiens les placent principalement sur les fesses, dans la Nouvelle-Zélande c'était quelquefois la seule partie du corps où il n'y en eût point, et en général elle était moins marquée que les autres.

Ces peuples ne teignent pas seulement leur peau; ils y appliquent aussi de la peinture ; car, comme je l'ai

les Nouveaux-Zélandais pour obliger leurs femmes à se prostituer. A. M.

fait remarquer plus haut, ils barbouillent leur corps avec de l’ocre rouge; quelques-uns le frottent avec celte matière sèche, d’autres l’appliquent en larges taches, mêlé avec de l'huile, qui reste toujours humide; aussi n’était-il pas possible de les toucher sans remporter des marques de peinture, de sorte que les personnes de notre équipage qui donnaient quelques baisers aux femmes du pays en portaient les traces empreintes sur le visage.

L’habillement d'un habitant de la Nouvelle-Zélande est, au premier coup d'œil d'un étranger, le plus bizarre et le plus grossier qu'on puisse imaginer. Il est composé de feuilles d'une espèce de glaïeul, décrit parmi les productions végétales de ce pays : ils coupent les feuilles en trois ou quatre bandes, et, lorsqu'elles sont sèches, ils les enlacent les unes dans les autres, et en forment une espèce d’étoffe qui tient le milieu entre le roseau et le drap. Les bouts des feuilles, qui ont huitou neuf pouces, s'élèvent en saillie à l'endroit de l'étoffe, comme la peluche ou les nattes qu’on étend sur nos escaliers. Il faut deux pièces de celle étoffe, si l'on peut lui donver ce nom, pour un habillement complet : l'une est attachée sur les épaules avec un cordon, et pend jusqu'aux genoux; ils atlachent au bout de ce cordon une aiguille d'os, qui passe aisément à travers les deux parties de ce vêtement de dessus et les joint ensemble: l'autre pièce est enveloppée autour de la ceinture et pend presque à terre. Les hommes ne portent pourtant que dans des occasions particulières cet habit de dessous; maisils ont une ceinture à laquelle pend une petite corde destinée à un usage très singulier. Les insulaires de la mer du Sud se feident le prépuce, afin de l'empêcher de couvrir le gland ; les habitants de la Nouvelle-Zélande ramènent au contaire le prépuce sur le gland ; et, afin de l'empêcher de se retirer par la contraction naturelle de cette partie, ils en nouent l’extrémité avec le cordon attaché à leur ceinture. Le gland paraissait être la seule partie de leur corps qu'ils fussent soigneux de cacher ; ils se dépouillaient sans le moindre scrupule de tous leurs vêtements, excepté de la ceinture et du cordon; mais ils étaient très confus lorsque, pour satisfaire notre curiosité, nous les priions de délier le cordon ; et ils n'y consentirent jamais qu'avec des marques de répugnance et de honte extrêmes. Quand ils n'ont que leurs vêtements de dessus, et qu'ils s'accroupissent, ils ressemblent un peu à une maison couverte de chaume. Quoique celte couverture soit désagréable, elle est bien adaptée à la manière de vivre d'hommes qui couchent souvent en plein air, sans avoir autre chose pour se mettre à l'abri de la pluie.

Les femmes , contre la coutume générale de leur sexe, semblent donner moins d'attention à leur habillement que les hommes. Elles portent ordinairement leurs cheveux courts comme je l’ai déjà dit, et, lorsqu'elles les laissent croître, elles ne les attachent jamais sur le sommet de la tête : elles n'y mettent pas non plus des plumes pour ornements. Leurs vêtements sont faits de la même matière et dans Ja même forme que ceux de l'autre sexe; mais celui d'en bas enveloppe toujours leur corps, excepté quand elles entrent en mer pour prendre des écrevisses ; elles l’ôtent alors, mais elles ont grand soin de n'être pas vues par les hommes. Ayant débarqué un jour sur une pelite île dons la baie de Tolaga, nous en surprîmes plusieurs dans celte occupation. La chaste Diane et ses nymphes ne peuvent pas avoir donné de plus grandes marques dé conlusion et de regret à la vue d’Actéon que ces femmes en témoignèrent à notre approche. Les unes se cachèrent parmi des rochers, et le reste se tapit dans la mer jusqu'à ce qu'elles eussent fait une ceinture et un tablier des herbes marines qu'elles purent trouver ; et, lorsqu'elles en sortirent, nous remarquâmes que, même avec ce voile, leur modestie souffrait beaucoup de notre présence. J'ai déjà parlé plus haut de la ceinture et du tablier qu'elles portent communément.

Les deux sexes percent leurs oreilles, et en agrandis-

sent les trous de manière qu'on peut y faire entrer au moins un doigt. Ils passent dans ces trous des ornements de différente espèce, de l’étoffe, des plumes, des os de grands oiseaux, et quelquefois un petit morceau de bois. Ils y mettaient ordinairement les clous que nous leur donnions, ainsi que toutes les autres choses qu'ils pouvaient y porter. Quelques femmes y mettent le duvet de l’albatros, qui est aussi blanc que la neige, ? et qui, étant relevé devant et derrière le trou en une touffe presque aussi grosse que le poing, forme un coup d'œil très singulier, et qui, quoiqua étrange, n'est pas désagréable. Outre les parures qu'ils font entrer dans les trous des oreilles, ils y en suspendent avec des cordons plusieurs autres, tels que des ciseaux ou des aiguilles de tête de tale vert, auxquels ils mettent un très haut prix, des ongles et des dents de leurs parents défunts, des dents de chien, et toutes les autres choses qu'ils peuvent se procurer, et qu'ils regardent comme élant de quelque valeur. Les femmes portent aussi des bracelets et des colliers composés d'os d'oiseaux, de coquillages ou d'autres substances qu'elles prennent ct qu'ellesenfilent en chapelet. Les hommes suspendent quelquefois à un cordon qui tourne autour de leur cou un morceau de tale vert ou d'os de baleine, à peu près de la forme d'une langue, et sur lequel on a grossièrement sculpté la figure d’un homme : ils estiment fort cet ornement.

Nous avons vu un Zélandais dont le cartilage qui sépare les narines, et que les anatomistes appellert seplum nasi, élait percé, et il y avait fait passer une plume qui s'avançait en saillie de chaque eôté sur les joues. Il est probable qu'il avait adopté cette singularité bizarre comme un ornement; mais, parmi tous les Indiens que nous avons rencontrés, aucun n'en porlait de semblable. Nous n'avons pas même remarqué à leurs nez de trou qui pût servir à un pareil usage.

Leurs habitations sont les plus grossiers et les moins industrieux de leurs ouvrages. Excepté en grandeur, elles sont à peine égales au chenil des chiens en Angleterre. Elles ont rarement plus de dix-huit ou vingt pieds de long, huit ou dix de large, et cinq ou six de haut, depuis la poutre, qui se prolonge d'une extrémité à l'autre, et qui forme le faîle, jusqu'à terre. La charpente est de bois, et ordinairement de perches minces. Les côtés et le toit sont composés d'herbes sèches et de foin, et il faut avouer que le tout est joint ensemble avec bien peu de-solidité. II y en à quelques-unes garnies en dedans d'écorces d'arbre, de sorte que, dans un temps froid , elles doivent procurer un très bon asile. Le toit est incliné comme celui de nos granges. La porte est à une des extrémités, et n’a que la bauteur suffisante pour admettre un homme qui se traîne en y entrant sur ses mains et ses genoux. Près de la porte il y a un trou carré qui sert à la fois de fenètre et de cheminée; car le foyer est à cette extrémité, à peu près au milieu de l'habitation , et entre les deux côtés. Dans quelque partie visible, et ordinairement près de la porte, ils attachent une planche couverte de sculptures à leur manière. Cette planche a pour eux autant de prix qu'un tableau en a pour nous. Les côtés et le toit s'étendent à environ deux pieds en dehors de chaque extrémité, de manière qu'ils forment une espèce de porche où il y a des banes pour l'usage de la famille. La partie du terrain qui est destinée pour le foyer est enfermée dans un carré creux entouré de petites cloisons de bois ou de pierre, et c'estau milieu qu'on allume le feu. Le long des côtés, dansl'intérieur de l'habitation, ils étendent un peu de paille, sur laquelle ils se couchent.

Leurs meubles et ustensiles sont en petit nombre, et un coffre les contient ordinairement tous, si l’on en excepte leurs paniers de provisions, les citrouilles où ils conservent de l’eau douce, et les maillets dont ils battent leur racine de fougère : ceux-ci sont déposés communément en dehors de la porte. Quelques outils grossiers, leurs habits, leurs armes, et les plumes qu'ils mettent dans leurs cheveux, composent le reste de

b4 VOYAGES AUTOUR DU MONDE.

— 0 mm

leurs trésors. Ceux qui sont d’une classe distinguée, et dont la famille est nombreuse, ont trois ou quatre hahitations enfermées dans une cour; les cloisons en sont failes avec des perehes et du foin, et ont environ dix ou douze pieds de hauteur.

Quoique ces peuples soient assez bien défendus de l'inelémence du temps dans leurs habitations, lors qu'ils font des excursions pour chercher des racines de fougère, ou pêcher du poisson , ils paraissent ne s’embarrasser en aveune manière d'avoir un abri, Is s'en font quelquefois un contre le vent; d'autres fois ils ne prennent même pas cette précaution, Ils couchent sous des buissons avec leurs femmes et leurs enfants, leurs armes rangées aulour d'eux.

Nous avons déjà fait-l'énumération de ce qui ecmpose leurs aliments : la racine de fougère est le principal; elle leur sert de pain. Elle croît sur les collines, el c'est à peu près la même que celle que produisent les communes élevées d'Angleterre, et qu'on appelle indifféremment en anglais fern, braeken ou brakes. Les oiseaux qu'ils mangent les jours de régal consistent surtout en pingouins, en albatros, et en un pelit nombre d'autres espèces dont on a parlé dans le cours de celte relalion.

Comme ils n'ont point de vase où ils puissent faire bouillir de l'eau, ils n’ont d'autre manière d'apprêter les aliments que de les cuire dans une espèce de four ou de les rôlir. Ils font des fours semblables à ceux des insulaires des mers du Sud, et quant à leur manière de rôtir les aliments, la longue broche à laquelle ils altachent la viande est placée obliquement vers le feu ; pour cela ils engagent l'extrémité de la broche sous une pierre, et ils la soutiennent à peu près dans le milieu avec une autre, Selon qu'ils approchent plus ou moins de l'extrémité cette seconde pierre, ils augmentent ou diminuent comme il leur plaît le degré d'obliquité de la broche.

Nous n'avons pasdécouvert qu'ils aient d'autre boisson que l'eau : si réellement ils ne font point usage de liqueurs enivrantes, ils sont en ce point plus heureux que tous lesautres peuples quenousavions visités jusque-là, ou dont nous ayons jamais entendu parler.

Comme l'intempérance et le défaut d'exereice sont peut-être l'unique principe des maladies critiques ou chroniques, il ne parailra pas surprenant que ces peuples jouissent sans interruplion d'une santé parfaite, Toutes les fois que noussommesallés dans leurs bourgs, les enfants et les vieillards , les hommes elles femmes se rassemblaient autour de nous, excilés par la même euriosité qui nous portait à les regarder. Nous, n'en ayons jamais aperçu un seul qui parût affecté de quelque maladie; et, parmi ceux que nous avons vus enfièrement nus, nous n'avons jamais remarqué la plus légère éruption sur la peau, ni aucune trace de pustules ou de boutons.

Ce qui prouve encore que les habitants de ce pays sont exempts de maladie, c'est Ie grand nombre de vieillards que nous avons vus, et dont plusieurs, à en juger par la perle de leurs cheveux et üe leurs dents, semblaient êlre très âyés. Cependant aueun n'était décrépit, et, quoiqu'ils n'eussent plus dans les muscles aulant de force que les jeunes, ils n'étaient ni moins gais ni moins vifs. ,

Et

Des pirogües et de la navigation des habitants de la Nouvelle-Zélande. Agriculture, armes et musique ; gouvernement, religion et langage de ces insulaires.

L'industrie de ces peuples se montre dans leurs pirogues plus que dans toute autre chose : elles sont longues et étroites, et d’une forme très ressemblante aux bateaux dont on se sert pour la pêche de la baleine dans la Nouvelle-Anglelerre. Les plus grandes de ces pirogues semblent être destinées principalement à Ja guerre, et elles portent de quarante à quatre-vingts ou cent hommes armés, Nous en mesurâmes une qui était

à terre à Tolaga : elle avait soixante-huit pieds et demi de long, cinq de large, et rois et demi de profondeur. Le fond élait aign avec des côtés droits en forme de coins. Il était composé de trois longueurs creusées d'environ deux pouces, d'un pouce el demi d'épaisseur, el bien allachées ensemble par un fort cordage. Chaque côté élait fait d'une seule planche de soixante-lrois pieds de long, de dix ou douze pouces de large , et environ d'un pouce et un quart d'épaisseur ; elles étaient toutes jointes fortement au fond, el avec beaucoup d'adresse. Ils avaient placé de chaque côté un nombre considérable de traverses d'un platbord à l’antre, afin de renforcer le bateau. L'ornement de l'avant de la pirogue s'avançail de cinq ou six pieds au-delà du corps du petit bâliment , et il avait environ quatre pieds et demi de haut. Celui de la poupe était attaché sur l'extrémité de l'arrière, comme l'élambord d'un vaisseau l'est sur sa quille. et il avaitenviron quatorze pieds de haut, deux de large, et un pouce et demi d'épaisseur. Ils étaient composés tous deux de planches sculptées, dont le dessin élait de beaucoup meilleur que l'exécution.

Toutes les pirogues sontconstruites d'après ce plan, si l'on en excepte un pelit nombre d'autres que nousayons vues à Opoorage ou dans la baie de Mercure, et qui étaient d'une seule pièce et creusées au feu. Il y en à peu qui n'aient pas vingt pieds de long. Quelques-unes des plus petites ont des balanciers : ils en joignent de temps en temps deux ensemble ; maiscela est très rare, La sculpture des ornements de la poupe et de la proue des petites pirogues, qui semblent destinées uniquement à la pêche, consiste dans la figure d'un homme dont le visage est aussi hideux qu’on puisse l'imaginer ; il sort de la bouche une langue monstrueuse, et des coquillages blanes d'oreilles de mer lui servent d'yeux. Mais les plus grandes pirogues, qui semblent être leurs bâtiments de guerre, sont magnifiquement ornées d'ouvrages à jour, et couvertes de franges flottantes, de plumes noires qui formentun coup d'œil agréable ; les planches du plat-bord sont aussi sculptées souvent dans un goût grotesque , et décorées de touffes de plumes blanches placées sur un fond noir.

Les pagaies des pirogues sont pelites , légères et lrès proprement failes ; la pale est de forme ovale, ou plutôt elle ressemble à une large feuille. Elle est pointue au bout, plus large au milieu, el elle diminue par degrés jusqu'à latige. La pagaie a environ six pieds danstoute sa longueur : la tige, y compris la poignée, en comprend quatre, et la pale deux, Au moyen de ces rames, ils font marcher leurs pirogues avec une vitesse surprenante.

Ils ne sont pas fort habiles dans la navigation, ne connaissant point d'autre manière de faire voile que d'aller devant le vent. La voile, qui est de natie ou de réseau , est dressée entre deux perches élevées sur chaque plat-bord, el qui servent à la fois de mâts et de vergues, Deux cordes correspondent à nos éeoutes , et sont par conséquent alfachées au-dessus du sommet de chaque perche. Quelque grossier et quelque incommode que soit cet appareil, les piragues marchent fort vite devant le vent : elles sont gouverntes par deux hommes assis sur la poupe, et qui tiennent pour cela chacun une pagaie dans leur main,

Quant à leurs outils , ‘ils ont deux sortes de haches et des ciseaux qui leur servent aussi de tarières pour faire des trous. Commeils n'ontpoint de métaux, leurs haches sont faites d’une pierre noire et dure, ou d'un tale vert compacte et qui ne casse pas. Leurs ciseaux sont composés d'ossements humains, ou de morceaux de jaspe qu'ils coupent dans un bloc en peliles parties angulaires et pointues, ressemblant à nos pierres à fusil. Ils estiment leurs haches plus que tout le reste de ce qu'ils possèdent, et is ne voulurent jamais nous en céder une seule, quelque échange que nous leur présentassions. Lisemploient leurs pelits outils de jaspe pour finir leurs ouvrages les plus déligals : comme 1ls ne sayent pas les aiguiser, ils sen servent jusqu à ce

mm

qu'ils soient entièrement émoussés, et alors ils les jettent là.

J'ai déjà fait mention de leurs filets, et surtout de leur seine, qui est d'une grandeur énorme. Nousen avons vu une qui semblait être l'ouvrage des habitants de tout un village ; je crois aussi qu'elle leur appartenait en commun.

Leur culture est aussi parfaite qu'on a lieu de l’attendre d’un pays où un homme ne sème que pour lui, et où la terre donne à peine autant de fruits qu'il en faut pour la subsistance des habitants, Lorsque nous allâmes pour la première fois à Tegadoo, canton situé entre la baie de Pauvreté et le cap Est, leurs semences venaient d'être mises en terre, el n'avaient pas encore commencé à germer : le terreau était aussi uni que celui de nos jardins; chaque racineavait un petitmondrain rangé par lignes en quinconce régulier, el les chevilles de bois qui avaient servi pour cela étaient encore sur le champ. Nous n'avons pas eu occasion de voir travailler les laboureurs ; mais nous avons examiné l'instrument qui leur sertà la fois de bêche et de charrue. Ce n’est qu'un long pieu étroit et aiguisé en tranchant à un des bouts, avee un petit morceau de bois attaché transversalement à peu de distance au-dessus du tranchant, afin que le pied puisse commodément le faire entrer dans la terre. Ils retournent des pièces de terre de six ou sept acres d'élendue avec cet instrument, quoiqu'il n'ait pas plus de trois pouces de large; mais comme le sol est léger et sablonneux, il fait peu de résistance.

C'est dans la partie septentrionale de la Nouvelle- Zélande que l’agriculture , l'art de fabriquer des étoffes et les autres arts de la paix, semblent être mieux connus et plus pratiqués. On en trouve peu de vestiges dans la partie méridionale, mais les arts qui appartiennent à la guerre sont {rès florissants sur toute la côte. ù

Leurs armes ne sont pos en grand nombre, mais elles sont très propres à détruire leurs ennemis; ils ont des lances, des dards, des haches de bataille et le palou-palou. La lanee a quatorze ou quinze pieds de long ; elle est poivtue aux deux bouts, el quelquefois garnie d'un os; on l’empoigne par le milieu, de sorte que, la partie de derrière balançant celle de devant, elle porte un coup plus difficile à parer que celui d'une arme qu'on tient par un des bouts. Ces peuples n'ont ni frondes , ni arcs. Ils lancent le dard, ainsi que les pierres, avec la Jnain ; mais ils s’en servent rarement, si ce n’est pour la défense de leurs forts. Leurs combats dans les pirogues ou à terre se font ordinairement de corps à corps : le massacre doit par conséquent être fort grand, puisque, si le premier coup de qnelquesunes de leurs armes porte , ils n’ont pas besoin d’en donner un second pour tuer leur ennemi. Ils paraissent mettre leur principale confiance dans l'arme appelée patou-patou , qui est attaché à leur poignet avec une forte courroie, de peur qu'on ne le leur arrache par force. Les principaux personnages du pays le pendént ordinairement à leur ceinture, comme un orncment militaire, et il fait partie de leur habillement, comme le poignard chez les Asiatiques et l'épée chez les Européens. Ils n'ont point d'armure défensive ; Mais, outre leurs armes, les chefs portent un bâton de distinction, comme nos officiers porten{un sponton. C'était communément une côte de baleine, aussi blanche que la neige, et décorée de sculpture, de poil de chien et de plumes; c'était d'autres fois un bâton d'environ six pieds de long, orné de la même manière, et incrusté de coquillages ressemblant à la nacre de perle. Ceux qui portent ces marques de distinction sont ordinairement vieux, où au moinsils ont passé le moyen âge; ils ont aussi sur le corps plus de taches d'amoco que les autres.

La danse de guerre consiste en un grand nombrede mouvements violents et de contorsions hideuses des membres. Le visage y joue un grand rôle : souventils font sortir de leur bouche une langue d'une longueur

incroyable , et relèvent leurs paupières avec lant de force, qu'on aperçoit tout le blane de l'œil en haut et en bas, de manière qu'il forme un cercle autour de l'iris. Ils ne négligent rien de tout ce qui peut rendre la figure de l'homme difforme et effroyable. Pendant celle danse, ils agitent leurs lances, ils ébranlent leurs dards,, et frappent l'air avec leurs patous-patous. Cette horrible danse est accompagnée d'une chinson, sauvage il est vrai, mais qui n'est point désagréable, et dont chaque refrain se termine par un soupir élevé et profond qu'ils poussent de concert. Nous vimes dans

les mouvements des danseurs une force, unê fermeté

el une adresse que nous ne pûmes pas nous empêcher d'admirer. Dans leurs chansons ils gardent la mesure avec la plus grande exactitude : j'ai entendu plus de cent pagaies frapper à la fois avec tant de précision contre les côlés de leurs pirogues , qu'elles ne produisaient qu'un seul son, à chaque temps de leur musique.

Ils chantent quelquefois, pours’amuser et sans l'accompagner de danse, une chanson qui n'est pas fort différente de celle-là ; nous en ayons entendu aussi de temps en temps d'autres chantées par les femmes, dont les voix sont d'une douceur et d'une mélodie remarquables, et ont un accenf agréable et tendre : la mesure en est lente et la chüte plaintive. Toute cette musique, autant que nous en pümes juger sans avoir une grande connaissance de l'art, nous parut exécutée avec plus de goût qu'on n'a lieu de l'attendre de sauvages pauvres et errant dans un pays à moilié désert. Nous crûmes que leursairs étaient à plusieurs parties ; du moins est-il certain qu'ils étaient chantés par plusieurs voix ensemble,

Ils ont des instruments sonores, mais on peut à peine leur donner le nom d'instruments de musique : l'un est la coquille appelée la trompette de Triton, avec laquelle ils font un bruit qui n'est pas différent de celui que nos bergers tirent de la corne d'un bœuf; l'autre est une petile flûte de bois ressemblant à une quille d'enfant, mais beganeoup plus petile, et aussi peu harmonieuse que le sifflet que nous appelons peawhistle.

Après ce que j'ai déjà dit sur l'usage où sont ces Indiens de manger de la chair humaine , j'ajouterai seulement que, dans presque toutes les anses où nous débarquämes, nous ayons trouvé desos humains encore couverts de chair, près des endroits où l'on avait fait du feu, et que, parmi les têtes qui furent apportées à bord par le vieillard, quelques-unes semblaient avoir. des yeux et des ornements dans leurs oreilles, comme si elles eussent été vivantes.

Les petites sociétés que nous trouvâmes dans les

parties méridionales de la Nouvelle-Zélande semblaient

avoir plusieurs choses en commun, et en particulier leurs belles étoffes et leurs filets de pêche. Elles conservaient leurs éloffes, qui étaient peut-être des dépouilles de guerre, dans uné petite hutte, construite pour cet effet au milieu du bourg. Dans presque loutes les maisons nous vimes des hommes travailler aux filets, dont ils rassemblaient ensuite les différentes parties pour les joindre ensemble. Les habitants de la Nouvelle-Zélande semblaient faire moins de cas des femmes que les insulaires de la mer du Sud. Nous remarquâmes que les deux sexes mangeaient ensemble, mais nous ne savons pas avec certitude Ja manière dont ils partagent entre eux ies travaux. Je suis porté à croire que les hommes labourent la terre, font les filets, attrapent des oiseaux , vont dans les pirogues pour pêcher, et que les femmes recueillent la racine de fougère, rassemblent près de la grève les écrevisses de mer et les autres poissons à coquilles, apprètént les aliments et fabriquent l'étoffe. Telles étaient du moins leurs occupations Jorsque nous avons eu occasion de les observer, ce qui nous est arrivé rarement; Car, en général, partout où nous allions, notre visite faisait un jour de fèle : les hommes, les femmes et les enfants s'attroupaient autour de nous, ou pour satisfaire leur curiosité, ou pour acheter quelques-unes des précieuses mar-

Cette immense plaine était composée de différentes glaces...

chandises que nous portions avec nous, et qui consistaient principalement en clous, papiers et morceaux de verre.

On ne doit pas supposer que nous ayons pu acquérir des connaissances irès étendues sur la religion de ces peuples. Ils reconnaissaient l'influence de plusieurs êtres supérieurs, dont l'un est suprème et les autres subordonnés, ils expliquent à peu près de la même manière que les Taïtiens l’origine du monde et la production du genre humain.

Nous n'avons pas pu savoir quels hommages ils rendent aux divinités qu'ils reconnaissent ; nous n'avons pas vu non plus de lieux destinès au culte publie, comme les morais des insulaires de la mer du Sud. Cependant nous avons aperçu près d'une plantation de patates douces une pelite place carrée , environnée de pierres, au milieu de laquelle on avait dressé un des pieux pointus qui leur servent de bêche, et auquel élait suspendu un panier rempli de racines de fou gère. En questionnant les naturels du pays sur cet objet, ils nous dirent que c'était une offrande adressée à leurs dieux. par laquelle on espérait les rendre plus propices et obtenir d'eux une récolte abondante,

Nous ne pouvons pas nous former une idée précise de la manière dont ils disposent de leurs morts. Les rapports qu'on nous à faits sur ce sujet ne sont point d'accord. Dans les parties septentrionales de la Nou-

velle-Zélande, ils nous dirent qu'ils les enterraient, et dans la partie méridionale , nous apprîimes qu'on le jetait dans la mer. 11 est sûr que nous n'avons point vu de tombeaux dans le pays, et qu'ils affectaient de nous cacher, avec une espèce de secret myslérieux, tout ce qui est relatif à leurs morts. Mais, quels que soient leurs cimetières, les vivants sont eux-mêmes des espèces de monuments de deuil. A peine avonsnous vu une seule personne de l'un des deux sexes dont le corps n'eût pas quelques cicatrices des blessures qu'elle s'était faites comme un témoignage de sa douleur pour la perte d’un parent ou d'un ami. Quelques-unes de ces blessures élaient si récentes, que le sang n'était pas encore entièrement étanché; ce qui prouve que la mort avait frappé quelqu'un sur la côte pendant que nous y étions. Cela était d'autant plus extraordinaire, que nous n'avions point appris qu'on eût fait aucune cérémonie funéraire. Quelques-unes de ces cicatrices étaient très larges et très profondes, et nous avons trouvé plusieurs habitants dont elles défiguraient le visage. Nous avons encore observé dans ce pays un monument d’une autre espèce, je veux dire la croix qui était dressée près du canal de Ja Reine Charlotte.

Après avoir décrit, le mieux qu'il m'a été possible, les usages et les opinions des habitants de la Nouvelle- Zélande, ainsi que leurs pirogues, leurs filets Jeurs

VE

Il se tenait avec sa massue à la main, sur la pointe d’un rocher...

meubles, leurs outils et leur habillement, je ferai remarquer seulement que les ressemblances que nous avons trouvées entre ce pays et les îles de la mer du Sud, relativement à ces différents objets, sont une forte preuve que tous ces insulaires ont la même origine, et que leurs ancêtres communs étaient natifs de la même contrée. Chacun de ces peuples croit par tradition que ses pères vinrent, il y à très longtemps , d’un autre pays, et ils pensent tous, d'après cette même tradition. que ce pays s'appelait /Zeawise; la conformité des langues paraît établir ce fait d'une manière incontestable.

La langue de la Nouvelle-Zélande et celle de Taïti sont radicalement les mêmes. Celles des parties septentrionale et méridionale de la Nouvelle-Zélande dfférent par la prononciation. ainsi qu'on voit les mêmes mots anglais prononcés différemment dans le comté de Middlesex et celui d'York.

Le génie de la langue, surtout dans la partie méridionale de la Nouvelle-Zelande, est de mettre des articles devant les noms, ainsi que nous y plaçons le, un, etc. Les articles dont ils se servent communément sont he ou ko; c'est encore un usage commun parmi eux d'ajouter le mot oeia après un autre mot, comme une répétition de la mème chose, surtout s'ils répondent à une question. D'après cette pratique, nos officiers, qui ne jugeaient des mots que par l'oreille, sans pouvoir

appliquer une signification à chaque son, formèrent des mots d’une longueur énorme. à En admettant que le même pays a peuplé originairement ces îles, ainsi que celles des mers du Sud, il restera toujours à savoir quel est ce pays. Nous pensons unanimement que ces peuples ne viennent pas de l'Amérique , qui est située à l'est de ces contrées; et à moins qu'il n’y ait au sud un continent d'une médiocre étendue, il s'ensuivra qu’ils viennent de l’ouest.

Page 1