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promplitude et une raideur qui nous surprirent, quoique, dans sa direction, elle ne s’élevât pas au-dessus de quatre pieds de terre, et elle entra profondément dans un arbre placé à cinquante pas de distance. Ils se hasardèrent ensuite à venir à bord.
Le 19, dix autres naturels vinrent nous voir; ils habitaient pour la plupart le côté opposé de la rivière, où nous en aperçümes encore six ou sept, parmi lesquels il y avait des femmes entièrement nues, ainsi que le reste des Indiens que nous avons rencontrés dans ce pays; ils apportaient avec eux un plus grand nombre de javelines qu'ils n'avaient encore fait auparavant, et, après les avoir placées sur un arbre, ils chargèrent un homme et un enfant de les garder. Les autres arrivèrent à bord. Nous remarquâmes bientôt qu'ils avaient "ésolu de se procurer une de nos tortues, qui étaient probablement une aussi grande friandise pour eux que pour nous. Ils nous la demandèrent d'abord par signes, et, sur notre refus, ils témoignèrent par leurs regards et par leurs gestes beaucoup de ressentiment et de colère,
Le 23, dès le grand matin, j'envoyai quelques personnes dans l'intérieur du pays, pour y cueillir l'espèce de légume dont nous avons parlé plus haut sous le nom de indian kale, c'est-à-dire chou caraibe. Un de nos gens, s'étant séparé des autres, rencontra tout-àcoup quatre Indiens, trois hommes et un enfant, qu'il n'aperçut dans le bois qu'au moment où il se trouva devant eux. Ils avaient alluné du feu, et ils faisaient griller un oiseau et un quarüer de kangurou, dont le reste était suspendu, ainsi qu'un catacois, À un arbre voisin. Notre homme, étant sans armes, fut d’abord très cffrayé ; mais il eut la présence d'esprit de ne pas s'enfuir, jugeant avec raison qu'il s'exposerait à un danger véritable s'il paraissait les redouter. Au contraire, il s'avança et s'assit près d'eux d’un air de gaîté et de bonne humeur. H leur offrit son couteau, la seule chose qu'il eût et qu'ilerût pouvoir leur faire plaisir : ils le reçurent, et, après lavoir fait passer de main en main, ils le lui rendirent. Il leur fil signe alors qu'il allait les quitter; mais ils ne parurent pas disposés à y consentir. Cependant il dissimulait toujours ses craintes , et il s’assit de nouveau. Ils l’examinèrent avec beaucoup d'attention et de curiosité. Ses habits aftirèrent surtout leurs regards: ils lui tâtèrent ensuite les mains et le visage, et ils se convainquirent enfin que son corps était fait comme le leur. Is le traitèrent de la manière la plus honnête, et, après l'avoir retenu environ une demi-heure, ils lui dirent par signes qu'il pouvait partir. Il n’attendit pas une seconde permission; Mais, Comme il ne savait en les quittant quel chemin le conduirait directement au vaisseau, ils s éloigaèrent de leur feu pour lui servir de guides; car ils savaient bien d'où il venait.
M. Banks, parcourant la campagne, le 26, pour faire des recherches d'histoire naturelle, eut le bonheur de prendre un animal de la classe des opossum : c'était une femelle , et il prit en outre deux petits. Il trouva qu'il ressemblait beaucoup au quadrupède remarquable que M. de Buffon a décrit, dans son Histoire naturelle, sous le nom de philander ; mais ce n’est pas le même.
Le 3, à six heures du matin, nous fimes une tentative inutile pour touer le vaisseau hors du hâvre, Le 4, vers la même heure, nos efforts eurent un meilleur succès, et, sur les sept heures, nous remîmes à la voile, à laide d'une petite fraîcheur de terre, qui tomba bientôt et fut suivie de brises de mer, avec lesquelles nous portâmes au large, ayant la pinasse en avant qui sondait continuellement. L'esquif avait été envoyé au banc des tortues, pour y prendre le filet qu'on y avait laissé; mais comme le vent fraichit , nous parlimes sans lui, Un peu avant midi, nous mimes à l'ancre; je ne crois pas qu'il fût sûr de naviguer parmi les bas-fonds avant de les avoir examinés à marée basse, pour savoir de quel côté je devais gouverner, Je doutais encore sil fallait retourner au sud,
autour de tous les has-fonds, ou chercher un passage à l'est ou au nord : tous ces partis me paraissaient alors également difficiles et dangereux. Nous avions au nord-ouest la pointe la plus septentrionale de la terre qui fût en vue, que je nommai le cap Bedford, et qui est située au 15€ degré 16’ de latitude sud, et au 2140 degré 45° de longitude ouest. Au’nord-est de ce cap, nous apercevions une lerre qui avait l'apparence de deux îles élevées; ie banc de tortues nous restait à l'est, à la distance d'un mille. .
Départ de la rivière Endeavour, Description particulière du hâvre où le vaisseau fut radoubé. du pays adjacent et de plusieurs iles près de la côte. Traversée de la rivière Endeavour à l'extrémité septentrionale de la Nouvelle-Galles. Dangers de cette navigation.
Je donnai le nom de riviére Endeavour au hâvre que nous venions de quitter. Ce n’est qu’un petit hâvre avec une barre ou crique, qui s'enfonce à trois ou quatre lieues dans un canal tortueux, et au fond duquel il y à un petit ruisseau d'eau douce. L'eau n’est pas assez profonde pour un vaisseau au-delà d’un mille dans l'intérieur de la barre. Sur le côté septentrional, le bord est si escarpé dans l'espace d'un quart de mille, qu à la marée basse un vaisseau peut rester à flot, assez près de la côte pour qu'on y puisse aborder avec un pont, et la situation est extrêmement commode pour ÿ meltre um bâtiment sur le côté. A la marée basse, il n’y a pas plus de neuf ou dix pieds d’eau sur la barre, ni plus de dix-sept ou dix-huit à la marée haute, de sorte que la différence entre la haute et la basse marée est d'environ neuf pieds. La marée est haute entre neuf ou dix heures, dans les nouvelles et les pleines lunes. Il faut remarquer que cette partie de la côte est tellement embarrassée par des bancs de sable, que l'entrée du hâvre est extrêmement difficile; l'endroit le plus sûr pour en approcher est du côté du sud. 11 y à quelques terres élevées sur la pointe méridionale; mais la pointe du nord est formée par une grève basse et sablonneuse, qui s'étend à environ lois milles au nord, où la terre commence à devenir baute.
Les tortues furent le principal rafraîchissement que nous nous y procurâmes; mais, Comme on ne peut pas en prendre sans aller à cinq lieues en mer, el que le temps était souvent orageux, nous n'en eûmes pas une grande ahondance. Celles que nous prîmes, ainsi que les poissons, furent également partagées parmi toutes les personnes de l'équipage, et le dernier mousse en eut autant que moi. Je pense que tous les commandants qui entreprendront un voyage semblable à celui-ci reconnaîtront qu'il est de leur intérêt de suivre la même règle. Nous trouvâmes sur les grèves et sur les collines sablonneuses du pourpier en plusieurs endroits, et une espèce de fève, qui croît sur une ge rampantsur la terre. Le pourpier était très bon bouilli; et il ne faut pas mépriser les fèves, car elles furent très salutaires à nos malades. Cependant les meilleurs herbages qu’on puisse s'y procurer sont les choux, dont on à déjà parlé, et qu'on connaît dans les îles d'Amérique sous le nom de chou caraibe. Cette plante, Suivant nous, n’est pas fort inférieure à l'épinard, dont elle a un peu le goût.
Outre le kangurou (1) et l'opossum, dont il a déjà été fait mention plus haut, et une espèce de putois, il y a des loups sur celle partie de la côte , si nous n'avons pas été trompés par les pas que nous avons vus sur le terrain, et plusieurs sortes de serpents : quelques-uns des serpents sont venimeux, et les autres ne le sont pas. Il n'y à point d'animaux apprivoisés , si l'on excepte les chiens: nous n’en avons aperçu que deux ou trois, qui venaient souvent aulour des tentes. ronger les os et les restes d'aliments qui s'y trouvaient.
(1) Ou Æangarou; comme je l'ai dit plus haut. A. M.
par hasard; ces os semblaient être pour la plupart des 0s de kangurou. Nous n'avons vu qu'une fois un autre quadrupède; mais nous rencontrions des kangurous presque toutes les fois que nous allions dans les bois. Nous apercûmes des volées d'oiseaux de terre, des milans, des faucons, des catacois de deux sortes, les uns blancs et les autres noirs, une très belle espèce de loriots, quelques perroquets, des pigeons de deux ou {rois sortes, et plusieurs petits oiseaux inconnus en Europe. Les oiseaux aquatiques sont les hérons, des canards sifflants, qui se perchent et qui, à ce que je pense, se juchent sur les arbres; les oies sauvages, les corlieux, et un petit nombre d'autres qui n'y sont pas en grande quantité. La surface du pays dont on a eu occasion de parler plus haut est agréablement en- Mn: par des collines, des vallées, des prairies et des bois. Le sol des collines est dur, sec et pierreux; cependant, outre le bois, il produit une grosse herbe; celui des ælaines et des vallées est en quelques endroits sablonneux, et argileux en d'autres, ou pierreux et rempli de rochers comme sur les collines : en général il est pourtant couvert, et il a la plus grande apparence de fertilité. Tout le pays, collines et vallées, bois et plaines, abonde en fourmilières , dont quelques-unes ont six ou huit pieds de haut, et douze ou seize de circonférence.
Il n’y pas beaucoup d'espèces différentes d'arbres : le gommier, que nous trouvâmes sur la partie méridionale de la côte, est le plus commun , mais il n'est pas grand. Tout le long et de chaque côté de la rivière, il y à un grand nombre de palétuviers, qui, en quelques endroits, s'étendent à un demi-mille dans l'intérieur des terres. Le pays est bien arrosé partout : il y a plusieurs beaux ruisseaux à peu de distance les uns des autres; mais il n'y en avait point au lieu de notre mouillage. Il faut remarquer que c'était alors la saison sèche, et que peut-être on y en trouverait en d’autres temps. Les sources, qui ne sont point éloignées, ne nous laissèrent pas manquer d'eau.
Ayant repris notre navigation, nous découvrimes bientôt une île, et, comme nousne vimes dans celte île d'autres animaux que des lézards, je l'appelai Lizard- Island on ile des Lézards , les deux autres îles élevées, qui sont à quatre ou cinq milles de distance, sont petites en Comparaison de celle-ci. Dans le voisinage, et surtoul au sud-est, il y en a trois autrés encore plus petiles et basses, avec plusieurs bancs ou récifs.
Nous donnâmes à une autre ile le nom d'Æagle-Island ou île de l’Aigle.
Le 43, nous mîmes à la voile et nous portâmes au nord-est au large, vers l'extrémité nord-ouest de l'ile des Lézards , en laissant l'île de l’Aigle au-dessus du vent, et quelques autres îles et bancs sous le vent. La pinasse marchait en avant pour connaître la profondeur d'eau que nous trouverions dans notre route.
Le changement de notre situation se manifesta sur tous les visages, parce qu'il était vivement senti par tout le monde. Nous avions été environ trois mois embarrassés dans des bancs et des rochers qui nous menacaient à chaque instant du naufrage; passant souvent la nuit à l'ancre, etentendant la houle briser sur nous ; chassant quelquefois sur nos ancres, et sachant que, si le câble rompait parquelques-uns des accidents auxquels une tempête presque conlinuelle nous exposait,nous péririons inévitablement en quelques minutes. Enfin , après avoir navigué trois cent soixante lieues, obligés d’avoir dans tous les instants un homme qui eût partout la sonde à la main, ce qui n'est peut-êlre jamais arrivé à aucun autre vaisseau, nous nous voyions dans une mer ouverte et dans une cau profonde. Le souvenir du danger passé et la sécurité dont nous jouissions alors nous rendirent notre gaîlé.
Le passage ou canal par où nous débarquâmes dans la mer ouverte au-delà du récif, gît au 44° degré 32’ de latitude sud , et on pourra toujours le reconnaitre au moyen de troisiles élevées qui sontdans l'intérieur, et que j'ai appelées les de Direction, parce qu'elles
serviront à faire connaître aux navigateurs un passage sûr à travers le récif, jusqu'à la grande terre. Le canal git au nord-est, à trois lieues de la pointe des Lézards: il a environ un tiers de mille de large, et sa longueur n'est pas plus considérable. L'Île des Lézards, qui, ainsi que je l'ai déjà fait observer, est la plus grande et la plus septentrionale des trois, présente un mouillage sûr au-dessous du côté nord-ouest, de l’eau douce et du bois à hrüûler. Les îles basses et les bancs situés entre cette île et la grande terre abondent en tortues et en poissons, qu'on peut probablement pêcher dans toutes les saisons de l'aunée, excepté quand le temps est très orageux : de sorte que, tout examiné , il n'ya peut-être pas sur toute la côte un meilleur endroit que celte île pour procurer des rafraîchissements aux vaisseaux. Je dois observer que nous trouvâmes sur cette île, ainsi que sur la grève de la rivière Endeavour et des environs, des bambous, des noix de coco, des
pierres ponces et des graines de plantes qui ne crois-
sent pas dans ce pays, ét qu'on peut supposer que les
vents alizés y avaient apportées de l’est. Les îles qui fu.
rent découvertes par Quiros, et qu'il appela Australia
del Espiritu Santo, sont.situées dans le même pa-
rallèle.
Dès que nous fûmes en dehors du récif nous mîmes à la cape , et après avoir remonté les bateaux à bord, nous passâmes toute la nuit sur les deux bords; car je ne voulais pas courir contre le vent avant le jour. Le 44 à midi, notre latitude était de 430 46° sud, et alors nous ne découvrions point de terre. Le 15, nous gouvernâmes à l’ouest : je voulais me retrouver à la vue de la terre, afin d'être sûr de ne pas dépasser le passage, s’il y en avait, entre cette terre et la Nouvelle- Guinée. À midi, nous élions au 13e degré 2’ de latitude sud , etau 216e degré de longitude ouest, à 19 23’ ouest du méridien de l’île des Lézards; nous n'apercevions point alors de terre, mais un peu avant une heure nous en vimes du grand mât une qui nous restait à l’ouestsud-ouest. À deux heures, nous en découvrimes une seconde au nord-ouest de la première : il semblait que c'étaient des collines qui formaient des îles , mais nous jugeâmes que c'était une continuation de la Nouvelle- Galles. Sur les trois heures nous découvrimes, entre la terre et le vaisseau, des brisants qui s’'étendaient au sud, au-delà de la portée de la vue; mais, au nord, nous crûmes apercevoir qu'ils se terminaient en face de nous. Nous reconnûmes bientôt que ce que nous avionspris pour l'extrémité des brisants étaitseulement une coupure dans le récif; car nous les vimes alorsse prolongeant au nord, plus loin que la vue ne pouvait atteindre.
Le 16, les dangers que nous avions essuyés se renouvelèrent. Les vagues qui brisaient sur le récifnous en approchaient très promptement. Nous n'avions point de fonds pour jeter l'ancre , et pas un souffle de vent pour naviguer. Dans celte situation terrible, les bateaux étaient toute notre ressource. Pour aggraver nos malheurs, la pinasse élait en radoub. Cependant on mit dehors la chaloupe et l'esquif, et je les envoyai en avant pour nous remorquer. Au moyen de cet expédient, nous parvinmes à meltre le cap du vaisseau au nord , ce qui pouvait au moins différer notre perte, s'il ne la prévenait pas. Il s'écoula six heures avant que cette opération füt achevée, et nous n'étions pas alors à plus de cent verges du rocher, sur lequel la même lame qui battait le côté du vaisseau brisait à une hauteur effrayante au moment où elle s'élevait; de sorte qu'entre nous et le naufrage il n y avait qu'une épouvantable vallée d’eau qui n'élait pas plus large que la base d'une vague, et même la mer sur laquelle nous étions n'avait point de fond. Pendant cette scène de détresse, lecharpentier vint à bout de raccommoder la pinasse, qu'on mit dehors sur-le-champ, et que j'envoyaien avant pour aider les autres bateaux à nous touer. Tous nos elforlts auraient, êlé inuliles si, au moment de la crise qui devait décider de notre sort, il ne s'était pas élevé un pelit vent si faible que, dans un
mme émnetthitireemeeeisemnimsirinthrrtiniattntititiniitrtttttetétnere tt tt het
autre temps nous ne nous en serions pas aperçus. Il fut cependant suffisant pour qu'à l'aide des bateaux nous pussions donner au vaisseau un'pelit mouvement oblique, et nous éloigner un peu du récif.
Dès que nous fûmes entrés en dedans du récif, nous mîmes à l'ancre. Telles sont les vicissitudes de la vie, que nous nous crûmes heureux alors d’avoir regagné une situation que deux jours auparavant nous étions impatients de quitter. Les rochers et les bancs sont toujours dangereux pour les navigateurs, même lorsque leur gisement est déterminé : ils le sont bien davantage dans des mers qu’on n’a pas encore parcourues, et ils sont plus périlleux dans la partie du globe où nous étions que dans toute autre ; car il s’y trouve des rochers de corail qui s'élèvent comme une muraille, presque perpendiculairement, d’une profondeur qu'on ne peut mesurer, et qui sont toujours couverts à la marée haute, et secs à la marée basse. D'ailleurs les lames énormes du vaste Océan méridional, rencontrant un si grand obstacle, se brisent avec une violence inconcevable, et forment une houle que les rochers et les tempêtes de l'hémisphère opposé ne peuvent pas produire. Notre vaisseau était mauvais voilier, et nous manquions de provisions de toute espèce, ce qui augmentait encore le danger que nous courions en naviguant sur les parties inconnues de cette mer. Animés cependant par l'espérance dela gloire quicouronne les découvertes des navigateurs, nous affrontions gañment tous les périls, et nous nous soumettions de bon cœur à toutes les peines et à toutés les fatigues : nous aimions mieux nous exposer au reproche d’imprudence et de témérité que les hommes oisifs et voluptueux prodiguent si libéralement au courage et à l’intrépidité lorsque leurs efforts ont été sanssuccès, que d'abandonner une terre que nous savions être entièrement inconnue, et d'autoriser par là le reproche qu'on pourrait nous faire de timidité et de faiblesse.
Après nous être félicités d’avoir gagné le dedans du récif, quoique, peu de temps auparavant, nous eus-
sions été fort satisfaits d'en être dehors, je résolus de
ranger de près la grande terre dans la route que j'allais faire au nord, quoi qu'il en pût arriver; car, si nous étions sorlis encore une fois du récif, nous aurions peut-être été portés si loin de la côte, qu'il m'eût été impossible de déterminer si la Nouvelle-Hollande est jointe à la Nouvelle-Guinée, question que je formai le projet de décider depuis le premier moment où j'apereus cette terre. Notre latitude était de 120 38° sud, et notre longitude de 2160 45° ouest. La grande terre s'élendait du nord-ouest au sud-ouest, et la partie la plus voisine de nous était éloignée d’environ neuflieues. J'appelai canal de la Providence, ou Providential- Channel, l'ouverture à travers laquelle nous avions passé, et qui nous restait alors à l'est-nord-est, à dix ou douze milles. Sur la grandeterre en dedans de nous, il y avait un promontoire élevé, auquel je donnai le nom de cap Heymouth, et sur le côté septentrional duquel on trouve une baie que je nommai baie Weymouth : ils gisent au 12° degré 4? de latitude sud, et au 217e degré 15° de longitude ouest.
Entre l'endroit où nous étions et la grande terre il y avait plusieurs bancs, et quelques-uns en dehors de nous, outre le récif le plus éloigné que nous voyions de la grande hune se prolonger au nord-est. À deux beures de l'après-midi, nous aperçûmes un grand banc directement à notre avant, et qui s’étendait à trois ou quatre pointes de chaque côté ; sur quoi nous mîmes le cap au nord pour faire le tour de la pointe septentrionale de ce banc. Nous la doublâmes à quatre heures. Nous portâmes ensuite à l'ouest, et nous courûmes entre l'extrémité septentrionale de ce banc et un autre qui gît à deux milles au nord du premier.
A six heures et demie nous mîmes à l'ancre, la plus septentrionale des petites îles que nous voyions à midi nous reslant au sud-ouest, à trois milles. Ces îles sont distinguées par le nom d'iles de Forbes. Elles sont situées à environ cinq lieues de la grande terre, qui forme
en cet endroit une pointe élevée, que nous appelâmes Bolt-Head , ou pointe Bolt. De cette pointe la terre court plus à l’ouest : elle est basse et sablonneuse dans toute cette direction , élevée et montueuse au sud, même près de la mer.
Le 19, nous remîmes à la voile et nous gouvernâmes vers une île qui gît à une petite distance de la grande terre. Notre route futbientôt interrompue par des bancs: cependant, à l’aide des bateaux et du guet que nous fimes sur la grande hune, nous entrâmes dans un beau canal qui nous conduisit à l’île entre un très grand banc et plusieurs petits. Entre onze heures et midi, nous dépassâmes le côté nord-est de l’île , en le laissant entre nous et la grande terre, dont elle est éloignée d'environ sept ou huit milles. Cette île est à peu près d’une lieue de tour, et nous y vimes cinq naturels du pays dont deux avaient des lances dans leurs mains : ils s'avancèrent sur une pointe et s'en retournèrent après avoir examiné le vaisseau pendant quelque temps. Au nord-est de cette île il y a plusieurs îles basses qui ne sont pas éloignées de la grande terre , et au nord et à l’est on en trouve plusieurs autres, ainsi que dés bancs , de sorte que nous étions alors environnés de chaque côté; mais comme nous venions d'être exposés à des dangers beaucoup plus grands, nous étions familiarisés avec les rochers et les bancs de sable, et ils ne nous faisaient pas tant de peine. La grande terre semblait être basse et stérile, couverte de gros monceaux du même sable blanc très beau que nous avions trouvé sur l’île des Lézards, et en différentes parties de la Nouvelle-Galles méridionale. Les bateaux avaient vu plusieurs tortues sur les bancs qu'ils dépassèrent ; mais le vent qui soufflait avec force ne leur permit d'en prendre aucune. À midi, notre lalitude était de 120, et notre longitude de 217° 25.
La grande terre en dedans des îles dont on vient de parler forme une pointequej'appelai cap Grenville Elle gitau11edegré 58’ delatitude et au 217° degré 38’ de longitude ; entre ce cap et la pointe Bolt, il y à une baie à laquelle je donnai le nom de baie Temple. A neuf lieues, au nord-est du cap Grenville, on trouve quelques îles élevées que je nommai iles de sir Charles Hardy, et j'appelai iles Cockburn celles qui sont à la hauteur du cap. Nous portâämes au nord-ouest vers quelques petites îles situées dans celte direction. Elies paraissent former plusieurs îles séparées ; mais en les approchant nous nousapercümes qu’elles étaient jointes ensemble par un grand récif. Nous gouvernâmes entre cesîles et lesautres qui gisent à la hauteur de la grande terre. À quatre heures, nous découvrimes quelques îles basses et des rochers qui nous restaient à l'ouest-nordouest, et nous courûmes directement dessus; à six heures et demie, nous mimes à l'ancre à un mille de distance du côté nord-est de la plus septentrionale de ces îles. Elles gisent à quatre lieues au nord-ouest du cap Grenville; et, d’après le grand nombre d'oiseaux que nous y vimes, je les appelai Birds-Islands ou iles des Oiseaux. Un peu avant le coucher dusoleil, nous étions en vue de la grande terre qui paraissait partout très basse et sablonneuse.
Le 20, nous remîmes à la voile avec une brise fraîche de l'est, et nous portâmes au nord-nord-ouest vers quelques-unes des îles basses qui sont dans cette direction, mais nous fûmes obligés de serrer le vent au plus près pour doubler un banc que nous découvrimes, d'autres nous restant en même temps à l'est.
Le 21, nous gouvernâmes au nord-nord-ouest vers la terre la plus septentrionale qui fût en vue : nous découvrimes des bancs, et nous reconnûmes que la terre la plus septentrionale que nous avions prise pour une partie de la Nouvelle-Galles en était détachée, et que nous pouvions passer entre ces deux terres, en courant sous le vent des bancs alors tout près de nous.
La pointe de la grande terre qui forme le côté du canal à travers lequel nous avions passé à un endroit opposé à l'ile est le promontoire septentrional du pays, et je l'appelai cap d’York. Sa longitude est de 218°
24 ouest; la latitude de la pointe septentrionale est de 100 37 , et celle de la pointe est de 100 42° sud. La terre sur la pointe orieutale etcelle qui estau sud sont basses et très plates aussi loin que la vue peut atteindre , et paraissent stériles. Au sud du cap, la côte forme une grande baie ouverte, que j'appelai baie de Newcastle , et dans laquelle il y a quelques petites îles basses et des bancs; la terre adjacente est aussi très basse , plate et sablonneuse. Celle de la partie septentrionale du cap est plus montueuse ; les vallées paraissent être couvertes de bois, et la côte forme quelques petites baies dans lesquelles il semble y avoir de bons mouillages. Près de la pointe orientale du cap on rencontre trois petitesîles, depuis l'une desquelles un petit banc de rochers se prolonge dans la mer : il y a aussi une ile tout près de la pointe septentrionale. L'île qui forme le détroit ou canal à travers lequel nous passàmes gît à environ quatre milles en dehors de celles ci, qui, excepté deux, sont très petiles : la plus méridionale est la plus grande, et beaucoup plus élevée qu'aucune partie de la grande terre. Nous aperçûmes sur le côté nord-ouest de cette île un endroit qui promet un bon mouillage, et des vallées qui annoncçaient de l'eau et du bois. Ces iles sont appelées iles d’York. Au sud et sud-est, et même à l'est et au nord de ces îles, on en rencontre plusieurs autres qui sont basses, ainsi que des bancs de sable et des rochers,
Comme j'allais quitter la côte orientale de la Nouvelle-Hollande,que j'ai parcourue depuis le 38e degré des latitudejusqu'à cet endroit, et que sûrement aucun Européen n'avait encore visitée, j'arboraiune seconde fois pavillon anglais, et, quoique j'eusse déjà pris possession de plusieurs parties en particulier, je pris alors possession, au nom du roi George IT, de toute la côte orientale, depuis le 38° degré de latitude jusqu'à cet endroit situé au 10° degré et demi sud, ainsi que de toutes les baies , hâvres, rivières et îles qui en dépendent. Je donnai à ce pays le nom de Nouvelle-Galles méridionale. Nous fîimes trois décharges de nos fusils, et le vaisseau y répoudit par trois volées de canons. Après avoir fini celte cérémonie sur celte île, que nous appelâmes le de Possession, nous restâmes à l'ancre pendant toute la nuit, et, entre sept et huit heures du lendemain matin, 22, nous apercûmes trois ou quatre naturels du pays rassemblantsur la grève des poissons à coquille : à l'aide de nos lunettes nous découvrîmes que c'étaient des femmes entièrement nues , ainsi que tous les autres habitants de ce pays. A la marée basse, qui arriva sur les dix heures, nous mîmes à la voile et nous portâmes au sud-ouest avec une brise légère de l’est : l’île de Possession nous restait au nord-est, à quatre lieues ; l'extrémité occidentale de la grande terre qui était en vue nous restait au sud-ouest, à quatre ou cinq lieues, et semblait ètre fort basse ; et nousavions au nord-ouest, à huit milles, la pointe sud-ouest de Ja plus grande des îles sur le côté nord-ouest du passage. Je donnai à cette pointe le nom de cap Cornwall : il gît au 10e degré 43’ de latitude sud, et au 219c degré de longitude ouest. Quelques terre$ basses situées vers le milieu du passage, et que j'appelai iles de Wallis, nous restaient alors à l’ouest-sud-ouest, à environ deux lieues : notre latitude était de 100 46° sud. Nous continuâmes à avancer à l'ouest-nord-ouest avec le flot de la marée.
Comme nous avions peu de vent et que nous arrivions près d'une nouvelle île, nous y débarquâmes, M: Banks et moi; nous trouvâmes que, excepté quelques petits bouquets de bois, c'est un rocher stérile fréquenté par des oiseaux, qui la visitaient en si grand nombre, que leur fiente avait rendu sa surface presque entièrement blanche. La plus grande partie de ces oiseaux semblaient être desboubies; c'est pour cela que je l’appelai i/e Booby. Après y avoir resté peu de temps, nous retournâmes au vaisseau. Nous avions gagné l'ouest de Carpentarie ou de l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Hollande, et nous avions une mer ouverle à l’ouest : celte cir-
constance me faisait beaucoup de plaisir, non-seulement parce que les dangers et les fatigues du voyage approchaient deleur fin, mais encore parce qu'on ne pourrait plus douter si la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée sont deux îles séparées ou différentes parties de la même terre.
L'entrée nord-est de ce passage ou détroit gît au 10€ degré 39° de latitude sud, et au 218e degré 36’ de longitude ouest. Il est formé au sud-est par la grande terre ou l'extrémité septentrionale de la Nouvelle-Hollande, et au nord-ouest par un groupe d'îles que j'appelai îles du Prince de Galles. est probable que ces îles s'étendent jusqu’à la Nouvelle-Guinée : elles sont de hauteur et de circonférence fort différentes, et la plupart semblaient être bien couvertes de plantes et de bois.
Je donnai au canal ou passage que nous suivions le nom du vaisseau, c'est-à-dire le détroit de l'Endeavour. Sa longueur du nord-est au sud-ouest est de dix lieues, et il a environ cinq lieues de large, excepté à l'entrée nord-est où il a un peu moins de deux milles, parce qu'il est resserré par les îles qui sont situées dans cet endroit. Celle que j'ai nommée ile de Possession n’est ni fort haute ni d’une grande étendue. Nous la laissâmes entre nous et la grande terre, en passant entre elle etdeux petites îles rondes qui gisent à environ deux milles à son nord-ouest. Les deux petites îles, que j'appelai les de Hallis, sont situées au milieu de l'entrée sud-ouest, et nous les laissâmes au sud,
Départ de la Nouvelle-Galles méridionale. Description par= ticulière du pays, de ses productions et de ses habilants.
J'ai déjà rapporté dans le cours de ma narration plusieurs particularités sur ce pays, ses productions et ses habitants, parce qu'elles étaient tellement liées avec les événements qu'on ne pouvait pas les en séparer. Je vais en donner une description plus com-: plète et plus circonstanciée.
La Nouvelle-Hollande, ou, comme j'ai appelé la côte orientale de ce pays, la Nouvelle-Galles méridionale, est beaucoup plus grande qu'aucune autre contrée du monde connu qui ne porte pas le nom d’un continent. La longueur de la côte, le long de laquelle nous avons navigué, réduite en ligne droite, ne comprend pas moins de 270, c'est-à-dire près de deux mille milles, de sorte que sa surface en carré doit être beaucoup plus grande que celle de toute l'Europe. Au sud du 33e degré ‘et du 34e, la terre est en général basse et unie; plus loin, au nord, elle est remplie de collines, mais on ne peut pas dire que dans aucune partie elle soit véritablement montueuse: les terrains élevés pris ensemble ne font qu'une petite portion de sa surface en comparaison des vallées et des plaines. En général elle est plutôt.stérile que fertile; cependant les terres élevées sont entrecoupées de bois et de prairies, et les plaines et les vallées sont en plusieurs endroits couvertes de verdure. Le sol néanmoins est souvent sablonneux, et la plupart des savanes, surtout au nord, sont semées de rochers et stériles ; sur les meilleurs terrains, la végétation est moins vigoureuse que dans la partie méridionale du pays; les arbres n’y sont pas si grandsetles herbes y sont moins épaisses. L'herbe est ordinairement élevée, mais clairsemée, et les arbres, où ils sont le plus grands, sont rarement à moins de quarante pieds de distance les uns des autres : l'intérieur du pays , autant que nous avons pu l’examiner, n’est pas mieux boisé que la côte de la mer. Les bords des baies jusqu'à un mille au-delà de la grève, sont couverts de palétuviers, au dessous desquels le sol est une vase grasse toujours inondée par les hautes marées. Plus avant dans le pays, nous avous quelquefois rencontré des terrains marécageux sur lesquels l'herbe était très épaisse et très abondante, et d’autres fois des vallées revêtues de brous-
sailles. Le sol dans quelques endroits nous a paru propre à recevoir quelques améliorations, mais la plus grande partie n'est pas susceptible d'une culture régulière. La côle, ou au moins cette partie qui gît au nord, à 250 sud, est remplie de bonnes baies et de hâvres, où les vaisseaux peuvent êlre parfaitement à l'abri de tous les vents.
Si nous pouvons juger Qu pays par l'aspect qu'il nous présentail tandis que nous y élions, c’est-à-dire au fort dé Ja saison sèche , il est bien arrosé : nous y avons trouvé une quantité innombrables de petits ruisseaux et de sources, mais point de grandesrivières:; il est probable cependant que ces ruisseaux deviennent plus considérables dans la saison pluvieuse. Le détroit de la Soif ou T'hirsty-Sound a été le seul endroit où nous n'ayons pas pu nous procurer de l’eau douce; on trouve même dans les bois un ou deux petits lacs d'eau douce, quoique la surface du pays soit partout entrecoupée de criques salées et de terres qui portent des palétuviers.
Il n'ya pas beaucoup de différentes espèces d'arbres ; on n'en trouve que deux sortes qu'on puisse appeler bois de charpente : le plus grand est le gommier qui croit dans tout le pays, et donton a déjà parlé. Il a des feuilles étroites, assez semblables à celles du saule, et la gomme, ou plutôt la résine qu'il distille, est d'un rouge foncé et ressemble au sang de dragon. 11 est possible que ce soit la même, car on sait que cette subslance est produite par diverses plantes. Le bois de ces deux arbres est extrêmement dur et pesant. Oulre ceux-Ci, il y a nn arbre couvert d’une écorce douce qu'il est facile de peler ; et c’est la même dont on se sert dans les Indes orientales pour calfater les vais- SCEAUX.
La Nounvelle-Ifollande offre une grande variété de plantes capables d'enrichir la collection d'un botaniste, mais il y en a très peu qu'on puisse manger; entre autres, une pelile plante à feuilles longues, étroites et épaisses, ressemblant à une espèce de jonc, appelée en Angleterre queue de chat, distille une résine d'un jaune brillant, exactement semblable à la gomme-gutte, exceplé qu'elle ne tache pas. Elle exhale une odeur douce, maïs nous n'avons pas eu occasion d'en distinguer les propriétés, ron plus que celles de plusieurs autres plan!es que les naturels du pays semblent connaîlre , puisqu'ils les distinguent par différents noms.
Nous vimes plusieurs espèces de chauves-souris, qui liennent le milieu entreles oiseaux et les quadrupèdes, et en particulier une qui était plus grande qu'une perdix. Nous n'avons pas été assez heureux pour en attraper une vivante ou morte; mais nous supposâmes que c'était la même que M. de Buffon a décrite sous le nom «de rouset ou rouget.
Parn les reptiles, il y a des serpents de difrérentes espèces, quelques-uns nuisibles, et d'autres qui ne font point de mal; des scorpions, des mille-pieds et des lézards. Les insectes sont en pelit nombre : les mosquiles et les fourmis sont les principaux. I y a plusieurs espèces de fourmis: quelques-unes sontvertes, el vivent sur les arbres, où elles construisent des nids qui sont d'une grosseur moyeune entre celle de la tête d'un homme et son poing. Ces fourmilières sont d’une slructure lrès curieuse : jes fourmis les composent en pliant plusieurs feuilles, dont chacune est aussi large que la main ; elles en joignent les pointes ensemble avec une espèce de glu, de manière qu'elles forment une bourse. La substance visqueuse dont elles se servent pour cela est un suc animal ou colle, qui s'élabore dans leur corps, Nous n avons pas pu observer la manière dont elles s'y prennent pour replier ces feuilles; mais nous en avons vu des milliers qui réunissalent loutes leurs forces pour les tenir dans celte po- Sion, tandis qu'un grand nombre d'autres étaient occupées à appliquer la colle qui devait les empêcher de retourner dans leur premier état.
Dampier est le seul auteur qui, jusqu'à présent, ait donné quelque description de la Nouvelle-Hollande et
de ses habitants; et, quoiqu'en général ce soit un écrivain sur lequel on peut compter, cependant il s’est trompé ici en plusieurs endroits. Les peuples qu'il a vus habitaient, il est vrai, une partie de la côte très distante de celle que nous avons visitée; mais aussi nous avons aperçu des insulaires en différents endroils de la côte très éloignés les uns des autres; et, comme nôus avons trouvé partout une uniformilé parfaite dans la figure, les mœurs et les usages, il est raisonnable de supposer qu'il en est à peu près de mème dans le reste du pays.
Le nombre des habitants de la Nouvelle-Hollande paraît être très petit en proportion de son étendue. Nous n’en avons vu trente ensemble qu’une seule fois; ce fut à la baie de Botanique, quand les hommes, les femmes et les enfants s’attroupèrent sur un rocher pour regarder le vaisseau qui passait. Lorsqu'ils formèrent le projet de nous attaquer, ils ne purent rassembler plus de quatorze ou quinze combattants, et nous n'avons jamais découvert assez de hangars ou de maisons réunies en village pour en former des troupes plus grandes. Il est vrai que nous n'avons parcouru que la côte de la mer sur le côté oriental, et qu'entre celle côte et la côte occidentale il y a une immense étendue de pays entièrement inconnu; mais on a les plus fortes raisons de croire que cet espace considérable est entièrement désert, ou, au moins, que la population y est plus faible que dans les cantons que nous avons examinés. Il est impossible que l'intérieur du pays donne dans toutes les saisons de la subsistance à ses habitants, à moins qu’il ne soit cultivé, et il est d'ailleurs de toute probabilité que les insulaires de la côte ignorassent entièrement l'art de la culture, si elle était pratiquée plus avant dans les terres. Il n'est pas non plus vraisemblable que, s'ils connaissaient cet art, on n'en relrouvât aucune trace parmi eux. Il est sûr que nous n'avons pas vu dans tout le pays un pied de terrain qui fût cultivé : d'où l'on peut conclure que cette partie de la contrée n'est habitée que dans les endroits où la mer fournit des aliments aux hommes.
Les deux sexes vont entièrement nus, et ils ne semblent pas plus regarder comme une indécence de découvrir tout leur corps, que nous d'exposer à la vue nos mains et notre visage. Leur principale parure consiste dans l'os qu'ils enfoncent à travers le cartilage qui sépare les deux narines l’uné de l'autre. Toute la sagacité humaine ne peut pas expliquer par quel renversement de goût ils ont pensé que c'était un ornement, nice qui a pu les porter à souffrir la douleur et les incommodités qu'entraine nécessairement cetusage, en supposant qu'ils ne l'ont pas adopté de quelque autre nation. |
Les habitants de la Nouvelle-Hollande se nourrissent principalement de poisson ; mais ils viennent quelquefois à bout de tuer des kangurous et même des oiseaux de différentes espèces, quoiquils soient si sauvages qu'il nous était très difficile d'en approcher à une portée de fusil L'igname est le seul végétal qu'on puisse regarder comme un de leurs aliments. Il est cependant hors de doute qu'ils mangent plusieurs des fruits que nous avons décrits au nombre des produetions du pays, et nous en avous aperçu des restes autour des endroits où ils avaient allumé leurs feux.
Jls ne paraissent manger crue aucune nourriture animale; mais, comme ils n'ont point de vase pour la faire bouillir dans l'eau, ils la grillent sur les charbons, ou ils la font cuire dans un trou avec des pierres chaudes, de la même manière que les iusulaires des mers du Sud.
Comme ils n'ont point de filet, iis n’altrapent le poisson qu'en le harponnant, ou avec une ligne etun hameçon : il faut en excepler seulement ceux qu'ils prennent dans les creux des rochers et des bancs de sable qui sont secs à la marée basse.
Les habitants de la Nouvelle Hollande produisent du feu avec beaucoup de facili 6, et ils le répandent d'une mauière surprenante. Afin de lallumer, ils prennent
deux morceaux de bois sec : l’un est un petit bâton d'environ huit ou neuf pouces de long, et l’autre morceau est plat; ils rendent obtuse la pointe du petit bâton, et, en le pressant sur l'autre, ils le tournent promptement dans leurs deux mains, comme nous tournons un moussoir de chocolat ; ils élèvent souvent la main en haut en roulant le Jong du bâton, ensuite
ils la redescendent en bas pour augmenter la pression:
autant qu'il est possible, el par celte méthode ils font du feu en moins de deux minutes et la plus petile étincelle leur suffit pour la propager avec beaucoup de promptitude et de dextérilé. Nous avons vu souvent un Indien courir le long de la côte, et, ne portant rien en apparence dans sa main, s'arrêter pour un instant à cinquante ou cent verges de distance, et laisser du feu derrière lui : nous apercevions d'abord la fumée et ensuite la flamme qui se communiquait tout de suite au bois et aux herbes sèches qui se trouvaient dans les environs. Nous avons eu la curiosité d'examiner un de ces semeurs de feu : nous vimes qu'il mettail une étincelle dans de l'herbe sèche; après avoir été agilée pendant quelque temps, l'étincelle jeta de la flamme. 11 en mit ensuite uue aulre à un endroit différent, dans de l'herbe qui s’enflamma de même, et ainsi dans toute sa route.
Il est remarquable que les habitants de la Térre de Feu produisent le feu par collision, et que les habitants, plus heureux, de la Nouvelle-Hollande, de la Nouvelle-Zélande et de Taïti, l'allument en frottant une substance combustible contre une autre. N'y a-til pas quelque raison de supposer que ces différentes opérations répondent à la manière suivant laquelle le hasard a fait connaître cet élément dans la zône torride et dans la zône glaciale ? Chez les habitants sauvages d’un pays froid, il n'y à aucune opéralion de l'art ou aucun accident qui puisse faire croire que le feu s’y produit aussi aisément par frottement que dans un climat chaud où tous les corps sont chauds, secs et combustibles, et dans lesquels circule un feu caché que le plus léger mouvement suffit pour faire paraître au dehors. On peut donc imaginer que dans ün pays froid le feu a été produit par la collision accidentelle de deux substances métalliques, et que, par cetie raison, les habitants de cette conlrée ont employé le même expédient pour le reproduire. Dans un pays chaud, au coftraire, où deux corps inflammables S’allument aisément par le frottement, il est probable que le frottement de deux substances semblables fit connaître Îc feu pour la première fois, el que l’art adopla ensuite la même opération pour produire le même effet.
Il n'est peut-être pas aisé de deviner par quels moyens les habitants de la Nouvelle-Hollande sont réduits à la quantité d'hommes qui subsistent dans ce pays. C'est aux navigateurs qui nous suivront à déterminer si, comme les insulaires de la Nouvelle- Zélande, ils se détruisent les uns les autres dans les combats qu'ils se livrent pour leur subsistance, ou si une famine accidentelle a diminué la population, ou enfin s'il y a quelque autre cause qui empêche l'accroissement de l'espèce humaine. Il est évident, par leurs armes, qu'ils ont entre eux des guerres : en supposant qu'ils ne se servent de leurs lances que pour harponnér le poisson, ils ne peuvent employer le boucher à un autre usage que pour se défendre contre les hommes; cependant nous n'y avons découvert d'autre marque d'hostilité que le bouclier percé par une javeline dont je viens de parler, et nous n'avons apercu aucun Indien qui parût avoir été blessé par un ennemi, Nous ne pouvons pas décider s'ils sont courageux ou lâches. L'intrépidité avec laquelle deux d'entre eux s'opposèrent à notre débarquement dans Ja baie de Botanique pendant que nous avions deux bateaux armés, el même après qu'un d'entre eux eut été blessé avec du peiit plomb, nous donne lieu de conclure que non-seulement ils sont naturellement braves, mais encoi e familiarisés avec Iles dangers des combais, et qu'ils sont, par habitude aussi bien que par nature, un peuple
guerrier et audacieux. Cependant leur fuite précipitée de tous les autres endroits où nous approchâmes, sans que nous leur fissions aucune menace, et lors même qu'ils étaient au-delà de notre portée, semblerait prouver qué leur caractère est d'une timidité et d’une pusillanimité extraordinaires, et que ceux-là seuls qui se sont battus par occasion ont subjugué cette disposition naturelle. J'ai fidèlement rapporté les faits; c'est au lecteur de juger par lui-même.
D'après ce que j'ai dit de notre commerce avec eux, on né peut pas supposer que hous ayons acquis une grande connaissance de leut langage. Cependant nous avons pris quelque peine pour nous procurer plusieurs mots de la langue de la Nouvelle-Hollande, en questionnant les naturels. Quand nous voulions savoir le nom d'une piérre, nous là prenions dans nos mains, ét nous leur faisions enténdré par signes, le mieux qu'il nous était possible, qué nous désirions savoir
<omment ils l’appelaiént, Nous écrivions sur-le-champ
le müt qu'ils prononcaient dans celte occasion.
Passage de la Nouvelle-Galles méridionale à la Nouvelle- Guinée. Description de cé qui nous arriva en débarquant sur ce dernier pays:
En quittant l'île Boobyÿ, le 23 août, nous gouvernâmes à l'ouest-nord-ouest. Le 24%, à midi, notre latitude était de 10° 30° sud. Le 25, nous trouvâmes encore des bas-fonds quëé fous cûmies le bonheur d'éviter. Le 26, nous ne découv“üns plus de terre. Le 27, notre latitude par observation était de 9 56° sud, notre longitude de 2219 oùëst. Nüus Süivihies notre roule au norû-ouest, forcâmes de voiles, ét nous mîmes le cap au nord, afin de découvrir là l&rfe de la Nouvelle- Guince, |
Le 29, une petite île basse, située à environ une lieue de là grande terre, nuus FeéSläit au nord-ouest, à cinq milles. Cetie il6 git au 8€ degré 13° de latitude Sud, et au 221e degré 25° de lofigilude ouest ; elle est marquée dans les Cartes sous 1ES Hüms de Barthélemi et dé hermoÿsen: Quoiqué Hôüs n'en fussions pas éloignés de là terre dé plus dé Qüâtre lieues, cependant élle était Si lasse et si uniië Qué nous pouvions à peine l'apércevoir, de dessus 16 tillac. Elle paraissait cependant êlre bien couverte de bois, et entre autres arbres nous crûmes y distinguer le cocotier. Nous vimes de la fumée en plusieurs endroits, ce qui nous fit connaître que celle partie du pays est habitée.
Nous dépassâmes une haie ou golfe, devant laquelle git une pelite Île qui semble la mettre à l'abri des vents du sud ; mais je doute fort qu'il y ait assez d'eau pour un vaisseau : je ne pouvais pas entreprendre de décider cette question.
Nous porlâmes au large jusqu'à minuil : nous nous trouvâmes alors à environ onze lieues de terre. Nous courûmes vers la terre jusqu'à cinq hepres du matin du 30, et nous miîmes le cap du vaisseau au large, jusqu'à la pointe du jour, que noux vimes la terre qui nous restait au nord-ouest, à environ quatre lieues, Nous gouvernâmes vers la terre que nous apercevions de dessus le tillac : nous jugeâmes qu'elle était éloignée d'environ quatre lieues, et qu'elle élait encore lrès basse el couverte de bois. Nous apercevions tou jours une grande quantité d'écume brune sur l'eau : et les marins, ne croyant plus que c'était du frai, lui trouvèrent un nouveau nom, et l'appelèrent seasaw-dust ou sciure de mer. A midi, notre latilude était de 8° 30° sud, notre longitude de 2220 34° ouest, et l'île Saint- Barthélemi nous restait au nord-est, à soixante-quatorze milles.
Jusqu'au 3 septembre nous continuâmes notre direcion au nord avec une eau très basse, sur un banc de vase, et à une telle distance de la côte que nous pouvions à peine la découvrir du vaisseau.
Le 3 septembre, à la pointe du jour, nous vimes la terre s'étendre du nord-est au sud-est; à environ quatre
La multitude nous reçut avec des acclamations de joie...
lieues de distance. Nous lançârnes Æ pinasse en mer, et je m'embarquai avec onze personnes bien armées. Nous ramâmes directement vers la côte, mais l’eau étayr si basse que nous ne pûmes pas en approcher à plus de cent verges. Nous traversâmes le reste du chemin à gué, après avoir laissé deux des matelots pour prendre soin du bateau. Jusqu'ici nous n'avions découvert aucun signe d'habitants dans cet endroit; mais dès que nous fûmes à Lerre nous aperçûmes sur le sable des pas d'homme très récents, puisqu'ils étaient audessous de la marque de la marée haute. Nous en conclûmes que les Indiens n'étaient pas éloignés; mais, comme il y a un bois épais à cent verges du rivage, nous crûmes quil était nécessaire de marcher avec précaution, de peur de tomber dans une embuscade, et de ne pouvoir plus retourner au bateau.
Nous fimes halte à un endroit qui gît au 6€ degré 15” de latitude sud, à environ soixante-cinq lieues au nordest du port Saint-Augustin ou cap Walche, et il est près de ce qu'on appelle cap de la Colta de San-Bonaventura. La terre, ainsi que sur toutes les autres parties de la côte, est très basse, et couverte d'une abondance de bois et d'herbes qui passe Fimagination. Nous vimes le cocotier, l'arbre à pain et le plane très fiorissanis, quoique les noix de coco fussent vertes, el que le fruit à pain ne fût pas encore mûr. Nous y trouvâmes d'ailleurs beaucoup d'arbres, de plantes et de
buissons qui sont communs aux îles de la mer du Sud, à la Nouvelle-Zélande et à la Nouvelle-Hollande.
Passage de la Nouvelle-Guinée à l’île de Savu. Ge que nous fimes dans cette ile.
Depuis le 3 septembre 1770 nous porlâmes à l'ouest Le 4, nous étions au 6e degré 44° de latitude sud, et au 223e degré 51’ de longitude ouest. Depuis le midi de la veille notre route fut sud-ouest, et nous fimes cent vingt milles à l’ouest. Le 5, à midi, notre latitude était de 70 25’ sud, et notre longitude de 2250 41” ouest.
Le 6, nous dépassâmes une petile île qui nous restait à trois ou quatre milles de distance, et nous découvrimes une autre île basse, qui s'étendait du nord-nordouest au nord-nord-est, à environ deux ou trois lieues de distance.
Nous continuâmes à gouverner à l'ouest-sud-ouest, en faisant quatre milles et demi par heure jusqu'à dix heures du soir. Nous découvrimes la terre, qui s'étendait du nord-nord-ouest à l’ouest-nord-ouest, à cinq et six lieues : elle semblait unie et médiocrement élevée. D'après notre éloignement de la Nouvelle-Guinée, elle doit faire partie des îles Arrou ; mais elle gît un degré plus au sud qu'ancune de celles-ci n’est marquée
dans les cartes, et suivant notre latitude, c'est Timor Laoet.
Le 7, nous nous trouvâmes au 9€ degré 30° de latitude sud, et au 229e degré 34 de longitude ouest. Nous continuâmes notre roule en gouvernant à l'ouest jusqu'au soir du 8. Le 9, notre latitude était de 90 46° sud, et notre longitude de 232° 7° ouest. Pendant les deux derniers jours nous avions gouverné directement à l'ouest.
Le matin du 10, nous reconnûmes clairement que la terre que nous avions vue la veille au soir était Timor. À midi notre lalitude était de 400 1’ sud ; nous étions au 233e degré 27 de longitude ouest. Le 11, nous étions bien assurés que la première lerre que nous avions vue était Timor. La dernière île que nous venions de dépasser porte le nom de Tünor Laoet ou Laut. Laoct est un mot de la langue malaie qui signifie mer, et les habitants du pays ont donné ce nom à l'île. La partie méridionale git au 8e degré 45 de latitude sud, et au 228e degré 10° de longitude ouest.
Le 12, notre latitude était de 90 36° sud. Ce même jour nous vimes de la fumée sur la côte en plusieurs endroits, et, pendant la nuit, nous avions aperçu des feux. La terre paraissail très haute et disposée en collipes, s élevant par degrés les unes au-dessus des autres. Les collines sont en général couvertes de bois épais ; mais nous pouvious y distinguer des clairières d'une
étendue considérable, et qui semblaient êtie l'ouvrage des hommes. A cinq heures de l'après-midi, nous étions à un demi-mille de la côte, en travers d’un petit golfe qui s'avançait dans la ferre basse. Ce golfe gît au 9e degré 3%’ de latitude sud, et c’est probablement le même dans lequel Dampier entra avec sa chaloupe ; . car leau n'y paraîl pas assez profonde pour un vaisseau. La terre répond fort bien à la description qu'il en a donnée. Près de la grève, elle est couverte de grands arbres pyramidaux, qui suivant lui, ont l'apparence de pins. Derrière ceux-ci, il semble y avoir des criques d’eau salée et beaucoup de palétuviers, entremêlés cependant de cocotiers. La terre est plate sur le rivage, etsemble, en quelques endroits, s'avancer à deux ou trois milles dans l'intérieur du pays, avant la rencontre de la première colline. Quoique nous n'aperçussions dans celte partie de l’île ni plantations ni maisons, la fertilité du sol et le nombre des feux nous firent juger qu'elle devait être bien peuplée,
Nous suivimes la même route jusqu'à neuf heures du matin du 16, que nous vimes Ja petite île appelée Rotte, et à midi l'île Semau (1), qui gît à la hauteur de l'extrémité méridionale de Timor, nous restait au nord-ouest.
Dampier, qui a donné une description fort étendue
(1) Simao, suivant Danviile. A. M.
de l'île de Timor, dit qu’elle a soixante-dix lieues de long et seize de large, et que sa direction est à peu près nord-est et sud-ouest. J'ai trouvé que le côté oriental de l'île court presque nord-est-quart-est et sud-ouest-quart-ouest, et que l'extrémité méridionale gît au 10e degré 23’ de latitude sud, et au 236€ degré 5’ de longitude ouest. Nous avons couru environ quarante-cinq lieues le long du côté oriental, et nous avons reconnu que cette navigation élait absolument sans danger. La {erre, qui est bordée par la mer, excepté près de l'extrémité méridionale, est basse dans un espace de deux ou trois milles en dedans du rivage, et entrecoupée en général de criques salées. Par derrière la terre basse il y a des montagnes quis’élèvent les unes au-dessus des autres à une hauteur considérable,
Après avoir dépassé toutes les îles qui sont placées entre Timor et Java, dans les cartes que nous avions à bord, nous gouvernâmes à l'ouest jusqu'à six heures du lendemain au matin, 17, que nous apercûmes, sans nous y attendre, une île qui nous restait à l'ouestsud-ouest. Je crus d'abord que nous avions fait une nouvelle découverte. Nous courûmes directement des sus, et à dix heures nous étions près de son côté septentrional, Nous y aperçûmes des maisons, des cocotiers, et nous fûmes surpris fort agréablement d'y voir de nombreux troupeaux de moutons: c'était une tentation à laquelle, dans notre situation , nous ne pouvions pas résister, d'autant que plusieurs de nos gens se porlaient assez mal, et murmuraient de ce que je n'avais pas touché à Timor. Je résolus donc d'entreprendre d'établir un commerce avec des habitants qui paraissaient si fort en élat de nous fournir des provisions, afin de dissiper par-là la maladie et le mécontentement qui se répandaient parmi l'équipage.
A sept heures du soir nous jetâmes l'ancre dans une baie, à environ un mille de la côte. Lorsque nous entrâmes dans celte baie, nous découvrimes une grande ville indienne, vers laquelle nous dirigeämes notre route, en arborant une flamme sur le sommet du pelit mât de hune. Bientôt après nous fûmes surpris de voir la ville arborer pavillon hollandais, et d'entendre trois coups de canon. Nous continuâmés cependant notre chemin tant que nous eûmeés fond, et quand il nous manqua nous mîmes à l'ancre. |
Le 18, dès qu'il fit jour, nous aperçûmes le même pavillon sur la grève, vis-à-vis du vaisseau. Je pensai que les Hollandais avaient un établissement dans cette. île, et j'envoyai à terre M. Gore, mon lieutenant, rendre visite au gouverneur ou à la principale personne de la place, afin de lui apprendre qui nous élions, et par quelle raison nous avions touché à la côte. Il fut reçu en débarquant par une garde d'environ vingt ou trente Indiens armés de fusils, aui le conduisirent à la ville où le pavillon avait été arboré la veille. Ils emportèrent avec eux l'autre pavillon qui avait été placé -sur le rivage, et marchèrent sans ordre.
Quand il fut arrivé, on l'introduisit chez le raja ou roi de l'île, à qui il dit, par un intérprèle portugais, que notre bâtiment était un vaisseau de guerre appartenant au roi de la Grande-Bretagne, et qu'ayant plusieurs malades à bord, nous avions besoin de quelquesiuns des rafraîichiesements que l'île fournit. Sa Majesté répliqua qu'elle étail disposée à nous procurer tout ce que nous désirions , mais que, par alliance qu'elle avait faite avec la Compagnie hollandaise des Indes oriéntales, celle ne pouvait commercer avec aucun autre peuple, sans avoir au préalable obtenu son conserntément. La roi ajouta qu'il allait le demander sur-le-champ à l'agent de la Compagnie, qui était le seul blone de File. Il envoya à cet homme, qui résidait à quelque distance dans l'intérieur des terres, une lettre par laquelle il l'informait de notre arrivée et de
nolre demande: sur ces entrefaites M. Gore me dépêcha un de ses gens pour m'apprendre sa position el l'état du traité. Au bout d'environ trois heures, le résident hollandais vint répondre en personne à la lettre qu'on luj avait adressée Il s'appelait Jean-Christophe Lange,
natif de Saxe. Il traita M. Gore avec beaucoup de politesse, et il l’assura que nous étions les maîtres d'acheter, des nalurels du pays, tout ce qu'il nous plairait.
MM. Banks et Solander allèrent à terre et à la ville, qui est composée de plusieurs maisons, dont quelquesunes sont assez grandes. Ces maisons consistent uniquement en un toit couvert de feuilles de palmier et soutenu sur un plancher de bois par des colonnes d'environ quatre pieds de hauteur. Les habitants présentèrent à nos naturalistes un peu de leur vin de palmier qui était le suc frais de l'arbre, non fermenté ; il avait une saveur douté, qui n’était pas désagréable, et MM. Banks et Solander, qui revinrent à bord bientôt après qu'il fut nuit, espérèrent que cette liqueur pourrait contribuer à la guérison de nos scorbutiques.
Le matin du 19, j'allai à terre, avec M. Banks et plusieurs des officiers, pour rendre au roi la visite qu’il nous avait faite; mais mon principal objet était de nous procurer quelques-uns des buffles, moutons et volailles qu’on nous avait promis d'amener sur le rijee Nous parvinmes à lout arranger au gré de nos
sirs.
Description particulière de l’île de Savu, de ses productions et de ses habitants.
Le milieu de cette île, appelée Savw par les naturels du pays, gît à peu près au 408 degré 35° de latitude sad : elle est peu connue; une ancienne carte la nomme Sow, et la confond avec Sandel Bosch. Rumphius parle d'une île de Saow, et il dit aussi que c'est la même que les Hollandais appellent Sandel Bosch.
L'ile de Savu est différente de celles dont on vient de
faire mention, ainsi que de Timor, de Rotteet de toutes les autres îles que nous avons réncontrées dans ces mers, et qui sont placées à une assez grande distance de la véritable situation de Savu. Elle a environ huit lieues de long de l'est à l'ouest ; je ne sais pas quelle est sa largeur, parce que jé n'en ai examiné que le côté septentrional. Le hâvre dans lequel nous mouillàmes est appelé Seba, du not du district où il est situé : il gît sur le côté nord-ouest de l'île. 11 est à l'abri du vent alizé de sud-ouest, maisilést ouvertau nord-ouest. On nous apprit qu'il y a deux autres baies où les vaiseaux peuvent mettre à l'ancre; que la meilleure, appelée Timo, est sur le côté sud-ouest de la pointe sudest : on ne nous a dit ni le nom ni la situation de la troisième. La côte de la mer est basse en général, mais il y a des collines d’une élévation considérable au milieu de l'île. Nous étions sur la côte à la fin de la saison sèche ; il n'y était point tombé de pluie pendant sept mois, et l'on nous a assuré que, lorsque cette sècheresse dure si long temps, on ne trouve pas dans loute l'île un seul courant d'eau douce , mais seulement de petites sources qui sont à une fort grande distance de la mer : cépéndant on ne peut rien imaginer de plus beau qué l'aspect du pays, vu du lieu de notre mouillage. Le terrain uni près de la grève cst rempli de cocoliers el d’une espèce de palmier appelé arecas; par, derrière , les collines, qui s'élèvent insensiblement et avecrégularité, sontrichementcouvertes jusqu'aux som mets de platantions de palmiers-éventails, qui forment des bocages presque impénétrables au soleit. Chaque pied de terrain entre les arbres est garni de verdure, de maïs, de millet et d’indigo ; et lorsqu'on ne connait pas la magnificence et la beauté des arbres qui ornént celte partie de la terre, il n'y a qu'une imagination forte qui puisse se peindre tous les charmes de celte perspective. La saison sèche commence en mars où avril, et finit au mois d'octobre où dé novembre: Lé palmier-éventail, le cocotier, 16 tamarin, le Hino+ nier, l'oranger et le mangle sont les principaux arbres de cette ile: et entre autres productions végétales, lé sol fournit du maïs, du blé-sarrasin, du riz, du millet, des callivances et des melons d’eau. Nous y avons vu aussi uné canne à sucre, quelques espèces de légumes
d'Europe, et en particulier du céleri, de la marjolaine, du fenouil et de l'ail. Pour fournir aux besoins de luxe et de fantaisie, les insulaires de Savu ont du bétel, de l'arec, du tabac, du coton, de l'indigo et une petite quantité de cannelle, qu'ils semblent ne planter que par curiosilé ; je doute même si c'est de la véritable cannelle, les Hollandais ayant un très grand soin de ne pas laisser hors des îles dontils sont les maîtres les arbres qui produisent les épiceries. Outre les fruitsque je viens de décrire , il y en a cependant plusieurs espèces d’autres, et en particulier le frait doux du savonnier, qui est très connu dans les îles d'Amérique, et un petit fruit ovale appelé b/imbi : ils croissent tous deux sur des arbrisseaux. Le blimbi a environ trois ou quatre pouces de long; dans le milieu ilest de l'épaisseur du doigt, et il se termine en pointe à chaque extrémité. 11 est couvert d'une pellicule très mince, d'un vert clair, el l'intérieur contient un petit nombre de semences disposées en forme d'étoiles : sa saveur est peu forte et d'un acide agréable, mais on ne peut pas le manger cru. On dit qu'il est excellent mariné et cuit à l'éluvée : il nous donnait une sauce aigreletle très agréable pour »os aliments bouillis.
Parmi les animaux apprivoisés dans l’île, on compte le buffle, le mouton, la chèvre, le cochon, la poule, le pigeon, le cheval, l'âne, le chien et le chat, qui y sont tous en grande quantité. Les buffles diffèrent beaucoup des bêtes à cornes d'Europe : leurs oreilles sont plus grandes ; ils ont la peau presque sans poil ; leurs cornes sont recourbées l'une vers l’autre, et se prolongent toutes deux se rejetant en arrière, et ils n'ont point de fanons. Nous en avons aperçu plusieurs aussi gros que nos bœufs d'Europe qui ont pris tout leur accroissement.
Les chevaux ont onze à douze palmes de haut {1) ; mais, malgré leur petitesse, ils sont agiles et pleins de feu, surtout en marchant le pas, qui est leur allure commune. Les habitants les montent ordinairement sans selle, et ils n'ont pas d'autre bride qu'un licou. Les moutons sont de l'espèce qu'on appelle en Angleterre moutons de Bengale, et ils diffèrent des nôtres à plusieurs égards. Au lieu de Jaine, ils sont couverls de poil; ils ont les oreilles très grandes et pendantes au-dessous des cornes ; leur museau est arqué : on croit qu'ils ont quelque ressemblance avec la chèvre, et c'est pour cela qu'on les appelle souvent cabritos. Leur chair est aussi maigre que celle du buffle, sans saveur, et elle nous parut plus mauvaise que celle de tous les moutons que nous ayons jamais mangés. En revanche nous n'avons point vu de cochons aussi gras que ceux de ce pays, quoiqu'on nous ait dit qu'ils se nourrissaient principalement de gousses de riz el de sirop de palmier dissous dans l'eau. Les volailles sont surtout de grosses poules , dont les œufs sont très petits.
Les nalurels du pays sont d’une taille au-dessous de la moyenne ; les femmes surtout sont très pelites et trapues : leur teint est d’un brun foncé, et leurs cheveux sont universellement noirs et li-ses, Nous n’avons point remarqué de différence dans la couleur des riches et des pauvres, quoique, dans les îles de la mer du Sud, ceux qui sont plus exposés aux injures de J'air soient à peu près aussi bruns que les habitants de la Nouvelle-Hollande, tandis que les personnes d'un rang plus distingué ont le teint presque aussi beau que les Européens, Les hommes sont en général bien faits, vigoureux et actifs, et leurs traits, leurtaille, sont plus variés qu'ils ne le sont communément entre les habilants d'un même pays. Les femmes, au contraire, ont toules la même physionomie.
Les hommes atlachent leurs cheveux au sommet de la tête avec un peigne, les femmes les nouent par-derrière d'une manière qui ne leur sied pas bien. Les deux sexes s arrachent les poils sous les aisselies, et les hommes en font de même de leur barbe; ceux d'un rang
(4) La palme valait environ huit pouces. À. M.
au-dessus du commun porlent pour cela des pincettes d'argent suspendues à leur cou avec un cordon, Il yen a quelques-uns qui laissent quelques poils sur la lèvre supérieure; mais ils les tiennent toujours courts,
L'habillement des deux sexes est d'une étoffe de coton, dont le fil, teint en différents bleus , produit uné couleur changeante qui, à nos yeux, n'était point désagréable. Cette étoffe se fabrique dans le pays : leur vêtement est composé de deux pièces qui ont chacune environ deux verges de long, et une vergeet demie de large. L'une se replie autour des reins, et l’autre couvre la partie supérieure du corps. Les hommes serrent sur la chair, à la réunion des cuisses, le bord inférieur de la pièce qui enveloppe leurs reins, en laissant l’autre bord plus lâche, de manière à former une espèce de ceinture plissée quileur sert de poche, et où ilsmettent leur couteau et les autres petits meubles qu'ils portent avec eux. Ils passent l’autre pièce en dessous de cette ceinture par-derrière, et ramènent Fun des bouts pardessus l'épaule gauche, et l'autre par-dessus la droite, pour les faire tomber sur la poitrine et les rattacher à la ceinture par-devant ; de manière qu'en étendant ou en resserrant les plis, ils peuvent couvrir leur corps plus ou moins, suivantqu'ils le jugentà propos. lis ont toujours les bras, les jambes et les pieds nus.
La différence de l'habillement des deux sexes consiste principalement dans la manière dont est arrangée la pièce qui sert de ceinture : les fenmes, au lieu de serrer le bord inférieur et de laisser flotter en poche celui d'en haut, serrent au contraire la parlie supérieure, et laissentretomber en jupon jusqu'aux genoux celle d'en bas. Elles ne passent pas non plus la pièce qui couvre le corps par-dessous la ceinture en devant, mais elles l’attachent sous les bras, et s'en couvrent la gorge avec la plus grande décence.
l'exemple de ces peuples prouve bien que l'amour de la parure est une passion universelle, car ils ontun très grand nombre d'ornements, Quelques personnes d'un rang au-dessus du commun portent des chaînes d’or autour de leur cou ; mais elles sont faites d’un fil tressé, et par conséquent légères et de peu de valeur, D'autres ont des bagues si usées qu'elles semblent leur avoir été transmises dans une suile de plusieurs générations.
Presque tousles hommes tracentleurs noms sur leurs bras en caractères ineffaçables d'une couleur noire, et
les femmes s'impriment de la même manière au-des-
sous du pli du coudeune figure carrée qui contient des dessins de fleurs, Nous fûmes frappésdela ressemblance qui se trouve entre ces marques el le tattow des insulaires de la mer du Sud ; et, faisant des recherches sur leur origine, nous apprimes que les naturels du pays avaient adopté cet usage longlenps avant que les Européens arrivassent parmi eux, et que, dans, les îles voisines, les habitants tracent des cercles sur leur cou ét leur poitrine.
Les maisons de l'ile de Savu sont toutes bâties sur le même plan : elles ne diffèrent que par l'étendue. Elles sont plus ou moins grandes en proportion du rang et de la richesse de celui qui en est le maître. Quelques-unes ont jusqu'à quatre cents pieds de long, et d’autres n'en ont pas plus de vingt: elles sont toutes élevées sur des piliers ou colonnes d'environ quatre pieds de haut, dont un des bouts est enfoncé en terre, et l’autre porte un plancher solide de bois ; de sorte qu'il y a entre le plancher et le terrain sur lequel est bâtie la maison un espace vide de quatre pieds. Ils placent sur ce plancher d'autres poteaux ou colonnes qui soutiennent un tuit incliné, dont le faite est semblable à celui de nos granges. Les bords inférieurs de ce toit, qui est couvert de feuilles de palmier, descendent à deux pieds du plancher; l'intérieur est ordinairement divisé en (rois parlies égales. La partie du milieu, ou le centre, est eufermée des quatre côtés par une cloison qui s'élève d'environ six pieds au-dessus du plancher. Is ménagent aussi quelquefois deux petites chambres dans les côtés : Ie reste de l'espace
au-dessous du toit est ouvert, de facon qu’il admet librement l'air et la lumière.
Ces Indiens se nourrissent de tous les animaux apprivoisés du pays : le cochon est celui qu'ils estiment le plus, et le cheval tient le second rang ; après le cheval ils mettent le buffle au nombre des meilleurs aliments, ensuite la volaille, et ils préfèrent le chien et le chat au mouton et à la chèvre. Ils n'’aiment pas le paisson ; il n'y a que les pauvres qui en mangent, eLencore faut-il pour cela qu'ils se trouvent près du rivage. Lorsque leurs affaires les y conduisent, ils portent autour de leur ceinture un petit filet qui fait partie de leur habillement , et dont ils se servent pour prendre les petits poissonsqui sont pour ainsi dire sous leur main.
J'ai fait mention plus haut des végétaux et des fruits comestibles de l’île ; mais le palmier-éventail demande une description particulière ; car, dans certains temps de l’année, c'est presque l'unique nourriture des hommes et des animaux. Les insulaires de Savu tirent de cet arbre une espèce de vin appelé toddy : ils coupent pour cela les bourgeons qui doivent produire des fleurs, peu de temps après qu’ils sont sortis de la tige, et ils attachent au-dessous de petits vases faits de feuilles si bien jointes l’une à l'autre , qu'ils reçoivent la liqueur sans la laisser s’'écouler. Des hommes montent matin et soir sr les arbres pour recueillir le suc qui tombe dans ces vases, et qui sert de boisson ordinaire à tous les habitants: mais ilsen tirent encore une beaucoup plus grande quantité que celle qu’ils emploient à cet usage, et de cet excédant ils fontun sirop et du sucre grossier. La liqueur est appelée dua ou duac, et ils donnent au sirop et au sucre le nom de gula. Hs fabriquent le sirop en faisant bouillirla liqueur dans des pots de terre jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment épaisse. Ce sirop ressemble beaucoup aux mélasses, mais il est un peu plus épais, et il a un goût plus agréable. Le sucre est d’un brun rougeâtre, et peut-être le même que le sucre jugata du continent de l'Inde. On le donne aux cochons, mêlé avec des gousses de riz, etils deviennent énormément gras sans prendre aucune autre nourriture. On nous a dit que les habitants se servaient aussi de ce sirop pour engraisser leurs chiens et leurs volailles, et qu'euxmêmes vivaient de ce seul aliment pendant plusieurs mois lorsque les autres récoltes leur manquaient, et que les provisions animales étaient rares.
L'apprêt de leurs aliments consiste ordinairement à les faire bouillir, et comme le bois à brûler est très rare, et qu’ils n'ont ni charbon ni tourbe, ils ont
inventé un expédient qui n’est pas entièrement in-
connu en Europe, mais qu'on n’emploie guère que dans les camps. Ils creusent par-dessous terre un trou dans une direction horizontale d'environ deux verges de long, comme le terrier d’un lapin, et ils font une grande ouverture à l'une des extrémités et une petite à l’autre. Ils mettent le feu par la première, et la seconde sert à donner une issue à l'air. Ils percent quelques trous ronds au-dessus de ce sillon creusé, elils mettent sur ces trous des pots de terre qui sont larges au milieu et pointus vers le fond, de sorte que le feu agit sur une plus grande partie de leur surface. Chacun de ces pots contient ordinairement huit à dix gallons : on ne voit pas sans étonnement combien il faut peu de feu pour faire bouillir l'eau ; une feuille de palmier ou une tige de plante sèche, jetée de temps en temps dans le foyer, suffit pour cela. C’est de cette manière qu'ils cuisent tous leursaliments, et qu'ils font leur sirop et leur sucre. Il paraît, par le voyage de Frézier dans la mer du Sud, que les Péruviens avaient une pratique à peu près semblable, et peut-être que les pauvres gensd'un pays où le bois est cher pourraient l'adopter avec avantage.
Les deux sexes sont dans la mauvaise et pernicieuse habitude de mâcher du bétel el de l'arec ; ils la contractent dès leur enfance, et depuis le matin jusqu'au soir ils ne font pas autre chose. Ils mêlent toujours avec le bétel et l’arec une espère de chaux blanche faite de
pierre de corail et de coquillages, et souvent une petite quantité de tabac, ce qui leur rend la bouche extrêmement dégoütante à l’odorat et à la vue. Le tabac infecte leur baleine, et le bétel et la chaux pourrissent leurs dents et les noircissent comme du charbon. J'ai vu des hommes de vingi ou trente ans dont les dents de devant étaient cariées jusqu’à la gencive ; ils n’en avaient pas deux qui fussent exactement de la même longueur ni de la même épaisseur ; elles étaient rongées d'une manière inégale, comme le fer l’est par la rouille : ce qu'on attribue , si je ne me trompe , à l'habitude de mâcher des noix d’arec, dont l'enveloppe est dure et fibreuse; mais jecroisque la chaux en est la seulecause. Les dents des Indiens ne sont ni ébranlées, ni rompues, ni hors de la gencive, comme elles le seraient sans doute s'ils mâchaient continuellement des substances dures ; mais elles se rongent peu à peu , ainsi que les métaux qu'on expose à l’action d'un acide puissant. Lors même qu'il ne paraît point de dents au-dessus de la gencive , la racine adhère toujours fortement à l'intérieur. Ceux qui soutiennent que le sucre gâte les dents des Européens nese trompent peut-être pas ; ear on sait que le sucré raffiné contient une quantité considérable de chaux ; et si l’on doute que la chaux détruise les os , de quelque espèce qu'ils soient, on peut s'en convaincre par l'expérience.
Lorsque les insulaires de Savu ne mâchent pas du bétel et de l’arec, ils fument. Voici comment ils s'y prennent pour celte opération : ils roulent un peu de tabac, ils le mettent au bout d'un tube d'environ six pouces de long, fait d'une feuille de palmier, et de la grosseur d'une plume d'oie. Comme la quantité de tabac que contiennent ces pipes est très petite, afin d’en augmenter l'effet ils avalent la fumée, ce qui arrive surtout aux femmes.
On ne connaît pas avec certitude l'époque où les naturels de l'île se sont réunis en société civile ; mais aujourd'hui elle est partagée en cinq principautés ou nigrées : Laaïi, Seba, Regeeua, Timo et Massara, dont chacune est gouvernée par son rajah ou roi particulier, Le rajah de Seba, dans le domaine duquel nous débarquâmes, semblait avoir une grande autorité, sans êlre environné de beaucoup de pompe ou d'appareil, et sans qu on parût avoir beaucoup de respect pour sa personne.
Nous n'avons pas découvert qu'il y eût parmi ces peuples un rang intermédiaire entre le rajah et les propriétaires des lerres. Ceux-ci sont respectables en proportion de l'étendue de leurs possessions. Les classes inférieures sont composées de manufacturiers, de pauvres journaliers et d'esclaves. Les esclaves, comme les paysans de quelques parties de l'Europe, sont attachés à la glèbe. On les vend et on les transmet avec les terres ; mais, quoique le propriétaire soit le maître de vendre son esclave, il n'a point d'autre autorité sur sa personne; il ne peut pas même le châlier sans l'aveu etle consentement du rajah. Certains propriélaires ont cinq cents esclaves, et d'autres n’en ont pas une demi-douzaine. La valeur commune d’un esclave est celle d'un cochon gras. Lorsqu'un homme de distinction paraît en publie, il en a toujours deux ou un plus grand nombre à sa suite, L'un d'eux porte une épée ou un coutelas, dont la poignée est ordinairement d'argent et ornée de grandes touffes de crin de cheval ; un autre porte un sac qui contient du bétel, de l'arec ; de la chaux et du tabac. Cette suite compose toute leur magnificence, car le rajah lui-même n a pas d'autres marques de distinction.
Une longue suite d'ancêtres respectables forme le principal objet de la vanité de ce peuple, ainsi que de tant d’autres; et le respect pour l'antiquité semble être porté ici beaucoup plus loin que dans aucun autre pays. Une maison qui a été habitée pendant plusieurs générations devient presque sacrée, et il y a peu de marchandises de besoin et de luxe qui aient un aussi grand prix que les pierres sur lesquelles on s’est assis pendant longtemps, et qui par-là sont devenues polies.
Ceux qui peuvent acheter ces pierres, ou qui les acquièrent par héritage, les placent autour de leurs maisons, et elles servent de siéges aux personnes de la famille.
Chaque rajah dresse dans la principale ville de sa province, ou pigrée, une grande pierre qui sert de monument à son règne. Il y avait dans la première ville du canton de Seba, où nous étions, treize de ces pierres, outre plusieurs fragments d'autres qui y avaient été mises plus anciennement , et qui avaient été détruiles par les années. Ces monuments semblent prouver que , depuis une époque fort éloignée, il y a dans cetle partie de l’île quelque espèce d'établissement
! Ne x
La religion de ces peuples est une espèce de paganisme absurde. Chaque homme choisit son dieu et détermine lui-même la manière dont il doit l'adorer, de facon qu'il y a presque autant de dieux et de cultes différents qu'il y a de personnes. On dit cependant que leur morale est irréprochable el qu'elle ne contredit point les principes du christianisme. Quoiqu'elle ne
emelte qu'une femme à chaque homme, le commerce illicite entre les deux sexes est en quelque manière inconnu parmi eux. Les exemples du vol y sont très rares, et ils sont si éloignés de se venger par l'assassinal d’une injure qu'on leur a faite, que , s'il s'élève des différends , ils n'en font pas mème le sujet d'une querelle, de peur d’être provoqués à la vengeance dans la chaleur du premier mouvement; mais sur-le-champ ils renvoient l'affaire à la décision de leur roi.
Ces insulaires semblent jouir d'une bonne santé et d'une longue vie; quelques-uns d'entre eux élaient pourtant marqués de la petite vérole, qu'ilstraitent avec la même précaulion que la peste. Dès qu’une personne en est attaquée, ils la transportent dans un endroit solitaire très éloigné de toute habitation ; ils laissent la maladie suivre son cours, et ils fournissent au patient des aliments qu'ils lui tendent au bout d'un grand bâton.
Nous connaissons très peu leur manière de vivre dans leur intérieur ; dans un certain cas, leur délicatesse et leur propreté sont très remarquables. Plusieurs d’entre nous ont élé à terre trois jours consécutifs dès le grand malin, et n’en sontrevenus qu'au soir, sans avoir jamais aperçu le moindre vestige de leurs excréments; il est très difficile d'expliquer ce phénomène dans un pays si peuplé, et il n'y a peut-être point d'autre contrée du monde où l'on satisfasse à ce besoin d'une manière si secrète.
Pendant notre séjour à Savu nous avons fait plusieurs recherches sur les îles voisines; voici ce que nous en avons appris.
Il y a à l’ouest de Savu une petite ile dont on ne nous à pas dit le nom; elle ne produit rien d’important, si ce n'est la noix d'arec, dont les Hollandais recoivent annuellement une cargaison de deux sloops, en retour des présents qu'ils font aux insulaires.
Timor est le principal de ces établissements, et les résidents hollandais des autres îles y vont une fois par année pour arrêter leurs comptes. L'île est à pen près dans le même état que du temps de Dampier; les Hollandais y ont un fort et des magasins, et M. Lange (1) nous dit que nous y trouverions tout ce dont nous avions besoin, et que nous comptions nous procurer à Batavia, sans en excepter les provisions salées et l’arack, Les Portugais sont toujours les maîtres de plusieurs villes sur le côté septentrional de Timor, et en particulier de Lifao et de Sesial.
L'île de Rotte gîl à peu près dans le même parallèle que Savu. Un facteur hollandais y fait son séjour pour conduire les naturels et veiller sur leurs récoltes, dont un des principaux articles est le sucre. Ils le fabriquaient autrefois en brisant seulement les cannes, et eu faisant bouillir le suc jusqu'à ce qu’il fût réduit en sirop selon la même méthode qu'ils emploient pour le vin de palmier; mais depuis peu on a beaucoup per-
(1) Négociant européen alors établi à Timor. À. M.
fectionné cette manufacture. L'établissement hollandais de Corcordia étend aussi son autorité sur les trois petites îles appelées, {Le Solars ou les Solaires. Elles sont plates et basses, et abondantes en toutes sortes de provisions ; on dit que celle du milieu a un bon hâvre pour les vaisseaux. Ende, autre pelite île à l’ouest des Solaires, appartient toujours aux Portugais, qui ont sur le côté oriental un port et une ville nommée Larntuca. Ils fréquentaient autrefois un hâvre sur le côté méridional, mais il a été entièrement négligé depuis quelque temps, parce qu'il est beaucoup moins bon que celui de Larntuca.
Les habitants de chacune de ces petites îles parlent une langue qui leur est particulière; et les Hollandais, par politique, les empêchent autant qu'il est possible d'apprendre celle de leurs voisins. S'ils parlaient un langage commun , en communiquant les uns avec les autres, ils apprendraient à cultiver des productions qui leur seraient plus profitables que celles qu'ils tirent à présent de leurs terres, et qui seraient moins avantageuses aux Hollandais ; mais leurs idiomes étant différents, ils ne peuvent pas s'éciairer mutuellement de leurs lumières , et la compagnie s'assure par-là le moyen de leur fournir elle-même les articles dont ils ont besoin, et d'en fixer le prix, qu'on peut raisonnablement supposer n'être pas modéré. C’est probablement dans la même vue que les Hollandais n’enseignent point leur langue aux naturels de ces pays, et qu'ils se sont donné la peine de traduire le Nouveau- Testament et des catéchismes en chaque langue de ces différentes îles ; car, à mesure que le hollandais serait devenu la langue commune de la religion, il se serait bientôt répandu partout.
Lalanguequ'on parle à Savu a quelque analogie avec celles des îles de la mer du Sud. Plusieurs des mots sont exactement les mêmes ; et les noms qui désignent les nombres dérivent manifestement des mêmes racines.
Traversée de l’île de Savu à Batavia. Récit de ce que nous y fimes.
Nous mîmes à la voile le matin du 21 septembre 1770, et nous portâmes à l'ouest, le long de la côte septentrionale de l’île de Savu, et d’une autre petite île qui gît à l'ouest. A quatre heures de l'après-midi, nous découvrimes, à notre sud-sud-ouest, à troislieues, une pelite île basse située au 10e degré 47 de latitude sud, et au 28e degré 218’ de longitude ouest.
Nous étions le 22, à midi, par le 11e degré 10° de latitude sud, et le 249e degré 38’ de longitude ouest. Dès que nous fûmes hors des îles, nous eûmes constamment une houle du sud : je pensai qu'elle n’était pas causée par un vent soufflant de ce rumb, mais que la position de la côte de la Nouvelle-Hollande lui donnait celle direction.
Le 1er octobre, nous avions au sud-est, à cinq lieues, la pointe de Java, ou l'extrémité occidentale de l’île. Bientôt après nous découvrîimes l'ile du Prince au sudest, el à dix heures celle de Cracata nous restait au nord-est. Cracala est une île remarquable, élevée, et qui se termine en pic.
Le 2, nous nous trouvâmes lout près de la côte de Java. Nous la longeâmes ensuite, et j'envoyai le bateau à terre, afin de tâcher d'en tirer quelques fruits pour Tupia, qui était très mal, et de l'herbe pour les buffles qui vivaient toujours. On nous rapporla quatre noix de coco, un petit paquet de fruits du plane acheté pour un schelling, et quelques herbages pour nos animaux , que les Indiens donnèrent si volontiers à nos gens, qu'ils les aidèrent à les couper, Le pays, qui est d'un aspect très agréable, semblait former un bois continuel.
A sept heures, il s'éleva une brise du sud-sud-ouest : nous en profilâmes pour appareiller, et nous portâmes
au nord-est, entre l'île et le cap. Le 3, nous n’étions que vis-à-vis la pointe de Bantam.
Le 8, nous appareillâmes avec le vent dé terre du sud, et nous dépassâmes un banc; mais, avant midi, nous fûmes obligés de mouiller de nouveau près d’une petite île qui est parmi celles qu'on appelle les Wille- Iles, et que nous ne trouvâmes marquée dans aucune carte. Pulo-Pare nous restait alors à l’est-nord-est, à six où sept milles de distance.
MM. Banks et Solander débarquèrent sur l'île, qu’ils reconnurent n'avoir pas plus de cinq cents verges de long et cent de large ; ils rencontrèrent cependant une maison et une petite plantation où, entre autres fruits, il y avait le Palma-Christi, dont on fait l'huile appelée de Castor dans les îles d'Amérique. Ils augmentèrent un peu leur collection de plantes, et ils tuèrent une chauve-souris qui avait trois pieds d'envergure, et quatre pluviers qui ressemblaient exactement au pluvier doré d'Angleterre.
Le 9, nous courûmes vers la rade de Batavia, où nous mouillâmes à quatre heures de l'après-midi.
Nous nous rendîmes sur-le-champ à la maison de M. Leith, le seul négociant anglais un peu considérable qui résidât dans cette ville : il nous reçut avec beaucoup de politesse, et nous invita à diner.
A cinq heures de l'après-midi, je fus introduit chez le gouverneur général, qui me reçut fort honnêtement: il me dit qu'on me fournirait tout ce dont j'aurais besoin, et que le lendemain au matin ma requête serait mise sous les yeux du conseil, où je voudrais bien me rendre.
Après avoir souffert un délai de plusieurs jours, par des contre-temps et des méprises, le 18 au matin je levai l'ancre, et je fis voile vers Onrust. Peu de jours après nous allâmes le long du quai sur l'île de Cooper, qui est tout près d'Onrust, pour y débarquer notre équipement.
Le 5 novembre, après plusieurs délais, causés par l'arrivée des bâtiments hollandais qui venaient charger du poivre le long des quais, notre vaisseau entra dans le port, et le même jour, M. Monkhouse, homme plein de lumières el de raison, fut la première victime de ce climat malsain : l'état où nous nous trouvions aggravait encore le regret de sa perte. Le docteur Solander eut à peine la force d'assister à ses funérailles, et M. Banks ne pouvait pas sortir. Notre détresse était on ne peul pas plus grande, et l'avenir très effrayant.
Cependant on examina le fand de notre vaisseau, et on le trouva dans un état beaucoup plus mauvais que nous ne l'imaginions. Avec toutes ses avaries il avait fait plusieurs centaines de lieues, dans des parages où la navigation est aussi dangereuse qu'en aucune aulré partie du globe. À combien de tourments nous échappâmes eu ignorant qu'une partie considérable de la quille n'était plus que de l'épaisseur d'une semelle de soulier, et qu'entre nous et la mort il n'ÿ avait qu'une barrière si mince et si fragile ! Mais il semblait que nous n'avions élé conservés jusqu'alors que pour périr ici. MM. Banks et Solander étaient si mal, que les médecins déclarèrent qu'il ne leur restait d'autre ressource que d'essayer l'air de la campagne. En consequence, je louai pour eux, à environ deux milles de Ja ville, une maison qui appartenait au maître de l'auberge, qui s'engagea à leur fournir des provisions et des esclaves. Comme ils avaient déjà éprouvé qu'ils ne pouvaient pas se faire servir par ces esclaves, qui avaient d'autres maîtres, et qui étaient absolument sans attenlion et sans intérêt pour les malades, ils achetèrent chacun une femme malaise, dañs l'espoir d'être mieux soignés. Ils ne se trompèrent pas, et ils retrouvèrent dans ces femmes, qui leur appartenaient en propre, toute la tendresse et les soins de leur sexe. Tandis qu'on faisait ces préparatifs, ils apprirent la mort de Tupia, qui suécomba à son mal peu de jours après la perte de son valet, qu'il aimait avec l'attachement d'un père.
Le 1%, la quille du vaisseau fut entièrement radoubée. Je manquerais à la justice qui est due aux officiers
et aux ouvriers de ce chantier, si je ne déclarais pas que, suivant moi, il n'y en a point dans le monde où l'on puisse mettre un vaisseau à la bande plus sûrement, et avec plus de commodités et de promptitude, et le réparer avee plus de soin et d'adresse.
MM. Banks et Solander recouvraient peu à peu leur santé à leur maison de campagne , qui élait exposée à la brise de mer, et en outre siluée sur ün courant qui contribuait beaucoup au renouvellement de l'air. J'étais alors très mal, et il n'y avait plus dans tout l'équipage que dix personnes qui fussent en état de faire le service.
Cependant on se mit à gréer le vaisseau, et à conduire l'eau et l'équipement à bord. Nous fûmes obligés d'acheter de l’eau à Batavia.
Le vaisseau étant entièrement radoubé le 8 décembre, après que nous eùmes embarqué son eau et son équipement, et reconduit les malades à bord, nous remontâmes dans la rade de Batavia, et nous mîmes à l'ancre.
Depuis ce temps jusqu'au-24, nous nous occupâmes à mettre à bord le reste de l'eau el nos provisions, avec quelques nouvelles pompes, et à faire plusieurs autres préparalifs pour appareiller. Tous ces travaux auraient fini beaucoup plus tôt, si la maladie et la mort n'avaient pas mis hors de service ou enlevé un grand nombre de nos gens.
L'après-midi de la veille de Noël, je pris congé du gouverneur et de plusieurs des principaux habitants de la ville avec qui j'avais formé des liaisons, et dont j'ai recu Lous les secours et loutes les honnètetés possibles; mais sur ces entrefaites il nous arriva un accident qui pouvait avoir des suiles désagréables.
Le 26, à six heures du matin, nous appareillâmes et nous mîimes à la voile avec une petite brise du sudouest.
A notre départ, le nombre de nos malades montait à quarante, et le reste de l'équipage était très faible. Tout le monde avait été malade, excepté le voilier, vieillard de soixante-dix à quatre-vingts ans, et il est à remarquer que cet homme s’enivra tous les jours pendant notre relâche à Batavia. Nous y enterrâmes sept personnes : le chirurgien, trois matelots, le domestique de M. Green, Tupia et Tayeto, son valel. Tous furent victimes de l'insalubrité de l'air stagnant et putride du
pays.
Description de Batavia et du pays adjacent. De ses fruits, de ses fleurs et de ses autres productions.
Batavia, la capitale des domaines hollandais dans l'Inde, à laquelle on ne peut comparer aucune autre ville des possessions européennes en Asie, est siluée sur le côté septentrional de l'île de Java, dans une plaine basse et marécageuse, où plusieurs petites rivières qui prennent leur source dans les montagnes appelées Blaeuiven-Berg, à environ quarante milles dans l'intérieur du pays, débouchent dans la mer, et où la côte forme une grande baïe appelée baie de Batavia, à huit lieues du détroit de la Sonde. Elle gît au 6e degré 40° de latitude sud, et au 106€ degré 50° de longitade ouest du méridien de Greenwich.
Les Hollandais semblent avoir choisi ce terrain pour la commodité de la navigation intérieure; et à cet égard, c'est véritablerfent une seconde Hollande, supérieure à tous les autres endroits du monde. fl ya très peu de rues qui n'aient un canal d'une largeur considérable, où l’eau est stagnante plutôt que courante, et dont plusieurs se prolongent à quelques milles dans l’intérieur du pays. Comme les maisons sont grandes et les rues larges, proportionnellement au nombre de maisons qu'elle contient, elle occupe une beaucoup plus grande étendue de terrain qu'aucune ville de l'Europe.
Les rues sont spacieuses et belles, et les bords des canaux sont plantés de rangées d'arbres qui forment
un coup d'œil très agréable; mais les canaux et les arbres concourent à rendre cette ville malsaine. L'eau stagnante des canaux exhale dans la saison sèche une puanteur insupportable, et les arbres empêchent le renouvellement de l'air, qui pourrait dissiper jusqu'à un certain point les exhalaisons putrides. L'inconvénient est égal dans la saison pluvieuse ; car alors ces réservoirs d'une eau corrompue sortent de leurs lits, inondent la partie basse de la ville, surtout dans le voisinage de l'hôtel où logent les étrangers, et remplissent les étages inférieurs des maisons où ils laissent une quantité inconcevable d'ordures et de vase. On nettoie quelquefois ces canaux; mais cette opération mal faile entraîne des suites aussi funestes que si l'on y laissait une eau croupissanle. La boue noire qu'on tire du fond est déposée sur les bords, c'est-à-dire au milieu des rues, jusqu'à ce qu'elle ait acquis assez de consistance pour qu'on puisse la charger sur un bateau et l'enlever. Comme cette boue est composée principalement d'excréments humains qu’on jette dans les canaux tous les matins, parce qu’il n'y a pas de lieux privés dans toute la ville, elle empoisonne l'air au loin lorsqu'elle se sèche. Les eaux courantes elles-mêmes sont nuisibles à leur tour par la malpropreté des habitants. Ils trainent de lemps en temps sur le rivage un cochon mort de maladie, ou le cadavre d'un cheval; et comme personne en particulier n'est chargé de nettoyer les rues, les cadavres y restent jusqu'à ce que le temps ou le hasard les ait consumés ou que quelque autre cause les emporte.
Les maisons sont en général bâties d’une manière très convenable au climat : elles consistent en une très grande chambre ou salle de plain-pied, avec deux portes aux extrémités qui sont ordinairement ouvertes. Ils ménagent à l’un des bouts de la salle nn cabinet où le maître du logis travaille à ses affaires ; et, au milieu de la maison, il y à une cour qui donne du jour à la salle, et y répand en même temps de l'air. D'un des coins de la salle, des escaliers conduisent à l'étage de dessus, où les chambres sont aussi spacieuses el aérées. Une galerie couverte, méuagée dans la cour, leur sert de salle à manger, et d'autres fais elle est occupée par les femmes esclaves, à qui on ne permet pas de s asseoir ailleurs.
Les bâtiments publics sont, pour la plupart, vieux, lourds et de mauvais goût; mais la nouvelle église n'est pas sans élégance : elle a un dôme qu'on apercoit à une grande distance en mer. Quoique l'édifice paraisse pesant, l'intérieur en est très beau : il est magoifiquement illuminé par des lustres, et l'on y voit un très grand orgue, La ville est fermée par un rempart de pierre médiocrement élevé; mais il est ancien et tombe en ruines dans plusieurs endroits. La muraille elle-même est environnée par une rivière qui a de cinquante à cent verges de large; le courant en est ra-
idé et l'eau basse. De l’autre côté du rempart, dans ‘intérieur, on trouve encore un canal d'une largeur inégale, de sorte qu'en entrant ou en sorlant par les portes, il faut passer deux ponts. Il n'est pas permis aux gens oisifs ni aux étrangers de se promener sur les reMiparts, qui nous ont paru mal garnis de canons.
Le château, ou la citadelle, est situé à l'extrémité
"nord-est de la ville, Les murailles en sont plus élevées et plus épaisses que celles de la ville, surtout près de la lace de débarquement, où il n’y a de l’eau que pour les aleaux, et qui est entièrement commandée par la forresse, munie d'une ariillerie nombreuse qui se présente d'une manière très imposante.
Le château contient des appartements. pour le gouvérneur général et tout le conseil de l'Inde, et il leur est enjoint de S'y réfugier en cas de siége. On y voit aussi de grands magasins où l'on dépose une quantité con@érable de marchandises de la Compagnie, et en particulier celles qui viennent d'Europe : c'est là que travaillént tous ses facteurs. On y trouve encore beaucoup de canons.
Outre les fortifications de la ville, on rencontre, à
vingt ou trente milles dans les environs, un grand nombre de forts : ils ne semblent être destinés qu'à tenir les naturels du pays en respect, et, en effet, ils ne sont propres qu'à cela. C'est dans la même vue que les Hollandais ont construit des espèces de maisons garnies chacune de huit canons, et qui sont situées de manière qu’elles commandent à la navigation de trois ou quatre canaux, et par conséquent aux chemins qui sont sur leurs bords. Quelques-unes se trouvent dans la ville, et c’est par Le feu d'une de celles-ci que toutes les meilleures maisons des Chinois furent rasées en 1740, lors de leur révolte. Ces redoutes sont dispersées sur toutes les parties de l'île de Java et des autres îles dont la Compagnie s'est emparée dans ces mers.
Si les fortifications des Hollandais ne sont pas formidables en elles-mêmes, elles le sont du moins par leur situation, car elles sont placées parmi des marais, où les chemins, qui ne sout rien autre chose qu'une jetée entre un canal et un marais, peuvent être facilement détruits; ce qui arrêterait entièrement ou retarderait de beaucoup l'approche d'une grosse artillerie. 11 serait extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, de transporter les cauons dans des bateaux, puisqu'il faudrait qu’ils passassent sous Le feu de l'artillerie du château, dont l'ennemi ne pourrait pas s'emparer. D'ailleurs, tout délai est mortel dans ce pays, et quiconque y arrêlera un ennemi le détruira infailliblement En moins d’une semaine, nous avons ressenti les effets. de ce climat malsain, et en moins de quinze jours notre équipage fut incapable de faire le service. On nous a dit que, de cent soldats qui y arrivent d'Europe, il était rare qu'il en survécût cinquante la première année; que de ces cinquante, la moitié était à l'hôpital, et quil n'en restait pas dix en parfaile santé.
S'il est difficile d'attaquer Batavia par terre, il est absolument impossible d'en former le siége par mer, car l'eau est si basse qu'une chaloupe peut à peine s'approcher à la portée du canon des remparts, excepté dans un canal appelé la Rivière, défendu des deux côtés par des môles qui s'étendent à environ un demimille dans le hâvre. Il aboutit à l'autre extrémité sous le fou de ia partie la plus forte du château, et sa communication avec les canaux qui entrecoupent la ville estinterrompue par de grandes poutres flottantes, formant une chaine quise ferme tous les soirs à six heures, el qu'on n'ouvre jamais sous aucun prétexte avant le lendemain au matin. Le hâvre de Batavia passe pour le plus beau de l'inde, et il semble que c’est avec raison : il est assez vaste pour contenir la plus grande flotte, et le fond en est si bon que l'ancre y tient jusqu'à ce que le câble pourrisse. La mer n'y.est jamais incommode, et il n’a d'autre inconvénient que le basfond qui est entre la rade et la rivière, Quand la brise de mer souffle frais, elle produit une mer montante, dangereuse pour les bateaux. En dehors et autour du hâvre, il y a plusieurs îles dont les Hollandais se sont emparés, et qu'ils emploient à différents usages. Ils transportent dans l'une d'elles, appelée Zdam, tous les Européens coupables de quelques crimes qui ne méritent pas la mort. Quelques-uns sont condamnés à y resler quatre-vingt-dix-neuf ans, d'autres quarante, vingl, ou moins, jusqu'à Cinq, Suivant la nature de leur délit. Pendant le temps de leur bannissément, on les occupe, comme esclaves, à faire des cordes et à d'autres travaux. Sur une autre île appelée Purmeréent, ils ont construit un hôpital où l’on dit que les malades recouvrent la santé beaucoup plus promptement qu à Batavia. Dans une troisième, nommée Awyper, la Compaguie a des magasins pour le riz et d'autres marchandises de peu de valeur; et les vaisseaux élrangers qu'on met à la bande à Onrust, autre île dont on a déjà parlé, y déposent leursçargaisons et leurs équipements sur des quais très commodes pour cela.
Le pays des environs de Balavia, dans un espace de quelques milles, est semé partout de maisons de campagne et de jardins. La plupart dés jardins sont très grands, et, par une étrange fatalité, ils sont tous plan-
Il ressemblait à une colonne
tés d'autant d'arbres que le terrain peut en porter, de sorte que l'île ne tire aucun avantage d'avoir été débarrassée des bois qui la couvraient autrefois, si l'on en excepte les fruits que lui procurent les arbres substitués aux anciens. Ces impénétrables forêts occupent un terrain plat qui s'étend à plusieurs milles au-delà des jardins, et qui est entrecoupé par des rivières et des canaux navigables pour les petits bâtiments. Ce n'est pas encore le plus grand inconvénient : tous les champs et jardins sont environnés d'un fossé, et, au milieu des terres cultivées, on trouve partout des marais, des fondrières et des amas d’eau saumâtre.
Il n’est pas étrange que les habitants d’un pareil pays soient familiarisés avec la maladie et la mort; ils prennent des médecines de précaution presque aussi régulièrement que des repas, et chacun attend le retour des maladies comme nous attendons les saisons de l’année. Nous n'avons pas vu à Batavia un seul visage qui indiquât une santé parfaile; les joues des hommes et des femmes ne sont animées d'aucune couleur; les personnes du sexe seraient Pourtant très jolies si, avec un air de maladie, on pouvait avoir quelque beauté. On y parle de la mort avec autant d'indifférence que dans un camp; et lorsqu'on annonce la mort de quelqu'un de connaissance, ils répondent communément : « Bon, il ne me devait rien; » ou
ou obélisque énorme...
bien : «Il faut que je me fasse payer de ses exécuteurs testamentaires ou de ses héritiers. »
La même situation et les circonstances qui rendent
Batavia et ses environs malsains les rendent aussi le meilleur pays de la terre pour la culture des légumes. Le sol est fertile au-delà de ce qu’on peut imaginer ; et les productions de besoin ou de luxe qu’il fournit sont, pour ainsi dire, innombrables.
, Le riz, qu'on sait être le grain de ces pays, et qui sert de pain aux habitants, y croît en grande abondance; et je dois faire observer ici que, sur les parties montueuses de Java et de plusieurs des îles orientales, on cultive une espèce de riz entièrement inconnue dans les parties occidentales de l'Inde. 11 est appelé par les naturels du pays paddy qunug, ou riz de montagne. Tandis que l’autre espèce doit être sous l'eau pendant les trois quarts du temps de sa croissance, on sème celle-ci sur des coteaux qui ne sont arrosés que par la pluie ; il faut pourtant remarquer qu'on la sème au commencement de la saison pluvieuse, et qu’on la recueille au commencement de la sèche.
Il faut compter au nombre des productions de ce pays le blé d'Inde ou maïs, que les habitants recueillent avant qu'il soit mûr, el grillent en épi; beaucoup d'espèces différentes de haricots ; des lentilles qu'ils appellent cadjang, et qui font une partie considérable de la nourriture du peuple: du millet, des ignames fon-
Ch, Mettais del, Imp.Gerdès.
GUERRIER DE SHOURAKI.
( Cook.)
J BRY aîné, Éditeur.
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Ils remarquèrent que cette partie de l’île était remplie de statues gigantesques.
dantes, et d'autres sans suc; des patates douces; des pommes de terre d'Europe, qui sont très bonnes, mais qu'on n’y cultive pas en grande quantité. On trouve dans les jardins des choux, des laitues et des concombres, des raves blanches de la Chine, qui cuisent presque aussi bien que le turneps; le fruit de la plante appelée plante aux œufs, des carottes, du persil, du céleri; le pois d'angole, qui est délicieux, lorsque après l'avoir rôti on le mange avec du poivre et du sel; une sorte de légume ressemblant à l’épinard, des ognons très petits, mais excellents; des asperges, et, en outre, quelques plantes d'Europe fort odoriférantes, telles que la sauge, l'hyssope et la rue. On y recueille avec très peu de culture des quantités immenses des plus belles et des plus grosses cannes à sucre qu'on puisse imaginer; et elles donnent beaucoup plus de sucre que celles des îles d'Amérique. Le sucre blanc s'y vend deux pences et demi la livre, et les mélasses servent à la fabrique de l'arack ; elles sont le principal ingrédient de cette liqueur, ainsi que du rhum, en y ajoutant un peu de riz et de vin de coco, afin de lui donner quelque parfum. Il y croît encore de l'indigo, qui, se consommant dans le pays, ne fait pas une branche de commerce.
Mais les végétaux comestibles les plus abondants dans le pays sont les fruits: il n’y en a pas moins de trente-six espèces différentes.
Ï, Paris. — Impr. Lacour er C”, rue Souftlot, 16,
La quantité de fruits qui se consomme à Batavia est incroyable : ceux qu’on expose publiquement en vente sont ordinairement trop mûrs.
Une grande quantité de terrains, dont plusieurs sont à une distance considérable de Batavia, et où l’on ne cultive que des fruits, approvisionnent la ville de cette denrée. Les gens de la campagne, à qui ces terres appartiennent, se rendent avec les habitants de la ville à deux grands marchés, dont l’un se tient le lundi, et l’autre le samedi. Ces foires se tiennent à des endroits fort éloignés l'un de l’autre, pour la commodité des différents districts; mais aucune des deux n’est distante de Batavia de plus de cinq milles. On peut y acheter les meilleurs fruits, et à plus bas prix : le spectacle du marché est très amusant. La quantité de fruits qu'on y amène est étonnante; il est ordinaire d’y voir arriver cinquante charriots des plus beaux ananas, entassés aussi négligemment que les turneps en Angleterre, et les autres fruits s’y trouvent avec la même profusion.
Les habitants de cette partie de l'Inde ont une espèce de luxe qui n’est guère pratiqué dans les autres pays : ils brülent continuellement des bois aromatiques et des résines, et s'environnent d'odeurs en plaçant autour d'eux une grande quantité de fleurs; c'est peutêtre un antidote qu'ils emploient contre les exhalaisons infectes de leurs fossés et de leurs canaux. Ils ont beaucoup de fleurs odoriférantes inconnues en Europe.
On vend des fleurs dans les rues, tous les soirs au coucher du soleil. Elles sont disposées en guirlandes d'environ deux pieds de long, ou arrangées en bouquets de différentes formes, qui se séparent. 11 y a encore dans les jardins particuliers plusieurs autres fleurs odoriférantes, qui n'y croissent pas en assez grande quantité pour être apportées au marché. Les personnes des deux sexes remplissent leurs cheveux et leurs habits de ces fleurs, mêlées avec les feuilles d'une plante appelée pandang, et coupées en pelils morceaux. {ls poussent la recherche encore plus loin : ils répandent ce mélange sur Jeurs lits, de manière que la chambre dans laquelle ils couchent respire le plus délicat et le plu: pur de tous les parfums; et, comme ils n’ont d'autre couverlure qu'une simple pièce de toile fine, cette odeur n'est point altérée par la transpiration, qui n’est pas si abondante que lorsqu'on passe la nuit entre deux ou trois couvertures et des mateles.
Quant aux épiceries, Java ne produisait originairement que du poivre: on en envoie aujourd'hui en Europe pour de très grandes sommes. La quantité qu'on en consomme dans l'île esttrès petite, les habitants employant presqué universellement à sa place du capsicum, ou, Comme On l'appelle en Europe, du poivre de Cayenne. Les Hollandais s'étantemparés des clous de gérofle et des muscades, ils sont devenus trop chers pour que les autres habitants de ce pays, qui les aiment passionnément, en fassent un grand usage. Les clous de gérofle sont à présent confinés à Amboineet
dans les petites Îles situées dans les environs. On dit
qu'originairementils viennent de Machian ou Bachian,
pelite île fort éloignée de Java, à l'est, mais qui n'est .
qu’à quinze milles au nord de la ligne, et que de là les Hollandais, lors de leurs premiers établissements, les répandirent dans {outes les îles orientales. Is stipulè: rent par différents traités de paix, passés entré eux elles rois des îles Conquises dont on vient dé parler, que ceux-ci n'auraient qu'un certain nombre de gérofliers dans leurs domaines; et, dans lès contestalions qui survivrent, sous prétexte de punir la désobéissance de ces princes, ils diminuèrent la quantité permise des gérofliers, jusqu'à ce qu'enfin ils les eussent entièrement délruits. Les noix muscades ont été exlirpées en quelque manière de toutes les îles, excepté de Banda, leur premier sol naturel, qui en approvisionne toutes les nations de la'terre, et qui en fournirait également aux peuples d'un autre globe s'ily en avait un second où l'industrieux Hollandais pût transporter celte marchandise. Il est sûr qu'il y a très peu de ces arbres sur la côle de la Nouvelle-Guinée. Peut-être y a-t-il des gérofliers et des muscadiers sur les autres iles à l’est, mais les Hollandais et les autres Européens paraissent ne pas les regarder comme dignes d'être visitées,
Les animaux domestiques de ce pays, parmi les quadrupèdes, sont principalement les chevaux, les vaches, les buffles, les moutons, les chèvres et les cochons. Les chevaux sont petits, leur taille ne surpasse jamais celle des chevaux qu'on appelle en Angleterre galloway; mais ils sont agiles et pleins de feu, et on dit que les Européens les trouvèrent à Java, lorsqu'ils doublèrent pour la prernière fois le cap de Bonne-Espérance. On prétend que les bœufs sont de la même espèce que ceux d'Europe ; cépendant leur figure est si différente de celle des nôtres, que nous doutons qu'ils soient de la même race. Ils ont, il est vrai, le palearia ou le fanon , que les naturalistes donnent comme le caractère qui distingue l'espèce que nous avons en Europe; mais il est certain qu'on en trouve de sauvages non-seulement à Java, mais encore dans plusieurs des îles d'Orient, Celui que nous mangeâmes à Balavia avait une chair plus belle que le bœuf d'Europe, mais il était moins sueculent et excessivement maigre. Les buffles y sont abondants. Les Hollandais n’en mangent jamais la chair: ils ne boivent pas non plus le lait des femelles, parce qu'ils sont persuadés que cette nourriture est malsaine et qu'elle tend à donner la fièvre, quoique les
naturels du pays et les Chinois mangent de l'un et de l’autre sans en être incommodés. Les moutons sont de l'espèce de ceux qui ont de grandes oreilles pendantes et du poil au lieu de laine : la chair en est dure et coriace, et c'est, à tous égards, le plus mauvais mouton que fous ayons jamais mangé. Les chèvres ne sont pas-meilleures que les moutons, mais les cochons, surtout ceux de la race chinoise, sont très bons, et si gras, qu'on y achète le maigre séparément.
Ouire ces animaux qui sont domestiques, ils ont encore des chiens et des chats sauvages, ainsi que des chevaux et d’autres bestiaux, dans les montagnes de l'intérieur de l'île. On ne trouve plus de buffles sanvages dans aucune parlie de Java, quoiqu'ils soient abondants à Macassar et dans plusieurs autres îles d'Orient. Lesenvirons de Batavia sont très bien fournis de deux espèces de daims et de cochons sauvages très bons: les Portugais, qui les” tuent, les vendent à un prix raisonnable.
On dit qu'il y a une grande quantité de tigres ct quelques rhinocéros dans les montagnes et les lieux déserts de l'île : ces mêmes endroits nourrissent aussi des singes, qui ne sont qu’en petit nombre aux environs de Batavia,
On est élonné de l'abondance de poissons qui se trouve à Batavia: il y en a plusieurs d'excellents, et ils sont tous à bon marché, excepté le petit nombre de ceux qui sont rares. Là, Comme dans les autres ays, la vanité l'emporte même sur la gourmandise : es seuls esclaves se nourrissent des poissons à bon marché, quoiqu'ils soient, la plupart, de la meilleure espèce, et les riches couvrent leurs tables de ceux qui sont chers, précisément parce qu'ils sont rares, car le plus souvent ils sont beaucoup moins bons que les premiers. :
Il y a des tortues à Batavia, mais elles ne sont ni aussi tendres ni aussi grasses que celles des îles d'Amérique, même lorsqu'on mange celles-ci à Londres :
‘telles qu’elles sont, nous les regardions comme un
fort bon aliment; mais les Hollandais, singuliers en ce point comme en beaucoup d'autres choses, ne les mangent pas. Nous avons vu quelques lézards ou iguanes très grands : on nous à dit que quelques-uns étaient aussi gros que la cuisse d'un homme; et M. Banks en tua un qui avail cinq pieds de long. La chair de cet animal est une excellente nourriture.
La volaille y est très bonne et en grande abondance. Les poules, qui sont très grosses, les canards ct les oies y sont à fort bon marché; les pigeons sont chers, et le prix des cogs-d'Inde est exorbitant. Nous avons trouvé quelquefois que la chair de ces animaux était maigre el sèche; mais cela proyenait uniquement de ce qu'ils avaient été mal nourris ; car ceux que nous nourrissions nous:mêmes étaient aussi bons qu'aucun de la même espèce que nous eussions mangé en Europe, el quelquefois ils nous ont paru meilleurs.
En général, le gibier volant y est rare : nous avons aperçu une fois dans les champs un canard sauvage, mais nous n'en n'avons jamais vu exposés en vente. Nous ayons vu souvent des bécassines de deux espèces, dont l'une est exactement la même que celle d Europe; etil y a une espèce de grives qu'on peut toujours acheter en grande quantité des Porlugais, qui se sont approprié le commerce du gibier. Il est à rémarquer que les bécassines se trouvent dans beaucoup plusde pays du monde qu'aucun autre oiseau : elles sont eommunes presque dans toute l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.
La nature n'a pas accordé tant de boissons aux habitants de Java qu'à d'autres peuples placés dans les régions les moins fertiles du Nord. Il est vrai que les naturels de Java et la plupart des autres Indiens qui habitent cette île sont mahomélans, el par conséquent ils n’ont pas beaucoup à regretter de ne point avoir de vin ;: mais, comme si la prohibilion de leur loi ne regardait que la manière de s'enivrer et non l'ivro-
gnerie en elle-même, ils mâchent dun bétel jusqu'à perdre entièrement la raison et la santé.
Détails sur les habitants de Batavia et du pays adjacent.
Quoique Balayia soit la capitale dés domaines hollandais dans l'Inde, elle est si loin d’être peuplée de Hollandais, que, parmi les habitants européens de Ja ville et des environs, il n'y en à pas la cinquième
artie qui soient natifs de Hollande ou d'extraction rollandaise. Les Portugais forment le plus grand nombre, et outre les Européens, il y à des Indiens de diverses nations, des Chinois et beaucoup d'esclaves nègres. On trouve dans les troupes des hommes de presque tous les pays de l'Europe, surtout des Anglais, des Français, autant d'Allémands que de toutes les autres nations. Les Hollandais, qui permettent aux autres Européens de gagner de l'argent, retiennent tout le pouvoir dans leurs mains, et possèdent par conséquent tous les emplois publics. Aucun homme, de quelque nation qu'il soit, ne peut aller s’y établir qu'en qualité de soldat au service de laCompagnie,et même, avant d’être reçu, il doit s'engager à y rester cinq ans. Cependant, dès qu'il a satisfait à celte formalité, il s'adresse au conseil, qui lui permet de s'absenter de son corps et de se livrer au genre de commerce que Sa fortune et ses talents le mettent en état d’entreprendre, et c'est ce qui fait que tous les blancs de Batavia sont soldats.
Les femmes de toutes les nations peuvent s'établir à Batavia sans être soumises à aucune gêne; mais on nous à dit que pendant notre séjour il n'y en avait pas vingt qui fussent nées en Europe, et que les blanches qui y sonten assez grande quantité descendent de parents européens de la troisième ou quatrième génération ; ce sont les restes de plusieurs familles qui sont venues successivement s’y fixer, et dont la ligne mâle s’est éteinte; car il est sûr que ce climat n'est pas si funeste aux femmes qu'aux hommes.
Ces femmes imitent en tout les Indiennes : leur habillement est composé des mêmes étoffes; elles arrangent leurs cheveux de la même manière, et ciles se sont également assérvies à l'habitude de mâcher du bétel.
Les marchands conduisent le commerce avec moins de peine peut-être que dans aucune autre partie du monde : chaque manufacture est dirigée par un Chinois qui vend le produit de leur travail au négociant résidant à Batavia, sans pouvoir le vendre à d'autres personnes.
Les naturels de l'île appellent les Portugais Oranserane, ou hommes nazaréens, pour les distinguer des autres Européens: oran, dans Ja langue du pays, signifie Aomme. 11s comprennent cependant les Portugais sous la dénomination générale de caper ou Æafir, nom injurieux que les mahométans donnent à tous ceux qui ne professent pas leur religion. Quant aux Portugais, ils ont renoncé à la religion de Rome pour devenir luthériens; ils n’ont aucune communication avec la patrie de leurs ancêtres, et même ils ne la connaissent pas. Ils parlent, il est vrai, une langue corrompue du portugais; mais ils se servent beaucoup plus souvent de la langue malaise. On leur permel seulement de s'occuper aux travaux les plus vils; plusieurs vivent de la chasse, d’autres du métier de blanchisseur de linge, et quelques-uns sont artisans et ouvriers. Ils ont adopté tous les usages des Indiens, dont on les distingue principalement par les traits et la couleur ; ils ont la peau beaucoup plus brune et le nez plus pointu : si l’on en excepte la manière d'arranger leurs cheveux, leur ajustement est absolument le même.
Les Indièns, mêlés avec les Hollandais et les Portugais à Balavia et dans le pays adjacent, ne sont pas javans comme on pourrait limaginer, mais natifs de différentes îles d'où la Compagnie importe des esclaves,
et ils ont été affranchis eux-mêmes, ou ils descendent d'Indiens anciennement affranchis, et ils sont tous compris sous le nom général d'Oranslam où salam, qui signifie sect{ateurs de la vraie foi. Cependant on distingue aisément les natifs de chaque pays particulier, et l’on peut lés reconnaître, comme des esclaves à leur marque, par les vices et les vertus de leurs différentes nations. La plupart de ceux-ci sont employés à la culture des jardins et à la vente des fruits et des fleurs.
Ces Isalams sont d'une tempéranee remarquable à l'égard de la nourriture: elle consiste surtout en riz bouilli, avee très peu de buffle, du poisson ou de la volaille, quelquefois du poisson see, et des chevrettes sèches qu'on y apporte de la Chine; chaque plat est fortément assaisonné de poivre de Cayenne. Ils ont aussi plusieurs éspèces dé pâtisseries faites de farine de riz et d’autres substances que je ne connais pas, et ils mangent beaucoup de fruits et en particulier de ceux que produit le plane.
Malgré leur tempérance générale, leurs festins sont somptueux et magnifiques à leur manière. Comme ils sont mahométans, le vin et les liqueurs fortes ne font pas partie de leur régal en publie, et ils n’en boivent pas souvent en particulier; ils se contentent de leur bétel et de leur opium.
Le mariage est la ‘principale cérémonie d'apparat parmi eux. Les familles empruntent, à cetle occasion, autant d’ornements d’or et d'argent qu'elles peuvent en trouver pour en parer les époux, de sorte que leurs habillements de noce sont très brillants et très magnifiques. Les fêtes que donnentles riches durent quelquefois quinze jours et quelquefois plus longtemps; pendant cet intervalle les femmes empêchent le mari d'avoir commerce avec son épouse, quoiqu'il soit marié dès le premier jour.
La langue que pârlent presque tous ces peuples, de quelque pays qu’ils tirent leur origine, est le malais ; au moins cest le nom. qu’on lui donne, et c'est probablement un dialecte très corrompu de celui qui est en usage à Malaca. Chaque petite île cependant a son langage particulier, et Java en a deux ou trois; mais celte espèce de langue franque est la seule qu'on y parle aujourd'hui, et l’on m'a dit qu’elle était usitée dans une grande partie des Indes orientales.
Les femmes portent tous les cheveux qui croissent sur leur tête; et, afin d'en augmenter la quantité, elles se servent d'huiles et d'autres ingrédients. Elles en ont beaucoup. Ils sont généralement noirs. Elles en forment une espèce de tresse circulaire sur le sommet de la tête, où elles l’attachent avec une aiguille d'une manière on pe peut pas plus élégante. La tresse de cheveux est surmontée d’une autre tresse de fleurs, dans laquelle le jasmin d'Arabie est agréablement entremêlé avec les étoiles d'or du Bonger Tanjong.
Les deux sexes se baignent constamment dans la rivière, au moins une fois par jour. Cel usage dans ce pays chaud est également nécessaire à la propreté et à Ja santé. Ils donnent aussi beaucoup d'attention à leurs dents, quoique leur couleur s'altère fortement par le bétel qu'ils mâchent. Par une opération très incommode et très pénible, ils en usent les extrémités, tant de celles de la mâchoire supérieure que de l'inférieure, avec une espèce de pierre à aiguiser, jusqu'à ce qu'elles soient parfaitement égales et polies, de eorte qu'ils leur font perdre au moins une demi-ligne de longueur. Ils font ensuite au milieu des dents de la mâchoire supérieure un sillon profond, parallèle aux gencives. La profondeur de ce sillon est au moins égale à la quatrième partie de l'épaisseur de la dent, de sorte qu'il peut aller fort au-delà de ce qu'on appelle l'émail, qu'on ne peut pas endommager, suivant les dentistes d'Europe, sans pérdre la dent. Cépendant nous n'en avons jamais vu une de gâtée parmi ces peuples, qui sont dans l'usage universel d'en sillonner ainsi l'émail. La noirceur qui y reste après l'opération s'enlève en la lavant, et la dent parait alors
aussi blanche que l'ivoire: ce qui n’est pourtant pas estimé comme un avantage par les belles et les petitsmaîtres de ces nations.
Parmi leshabitants de Batavia, après les Indiens, il faut ranger les Chinois, qui sont en très grand nombre dans cette place, mais qui possèdent très peu de bien; plusieurs d’entre eux vivent en dedans des murailles et tiennent boutique. Nous avons déjà parlé des vendeurs defruits de Passar-Pissang(1); d’autres étalentune grande quantité de marchandises européennes et chinoises: la plus grande partie cependant vit en dehors des murailles, dans un quartier qui leur est particulier, et qui est appelé le camp chinois. Plusieurs d’entre eux sont charpentiers, menuisiers, forgerons, tailleurs, cordonniers, teinturiers et brodeurs: ils y soutiennent la réputation d'hommes industrieux qu'on leur attribue universellement. Quelques-uns sont répandus dans la campagne des environs, où ils entretiennent des jardins , cultivent du riz et du sucre, ou nourrissent des vaches et des buffles, dont ils portent journellement le lait à la ville.
Il n’est rien de vil ou de malhonnèête que l'appât du gain ne fasse entreprendre aux Chinois, pourvu qu'ils ne courent pas un trop grand danger d'être surpris. Quoiqu'ils travaillent avec beaucoup d'application, et qu'ils supportent patiemment toute espèce de fatigues, cependant ils n’ont pas plus tôt quitté leur ouvrage, qu'ils se mettent à jouer aux cartes, aux dés, ou à quelques autres jeux qu'ils ont inventés, et qui sont entièrement inconnus en Europe. Ils s'y adonnent avec tant d'ardeur, uu’ils prennent à peine le temps de manger et de dormir ; de sorte qu'il est aussi rare de voir un Chinois oisif que de rencontrer un Hollandais ou un Indien occupés.
Ils sont très polis, ou plutôt serviles, dans leurs manières ; et, de quelque rang qu'ils soient, leur habillement est toujours d’une propreté remarquable.
Ils ne sont pas difficiles sur le manger: leurs repas sont peu somptueux, quoique Je petit nombre de riches se nourrissent de mets délicats. Le riz, avec très peu de viande ou de poisson , sert de nourriture aux pauvres, el ils onten cela de grands avantages sur les Indiens mahométans, à qui la religion défend de manger plusieurs choses qu'ils pourraient aisément se procurer. Comme on ne leur a point imposé de défenses ‘ pareilles, outre le pore, ils mangent des chiens, des chats, des grenouilles, des lézards, des serpents de plusieurs sortes, et un grand nombre de poissons, qui ne font pas partie des aliments des autres habitants de ce pays. Ils y font entrer aussi plusieurs végétaux , auxquels un Kuropéen ne toucherait jamais, à moins qu'il ne fût sur le point de mourir de faim.
Les Chinois ont une superstition singulière sur l'enterrement de leurs morts, car jamais, dans aucun cas, ils n’ouvrent la terre une seconde fois à l'endroit où un cadavre a été enterré.
Les esclaves forment une autre classe nombreuse parmi les habitants de ce pays; les Hollandais, les Portugais et les Indiens d'un certain rang sont toujours suivis par des esclaves. On les tire de Sumatra, de Malaca et de presque toutes les îles à l’est. Les natifs de Java, dont un très petit nombre, comme je l’ai déjà fait remarquer, vivent dans les environs de Batavia, ne peuvent pas être réduits en servitude: les lois ont établi sur cette malière des peines très sévères, qui, à ce que je pense, sont très rarement violées. Le prix de ces esclaves est de dix à vingt livres sterling, mais les femmes en coûlent quelquefois cent, si elles ont de la beauté.Ces malheureux sont très paresseux ; et, comme ils font peu d'ouvrage, ils se contentent de peu de nourriture : ils vivent uniquement de riz bouilli et d’une petite quantité de poisson le moins cher. Etant originaires de différents pays, ils diffèrent extrèmement les uns des autrés par la figure et le caractère, Les nègres
.(1) Rue de Batavia exclusivement habitée par les fruitiers. A. M.
d'Afrique, appelés Papua , sont les plus mauvais , et par conséquent ceux qu’on achète à meilleur marché: ils sont tous voleurs et incorrigibles. Il faut ranger ensuite les Bongis et les Macassars de l’île de Célèbes : ceux-ci sontfainéantsau dernier point, et, quoiqu'ils ne soient pas si adonnés au vol que les nègres, ils ont un esprit vindicatif et cruel qui les rend extrêmement dangereux; d'autant plus que, pour satisfaire leur ressentiment, ils n'hésitent pas à sacrifier leur vie. Les meilleurs esclaves et les plus chers viennent de Bali ; les plus belles femmes sont originaires de Nias, pelite île sur Ja côte de Sumatra; mais leur constitution faible et délicate succombe bientôt à l'air malsain de Batavia. Il y a en outre des Malais et des esclaves de plusieurs autres dénominations , dont je ne me rappelle pas les différents caractères.
Les maîtres ont plein pouvoir d’infliger à leurs esclaves tous les châtiments qui ne les privent pas de la vie. Mais s'ils meurent par une suite de coups, quand même elle serait arrivée contre le dessein du propriétaire, il est jugé très sévèrement et condamné ordinairement à une peine capitale. C’est pour cela que le maître punit rarement lui-même son esclave: dans ce cas, ils s'adresse à un officier appelé marineu, et il y en a un d'établi dans chaque district. Le marineu est chargé d'apaiser les querelles et de mettre les délinquants en prison; mais surtout d'arrêter les esclaves fugitifs et de les punir des crimes dont le maître les accuse après en avoir donné des preuves convenables. Le marineu en personne n'inflige pourtant pas le chàtiment; il y emploie des esclaves qui font les fonctions de bourreaux. Les hommes sont châtiés en public devant la porte de leur maitre, et les femmes dans l'intérieur de la maison. On les punit à coups de fouet, dont le nombre est proportionné à l'offense qu'ils ont commise. On se sert pour cela de verges de rattans découpés en baguettes minces qui font jaillir le sang à chaque coup.
Le gouverneur de Batavia a le titre de gouverneur général des Indes. Les gouverneurs hollandais de tous les autres établissements lui sont subordonnés, et ils sont obligés d'aller à Batavia pour qu'il arrête leurs comptes. S'ils paraissent coupables ou négligents, il les punit en les retenant suivant son bon plaisir, quelquefois un an ‘ou deux et quelquefois trois, car ils ne peuvent pas quitter la ville jusqu'à ce qu'il les renvoie. Après le gouverneur, les personnages les plus distingués sont les membres du Conseil, appelés edele heeren} et que les Anglais nomment par Corruption idoleers. Ces idoleers exigent tant de respect, que quiconque les rencontre dans sa voiture est obligé de se lever, de faire une révérence, de faire détourner son carrosse sur un des côtés du chemin, et de s’y arrêter jusqu'à ce qu'ils soient passés. On exige les mêmes égards envers leurs femmes et leurs enfants, et les habitants les leur rendent communément.
La justice est administrée par un corps de magislrats divisé en plusieurs classes. Je ne connais point la manière dont ils décident les procès qui s'élèvent dans les affaires de propriété ; mais leurs jugements , dans les affaires criminelles, semblent être si sévères par rapport aux naturels du pays, et si doux relativement aux autres habitants, qu'ils en sont révoltants. Quel que puisse être le crime d'un chrétien, on lui fournit toujours le moyen de s'échapper avant de l'appeler en justice. S'il ycomparaît, et qu'il soit convaincu d’un délit capital, il est rarement puni de mort; tandis que les pauvres Indiens, au contraire , sont pendus, rompus vifs, et même empalés sans miséricorde.
Les Malais et les Chinois ont des juges particuliers sous le nom de capitaine et de lieutenant : ils décident dans les matières civiles, et on appelle de leur sentence au tribunal hollandais.
Ces deux peuples paient des impôts très considérables à la Compagnie, et celui qu’on exige d'eux pour avoir permission de porter les cheveux longs n'est pas le moindre: ils les acquittent tous les mois. Les Hol-
landais, afin de s’épargner l'embarras et la peine de les percevoir, arborent un pavillon au sommet d’une maison située au milieu de la ville, et les Chinois ont éprouvé qu'il est de leur intérêt d'y porter leur argent sans délai.
La monnaie courante à Batavia consiste en ducats de cent trente-deux stivers, en ducatons de quatrevingts, en rixdales de l'empire de soixante, en roupies de Batavia de trente, en schellings de six, doubles cheys de deux stivers et demi, et en doits d’un quart de stiver. Les piastres espagnoles, pendant nolre séjour, élaient à cinq schellings six pences.
Passage de Batavia au cap de Bonne-Espérance. Description de l’ile du Prince et de ses habitants. Comparaison de la langue de ces insulaires avec celle des Malais et des Javans.
Le 27 décembre 1770, à six heures du matin, nous levâmes l'ancre et nous portâmes au large. Après avoir souffert beaucoup de délai par les vents contraires, nous doublâmes Pulo-Pare le 29, et nous mîmes le cap sur la terre. Nous atteignîimes bientôt une petite île située au milieu de la route , entre Batavia et Bantam,
et qu'on appelle ile de Maneater. Le lendemain, nous
dépassämes la première île Wapping, et ensuite Pulo- Babi, Le 31, nous gouvernâmes sur la côte de Sumatra, et le matin du 4er janvier 1771 nous courûmes sur celle de Java.
Nous continuâmes notre route, autant que le vent le permettait, jusqu'à trois heures de l'après-midi du 5 : nous mîmes alors à l'ancre sous le côté oriental de l’île du Prince, afin de faire de l'eau et du bois, et de nous procurer des rafraichissements pour les malades, dont plusieurs étaient alors beaucoup plus mal.qu'à notre départ de Batavia.
Nous étions prêts, le 14, à remettre en mer; nous avions à bord une bonne provision de rafraichissements que nous avions achetés des naturels du pays, et qui consistait en tortues, volaille et poisson, en daims de deux espèces, les uns gros comme des moutons, les autres aussi petits que des lapins; en noix de coco, en fruits du plane, en citrons et autres végétaux. I fallait pourtant manger les daims tout de suite, car nous ne pouvions guère les conserver en vie plus de vingt-quatre heures après les avoir embarqués. Nous achetâmes ces denrées principalement avec des piastresespagnoles (les naturels du payssemblaient attacher peu de valeur aux autres choses); de sorte que nos gens, qui avaient une permission générale de commercer, furent obligés, à leur grand désavantage, de substituer l'argent à de vieilles chemises et d’autres articles.
Le matin du 15 nous levâmes l'ancre avec une brise légère du nord et nous remiîmes en mer. Le cap Java, d’où je pris mon point de départ, gît au 6e degré 49 de latitude sud, et au 253 degré 12 de longitude ouest L'île du Prince, où nous séjournâmes environ dix jours, est appelée Pulo Selan dans la langue malaise, et Pulo Paneitan dans celle des habitants. C’est une île située à l'embouchure occidentale du détroit de la Sonde; elle est couverte de bois, eton en a défriché une très petite partie : il n’y a point de hauteur remarquable; cependant les Anglais donnent le nom de Pic à la petite éminence placée vis-à-vis du lieu de notre débarquement.
Les habitants sont javans, et leur rajah est sujet du sullan de Bantam. Leurs usages ressemblent beaucoup à ceux des Indiens des environs de Batavia, mais ils paraissent être plus jaloux de leurs femmes; car, pendant tout le temps de notre séjour , nous n’en avons jamais vu qu'une, qui se déroba à notre vue en fuyant dans les bois. Ils professent la religion mahométane : je crois pourtant qu'il n’y a point de mosquées dans toute. l'île.
Ils se nourrissent à peu près des mêmes aliments
que les Indiens de Batavia, et ils mangent en outre les noix du palmier appelé cyas circinalis, qui rendi-
rent malades plusieurs de nos gens sur la côte de
la Nouvelle-Hollande, et empoisonnèrent quelquesuns de nos cochons.
En remarquant que cette noix faisait partie de leur nourriture, nous’leur demandâmes par quels moyens ils la privaient de sa qualité vénéneuse. Ils nous dirent qu'ils la coupaient d'abord en tranches minces qu'ils faisaient sécher au soleil, et qu'ils laissaient en suite tremper dans de l’eau douce pendant trois mois ; qu'après cette opération ils en exprimaient l'eau et les séchaient au soleil une seconde fois; mais nous apprîimes qu'ils ne mangent ce fruit que dans les temps de disette, et qu'ils le mêlent avec le riz, afin que leur provision de cette dernière denrée dure plus longtemps.
Les maisons de leurs villes sont portées sur des colonnes ou poteaux élevés de quatre ou cinq pieds audessus de terre. Il y a sur ces poteaux un plancher de cannes de bamhou qui sont placées à quelque distance les unes des autres, de manière qu’elles admettent librement l'air par en bas. L’enceinte est aussi de bambous entrelacés en forme de claie, et mêlés de petits bâtons portant perpendiculairement sur les poutres qui forment la charpente du bâtiment ; le toit est incliné et la maison est si bien couverte de feuilles de palmier que la pluie et le soleil n'y peuvent pas pénétrer. Ce bâliment est construit sur un terrain qui forme un carré long. La porte est au milieu d'un des côtés, et entre cetle porte et l'extrémité de la maison à gauche il y a une fenêtre; à chacun des deux murs du bout est une cloison qui se prolonge vers le milieu, et qui, si elle était continuée jusqu'à l’autre, couperait la maison dans toute sa longueur en deux parties égales; mais elle est interrompue au milieu , de sorte que l’entre-deux se trouve vis-à-vis de la porte. Chaque partie de la maison, à droite et à gauche de la porte, est donc partagée en deux chambres, qui ont une ouverture sur le passage de la porte à la muraille du côté opposé. Les enfants couchent dans celle qui est à main gauche près de la porte; on donne aux étrangers l'usage de celle qui y est opposée à main droite; le maître et sa femme occupent la partie intérieure à main gauche, et la quatrième enfin, opposée à celle-ci, sert de cuisine. Les maisons des pauvres et des riches ne diffèrent entre elles que par la grandeur : il faut en excepter seulement le palais du roi et la maison d'un homme qui s'appelle Gundang, et qui, par les richesses et l'autorité, est le premier personnage après le roi. Les parois de ces deux habitations sont des planches, au lieu de la palissade de bâtons et de bambous.
Arrivée au cap de Bonne-Espérance. Quelques remarques sur la traversée de la pointe Java à cet endroit. Description du cap de Sainte-Hélène et des Hottentots. Retour de l’Endeavour en Angleterre.
Le 15 mars, sur les dix heures du matin, nous mimes à l'ancre en lravers du cap de Bonne-Espérance. J'allai sur-le-champ rendre visite au gouverneur, qui me dit qu'on me fournirait tout ce que produit le pays. Mon premier soin fut de chercher à terre un endroit convenable pour les malades, qui n'étaient pas en petit nombre : je trouvai bientôt une maison, dont le propriétaire convint avec moi du prix pour le logement et la nourriture de chaque personne.
Pendant notre traversée de la pointe Java à cet en-
droit, nous avons fait très peu de remarques qui puissent être utiles aux navigaleurs.
Peu de jours après notre départ de Java, nous vimes des boubies autour du vaisseau pendant plusieursnuits consécutives, etcomme on sait que ces oiseaux vont se jucher le soir à terre, nous en conjecturâmes qu'il y avait quelque île dans les environs * c'est peut-être
om
lile de Selam, dont Je nom et la situation sont marqués très diversement dans différentes cartes.
Après que les boubies nous eurent quitiés, nous ne vimes plus d'oiseaux avant d'arriver par le travers de Madagascar, ou au 27€ degré trois quarts de latitude sud: nous aperçûmes alors un albatros, et depuis ce temps nous en découvrimes tous les jours un grand nombre, ainsi que des oiseaux de plusieurs autres espèces, et en particulier un qui était à peu près de la grosseur d'un canard, d'une couleur très foncée , avec un bec jaunâtre. Ces oiseaux devinrent plus nombreux à mesure que nous approchâmes de la côte, el dès que les sondes ne rapportèrent plus de fond, nous vimes des mouetles, que nous continuâmes d'apercevoir tant que nous fûmes sur ce bane, qui s'étend, à la hauteur du cap des Aiguilles, à la distance de quarante lieues, et qui a cent soixante lieues le long de la côle, à l'est du cap False. On ne connaît pas exactement l'étendue de ce banc : il est cependant utile pour servir de direction aux vaisseaux, et leur apprendre quand il faut gouverner vers la côte pour arriver à terre.
Nous relâchâmes au Cap jusqu'au 13 avril, pour laisser à nos malades le temps de se guérir, pour prendre des provisions, et pour faire au vaisseau et aux agrès plusieurs réparations nécessaires. Je rembarquai alors lous les malades, dont plusieurs étaient encore en danger. Après avoir pris Congé du gouverneur, je démarrai le 14, et je me tins prêt à remettre à la voile.
La seule ville que les Hollandais aient bâlie au Cap est appelée Fille du Cap, à causede sa situation, elle est composée d'environ mille maisons proprement construites en briques, et dont l'extérieur est ordinairément blanchi. Elles ne sont pourtant couvertes que de chaume, car la violence des vents sud-est rendrait tout autre Loitincommode, embarrassant el dangereux. Les rues sont larges, commodes, et toutes coupées à angles droits. IL y a dans la rue principale un canal, sur chaque côté duquel est plantée une rangée dechènes qui sont assez bien venus, et qui donnent un ombrage agréable. Il y en a un second dans un autre endroit de la ville; mais la pente des lits de ces canaux est si rapide, que les écluses ne sont pas éloignées les unes des autres deplus de cinquante verges (1).
Les habitants hollandais y sont proportionnellement en bien plus grand nombre qu'à Balavia; et comme la ville se soutient principalement par Fabord des vaisseaux étrangers, auxquels elle fournit des rafraîichissements, chaque homme imite jusqu’à un certain point les mœurs et les usages de la nation avec laquelle ik a le plus de commerce. Cependant les femmes observent avec tant de fidélité la mode de leur pays, qu'elles ne sortent jamais sans une chaufferette , que porte un domestique, afin de Ja placer sous les pieds de sa maîtresse partout où elle: s'assied. Celle pratiqueest d'autant plusremarquable, que, parmi ces chaufferettes, il y en a très peu qui contiennent du feu, que le climat rend tout-à-fait inutile.
Les femmes sont en général très Lelles : elles ont la peau blanche et fine, et un leint qui annonce que leur constitution est saine, et qu'elles jouissent d'une parfaite santé. Elles sont les meilleures épouses du monde, en même temps qu’elles sont bonnes maîtres ses de famille et excellentes mères : il n'y à presque
oint de maisons qui ne fourmillent d'enfants.
L'air est infiniment sain au Cap, de sorte que presque tous ceux qui y arrivent malades d'Europe recouvrent la santé en peu de temps; mais les maladies qu'on y apporte de l'Inde ne se guérissent pas si sûrament.
Malgré la stérilité naturelle du climat, l'industrie à fourni celte place de tout ce qui est nécessaire à la vie; elle y a même répandu dans la plus grande profusion
(1) I y a eu de grandes améliorations dans cette ville ou colonie depuis qu'elle est occupée par les Anglais. A. M.
les commodités deluxe. Le bœuf et le mouton y sont excellents, quoique ces animaux soient originaires du pays. Les vaches y sont plus petites que les nôtres ; leur taille est plus élégante, et elles ont des cornes beaucoup plus longues et plus écartées. La toison des moutons est une substance mitoyenne entre la laine et le poil, etils ont des queues d’une grosseur énorme. Nous en avons vu quelaues-unes qui pesaient,douze livres, et on nous a dit qu'il y en avait de beaucoup plas fortes. Ils font avec le lait de vache un très bon beurre, mais le fromage est fort inférieur au nôtre. I y a des chèvres qu'on ne mange jamais, des cochons et beaucoup de volaille. On ÿ trouve aussi des lièvres exactement semblables à ceux d'Europe, des gazelles de plusieurs espèces, des cailles de deux sortes, et des outardes qui ont de la saveur, mais point de suc. Les champs produisent de notre froment et denotre orge, et l'on cultive dans les jardins tous nos végétaux et nos fruits, outre ceux du plane, les goyaves, les jambos et quelques autres fruits de l'Inde, mais qui nésont pas trop bons; les fruits du plane en particulier sont très mauvais, et les goyaves ne sont pas plus grosses que les groseilles. Les vignobles donnent encore des vins de plusieurs sortes, inférieurs à plusieurs de ceux d'Europe, si l'on en excepte celui de Constance, dont le véritable ne se fait que sur un seul canton, à environ dix milles de la ville. Il y a un autre vignobletout près, où l’on fait du vin qu'on appelle du mème nom, mais qui est fort au-dessous du premier.
A l'extrémité de la rue haute, la Compagnie a un jardin qui a environ deux tiers de mille de long ; il est partagé par des allées qui se coupent à angles droits, et qui sont plantées de chênes taillés en palissades , excepté dans l'allée du milieu où on les laisse croître de toute leur hauteur : ces arbres produisent un ombrage agréable, et qui est recherché avec d'autant plus d'empressement que, excepté les plantations des bords des deux canaux, il n’y à pas à plusieurs milles de la ville un seul arbre qui puisse donner de l'ombre. La plus grande partie de ce jardin est employée à la ealture des légumes; mais il y en a deux petits carrés destinés à la botanique, où ilne paraît pas y avoir la moitié autant de plantesqu'il y en avait lorsque Oldenland fit son catalogue. Au bout du jardin on trouve une ménagerie qui renferme plusieurs oiseaux et quadrupèdes qu'on n’a jamais vus en Europe.
Les deux sexes ont des colliers et quelquefois des bracelets de grains de verre, et les femmes entourent les chevilles de leurs pieds d’un cerele de cuir dur, afin de se défendre des épines dont le pays abonde partout : quelques-unes d'entre elles ont des sandales failes de bois ou d'écorce , mais le plus grand nombre ne porte point de chaussure.
Nous avions grande envie de décider la grande question agitée par les naturalistes, si les femmes dece pays ont ce tablier de chair qui est appelé sinus pudoris : je vais rapporter ce que nous en ayons appris. Un grand nombre de Hollandais et de Malais, qui avaient reçu des faveurs de plusieurs Hotténtotes , en ont nié positivement l'existence ; un médecin du Cap nousa déelaré qu'il en avait guéri plusieurs éentaines altaquées de maladies vénériennes, et qu'il n'avait jamais vu un seul de ces tabliers, mais seulement deux appendices de chair, ou plutôt de peau, tenant à la parlie supérieure des lèvres, et qui ressemblaient en quelque sorte aux telles d'une vache, excepté qu'elles étaient plates. M ajouta qu’elles pendaient devant Les parties naturelles, et qu'elles étaient ehez différentes femmes d'une longueur différente; que quelques-unes enavaient de longues d'un demi-pouce, et d'autres de trois ou quatre; qu'ilimagirait que c'était À ce que des écrivains avaient appelé par exagération un fablier, qui descendait du bas ventre, assez bas pour que les parties naturelles n’eussent besoin d'aueun voile artiticiel.
H y a près de la ville un quai qui se prolonge à une distance convenable pour qu’on puisse y débarqueret embarquer commodémenties marchandises. Des canaux
conduisent de l’eau à ce quai, et plusieurs bateaux peuvent y en puiser en même temps. La Compagnie entretient plusieurs grandes chaloupes, chargées de orler des provisions aux vaisseaux qui sont dans le iâvre, La baie est défendue par un fort carré, situé
tout près de la grève, à l'est de la ville, et par plu-.
sieurs redoutes et batleries qui s'étendent le long de la côte des deux côlés du cap. 2
Le 25, nous levämes l'ancre et nous continuâmes notre route sans qu'ilnous arrivâtrien de remarquable, et le 29 au matin nous traversâmes notre premier méridien , après avoir fait le tour du globe dans la direction de l’est à l'ouest. Nous avions par conséquent perdu un jour, que nous réfablimes dans nos calculs à Balavia. ANR” 2
A la pointe du jour du 4er mai, nous découvrimes l'île Sainte-Hélène, ét à midi nous mîmes à l'ancre devant le fort James
Cetteîleest NE du vaste océan Atlantique, à quatre cents lieues de distance de la côte d'Afrique, et à six cents de celle d'Amérique. C’est le sommet d'une montagne immense, s'élévant hors de la mer, qui, à peu de distance dans tous les environs, est d'une profondeur inéonnue. L'île n’a pas plus de douze lieues de long et six de large. |
On a toujours lrônivé, sans exception, le siége des volcans au sommetdes parties les plus élevées des pays où ils existent. L'Etna et le Vésuve sont les terres les plus hautes de tous leurs environs. L'Hécla est la montagne la plus élevée de l'Islande. On rencontre souvent des volcans at sommet des Andes de l'Amérique méridionale , et l'on sait que le pic de Ténériffe est sur un feu souterrain: Ces voleans sont encore allumés ; mais il y a ie dés m innombrable d'autres mon-
tagnes qui portent dés marques évidentes d'un feu actuellement éteint, et qui l'est depuis les époques les
plus reculées : il faut compter parmi celles-ci Sainte-
Hélène , où les inégalités du sol dans sa surface exté-
rieure sont manifestement des effets de Faffaissement . de la terre ; car les cotéaux opposés, quoique toujours
séparés par des vallées profondes et quelquefois très
larges , présentent lé même aspect et ont la même
direction. |
Nous aperçcûmes tne vallée appeléevallée Chappel, qui ressemble à une farge tranchée, et dans cette vallée nous découvrimes la ville. Le terrain de la vallée est revêlu d'une herbe clair-semée ; mais les côtes sont aussi nues que les rochers qui gisent près de la mer. JL faut passer les premières collines avant qu'on trouve de la verdure dans les vallées, et qu’elles donnent quelques autres marques de fertilité (1).
La ville est située au bord de la mer, et la plus grande partie des maisons sont mal bâties; l'église, qui n'a jamais été qu'un chétif édifice, est aujourd'hui en ruines , et la halle est à peu près dans le même état, . Tous les blancs sont anglais, et comme la Compaguie des Indes orientales, à qui File appartient, ne leur permet pas de faire quelque trafic ou commerce pour leur propre compte, ils n'ont d'autre r6yen delsubsistance que de fournir des rafraîchissements aux vaisseaux qui y touchent. Ils ne lirent pourtant pas de Ja terre des. récoltes proporlionnées à Ja fertilité du sol età la température du climat; si elle était cultivée convenablement, elle pourrail produire tous les fruits et les végétaux de l'Europe et de l'Inde.
Le 4 mai, à une heure après midi, nous sortimes de la rade. Le 23 au matin, M. Hicks, mon premier lieutenant, mourut vers une heure après midi, et le soir nous jetâmes son corps à la mer avec les cérémonies accoutumées, La maladie qui mit fin à sa vie était une consomplion, eteomme il en élait attaqué lorsque nous partimes d'Angletèrie, on peut dire avee vérité qu'il
(4) Fa paru un grand nombre de descriptions dé Sainte- Hélène, depuis à captivité dé Napoléon, qui y est mort *e 5 mai 1824, 4 nous croyons inutile de reproduire toute celle de Cook. AL PE à
fut mourant pendant tout le voyage , quoique son déérissement fût insensible jusqu'à notre arrivée à atavia,
Nous contintämes notre roule sans accident jusqu'au 140, quand le même mousse qui découvrit la Nouvelle-Zélandepour la première fois aperçut laterre, que nous réconnümes ensuite êlre la pointe Lizard. Le 11, nous remontämesle canal ; Ie 12, à six heures du soir, nous dépassämes le cap Beachy ; le lendemain à midi, nous élions en travers de Douvres; vers les trois heures nous mimes à lanere aux dunes, et nous allâmes à terre à Deal. 0
2e EEe— — SECOND VOYAGE.
PRÉLIMINAIRE
Le sécond voyage de Cook est une expédition plus extraordinaire encore que la première. C'est un beau spectacle de voir ce navigateur intrépide tenter lapproche du pôle austral dans toute la circonférence du globe ; et, après avoir été repoussé de tous les côtés par les glacés, parcourir tous lès parages de la mer du Sud, aller et revenir plusicars fois sur ses traces, afin d'en découvrir et d’en reconnaître toutes les terres , sans se lasser jamais des obstaeles, étsans que de nombréuses découvertes puissent le contenter. La postérité n'ignore point qu'il à trouvé plus de contrées dans la mér Pacifique et Atlantique que tous les autres navigateurs ensemble ; car, sans parler de celles de son premier voyage, il nous a proeuré, par celui-ci, la connaissance de la Nouvelle-Calédonie, des Nouvelles- Hébrides, des îles des Amis, de la Nouvelle-Géorgie, de la terre de Sandwich, de l& Fhulé australe, de la terre du Saint-Esprit, dont Quiros n'avait pas fait le tour, etc., ete.
Jl n’a rien négligé de toul ce qui peut intéresser les sciences naturelles , et la navigation et la géographie en particulier ; il a étudié, aveé la plus grande exaclitude , les mœurs des différents insulaires, et il a cu occasion de rectifier, sur cette matière , quelques erreurs de la relation de son premier voyage.
Nous consignerons ici quelques passages de l'introduction que le eélèbre navigateur à mise en têle decsa relation , afin d'en indiquer l'objet,
Les puissances et les savants de l'Europe cherehent depuis longlemps, dit-il, à découvrir si la portion de Fhémisphère austral qu'on n'a point reconnue n'est qu'une immense plage d'eau, ou si elle renferme un aulre continent, comme la géographie spéculaive semblerait l'indiquer.
En ordôénnänt le voyage dont on publie ici la relation , Sa Majeslé a eu pour premier objet de fixer Fopinion sur une malière si curieuse et si importante,
Pour donnér au lecteur une idée nette de cetle expédition , et le meltre en élat de juger plus exactement quel en a été le suecès , il est nécessaire de rappéter les différents voyages entrepris , avant lé mien , dans la vue de faire des découvertesau sein de Fhémisphère austral.
Ferdinand Magellan, Portugais au service d'Espagne, fut le premier qui taversa la mer Pacifique. Après avoir appéreilé de Séville avee eing vaisseaux, le 40 avril 1549, 1 déeouvritle détroi:qui porte son now, et entra , le 27 novembre, dans la mer du Sud,