‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 34 sur 179 · MAN · texte numérisé non relu

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Ils les mettent dans une huche, où j'ai vu les hommes et les cochons manger tous à la fois.

ll découvrit dans cette mer deux îles inhabitées, dont on ne connaît pas bien la position. Il passa ensuite la ligne, trouva les îles des Larrons, et s'avança jusqu'aux Philippines, sur l’une desquelles il fut tué dans une escarmouche avec les naturels du pays.

Son vaisseau , appelé {a l’ictoire , fit le premier le tour du monde, et ce fut le seul de l’escadre qui surmonta les dangers et les obstacles de son héroïque entreprise.

Après que Magellan eut montré la route, les Espagnols firent plusieurs voyages d'Amérique à l'ouest, avant celui d'Alvaro Mendana de Neira, en 4595, le premier dont on puisse avec exactitude suivre la roule; car on ne connaît pas assez précisément les expéditions antérieures. On sait cependant , en général, qu'ils découvrirent alors la Nouvelle-Guinée et les îles de Salomon , qui très probablement ne sont rien autres que le groupe comprenant ce qu’on a depuis nommé Nouvelle-Bretagne, Nouvelle-Irlande, etc.

Mendana fit voile de Callao avec quatre vaisseaux, le 9 avril 1595, dans le dessein de reconnaître ces îles; et il découvrit, en cinglant à l’ouest, les Marquises par 100 de latitude sud; l’île de Saint-Bernard , qui me semble avoir été nommée île du Danger par le commodore Byron ; ensuite l’île Solitaire par 10° 40' de latitude sud, et 1780 de longitude ouest; enfin Santa- Cruz, qui est certainement celle que le capitaine Car-

teret appelle l'ile d'Egmont, et dans laquelle Mendana mourut avec la plupart de ses compagnons: Pedro Fernandez de Quiros, premier pilole, conduisit à Manille les restes malheureux de l’escadre.

On chargea le même Quiros d’une autre expédition, uniquement pour découvrir un continent austral, et il ee que c’est le premier Européen qui en aitconcu

idée.

Il partitde Callao, le 21 décembre 1605, comme pilote de deux vaisseaux et d'une patache, commandés par Luis Paz de Torres. Gouvernant à l’ouest-sud-ouest, et étant, suivant leur estime, à mille lieues espagnoles de la côte d'Amérique, ils découvrirent, le 26 janvier 1606, une pelite île basse par 250 de latitude sud. Deux jours après ils en découvrirent une autre, qui était élevée et qui avait une plaine au sommet : il est vraisemblable que c’est la même qui a été appelée, par le capilaine Carteret, {le de Pitcairn.

Quiros, en quittant ces îles, semble avoir dirigé sa route vers l'île de la terre du Saint-Esprit, Chemin faisant, il découvrit plusieurs îles, et probablement quelques-unes de celles qui ont été vues par lès derniers navigateurs.

Les deux vaisseaux se séparèrent au sortir de la baie de Saint-Philippe et de Jago. Quiros, avec le capitaine, porta au nord et retourna à la Nouvelle-Espagne, après avoir beaucoup souffert faute d'eau et de provisions.

Ils revinrent tous au vaisseau sur leurs pirogues, avec des tisons brülants.…

Torres, avec l'Almiranta et la patache, cingla à l'ouest, et il paraît être le premier qui navigua entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée.

Le Maire et Schouten tentèrent ensuite de nouvelles découvertes dans la mer du Sud. Ils firent voile du Texel, le 14 juin 1615, avec les vaisseaux /a Concorde et {e Horn. Un accident brûla ce dernier au port Désiré. Ils continuèrent leur voyage sur l’autre, et découvrirent le détroit qui porte le nom de Le Maire, et entrèrent les premiers dans la mer Pacifique par le cap Horn.

Ils découvrirent aussi l'île des Chiens par 15° 45° de latitude sud, et 1360 30° de longitude ouest; Sondre Grondt, par 159 de latitude sud, et 1430 10° de longitude ouest; Waterland, par 440 46° de latitude sud, et 1440 10° de longitude ouest; à vingt-cinq lieues de celle-ci, l'île des Mouches, l'île des Traîtres et des Cocos, par 130 43° de latitude sud, et 1730 13° de longitude ouest; 20 plus à l'ouest, l'ile de l'Espérance; et par 140 56° de latitude sud, et 1790 30° de longitude est, l'île de Horn. Is rangèrent ensuite le côté septentrional de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Guinée, et arrivèrent à Batavia en octobre 1616.

Excepté quelques découvertes sur les côtes occidentales et septentrionales de la Nouvelle-Hollande, on ne fit aucune expédition importante dans la mer Pacifique, jusqu'en 1642 : le capitaine Tasman partit alors

de Batavia, avec deux vaisseaux de la Compagnie hollandaise, et découvrit la terre de Van-Diémen, une petite partie de la côte occidentale de la Nouvelle-Zélande, les îles des Amis, et celles qu'on a nommées du Prince Guillaume.

En 1721, les Hollandais équipèrent trois vaisseaux pour tenter des découvertes dans la mer du Sud. Roggewin, qui les commandait, quitta le Texel le 21 août, et, arrivé dans cette mer, après avoir fait le tour du cap Horn, il découvrit l'île de Pâques, qui probablement avait déjà été vue, mais non pas reconnue par Davis. Ensuite, entre les 140 41° et 150 47° de latitude sud, et entre les 142 et les 150° de longitude ouest, il trouva plusieurs autres îles que je suppose être celles qui ont été aperçues par les derniers navigateurs anglais. II découvrit encore deux îles, par 150 de latitude sud, et 1700 de longitude ouest, qu'il nomma les de Baumen; et enfin une île toute seule, par 139 41’ de latitude sud, et 1710 30° de longitude ouest, Ces trois îles sont indubitablement celles que M. de Bougainville a appelées {les des Navigateurs.

En 1738, la Compagnie française des Indes orientales envoya Lozier Bouvet, avec deux vaisseaux, l’Aigle et la Marie, pour faire des découvertes dans l'océan Atlantique méridional. Il appareilla du port de Lorient, le 49 juillet; il toucha à l'île Sainte-Catherine, et de là il porta au sud-est, Le 4er janvier 1739, il dé-

couvrit la terre, ou quelque chose qu'il prit pour une terre, par 540 de latitude sud, et 410 de longitude est. On verra, dans le cours de la relation suivante, que nous avons fait inulilement plusieurs tentatives pour la retrouver : il est donc très probable que Bouvet ne vit qu’une grande île de glace. 5

Après ce voyage de Bouvet, l'esprit de découvertes s'est éteint, jusqu'au moment où Sa Majesté régnante forma le projet d'envoyer des vaisseaux dans l'hémisphère austral.

Les entreprises exécutées sous ses auspices commencèrent en 1764. Le commodore Byron, qui commandait le Dauphin et le Tamar, appareillàa des Dunes, le 21 juin, et, après avoir visité les îles Falkland, il entra par le détroit de Magellan dans la mer du Sud, où il découvrit les îles de Désappointement, l'île de Georges, celle du Prince de Galles, les îles du Danger, l'île d'York et celle de Byron.

I revint en Angleterre, le 9 mai 4766. Au mois d'août suivant, on renvoya /e Dauphin, sous le capitaine Wallis, avec de Savallow, commandé par le capitainc Carteret.

Ils marchèrent de conserve jusqu’à l'extrémité oceidentale du détroit de Magellan, et ils se séparèrent à la vue de la grande mer du Sud.

Le capitaine Wallis fit route plus à l'ouest dans une latitude aussi élevée qu'aucnn autre navigateur avant lui; mais il ne rencontra terre qu'en dedans du tropique, où il découvrit les îles de la Pentecôte, de la Reine Charlotte, d'Egmont, du due de Glocester, du due de Cumberland, de Maitéa, de Taïti, d'Eiméo, de Tapamanou, d'How, du Scilly de Boscawen, Keppel et Wailis. Il arriva en Angleterre an mois de mai 1768.

Le capitaine Carlerel, son compagnon de voyage,

suivit une route différente, et il découvrit les îles.

Osnabruck, Glocester, celles de la Reine Charlotte, l'île Carteret, celle de Gower et le détroit entre la Nouvelle- Bretagne et la Nouvelle-frlande. }! arriva en Angleterre au mois de mars 1769.

M. de Bougainville fit voile de France au mois de novembre 1766, sur la frégate la Boudeuse, accompagné de la flûte l'Étoile. Après avoir passé quelque temps sur la côte du Brésil et aux îles Falkland, il entra dans la mer Pacifique par le détroit de Magellan en janvier 1768. |

Il découvrit, dans cette mer, les quatre Facardins, l'île des Lanciers, celle de la Harpe, qui me semble la même que celle que j'ai nommée ensuite du Lagon, le Boudoir et l'île de l'Arc. Environ vingt lieues plus loin à l'ouest, il découvrit aussi quatre autres îles. Il rencontra ensuite Maitéa, Taïli, les îles des Navigateurs et

‘Enfant-Perdu, qui étaient pour lui de nouvelles découvertes. De là, il passa entre les Hébrides ; il découvrit la batture de Diane, et quelques autres; la terre du cap de la Délivrance, et différentes îles situées plus au nord. Jl passa au nord de la Nouvelle-Hrlande, toucha à Batavia, et arriva en France au mois de mars 4769. ï

Celte année fut remarquable par le passage de Vénus au-dessus du disque du soleil : ce phénomène, très important à l’astronomie, excita partout l'attention de ceux qui étudiaient cette scienec. Le:

Au commencement de 1768, la Sociélé royale de Londres présenta au roi un mémoire, dans lequel on exposait les avantages des observations exactes qu'on pourrait faire en différentes parties du monde, et surtout dans une latitude australe, entre les 140€ et 180e degrés de longitude à l'ouest de l'observatoire royal de Greenwich. On ajouta que des vaisseaux équipés convenablement sertient nécessaires pour porter les observaleurs aux parages qui léu: seraient destinés, mails que Ja Société n'était pas en état de pourvoir aux dépenses d'une telle entreprise.

Sa Majesté, après avoir Ju le mémoire, ordonna à l'ammirauté de choisir dés vaisseaux convenables pour cet objet. En conséqrence, on achela l’Endeavour : on l'arma pour une cimpagne au sud, et ieus Fhon-

neur d’en obtenir le commandement. Mais ce vaisseau étant parti pour les îles Falkland, l'amirauté résolut d'avoir deux vaisseaux que l'on nomma, l'un {a Résolution, et l'autre l4venture.

Le 28 novembre 4771, je fus nommé au commandement de {a Résolution, et Tobias Furneaux, qui avait été second lieutenant du capitaine Wallis, fut élevé à celui de / Aventure.

PREMIÈRE SECTION

Depuis notre départ d'Angleterre jusqu'au moment où nous avons quitté pour la première fois les iles de la Société.

Traversée de Deptford au cap de Bomneé-Espérance. Récit de plusieurs incidents survenus daps la route. Séjour au Cap. Ce que nous y fimes. Description du Cap.

Je fis voile de Deptford, le 9 avril 1772. Le vaisseau la Résolution descendit à Longreach, où /’{venture me joignit le lendemain. Le 22 juin, tout fut prêt à remettre en mer : je fis voile alors de Sheerness, et le 3 juillet je rejoignis P#venture dans le canal de PIymouth. p

Jé reçus à Plymouth mes instructions, datées du 25 juin : on m'enjoignit de prendre le commandement de la Résolution, de me rendre avecpromplitude à l'île de Madère, d'y embarquer du vin, et de marcher de là au cap de Bonne-Espérance, où je devais rafraîchir les équipages, et me fournir des provisions et des autres choses dont j'aurais besoin; de mavancer au sud et de tâcher de retrouver le cap de la Circoncision, qu'on dit avoir été découvert par M. Bouvet, dans le cinquante-quatrième parallèle sud, et à environ 410 20° de longitude est du méridien de Greenwich ; si je rencontrais ce cap, de m'assuréer s'il fait partie du continent (dispute qui a si fort oceupé les géographes et les premiers navigateurs) ou si c'est une ile; dans le pre- Mmier cas, de ne rien négliger pour en parcourir la plus grande étendue possible, d'y faire les remarques et observations de toute espèce qui seraient de quelque utilité à la navigation et au commerce, et qui tendraient au progrès des sciences naturelles. Mes instructions portaient ensuite de tenter des découvertes à l’est ou à l'ouest, suivant la situation où je me trouverais, de lepir la latitude la plus élevée, et de m'approcher du pôle austral le plus qu'il me serait possible, ef aussi longtemps que l'état des vaisseaux, la sanlé des équipages et les provisions le permettraient. à

Le 13 juillet 1772, j'appareillai du canal de Plymoutb, accompagné de /’Aventure. Je jetai un dernier regard sur les montagnes fertiles de l'Angleterre, et je me livrai aux émotions de tendresse qu'inspirait ce coup d'œil. La beauté du matin et le spectacle d'un vaisseau qui marche sur la mer aitirèrent ensuite mon attention, etdissipèrent la tristesse des premières idées. Nous passâmes bientôt devant le fanal d'Eddistone, tour très élevée, qui est de la plus grande utilité à Ja navigation et au Commerce. 11 n'est pas possible de la contempler sans frissonner decrainlie. sue le sort des gardes solitaires qui sont souvent obligés d'y. passer trois mois, privés de toute Communication avec la Grande-Bretagne. La mort tragique de Winslanley;,

ui futécrasé en un clin d'œil par la chute du premier édifice qu'il avait construit lui-mème, et les mouvements de Ja tour actuelle , lorsqu'elle est assaillie par les vents ef par les flots, saisissent d'épouvante.

Le 20 nous passâmes le cap Orlegal sur la côle de Galice en Espagne : les habitants du pays l'appellent Ortiguéra, et Cest probablement Je promontoriumn trileucum des anciens. Le pays des cuirons est mon tueux 2 if paraît blanc dans les endreits où il. a des rocs

lés, et les sommets des montagnes sont couverts de ois. Je remarquai des champs de blé presque mûr et des cantonsremplis de bruyère.

Le 22, nous aperçümes le fanal près de la Corogne. Le 28, nous découvrimes Porto-Santo, qui a environ cinq ou six lieues delong, et qui est stérile : la quantité de vignes qu'elle contient offrait cependant une belle nappe de verdure. On ne compte que sept cents habitants dans cette pelite île, qui dépend du gouverneur de Madère.

Nous apercûmes bientôt Madère, les îles désertes et Santa-Cruz. Les montagnes aux environs de cette ville sont coupées par un grand nombre de creux et de vallées profondes. Des maisons de campagne, heureusement situées parmi des vignes et des cyprès élevés , embellissent les coteaux, et tout lé pays est très pittoresque. é

Le soir du 29, je mouillai dans la rade de Funchal, à l'île de Madère. Funchal est bâti en forme d'amphithéâtre, autour de la baie, sur la pente des premières collines. L'œil plane aisément de la mer sur tous les bâtiments publics et particuliers. En général, le dehors des édifices est tout blanc; la plupart ont deux étages. Ils sont couverts de toits bas, et l'architecture a cette élégance orientale et une simplicité qu'on ne trouve pas dans nos maisons étroites, qui portent à leur sommet des toits escarpés et plusieurs rangs de cheminées. I! y a, du côté de la mer, différentes batteries et des plates-formes garnies de canons. Un vieux château, qui commande larade, est situé au haut d'un rocher noir : il est entouré d'eau à la marée haute. Un autre, qu'on nomme le château de Saint-Jean, est placé sur une éminence voisine, au-dessus de la ville. Les collines derrière Funchal, couvertes de vignes, de plantations, de bosquéts, de maisons de plaisance et d’églises, ajoutent encore à la beauté du paysage.Ges lieux font penser aux jardins des fées, et ils donnent quelque idée des jardins suspendus de la reine Sémiramis.

L'île de Madère, qui a environ cinquante-cinq milles anglais de long et dix de large, fut découverte en 4419 par Gonzalès Zarco; et c'est sans fondement qu'on dit qu'elle l'a été par un Anglais nommé Machin. Funchal est la seule cité. L'île a d'ailleurs sept petites villes sans importance.

Le gouverneur est à la tête de tous les départements civils et militaires de cette île, de Porto-Santo, des Salvages et des iles désertes, où il y a seulement par oecasion des huttes de pêcheurs, qui y vont quelque temps de l'année.

On trouve à Madère tous les animaux domestiques

d'Europe : le mouton et le bœuf, quoique petits, sont d'un bon goût. Les chevaux, malgré leur petitesse, ont le md sûr, et ils grimpent avec beaucoup d'agilité les chemins qui sont partout difficiles. Les habitants n'ont aucune espèce de voiture à roues : ils se servent à la ville de (raïneaux formés de deux planches jointes par deux pièces de traverse, qui font un avgle aigu à l'avant : on altelle des bœufs à ces traineaux, qui transportent des futailles de vin et d'autres grosses marchandises d'un magasin à l'autre.

Il y à peu de quadrupèdes sauvages : je n'ai vu que le lapin gris ordinaire. Les oiseaux sont plus nombreux; j'y ai remarqué Fépervier, différentes corneilles, la pie, deux espèces d’alouettes, l'étourneau, l'oiseau appelé l'emberiza citrinella; les moineaux communs et les moineaux des montagnes, le hoche-queue jaune ét le rouge-gorge, le pigeon ramier, deux espèces d'hirondelles, et le martinet. Cette dernière espèce y passe tout l'hiver, et disparaît seulement quelques Jours quand le temps est très froid : elle se retire alors dans les fentes et les crevasses de rochers, et elle se montre au premier jour de soleil. La perdrix rouge est commune dans l'intérieur de l'île, où on la trouble peu.

I n'y à aucun serpent à Madère, mais les maisons, les vignes et les jardins fourmillent de lézards. Les moines d'un des couvents se plaignent que ces animaux détruisent les fruits de leurs jardins.

Les côtes de Madère ct des îles voisines, les Salvages et les Désertes, ne manquent pas de poisson; mais comme il n'y en à pas assez pour le carême, on tire de Gottembotrg, sur des vaisseaux anglais, des harengs salés, dé là morue de New-York ct des autres: ports d'Amérique.

Après avoir pris à bord de l'eau, du vin et d'autres articles, nous quittâmes Madère le 1° août. Le 4, nous dépassâmes l'île de Palma : elle est si haute qu’on la voit à douze ou quatorze lieues, et elle gît par 28° 38" de latitude nord, et 170 58° de longitude ouest. Le lendemain nous apercûmes l'île de Féro, et nous la passämes à la distance de quatorze lieues : je jugeai qu'elle est par le 27° degré 42° de latitude nord, et 480 9 de longitude ouest.

L'île de Palma fait partie du groupe qu'on appelle aujourd'hui Canaries, et que les anciens connaissaient sous lé nom d'insulæ Fortunatæ, ou iles Fortunées. On les oublia en Europe jusqu’à la fin du quatorzième siècle. L'esprit de navigation se ranima alors, et quelques aventuriers lesrétrouvèrent. Les Biscayens, ayant débarqué sur Lanzarota, enlévèrent cent soixante-dix naturels du pays. Luis de la Cerda, noble espagnol, de la famille royale de Castille, obtint une bulle du pape, et s'arrogea en 1344 le titre de prènce des îles I'ortunées. Enfin un nommé Jean, baron de Béthencourt, aborda sur ces îles en 1402, prit possession de plusieurs, et s’appela roi des Canaries. Son neveu céda ses prétentions à don Henri, infant de Portugal: les Espagnols en sont aujourd'hui les maîtres.

Comme notre eau n'aurait pas duré jusqu’au cap de Bonne-Espérance, sans que je fusse obligé de diminuer la ration des équipages, je résolus de toucher à Sanlago pour en faire. Le 9 août, nous découvrîmes l’île de Bonavista. Le lendemain, nous laissâmes l’île Mayo à notre droite, et le même soir nous mouillâmes au Port-Praya, dans l'ile San-[ago, la plus grande île du Cap-Vert: Ayant complété notre provision d’eau, et pris à bord des rafraîchissements, tels que des cochons, des chèvres, des volailles et des fruits, nous remîmes en mer.

Le Port-Praya est une petite baie située à peu près au milieu, du côté méridional de l'île de San-lago, par 140 53 30°” de longitude nord, et 23° 30° de longitude ouest. On peut le reconnaître surtout en venant de l’est par la colline Ja plus méridionale de l'îi'e. Cette colline ronde, et dont le sommet est en forme de pie, se trouve un peu avant dans Fintérieur des terres, à l'ouest du port.

San-fago a environ sept lieues de long. La capitale, qui porte le même nom, gît dans l'intérieur du pays, et c'est Tà que réside l'évêque de toutes les îles du Cap- Vert. San-lago est divisé en quatre paroisses, et il y a environ quatre mille maisons, de facon que la population y est peu considérable.

Porto-Praya est situé sur un rocher escarpé, et nous y montâmes par un sentier qui va en serpentant. Les fortifications du côté dé Ja mer sont vieilles et elles tombent en ruines, et du côté de terre, il n’y a qu’un mauvais parapel de pierre, sans ciment ni mortier, et à peine à la hauteur de la poitrine, On ne voit dans l'intérieur que quelques cabanes. Un assez hel édifice, à peu de distance du fort, appartient à une compagnie de marchands de Lisbonne, qui a le privilége exclusif du commeree de toutes les îles du Cap-Vert, et qui y entretient un agent. Gette compagnie lyrannise les habitants, et leur vend de mauvaises marchandises à un prix excessif.

in général, les îles du Cap-Vert sont montueuses: mais les collines inférieures, qui sont couvertes d’une belle verdure, ont une pente douce, et elles sont coupées par des vallées étendues. !} y à peu d'eau, et sur plusieurs on n’en trouve que ‘lans des mares et dans des puits. San-lago à cependañt üne rivière assez grande qui se décharge dans la mer à Ribeira, grande ville qui prend son nom de ir. À i'orto-Prava il n'ya qu'un seul puits entouré de j1 res sans ciment ni

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mortier ; l’eau y est vaseuse et saumâtre, et en si petite quantité, que nous le desséchâmes deux fois en un jour. La vallée, au côté du fort, semble être humide, et elle est plantée çà et là de cocotiers, de cannes à sucre, de bananiers, decotonniers, de goyavierset de papayers; mais différentes sortes de broussailles en couvrent la plus grande partie, et le reste est en pâturages.

Les capitaines, les astronomes et les maîtres d'équipage avaient passé la journée à faire des observations astronomiques sur le petit îlot nommé ile des Cailles à cause de la grande quantité de ces oiseaux qui s'y trouve. Le commandant du fort nous apprit que les officiers d'une frégate française, qui essayaient des montres marines d'une nouvelle construction (1), avaient fait des observations sur ce même endroit.

Le 8 septembre, nous passâmes la ligne au 8e degré de longitude ouest. Nous n’oubliâmes pas la cérémonie de plonger dans l'eau, qui s’observe communément en celte occasion. Ceux des matelols qui ne l'avaient pas encore passée furent obligés de payer de l'eau-de-vie pour se racheter; ceux qui subirent l'immersion changèrent de linge et d’habits, et comme cela ne peut se faire trop souvent, surtout dans un temps chaud, l'ablution fut salutaire. Les liqueurs fortes que produisirent d'ailleurs les amendes augmentèrent encore la gaîté des matelots.

Depuis le 8 septembre jusqu'au 41 octobre nous vimes journellement des oiseaux aquatiques de diverses espèces, et surtout beaucoup d'oiseaux du tropique. Nous trouvâmes aussi, à différents intervalles, la mer couverte d'animaux de la classe des mollusca, et dont l’un, de couleur bleue et de la forme d'un serpent, avait quatre pattes divisées en plusieurs branches. Nous en vîmes d’autres transparents comme des cristaux, et formant par leur union de longues chaines.

Le 29, nous découvrimes la terre du cap de Bonne- Espérance. La montagne de la Table, au-dessus de la ville du Cap, nous restait à douze ou quatorze lieues. Le ciel était alors obscurci par un brouillard; car autrement elle est si haute, qu'on aurait pu la découvrir à une distance beaucoup plus grande.

Nous forçàmes de voiles, dans l'espoir de gagner la baie ayant la nuit; mais, voyant que cela était impossible, nous diminuâmes de voiles, et nous passâmes la nuil à louvoyer. Entre huit et neuf heures, toute la mer devint subitement éclairée, ou, comme disent les matelots, tout en feu. Ce phénomène est assez commun, mais on n’en connaît pas aussi généralement la cause. M. Banks et le docteur Solander m'avaient persuadé qu’il était produit par des insectes de mer : M. Forster ne paraissait pas adopter la même opinion. Je fis donc üirer quelques seaux d'eau aux côtés du bâtiment, et nous y trouvâmes une quantité innombrable de petits insectes en forme de globe, à peu près de la grosseur d’une tête d'épingle ordinaire, et absolument transparents. Quoiqu'ils ne donnassent aucun signe de vie, nous étions convaincus qu'ils respiraient dans leur propre élément lorsqu'ils s’y trouvaient d'une manière convenable.

Ce coup d'œil était le plus grand et le plus singulier qu’on puisse imaginer : l'Océan, dans toute l'étendue de l'horizon, paraissait être en flammes; le sommet de chaque vague était éclairé par une lumière semblable à celle du phosphore, et une ligne lumineuse marquait fortement les flancs du vaisseau qui touchaient à la mer. Les grands corps de lumière se remuaient dans l'eau à côté de nous, quelquefois lentement, d'autres fois plus vite ; tantôt ils suivaient la même direction que notre route, tantôt ils s’écartaient. En de certains moments nous remarquions clairement qu'ils avaient la forme de poissons; et lorsque ces gros corps lumineux approchaient des plus petits, ils les forçaient à se relirer en hâte. L'eau n’était plus lumineuse après un espace d'environ deux heures, et la conjecture la

(Wa parlait de la frégate l’Isis, commandée par Fleurieu, à bord de laquelle était Pingré, A. M.

plus probable qu'on puisse former sur ces animalcules, c’est dire qu'ils sont le frai de quelque espèce de medusa ou d’ortie de mer; cependant ce sont peut-être des animaux d’un genre différent.

Le jour naissant nous fit voir un beau ciel; et, de concert avec l’Aventure, nous mouillâmes dans la baie de la Table, à un mille de distance du débarquement près du fort.

À peine eûmes-nous jeté l'ancre, que je reçus la visite du maître du port, de quelques autres officiers de la Compagnie, et de M. Brandt, qui nous apporta différentes choses très agréables à des gens venant de la mer. Le maître du port venait, suivant la coutume, examiner les vaisseaux, la santé des équipages, et reconnaître en particulier si la petite vérole était à bord, maladie qu’on craint par-dessus tout au Cap; c'est pour cela qu’il y a toujours un chirurgien parmi ceux qui font la visite.

J'envoyai sur-le-champ un officier chez le gouverneur, afin de l’informer de notre arrivée, et des raisons qui m’engageaient à relâcher au Cap. L'envoyé reçut une réponse très polie, et à son retour nous saluâämes la garnison de onze coups qui nous furent rendus. Bientôt après j'allai à terre moi-même, et je fis une visite au gouverneur, accompagné du capitaine Furneaux et des deux MM. Forster.

Nous étions vivement frappés du contraste qui est entre San-lago et cette colonie. Nous avions vu là un pays d’une assez belle apparence, et susceplible d'une excellente culture, mais absolument négligé par ses habitants paresseux et opprimés. On aperçoit, au contraire, ici une ville propre et bien bâtie, au milieu d'un désert entouré de masses entrecoupées de montagnes noires et effrayantes, enfin le tableau de l'industrie la plus heureuse. Son aspect, du côté de la mer, n’est pas aussi pittoresque que celui de Funchal. Les magasins de la Compagnie sont tous au bord de l'eau, etles bâtiments particuliers sont répandus par-derrière sur un coteau légèrement incliné. Le fort, qui commande la rade , est au côté oriental de la ville, mais il ne paraît pas très difficile à prendre : il y a en outre plusieurs batteries des deux côtés. Les rues de la ville sont larges et régulières : les principales sont toutes plantées de chênes, et quelques-unes ont au milieu un canal d’eau courante, qu'on est obligé de ménager par des écluses à cause de sa petite quantité. Ces canaux, qui sont quelquefois à sec, occasionnent une odeur désagréable. On reconnaît d’une manière frappante le caractère naturel des Hollandais : ils remplissent toujours leurs établissements de canaux.

Le lendemain de notre arrivée, MM. Forster commencèrent des excursions botaniques dans la campagne aux environs de la ville. Le terrain s'élève insensiblement de tous les côtés, vers les trois montagnes qui entourent le fond de la baie : il est bas et uni seulement près du bord de la mer, et il devient un peu marécageux dans l'isthme entre la baie Fausse et celle de Ja Table, qui reçoit un ruisseau d'eau salée. La partie marécageuse a quelque verdure, mais elle est entremêlée de beaucoup de sable. Les cantons plus élevés, auxquels les bords de la mer donnent un aspect sec el horrible, sont cependant couverts d'une immense variété de plantes, et entre autres d'un nombre prodigieux de buissons : on ÿ remarque à peine une ou deux espèces qui méritent le nom d'arbres. On voit aussi quelques petites plantations dans les endroits où un peu d'eau humecte la terre. Les buissons sont habités par des insectes de toute sorte, plusieurs espèces de lézards, des tortues de terre, des serpents et beaucoup de petits oiseaux.

La montagne de la Table fut l'objet d’une de leurs promenades. La route est très raide, fatigante et difficile, à cause des cailloux qui roulent sous vos pieds. Vers le milieu, ils entrèrent dans une vaste eteffrayante crevasse, dont les côtés perpendiculaires sont garnis de rochers menaçants, empilés et couchés. De petits ruisseaux sortent des fentes, ou tombent des précipices en

gouttes , et donnent la vie aux plantes et aux arbrisseaux qui remplissent le bas. D’autres végétaux qui croissent sur un sol plus sec, et qui semblent concentrer leur suc, répandaient une odeur aromatique, dont un vent frais faisait savourer le parfum. Enfin, après une marche de trois heures, ils atteignirent le sommet de la montagne. Il est presque de niveau, très stérile, el il n’y a point de terreau; plusieurs cavités étaient cependant remplies d'eau de pluie, ou contenaient un peu de terre végétale, d’où quelques plantes odoriférantes tiraient leur nourriture. Des antilopes, des babouins hurlants, des vautours solitaires et des crapauds habitent quelquefois les environs. La vue dont on jouit est très étendue et très pittoresque ; la baie ne paraissait plus qu’un étang ou un bassin, et l’on prenait les vaisseaux pour de petites barques. La ville et les comparliments réguliers de ses jardins semblaient des ouvrages d'enfants. La croupe du Lion était alors une chaîne peu considérable. Au nord l’île Roben, les collines Blanches, les collines du Tigre, et au-delà une chaîne majestueuse de montagnes plus élevées arrêtaient la vue. Un groupe de masses brisées de rochers enferment la baie de Bois à l’ouest, et, se prolongeant au sud, forment un côté de la baie de la Table, et se terminent au fameux cap des Tempêtes, que le roi Emmanuel de Portugal nomma /e cap de Bonne-Espérance. Au sud-est, l'horizon traversait l’isthme bas entre les deux baïes : on distinguait au-delà la colonie des Hottentots appelée la Hollande, et les montagnes aux environs de Stellenbosch. Des plantations enfermées de toutes parts par d'immenses bruyères, et dont la verdure contrastait agréablement avec le reste du pays, formaient d’ailleurs un charmant coup d'œil : on apercevait Constance, célèbre parmi les modernes vignobles. Ils restèrent deux heures au sommet de la montagne, d'où l'air trop vif les obligea de descendre.

On fait au Cap des vins très variés : quoiqu'on parle beaucoup en Europe de celui de la plantation de Constance, on en boit peu; le vignoble en produit au plus trente léagres (1) par an, et chaque léagre se vend sur les lieux environ cinquante louis. Les plants ont été originairement apportés de Schiras en Perse. Les environs de celte plantation donnent plusieurs autres espèces de raisins, dont on tire un bon vin, qui passe en Europe pour le véritable constance. On y a aussi essayé des ceps français de Bourgogne, muscats et de Martignan : ils ont très bien réussi, et ils donnent quelquefois un vin supérieur à celui du sol naturel. Les principales familles boivent ordinairement un vin sec qui a un léger goût aigrelet agréable, et qui provient des plants de Madère transplantés. On fait beaucoup d'autres vins de qualités inférieures : ils sont assez bons, et on les vend à bon marché; de sorte que les matelols des vaisseaux de l'Inde s’y enivrent fort à leur aise pendant la relâche.

Le climat est si sain que les habitants ont peu de maladies, et les étrangers y recouvrent bientôt la santé. L'hiver est très doux au Cap, et il gèle rarement aux environs de la ville; mais sur les montagnes, et particulièrement sur celles qui sont bien avant dans le pays, il y a de fortes gelées, accompagnées de neige et de grêle. Un vent fort du sud-est y produit quelquefois une gelée pendant la nuit, même au mois de novembre, qui est leur printemps ‘les gros vents, qui soufflent au Cap dans toutes les saisons, causent des variations fréquentes dans l'atmosphère, et occasionnent beaucoup de rhumes. Malgré la chaleur, qui est souvent excessive, les habitants d'extraction hollandaise semblent avoir conservé leur tempérament naturel. Les deux sexes sont d une corpulence remarquable, et l'excellente nourri- {ure qu'ils prennent doit y contribuer.

Les Hottentots se sont retirés dansl'intérieur du pays, et leur kraal ou village le plus proche est à environ cent milles de la ville du Cap. Ils y viennent quelquefois

(1) Un léagre contient environ 108 gallons ou une pipe. A. M.

avec leur bétail, ou ils amènent du marché les troupeaux des fermiers hollandais.

Départ du cap de Bonne-Espérance. Recherches du continent austral.

Après avoir enfin terminé nos affaires au Cap, et pris congé du gouverneur et de quelques-uns des prin- Cipaux officiers, qui me donnèrent, de la manière Ja plus obligeante, tous les secours possibles, nous rentrâmes à bord le 22 novembre 1772 : nous levâmes l'ancre et mîmes à la voile.

Dès que nous fûmes en pleine mer je disposai ma route de manière à reconnaître le cap de la Circoncision. Le 24, nous étions par 350 25’ de latitude sud, et 29° à l’ouest du Cap. Nous avions autour de nous une grande quantité d'albatros : nous en primes plusieurs avec la ligne et l’hamecon amorcé d'un morceau de peau de mouton. Plusieurs personnes de l'équipage les trouvèrent très bons, quoiqu'on servit encore du mouton frais. Jugeant que nous arriverions bientôt dans un climat froid, je fis donner des braies à ceux qui en avaient besoin, et en outre la jaquette et les chausses de drap qu'avait accordées l'amirauté.

Comme nous entrions dans une mer qu'aucun navigateur n'avait encore parcourue, et-qu’on ignorait où nous pourrions nous rafraîchir, je donnai les ordres les plus positifs de ne pas perdre mal à propos l’eau douce. On plaça une sentinelle à côté de la futaille du gaillard d’arrière. On ne lava plus qu'avec de l’eau salée.

Un grand nombre d'oiseaux du genre des pétrels et

des hirondelles nous avaient accompagnés depuis le Cap, et la grosse mer et les vents semblaient en avoir amené encore davantage. Nous voyions surtout le pétrel du Cap, ou la pintade, et le pétrel bleu, ainsi nommé parce qu'ilest d'une couleur gris-bleu. Son aile est coupée en travers par une bande de plumes noirâtres. Nous apercûmes aussi de temps en temps plusieurs espèces d’albatros. Nous rencontrâmes encore le 7 d& pinguins pour la première fois, et quelques touffes de goëmon , de l'espèce appelée /e bambou de mer.

. Le matin du 10, nous découvrimes une île de glace à notre ouest, et à environ deux lieues au-dessus du vent, une autre masse qui ressemblait à une pointe de terre blanche. L’après-midi nous passâmes près d’une troisième qui avait deux mille pieds de long, quatre cents de large, et au moins deux cents pieds d'élévalion. Suivant les expériences de Boyle et de Mairan, le volume de glace est à celui d: la ner à peu près comme dix est à neuf; par conséquent, suivant les règles reconnues de l'hydrostatique, le volume de glace qui s'élève au-dessus de la surface de l’eau est à celui qui plonge au-dessous comme un est à neuf. En supposant que le morceau que nous vimes fût d'une forme absolument régulière, sa profondeur au-dessous de Peau devait être de dix-huit cents pieds, et sa hauteur entière de deux mille pieds, et, d’après les dimensions qu'on vient d'énoncer, loute la masse devait contenir seize cent millions de pieds cubes de glace.

Quand nous rencontrâmes cette première glace nous ne pouvions avoir que des conjectures sur sa formation; mais depuis que nous avons fait le tour du globe sans trouver le continent austral, dont en Europe on croyait l'existence, il nous paraît très vraisemblable que cette glace a été formée dans la mer : cette idée est d'autant plus raisonnable , qu'on sait, d'après un grand nombre d'expériences décisives, que l’eau salée peut se geler. Nous comprîimes alors la grande différence qui existe entre la température de l'hémisphère seplentrional et celle de l'hémisphère austral, Nous étions alors au milieu de décembre, ce qui répond à notre mois de juin, par 510 5’ de latitude sud ; cependant nous avions déjà dépassé plusieurs masses de glace, et le thermomètre se tenait à 36° Fahrenheit, Le

défaut de terre dans l'hémisphère austral semble expliquer ce phénomène ; car la mer, étant un fluide transparent, absorbe les rayons du soleil au lieu de les réfléchir.

Nous avancions à travers les glaces brisées, tantôt dans une fausse baie, d'où il fallait rétrograder, tantôt devant une plaine immense de glace fixe. Nous apiercevions des baleines, des veaux marins, des pinguins et des oiseaux blancs. On voyait d'ailleurs de toutes paris une quantité innombrable de hautes îles de glace. Une ligne de deux cent cinquante brasses ne donna point de fond.

Quelque périlleux qu'il soit de naviguer parmi des rochers flottants, si je puis employer cette expression, durant une brume épaisse, cela vaut encore mieux que d'être enfermé, dans les mêmes circonstances, par d'immenses plaines de glace. Le grand danger de ce dernier cas est de prendre fond, situation qui serait alarmante au-delà de tout ce qu'on peut dire.

C'est une opinion commune que la glace dont j'ai parlé se forme dans des baies ou des rivières. D'après celle supposilion, nous erûmes que la terre n’était pas fort éloignée, et que même elle gisait au sud derrière la glace, qui seule nous empêchait d'en approcher. Comme nous en avions alors côtoyé les bords, l’espace de plus de trente lieues, sans trouver de passage au sud, je résolus de’faire trente ou quarante lieues à l'est, de tâcher ensuite de marcher au sud, et, si je ne rencontrais ni terre ni autre obstacle, de gagner le derrière de cette plaine, et de terminer ainsi l'incertitude des physiciens : dans cette vue, je porlai au nord-ouest.

Le spectacle de ces îles, qui entouraient de tous côtés le bâtiment, nous était devenu aussi familier que celui des brouillards et de la mer. Leur multitude cependant nous conduisit à de nouvelles observalions. Nous étions sûrs de rencontrer de la glace dans tous. les endroits où nous apercevions une forte réflexion de blanc sur les bords du firmament, près de l'horizon. La glace n’est pas entièrement blanche : elle est souven{ teinte, surtout près de la mer, d’un beau bleu de saphir, ou plutôt de béryl et réfléchi de dessus l'eau. Cette couleur blene paraissait quelquefois vingt ou trente pieds au-dessus de la surface, et provenait, suivant toule apparence, de diverses particules d'eau de la mer, qui s'étaient brisées contre la masse dans un temps orageux, et qui avaient pénétré dans ses interstices. Nous apercevions aussi sur les grandes îles de glace différents traits ou couches de blanc de six pouces ou un pied de haut, posés les uns par-dessus les autres ; ce qui semble confirmer l'opinion de l'accroissement et de l'accumulation ultérieure de ces masses énormes, par la chute dela neige à différents intervalles; car Ia neige étant à petits grains ou à gros grains, en flocons légers ou pesants, produit les couleurs diverses des couches, suivant qu'elle est plus où moins compacte.

Le 23, nous élions par 870 50° de latitude sud, et 290 32’ de longitude : il gelait fortement, et quoique ce fût pour nous le milieu de l'été, je ne crois pas que, dans aucune partie de l'Angleterre, il y ail eu, en décembre, des jours aussi rigoureux. Nous passâmes à travers plusieurs bancs de glaces brisées et flottantes. Ils étaient en général étroits, mais d'une longueur considérable, et les glaces tellement jointes que le vaisseau avait peine à les rompre. Nous vimes quelques pinguins. La chasse que nous leur fimes était rarement heureuse : ces oiseaux plongent et restent longtemps sous l'eau, et, quand ils en sortent, ils parcourent une ligne droite avee une vitesse si prodigieuse qu'il est difficile de les atteindre. |

Le matin du 27, nous rencontrâmes des glaces flottantes en plus grande quantité, mais non pas autant d'îles; et celles que nous vimes étaient petites. Le jour élant calme et agréable et la mer tranquille, nous mîmes en merun bateau. M. Forster, qui le monta, tua un second pinguin et quelques pétrels. Nous étions alors par 580 49° de latitude sud, et 240 39° de longitude est.

Le 31 décembre, nous rencontrâmes des glaces flotlantes, qui, bientôt après, nous ubligèrent de revirer et de faire force de voiles au sud. La mér devint si grosse, qu'il était dangereux pour les vaisseaux de rester plus longtemps au milieu de ces glaces. Le péril s'acerut encore plus pour nous, quand nous découyiimes une immense plaine au nord, Comme nous n'en étions pas à plus de deux ou trois milles, el que des glaces flottantes nous environnaient de tous côtés, il n'y avait pas de temps pourdélibérer, Je revirai surle-champ, et je portai au sud. Nous fûmes bientôt dehors, mais non pas sans recevoir plusieurs coups violents des glaces flottantes, qui étaient de la plus grande étendue, et parmi lesquelles nous vimes un vean marin. Nous étions alors par 600 21’ de latitude sud, et 139 82° de longitude est. |

Je continuai à gouverner est-sud-6st jusqu'au 8 : nous étions par 610 19° de latitude sud, et 31° 47° de longitude est. L'après-midi, nous passämes une plus grande quantité d'îles de glaces que nous n'en aviuns eu depuis quelques jours. Ce spectacle nous était devenu si familier que souvent nous n'y.faisions pas attention ; mais plus communément la brume nous empêchait de les voir.

Les îles de glace augmentèrent tellement à mesure que nous marchions vers le sud, que nous en comptâmes trente-huit à la fois, grandes et petites, outre des glaces flottantes en abondance. Nous étions par 670 15 de latitude sud, nous ne pûmes pas avancer plus avant : la glace éiait entièrement fermée au sud dans toute l'étendue de l'est à l'ouest-sud-ouest sans la moindre apparence d'ouverture. Cette immense plaine était composée de différentes glaces, telles que des collines élevées, des morceaux flottants ou brisés, mais serrés les uns contre les autres, et il y avait en outre ce qu'on appelle sur les vaisseaux du Groënland des champs de glace. Un radeau de-cette dernière espèce élait si étendu que, du haut du mât, je ne pouvais pas en voir l'extrémité, Il avait au moins de seize à dixhuit pieds d'élévation, et sa hauteur et sa surface semblaient être à peu près les mêmes. Nous apercûmes plusieurs baleines jouant autour de cette glace, et deux jours auparavant nous avions remarqué plusieurs troupes de pintades brunes et blanches, que je nommai pétrels antarctiques, parce qu'elles paraissent indigènes de cette région.

Suite de nos recherches pour découvrir un continent aus-

*tral entre le méridien du cap de Bonne-Espérance et la Nouvelle-Zélande. Arrivée de La Résolution dans la baie Dusky (1).

La rencontre de ce banc me fil penser qu'il serait imprudent de marcher plus loin au sud, d'autant mieux que l'été était à moilié passé, el qu'il aurait fallu quelque temps pour faire le tour de la glace, en supposant que ce projet fût praticable, ce qui est douteux. Je résolus donc de chercher directement la terre qui avait été découverte récemment par les Francais; et, comme les vents soufflaient toujours de l'est-quartsud-est, je fus obligé de retourner au nord, sur quelque portion de Ja mer que j'avais déjà reconnue, et que, pour cette raison, je désirais éviter. Mais il me fut impossible de m'en éloigner, parce que notre roule m'y réportait nécessairement. «

Le 19, par 640 42 de latitude sud, et 400 45° de longitude est, un oiseau, que nous nommäâmes, dans mon premier voyage, poule du port Egmont, parce qu'il y en à une grande quantité au port Egmont, aux îles Falkland, voltigea plusieurs fois sur le vaisseau, et nous quitta ensuite dans la direction du nord-est. Nous reconnümes que c'était la grande mouette du nord, commune dans les latitudes élevées des deux hémisphères. Elle était épaisse et courte, à peu près de la

(1) Ce mot signifie obscur. A. M.

grosseur d'une grande corneille, d'une couleur brun foncé ou de chocolat, avec une raie blanchâtre, en forme de demi-lune au-dessous de chaque aile,

Le 29, notre latitude observée était de 520 29° st Le 31, elle était de 500 50° suds et notre longitude 560 48° est. qe

Le temps sombre et brumeux continuait, et le veut élait invariablement fixé au nord-ouest; de sorle que notre roule ne put 4 ue nord-est, el nous marchâmes dans celte” firéblion jusqu'à quatre heures de l'après-midi sdu 46r février. Comme nous étions alors par 480 50° minutes de latitude, et 580 7 de longitude est, à peu près dans le parallèle de l'île Maurice, je m'attendais à trouver la terre qu'on disait avoir été découverte pardes Français en janvier 1772 : n'en voyant pas le moindre signe, je cinglai à l'est.

Le 3 février, par 480 56° de latitude sud, et 600 47° de longitude est, et plus de 39 à l’est du méridien de l'ile Maurice, je perdis l'espérance de découvrir une terre à l'est; et, comme le vent avait passé au nord, je me décidai à la chercher dans l’ouest.

Le 17 février, par un temps assez bon, un ciel elair et serein, et entre minuit et trois heures du matin, nous apercûmes dans les cieux des clartés semblables à celles qu'on voit dans l'hémisphère septentrional, et qu'on appelle awrore boréale, ou clartés septen- {rionales : je n'avais pas encore oui parler de l'aurore australe, L'officier de quart observa qu'elle se brisait quelquefois en rayons de forme spirale, et en forme circulaire, et qui ue Ja lucur était très forte, et le spectacle très béqu, Il ne put pas y remarquer une direction RQ | car elle paraissait en différents temps et en différentes parties du eiel, et elle répandait sa lumière sur toute l'atmosphère.

Dans la nuit du 20, l'aurore auslrale parut très brillante et très lumineuse. On la vit d'abord à l'est, un peu au-dessus dé l'horizon, et bientôt après elle se répandit sur tout le firmament. Cette aurore australe différait des aurores boréales en ce qu’elle était toujours d'une couleur bleuâtre, au lieu que dans le nord elles prennent différentes leinles, et surtout une couleur de feu et de pourpre. Quelquefois elle cachait les étoiles, d'autres fois on les voyait à travers sa substance,

Le 23, nous étions par 610 82° de latitude sud, et 930 2’ de longitude est. Je revirai et fis de petites bordées pendant la nuit, qui était extrêmement crageuse, épaisse et brumeuse, avec de la pluie neigeuse et de la neige. Environnés de périls de toutes parts, nous devions soupirer après la pointe du jour. Enfin, l'aurore vint encore augmenter nos alarmes en offrant à notre vue des montagnes escarpées de glace, que nous avions passées la nuit sans les apercevoir.

Tant de circonstances défavorables, jointes aux nuits sombres de cette saison avancée, m'empèchèrent d'exécuter la résolution que j'avais prise de passer encore une fois le cerele antarctique. En conséquence, le 24 février, à quatre heures du malin, je portai au nord avec un vent très fort, accompagné de neige et de pluie neigeuse, et une mer grosse, qui mit en pièces beaucoup d'îles de glace. Ce morcellement ne nous fut pas avantageux : nous eûmes au contraire un bien plus grand nombre de petits bancs à éviter. Les gros morceaux qui se détachent de ces îles, ne se voyant pendant la nuit que lorsqu'ils sont sous le vaisseau, sont bien plus dangereux que les îles elles-mêmes, qu'on aperçoit communément d'un peu plus loin, à cause de leur très haute élévalion au-dessus de la surface de l’eau, à moins que le temps ne soit brumeux et sombre. Ces dangers cependant nous élaient devenus si familiers, qu'ils ne nous causaient pas de longues inquiétudes; d’ailleurs, ils élaient compensés par l'eau douce que ces îles de glace nous fournissaient très à

ropos, et sans laquelle nous aurions éprouvé de grands nine Leur aspect est aussi très pilloresque. Nous en avons vu qui avaient un creux au milieu, ressemblant à une caverne percée de part en part, et qui admettait le jour de l'autre côté. Plusieurs ressemblaient

à un clocher, ouavaient une formespirale. L'imagination comparait en liberté les autres à des objets connus.

Le 6, nous avions trois grandes îles de glace en vue : June surtout était plus large que toutes celles qui jusqualors s'élaient offertes à nos regards. Le côté en face de nous semblait avoir un mille d'étendue, et par conséquent elle n'avait pas moins de trois milles de circonférence. Nous étions par 590 58° de latitude sud, et 1189 39° de longitude est.

Le 13, par 58° 89’ de latitude, et 134 de longitude, le firmament élait si clair à l'horizon, que nous découvrions un espace de plusieurs lieues autour de nous. Je portai toujours à l’est, inclinant vers le sud. Le 19, nous vimes un veau marin, et vers midi quelques pinguins et une plus grande quantité de passe-pierres, par 59° 4° de latitude, et 1522 1” de longitude est : par 540 4’ de latitude, nous aperçûmes aussi une poule du port Egmont, et d'autres passe-pierres. Les navigateurs ont communément régardé ces rencontres comme des signes cerlains du voisinage de la terre; mais je ne puis point confirmer cetle opinion. Nous n'eûmes alors connaissance d'aucune terre, et il n'est pas possible qu'il y en eût une plus proche que la Nouvelle-Zélande, ou la terre de Van-Diémen, dont nous étions éloignés de cent soixante lieues.

Comme le vent, qui soufflait toujours entre le nord et l’ouest, ne me permettait pas de toucher à la terre de Van-Diémen, jé commandai la route sur la Nouvelle-Zélande.

Le 925, la lerre de la Nouvelle-Zélande fut aperçue du haut des mâls, et à midi on la voyait de dessus le pont, s'étendant à la distance de dix lieues Comme je voulais mouiller à la baie Dusky, ou à tout autre port que je pourrais trouver, dans la partie méridionale de Tavai Poemammou, je gouvernai sur la terre à Loutes voiles. Le lendemain, j'arrivai sur la terre, et nous entrâmes dans la baie de Dusky.

Ainsi se lermina notre première campagne à la recherche des terres australes, Depuis notre départ du cap de Bonne-Espérance, jusqu'à notre arrivée à la Nouvelle-Zélande, nous essuyâmes toutes sortes de maux : les voiles et les agrès avaient élé mis en pièces,

le langage et le roulis du vaisseau très violents, et ses

œuvres-mortes rompues par la véhémence des entorses, Les effets terribles de la tempête, peints avec tant d’'expression et de force par l'habile rédacteur du voyage de l'amiral Anson, ne furent rien en comparaison de ce que nous eûmes d'ailleurs à souffrir. Contraints de combattre sans cesse l’âpreté d’un élément rigoureux, nous étions exposés à la pluie, à la grêle et à la neige; nos agrès étaient loujours couverts d'une glace qui coupait les mains de ceux qui élaient obligés de les toucher. Il nous fallut faire de l'eau avec des glaces, dont les particules salines engourdissaient et scarifiaient tour-à-tour les membres des matelots; nous courions le danger perpétuel de nous briser contre ces masses énormes de glace qui remplissent la mer australe : l'apparition fréquente et subite de ces périls tenait continuerlement l'équipage en haleine pour manœuvrer le vaisseau avee promptitude et précision. Le long intervalle que nous passâmes au milieu des flots et le manque de provisions fraîches ne furent pas moins pénibles : les hamecons et les lignes qu'on avait distribués aux équipages avaient jusqu'alors été inutiles; car, dans ces latitudes élevées, on ne trouve d'autres poissons que des baleines ; et il n’y a que sous la zône torride que l’on puisse pêcher, lorsque la profondeur de la mer est incommensurable. Le soleil se montrait très rarement, et l'obscurité du ciel et des brumes impénétrables, qui duraient quelquefois plusieurs semaines, inspiraient la tristesse el éleignaient la gaîté des matelots les plus joyeux.

Ge que nous fimes dans la baie Dusky. Plusieurs entrevues avec les naturels du pays.

Le temps était délicieux et l'air très doux. Poussés

11 fut enfin obligé d'y monter lui-même, et pour se venger, il ne laissa pas une seule noix...

par un léger souffle de vent, nous avions passé devant ‘un grand nombre d'îles couvertes de bois, et des arbres toujours verts offraient un contraste agréable avec la teinte jaune que l'automne répand sur les campagnes. Des troupes d'oiseaux de mer animaient les côtes, et tout le pays retentissait d'une musique formée par les oiseaux des forêts. Après avoir souhaité avec tant d'empressement de voir la terre, nos yeux ne pouvaient se rassasier de la contempler, et le visage de tout le monde annonçait la joie el la satisfaction.

De superbes points de vue dans le style de Salvator Rosa, des forêts antédiluviennes, de nombreuses cascades, qui se précipitaient de toutes parts avec un doux murmure, contribuaient d'ailleurs à notre bonheur, et les navigateurs, à la suite d’une longue campagne, sont si prévenus en faveur du pays le plus sauvage, que ce canton de la Nouvelle-Zélande nous semblait le plus beau qu'ait produit la nature. Les voyageurs, après une grande détresse, ont tous ces idées, et c'est avec une chaleur d'imagination qu'ils ont vu les rochers escarpés de Juan Fernandez, et les forêts impénétrables de Tinian!

Dès le grand matin du 6, je pértis pour reconnaitre la baie; je fis surtout attention au côté septentrional, où je découvris une belle anse fort étendue, et au fond de laquelle est une rivière d'eau douce. On voit plusieurs jolies petites cascades sur le côté occidental ; et

les côtes sont si escarpées qu'un vaisseau pourrait s'en tenir assez près pour qu'on remplit les futailles sur le pont à l’aide d’un tuyau. On tua dans cette anse quatorze canards, outre d'autres oiseaux, et je l'ai appelée anse des Canards (1). , Du

Le 12, les Zélandais vinrent en famille nous faire une visite. Comme ils approchaient de notre bâtiment avec beaucoup de précaution, j'allai à leur rencontre sur une chaloupe; et, dès que je fus près d'eux, j'entrai dans leur pirogue : mais je ne pus jamais les engager à venir aux côtés du vaisseau; et, enfin, je fus obligé de les laisser suivre leur inclination. Ils débarquèrent dans une petite anse, tout près de nous, et ensuite ils vinrent s'asseoir sur la côte en travers de la Résolution, d'où ils nous parlèrent. Je fis alors jouer les cornemuses et les fifres, et battre du tambour. Ils ne montrèrent aucune attention pour les deux premiers instruments; mais ils parurent attentifs au sor du tambour. Malgré nos invitations et nos caresses, ils ne voulurent cependant pas se déterminer à monter à bord: mais ils conversèrent, sans se faire entendre, très familièrement avec les officiers et les matelots qui allaient près d'eux : ils avaient beauceup plus d'égards pour quelques-uns de nos gens que pour d’autres, el nous avions lieu de croire qu'ils prenaient ceux-là

{1) Duck-Cove. A. M.

… Et bientôt une scène affreuse de carnage s’offrit à nos yeux...

pour des femmes. La jeune Zélandaise témoigna un attachement extraordinaire à un homme en particulier, jusqu’à ce qu’elle découvrit son sexe; mais dès lors elle ne voulut plus le souffrir près d'elle. Je ne sais si, par cette réserve, elle le punissait de s'être découvert en prenant quelque liberté, ou si ce fut un effet de sa pudeur.

Une cascade est à la pointe orientale de l’anse, et court sud-ouest l’espace de deux milles : je la nommai l'anse de la Cascade. On y trouve un bon mouillage, et tout ce qui est nécessaire à des navigateurs. A l’entrée, gît une île sur chaque côté de laquelle est un passage : celui du côté oriental est beaucoup plus large que l’autre. Un peu au-dessus de l'ile, et près de la côte sud-est, il y a deux rochers couverts à la marée haute. C'est dans cette anse que nous vimes, pour la première fois, les naturels du pays.

En retournant à bord, le soir, je reconnus que nos amis les Zélandais avaient établi leur habitation à environ cent verges de notre aiguade, ce qui était une grande marque de leur confiance en nous. Ce soir, les officiers allèrent à la chasse sur le côté septentrional de Ja baie, et ils menèrent avec eux le petit canot pour les transporter de place en place.

Le 13, M. Forster et moi, nous montâmes la pinasse, afin de reconnaître les îles et les rochers qui gisent à l'entrée de la baie. Je commençai par ceux qui sont

| PA PARIS, — lip. LAcoUR et CE, rue Soufflüt, 46

LA

sur le côté sud-est de l’île de l’Ancre. J'y trouvai une anse très serrée, à l'abri de tous les vents, que j'appelai l'anse du Goûté (1), parce que nous y mangeâmes une écrevisse, au bord d'un ruisseau agréable, où des arbres nous préservèrent du vent et du soleil. Les rameurs nous menèrent ensuite aux îles les plus intérieures. Nous y vimes plusieurs veaux marins, et nous en tuâmes quatorze, que nous rapportâmes au vaisseau.

Il nous restait cinq oies de celles que nous avions apportées du cap de Bonne-Espérance, etle lendemain au matin, j'allai à l'anse des Oies, que j'ai ainsinommée pour cela, etje les y laissai. Deux raisons me déterminèrent à choisir cette place: il n’y avait point d'habitants qui pussent les troubler; et, comme on y trouve beaucoup de nourriture, je suis persuadé qu’elles se multiplieront, qu'elles se répandront sur toute la Nouvelle-Zélande, et qu’enfin ellesrempliront l'intention que j'ai eue en les y déposant. Nous passâmes la journée à chasser dans l'anse et aux environs, et à dix heures du soir nous fûmes de retour à bord. L'un de nos messieurs tua un héron blanc.

Le 27, je partis pour reconnaitre le bras ou le goulet que je découvris le jour où je revins du fond de la baie, Après l'avoir remonté, ou plulôt descendu l’es-

(4) Luncheon-Cove, A. M.

im

pace de deux lieues, je trouvai qu'il communique à la mer, et qu'il offre aux vaisseaux qui vont au nord une meilleure sorlie que celui par où j'étais entré. Nous tuâmes quarante-quatre autres oiseaux, pies de mer, canards, etc.; et cependant je ne m'écarlai point d'un pied de ma route, et je ne perdis pas plus de temps qu'il n’en fallut pour les ramasser.

Nos tentes, nos munitions étaient à bord le 28; et je n'atlendais que du vent pour sortir du bâvre, par le nouveau passage dont j'ai parlé, et par où je me proposais de rentrer en mer, Comme il n'y avait plus rien sur la côte, je mis le feu à divers endroits du terrain que nous avions occupé ; on le bêcha et on y sema différentes espèces de grains de jardin. Le sol ne promettait pas un grand succès à la plantation, mais je n’en trouvai point de meilleur.

Les améliorations que nous avions faites dans cet endroit annoncent bien la supériorité de puissance des hommes civilisés sur les hommes barbares. En peu de jours dix Européens avaient éclairei et défriché les bois, dans un espace de plus d'un acre : cinquante Nouveaux-Zélandais, avec leurs outils de pierre, n'auraient pas fait le même travail en trois mois. Ce canton, où une quantité innombrable de plantes entassées sans aucun ordre offraient l'image du chaos, était devenu, sous nos mains, un joli champ où cent vingt hommes exerçaient leur industrie sans relâche.

Le 29 avril, j'appareillai et débouquai entre l'extrémité orientale de l'île de l'indien et l'extrémité ouest

de l'île Longue. Il y eut calme, ce qui m'obligea de *

mouiller du côté nord de la dernière île. Le mauvais temps et l'examen de plusieurs entrées de la baie nous retardèrent quelques jours. Durant cet intervalle, je fus attaqué de la fièvre, et j'eus à laine une violente douleur qui se termina par une enflure au pied droit.

En remontant le nouveau bras, nous aperçûmes des deux côtés une foule de cascades, de poissons el beaucoup d'oiseaux. Les hois, composés principalement d'arbrisseaux, semblaient très nus : la plupart des feuilles étaient tombées, et un jaune pâle déparait ce qui en restait, Ces annonces de l'hiver ne se montraient pas encore dans les autres parties de la baïe, et il est probable que les hautes montagnes des environs, couverles de neige, contribuaient à celte décadence prématurée.

Baie Dusky. Description du pays voisin, de ses productions et de ses habitants.

Comme je connais peu d’endroits à la Nouvelle- Zélande qui offrent les rafraichissements nécessaires aux marins en aussi grande abondance que la baie Dusky, la courte description que j'en vais faire, ainsi que du pays voisin, sera peut-être agréable aux lecteurs curieux, et, dans la suite, de quelque utilité aux navigateurs. Quoique cette contrée soit fort éloignée des bornes où s'arrête le commerce actuel du monde, on ne peut pas dire quel usage les sièeles futurs feront des découvertes des modernes.

Il y a deux entrées dans cette baie, L'entrée méridionale est au côté nord du cap Ouest, par 45° 48 de latitude sud : elle est fermée au sud par la terre du Cap, et au septeulrion par la pointe des Cing-Doigts. Plusieurs rochers pointus qui gisent en son travers, et qui paraissent avoir la forme des cinq doigts de la main, quand on les regarde d'une certaine position, rendent cette pointe remarquable : e’est de là qu’elle a pris son nom, La terre de celle pointe.se reconnait encore mieux par le peu de ressemblance qu'elle a avec les terres voisines : c'est une péninsule élroite, qui court nord et sud; elle est d'une hauteur médiocre, parlout égale, et partout couverte de bois.

Il n’est pas difficile d'entrer dans la baie de ce côté, parce quon aperçoil tous les dangers : cependant l'eau est trop profonde pour qu'on puisse y mouiller ,

excepté dans les anses et les hâvres, et très près des côtes, qui même en beaucoup d'endroils ne permettent p:s de jeter l'ancre, mais les mouillages qu'on trouve sont également sûrs et commodes. Je ne connais point de hâvre pour deux ou trois vaisseaux meilleur que celui de Pickersgill : il git sur la côte sud, en travers de l'extrémité occidentale de l'ile des Indiens, qu'on distingueaisément des autres par sa plus grande proximité de cette côte. Il ya un passage qui mène des deux côtés de l'île au hâvre, devant lequel elle est située. Le passage est plus grand du côté oriental; mais il faut prendre garde à un rocher submergé qui est près de lagrande terre, vis-à-vis cette extrémité de l'ile. En serrant l’île de près, on évite le rocher, et on se tient sur un lieu propre au mouillage. L'anse de la Cascade est le mouillage qui suit de ce côté : il y a place pour une flotte entière, et un passage y mènede l'un ou de l'autre côté de l'ile qui gît à l'entrée.

L'ile la plus occidentale et la plus extérieure est la plus considérable par sa bauteur et par sa circonfé rence. Je l'ai appelée Brise-Mer (1), parce qu'elle met réellement cette entrée à l'abri de la violence de Ja houle sud-ouest, à laquelle la seconde entrée est si exposée.

Le pays est extrêmement montueux, non-seulement aux environs de la baie Dusky, mais dans toute la parlie sud de cette côle occidentale de Tavaï Poemammou. On ne trouve nulle part des siles plus sauvages ni plus escarpés : on ne voit dans l'intérieur que des sommels de montagnes d’une hauteur étonnante, et des : rochers stériles absolument pelés, excepté où elles sont couvertes de neige; mais la terre qui louche la mer et toutes les îles sont revêtues d'un bois épais presque jusqu'au bord de l’eau. On n’aperçoil aucune prairie. et il n’y a de terrain plat qu'au fond desanses profondes, où un ruisseau tombe dans la mer. Tout est couvert de forêts ou de ronces : on n€é trouve pas un seul endroit de pâturage 11 y a, comme dans le reste de la Nouvelle-Zélande, des arbres de différentes espèces, propres à l'architecture navale, à la bâtisse des maisons, à l'ébénisterie, et à plusieurs autres usages.. La plupart de ces arbres ont de six à huil el dix pieds de tour, et de soixante à qualre-vingis ou cent pieds de hauteur, et ils sont assez gros pour en faire un grand mât d'un vaisseau de 50 canons.

Cette partie de la Nouvelle Zélande, ainsi que toutes les autres, est remplie d’un grand nombre d'arbres et de buissons aromatiques, la plupart de l'espèce des myrtes; mais, au milieu de tant de variétés, je n'en ai pas rencontré un seul qui donnât du fruit bon à manger.

Les hanes, les ronces et les buissons, qui rendent presque impénétrable l'intérieur du paÿs, font croire que, dans les parties méridionales de la Nouvelle- Zélande, l'industrie des hommes n'a jamais mutilé les forêts, et qu'elles y conservent leur veritable élat de nature.

En général aucune partie de la Nouvelle-Zélande ne contient autant d'oiseaux que la baié Dusky. Outre ceux dont on vient de parler, nous y avons trouvé des cormorans. des pies de mer, des albatros, des mouettes, des pinguins, des faucons, des pigeons et des parrots de deux espèces : l'une est petile et grise, et l'autre, grosse, de couleur gris-vert, avec une poitrine rougeâtre. Comme ces oiseaux ne se tiennent ordinairement que dans les climats chauds, nous fûmes fort surpris de les trouver à 460 de latitude, exposés à un temps froid et pluvieux.

Les pluies presque continuelles doivent être comptées parmi les autres inconvénients de cetie baie.

eut-être cependant n’arrivent-elles qu'à la saison de us où nous y étions; mais la situalion du pays, l'élévation considérable et la proximité des montagnes feraient croire qu'il y pleut beaucoup dans tous les temps. L'équipage, exposé chaque jour à la pluie, n’en

(4) Break-Sea. A, M,

£aok.

fut point incommodé ; au contraire, ceux qui étaient malades ou indisposés lors du débarquement recouvrèrent peu à peu la santé, ef tout le monde eut de Ja force et de la vigueur. On doit attribuer cet effet à la salubrité de l'endroit et aux provisions fraiches que j'y trouvai : la bière d'ailleurs n’y contribua pas peu. J'ai Jéjà fait remarquer que nous en fimes d’abord avec une décoction de feuilles de sapinette ; mais elle était trop astringente, et nous y mêlâmes ensuite une quantité égale de plantes de thé (1), qui détruisiten partie la qualité astringente de l'autre, et ft une bière ex- (rèmement molle. Nous la fabriquâmes de Ja même manière que la bière de sapinette. > Les habitants de cette baie sont dela même race que «ceux des autres parties de la Nouvelle Zélande; ils parlent la même langue, et ils observent à peu près les mêmes coutumes. Ayant de recevoir des présents, ils sont dans l'usage d'en faire eux-mêmes, et sur cela ils ressemblent plus aux Taïtiens que le reste de leurs compatriotes, Il n’est pas aisé de deviner ce qui a pu engager {rois ou quatre familles à s'éloigner ainsi de Ja société des autres hommes. Puisque nous avons rencontré quelques individus près de os mouillages, il est probable que toutecette ile méridionale est un peu habitée; mais, en comparant le nombre de ceux que nous vimes avec tous les vestiges d'homme qui frappèrent nos regards en différentes parties de cette baie, On reconnait qu'ils mènentune vie errante; et, si l'on peut juger par l'apparence, il ne règne pas une amitié parfaite entre ces familles : car, s'il y a de l'intelligence, pourquoi ne se réunissent-elles pas en société, puisque celte réunion est naturelle à l'homme et aux animaux ? En quittant un de ces Zélandais, il fitsigne qu'il allait tuer des hommes. Leur intrépidité naturelle les excité souyent au carnage.

Traversée dé la baie Dusky au canal de la Reine-Charlotte. 0 Description de quelques trombes. Réunion de d'Aventure et de la Résolution,

£ UE l

En quittant la baie Dusky je fis route le Tong de la côte, sur le canal de la Reine Charlotte, où je m'attendais à trouver l’Aventure. À mesure que nous avancions, la hauteur des montagnes semblait diminuer.

Le 14, en travers du cap Foulwind, notre bon vent nous quitta, comme pour montrer que ce cap est appélé avec raison Foulwind (2). Nous vimes de grandes troupes’Je petits pétrels plongeurs voltiger ou s'asseoir sur la surface de la mer, ou nager sous l'eau, à une distance considérable , avec une agilité étonnante. Bientôt après nous aperçûmes six trombes : quatre s’élevèrent et jaïllirent entre nous et la terre: la cin- HUE était à notre gauche ; la sixième parut d'abord

ans le sud-oucst, au moins à la distance de deux ou trois milles du vaisseau : elle passa à cinquante verges de notre arrière sans produire sur nous aucun effet. Je jugeai le diamètre de la base de cette trombe d'environ cinquante ou soixante pieds. Sur celte base il se formait un tube ou colonne ronde, par où l'eau ou l'air, où Lous les deux ensemble étaient portés en jet Spiral au haut des nuazes. Elle était brillaute et jaunêre quaud le solei! l'éclairait, et sa largeur s'accroissait un peu vers l'extrémité supérieure. Quelques per- Sonnes de l'équipage dirent avoir vu un oiseau dans une des trombes près de nous, et qui, en montant, était entraîné de force, et tournait comme lé balancier d'un tourne-broche.

Selon Franklin , les trombes et les dragons de vent ont la même origine ; cette hypothèse semble probable, d'après ce que nous avons pu en juger. On m'a dit que le feu d'un canon les dissipe, et je suis d’aatant plus

(1) On imagina ce nom dans le premier voyage de Cook, parce qu'en place de thé, on se servait de la plante qui le représentait. A. M.

. (2) Le mot anglais signifie vent furieux. À, M.

fâché de ne l'avoir pas essayé que nous en étions assez proche, et que nous avions un canon tout prêt; mais, dès que le danger était passé, je ne pensais pas à nous en garantir, et j'étais trop occupé à contempler ces météores extraordinaires (1). ;

Dans la traversée du cap Farewel au cap Stephens, je vis mieux la côte que lors de mon voyage sur l'Endeavour, et.j'observai qu'environ six lieues à l’est du premier cap, il y a une baie spacieuse qu'une pointe basse de terre met à couvert de la mer. C’est, je crois, la même où le capitaine Tasman mouilla le 48 décembre 1642, et qui fut appelée par lui la baie des 4ssassins, parce que les naturels du pays tuèrent quelques personnes de son équipag». La baie que j'ai nommée des Æveugles dans mon premier voyage gît au sud-est de celle-ci, et semble courir assez loin daus l'intérieur des terres au sud : la vue, de ce côté, n’est bornée par aucune lerre, Le 18, à la pointe du jour, nous fûmes en travers du canal de la Reine Charlotte, où nous découvrimes Aventure par les signaux qu'elle nous fit : il faudrait avoir été dans une situation pareille à la nôtre pour sentir notre joie.

Relâche dans le détroit de la Reine-Charlotte,

Comme je savais qu'on trouve dans ce canal du cochléaria, du céleri et d'autres végétaux, j'allai en chercher moi-même le lendemain de mon arrivée : j'en fis charger une chaloupe, et je relournai déjeuner à bord Convaincu qu'on pourrait en cueillir assez pour les deux équipages, je donnai ordre d'en euire avec du blé et des tablettes de bouillon portatives pour le déjeuner, avec Les mêmes tablettes et des pois pour le diner. L'expérience m'avait appris que ces végétaux ainsi apprêlés servent beaucoup à dissiper toutes les atteintes du scorbut.

Route de la Nouvelle-Zélande à Taiti, avec une description de quelques îles basses, supposées être les mêmes qui ont été vues par Bougainville.

Le 7 juin, nous appareillâmes de conserve avec / 4venture. Le 8 nous étions hors du détroit,

Nous contemplions cette mer immense, que les premiers navigaleurs avaient traversée sous la zône torride, et où les géographes supposaient une grande étendue de terre, qu'ils appelaient Continent austral. Awantle voyage de l’ÆEndeawour, la Nouvelle-Zélande était regardée comme la côte oceidentale de cette terre inconnue, et l'on disait que desiles prétendues découvertes près de l'Amérique en formaient les côtes orientales. Comme j'avais pénélré jusqu'au 4€ degré sud sans trouver de terre, l'opinion publique restreigoit le continent austral dans des bornes plus étroites, mais encore assez considérables pour occuper l’attention des navigateurs. Nous allions entrer au milieu de ces parages nouveaux, et cingler à l'est entre le 50e degré de latitude sud et le 40e ; plusieurs personnes de d'équipage croyaient que bientôt nous aborderions sur des côtés dont les produelions précieuses nous ré-

A) Suivanf Haüy, la trombe provient d’un nuage qui s'offre assez ordinairement sons la forme d’un cône renversé , dont la base adhère à d’autres nuages auxquels le cône est suspendu. Lorsque la uombe est produite, audessus de la mer, l'eau qui lui correspoud s'élève en for want un sécond.cône dont l'axe est sur la même direction que celui du cône supérieur. L'eau qui se précipite de toutes les parties de la trombe, et à laquelle se joint quelquefois unie grêle abondante, est lancée au loin par les vents impétueux qui se déchainent à l'entour. Les ravages que produit ce météore sont affreux. S'il tombait sur un navire, il le submergerait à l'instant. S'il passe au-dessus d’une ville, il renverse les toits, les cheminées ou méme les murs des maisons, La trombe est beaucoup plus rare sur terre que sur mer, A. M.

mm

compenseraient de nos peines. Les officiers, qui ne pouvaient pas encore s'accoutumer aux provisions salées, tuèrent un chien noir. Nous en mangeâmes à dîner une cuisse rôtie, dont la saveur était exactement la même que celle du mouton.

Le 20, nous étions par 320 30° de latitude, et 1330 40’ de longitude ouest. Le temps était si chaud, qu'il fallut mettre ses habits les plus légers. Le mercure. dans le thermomètre, s’éleva, à midi, à 630: il n'avait jamais été plus bas que 46°, et rarement à plus de 54° à cette époque du jour, depuis notre départ de la Nouvelle-Zélande. La gaîté de l'équipage se ranimait à mesure que nous approchions du tropique, et les matelots employaient leurs soirées à toutes sortes de jeux.

Le 12 août, à la pointe du jour, on vit terre au sud ; plus près-on reconnut que c'était une île d'environ deux lieues d’étendue, dans la direction du nord-ouest, et revêtue de bois, par-dessus lesquels les cocotiers montraient leurs têtes élevées.

Je jugeai que c'était une des îles découvertes par M. de Bougainville. Elle gît à 170 24’ de latitude, et 1419 39° de longitude ouest; et, d’après le nom du vaisseau, je l’appelai l'ile de la Résolution. Les malades de l’ Aventure me contraignaient à presser ma route pour Taïti, où j'étais sûr de rafraîchir les équipages. Je n’examinai pas cette île, qui semblait trop petile pour fournir à nos besoins ; mais je continuai de marcher à l’ouest, et à six heures du soir on aperçut du haut des mâts une seconde terre : c'était probablement une des autres îles qu'a découvertes M. de Bougainville. Je la nommai ile Douteuse, et elle gît par 470 20’ de latitude, et 1410 38° de longitude ouest.

Le 12, au lever de l'aurore, nous découvrimes terre droite à l'avant, à la distance d'environ deux milles ; de sorte que le jour naissant ne nous avertit qu'à temps du danger que nous courions. Il se trouva que c'était une de ces îles basses ou à moitié submergées, ou plutôt un grand banc de corail de vingt lieues de tour. Il y avait une très petile portion de terre composée d'îlots rangés le long du côté seplentrional, et réunis par les bancs de sable et les brisants : ces îlots étaient couverts de bois, parmi lesquels on distinguait seulement les cocotiers. Nous rangeâmes le côté méridional, à la distance d’un ou de deux milles du banc de corail, contre lequel la mer brisait et formait une houle terrible. Au milieu il y a un grand lac ougoulet de mer, sur lequel nous apercûmes une } irogue à la voile.

L'eau, dans la partie dela lagune près de nous, élait moins profonde; mais elle l'était davantage au-dessous des bois : différence qu'on observait aisément par la couleur plus blanthe et plus bleue du bassin. A l’aide de nos lunettes nous complàämes six ou sept hommes sur la pirogue, et l'un d'eux, placé à l'arrière, gouvernait avec une pagaie. Ils ne semblaient pas s'être embarqués pour nous connaître, car ils n'approchèrent point du récif sud ; mais ils serrèrent de pres la partie boisée de l’île.

Cette île, à laquelle j'ai donné le nom du capitaine ‘Furneaux, gît par 170 5’ de latitude , et 14430 16° de longitude ouest. Sa position est à peu près la même que celle d’une des îles découvertes par M. de Bougainville.

Le 13, nous vîimes une autre de ces îles basses situées par 170 4’ de latitude, et 1440 30° de longitude ouest, et que j'appelai {le de l'Aventure. M. de Bougainville nomme avec raison archipel Dangereux ce groupe d'îles basses et submergées. La tranquillité de la mer nous apprenait assez que nous en étions entourés, et qu'il ne fallait négliger aucune précaution, surtout la nuit, dans notre marche. Elles sont de niveau avec les flots dans les parties inférieures, et élevées à peine d'une verge ou deux dans les autres. Leur forme est Souvent circulaire. Elles renferment à leur centre un bassin d'eau de la mer, et la profondeur de l’eau tout autour des côtes est incommensurable : les rochers s'élèvent perpendiculairement du fond. Elles

produisent peu de chose : les cocotiers sont vraisemblablement ce qu'il y a de meilleur. Malgré cette stérilité, malgré leur peu d’étendue, la plupart sont habitées.

Dès que nous eûmes passé ces Îles basses nous cinglâmes vers Taïti. + ‘

Arrivée des vaisseaux à Taïti.

Le 15 août, nous aperçûmes l’île d'Osnabruck ou Maitéa, découverte par le capitaine Wallis. Bientôt après je fis avertir le capitaine Furneaux que je voulais relâcher dans la baie Oaiti-Piha, près de l'extrémité sud-est de Taïti, afin de tirer de cette partie de l’île le plus de rafraîchissements qu'il serait possible, avant d'aller à Matavaï. Nous fimes voile ensuite, et, à six heures du soir, nous vimes cette île désirée.

Des montagnes sortaient du milieu des nuages dorés par le coucher du soleil. Tout le monde , excepté un matelot ou deux, qui ne pouvaient pas marcher, se rendit avec empressement sur le gaillard d'avant, pour contempler cette terre sur laquelle nous formions tant d'espérance, et qui enchante tous les navigateurs qui y ont abordé. Quiros, qui appareilla de Lima au Pérou, la découvrit probablement le premier en 1605. Il apercut, le 10 février 1606, une île à laquelle il donna le nom de Sagittaria, et qui sans doute est Taïti. Le capitaine Wallis la reconnut ensuite, le 18 juin 1767, et il l’appela ile de GeorgelII.

M. de Bougainville arriva dans la partie orientale, le 2 avril 4768, et il apprit le véritable nom de cette île. Touché de l’admirable caractère des insulaires, il passa dix jours parmi eux, etil en reçut le plus tendre accueil. J'y débarquai en avril 1759 pour observer le passage de Vénus, et je fis le tour de l'île. Un séjour de trois mois me procura l'occasion de vérifier les observations qu'on avait déjà publiées sur l’état du pays, le caractère et les mœurs des habitants.

Dans ce second voyage nous passâmes une nuit heureuse qui devait nous faire oublier les fatigues et l'inclémence du climat austral. La tristesse qui s’élait emparée de nous se dissipait. L'image de la maladie et de la mort n’effrayait plus personne.

A la pointe du jour, nous jouîimes d'une de ces belles matinées que les poètes de toutes les nations ont essayé de peindre. Un léger souffle de vent nous apportail de la terre un parfum délicieux, et ridait la surface des eaux. Les montagnes, couvertes de forêts, élevaient leurs têtes majestueuses, sur lesquelles nous apercevions déjà la lumière du soleil naissant; très près de nous on voyait une allée de collines, d'une pente plus douce, mais boisées comme les premières, agréablement entremêlées de teintes vertes et brunes; au pied, une plaine parée de fertiles arbres à pain, et par derrière une quantité innombrable de palmiers qui présidaient à ces bocages ravissants. Tout semblait dormir encore ; l'aurore ne faisait que poindre, et une obscurité paisible enveloppait le paysage. Nous distinguions cependant des maisons parmi les arbres et des pirogues sur la côte. À un demi-mille du rivage les vagues mugissaient contre un banc de rochers de niveau avec la mer, et rien n’égalait la tranquillité des flots dans l'intérieur du hâvre. L'astre du jour commençait à éclairer la plaine ; les insulaires se levaient, et animaient peu à peu cette scène charmante. A la vue de nos vaisseaux, plusieurs se hâtèrent de lancer leurs pirogues, et ramèrent près de nous qui avions tant de joie à les contempler. Nous ne pensions guère que nous allions courir le plus grand danger, et que la destruction menacerait bientôt les vaisseaux et les équipages sur les bords de cette rive fortunée. Nous avions les chaloupes en mer, afin de remorquer les vaisseaux au large ; mais tous les efforts ne purent pas les empêcher d'être portés près du récif.

Cependant les pirogues s'approchaient. L'une d'elles arriva au côté de /a Résolution : elle était montée par

deux hommes presque nus, qui avaient une espèce de turban sur la tête, et une ceinture autour des reins. ils agitaient une large feuille verte en poussant des acclamations multipliées de £ayo (1), que, sans connaître leur langue, je prenais pour une expression d'amitié. Nous jeltâmes à ces insulaires un présent en clous, de verroterie et de médailles ; et ils nous offrirent en retour une grande tige de plantain, c'est-à-dire un symbole de paix, et ils désirèrent qu'on l'exposât dans la partie la plus visible du vaisseau. On le mit en effet sur les haubans du grand mât, et alors les deux embassadeurs retournèrent à l'instant vers la terre.

Bientôt nous découvrimes une foule de peuple qui Mous regardait des bords de la côte, tandis que d’autres, d’après ce traité de paix, montaient leurs pirogues et les chargeaient des différentes productions de leur pays. En moins d’une heure, nous fûmes environnés de cent canots, portant chacun , deux, trois, et quelquefois quatre personnes qui nous montraient une parfaite confiance, et qui n'avaient aucune arme. Le son amical de tayo retentissait de toules parts, et nous le répétions de bon cœur et avec un extrême degré de plaisir. Nous achetâmes des noix de coco, des plantains (2), des fruits à pain, et d'autres végétaux ; du poisson, des pièces d’étoffe, des hameçons, des haches de pierre, etc., etc. : et les pirogues, remplissant l'intervalle qui se trouvait entre notre bâtiment et la côte, présentaient le tableau d'une nouvelle espèce de foire.

La bonté était peinte sur les traits des Taïtiens qui nous entouraient. Leur maintien était agréable et leur teint d’un brun pâle ; leur taille ne surpassait pas la nôtre : ils avaient de beaux cheveux et de beaux yeux noirs. Nous remarquâmes plusieurs femmes assez jolies pour attirer notre attention. Leur vêtement était une pièce d'étoffe avec un trou au milieu où elles passaient leur tête, de manière que les deux bords pendaient devant et derrière jusqu'aux genoux. Une jolie toile blanche, pareille à une mousseline, formait différents plis autour de leur corps, un peu au-dessous de la poitrine, l’une des extrémités retombait avec grâce par-dessus l'épaule. Sicet habit n’a pas la forme parfaite qu'on admire avec tant de raison dans les draperies des anciennes statues grecques, il est plus joli que je ne l’imaginais, et plus avantageux à la taille et à la figure qu'aucune des robes européennes que nous connaissons. Les deux sexes étaient embellis ou plutôt défigurés par ces singulières taches noires (3) dont parlent les premiers voyageurs. On en voyait particulièrement sur les fesses des hommes.

Ils ne tardèrent pas à venir à bord. La douceur singulière de leur caractère se montrait dans leurs regards et dans toutes leurs actions. Ils nous prodiguaient les marques de tendresse et d'affection ; ilsnous prenaient les mains; ils s’appuyaient sur nos épaules, ou ils nous embrassaient. Ils admiraient la blancheur de nos corps, et souvent ils écartaient nos habits de dessus notre poitrine, comme pour se Convaincre que nous étions faits comme eux.

Plusieurs, voyant que nous désirions parler leur langage, puisque nous demandions les noms des différents objets, ou que nous répétions ceux qui se trouvent dans les vocabulaires des premiers voyageurs, se donnèrent beaucoup de peine pour nous l'enseigner : ils semblaient charmés quand nous rendions exactement la prononciation du mot. Aucune langue ne me paraît plus aisée à apprendre que celle-ci : toutes les articulations aigres et sifflantes en sont bannies, et presque tous les mots finissent par une voyelle. Il faut seulement une oreille délicate pour distinguer les modifications nombreuses de leurs sons, qui donnent une grande délicatesse à l'expression. Parmi plusieurs au-

(1) Voyez le voyage de Bougainville. A. M.

(2) C’est une espèce particulière de bananes. A. M.

(3) Ils se piquent la peau, etils mettent une couleur noire dans les piqûres. A. M

tres observations, nous reconnûmes que l'o et l’e, qui commencent la plupart des noms et des mots qui se trouvent dans mon premier voyage, sont l'article que les langues orientales mettent devant la plus grande partie de leurs substantifs, et que M. de Bougainville avait saisi heureusement le nom de l'île sans l'O, en disant Taiti au lieu de O-Taiti.

Le 17, nous mouillâmes dans une baie où les insulaires nous apportèrent des noix de coco, des plantains, des bananes, des pommes, des ignames et d’autres racines, qu'ils échangèrent contre des clous et des verroteries. Les cris de ces insulaires nous étourdissaient ; leurs pirogues chaviraient souvent ; mais ces accidents ne les déconcertaient point, car les hommes et les femmes sont d'habiles nageurs. En montant sur nos ponts, ils avaient volé différentes bagatelles ; quelquesuns même rejetaient secrètement du haut de nos vaisseaux les noix de coco que nous avions déjà achetées une fois à leurs camarades qui étaient dans leurs pirogues, et qui venaient sur-le-champ nous les revendre une seconde fois. Nous étions charmés de remplacer un biscuit mangé de vers par des fruits à pain et des ignames; et l’é-vée (1) nous fournissait un dessert délicieux : nous désirionsseulement acheter des cochons et des volailles.

L’après-midi je débarquai avec le capitaine Furneaux, afin d'examiner l’aiguade et de sonder les dispositions des Taïtiens. Il ne nous restait presque plus d'eau à bord, et une chaloupe alla tout de suite en remplir quelques futailles. Nous trouvâmes une aiguade aussi convenable que je pouvais l’espérer, et les naturels nous traitèrent fort bien.

Durant cette petite expédition, les ponts furent remplis de Taïtiens, et entre autres de plusieurs femmes, qui se livraient aisément aux sollicitations pressantes des matelots : quelques-unes, qui semblaient être venues à bord pour faire ce commerce, ne paraissaient pas avoir plus de neuf ou dix ans, et l’on ne voyait en elles aucune marque de puberté. Un libertinage si prématuré doit avoir des suites funestes sur la nation en général, et je fus frappé d'abord de la petite stature de la classe inférieure du peuple, à laquelle appar tiennenttoutes les prostituées. Nous y avons remarqué peu d'individus au-dessus d'une taille moyenne; un grand nombre étaient au-dessous : observation qui confirme ce que M. Buffon a dit si judicieusement sur l'union prématurée des deux sexes. En général, leurs traits n'avaient rien de régulier ni de distingué, si l’on en excepte les yeux toujours grands et pleins de vivacité : mais un sourire naturel et un désir constant de plaire suppléaient tellement à la beauté, que l'amour Ôtait la raison à nos matelots, et ils donnaient imprudemment leurs chemises et leurs habits à leurs maîtresses. La simplicité d'un vêtement qui exposait à la vue un sein bien formé et des bras charmants contribuait d'ailleurs à exciter leur flamme amoureuse, et enfin le spectacle de plusiéurs de ces nymphes, qui nageaient avec grâce toutes nues, aux environs de nos vaisseaux, aurait suffi seul pour détruire le peu de force qu'un marin oppose à ses passions.

Une circonstance très minutieuse les engagea à se jeter à l’eau. Un des officiers, placé sur le gaillard d'arrière, voulant donner des grains de verre à un enfant de six ans, qui était sur une pirogue, les laissa tomber dans la mer : l'enfant se précipita au même instant à l'eau, et il plongea jusqu'à ce qu'il les eût rapportés du fond. Afin de récompenser son adresse, nous lui jetâmes d’autres bagatelles, et cette générosité tenta une foule d'hommes et de femmes, qui nous amusèrent par des tours surprenants d'agilité au milieu des flots, et qui non-seulement repêchaient des grains de verre, répandus par nous sur les vagues, mais même de grands clous, qui, par leur poids, descendaient promptement à une profondeur considérable. Quelques-uns restaient longtemps sous l'eau, et nous

(1) L’é-vée est un fruit de la forme d’une pomme. A. M,

ne revenions point de la prestesse avec laquelle ils plongeaient. Les ablutions, fréquentes de ce peuple rendent l'art de nager familier dès la plus tendre enfance. À voir leur position aisée dans l'eau, et la souplesse de leurs membres, nous les regardions presque comme des animaux amphibies.

Le 18 août, ayant commencé nos excursions dès le grand maiin, nous contemplämes avec ravissement la scène Charmante qui s'offrait à nos yeux. Le hâvre où mouillaient les vaisseaux était très petit, el il ne pouvait pas contenir d'autres navires. L'eau y élait aussi unie qu'un miroir, tandis qu'en dehors du récif la mer ietail une écume blanche. La plaine au pied dés col- Dies. resserrée en cet endroit, présentait l'image de la fertilité, de l'abondance et du bonheur ; elle se partageait devant nous entre les collines, el formait uné longue vallée élroite, couverte de. plantations, entremêlées de maisons. Les pentés des collines, revêtues de bois, se coupaient les unes les autres des deux côtés; et derrière la vallée nous apercevions les montagnes de l'intérieur du pays séparées en différents pics, et entre autres une pointe remarquable dont le sommet, courbé d'une manière effrayante, semblait à chaque instant sur le point de tomber. La sérénité du ciel, la douce chaleur de l'air, la beauté du paysage, tout enchantait notre imagination, et nous inspirail la gaîlé. |

Plus nous avancions, plus nous réconnaissions la fidélité d'un tableau du pays que M. Bougainville a

comparé à l'Elysée. Entrant au milieu d'un bosquet.

d'arbres à pain, sur la plupart desquels nous ne vimes point de fruit à cetie saison de l'hiver, nous suivimes un sentier propre, mais serré, qui nous conduisit à plusieurs habitations à demi cachées sous des arbrisseaux. Les grands palmiers s'élevaien£ sur le reste des arbres; les bananiers déployaient leur large feuillage, et l’on apercevait çà et là quelques bananes à manger. D'autres arbres, couverts de branches d'un vert sombre, portaient des pommes d'or, qui, par le jus et la saveur, ressemblaient à l'ananas. Les espaces intermédiaires élaient remplis de petits müriers, dont les insulaires employaient l'écorce à fabriquer des étoffes, et de différentes espèces de petils müriers, d'ignames et de cannes à sucre. |

Les cabanes des naturels, placées à l'ombre des arbres fruitiers, sont peu éloignées les unes des autres, et entourées d'arbrisseaux odorants, lels que le gardenia, la guellarda et le calophyllum. Nous ne fûmes pas moins charmés de la simplicité élégante de leur structure que de la beauté naturelle des bocages qui les environhaient. Les longues feuilles du padang où palmier servaient de couverture à ces édifices, et l'arbre à pain en faisait les colonnes. Comme un simple toit suffit pour mellre les Taïliens à l'abri des pluies et des rosées de la nuit, et que le climat de celte île est peut-être un des plus délicieux de la terre, les maisons sont ouvertes sur les côtés : quelques-unes cependant, destinées aux opérations secrètes , Ctaient entièrement fermées avée des bambous réunis par des pièces transversales de bois, de manière à donner l'idée d'üne vasle cage. Celles-là ont communément un trou par où l'on entre ; ce trou est fermé par une planche.

Nous obs$ervâmes devant chaque hulle des groupes d'habitants couchés ou assis, comme les Orienlaux, sur un vert gazon ou sur une herbe sèche, et passant ainsi des heures fortunées dans la conversation ou dans le repos. Les uns se levaient à notre approche, se joignaient à Ja foule et nous suivaient; mais le plus grand nombre, et surtout ceux d'un âge mür, restant dans la même attitude , se contentaient de prononcer {ayo lorsque nous passions près d'eux. Ceux qui nous voyaient rassembler des plantes s'empressèrent d'en cueillir de pareilles , qu'ils vinrent nous offrir.

Les bocages d'arbres à pain étaient remplis de petits oiseaux dont le chant était très agréable, quaiqu'on dise communément en Europe, je ne sais pourquoi,

que les oiseaux des climats chauds sont privés du tas lent de ! harmonie. De très petits perroquets, d'un joli bleu de saphir, habitaient la cime des cocotiers les plus élevés; tandis que d'autres, d'uüne couleur vers dâtre, tachetée dé rouge, se montraient plus ordinairement parmi les bananes, et souvent dansles habitations desnaturels, quilesapprivoisent, el qui estiment beaucoup leurs plumes rouges. Un martin - pêcheur, d'un vert sombre, avec un collier de la même couleur sur son cou blanc; un gros coucou. et plusieurs sortes de pigeons ou de tourterelles se juchaient d'une branche à l'autre, tandis qa’un héron bleuâtre se promepait gravement sur le bord de la mer, mangeant des pois-s sons à coquilles et des vers.

Ün beau ruisseau, qui roulait ses ondes argentées sur un lit de cailloux, descendait d’une vallée étroite ,.et, à son embouchure dans la mer, offrait ses eaux à ceux & nos gens qui étaient à Lerre pour remplir les futailles, J'en remontai le courant jusqu'à l'endroit où je rencontrai une troupe de Taïitiens qui suivaient {rois hommes revêtus de différentes étoffes jaunes et rouges, avec de jolisturbans des mêmes couleurs. Chäcun d'eux portait à la main un long bâton ou une baguette, et le premier était accompagné d'une femmé qu'on nous dit être son épouse. Je demandai qui ils étaient, et l’on me répondit que c'étaient les Le-aponnées ; mais, remarquant que je n'entendais pas assez leur langue pour comprendre ce terme, ils ajoutèrent que c'élaient des tata-no-t'eatooa, des ministres de Dieu et du moraï ou du temple. Je m'arrêtai quelque temps parmi eux, et comme ils ne firent aucune cérémonie religieuse, je les quittai.

Le peu d'étendue de l'ile et son vaste éloignement du continent oriental et du continent ouest ne com porlent pas une grande variélé d'animaux. Nous n,y avons vu en quadrupèdes que des cochons, des chiens domestiques et des quantités incroyables de rats que l2s halurels laissent courir én liberté, sans jamais essayer de les détruire. Il y a cependant assez d'oiseaux; el quand les insulaires se donnaient la peine de pècher, ils nous endaient toute sorte de différents poissons, parce que celte classe d'animaux Court plus aisément d'une partie de l'Océan à l'autre, et surtout dans la zône torride, où certaines espèces sont communes tout autour du monde.

Le 20,à midi, je fis avec plusieurs officiers une promenade à la pointe orientale;du hâvre. Arrivés à un petit ruisseau assez large el assez profond pour porter une pirogue, nous passâmes de l'autre côté, et nous aperçûmes parmi des arbrisseaux une maison assez vaste. Nous vimes, devant, une grande quantité des plus belles étoffes de Taïti étendues sur l'herbe, el les naturels du pays nous dirent qu'on venait de les laver daus la trivière. Près de l'habitation je remarquai un bouclier de forme demi-ronde, d'osier et de filasse de noix de coco, suspendu à un bâton : il était couvert de plumes éclatantes gris-bleu d'une espèce de pigeon, el orné de dents de goulu, déployées en trois cercles concentriques. Je demandai si l'on voulait le vendre ; mais on me répondit que non, €t j'en conclus qu'on l'avait exposé à l'air, ainsi que nous exposons de :emips en temps les choses que noûs tenons dans des boîtes fermées, Ün hotnme d'un âge mûr, couché fort à son aise au milieu de la hutlte, nous invila à nous asseoir près de lui, et il examina avec curiosité mon habillement. Les ongles de ses doigts élaient très longs, et il en paraissait fier : c'est une marque de distinction parmi eux , parce que, pour les laisser croître de cette longueur, il ne faut pas être obligé de travailler, Les Chinois ont la mème coutume : il est peut-être diflicile de déterminer si les Taïtiens l'ont tirée de l'exlrémité de l'Asie, ou si le hasard les a conduits à la même idée. En différents coins de la hutte, des hommes et des femmes mangeaient du fruit à pain et dés bânanes, et tous à notre approche nous invitèrent à partager leur diner. |

En quittant celle habitation nous nous rénüimes, à

travers des arbrisseaux odoriférants, à une seconde maison, où nous trouvâmes O Taï, sa femme, ses enfants et ses sœurs, Maroya et Maroraï. L'officier qui

avait perdu les draps de son lil était avec-nous; mais, |

ne jugeant pas à propos de les redemander, il essaya

plutôt de gagner les bonnes grâces de la belle. Elle '

accepta les grains de verre, les clous, etc., qu'on lui offrit, mais elle fut inexorable aux sollicitations passionnées de son amant. Il est probable qu'ayant ohtenu les draps qu'elle désirait, et pour lesquels seuls elle avait pu se soumettré à une prostitution, rien ne l'excitait à supporter les embrassements volages d'un étranger. Cette idée nous semblait encore plus vraisemblable quand nous considérions que sa famille jouissait d’un cerlain rang, et que, durant mon long séjour lors de mon premier voyage, il n'y avait eu que très peu d'exemples de ce liberlinage chez les femmes qualifiées.

Un chef qui vint me voir le matin m’offrit une grande quantité de fruits et entre autres des noix de coco, dont on avaitôlé l'eau Ilavaitrassemblé celles-ci, et en avait fait des paquets avec tant d'art, que nous n'aperçûmes pas d'abord la tromperie. Quand on Jui en parla il ne parut ému en aucune manière; et comme sil n'eûl pas su ce qu'on voulait lui dire, il en ouvrit lui-même deux ou trois. Il nous déclara alors que nous avions raison, et il alla ensuite à terre, d'où il nous envoya des planlains et des bananes. |

Dans une de nos promenades un peu lointaines, nous rencontrâmes des hommes bien faits eL des nÿmphes sans art, en qui la jeunesse suppléait à la beauté, qui entouraient le patriarche, et nous jugeâmes, en arrivant, qu'ils conversaient ensemble après un repas frugal. Ils nous prièrent de nous asseoir sur leurs nattes au milieu d'eux, et nous ne leur donnâmes pas la peine de réitérer leur invitation.

Comme ils n'avaient peut-être jamais vu d’étrangers, ils examinaient nos vêtements et nos armes, sans cependant s'arrêter plus d'un moment sur chaque objet. Ils admiraient la couleur de notre teint; ils serraient nos mains, et ils paraissaient élonnés de ce que nous n’étions pas éatoués (1), et de ce que nous n'avions pas de grands ongles à nos doigts. Ils demandaient nos noms d'un air empressé, et quand ils les avaient appris ils les répétaient avec un grand plaisir. Ces noms, prononcés à leur manière, diffé- ‘raient tellement des originaux, qu’un élymologisle aurait eu peine à les reconnaître; mais, en revanche, ils étaient plus harmonieux et plus faciles à retenir.

Nous retrouvâmes partout l'hospitalité des anciens patriarches. On nous offrit des noix de coco et des é-vées pour étancher notre soif, Un des jeunes hommes avait une flûte de bambou à trois trous : il en joua en soufflant avec le nez tandis qu'un autre l'accompagna de sa voix. Toute la musique vocale et instrumentale consistait en Lrois ou quatre notes, entre les demi-notes et les quarts de note; car ce n'élaient ni des tons entiers ni des demi-tons. Ces notes, sans variété ou sans ordre, produisaient seulement une e“pèce de bourdonnement léthargique, qui ne blessait pas l'oreille par des sons discordants, mais qui ne faisait aucune! impression agréable sur notre esprit. Il est surprenant que le goût de la musique soit si général sur toute la terre, tandis que les idées de l'harmonie sont si différentes parmi les nations diverses.

Récit de plusieurs visites que nous fit le roi O-Too, et que nous lui rendimes. Incidents survenus tandis que les vaisseaux mouillaient dans la baie de Matavaï.

Nos ponts étaient remplis de Taïliens avant d'avoir jeté l'ancre; j'en connaissais la plus grande partie, et ils me connaissaient presque tous. Une autre foule

(1) Ce mot exprime les petits trous peints qu'ils se font sur la peau avec des pointes de bois. A. M.

nombreuse était rassemblée sur la côte : le roi O-Too se trouvait parmi ceux-ci. J'allais lui faire une visite quand on m'avertit qu'il venai! de se retirer à Opparée. Comme-chacun semblait charmé de me revoir, je ne pouvais pas concevoir la cause de sa fuite ni de sa

frayeur. Un chef, nommé Maritala, qui était alors à

bord, mé conseilla de différer l'entrevue jusqu'au len-

demain matin : il promit de m'accompagner, et iltint

sa parole.

près avoir donné ordre de dresser des tentes pour les malades, les tonneliers, les voiliers et la garde, je partis le 26, afin de me rendre à Opparée : le capilaine Furneaux, M. Forster et d'autres, Maritata et sa femme, charmés de ce qu on les avait admis dans nos chambres, tandis que leurs compatriotes demeuraient dehors, m'accompagnèrent.

Dès que nous fûmes dans la pinasse, Maritata et sa femme y entrèrent sans aucune cérémonie, el se mirent aux meilleures places de l'arrière. Ils furent suivis d'une foule de leurs compatriotes; mais, comme ils remplissaient tellement le bateau que nos matelats ne pouvaient pas manier leurs rames, il fallut en chasser la plus grande partie : ceux qu'on mit ainsi dehors n'étaient pas trop contents; car ils avaient paru très fiers de s'asseoir sur notre petit bâtiment, qui était nouvellement peint, et qui avait un très joli abri vert pour nous préserver du soleil. Nous traversâämes la baie, et nous approchâmes de la côte près d’une pointe où de petits arbrisseaux environnaient un morai de pierre, tel que nous en avions déjà observé à Oaiti-Piha. Je connaissais ce cimetière et ce temple sous le nom de moraï de Tootahah ; mais quand je l'appelai par ce nom, Maritala m'interrompit, en m'avertlissant que, depuis la mort de Tootahah, on l’appelait moraï d'O- Too. Belle lecon pour les princes, qu'on fait souvenir ainsi pendant leur vie qu'ils sont mortels, et qu'après leur mort le terrain qu'oecupera le cadavre ne sera pas même à eux! Le chef et sa femme ôtèrent en passant leurs vêtéments de dessus leurs épaules, marque de

respect que donnent les insulaires de tous les rangs

devant un morai, et qui semble attacher à ces lieux une idée particulière de sainteté. Peut ère suppose-t-on qu'ils sont honorés de la présence immédiate de la divinité, Suivant l'opinion qu'on a eue des temples, dans tous les temps, et chez toutes les nations.

Au-delà du morai, nous côtoyâmes de près un des plus beaux districts de Taïti, où les plaines paraissaient très spacieuses, el où les montagnes se prolongeaient par une douce pente, jusqu'à une longue pointe. Un nombre prodigieux d'habitants bordait les côtes couvertes d'herbes et de palmiers jusqu'aux bords de l'eau. La mullitude nous recut avec des acclamations de joie, et l'on nous conduisit à un groupe de maisons cachées sous des arbres. ù

On nous mena ensuite à O-Too : il élait assis à terre, les jambes croisées à l'ombre d'un arbre, et une immense troupe de ses sujets formait un 2ercle autour de lui, Ayant fini les premiers complimenis, je lui offris tout ce qui me parut avoir plus de prix à ses yeux : je senlais combien il était important de gagner l'amitié de cet homme. Je fis d'autres présents à plusieurs personnes de sa suite, et en retour, on me présenta une étoffe que je refusai d'accepter, en disant que nos dons provenaient de ayo (de pure amitié).

Les Taïtiennes portent en général leurs cheveux

” courts. il était donc extraordinaire de voir tant de che-

veux sur les têtes de celles qui se trouvaient à l'entrevue, et sans doule c'est un privilége réservé aux princesses du sang royal. Leur rang cependant ne les

- dispense pas de l'étiquette générale de découvrir leurs

épaules en présence du roi : cérémonie qui procurait aux femmes des occasions sans nombre de montrer toute Félégance de leurs formes, Pour leur commodité, elles arrangent de cent manières différentes, suivant leurs talents et leur bon goût, la simple draperie d'une longue étoffe blanche : il n'y a point parmi elles de modes qui les forcent à se défigurer comme en Europe,

L'explosion les effraya tellement que, malgré nos caresses et nos soins, ils s’enfuirent…

mais une grâce naturelle accompagne leur simplicité. Le seul qui ne se découvrit pas devant le monarque, élait l’hoa (4) de sa personne, l’un de ses officiers, qu'on peut comparer à nos gentilshommes de la chambre : on nous dit qu'il y en a douze qui servent par tour. Le nombre des oncles, des tantes, des cousins et des autres parents de Sa Majesté, parmi lesquels nous étions assis, s’'empressaient à l'envi de jeter sur nous des regards de tendresse, de nous faire des démonstrations d'amitié, et de nous demander des grains de verre et des clous. Ils prenaient divers moyens pour obtenir nos richesses, et ils ne réussissaient pas loujours. Quand nousdistribuions des présents à un groupe de peuple, des jeunes gens ne craignaient pas d'insipuer quelquefois leurs mains au milieu de celles des autres, et ils demandaient leur part, comme si ce n’eût pas été une pure libéralité. Les jeunes femmes gagnaient notre affection en nous appelant du tendre nom de frères : la plupart étaient belles, et elles faisaient toutes des efforts continus pour nous plaire. Nous fûmes bientôt récompensés de nos présents, surtoui de la part des femmes, qui envoyèrent à l'instant leurs domestiques chercher de grandes pièces de leurs plus belles éloffes teintes en écarlate, en couleur de rose ou de paille, et parfumées de leur huile la plus

(1) L'ami. A. M.

odorantie. Elles les mirent sur nos premiers habits, et elles nous en chargèrent si bien, qu'il nous était difficile de remuer.

A mon retour d'Opparée, je trouvai les tentes dressées, ainsi que les observatoires de l'astronome , à la même place où nous observâmes le passage de Vénus en 1769. L'après-midi on mit les malades à terre.

Le 27, dès le grand matin, O-Too, avec une suite nombreuse, vint me voir. IL envoya d'abord dans le vaisseau une grande quantité d'étoffes, de fruits, un cochon et deux gros poissons. Je priai Sa Majesté d'entrer ; mais le prince ne se remua de dessus son siége qu'après que j'eus été enveloppé d'une quantité prodigieuse des plus belles étoffes du pays, qui me donnérent une grosseur monstreuse. Enfin il monta à bord lui-même, ainsi que sa sœur, un frère plus jeune que lui, et un cortége de plusieurs Taïtiens. Je leur fis à tous des présents.

Sa Majeslé fut accompagnée dans la grand'chambre par tous les insulaires de sa suite, qui avaient à peine assez de place pour se remuer. Chacun d'eux choisit parmi nous un ami particulier, et des présents réciproques furent le sceau de cette nouvelle liaison. Quand il fallut s'asseoir pour déjeuner, ils furent frappés de la nouveauté et de lacommodité de nos chaises. Le roi fit beaucoup d'attention à notre déjeuner. Il

J'ai assisté au débarquement d’une petite peuplade et à la construction d’un de ces villages.

était fortétonné de nous voir boire de l’eau chaude(1), et manger du fruit à pain avec de l'huile (2). Il ne voulut goûter d'aucun de nos mets : ses sujets ne furent pas si réservés.

Dès qu'on eut déjeuné, je pris dans ma chaloupe le roi, Sa sœur et autant d'autres qu'il put y en entrer, et je les ramenai à Opparée. Le capitaine Fourneaux offrit au roi deux chèvres, un mâle et une femelle. On avait fait comprendre à O-Too le prix des chèvres ; mais, pendant le passage, il proposa beaucoup de questions surcesanimaux, qui absorbaient toute son attention. On lui répéta souvent de quoi ils se nourrissaient, et comment il fallait les soigner. Dès que nous fûmes

à terre, on lui montra un coin de terre couvert de gra--

mens , à l'ombre de quelques arbres à pin, et on l’avertit de les laisser toujours dans de pareils endroits. La côte élait remplie, à notre débarquement, d’une foule d’insulaires, qui témoignèrent par des acclamations leur joie de revoir leur souverain.

Nous retournâmes dîner à bord. Les ponts furent bientôt remplis de Taïtiens des deux sexes, qui furetaient partout, et qui commettaient des vols dès qu'ils en trouvaient l'occasion. Le soir, un grand nombre de femmes du peuple, retenues d'avance par nos ma-

(1) Du thé. A. M.

(2) Du beurre. A. M.

telots, restèrent à bord, au coucher du soleil, après le départ de leurs compatriotes. Nous avions vu des exemples de prostitution parmi les femmes .d'Olaiti- Piha ; mais, quelles que fussent leurs faiblesses pendant le jour, elles ne s’avisaient point de passer la nuit sur le vaisseau. Celles de Matavaï connaissaient mieux le caractère des matelots anglais; elles savaient bien qu’en se fiant à eux elles emporteraient les grains de verre, les clous, les haches, et mème les chemises de leurs amants. Avant qu'il fût parfaitement nuit, elles s’assemblèrent sur le gaillard, et l'une d'elles jouant de la flûte avec son nez, les autres exécutèrent toutes sortes de danses du pays, et plusieurs fort indécentes. Comme la simplicité de leur éducation et de leur vêtement donne un caractère d'innocence à des actions qui sont blâmables en Europe, on ne peut pas les accuser de cette licence effrénée quon reproche aux femmes publiques des nations polies. Enfin elles se relirèrent sous les ponts, et celles dont les amants purent les régaler de porc frais soupèrent sans réserve, quoiqu'elles eussent refusé auparavant de manger en présence de leurs compatriotes. |

Dans une dernière excursion sur lescollines, M. Forster découvrit un des plus beaux arbres du monde, qu'il appela barringtonia. 1 avait une grande abondance de fleurs plus larges que des lis, et parfaitement blanches, excepté la pointe de leurs nombreux filets,

d'un cramoisi brillant : il était déjà tombé une si prodigieuse quantité de ces fleurs que la terre en était toute jonchée. Les naturels, qui donnent à l'arbre le nom d kuddoo, assurèrent que,-si on brise le fruit, Fe est une grosse noix, et qu'après l'avoir mêlé avec. des poissons à coquilles, on le répande sur la mer, il enchante ou enivre les poissons pendant quelque (emps, de manière qu'ils viënnent à la surface de l'eau, et qu'ils se laissent prendre à la main. Il ést singulier que diverses plantes märilimes des climats du tropique aient cette propriété. Les cocculi indici, en particulier, sont très connus, ét on les emploie pour cela aux Indes orientales. Ne voulant pas différer l'examen d'une plante si rearquäble, M Forster se retira dans une petile maison construilé dé roseaux, ét enlourée d'arbrisscaux odoriférants ét de très jolis cocotiers. Le propriétaire fit monter un jeune homme sur un des plus grands palmiers, afin de cueillir des noix ; et l'opéralion se fil avéé une agilité surprenante, Il attacha à ses deux pieds l'écorce dure d'une tige de bananier, de manièré quil environnait l'arbre des deux côtés. Ce morceät d'écorce servait-d'escalier ou de point d'appui, tähdis qu'il s'élevait plus haut avec ses mains L'excroissaänce naturelle du-palmier, qui forme annuellement-unñe espèce d’écorce gonflée sur la tige, aidaitle Taitien # mais la promptitude et l'aisancé avec laquelle il se remuait le long de l'arbre élaiént vraiment admirables,

Dans une autre promenade au fond d'une vallée,

M. Forster fut salué par une troupe d'insulaires, et ur ;

homme d'une physionomie heureuse, accompagné de ses filles, âgées d’énviron seize ans, linvita à diner dans sa maison, €é qui fut accepté. La rivière Matavaï formait divers détours dans la vallée d'un bord à l'autre ; et, comme il fallut la passer plusieurs fois, lé nouvel hôte et son domestique voulurent toujours porter sur leur doses conviés jusqu'à son habitation, placée au haut d'une petite éminence, où un ruisseau murmurait doucement sur un lit de cailloux. Dans un coin de la cabane fermée partout dé roseaux, on étendit pour eux uné très belle natté par-dessus l'herbe sèche. Un grand nombre de parents s'assirent à l'instant près des Européens; et sa fille, qui, par l'élégance de ses formes, la hlancheur de son teint et l'agrément de ses traits, égalait et surpassait peut-être toutes les beautés qu'ils avaient vues jusqu'alors à Taïti, souriait amicalement en les regardant, ét fit beaucoup d'efforts, ainsi que ses jeunes compagnes, pour leur être utiles, surtout én leur frottant toutes les parties du corps, pur rendre l'élasticité aux muscles fatigués, Le capitaine Wallis, qui avait éprouvé le même remède, parle aussi de son excellence, ainsi que de la bonté généreuse des Taïtiens. Osbeck, dans son voyage à la Chine, dit que ce frottement est commun parmi les barbiers chinois qui s'en acquiltent avec beaucoup d'habilelé, M. Grosc, dans son voyage aux Indes orientales, fait aussi une description très détaillée de l'art de pétrir les membres, qui semble être un raftinement de volupté ajouté à cet agréable restaurant. On peut remarquer ici que cet auteur ingénieux rapporte des citalions de Martial et de Sénèque, qui prouvent que les Romains connaissaient cet usage (1).

Après avoir passé environ deux heures avec cette famille hospitalière, et distribué, pendant cet intervalle, la plus grande partie des grains de verre, des clous et des couteaux apportés du vaisséau, on se rérnit en marche à trois heures, et l'on traversa divers hameaux, dont les habilants jouissaient en troupe de la beauté de l'après-dinée à l'ombre de leurs arbres fruitiers. Dans l'une des maisons un homme préparait une teinture rouge pour une éloffe d'écorce de mûrier à papier, appelé communément l'arbre d'étoffe. En recherchant de quels matériaux il faisait usage, on ap-

(4) Percurrit agili corpus arte {actatrix, Manumque doctain spargit omnibus membris,

Martial,

prit que le suc jaune d’une petite espèce de figue, qu ils nomment matlée, et le suc jaunâtre d'une sorte de fougère, de liane, ou de plusieurs autres plantes, simplement mêlées ensemble, forment un cramoisi brillant que les femmes répandent avec leurs mains, si toute la pièce doit être de la même couleur; si elle doit èt® bariolée ou tachetée, la couleur s'applique avéc un roseau de bambou. Cette couleur se flétrit bientôt, et devient d'un rouge sale, sujette d’ailleurs à être enlevée par la pluie. Cependant les Taïtieas estimaient infiniment l'étoffe ainsi teinte, ou pluiôt ainsi enduile, ét elle n'est portée que par les principaux du pays. Arrivés enfin à leurs tentes, les voyageurs se rembarquèrent sur des pirogues, et pour deux grains de verre on les remit sains et saufs à bord.

Les malades avaient assez bien reconvré leur santé; les futailles étaient réparées; nous avions fait assez d'eaù ; enfin tout était prêt à remettre en mer, et je résolus de ne pas différer plus longtemps. Le 1€r septembre 1773 , je fis enlever tout ce qui se trouvait sur la côte, et préparer. les vaisseaux à démarrer. Ce travail empluya toute la journée. L’après-midi, M. Pickersgill revint d'Atiahourou : je l'y avais envoyé deux jours auparavant, afin qu'il rapportâl les cochous qu'on lui avait promis. Pottatow, mon vieil ami, le chef de ce canton , sa femme ou sa maitresse (je ne sais laquelle des deux), et quelques-uns de ses amis, aecompagnèrent M. Pickersgill et vinrent me faire visite. Ils m'offrirent en présent deux cochons et du poisson, et M. Pickersgill obtint d'Oamo deux autres cochons par échange. Il était allé dans la chaloupe jusqu'à Paparra, où il vit la vieille Oberea (4). Elle semblait avoir perdu ses dignités depuis le départ du capitaine Wallis : elle était pauvre et de peu d'importance. Les premiers mots qu'elle adressa à M. Pickersgill furent : Æaree, mataouw , ina boa (l'éarée a peur, vous ne pouvez pas avoir de cochons) : d'où l'on peut conclure qu'elle n'avait point de propriété, ou qu'elle était peu riche et soumise à l'éarée.

Quelques heures avant de mettre à la voile, un jeune homme, appelé Poréo, vint me prier de l'embarquer avec nous. J'y consentis, parce que j'espérais que, dans l'occasion, il nous serait utile. Plusieurs autres s'offrirent de même ; mais je refusai de les prendre. Ce jeune homme me demanda uné hache et un ciou de fiche pour son père qui était alors à bord : je les lui donnai.

Nous quitlâmes avec beaucoup de regret cette île délicieuse, aumoment où nous vénions de renouveler connaissance avec ses heureux habitants. La brise qui nous portait élait si modérée que nous réstâämes près de la côte toute la soirée, et nous eûmes erncure une occasion, de remarquer la fertililé charmante de la plaine, assez belle même pendant l'hivér pour le disputer aux plus riches paysages qu'avait répandus la vature sur Îles diverses parties du globe. La douceur du climat et la bonié du sol qui produit presque sans culture toutes sortes dé végélaux nourrissanis assurént la félicité des naturels. Eu examinant ce qu'est le bonheur dans ce monde, je ne crois pas qu'il y ail des nations dont l'état soit si désirable. Lorsque les moyens de subsister sont si faciles ; et les besoins en si petit nombre, il est naturel que le mariage n'entraîne pas celte multitude effroyable de misères qui accompaguent l'union conjugale dans les pays civilisés, On suit alors sans crainte les impulsions de la nature; et voilà pourquoi il y a uné grande populalion, en proportion des cantons de l'île qui sont cultivés. Les plaines et les vallées étroites sont les seules parties habitées, quoique la plupart des collines soient très propres à la culture , et capables de nourrir un nombre infini d'hommes. Peut-être dans la suile, si Ja population s'accroissait considérablement, les naturels mettraient-

(1) On voit, dans le voyage du capitaine Wallis, le rôle que jouait cette femme, son attachement pour le navigateur anglais, et les adicux touchants qu'elle fui ft, As M.

BON VE GOURV A MEJAN 107

ils en culture les districts qui léur sont maintenant inutiles et superflus.

La distinélion trop manifeste des rangs qui subsiste à Taïli n'affecte pas autant la félicité du peuple qu'on serait porté à le croire. 11 y a un souverain général et différentes classes de sujels, telles que celles d'éaréé, dé manahouna ét de Lowlow , qui ont quelque rapport éloigné avec celles du gouvérnement féodal. La simplicité de leur manière de vivré tempère ces distinctions ét ramène à l'égalité.

Dans une contrée où le climat et la coutume n'’exi- A pas un vêtement complet, où il est aisé dé cueillir

chaque pas assez de plantés pour én former une habitation décente et pareille à celles de lout le monde; où, avéc peu dé travail, Chaque individu se procuré {out cé qui est nécessaire à la vie, on ne doit pas béeau- Coup connaître l'ambition ni l'envie. I est vrai que les prémières familles possèdent presque exclusivement quelques articles de luxé, les cochons, le poisson , la vulailté el les étoffes: mais le désir de satisfaire son appétit peut tout au plus réndré malheureux les individus, mais non pas les nations,

La populace de quelques Etats policés est infortunée, parce qu'elle manque de tout; et elle matique de tout, parce que les riches ne mettent aucun frein à leurs plaisirs. L'affection des insulaires pour les éarées nous donne lieu dé supposer qu'ils se régardént comme üne seule famille, et qu'ils respectent leurs vieillards dans les personnés de leurs chefs. L'origine dé ce gouvérnement est palriarcalé, el avant que la constitution eût pris la forme actuelle, la vertu élévait peutêtre seule au titre de péré du peuple. La familiarité au règne éhtre lé souverain et le sujet offre encore

es restes de la simplicité antique. Le dernier homine de la nation parle aussi librement au roi qu'à son égal, et il a le plaisir de le voir aussi souvent qui! lé désire. Le prince s'amuse quelquefois à faire les mêmes travaux que Sés sujets, ét n'étant pas éhcore dépravé par de fausses idées de noblesse et de grandeur, il rarné souvent sur sa pirogue sans croire qu'il déroge à sa diguité.

Réception qu’on nous fit à Huaheine. Incidents survenus tandis que les vaisseaux y mouillaient.

Dès que nous fûmes hors de la baie, et qu'on eut repris les chaloupes à bord, je fis route vers l'île d'Huahéine , éloignée d'environ vingt-cinq liéues, où je me proposais de toucher. Plusieurs personnes dé l'équipage se plaignaient déjà dés femmes de la baie de Matavaï, et avaient des symptômes dé la maladie yénérienne, mais ils étaient peu considérables.

Nous apercûmes Huaheine le 3 au malin, et nous courûmes sur le hâvre d'Owbarre, où la Résolution mouilla, Dès que nos bâtiments furent èn sûreté, je débarquai avec le capitaine Furneaux, et les insulaires nous recurént d'une manière très cordiale. Je leur dislribuai quelques présents, et bientôt après ils nous ameéuèrent des cochons, des volailles, des chiens et des fruils, qu'ils échangèrent comtre dés haches, des clous,

des verrotéries. On ouvrit aussi la même branche de

commerce à bord des vaisseaux, de sorte que nous êspérions être abondamment pourvus de porc frais el de volaille, et cette pe: spéctive était très agréable dans la posilion où nous étions. J'appris que mon vieil ami Oréo , le chef de l'Île, vivait toujours , ét qu'il s'avan- Cait en hâte vers nous afin de me voir.

Un golfe profond sépare Huahéine en deux péninsules , réunies par un isthme entièrement inondé à la marée haule. Ses collines sont moins élevé s que celles de Taïli, mais leur aspect annonce des restes de volcan. Le sommet de l'une d'elles réssemblait beaucoup à uu cratère ; et l'on voyait sur un de sés côtés un rocher noirâtre ét spongieux qui paraissait être do Ja lave. Au léver du Du nous contemplämes quelques autres dés îles de la Société, O-Rarëtéa [Uliétéa), O-

Taha ét Borabora (Bolabola). La dernière forme un pic pareil à Maitéa, mais béatcoup plus élevé et plus considérablé, au Sommet duquél où apércevait aussi le cratère d'un volcan.

L'aspect du pays ést 1e mème que celui de Taïti, maïs en petit. La circonférence de toute l'ile n'a que sépt ou huit licues. Les plaines Sont peu grandes, et il y a à peine quelques collines entre elles et les montagnes les plus hautés qui s'élèvent immiédiatément des bords dé la plaine : la contrée offrait Cependant d'agréables points de vue.

Le bon vieux chef de l'île vint me voir le lendemain, 5, dès lé grand malin, avec un jeune enfant d'environ onze ans : il m'améha un cochon el des fruits; el, de mon côté, jé né manquai pas de lui faire de nouveaux présents. Il porta son atnitié si loin, qu'il m'envoyait régulièremént chaque jour, pour ma table, les meilleurs dé ses fruits, avec dés racines apprêtées, et il n'éparghait pas la quantité. Je chargeai lé liéutenant Pickersvill de prendre deux bateaux, et d'aller de nouveau cherther des cochons; ét le soir il en ramena vingt-huit, ët on en acheta envirof cent dix à terre et lé long dés vaisseaux.

Dans une dé nos proménades nous fümes témoins d'un exempleremarquable d'allachement : nous vimes une femme, peu âgée, présenter ses mamelles pleines de lait à un petit chien accoulumé à la téler. Ce spectacle nous surprit tellement, que nous ne pûmies pas nous empêcher de témoigner notre dégoût ; mais elle sourit, et elle nous apprit qu'elle se Jaissait têter par de petits cochons. Nous reconnûmes ensuite qu'elle avait pérdu $es enfants, ét que cet expédient, très innôcent, était pratiqué jadis En Europe (1). Les chiens de toutes ces îles Sont courts, et leur grosseur varie depuis celle d'un bichon jusqu'à celle d'un grand épagneul. Ils ont la tête large, le museau pointu, les yeux très petits, les oreilles droites, Ies poils un peu longs, lisses, durs et de différentes couleurs, mais plus communémént blancs el bruns. Is aboyaient rarement, mais ils hu laient quelquefois, et ils montraient beau coup d'avérsion pour les étrangers.

Le 7, dé grand matin, landis que les vaisseaux démarraient, j'allai faire ma visite d'adieu à Oréo, accom: pagné du capitaine Furnéaux et de M. Forster. Nous lui portâmes en présént des choses utiles. Je lui laissai aussi là première inscription qu'il avait déjà si bien gardée, el j'y ajoutai une autre petite planche de cuivre, sur laquelle sont gravés ces mots : Les vaisseaux de Sa Majesté Britannique , /a Résolution et Aventure, mouillèrént ici en Septémbre 1773; et quelques médâilles. Je renfermai lé tout dans un sag. 11 me promit d'én prendre soin, et de lé montrér aux prémiers vais- Séaux qui arriveraient. Il mé donna ensuit ‘un cochon, et, après en avoir oblenu six où huit autres par des éthanges, nous primes congé. Ce bon vieillard m’embrassa les larmes aux yeux.

Avant de quittér cette île, Ie Capitaine Furnéaux consentit à recevoir à son bord un jeune homme nom mé U-Maï, natif d'Uliétéa, où il avait eu quelques biens, dont les insulaires de Bolabola venaient de le déposséder. Je m'étonnai d'abord qu'il se chargeât de cet Indien, qui, n'étant distingué ni parsanaissance niparsonrang, nirémarq râble par sa laillé, sa figure ou Son teint, ne pouvait, suivant moi, donner une idée juste des habitants de ces îles heureuses ; car les naturels du prémier rang sont beaucoup plus beaux et plus intelligents : ils ont communément un meilleur maintien que les classes moyennes du peuple. Cepéntant, depuis mon arrivée en Angleterre, j'ai été convaincu de mon érreur; car, excepté son teint, qui est d'une couleur plus foncée

ué celle dés éarées et des bourgro’s, menant une vie plus voluptueuse, et moins ex posis à la chaleur du s0:

(1) Les Américaines, qui ont h'ancoup de lait, reçourent souvént à cét expédiént pour thésséc'ur Jeurs mamelles. Voyez les Recherches philosophiques sur les Américains, NOiT- A. M:

leil, je ne sais pas si aucun autre naturel aurait donné, par sa conduite, une satisfaction plus générale : son maintien intéressant le rendait agréable à la meilleure compagnie, et un noble sentiment d’orgueil lui apprenait à éviter la société des personnes d’un rang inférieur.

Immédiatement après son arrivée à Londres, le comte de Sandwich, premier lord de l’amirauté, le présenta au roi, qui l’accueillit très bien. II concut dès lors un sentiment profond de reconnaissance et de respect pour cet aimable prince, et je suis sûr qu'il le conservera jusqu’à la fin de sa vie. Il a été caressé par la première noblesse d'Angleterre, et on n'a pas eu la plus légère occasion d'avoir moins d'estime pour lui. On observera que, quoique O-Maï ait toujours vécu dans les amusements en Europe, son retour dans sa patrie n’est jamais sorti de son esprit : il n’était pas impatient de partir, mais il témoignait du contentement à mesure que le moment approchait. Il s’est embarqué avec moi sur /a Résolution (qui a entrepris un autre voyage autour du monde, et vers le pôle austral), chargé de présents, pénétré de reconnaissance des bontés et de l’amitié qu'on a eues pour lui, et après avoir subi heureusement l’inoculation de la petite vérole (1).

Relâche des vaisseaux à Uliétéa. Départ. Récit de ce qui nous y est arrivé. OEdidée, un des naturels du pays, s’'embarque avec moi sur la Résolution.

Dès que le chef fut parti, nous fimes voile pour Uliétéa, où je projetais de rester quelques jours. Nous arrivâmes en travers du hâvre d'Ohamanéno, à la fin du jour.

Quand les naturels du pays nous virent mouillés, nous fûmes entourés par une foule de leurs pirogues, char- . gées de cochons et de fruits. Ils échangèrent les fruits contre des clous et des grains de verre ; maïs nous refusâmes les cochons, car nous en avions déjà plus que ne pouvaient en contenir les vaisseaux. Il fallut cependant en accepter plusieurs, parce que les naturels les plus distingués, qui en avaient amené de petits, avec du poivre, ou de la racine d'éavoa et de jeunes bananiers, les montaient de force dans /a Résolution, ou les mettaient dans les chaloupes qui étaient sur les côtés, si nous ne voulions pas les prendre à bord. C’est ainsi que ce bon peuple nous accueillait. “:

Cette île est appelée O-Raiétéa par tous les Taïtiens, et dans toutes les iles de la Sociélé; mais les navigateurs l'ont nommée Uliétéa. Par son aspect, elle ressemble beaucoup à celle de Taïti : elle est environ trois fois plus grande que Huaheïne; ses plaines sont beaucoup plus larges, et ses collines plus élevées.

Nous fimes une visite en forme à Oréo, chef de cette partie de l'île: nous portions avec nous des présents convenables. On ne nous assujétit à aucune cérémonie au débarquement; on nous mena tout de suite près de lui. Il était assis dans sa maison au bord de l'eau : il nous y reçut, ainsi que ses amis, avec une extrême cordialité. Il témoigna beaucoup de joie de me revoir: il me demanda la permission de changer de nom, et j'y consentis. Je pense que c’est la plus grande marque d'amitié qu'ils puissent donner à un étranger.

Oréo était d’une taille moyenne , mais très gras ; il avait une physionomie pleine d'expression et d'esprit, une barbe clair-semée, d’un brun rougeâtre. Bannissant la cérémonie et l'affectation, il badinait et riait avee nous de très bon cœur. Sa femme était âgée, mais son fils et sa fille ne paraissaient avoir que douze ou quatorze ans : la fille était très blanche ; ses traits, et en particulier ses yeux, assez pareils à ceux des Chinois, et son nez très bien fait, ne ressemblaient pas

(1) Cette maladieifut fatale à Aotourou, le Taïtien que M. de Bougainville avait amené en France, et qui reçut à pen près la même éducation qu'O-Maï. A. M

à ceux du reste de la nation : elle était pelite, mais toutes les formes de son corps, el en particulier ses mains, avaient de l’élégance et de la grâce. Rien de si engageant que ses manières ; et, quand elle sollicitait quelque chose, il n’était pas possible de rien refuser à sa voix douce et agréable.

Le 10 septembre, après déjeuner, nous fimes, le capitaine Furneaux et moi, une visite au chef, et ilordonna de jouer pour nous une comédie ou héava dramatique. Trois tambours composaient la musique : il y avait sept acteurs et une femme, fille du chef. La seule partie amusante de la pièce fut un vol commis par un larron et.son complice, d’une manière très adroite, qui montrait assez le génie du peuple pour ce vice. Le vol se découvre avant que le voleur ait le temps d'enlever ce qu’il a pris , il y a ensuite un combat avec des gardes, qui, quoique quatre contre deux, sont chassés de dessus le th@âtre, tandis que le voleur et son complice emportent le butin en triomphe. Je fis une grande attention à toute cette partie du drame, et je m'attendais qu'il finirait d'une manière très différente ; car on m'avait dit auparavant qu'on devait jouer £eéo (c’est-à-dire le voleur), et j'avais compris que le vol serait puni de mort ou d'une bonne bastonnade ; châtiment, à ce que j'ai appris, qu'ils infligent à ceux qui en sont coupables. Quoi qu’il en soit, les étrangers ne partagent certainement pas les avantages de cette loi, car on les vole avec impunité dans toutes les occasions. Après la pièce nous allâmes diner à bord, et durant la fraîcheur du soir nous fimes une nouvelle promenade à terre, et nous apprimes d’un des insulaires que neuf petites îles, dont deux sont inhabitées, gisent à l’ouest, à peu de distance de là. — Des femmes du peuple restèrent cependant sur nos ponts, et elles ne furent pas moins complaisantes pour les matelots que les Taïtiennes dont on a parlé.

Chose remarquable, ces prostituées ne manquaient pas de vanité: elles ne se donnaient jamais d'autre nom que celui de tedua (lady ), titre de leurs femmes nobles, et qui s'applique surtout par excellence aux princesses de ces îles. Si la sœur du roi venait à passer tandis que nous étions assis dans une maison à Taïti, les naturels qui nous entouraient étaient avertis de découvrir leurs épaules, par des hommes qui, l'épiant de loin, disaient simplement Zedua harremaï (la lady vient ici), ou bien arée: ce qui, en pareille occasion, dénote toujours quelqu'un de la famille royale. Nos matelots, qui n’entendaient pas la langue, croyaient que leurs dulcinées s'appelaient toutes du même nom : ce qui occasionna de plaisantes méprises.

En arrivant à la maison du chef, nous apercûmes la nappe mise, c'est-à-dire le plancher couvert de feuilles vertes. Nous nous assîimes tout autour. Un homme du peuple apporta bientôt, sur ses épaules, un cochon fumant; il le jeta sur les feuilles et ensuite on apporta l’autre : ils étaient tous les deux si chauds, qu'on pouvait à peine les toucher. La table était garnie d’ailleurs de fruits à pain chauds, de plantains et d'une grande quantité de noix de coco, destinées à servir de verre. Chacun étant prêt, on se mit à manger sans cérémonie ; et, il faut avouer, en faveur de leur cuisine, que jamais on n’a rien mangé de plus propre ni de mieux apprêté. Quoiqu'on servit les cochons entiers et que l’un pesât cinquante ou soixante livres, et l’autre le double , toutes les parties étaient également bien cuites, et avaient meilleur goût que s'ils avaient été apprêtés dans la plus célèbre cuisine d'Europe. Le chef et son fils et quelques-uns de ses amis mangèrent avec nous, et on envoyait des morceaux à d'autres assis par derrière; car nous avions une foule autour de nous, et l'on peut dire que nous dinâmes en public.

Les gens du peuple nous demandaient des morceaux d'un ton très suppliant. Les hommes mangeaient de très bon appétit ce qu'on leur donnait; mais les femmes enveloppaient soigneusement leurs tranches, et elles ne les mettaient à leur bouche que quand elles

étaient seules. Leur empressement à répéter les mêmes demandes, et les regards envieux que jetaient les chefs si les Indiennes obtenaient quelque chose, nous convainquirent que ces aliments sont destinés aux riches. Le chef ne manqua pas de boire son verre de madère à son tour. Il fit de même toutes les autres fois qu’il dina-avec nous, et il n’en fut jamais malade. Les matelots de la chaloupe prirent le reste de notre diner, et, aidés des naturels qui nous environnaient, ils mangèrent tout. Quand nous nous levâmes, le bas peuple se précipita, afin de recueillir les petits morceaux qui étaient tombés, et pour cela il fouilla toutes les feuilles avec le plus grand soin : d'où je suis porté à croire que, quoiqu'il y ait beaucoup de cochons dans ces îles, ils en mangent fort peu.

Dès que nous eûmes diné, la foule’, qui nous avait demandé quelques morceaux, sollicita les matelots et les domestiques, qui prirent alors nos places ; mais les matelots ne furent généreux que pour le beau sexe, et, se livrant à toute l’indécence de leur caractère,

our chaque morceau de cochon ils firent mettre les emmes entièrement nues.

L'après-midi, on représenta encore une pièce. On avait joué de ces comédies presque tous les jours depuis notre arrivée. On nous admit derrière la scène, et nous vimes les actrices s'habiller. Elles oblinrent de nous des grains de verre, et nous imaginâmes de les placer nous-mêmes : nous les arrangions avec coquetterie et avec grâce, et elles furent enchantées de nos soins.

Parmi les spectateurs se trouvaient les plus jolies femmes du pays : l’une d’elles était remarquable par le teint le plus blanc que j'aie aperçu sur ces îles. La couleur de son visage ressemblait à celle {d’une cire blanche un peu ternie ; mais elle paraissait en parfaite santé, et ses beaux yeux et ses cheveux noirs formaient un si charmant contraste, qu’elle excita notre admiration. Elle reçut d’abord un grand nombre de présents, hommage qu’on rendait à sa beauté; ce qui ne fit qu'’accroître davantage l'amour de nos colifichets , et elle ne cessa pas de nous importuner tant qu'elle crut qu'il nous restait une seule babiole : un de nos messieurs tenant à sa main un petit cadenas, elle le lui demanda tout de suite. Après l'avoir refusé pendant quelque temps , il consentit à le lui donner, et le mit à son oreille, en l’assurant que c'était là sa véritable place. Elle en fut joyeuse pendant quelques minutes ; mais, le trouvant trop pesant, elle le pria de l'ouvrir et de l’ôter. Il jeta la clef au loin, en lui faisant comprendre que, lui ayant accordé ce qu’elle désirait, si elle en était embarrassée, elle devait supporter cette peine comme un châtiment de son importunité. Elle devint inconsolable, et, pleurant amèrement, elle s'adressa à nous tous en particulier, et elle nous conjura d'ouvrir le cadenas. Quand nous l’aurions voulu, nous ne le pouvions pas. Elle recourut alors au chef, qui, ainsi que sa femme, son fils et sa fille, joignirent leurs prières aux siennes. Enfin on trouva une petite clef pour ouvrir, ce qui termina les lamentations de la pauvre Indienne, et rétablit la paix et la tranquillité

armi tous ses amis, Cette malice, de notre part, prouisit un bon effet, car elle guérit les femmes de l'île de la vile habitude de mendier.

Ayant pris beaucoup de rafraîchissements à bord, je me décidai, le 17 septembre, à remettre en mer, et j'en informai le chef, qui me promit de me voir encore avant mon départ. À quatre heures nous commençâmes à démarrer; et, dès qu'il fit jour, Oréo, son fils et quelques-uns de ses amis, vinrent à bord avec plusieurs pirogues chargées de fruits et de cochons. Les Indiens nous disaient : Zayo, bo atoi : Je suis votre ami, prenez mon cochon et donnez-moi une hache. Mais nos ponts étaient déjà si remplis, que nous pouvions à peine nous remuer : nous avions à bord des deux vaisseaux entre trois et quatre cents cochons. On nous en fournit plus de quatre cents à cette île. Les uns pesaient cent livres et davantage: mais les

autres pesaient, en général, de quarante à soixante livres. Il n’est pas aisé de dire combien nous en aurions acheté, si nous avions eu de la place pour tous ceux qu'on nous offrit.

Le chef et ses amis ne nous quittèrent que quand nous fûmes sous voile; et, avant de m’embrasser, il me demanda avec instance si je ne reviendrais pas, et si je pensais à retourner, dans quel temps j'exécuterais mon projet: question que me faisaient journellement plusieurs des insulaires.

Le départ de mon jeune Taïtien ne me laissa pas de regrets, car un grand nombre d'insulaires d’Uliétéa s'offrirent d'eux-mêmes à me suivre. Je jugeai à pro-

os d’en prendre un à bord, âgé de dix-sept ou dix-

uit ans. Il s’appelait OEdidée, il était natif de Bolabola, et proche parent d'Opoony, chef de cette île. Je ne le crus pas d'abord capable de renoncer à la vie douce que mènent sur ces. îles les personnes de son rang, et, souriant à sa proposition, je lui peignis les fatigues et les peines auxquelles il s'exposait en quittant son pays: j'eus soin de lui parler de la rigueur du climat, de la mauvaise qualité des aliments ; mais rien ne put changer sa résolution, et ses amis se joignirent à lui pour me prier de l'emmener. Ceux-ci, au moment où il s'embarqua, vinrent lui faire leurs derniers adieux, et ils lui donnèrent des étoffes, el, pour ses provisions de mer, du fruit fermenté, qu'ils aiment passionnément, et qui est une substance extrèmement nourrissante.

Vaisseau espagnol qui relâche à Taïti. État présent des îles. Observations sur les maladies et les coutumes des habitants.

Je devrais faire une description plus particulière de ces îles : quoique j'aie raconté, avec assez de détail, ce qui nous y est arrivé jour par jour, j'ai cependant omis des particularités encore plus intéressantes.

Ceux qui ont représenté les femmes de Taïti et des îles de la Société comme prêtes à accorder les dernières faveurs à tous ceux qui veulent les payer ont été très injustes envers elles : c’est une erreur. Il est aussi difficile dans ce pays que dans aucun autre d’avoir des privautés avec les femmes mariées et avec celles qui ne le sont pas, si on en excepte toutefois les filles du peuple; et même, parmi ces dernières, il y en a beaucoup qui sont chasles. Il est très vrai qu’il y a des prostituées, ainsi que partout ailleurs : le nombre en est peut-être encore plus grand ; et telles étaient les femmes qui venaient à bord de nos vaisseaux, ou dans le camp que nous avions sur la côte. En les voyant fréquenter indifféremment les femmés chastes et les femmes du premier rang, on est d'abord porté à croire qu'elles ont toutes la même conduite, et qu'il n’y a entre elles d'autre différence que celle du prix. Il faut avouer qu'une prostituée ne leur paraît pas commettre des crimes assez noirs pour perdre l'estime et la société de compatriotes. Enfin un étranger qui arrive en Angleterre pourrait, avec autant de justice, accuser d’incontinence toutes nos femmes, s’il les jugeait d’après celles qu’il voit à bord des vaisseaux dans un de nos ports, ou dans les couloirs de Covent-Garden ou de Drury-Lane. Je conviens qu’elles sont toutes fort versées dans l’art de la coquetterie, et qu’elles se permettent toutes sortes de libertés dans leurs propos : il n'est donc pas étonnant qu’on les ait accusées de libertinage.

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