A1 VOYAGES AUTOUR DU MONDE
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mais quand ils les portaient à leur tête le marché était irrévocablement conclu. Très souvent les femmes me prenaient la main, la baisaient et l'élevaient au-dessus de leur tête. 11 suit de là que cette habitude, qu'ils appellent fagafatée, a différents objets, suivant les circonslances, mais que c’est toujours une marque de politesse.
Voici une autre coutume plus singulière : nous avons reconnu que la plus grande partie des hommes et des femmes manquent d’un petit doigt, et souvent des deux. Cette mutilation est commune à tous les rangs, à tous les âges et à tous les sexes, Elle n'a pas lieu non plus à un certain temps de la vie, car j'ai vu des jeunes et des vieux à qui on venait de la faire, et, excepté quelques très petits enfants, j'ai trouvé très peu d'insulaires qui enssent les mains entières : elle est plus universelle cependant parmi les vieillards que parmi les jeunes gens. Comme on avait déjà coupé le petit doigt aux enfants que nous voyions courir nus, nous demandâmes à connaître la cause de celte mutilation. Nous apprîmes qu’elle se fait à la mort de leurs parents et de leurs amis, ainsi que chez les Hottentots, les Guaranis du Paraguay, et les Californiens.
Ils se brülent et-se font en outre des incisions près de l'os de la joue : les uns avaient encore une croûte ou du pus sur la plaie, et chez d'autres on apercevait des cicatrices et une peau brûlée. Nous n'avons jamais pu connaître comment et pourquoi ils se brülent ainsi ; mais nous supposâmes que c’est un remède, comme Île moxa des Japonais, contre différentes maladies.
Je n'ai remarqué parmi eux ni malades, ni boiteux, ni estropiés : ils paraissaient tous sains, forts et vigoureux, preuve de la bonté du climat qu'ils habitent.
La langue est ici à très peu de chose près la même que celle de Taïti et des îles de la Société. Les dialectes ne sont pas plus différents que ceux des provinces septentrionales et méridionales de l'Angleterre.
Passage d'Amsterdam au détroit de la Reine Charlotte. Entrevue avec les insulaires.
Au moment où nous allions appareiller, nous eûmes Ja visite d’une pirogue montée par quatre hommes qui amenaient avec eux un des tambours dont nous avons fait mention, et sur lequel un des Indiens battait continuellement, dans le dessein sans doute de nous charmer par cette musique. Dès que nous eûmes congédié celte pirogue, nous cinglâmes au sud. Mon intention était de marcher directement vers la Nouvelle-Zélande, et de renouveler, dans le détroit de la Reine Charlotte, notre provision d’eau et de bois, pour ténter ensuite de nouvelles découvertes au sud et à l'est.
L'après-midi du 8 octobre 4773, nous eûmes connaissance de l’île de Pilstart. Cette île, déjà découverte par Tasman, située par 220 26° de latitude sud, et 4470 59° de lougitude ouest, à trente-deux lieues de distance de Middelbourg, est plus remarquable par sa hauteur que par son circuit; car elle renferme deux montagnes d'une grande élévation, et qui semblent séparer une vallée profonde. Ce nom de Pylstaert lui a été donné à cause des oiseaux qu'y virent les navigateurs hollandais, et qui, suivant toute apparence, étaient des oiseaux du tropique. Pylstaert signifie littéralement flêche en queue : cet oiseau a effectivement deux longues plumes à la queue, et c'est de là que lui vient son nom français de paille-en-queue (1).
Le 40 , nous dimes adieu aux îles du tropique, et nous fimes route une seconde fois vers la Nouvelle- Zélande. Quatre mois s'étaient écoulés depuis notre départ de cette île, et, dans cetintervalle, nous avions traversé la mer du Sud par des latitudes moyennes, au milieu de l'hiver ; nous avions examiné un espace de plus de 40° de longitude entre les tropiques, et rafraîchi
(4) Dans la collection de Dalrymple, ces oiseaux sont appelés canards sauvages. A. M.
les équipages à Taïti, aux îles de la Sociélé et aux îles des Amis pendant trente-un jours. La saison de continuer nos découvertes dans les hautes latitudes méridionales s'avancait, et les rochers sauvages de la Nouvelle-Zélande devaient nous prêter une seconde fois un asile.
Dès que nous eûmes quitté la zône torride, des troupes d'oiseaux de mer suivirent les vaisseaux et voltigèrentsur les flots autour de nous. Le 12, nous apercûmes un albatros : ces oiseaux, qui n'osent jamais passer le tropique, rôdent de là jusqu'au cercle polaire. La nuit du 16, plusieurs méduses passèrent près du vaisseau : nous les reconnûmes à leur lueur phosphorique. Elles étaient si lumineuses, que le fond de la mer semblait contenir des étoiles plus brillantes que le firmament.
Le 21, nous eûmes vue de la Nouvelle-Zélande : il y avait quatre mois que nous l'avions quittée. Nous découvrions les huttes et les forteresses des naturels, semblables aux nids des aigles, placés sur le sommet des rochers. Dès que nous eûmes rallié /’4venture, nous fimes voile pour le cap Ridnappers, que nous doublâmes à cinq heures du matin, et nous continuâmes de côtoyer le rivage jusqu'à neuf heures.
Nous parvinmes à gouverner vers la terre, dont la tempête nous avait écartés. Mais /’Æventure se lrouvait en arrière, et nous ne la revimes point. Nous allàmes à sa recherche jusqu’au 3 novembre, et, pensant alors qu’elle était entrée dans le détroit, nous résolümes d'aller relâcher dans l'anse du Vaisseau, où nous avions mouillé la dernière fois, et d'où nous étions partis le 7 juin, près de cinq mois auparavant.
Relâche dans le détroit de la Reine Charlotte. Détails sur ses habitants anthropophages. Divers incidents. Départ du détroit.
Aussitôt que nous eûmes mouillé, nous eûmes la visite des habitants, parmi lesquels j'en reconnus plusieurs que j'avais vus en 1770, et particulièrement un vieillard nommé Goubiah.
Chacun de son côté renouvela les connaissances qu'il avait faites pendant la première relâche. Nous les appelâmes par leurs noms, ce qui leur causa une grande joie : sans doute ils crurent que nous nous intéressions à eux, puisque nous les portions dans notre pensée. Le temps était beau et l'air chaud pour la saison ; mais ces Indiens étaient tous couverts de ces manteaux déguenillés dont ils se vêtent pendant l'hiver.
Nous allâmes à terre le matin et l'après-midi, et nous nous ouvrimes un passage à traversun labyrinthe de lianes entrelacées d'un arbre à l'autre. OEdidée;, qui était avec nous, erra, de son côté, au miliewde ces forêts touffues, et ilfut fort surpris d'y trouver un grand nombre de différents oiseaux, dontle chant étaitagréable et le plumage très joli. Une quantité prodigieuse d’autres oiseaux suçaient les fleurs et quelquefois arrachaient la tige des radis et des turneps dans un de nos jardins. |
Que les habitants de la Nouvelle-Zélande soient anthropophages, c’est un fait qu'il n’est pas permis de révoquer en doute. J'avais cité dans mon premier voyage des détails assez démonstratifs de cettecoutume; mais j'ai appris depuis qu'ils ont été décrédités par plusieurs personnes, qui, sans doute, n'ont jamais sérieusement réfléchi sur l'état naturel de l'homme sauvage, ou même de l'homme un peu civilisé. Les Nouveaux-Zélandais ne sont plus dans la première barbarie. Leur conduite envers nous était courageuse et honnête; ils montraient de l'empressement à nous obliger dans toutes les occasions. Il y a, parmi eux, des arts qui supposent beaucoup de jugement et une patience infatigable, et ils ont généralement moins de penchant pour le vol que les autres insulaires de: la mer Pacifique. Je crois que ceux d'une même tribu, ainsi que les tribus qui sont en paix, se comportent honnêtement entre eux, et vivent en bonne intelli-
gence. La coutume de manger leurs ennemis tués dans un çombat (car je suis persuadé qu'ils n'en mangent point d'autres) est indubitablement de toute antiquité; et chacun sait que ce n’est pas une chose aisée que de faire renoncer une nation à ses anciens usages, quel que atroces et quelque sauvages qu'ils puissent être, particulièrement si cette nation n’a aucun commerce avec d'autres peuples. Ce n’est que par les communications que la plus grande partie du genre humain s'est civilisée; et les habitants de la Nouvelle-Zélande sont privés de ces avantages par leur position.
Avant de faire voile, j'écrivis un billet où je marquai le temps de notre dernière arrivée dans le détroit, le jour de notre départ, la route que je me proposais de tenir, el quelques autres instructions que je jugeai nécessaires pour le capitaine Furneaux, en cas qu'il vint relâcher ici, Je mis ce papier dans une bouteille, que j'enterrai au pied d'un arbre, au milieu du jardin qui est au fond de l'anse, de manière qu'il pût être trouvé par cet officier, ou par quelque autre Européen. Néanmoins je ne pouvais guère espérer qu'il tombât entre les mains de la personne pour qui je l'écrivais, et je ne pus me résoudre à quitter la côte avant de faire de nouvelles recherches. Dans celte vue, je cinglai vers le cap Teirawhilte, et parcourus les divers points jusqu'au cap Palliser ; mais tous nos soins furent sans succès,
Départ de la Nouvelle-Zélande. Route du vaisseau dans la recherche d’un continent, Récit des différents obstacles qu’a opposés la glace,
La disparition de l’ Aventure ne découragea heureusement personne.
Le 26, à huit heures du soir, je pris mon point de départ du cap Palliser, et je gouvernai au sud un peu à l'est. Les passe-pierre, les veaux marins, les poules du Port-Egmont, les albatros, les pintades et autres pétrels environnaient chaque jour notre vaisseau. Le 2 décembre, par 480 23° de latitude sud, et 170° 16’ de longitude ouest, nous aperçûmes plusieurs pinguins au bec rouge, qui demeurèrent aulour de nous le lendemain. Le 6, nous étions aux antipodes de nos amis de Londres, et par conséquent à la plus grande distance possible d'eux. Chacun donna au souvenir de sa patrie un tendre et légitime soupir.
Nous rencontrâmes plusieurs grandes îles le 44, et à midi des glaces flottantes, à travers lesquelles je m'ouvris un passage par 640 55’ de latitude sud, et 163° 20’ de longitude ouest. Nous voyions des albatros gris, des pétrels bleus, des pintades et des hirondelles de mer. En avançant au sud-est, le nombre des îles de glace
s'accroissait Amel autour de nous, Depuis
midi jusqu'à huit heures du soir, nous n’en vimes que deux; mais, avant quatre heures du matin du 45, nous en ayions dépassé dix-sept, outre beaucoup de glaces flotiantes au milieu desquelles nous avions naigué. À six heures je fus obligé de marcher au nordest, afin d'éviter une immense plaine au sud et au sudest. Les glaces, dans la plupart des endroits, étaient empilées ; en d'autres on voyait des coupures dans la plaine, et au-delà une mer nette. Je crus qu'il serait dangereux de la traverser, parce que le vent ne nous aurait pas permis de retourner par le chemin où nous aurions passé : le temps étant d'ailleurs extrèmement brumeux par intervalles, je fus contraint de sortir Promptement de ces glaces flottantes, qui sont encore plus périlleuses que les grandes îles.
Nous eûmes à peine vogué au nord-est, que nous fûmes enfermés et obligés de revirer en faisant force de voile au sud-ouest, ayant au sud une plaine ou des glaces flottantes, et au nord plusieurs iles d'une grosseur énorme. Après avoir marché deux heures sur ce bord, le vent tournant heureusement à l'ouest , nous revirâmes, pour forcer de voiles au nord, et nous sorti mes bientôt des glaces flotiantes, mais non pas sans
recevoir des coups {rès violents des morceaux les plus gros, qu'avec tous nos soins nous ne pouvions pas éviter. En sortant d'un danger nous rentrions dans un autre : le temps était brumeux, et plusieurs grandes îles embarrassaient notre route. Nous fümes sur le point de nous briser sur une de celles-ci, et si cela élait arrivé, le vaisseau et tous les hommes de l'équipage, sans aucune exception, auraieat péri. Ces obstacles, joints au peu de probabilité de trouver terre plus loin au sud, et à l'impossibilité de Ja reconnaître à cause de la glace, en supposant qu'on en découvrit une, me déterminèrent à remettre le cap au nord. Quand nous revirâmes la dernière fois, nous étions par 4590 20° de longitude ouest, et 660 de latitude sud. Nous vimes plusieurs pinguins sur les îles de glace et quelques pétrels antarctiques dans l'air.
Nous continuâmes à marcher au nord. Le 17, nous étions par 640 49° de latitude sud, et 1490 19° de longitude ouest. Le 23, par 670 20° de latitude, et 437° de longitude, nous rencontrâmes une quantité si prodigieuse de glaces flottantes, qu’elles couvraient la mer dans toute l'étendue du sud à l’est, et elles étaient si épaisses et si serrées , qu’elles obstruaient entièrement notre passage. Le froid était si vif, que nos bateaux restèrent jusqu'à huitheures pour faire de l'eau douce. Nos cordages étaient aussi durs que du fil d'archal , et les voiles comme des planches de bois ou des plateaux de métail. Les manœuvyres étaient impraticables.
Dans une position aussi défavorable, il était naturel de penser à retourner au nord, puisqu'il n'y avait point de probabilité de trouver une terre en ces parages, et qu’il ne paraissait pas possible de s'ayancer plus loin au sud. J'aurais eu tort de m'avancer à l'est dans cette latitude, non-seulementà cause de la glace, mais, parce que j'aurais laissé au nord, sans le reconnaître, un espace de merde 240 de latitude, où il pouvais y avoir une grande terre.
Plusieurs personnes étaient affligées de rhumalismes violents, de maux de tête ; d'autres avaient les glandes enflées et des fièvres de catarrhe qu'on attribuait à l'usage de la glace. Le 24, par 670 de latitude et 1380 15° de longitude, comme nous avancions au nord-est ävec un bon vent du nord-ouest, nous nous vimes environnés de près de cent îles de glace. C'est ainsi que nous passâmes le soir de Noël, à peu près dela mème manière que l'année précédente. Heureusement il n'y avait point de nuit, et le temps était clair ; car avec la brume des derniers jours, il aurait fallu un miracle pour conserver le vaisseau.On donna aux matelots une double portion de poudding, et ils burent l’eau-de-vie de leur ration, qu'ils avaient épargnée quelques mois d'avance pour celte solennité. La vue d'une quautité innombrable d'îles de glace, au milieu desquelles nous dérivions à la merci du courant, au risque de faire naufrage à chaque moment contre une de ces masses, ne les empêcha pas de se livrer à leurs amusements favoris; et, tant qu'il leur resta de l'eau-de-vie, ,i's firent Noël en bons chrétiens. La longue habitude de la mer leur inspire du mépris pour les périls; et Ja fatigue et l’inclémence du ciel, durcissant leurs muscles et.leurs nerfs, les rendent insensibles : du moins ils se consolent en s’enivrant.
Tant que nous restâmes sous la zône torride, nous n'eûmes presque point de nuit, et nous pûmes écrire à minuit, à la lueur du soleil. Cet astre était si peu de temps au-dessous de l'horizon, qu'un crépuseule très fort ne cessa pas de nouséclairer. Ce phénomène frappa d'étonnement OŒEdidée, qui voulait à peine en. croire ses sens. Nous fimes en vain des efforts pour Le Juiexpliquer, et il nous assura que ses compalrioles le traiteraient de menteur quand il leur parlerait de la pluie pétrifiée, el du jour perpétuel. Les premiers Yéniliens qui reconnurent l'extrémité seplentrionale du continent de l'Europe ne furent pas moins surpris de ce que le soleil ne quittait pointl'horizon,etils racontent qu'ils ne pouvaient distinguer le jour de la nuit que par l'inslinct d'un oiseau de mer qui allait se jucher sur la
côte pendant quatre heures (4). Comme nous étions probablement fort éloignés de terre, cette indication nous manqua.
Le 26 au matin, toute la mer était couverte de glaces; dans l'étendue d'un horizon de quatre ou cinq milles, nous vimes plusde deux cents grandes îles, outre une quantité innombrable de petits morceaux. Celte scène ressemblait aux débris d'un monde fracassé : au milieu de ce bouleversement, on entendait de toutes parts les imprécations et les jurements des matelots, qui n'étaient pas encore sortis de leur ivresse.
Notre latitude, à midi, était de 660 45’, notre longitude de 1340 22’. Je marchai au nord avec une bonne brise de l’ouest, accompagnée d'un temps clair, jusqu'à quatre heures du lendemain au matin, 27 : rencontrant alors des glaces flottantes, je mis à la cape, eton en prit assez à bord pour remplir nos futailles vides. Notre latitude était de 65° 53° sud , et la longitude de 1390 42’ ouest : il n'y avait pas la moitié autant de glaces qu auparavant.
Nous passâmes près de cinq semaines dans cette perplexité, et notre voyage ne saurait être comparé à aueun autre pour les fatigues et les maux qui l’accompagnèrent. Les navigateurs qui ont parcouru la mer du Sud avant nous naviguaient en dedans du tropique, ou du moins sous la zône tempérée. Ils jouissaient presque toujours d'un ciel doux et serein, etils marchaient à la vue des terres qui leur fournissaient des rafraîchissements. De pareilles campagnes sont des parties de plaisir à côté des nôtres. Les objets nouveaux et attrayants saulagent l'esprit, égaient la conversation et raniment le corps; mais les mêmes points de vue frappaient sans cesse nos regards : la glace, la brume, les tempêtes et la surface ridée de la mer formaient une scène lugubre que n'égayaient jamais les rayons du soleil ; enfin le climat était froid, et nous mangionsdes aliments détestables : en un mot, il semblait que tout notre être se desséchait, et nous devepions indifférents à tout ce qui anime la vie en d'autres temps.Nous sacrifiions notre santé, nos sentiments, nos jouissances, à la gloire de naviguer dans des parages inconnus jusqu'alors.
Le 30 janvier 1774, nous observâmes au sud que les nuages au-dessus le l'horizon étaient d’une blancheur de neige ordinairement brillante. C'était le signe ordinaire d'une plaine de glace : bientôt on la découvrit du haut des mâts; et, à huit heures, nous étions près de ses bords. Elle s'étendait à l’estet à l’ouest, fort au-delà de la portée de notre vue,et la moitié de l'horizon était éclairée par les rayons de lumière qu'elle réfléchissait jusqu'à une hauteur considérable. Je comptai distinctement en dedans de la plaine quatre-vingt-dixsept collines de glace, outre celles qui étaient sur les bords, la plupart très larges, et ressemblant à une chaine de montagnes s'élevant les unes sur les autres, et se perdant dans les nuages: ;
En approchant, nous entendimes des pinguins, mais nous n'en vimes point; et nous n'aperçûmes qu'un petit nombre d’autres oiseaux qui nous donnassent lieu d'en conclure la proximité d'une terre. Je crois cependant qu'il doit y en avoir une au sud de cette glace ; et, dans ce Cas, les oiseaux et les autres animaux ne peuvent habiter que sur la glace elle-même, dont elle doit être entièrement couverte. Comme j'avais l'ambition d'aller plus loin qu'aucun des premiers navigateurs, et aussi loin qu'il est possible à un homme de s'avancer, je ne fus pas fâché de rencontrer cet obstacle qui abrégeait les dangers et la fatigue inséparable de la navigation des parages du pôle austral. Il ne me restait plus aucun moyen de marcher un pouce plus avant au sud, et je revirai au nord : nous étions alors par 71° 40’ de latitude sud, et 1060 54° de longitude ouest.
(4) Pietro Quirino fit voile en avril 1451, et fit naufrage à l'ile de Roest ou de Rusten, sur la côte de Norwége,
sous le cercle polaire, en janvier 4432. A. M. |
Heureusement, le temps étant clair quand nousrencontrâmes cette glace, nous la découvrîimes assez tôt: car, dès que j'eus reviré, une brume épaisse nous enveloppa Le 4, nous étions par 65° 42° de latitude sud, et 990 44 de longitude. Le lendemain , la force et la position da vent varièrent beaucoup, et il y eut de la neige et de la pluie neigeuse. Enfin, le 6, après un calme de quelques heures, nous atteignimes une brise du sud.
Je formai alors la résolution de marcher au nord, et de passer l'hiver suivant en dedans du tropique, si je ne découvrais point de terre avant d’y arriver. J'étais bien persuadé qu'il n’y à point de continent dans cette mer, à moins qu'il ne soit si loin au sud que les glaces le rendent inaccessible.
Le 45, je traversai la ligne de route que j'avais suivie en allant à Taïti, en 4769. Je projelai de me tenir un peu plus à l'ouest; mais les vents forts qui soufflèrent de ce rumb m'en empêchèrent.
Comme nous avancions au nord, le changement de l'air nous affecta d’une manière plus sensible. Le 20 à midi, nous étions par 39° 58° de latitude sud, et 94° 37 de longitude ouest. Le ciel était clair et agréable, et je puis dire que ce fut le seul jour d'été que nous ayons eu depuis notre départ de la Nouvelle-Zélande. Le mercure dans le thermomètre s'éleva à 660. Nous conlinuâmes à gouverner au nord , et le 21 nous étions à 37° 54 de latitude sud, c'est-à-dire dansle parallèle où l'on place l’île découverte par Juan Fernandez. Rien cependant n'annonçait une terre dans notre voisinage. Le vent ayant changé, j'abandonnai mes recherches, el je portai au nord afin d'atteindre la latitude de l'île de Pâques. Nous étions alors par 37° 52 de latitude, et 1019 40° ouest de longitude. .
Le 28, par 330 7 de latitude sud, et 402° 33° de longitude ouest, nous commençâmes à voir des poissons volants, des oiseaux d'œufs et des noddies, qui, à ce qu'on dit, ne vont pas à plus de soixante ou quatrevingts lieues de terre, mais on n'est pas assuré de cela. Personne ne sait à quelle distance s'écartent des côtes les oiseaux de mer : pour moi, je ne crois point qu'il y en ait un seul sur lequel on puisse compler pour annoncer, avec cerlitude, le voisinage de la terre.
Suite du passage de la Nouvelle-Zélande à l'ile de Pâques. Relâche et incidents à l'ile de Pâques. Description de quelques-unes.des statues gigantesques , les plus sur-
prenantes qu'on y trouve.
Le 11 mars, à huit heures du matin, on vit du haut des mâts une lerre dans l’ouest. Il est difficile de décrire la joie que ressentit l'équipage. Nous avions passé trois mois et demi sans voir lerre, et les tempêtes, les dangers, les changements de climat, la mauvaise nourriture et les fatigues de toute espèce avaient affaibli tout le monde. Chacun reprenait son courage et sa gaîlé : nous croyions être parvenus à la fin de nos maux, et, d’après la description du navigateur hollandais, nous comptions trouver des volailles et des . fruits en abondance.
Je ne doutai point quece ne fût la terre de Davis ou l'île de Pâques ; car son aspect, du point où nous étions, correspondait parfaitement à ce qu'en dit Wafer. Je m'attendais à découvrir l'île basse sablonneuse que rencontra Davis, ce qui aurait confirmé mon opinion ; mais je fus trompé. Le lendemain, à l'aide de nos lunettes, nous découvrimes des habitants et quelquesunes de ces statues colossales dont parlent les auteurs du Voyage de Roggewin.
A mesure que nousavancions, la Lerre semblait peu fertile :il y avait peu de verdure, et on y voyait à peine quelques buissons; mais, dans notre situation, le rocher le plus stérile était un charmant spectacle. Ce qui attirait davantage nos regards, c'élaient les statues que l'équipage de Roggewin prit pour des idoles ; mais nous conjecturâmes dès lors que ce sont des monuments
érigés en l'honneur des morts, tels que les Taïtiens et les autres insulaires de la mer du Sud en érigent près de leurs cimetières, et qu'ils appellent efee. Nous vimes bientôt une plus grande quantité de feux aux environs de ces colonnes; les Hollandais, qui en observèrent aussi, les prirent pour des sacrifices aux idoles ; mais il est plus probable que les naturels lesavaient allumés afin d'y apprêter leurs aliments.
Bientôt une pirogue, montée par deux hommes, s'approcha de nous. Ils apportèrent des plantains, qu'ils montèrent dans notre vaisseau à l’aide d’une corde, et ils retournèrent ensuite à terre, ce qui nous donna une bonne opinion des insulaires, et nous fit espérer de trouver ici les rafraichissements dont nous avions besoin.
L'action trop forte du soleil sur leur tête a contraint ces naturels d'imaginer différents moyens de s’en garantir. La plupart des hommes portent un cercle d’environ deux pouces d'épaisseur, tressé avec de l'herbe d’un bord à l’autre, et couvert d’une grande quantité de ces longues plumes noires qui décorent le cou des frégates. D’autres ont d'énormes chapeaux de plumes de goëland brun, presque aussi larges que les vastes perruques des jurisconsultes européens ; et plusieurs enfin un simple cerceau de bois entouré de plumes blanches de mouette, qui se balancent dans l'air. Les femmes meltent un grand et large chapeau d'une natte très propre, qui forme une pointe en avant ,un faîte le long du sommet, et deux gros lobes derrière chaque côté. Nous ne vimes d’autres ornements que des morceaux d'os en forme de langue, et des colliers ou des pendants d'oreilles de coquillage.
Après avoir passé quelque temps sur la grève, parmi les vaturels du pays, nous pénétrâmes dans l’intérieur des terres. Toute la campagne était couverte de rochers et de pierres de différentes grandeurs qui, par leur couleur noirâtre et leur aspect poreux, semblaient avoir été exposés à un grand feu. Deux ou trois espèces d'herbes ridées croissaient au milieu de ces pierres, ce qui donnait un air de vie à ce pays d’ailleurs inanimé.
En nous promenant le long de la côte de la mer, nous découvrimes la même espèce de céleri qui abonde sur les grèves de la Nouvelle-Zélande, et deux autres petites plantes communes à cette contrée; nous trouvâmes aussi une plantation d'ignames. Les traits , les coutumes et la langue du peuple de l'île de Pâques ayant beaucoup d’affinité avec ce qu'on observe aux îles de la mer du Sud, nous espérions y voir les animaux domestiques de Taïti et de la Nouvelle-Zélande; mais, après les recherches les plus soigneuses, je n’y ai remarqué que des volailles ordinaires, très petites et d'un plumage peu fourni; deux ou trois noddies , si apprivoisés qu'ils se plaçaient sur les épaules des naturels, frappèrent aussi nos regards; mais on ne peut pas en conclure qu'ils aient un grand nombre de ces oiseaux.
A l'ouest de l'anse, il y avait trois colonnes placées en ligne sur une plate-forme ou piédestal très large et très élevé. Les naturels donnaient à cette rangée le nom d'Æangaroa, et à la colonne seule celui d’Obéena. Dix ou douze Indiens étaient assis à peu de distance de la dernière, aulour d'un petit feu dans lequel ils
rillaient des patates. Ils nous offrirent une partie de eur souper. Cette hospitalité nous surprit dans un pays si pauvre, et nous pensâmes aux peuples civilisés qui, en pareil cas, n’ont presque plus de commisération pour les besoins de leurs semblables. Nous retournâmes alors à bord avec une petite quantité de patates, et environ six ou sept plantes communes que nous avions rassemblées. L'air de la côte fit un très grand bien aux scorbutiques. J'étais parti le matin avec les jambes excessivement enflées : à mon retour l'enflure avait diminué, et ma douleur s'était dissipée. Je ne pouvais attribuer cette guérison subite qu'à l'exercice que j'avais pris, et peut-être à ces émanations salutaires qui, dit-on, suffisent seules pour rendre la santé à ceux qui ont contracté le scorbut en mer.
Nous fûmes recus au débarquement par deux cents naturels assemblés, parmi lesquels je ne comptai que quatorze ou quinze femmes, et très peu d'enfants. Comme ces femmes prodiguaient leurs faveurs, je conjecturai que celles qui é'aient mariées et qui étaient sages avaient été forcées par les hommes de se tenir à leurs habitations, dans les parties éloignées de l'ile. On n’a peut-être jamais vu, dans aucune contrée, des courtisanes aussi Jlubriques. Les matelots renoncèrent à toute pudeur, et ils ne rougirent pas de se livrer à la débauche, sans chercher à la couvrir autrement que par l'ombre des statues gigantesques.
Revenus à la place du débarquement, nous fimes divers échanges avec des naturels qui nous trompaient en nous vendant des paniers remplis, en apparence, de bananes, tandis qu’au fond il y avait des pierres. Après les noix de coco , auxquelles ils donnaient la préférence, ils aimaient beaucoup les étoffes de Taïli et d'Europe, qu’ils estimaient suivant la grandeur des pièces. Ils mettaient un prix inférieur aux ouvrages de fer. Quand le marché était honnêtement conclu, la
lupart s’enfuyaient avec l’étoffe, la noix de coco ou e clou qu'ils venaient d'acquérir, comme s'ils eussent eu peur d'un dédit de notre part. |
Nous trouvâmes à bord plusieurs insulaires, qui étaient venus à la nage, quoique le vaisseau fût à trois quarts de mille de la côte. Ils témoignèrent l’admiration la plus extraordinaire pour tout ce qu'ils voyaient. Chacun d'eux mesura, avec les bras tendus, la longueur du bâtiment de l'avant à l'arrière. Des masses si énormes de bois étonnaient d’autant plus ce peuple , que ses pirogues sont faites de petits morceaux. Il y avait parmi eux une femme qui était aussi venue à la nage, et qui trafiqua de ses charmes avec une grande impudence. Elle s'adressa d’abord à plusieurs des bas-officiers , et ensuite aux matelots : elle égala réellement les fameux exploits de Messaline (1). Enfin un de ses compatriotes l'emmena dans une de ses pirogues, et, pour prix de sa lasciveté , elle remporta quelques guenilles et quelques morceaux d’étoffe de Taïti. Une autre des femmes de l'île, qui s'était rendue au vaisseau la veille, n'avait pas été moins libertine. L’ardeur insatiable de leurs désirs, et le succès de leurs agaceries au milieu d'un équipage malade, nous surprenaient également.
Description de l'ile de Pâques, de ses productions, de sa situation, de ses habitants, de leurs mœurs et de leurs usages. Conjecturessur leur gouvernement, leur religion, et sur d’autres sujets. Description plus particulière des statues gigantesques.
Je vais parler plus en détail de cette île, qui est sûrement celle où relâcha l'amiral Roggewin en avril 4722, quoique les descriptions de son voyage ne soient plus d'accord avec l'état actuel du pays: c'est peutêtre aussi celle que vit le capitaine Davis en 1686, car quand on l'aperçoit de l’est, elle répond parfaitement à ce qu'en dit Waser.
Aucune nation ne doit prétendre à l'honneur de la découverte de cette île, car il n’y a pas de contrée qui soitd'une moindre ressource aux marins : il n’y a point de mouillage sûr, point de hois à brûler , point d’eau douce dont on puisse remplir les futailles. La nature a répandu ses faveurs avec bien de la réserve sur ce coin de terre. Puisque rien n’y croît qu'à force de travail, on ne peul pas supposer que les insulaires fassent des plantations au-delà de ce qui leur est nécessaire; et, leur population étant peu considérable, ils sont incapables de fournir aux besoins des navigateurs.
Elle produit des patates douces , des ignames, des racines de tata-oreddy, des plantains et des cannes à sucre. Ces fruits sont assez bons, et surtout les patates. les meilleures que j'aie jamais mangées. Ils ont aussi
1) Lassata viris. necdum satiata recessit, A. M.
ete at tnt
des citrouilles, mais en si petit nombre, que rien n'était, dans leur opinion, si précieux que la coque d'une noix de coco. On:voit parmi eux des volailles apprivoisées, telles que des coqs et des poules, petites, mais d'une bonne saveur; des rats, qu'ils semblent manger, car j'ai rencontré un homme qui en tenait de morts à la main : ilne voulut pas me les donner, et me fit entendre qu'il se proposait de s'en nourrir. À peine trouve-t-on quelques oiseaux de terre, et ceux de mer sont en petit nombre. J'y ai compté des frégates, des oiseaux
du tropique, des oiseaux d'œufs, des noddies, des hi-
rondelles, etc. La côte ne paraît point abonder en poisson, du moins nous n’en avons pas pris un seul à l'hamecçon ni à la ligne, et nous en avons aperçu bien peu parmi les naturels.
Lile de Pâques, ou la terre de Davis, gît par 27° 5” 30°’ de latitude sud, et 109° 46° 20” de longitude ouest. Sa circonférence est d'environ dix ou douze lieues. Elle a une surface montueuse et pierreuse, et une côte ferme: Les collines sont si élevées, qu'on les voit à quinze ou seize lieues. En travers de l'extrémité méridionale , il y a deux îlots gisant près du rivage. Les pointes nord et est de l’île s'élèvent directement de la mer à une hauteur considérable. Entre ces deux pointes, sur la partie sud-est, la côte forme une baie ouverte, dans laquelle, je crois, les Hollandais mouillèrent. Je jetai l'ancre à l’ouest de l’île, trois milles au nord de la pointe méridionale. Cette rade est très bonne avec les vents d'est, mais dangereuse avec ceux de l'ouest, ainsi que l’autre, sur la côte sud-est, doit être périlleuse par les vents d’est.
L'ile est si stérile, qu'on n'y trouve pas plus de vingt espèces différentes de plantes, et la plus grande partie ne croîtrait pas sans culture. L'espace qu'occupent les plantations est peu considérable en comparaison de celui qui est en friche. Enfin le sol est pierreux et partout brülé par le soleil.
Quand on considère la misère de ces insulaires, on est étonné qu'ils vendent des provisions dont la culture a dû leur coûter beaucoup de peine et de travail. La mauvaise qualité du sol, la privation d'animaux domestiques , de bateaux et d’ustensiles propres à la pèche, rendent leur subsistance très difficile et très précaire ; mais le désir de posséder les joujoux et les curiosités que nous apportions parmi eux, donnant à leurs désirs une force irrésistible, les empêchait de réfléchir sur les besoins pressants que bientôt ils éprouvéraient.
Les habitants de cette île ne semblaient pas être plus de six ou sept cents. Ils n’ont que peu de femmes parmi eux, ou bien ils ne leur permirent point, durant notre relâche, de se montrer. Nous n'avons cependant remarqué aucun indice de jalousie chez les hommes, où de crainte de paraître en publie chez les femmes.
À juger du teint, des traits et de la langue des insulaires, ils semblent avoir tant d'affinité avec les habitants des îles plus occidentales, que chacun leur attribuera une origine commune. Il est extraordinaire que la mème nafion se soit répandue sur toutes les iles, dans ce vaste océan, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu'à l'ile de Pâques, c'est-à-dire sur presque un quart de la circonférence du globe. La plupart de ces insulaires ne se connaissent que par de vieilles tradilions; et le laps du temps a rendu ces nations en quelque sorte étrangères : chacune a adopté des coutumes, des manières particulières, etc. Un observateur intelligent y aperçoit cependant encore de la ressemblance.
En général, le peuple de cette île est d'une race faible. Je. n'ai pas vu un homme de six pieds (4), et ces insulaires sont loin d'être des géants, comme l’assure un des anteurs du Voyage de Roggewin. Ils sont vifs et actifs, d'une physionomie assez heureuse, ct d'un maintien qui n'est pas désagréable, Hs ont de
(1) On se souviendra que le pied anglais est moins long que le pied de France, A. M
l'amitié et de l'hospitalité pour les étrangers; mais ils sont aussi portés au vol que les habitants des îles de la Société. |
Les hommes sont couverts depuis les pieds jusqu'à la tête de figures toutes à peu près pareilles; ils leur donnent seulement une direction différente , suivant les caprices de leur imagination. Les femmes sont peu tatouées ; elles se peignent de rouge et de blanc, ainsi que les hommes.
Les statues, ou du moins la plupart, occupent des plates-formes qui leur servent de base : elles sont, autant que nous avons pu en juger, à peu près à micorps, et le bas se termine par un tronc. L'exécution en est grossière, mais pas mauvaise. Les traits du visage, et en particulier le nez et le menton, ne sont point mal formés ; mais les oreilles ont une longueur disproportionnée ; ét, quant au corps, on à peine à y trouver de la ressemblance avec celui d'un homme.
Ces monuments singuliers, étant au-dessus des for-
ces actuelles de la nation, sont vraisemblablement des,
restes d’un temps plus fortuné. Sept cents insulaires, privés d'outils, d'habitations et de vêlements, tout occupés du soin de trouver des aliments et de pourvoir à leurs premiers besoins, n’ont pu, je le répète, construire des plates-formes qui demandaient des siècles de travail, En effet, nous n'avons pas remarqué dans nos exeursions un seul instrument qui soit du moindre usage dans la maconnerie ou la sculpture.
Toutes les femmes que nous avons vues dans les différentes parties de l'île ne montent pas à trente, quoique nous l'ayons traversée presque d'un bout à l'autre, et il n’est point du tout probable qu’elles se fussent retirées dans quelques lieux cachés. Si réellement il n’y a pas plus de trente ou quarante femmes pour six ou sept cents hommes, la nation doit s'éteindre en très peu de temps, à moins que nos principes de physique sur la pluralité des maris ne soient erronés. La plupart de ces femmes ne nous ont pas donné lieu de croire qu'elles ne fréquentent qu'un seul époux : au contraire, elles semblaient aussi débauchées que Messaline et Cléopâtre. Mais cette disproportion est un phénomène si singulier qu'on a peine à le croire, et je ne serais pas éloigné de penser que réellement les deux sexes sont en nombre égal. Quoique personne de notre équipage n'ait observé de vallées ou de retraites où les femmes aient pu se soustraire à nos regards pendant notre séjour, le lecteur se rappellera cependant les cavernes dont il a été question plus haut, et dont les naturels nous refusèrent l'entrée. Les cavernes d'Islande sont assez vastes pour contenir plusieurs milliers d'habitants, et il est probable que, dans une île également volcanique, telle que celle de Pâques, de pareilles cavernes pourraient servir d'asile à un grand nombre de naturels. Nous ne savons pas pourquoi les habitants de l'île de Pâques sont plus jaloux de leurs femmes que les Taïtiens. Leurs craintes à notre égard n'étaient pas mal fondées, car la conduite des matelots est insolente et immodeste, partout où ils jouissent de quelque supériorité sur les peuples sauvages.
Passage de l'île de Pâques aux îles des Marquises. Evéne= ments survenus tandis que le vaisseau mouillait dans la baie de la Madre de Dios ou de la Résolution, sur l'ile Sainte-Christine.
En quittant l'île de Pâques, je projetais de toucher aux Marquises, si je ne renconlrais aucune lerre avant d'y arriver. Je einglai à l’ouest jusqu'au 6 où, par 90 20° de latitude et 1380 14° de longitude ouest, nous découvrimes une île qui nous restait à la distance d'en viron trois lieues. Nous en vimes une seconde qui semblait plus étendue que la première. J'arrivai sur celle-ci, et le lndemain au matin, à six heures, la première ile nous restait au nord-ouest; la seconde au sud-ouest, et une troisième à l’ouest. Je donnai ordre
one do COMM. 119
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de gouverner entre les deux dernières : bientôt après nous en apercümes une quatrième encore plus à l'ouest. Nous étions alors bien assurés que c’étaient les Marquises, découvertes par Mendana, en 1595. La première île était une nouvelle découverte, et je la nommai {le de Hood, d'après le jeune volontaire qui la montra le premier ; la seconde était celle de San- Pedro ; la troisième la Dominica, et la quatrième Sainte-Christine.
La Dominica, la plus voisine de nous, paraissait montueuse, el hérissée et stérile à la pointe nordouest ; mais, plus loin, au nord, nous observâmes des “or remplies d'arbres, et par-ci par-là quelques luttes.
Départ des Marquises. Situation, étendue, forme et aspect des différentes îles. Description des habitants, de leurs coutumes, habillements, habitations, aliments, armes et pirogues. Recherches sur leur bonheur et leur population.
On leva l'ancre le 12 avril 1774, et je portai sur Ja Dominica, afin de connaître le côté occidental de cette île ; mais, comme le soleil était couché avant que j'y arrivasse , la nuit se passa à louvoyer entre les deux terres. Le lendemain, au matin, nous vimes à découvert la pointe sud-ouest, d'où la côte court nord-est.
Il est à propos de revenir aux Marquises, reconnues pour la première fois, comme je l'ai déjà fait observer, par l'Espagnol Mendana, qui leur a donné le nom général et le nom particulier qu’elles portent.
Les Marquises sont au nombre de cinq : la Magdalena, San-Pedro, la Dominica, Sainte-Christine et l’île de Hood. Celle-ci, la plus septentrionale, gît à cinq lieues et demie de Ja pointe est de la Dominica, qui est la plus grande de toutes les îles, et qui s'étend à l'est et à l’ouest l’espace de six lieues. Elle a une largeur inégale, et environ quinze ou seize lieues de tour. Elle est remplie de collines escarpées qui s'élèvent en chaînes directement hors de la mer, Ces chaines sont séparées par des vallées profondes, revêlues de bois, ainsi que les côtés de quelques-unes des collines. Son aspect est stérile, mais elle est habitée. Sa latitude est 90 44° 30°. San-Pedro, qui a environ trois lieues d2 tour, et qui est assez haute, gît au sud, à quatre lieues et demie de l'extrémité orientale de la Dominica. Nous ne savons pas si elle est déserte. La palure n'y a pas répandu ses largesses avec trop de rer Sainte-Christine gît sous le même parallèle , trois ou quatre lieues plus à l'ouest. Gette ile, qui court nord et sud, a neuf milles de long dans cette direction, el environ sept lieues de circonférence, Une chaîne étroite de collines, d’une élévation considérable, se prolonge dans loute la longueur de l'îlé. D'autrés chaines sortent de la mer et se joignent à cellesci, dont elles égalent la hauteur. Des vallées resserrées gt profondes, fertiles, ornées d'arbres fruitiers , el arrosées par de jolis ruisseaux d'une eau excellente, Coupent ces montagnes. Nous n'avons vu que de loin là Mtilea : sa position doit être à peu près 400 25" de latitude, et 1380 50° de longitude ouest. Ces îles occupent l'espace d'un degré en latitude, et à peu près un demi-degré en longitude, savoir : du 138€ degré ET au 139e degré 13° ouest, longitude de l'extrémité occidentale de Ja Dominica.
Eu, général les habitants des Marquises sont la plus belle race dés habitants de cette mer. Ils paraissent Suvpasser toutes les autres nations par la régularité de leur taille et de leurs traits. Cependant la ressemblance de leur langage à celui que parlent les naturels de Taïli et des îles de la Société prouve qu'ils ont une même origine,
Les hommes. sont laloués de la tèle aux pieds : ils portent différentes figures, arrangées suivant les caprices de leur hnagina'ion plutôt que suivant be eouunit LS QUE Sabete eut ii 1rpar is mere.
Mais les femmes, qui en ont peu, les jeunes gens et les enfants, qui n’en ont point du tout, ont le teint aussi blanc que celui de quelques Européens. La taille des hommes est ordinairement de cinq pieds dix pouces à six pieds ; mais je n’en ai vu aucun d'aussi gras et aussi fort que les éarées de Taïti, d'un autre côté, je n'en ai point aperçu de maigres. Leurs dents sont moins bonnes, et leurs yeux moins vifs et moins animés que ceux des habitants des autresnations. La couleur deleurs cheveux varie comme parmi nous : cependant je n’en ai point trouvé de rouges. Quelques-uns les portent longs ; mais en général ils les ont courts, et ils laissent seulement de chaque côté de la tête deux touffes relevées par un nœud. Ils disposent de différentes manières leur barbe, qui est communément longue. Les uns la partagent et l’attachent en deux touffes au-dessous du menton ; d’autres la tressent ; ceux-ci la lais-
sent flotter, et ceux-là la coupent à une certaine hau-
teur.
Leur vêtement, le même qu'à Taïti, est composé également d'écorce d'arbre; mais ils n'ont pas une aussi grande quantité d’étoffes, et elles ne sont pas aussi bonnes. La plupart des hommes seraient entièrement nus sans le morra, comme on l'appelle à Taiti, c'est-à-dire sans une bande de toile qui passe autour de la ceinture, et tombe entre les jambes. Ce simple vêtement suffit au climat, et satisfait la modestie. Les femmes sont vêtues d’une pièce d'étoffe qui enveloppe leurs reins en forme de jupon, descend au-dessous du milieu de la jambe; et un manteau flottant couvre leurs épaules, Leur principale parure de têle, et leur premier ornement, est une sorte de large diadème artistement fait de fibres de la gousse d'une noix de coco.
Leurs habitations sont placées dans les vallées, sur les côtés des collines, et près de leurs plantations: elles sont construites de la même manière qu'à Taïti, mais elles sont beaucoup moins bonnes, et seulement couvertes de feuilles d'arbre à pain. La plupart sont bâties sur un pavé de pierres, carré ou oblong, élevé un peu au-dessus du niveau du terrain. Il y a aussi de semblables pavés près de leurs maisons, et ils vont s'y asseoir et s'y récréer.
Je n'ai trouvé nulle part de fruits à pain aussi gros el aussi délicieux que les leurs : nous en achelâmes plusieurs parfaitement mürs, qui étaient tendres comme des flancs, mais un peu lrop sucrés. Exceplé la pomme spondias, ils mangent les mêmes fruils et les mêmes racines qu'à Taïiti : ils se nourrissent principalement de végétaux, quoiqu'ils aient des cochons et des volailles, et qu'ils prennent quantité de poissons en certains temps. ls ne boivent que de Feau, car les noix de coco sont rares, du moins dans les cantons que nous avons parcourus. Je crois cependant que, puisqu'ils ont la racine de poivre, et qu'ils s'en servent comme d'un signe de paix, ainsi que les autres insulaires, ils en tirent aussi un breuvage enivrant..
Le nombre des habitants des Marquises ne peut pas être fort considérable, car ces îles sont très petites. Wai-Tahoo, où Sainte-Christine, a environ huit lieues de tour ; O-Heeva-Roa, ou Dominica, quinze; Onatéyo, ou San-Pedro, trois ; et Magdalena , que nous vimes seulement de loin, cinq, suivant ce que disent les Espagnols. La Dominica, la plus grande des Marquises, es! si escarpée et si hérissée de roches dans la plüpart des cantons que, proportionnellement à son étendue, elle ne peut pas avoir autant d'habitants que Sainte-Christine. Les terrains propres à la culture sont très peuplés sur ces Îles ; mais, comme elles sont toutes remplies de montagnes et de landes stériles, il est douteux que ce groupe de terre contienne ciuquante mille âmes.
Description de plusieurs iles déconvertes dans la traversée des Marquises à Taiti. :
Le palmier beuo.
Pour plus de sûreté nous mettions en panne chaque nuit, car nous étions très proches de l'archipel des îles basses, qui a toujours passé pour fort dangereux. Les navigateurs hollandais en particulier en donnent une idée défavorable : Schouten l'appelle la mer mauvaise, et Roggewin le labyrinthe. Le dernier perdit un de ses vaisseaux , la galère africaine, sur une de ces îles, qu’il appelle ile Pernicieuse.
Le 17 avril, on vit une terre restant à l'ouest, que nous reconnûmes ensuite pour être une ceinture de petites îles basses, réunies par un récif de corail. Je rangeai la côte nord-ouest, à la distance d’un mille, jusqu'aux trois quarts de sa longueur, qui est de près de quatre lieues : nous arrivâmes ensuile à une crique ou goulet, qui semblait ouvrir une communication dans le lac sitné au milieu de l'île. Comme je voulais acquérir quelques connaissances sur les productions de ces îles à moitié submergées, nous mîmes à la cape, et j'envoyai le maître sonder : en dehors, il ne trouva point de fond.
Nous voyions le terrain couvert, d'espace en espace, de cocotiers d’un aspect agréable ; des arbres et des arbrisseaux en cachaient quelquefois les liges, mais leur belle tête s'élevait toujours au-dessus des autres. Les’intervalles, entre ces cantons verdoyants, étaient si bas que les flots de la mer se précipitaient par-
dessus , et alteignaient l'intérieur de la lagune: la
tranquillité de l’eau, resserrée par son banc de rochers, et sa couleur de lait dans les endroits peu profonds. contrastaient avec la surface bouclée des vagues couleur de béryl de l'Océan.
Cette île, que les naturels appellent Tiookéa, fut découverte et reconnue par le commodore Byron : sa forme est un peu ovale ; elle a environ dix lieues de tour, et elle gît par 140 27° 30” de latitude sud, et 1440 56° de longitude ouest. Les habitants, et peut-être ceux de toutes les îles basses sont d’une couleur beaucoup plus brune que ceux des îles plus élevées, et leur caractère semble plus farouche. Cette différence provient peut-être de leur position. La nature n’y ayant pas répandu ses faveurs avec autant de profusion que sur les autres, les hommes y recourent surtout à la wer pour leur subsistance : ils sont par conséquent plus exposés au soleil et aux rigueurs du temps, et ils deviennent ainsi plus noirs, plus forts et plus robustes ; car certainement ils ont une origine commune. Nos gens débarqués sur un autre point n'observèrent que des hommes vigoureux , bien faits, et qui avaient sur leur corps la figure d’un poisson , emblème de ce qui occupe leur loisir.
Les insulaires n'avaient d'autre vêtement qu’un très petit morceau d'étoffe autour des reins. Leurs femmes ne s'approchèrent pas de nous; mais celles que nous vimes de loin étaient du même teint que les hommes :
L'un des prêtres, qui se tint debout aux pieds du corps, fit une longue prière...
elles portaient un morceau d’étoffe un peu plus large en forme de tablier. Les cheveux et la barbe des hommes étaient ordinairement noirs et bouclés, et coupés quelquefois.
Le sol est extrêmement maigre : des bancs de corail, très peu élevés au-dessus de la surface de l’eau, servent de fondement : ils sont revêtus d'un sable grossier blanc, mêlé de débris de corail et de coquillages, et d'une couche de terreau.
Le 18, j'arrivai sur une autre île que nous voyions à l’ouest. Nous la trouvâmes pareille en tout à celle que nous venions de quitter. Elle présente des bouquets nombreux d'arbrisseaux et d'arbres, et elle est ornée de beaucoup de palmiers. Elle s'étend nord-est et sud-ouest , l’espace de près de quatre lieues, et elle a de trois à cinq milles de large. Elle git à la distance
de deux lieues de l'extrémité occidentale de Tiookéa ; et le milieu est par 140 27° de latitude sud, et 4450 10° de longitude ouest. Ces îles doivent être les mêmes auxquelles le commodore Byron a donné le nom d'iles de George.
Le 19, j’arrivai sur une autre de ces îles submergées ou à moitié inondées, si communes dans celte partie de l'Océan, ceinture de petites îles jointes ensemble par un récif de rocher de corail. En général, l'Océan est partout incommensurable en dehors de la bordure : tout l'intérieur est couvert d’eau, et l'on m'a dit
qu'il y a beaucoup de poissons et de tortues dont se nourrissent les naturels. Ceux qui habitent les parties basses donnent quelquefois des torlues aux habitants des parties hautes pour des étoffes. Ces golfes seraient d'excellents hâvres, si les bâliments pouvaient y aborder. Si l’on en croit les habitants des autres îles, on peut entrer dans quelques-uns. Les Européens n’ont pas fait sur cela des recherches assez exactes ; le peu d'espérance d'y trouver de l'eau douce a communément découragé toutes leurs lentatives. J'en ai vu un grand nombre, mais je n’y ai pas aperçu une seule passe.
Une foule d’insulaires couraient le long du rivage, tenant des piques à la main. La lagune du milieu paraissait très spacieuse, et plusieurs pirogues y marchaient à la voile. Il me parait que les cantons les plus élevés et les plus fertiles sur les rochérs de corail sont ordinairement sous le vent à l'abri de la violence de la houle. Mais il y a rarement dans cette mer des tempêtes assez fortes pour que l'habitation de ces îles soit dungereuse ; et, lorsque le temps est beau, il doit être agréable de naviguer sur les vapeurs tranquilles de la lagune, tandis qu’en dehors l'Océan est agité d'une manière désagréable.
Cette île gît par 150 26’ de latitude, et 1460 20° de longitude : elle a huit lieues de long, sa largeur est d'environ trois lieues. En approchant de l'extré-
mité méridionale, on découvrit, du haut des mâts, une ile basse au sud-est, à environ quatre ou cinq heures ; mais, comme elle était au-dessus du vent, je ne pus pas l’atteindre. Bientôt après une troisième parut au sud-ouest par 459 47 de latitude sud, et 1460 30° de longitude ouest. Elle est longue de sept lieues et large de deux. Elle ressemble, à tous égards, aux autres. Seulement il y a un peu moins d'ilots, et la terre, sur le récif qui enferme le lac, est un peu moins ferme. En rangeantla côle nord à ladistance d'un demi-mille, nous vimes des insulaires, des huttes, des pirogues et des espèces d'échafauds, construils, à ce qu'il nous parut, pour faire sécher du poisson. Les naturels paraissent de la même race qu'à Tiookéa, et ils étaient armés de lonrues piques comme eux. En serrant l'extrémité ouest nous découvrimes une quatrième île au nord-est. Elle semblait basse comme les autres, et elle git à l'ouest de la première île, à la distance de six lieues. J'ai donné à ces quatre îles le nom de Palliser, en honneur de mon digne ami sir Hugues Palliser, contrôleur de la marine,
Il n’est pas possible de décrire la joie que ressentit l'équipage lorsqu'on porta le cap sur Taili : assurés de la bienveillance des insulaires, nous régardions cette ile comme une seconde patrie. Nos malades comptaient rétablir leur santé en se promenant ou en se reposant à l'ombre de ses bocages frais, et en partageant les mets délicieux des naturéls. Ceux qui étaient bien portants espéraient y acquérir une nouvelle vigueur et faire une provision de forces capables d’affronter les périls et les fatigues qui nous attendaient. J'étais sûr d'y trouver assez de rafraichissements pour achever heureusement mon expédition. %
Nous découvrimes la haute terre de Taïti, le 21 avril, el à midi nous nous trouvions à environ treize lieues à l'est de la Pointe-Vénus, sur laquelle je gouvernai. Chacun dans son ivresse contemplaït la métropole des iles du tropique : elle était infiniment plus belle alors que huit mois auparavant. Les forêts, sur les montagnes, revêtues d'un nouveau feuillage, semblaient étaler avee complaisance la variété de leurs couleurs : on apercevait des cantons agréables sur les collines inférieures, parées d'une robe de verdure. Mais les plaines surtout brillaient par léclat de leurs couleurs : les teintes les plus vives embellissaient ces fertiles bocages : en un mot, tout rappelait à notre esprit l'ile enchantée de Calypso.
L'imagination et les yeux revolaient sans cesse vers ce délicieux paysage ; et, ce qui accroissait n0S plaisirs, en longeant la côte nous découvrimes des lieux que nous avions déjà parcourus.
Quand les insulaires nous aperçurent, ils mirent leurs pirogues en mer et nous apportèrent des présents de fruits. Parmi les premiers qui vinrent à bord il y avait deux jeunes gens d'un certain rang, que nous fimes entrer dans la chambre du capitaine, où on leur présenta OEdidée. La politesse de la nation voulait qu’ils lui offrissent en don des vêtements, et à l'instant ils ôtèrent les leurs, qui étaient d'une étoffe fine, et ils ls mirent sur ses épaules. Pour les remercier, il leur montra lous ses trésors. et il leur donna quelques plumes rouges auxquelles ils attachaient un grand prix. &
Dès le premier soir les matelots appelèrent des femmes à bord, et les excès de débauche qui s'y passèrent sont incroyables. J'ai déjà remarqué que les Taïliennes qui se prostituent sont d’une classe commune, ou même de la dernière : j'ajouterai que c’étaient les mêmes qui avaient si souvent vendu leur pudeur lors de la première relâche. Il est donc clair que ces filles de débauche forment une classe parmi leurs compatriotes, et que l'impudicité est loin d'être universelle, comme on l'a assuré. O-Maï dira peut-être, dans sa patrie, qu'il ne connaît pas la chasteté en Angleterre, parce quil n'a point trouvé de cruelles sur les trottoirs du Strand (1). La nuit fut très belle et la lune char-
(jlue d'Eicdres. A.-M.
mante; et, comme nous célébrions la fête de saint George, patron de la Grande-Bretagne, les matelots mêlèrent ainsi les plaisirs de Vénus aux orgies de ces anniversaires.
J'étais décidé à ne relâcher sur cette île que peu de jours ; je croyais que nous n'y aurions pas plus de succès que l’année précédente ; mais la manière dont on nous recevait, et les excursions que nous fimes dans les plaines de Matavai et d'O-Parrée me convainquirent de mon erreur: nous trouvâmes qu’on venait de construire et que l’on construisait encore dans ces deux places une grande quantité de grosses pirogues et de maisons de toute espèce ; que le même peuple qui, huit mois auparavant, n'avait pas d'asile pour s'y mettre à l'abri, vivait alors dans des habitations spacieuses ; plusieurs gros cochons rôdaient au- Lour des cases, el l’on apercevait d’ailleurs la prospérité d'un Etat naissant.
D’après ces fayorables circonstances, je jugeai que je ne gagnerais pas à me retirer sur une autre île : je résolus d'y faire un plus long séjour, et d'ordonner que l'on commencât le radoub du vaisseau. En conséquence, on porta à terre les futailles vides et les voiles pour les réparer ; on calfata le bâtiment, on raccommoda les agrès : les hautes latitudes îMéridionales avaient rendu indispensables tous ces travaux.
Le nombre des prostituées était fort augmenté sur notre bord depuis que nous avions montré les plumes rouges, et chaque nuit plusieurs rôdaient autour des ponts, cherchant des amoureux. Le porc frais les atlirait aussi, car, privées chez elles de ce mets exauis, elles tâchaient d'en obtenir de nous; et, quand elles en venaient à bout, elles en consommaient une quantité incroyable. La digestion les exposait ensuite à de grands embarras, et elles troublaient souvent les matelots, qui voulaient dormir après les faligues de la journée. Dans certaines occasions pressantes, elles désiraient être accompagnées de leurs amants; mais, comme ceux-ci n'y consentaient pas toujours, les entre-ponts se remplissaient d'ordures. Tous les soirs ces femmes se divisaient en différentes troupes, qui dansaient sur les gaillards d’arrière et d'avant, et sur le grand pont : leur gaîté était tumultueuse, et approchait quelquefois de l'extravagance ; d’autres fois, l’originalité et la bizarrerie de leurs idées nous amusaient, Un de nos scorbutiques, à qui leurs aliments végétaux avaient rendu un peu de forces, excité par l'exemple de ses camarades, fit sa cour à une Taïtienne, la mena vers le soir à son poste, et alluma une chandelle. L'Indienne regarda son amant en face, et, s’apercevant qu'il avait perdu un œil, elle le prit par la main et le conduisit sur le pont, auprès d'une fille qui avait éprouvé le même accident, et elle lui dit : Celle-ci vous convient, mais, pour moi, je n'aurai pas de privautés avec un borgne.
Le 31 avril, j'eus occasion de voir les équipages de dix pirogues de guerre exécuter une partie de leurs manœuvres. Elles étaient venues de la côte avant que j'en fusse informé, de sorte que je n’assistai qu'à leur débarquement. Les Indiens avaient tout leur équipe ment de combat : les guerriers portaient leurs armes et leurs vêtements militaires. J'observai que , au moment où la pirogue touchait à terre, les rameurs sautaient dehors, et que, à l’aide de ceux qui se trouvaient sur la côte, ils traînaient le bâtiment à un endroit convenable; et qu’ensuite chacun s’en allait avec sa pagaie. Tout cela se fait avec tant de promplitude, qué cinq minutes après leur débarquement il ne semble pas qu'il se soit rien passé de pareil.
Les insulaires guettaient sans cesse les occasions de nous voler. Les chefs les encourageaient, ou ils manquaient d'autorité pour les empêcher, mais il est plus probable qu'ils connivaient à ces vols, puisqu'ils aidaient toujours le coupable à se cacher, Les vols audacieux qu ils commettaient élaient d’aulaut plus extraordinaires, qu'ils Courajent souvent risque d'èlré fasillés , el, si ce qu'on nous dérobail était de quel
mu
que valeur, ils savaient bien qu'on les obligerait à le rendre, Dans ce dernier -cas , le bruit s'en répandait comme le vent sur tout le voisinage. Ils jugeaient, d'après nos démarches, du prix de ce qu'ils avaient dérobé : si c'était une bagatelle, ou une chose pareille à celles que nous leur donnions ordinairement, nous y faisions peu ou point d'attention ; mais quand la chose. volée était importante, tout le monde prenait l'alarme et s'enfuyait en toute hâte avec ses richesses. Le chef alors était mataoued : il ordonnait de ne nous plus fournie de provisions, et il se retirait dans un canton. éloigné. Tout cela se faisait si subitement, que leur fuite nous donnait la première nouvelle d'un vol. Soit qu'on des obligeât ou qu'on ne les obligeât pas à une restitution , il fallait se réconcilier avec le chef avant qu'il fût permis aux sujets de nous rien vendre. Ils savaient très bien que. sans leur consentement, nous ne pouvions rien acheter, et ils ne manquaient jamais d'observer strictement cette règle, sans considérer que toutes leurs pirogues de guerre , d’où dépend la force de la nation, leurs habitaiions, et même ces fruits qu'ils refusaient d'échanger, étaient en notre pouvoir.
Un desaides du canonnier fut si enchanté dela beauté
de l'île et. du caractère de ses habitants, qu'il forma le projet d'y rester. Sachant bien qu'il ne pouvait pas l’exécuter tant que nous serions dans la baie, dès que nous en fûmes dehors et qu'on eut rentré les chaloupes el déployé les voiles, il se jeta à l’eau. Il était bon nageur, mais on le découvrit bientôt; un bateau le poursuivit.sur la chaloupe et le reprit. On observa à michemin, entre {a Résolution et le rivage, une pirogue qui semblait nous suivre, mais qui élait destinée à le prendre à bord: Dès que les Taïtiens qui la montaient apercurent notre bateau, ils se tinrent éloignés ; notre déserteur avait concerté son plan avec eux, et O-Too, qui-en fut instruit, l'avait encouragé. Ils espéraient, avec raison, qu'un Européen leur procurerait de grands avantages.
… Les éowas et les whannos mangent toujours avec le roi de Taiti : excepté les toutous, je ne sache pas qu'aucun insulaire soit excepté de ce privilége; mais il n’est point ici question des femmes, qui ne mangent jamais avec les hommes, de quelque rang qu'elles soient.
Malgré cette espèce d'établissement monarchique, la personne ou la cour d'O-Too n'avait rien qui püt, aux yeux d’un étranger, distinguer le roi de ses sujets{: je ne l'ai jamais vu vêtu que d'une pièce commune d'étoffe, enveloppée autour de ses reins ; de manière qu'il semblait fuir toute pompe inulile, et il mettait plus de simplicité dans ses actions qu'aucun autre des éarées. Je l'ai observé pagayant avec les autres rameurs, quand il venait au vaisseau , ou qu'il s’en retournait, et même lorsque quelques-uns de ses toutous assis Le regardaient et ne faisaient rien. Tous ses sujets l'abordent et lui parlent librement, et sans la moindre cérémonie, partout où ils le rencontrent. J'ai remarqué que les chefs de ces îles sont plus aimés que craints par le peuple: ne peut-on pas en conclure qu'ils gouvernent avec douceur et équité ?
C'est un usage parmi les éarées et les autres insulaires d'un rang distingué, de ne jamais se marier avec les toutous, ou dans des classes inférieures à la leur. Ce préjugé est probablement une des grandes causes qui produisent les sociétés appelées éarréoys (4). Il est sûr que ces sociélés empêchent beaucoup l'accroissement des classes supérieures, dont elles sont uniquement composées ; Car je n'ai jamais oui dire qu'un toutou fut éarréoy, ni qu'il pût sorlir de la classe daus laquelle il est né.
J'ai déjà eu occasion de parler de la passion extra-
(11 Dans ces sociétés singulières un grand nombre d'hommes et de femmes se réunissent en corps, et mettent, dit-on, en commun leurs épouses el leurs maris.
ordinaire des Taïliens pour les plumes rouges : ils les nomment oora, et celles qu'ils appellent ooravine, et croissent sur la tête d'un perroquet vert, sont aussi précieuses à leurs yeux que les diamants le sont en Europe. Ils mettent un grand prix à toutes les plumes rouges; mais ils en mettent un particulier à cellesci, et ils savent très bien distinguer les unes des autres.
Arrivée du vaisseau à l'ile d'Huaheine. Plusieurs incidents survenus pendant notre relâche.
Un vent frais nous éloignait de Taïti : nous regardions toujours celte île charmante lorsqu'un autre spectacle attira. nos regards sur les ponts; c'était une des plus belles femmes de l'ile qui avait résolu de venir avec nous à Uliéléa, sa patrie. Ses parents, qu'elle avait quittés quelques années auparavant pour s'enfuir avec son amant, vivaient encore, et sa tendresse filiale la portait à les revoir. Elle ne craignail point leur colère, au contraire elle s'attendait à être bien reçue : en effet, ces insulaires pardonnent aisément les fautes de jeunesse. Comme O-Too avait défendu expressément à aucune de ses sujettes de nous suivre, elle s'était cachée à bord durant la dernière visite de ce prince ; mais, se voyant alors en pleine mer, elle ne Craignit point de se montrer. Le frère d'OEdidée, son domestique et deux autres naturels de Balabola nous accompagnèrent aussi : ils se fiaient à des étrangers qui avaient ramené si fidèlement un de leurs compatriotes, et qui s’efforçaient de leur donner toutes sortes de marques d’amilié. Leur compagnie anima notre conversation et abrégea en quelque sorte notre passage à Huaheine. La Taïtienne portait l'habit complet d’un de mes officiers, et elle était si charmée de son nouveau vêtement, qu'elle descendit à terre ainsi vêtue dès qu'on eut abordé. Elle dîna avec nous sans le moindre scrupule, et elle rit des préjugés de ses compatriotes, avec toute la grâce des femmes du monde. Si son éducation avait été soignée, elle aurait brillé par son esprit, même en Europe, puisque son extrême vivacité , jointe à des manières très polies, la rendait déjà supportable. ‘
Nous marchâmes toute la nuit, et le 45 au matin nous découvrimes Huaheine. Je mouillai à l'entrée septentrionale du hâvre d'O-Wharre : les chaloupes mises en mer remorquèrent le vaisseau dans un lieu convenable. Ceux des Indiens qui vinrent nous visiter nous demandèrent des haches; mais parce qu'il nous en restait peu, nous les gardâmes pour les grandes occasions. Le soir, il y eut un calme parfait; et nous fûmes enchantés de voir et d'entendre les insulaires assis dans leurs maisons, le long de la côte, autour de leurs flambeaux, qui sont des noix huileuses, enfilées à un mince bâton.
Le 46, ils commencèrent à nous apporter des fruits. Je rendis la visite d'Orée, et je lui fis mes présents. Je lui donnai, entre autres choses, des plumes rouges. Il en prit deux eu trois dans sa main droite, et, les mettant ensuite entre l'index et le pouce, il dit une prière à laquelle il me parut que les spectateurs faisaient peu d'attention. On déposa bientôt après deux cochons dans ma chaloupe, et Orée et plusieurs de ses amis vinrent dîner à bord avec nous. Après diner, il m'exposa quels présents seraient plus agréables à lui et à ses amis, et il mit les haches et lesglous au premier rang. En conséquence, je lui accordai ce qu’il . demandait : il voulut absolument distribuer mes dons aux autres, et il s'en acquitta à la satisfaction de tout le monde. Un jeune homme d'environ dix ou douze ans, son fils ou son petit-fils, semblait être le personnage le plus considérable, et il eut la plus grande part à ses libéralités, Quand cette distribution fut finie, ils retournèrent tous à terre.
Le 21, nous apercümes plus de soixante pirogues sous voiles qui sorlaient du hâvre, ÊE qui marchaient