VOVAGES AUTOUR DU MONDE
vers Uliétéa. En demandant la destination de cette flotte, on nous dit qu'elle était montée par des éarréoys (1), et qu'ils allaient faire une visite à leurs confrères des îles voisines. On peut presque les comparer aux francs-maçons. On nous assura qu'ils se secourent les uns les autres quand ils sont dans le besoin. Ils semblent pratiquer des usages qu'ils ne veulent point ou qu'ils ne peuvent pas expliquer. OEdidée nous apprit qu'il en était, Tupia en était aussi, et ni l'un ni l’autre n’ont consenti à me donner une idée netle de ces établissements. OEdidée nie qu'on mette à mort les enfants qu'ils ont de leurs maîtresses, ainsi que Tupia et plusieurs Taïliens nous l'avaient protesté. J'ai eu différentes conversations avec Omaï sur cette matière, et il m'a confirmé tout ce qu'on raconte dans mon premier Voyage.
Arrivée à Uliétéa. Réception qu’on nous fit. Divers incidents survenus pendant notre relâche. On nous apprend que deux vaisseaux ont été à Huaheine. Préparatifs pour quitter Uliétéa : regret des insulaires à cette occasion. Caractère d'OEdidée. Observations générales sur ces îles.
Dès que nous eûmes débouqué le hâvre, je fis voile et je portai sur l'extrémité méridionale d'Uliétéa. Le 25 mai, j'allai à terre avec les officiers rendre une visite au chef, et lui offrir les présents accoutumés. En entrant dans sa maison, nous fûmes reçus par quatre ou cinq vieilles femmes qui pleuraient et se lamentaient, et qui, en même temps, se découpaient la tête avec des instruments de dents de goulu : le sang inondait leurs visages et leurs épaules. Ce qu’il y eut de plus fâcheux, c'est qu'il fallut essuyer les embrassements de ces vieilles furies, dont la face nous couvrit de sang. Cette cérémonie achevée, elles sortirent, se lavèrent, et revinrent bientôt aussi joyeuses que le reste de leurs compatriotes. Oréo parut enchanté de notre retour. La présence d'OEdidée et de l'ambassadeur que nous amenions affermit sans doute la bonne opinion qu'il avait de nous, et inspira de la confiance à tout son peuple. Le chef et ses amis mirent un cochon et des fruits dans ma chaloupe, et vinrent dîner à bord avec nous.
La sociélé des arréoys, célibataires et guerriers, est toujours florissante dans l’île : ce sont assurément aujourd'hui les insulaires les plus voluptueux. Chaque femme est commune à tous les hommes de cette société, et ils paraissent, ainsi qu’elles, enchantés de ce commerce (2). Quelques arréoys sont mariés à une femme ; mais d'autres ont une maîtresse passagère : la plupart connaissent sans doute les prostituées, communes sur toutes les îles.
Quand on considère le caractère doux, généreux et tendre des Taïtiens, on ne conçoit pas comment ils peuvent massacrer leurs enfants : on est révolté de la barbarie farouche du père, et surtout de la dureté impitoyable de la mère, qui étouffe la voix et l'instinet de la nature; mais la coutume éteint tous les sentiments et tous les remords. Au reste, les arréoys ont très rarement des enfants. Comme ils choisissent vraisemblablement leurs femmes et leurs maitresses parmi les prostituées, et comme d’ailleurs ils portent la volupté à un point extrême, ils n’ont pas beaucoup à craindre d'engendrer.
M. Forster, dans ses excursions de botanique, trouva l'hospitalité dans toutes les cabanes, et il vit un cimetière de chiems que les naturels appelaient maraïi no
Le oore (3); mais je crois que ce n’est pas parmi eux
(1) Des membres de ces sociétés de débauche, où, comme nous l'avons déjà dit, toutes les femmes et tous les hommes sont en commun. A. M.
(2) Voilà done le saint-simonisme en pleine viguenr dans la mer du Sud bien longtemps avant que le père Enfantin eût proclamé le sien aux bonnes âmes de Paris! Nil sub sole novi. A. M.
(3) On a donné quelquefois dans cette traduction le nom de morar à ces temples ou cimetières; mais Forster les
une coutume générale, puisque peu de chiens y meurent de mort naturelle : communément ils les tuent et ils les mangent, ou ils les offrent à leurs dieux. C'était probablement un maraï ou autel, sur lequel on avait mis une offrande de cette espèce, ou peut-être quelque insulaire avait, par fantaisie, enterré son chien favori de cette manière. Quoi qu'il en soit, je ne puis croire que ce soit un usage universel; et, quant à moi, je n'avais rien vu jusqu'alors, ni rien entendu dire de pareil.
Tout dans ces environs respirait la joie, et l'assemblée des arréoys occasionna sans doute des spectacles plus fréquents : leur présence égayait la contrée, et chacun goûtait alors des plaisirs tumultueux. Ils ôtaient souvent leurs vêtements : ils passaient leur temps dans une oisiveté voluptueuse; ils parfumaient leurs cheveux d'huiles odorantes; ils chantaient et jouaient de la flûte; ils ne quitlaient un divertissement que pour se livrer à un autre.
A Taïti, les femmes ne mangent pas des mets apprêtés pour les hommes. D'autres peuples ne mangent pas avec les femmes; plusieurs des nations nègres et même les naturels du pays de Labrador suivent le même usage. Dans les tribus des Africains et des Esquimaux, l'extrême mépris des hommes pour le sexe en est la cause; mais comme les Taïliennes sont traitées amicalement et avec estime, cette coutume doit avoir une autre origine, et peut être que des observations exactes la découvriront dans la suite.
Les insulaires, sachant que nous mettrions bientôt à la voile, nous apportèrent, le 31, plus de fruits qu'à l'ordinaire. Parmi ceux qui vinrent à bord, il ÿ avait un jeune homme de six pieds quatre pouces, et sa sœur, plus jeune que lui, avait cinq pieds dix pouces et demi. Nous achetâmes beaucoup de cochons et de fruits.
Nous fimes différentes excursions sur les collines, où nous recueillimes des plantes que nous ne connaissions pas encore. Ces collines ressemblaient exactement à celles de Taïli, mais elles étaient un peu plus basses. Nous trouvâmes une vallée très pittoresque environnée d’une forêt d'arbres et d’arbustes, et arrosée par un joli ruisseau qui tombait en plusieurs cascades sur des rochers brisés et sur des précipices.
Parmi les naturels des îles de la Société, il y a un petit nombre d'hommes instruits des traditions nationales et des idées de mythologie et d'astronomie répandues dans le pays. OEdidée, tandis que nous étions en mer, nous avait souvent parlé d'eux, comme des plus savants de ses compatriotes, et il les nommait tata-o-rerro, terme qu'on peut rendre par celui de maitre.Après beaucoup de recherches, nous trouvâmes dans le district d'Hamaméno un chef nommé Tootavai, qui portait ce titre : nous regrettâmes de ne l'avoir pas connu plus tôt.
Le nom de Tahowa, que les Taïtiens donnent aux prêtres, ne leur est pas particulier : ils ie donnent aussi aux personnes qui connaissent la propriété du petit nombre de plantes qu'ils emploient comme les remèdes de différentes maladies. La quantité de leurs remèdes n’est pas considérable, et leur médecine est très simple; mais ils n’ont pas beaucoup de maladies, et elles ne sont point compliquées.
Le 4% juin 1774, j'ordonnai de lout apprêter pour l'appareillage. Oréo, le chef et toute sa famille, vinrent à bord nous dire adieu pour la dernière fois : ils étaient accompagnés de plusieurs de leurs amis. Ils nous apportèrent tous des présents. Je leur donnai tout ce qui me restait de marchandises et de meubles. L'hospilalité avec laquelle ce peuple m'avait accueilli me rendait chère toute la nation, et ils méritaient bien d'obtenir de moi tout ce qu'il était en mon pouvoir de leur accorder. Je leur proposai des questions sur les vaisseaux qu'on disait être venus à Huaheine, et, sans exception,
appelle toujours maraï, et Cook lui-même les nomme ainsi de temps en temps. ASTM:
ils nièrent tous le fait. Pendant qu'ils restèrent à bord, ils ne cessèrent pas de me conjurer de retourner les voir. Le chef, sa femme et sa fille, et surtout les deux femmes, pleurèrent presque sans relâche. Je ne sais pas si leur chagrin était réel ou simulé : peut-être y avaitil quelque chose de factice; mais je le crus réel. Enfin, quand il fallut lever l'ancre, ils prirent congé de nous d’une manière très affectueuse et très tendre. La dernière prière d'Orée fut encore pour m'engager à retourner. Quand il vit que je ne voulais pas le lui promettre, il demanda le nom de mon moraï, du lieu où l'on m'’enterrerait.
Dans nos excursions, les insulaires d’Huaheine nous offraient leurs habitations pour nous y reposer, et ils nous offraient leurs meilleures provisions : ces hôtes généreux se tenaient même un peu loin de nous, et ne touchaient jamais à aucun mets avant d'en être priés ; et, sur ces entrefaites, quelques persunnes de la famille s'occupaient à nous donner de l'air avec une feuille, ou avec la branche d'un arbre. Avant de quitter la maison, ils nous adoptaient communément suivant nos différents âges, en qualité de pères, de frères ou de fils. Ils nous croyaient tous parents. Les chefs de toutes les îles de la Société descendent de la même famille : ils regardaient comme parents tous les officiers de l'équipage, et ceux qui mangeaient ensemble; ils sont mauvais physionomistes. En général, leur hospitalité à notre égard était absolument désintéressée, et, comme ils sont généreux sans s’en apercevoir, nous cûmes une très bonne opinion de leur conduite entre eux.
Imitant la libéralité de la nature, ils fournissent de bon cœur, et sans épargne, aux besoins des navigateurs. Durant les six semaines que nous y passâmes, nous eûmes, dans la plus grande abondance, du pore frais, et tous les fruits qui étaient de saison, outre du poisson à Taïti et des volailles sur les autres îles. Nous donnâmes en retour des haches, des clous, des ciseaux, des goujets, des étofïes, des plumes rouges, des grains de rassade, des couteaux, des miroirs, qui y auront toujours du prix. Je ne dois pas oublier les chemises, article essentiel quand cn a des présents à faire, surtout pour ceux qui veulent fréquenter le beau sexe; car alors une chemise tient lieu ici d'une pièce d'or en Angleterre. Les femmes de Taïti, après avoir dépouillé leurs amants de leurs chemises, trouvèrent une méthode de se procurer leurs habits. Elles avaient coutume d'aller à terre chaque matin, et de revenir à bord le soir, ordinairement couvertes de guenilles : elles se servaient de ce prétexte pour demander avec importunité à leurs amants de meilleurs habits ; quand l'amant ne pouvait plus leur donner les siens, il fallait qu'il les revêtit d’une étoffe du pays. Ces honnètes courtisanes portaient à terre ces vêtements; elles revenaient encore en guenilles, et il fallait les habiller de nouveau. Ainsi, le même vêtement passait peut-être dans vingt mains différentes, et il était vendu, acheté et donné vingt fois.
Passage d’Uliétéa aux iles des Amis. Description de plusieurs îles découvertes dans cette traversée. Variété d’incidents.
Les six semaines que nous venions de passer à Taïli et aux iles de la Société avaient dissipé toutes les maladies bilieuses et scorbutiques; mais la moitié de l'équipage était attaquée du mal vénérien, d’une espèce moins mauvaise cependant qu'en Europe.
L'après-midi du 4, nous dépassämes l île de Mowrua, et nous cinglâmes à l’ouest. Le 6, second jour du départ d'Uliétéa, nous reconnûmes un récif à fleur d’eau, d'environ quatre lieues de tour et d'une forme cireulaire.Cette île est composée de plusieurs petites langues de terre, unies ensemble par des brisants; elle a été découverte par le capitaine Wallis, qui l'a nommée l'ile Howe. Elle est coupée par un canal en dedans du
récif. Les Indiens d'Uliétéa nous parlèrent d’une île inhabitée dans ce même passage, qu'ils appellent Mopeha, et où, dans de certaines saisons, ils vont à la pêche de la tortue. Je suis d'autant plus porté à croire que c'est la même île, que rien n’annoncçait qu’elle eût des habitants : elle gît par les 460 46° de latitude australe, et par 1540 8° de longitude ouest.
Depuis le 6 jusqu'au 16 nous courûmes à l'ouest, un peu au sud. On découvrit un groupe de cinq ou six ilots couverts de bois, liés ensemble par des bancs de sable et des brisants, entourés d'un récif qui n'’offrait aucune passe. Nous rangeâmes les côtes de l’ouest et du nord-ouest, depuis la pointe méridionale jusqu'à l'extrémité septentrionale, l'espace d'environ deux lieues; nous nous approchions si près du rivage, que nous vimes quelquefois les roches sous le vaisseau ; cependant nous ne trouvâmes pas un lieu propre à l'ancrage, et l'on n'apercevait aucun vestige d’habitants. 11 y à une grande quantité de divers oiseaux, et la côte paraît être fort poissonneuse. Cette île m'a paru être une nouvelle découverte, et je l’ai nommée l’i/e Palmerston, en l'honneur du lord Palmerston, un des lords de l'amirauté : elle est située par 18° 4’ de latitude sud, et par 1630 10° de longitude ouest.
” Le 20, nous découvrimes une île escarpée et remplie de roches; on voyait seulement par-ci par-là une grève sablonneuse étroite : elle était presque de niveau partout, et sa plus grande hauteur ne surpassait pas quarante pieds, mais au sommet elle était couverte de grands bois et d'arbrisseaux. Nous aperçûmes sur le rivage sept ou huit Indiens nus, el qui paraissaient d’une couleur noirâtre; quelque chose de blanc enveloppait leur tête et leurs reins, et chacun d'eux avait une pique, une massue ou une pagaie à la main. Nous observâämes des pirogues dans les fentes, entre les rochers, et des cocotiers peu élevés.
La conduite et l'air farouche des habitants de cette terre m'engagèrent à la nommer l’ile Sauvage. Sa position est par les 190 4’ de latitude sud, et par les 169° 37 de longitude à l'ouest. Elle a environ onze lieues de tour : sa forme est circulaire, ses terres sont fort élevées, et la mer, près du rivage, a beaucoup de profondeur. Toute la côte est entièrement couverte d'arbres et d'arbustes, entre lesquels s'élèvent quelques cocotiers; mais nous n'avons pas été à portée de reconnaître les productions de l’intérieur. Elles ne doivent pas être fort considérables, à en juger par ce que nous vimes sur les bords; car nous n’y aperçcûmes que des rochers de corail remplis d'arbres et d’arbustes. On n’y voit pas un seul coin de terre, et les arbres pompent dans l'intérieur des rochers l'humidité qui leur est nécessaire.
Je ne puis dire d'ailleurs que très peu de chose des habitants, qui, je crois, ne sont pas nombreux : ils paraissent agiles, dispos, et d'une assez belle stature. Tous vont nus, à l'exception d'une ceinture qu'ils portent autour des reins. Quelques-uns d’entre eux avaient le visage, la poitrine et les cuisses peints d'un bleu foncé. Les pirogues que nous observâmes, construites comme celles d'Amsterdam, avaient de plus une espèce de plat-bord qui s'élevait un peu de chaque côté; et les bas-reliefs dont elles étaient décorées annoncent que ces peuples ne sont pas sans industrie. L'aspect de ces insulaires et de leurs pirogues s'accorde assez avec la description que nous a donnée M. de Bougainville de l'ile des Navigateurs, située à peu près sous le même parallèle. à
Après avoir quitté l'île Sauvage, nous continuâmes de gouverner à l'ouest-sud-ouest, avec les vents alizés est, très favorables. Nous suivimes cette direction jusqu'au 24, où nous vimes plusieurs îles, par la latitude de 200 23", et 1740 6° de longitude ouest. Ces îles, un peu plus élevées que les îles de corail ordinaire, étaient couvertes de bosquets et de touffes d'arbres qui leur donnaient un aspect enchanteur.
Réception à Anamocka. Divers incidents. Départ de l’He, Observations sur. la navigation de ces insulaires. Description de l’ile et de celles qui sont dans les environs, avec des détails sur ies habitants.
Le vaisseau était à peine assuré sur ses ancres que nous vimes arriver des pirogues de toutes les parties de l'île : elles apportaient des ignames et du poisson, qu'elles échangèrent pour de petits clous et de vieux morceaux d'étoffe. Les Indiens nous vendirent des poules d’eau, couleur de pourpre, en vie, un très beau sparus tout apprèlé, et servi sur des feuilles, et une racine bouillie qui enfermait une poule très nourrissante, aussi douce que si elle avait été cuite dans du sucre.
Dès le matin, je m'embarquai avec M. Gilbert, dans le dessein de reconnaître un lieu commode pour l'aiguade. Nous descendimes dans une pelite anse, et les insulaires nous recurent avec les marques de la plus vive joie. Leur ayant distribué quelques présents, je m'informai de l'endroit où nous pourrions faire de
l'eau, et on me conduisit au même étang qu'a décrit
Tasman, et dont l'eau était saumâtre.
Entre autres marques d’hospitalité qu'on me prodigua, une des plus belles femmes de l'ile me fit une offre, que je n'acceptai pas. On défendit aux personnes infeclées ou guéries depuis peu de la maladie vénérienne d'aller à terre; on défendit aussi d'admettre aucune femme dans le vaisseau. Un grand nombre d'Indiennes, qui vinrent sur plusieurs pirogues, semblaient fort empressées de faire connaissance avec les matelots; mais, après avoir pagayé quelque temps autour du vaisseau, comme on ne voulut pas les recevoir, elles s'en retournèrent très mécontentes.
Les insulaires se montrèrent aussi affables qu'obligeants, et si nous eussions fait dans cette ile un plus long séjour, probablement nous n’aurions pas eu à nous plaindre de leur conduite. Tandis que j'étais sur le rivage, j'appris les noms de vingt iles situées entre le nord-ouest et le nord-est, et dont quelques-unes étaient en vue. Deux de celles qui sont le plus à l’ouest, savoir : Amattafoa et Oghao, sont remarquables par la grande élévation de leurs terres. Nous conjecturâmes qu'il y avait un volcan dans Amattafoa, la plus occidentale des deux; et cela par les colonnes de fumée que nous voyions continuellement s'élever du milieu, Au nord de celles-ci nous en aperçûmes treize autres.
Le 30, dès la pointe du jour, nous dirigeñmes notre route sur Amatltafoa; nous passâmes entre celte île et Oghao. Le canal qui les sépare est d'environ deux milles de largeur : on n'y trouve point de fond, et la navigation y est sûre, Dans ce passage nous eûmes très peu de vent et des calmes. Une grande double pirogue qui allait à la voile, et plusieurs autres à rames qui nous avaient suivis tout le jour, joignirent le vaisseau.
Durant cette journée le sommet d'Amattafoa fut caché dans les nuages, de sorte que nous ne pümes pas encore déterminer avec certitude s'il s'y trouve un volcan; mais tout semblait en confirmer l'existence. L'île a enyiron cinq lieues de tour, Oghao a moins d'étendue, mais elle est plus ronde, et sa forme est celle d’un pain de sucre.
Les deux îles d'Amattafoa et d'Oghao sont à douze lieues d'Anamocka, située par 200 45° de latitude sud, et 1740 31° de longitude à l'ofiest. Tasman, qui, le premier, fit la découverte de cette dernière île, lui donna le nom de Rotterdam. Elle est d'une forme triangulaire, et chacun de ses côtés a trois à quatre milles de lougueur. Un lac qui est dans l'île occupe une grande parlie de sa surface, et coupe, en quelque façon, l'angle du sud-est,
C’est la plus considérable du groupe. Toutes ces îles sont situées sur une espèce de bane de sable, où il y a de neuf à soixante ou soixante-dix brasses d'eau, et le sol est probablement le même sur chacune. Anamocka
est composée , comme Tonga-Tabou, d’un rocher de corail couvert d'un bon terreau. Nous n'avons par eu occasion d'examiner le mondrain du centre, qui semble avoir eu une origine différente, et qui, peut-être, est volcanique. Il est maintenant couvert de fertiles bocages, comme Je reste de l'île. L'eau douce que fournit l'étang à ces insulaires est un avantage dont sont privés ceux de Tonga-Tabou; mais il ne paraît pas qu'ils se baignent aussi souvent que les Taïtiens, peut-être parce que l’eau stagnante invite peu à s’y plonger. Ils paraissent en connaître le prix; car les naturels nous en apportaient au vaisseau des calebasses pleines, etils en donnèrent aussi à Tasman.
Il y a plus de fruits à pain et de pimplemouses, et tous les végétaux y viennent mieux qu'à l'île d'Amsterdam : voilà pourquoi les terrains ne sont pas entourés de haies aussi nombreuses, aussi régulières et aussi soigneusement faites. Les longues allées d’arbres fruitiers et la délicieuse verdure qui est au-dessous pourraient se comparer aux plus charmantes retraites de l'île de Middelbourg. Les berceaux touffus qui couvrent les chemins élalent de belles fleurs, qui embaument l'air de parfums, Les sites mullipliés, que forment les petites élévations et les différents groupes des maisons et des arbres contribuent encore à l’ornement de cette terre. Les volailles et les cochons qui rüdaient autour de chaque case, la quantité prodigieuse de pimplemouses qu'on voyait au-dessous des arbres et auxquels les naturels ne paraissaient pas faire attention, offraient le spectacle de l'abondance , spectacle qui procure à l'homme une satisfaction inexprimable ; car l'âme Ja plus abaitue se livre alors à la bonne humeur et au contentement. Ces scènes de plaisir, remplaçant les scènes si tristes qui frappèrent nos regards pendant un si long voyage, produisaient un contraste qui charmait tout le monde.
, Ces îles, y compris Middelbourg ou Eeaoowée et Amsterdam ou Tonga-Tabou et Pilstart, forment un groupe qui embrasse environ 30 en latitude et 2 en longitude. L'amitié et l'alliance étroites qui semblent subsister entre leurs habitants, et leur conduite affable et honnête envers les étrangers, m'ont engagé à les nommer l'archipel ou les îles des Amis. Nous pourrions peut-être porter plus loin cet archipel, et y comprendre les îles Boscawen et Keppel, découvertes par le capitaine Wallis , situées à peu près sous le même méridien, à la latitude 45° 53’.
Les habitants, les productions de Rotterdam et des îles voisines, sont à peu près les mêmes qu’à Amsterdam. Les cochons et les volailles n’y sont pas moins rares. Nous ne pûmes nous y procurer que six cochons et très peu de volailles. Nous en tirâmes des ignames et des pimplemouses en abondance; mais il n'était pas si facile d'y avoir d’autres fruits. Il n'y a pas plus de la moitié de l'île qui soit, comme à Amsterdam, en plantations closes. Il est vrai que le terrain ouvert y est cultivé et fertile. Cependant on rencontre plus de landes dans cette île, eu égard à son étendue, que dans l'autre. Les habilants paraissent aussi plus pauvres, c'est-à-dire qu'on y voit moins d’étoffes, moins de naltes, moins d'ornements, ce qui constitue la majeure partie des richesses des habitants de la-mer Pacilique.
Les naturels de Rotterdam semblent plus sujets à la lèpre ou d'autres maladies de la peau que partout ailleurs : leur visage est beaucoup plus affecté que le reste du corps.
Nous ne vimes, dans celte île, ni roi, ni principal chef : aucun des insulaires ne nous parut avoir une autorité absolue sur les autres,
L'archipel des Amis semble habité par une race de peuples qui parlent le dialecte de la mer du Sud, et qui ont tous le mème caractère. En général ces terressont bien peuplées. Amsterdam est presque un jardin continu, Middelbourg, Anamocka et les îles adjacentes paraissent les plus fertiles; et nous serons très modérés dans nos calculs si nous comptons deux cent mille
ne
âmes sur toutes ces îles. La salubrité du climat et des productions les préservent de ces maladies intérieures sans nombre dont nous sommes les victimes, et ils n'ont aucun besoin qu'ils ne puissent satisfaire, parce qu'ils ont fait dans les arts et dans la musique plus de progrès que les autres nations de la mer du Sud ; ils passent leur temps d'une manière agréable, et ils se recherchent les uns les autres. Ils sont actifs et industrieux ; mais, à l'égard des étrangers, ils ont plus de politesse que de cordialité.
Passage des îles des Amis aux Nouvelles-Hébrides. Ile de la Tortue, Variété d'incidents avant et après l’arrivée du vaisseau dans le port de Sandwich de l'ile de Mailicollo. Description du hâvre et de la contrée adjacente, de ses habitants. Plusieurs autres particularités.
Le 1er juillet, au coucher du soleil, nous avions encore la vue d'Amattafoa, qui nous restait est-nord-est, à la distance de vingt lieues. Je gouvernai à l’ouest, et après avoir vu l'île des Lépreux et l’île Aurore, nous arrivâmes le 21 devant le canal qui sépare l'île de la Pentecôte de la terre méridionale, et qui a environ deux lieues de large,
Tout en approchant du rivage, nous remarquâmes une crique, formée par une pointe basse, ou péninsule qui s’avançait au nord. Sur cette pointe étaient des habitants qui paraïissaient nous inviter à descendre à terre ; et vraisemblablement ce n’était pas à bonne intention, car ils étaient presque tous armés d’arcs et de flèches. Dans la vue de gagner du terrain et le temps nécessaire pour équiper et mettre dehors les bateaux, je revirai de bord et courus une bordée, ce qui nous occasionna la découverte d’un autre hâvre, une lieue environ plus au sud, où je laissai tomber l'ancre.
Ils ne cessèrent de parler autour du bâtiment d'un ton très élevé; mais, en même temps, ils mirent tant de bonne humeur dans leurs propos, qu'ils nous amusèrent : dès que nous jetions les yeux sur l’un d'eux, il babillait sans aucune réserve. D'après leurs manières, leurs figures et leur loquacité, nous les comparions à des singes.
Le 22, une nouvelle foule d'Indiens arrivèrent au vaisseau, les uns en pirogues, les autres à la nage : le mot {omarr (1) se trouvait dans leurs bruyants propos. J'en engageai bientôt un à monter à bord, et il fut à l'instant suivi d'un plus grand nombre que je ne l’aurais désiré, de sorte que non-seulement le pont, mais presque tout le vaisseau en élait rempli. J'en conduisis quatre dans ma chambre, et je leur fis des présents, qu'ils montraient à ceux qui étaient dans les pirogues. lis semblaient enchantés de notre accueil.
Ces insulaires désiraient tout ce qu'ils voyaient ; mais, ils ne murmuraient point quand on ne leur accordait pas. Ils admiraient beaucoup les miroirs, el ils prenaient un extrême plaisir à s'y regarder : ce peuple laid nous semblait plus entiché de sa figure que la belle nation de Taïli et des îles de la Société.
Ils avaient les oreilles percées, et un trou dans le nez, où ils portaient un morceau de bâton, ou deux petits cailloux de sélénite ou d'albâtre, joints ensemble de manière qu'ils formaient un angle obtus ; des bracelets pEprement travaillés, de petites coquilles noires et
blanches ornaient la partie supérieure de leurs bras : ces bracelets les Serraient si fortement, qu'ils avaient sans doute été mis dans le bas âge. Leur corps n'était point tatoué. |
Nous ne tardâmes pas à découvrir les îles qui sont au sud-est. Nous apprimes alors les noms de ces iles et de celle où nous étions, qu'ils appellent Mallicollo (2). Celle qui est au-dessus de la pointe méridio-
(1) Mot qui veut dire ami. À. M.
(2) Dumont, d'Urville a restitué à une autre ile Malli- <ollo, située plus au nord, son véritable nom de Vanikoro, tel qu'il lui est donné par les indigènes, A. M.
nale d'Ambryn reçoit le nom d’Apée; et l'autre, sur laquelle s'élève un pic, estappelée Apoum. Nous trovvâmes sur la plage un fruit ressemblant à une orange, que les insulaires nomment abbi-mora.
Le 93, je fis lever l'ancre. Les Indiens, nous voyans sous voile, arrivèrent dans leurs pirogues. Les échanges se firent avec plus de confiance qu'auparavant, et ils nous donnèrent des preuves si extraordinaires de leur loyauté, que nous en fûmes surpris. Comme le vaisseau marcha d’abord fort vite, nous laissâmes en arrière plusieurs de leurs canots, qui avaient reçu nos marchandises sans avoir eu le temps de donner les leurs en échange. Au lieu de profiter de cetie occasion pour se les approprier, comme auraient fait nos amis desiles de la Société, ils employèrent tous leurs efforts pour nous atteindre, et nous remettre ce dont ils avaient reçu Île prix.
Nous vimes peu de femmes, et elles n'étaient pas moins hideuses que les hommes, qui du reste vont tous nus. Elles se peignent de rouge la tête, le visage et les épaules. Elles portent une espèce de jupe. Quelquesunes avaient sur le dos une sorte d'écharpe, où elles placent leurs enfants. Il n’en vint aucune à bord, et quand nous étions à terre elles se tinrent toujours à une certaine distance. Leurs parures sont des pendants d'oreilles d’écaille de tortue, et des bracelets.
En signe d'amitié, ils présentent un rameau vert, et se jettent avec la main un peu d’eau sur la tête.
Leurs armes sont la massue, la lance, l'arc et la flèche. Les deux premières sont de bois de fer. Leurs arcs, d'environ quatre pieds de longueur, sont un bâton fendu vers le milieu.
Les habitants de Mallicollo paraissent être une nation absolument différente de toutes celles que nous avons vues jusqu'à présent. D’environ quatre-vingts mots de leur langue, que M. Forster a rassemblés, à peine s’en trouve-t-il un qui ait quelque affinité avec les langues des autres îles où nous ayons relâché. Ils emploient la lettre r dans beaucoup de leurs mots, et fréquemment il s'enrencontre deux ou trois ensemble, ce qui en rend la prononciation très difficile, Ils prononçaient sans aucune peine la plupart des termes anglais. Ilsexpriment leur admiration par un sifflement assez semblable a celui d'une oie. °
Mallicollo a environ vingt lieues de long du nord au sud. Ses montagnes intérieures sont lrès élevées, couvertes de forêts, et contiennent sans doute de belles sources d'eau douce, quoique nous n'ayons pas pu les découvrir entre les arbres. Le sol, autant que nous l'avons examiné, est riche et fertile, comme celui des plaines des îles de la Societé ; et le voisinage du volcan d’Ambryn nous donne lieu de supposer qu'elle en a un aussi.
Les cochons et les volailles sontici les seuls animaux domestiques. Nous y avons ajouté des chiens en leur donnant un mâle et une femelle, que les Indiens reçurent avec un extrême plaisir.
Le climat de Mallicollo et des îles des environs est très chaud : peut-être qu'il y a des temps où il est moins tempéré qu’à Taïli, parce que l'île est infiniment plus étendue... Nous n’y avons pas éprouvé de chaleur extraordinaire. Le thermomètre de Fahrenheit était à 76 et 78° c'est-à-dire à un point très modéré pour la zône lorride. Le vêtement, dans une pareille contrée, est un objet de luxe, et on ne peut pas le mettre au rang des premiers besoins. Sous leurs bocages touffus, les naturels ne sentent pas les rayons brûlants du soleil, etils ne connaissent point la rigueur du froid. Les arbrisseaux et les ronces les obligent cependant à quelques précautions ; et les impulsions de la nature pour la propagation de l'espèce leur ont suggéré les moyens les plus simples de conserver leurs organes et de les empècher d'être déchirés (1).
(1) Is mettent pour cela une espèce de ceinture qui ne cache rien, mais qui préserve les parties naturelles. A. M.
L'assemblée entière se dispersa au moment où elles partirent....
Is paraissent se nourrir principalement de végétaux, et ils s'appliquent à l’agriculture. De temps en temps ils se régalent de porc et de volaille; et quoique nous n’ayons pas eu occasion d'observer beaucoup dustensiles de pêche, puisqu'ils ont des pirogues, on peut supposer que l'Océan fournit aussi à leur subsistance. Comme leur île est entièrement couverte de forêts, il leur faut un grand travail pour cultiver une quantité de terre suffisante à leur entretien. Nous avons jugé la contrée fertile ; mais les végétaux sauvages, qui Croissent spontanément de toutes parts, détruisent les bourgeons plus faibles de ceux qu'on plante.
Les Mallicollois donnent bien des moments à la musique et à la danse. Leurs instruments sont très simples ; nous n'avons entendu que des tambours : les tambours, les sifflets et les flûtes sont très aisés à inventer; les événements ordinaires de la vie domestique sont si paisibles et si réguliers, que la nature humaine paraît avoir besoin de quelque mouvement étranger qui l'anime.
Les Mallicollois nous parurent quelquefois défiants ; et, en effet, dispersés en petites tribus qui ont des causes fréquentes de dispute, il n’est pas étonnant qu'ils soient d'un pareil caractère. Leur conduite d ailleurs n'annonçait aucun désir de nous intenter une querelle; et ils témoignèrent du mécontentement à ceux qui entreprenaient de rompre la paix. On a déjà parlé
des cérémonies qu'ils observent en signe d'amitié : j’ajouterai que l'usage de verser de l’eau sur leurs têtes confirme la ressemblance que je leur attribue avec le peuple de la Nouvelle-Guinée ; Dampierre observa la même coutume à Pulo-Sabuda, sur la côte occidentale de la Nouvelle-Guinée.
Le hâvre, situé sur la côte nord-est de Mallicollo, à très peu de distancé de la pointe du sud-est, par les 16° 25° 20” de latitude sud, et 4670 57’ 23” de longitude à l’est, reçut le nom de port Sandwich. Il a environ une lieue de profondeur au sud-ouest, et sa largeur est d'un tiers de lieue.
Découverte de plusieurs îles. Entrevue et escarmouche avec les habitants. Arrivée du vaisseau à Tanna. Réception que nous font les insulaires.
Aussitôt que nous eûmes remis en mer, nous eûmes une brise de l’est-sud-est qui nous permit de gouverner sur Ambrym.
Ambryn, qui contient un volcan, paraît avoir plus de vingt lieues de four. Paoum, le pic élevé qui est au sud, est peu étendu; mais nous ne découvrimes point si la terre que nous avions vue auparavant à son ouest lui.est jointe : en supposant que ces deux parties ne forment qu'une seule île, la circonférence n'est pas de plus de cinq lieues.
Ch. Mettais del,
Imp. Gerdès, ILE DES PAPOUS.
Cook.)
J, BRY aîné, Editeur.
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Boston Public Library.
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Is donnent à cette espèce d’autel le nom de herairemy.
Le 24, nous fimes voile au sud-est, dans le dessein de serrer le vent à l’est, en prolongeant la côle méridionale d'Apée. Cette île, d'environ quatre lieues de tour, est remarquable par trois collines qui forment - trdis pics, circonstance qui lui a fait donner ce nom. Un récif très étendu sort de la pointe méridionale de l'île. Elle est fort boisée et probablement bien peuplée ; car nous vimes sur la côte plusieurs des naturels qui ressemblaient à ceux de Mallicollo, et qui étaient comme eux armés d’arcs et de traits.
Nous portâmes sur un groupe de petites iles qui sont au sud-est de la pointe d'Apée. Je les nommai /es iles de Shepherd, en l'honneur de mon digne ami, le docleur Shepherd, professeur d'astronomie à Cambridge. La plupart desîles qui nous entouraient étaient habitées, nous en fûmes du moins assurés le soir, en voyant des feux, même sur celles que nous avions jugées désertes pendant le jour.
Au point du jour, le 25, nous courûmes à l’est des îles Shepherd, et gouvernâmes sur une île que nous avions aperçüe dans le sud. Nous passâmes à l’est de Trois-Collines, et d’une île rase qui est à son sud-est, entre un rocher remarquable par sa forme pyramidale, que nous nommämes /e Monument, et une petite île appelée Deux-Collines, à cause de ses deux collines taillées en pic et séparées par un isthme étroit et bas.
PA Paris, — lnip. Lacour et Cf, rue Soufflot, 46.
Le canal, entre cette île et le Monument, a près d'un mille de largeur.
Le 26, je gouvernai sud-est entre l'île Montagu et la pointe nord de l'ile Sandwich. A midi, nous étions au milieu du canal, et nous y observâmes 170 31’ de latitude australe. La distance d'uneîle à l'autre est de quatre à cinq milles environ ; mais le canal, qui est resserré par des brisanis, n’a pas à beaucoup près cette largeur.
Comme nous doublions l’île Montagu, plusieurs Indiens s’avancèrent sur le rivage, et par leurs signes, parurent nous inviter à descendre à terre. Nous apercûmes aussi des habitants sur l'Île Sandwich, dont l’aspect est très riant : des plaines, des bosquets en diversifient agréablement le terrain ; du pied des montagnes, qui sont d'une médiocre hauteur, il y a une pente douce jusqu’au bord de la mer, défendue par unechaïine de brisants qui rendent l’île inaccessible de ce côté. Plus à l’ouest, au-delà de l’île Hinchinbrook, la côte semble se replier pour former une baie à l'abri des vents régnants.
En avançant nous aperçûmes des cocotiers, des palmiers et différents autres arbres, parmi lesquels on découvrait de pelites huttes et des pirogues échouées sur la grève. Nous admirions ailleurs des bocages touffus et des espaces considérables de terrain défriché, qui, par leur couleur jaunâtre, ressemblaient exactement
aux champs de blé d'Europe. Nous convinmes tous que celle île est une des plus belles de ce nouveau groupe, et elle paraît très bien située pour y faire un établissement européen. À en juger de la distance d'où nous la vimes, elle nous parut moins habitée qué celles que nous avions laissées au nord; ce qui faciliterait encore l'établissement d'une colonie. D'après ce que nous avons observé à Mallicollo, cette race d'insulaires est très intelligente, et recevrait avec empressement les avantages de la civilisation.
Le 3, nous parvinmes jusqu’au travers d'un grand cap, sur la côte sud-est de l'ile, à la distance d'environ trois lieues. Ensuite nous portâmes dans une baie de plus de huit milles de large etseulément deux dé pro fondeur. La selle qui forme une sorte de péninsule gif sur Son côté est, ét la met à l'abri du vént alizé : eéllé est très escarpée vers la pointe, mais elle dégénère in= sensiblement en collines plus pelites vers le fond. Chaque partie de la côte était bien cultivée parmi les bocages, et toutes les plantations paraissaient enfer mées de belles haies de roseaux, exactement pareilles à celles des îles des Amis.
Ces insülaires sont d'une médiocre stature, mais bien pris dans leur taille, et leurs traits ne sont point désagréablés: leur teint est très bronzé, el ils se peignent lé visage, les uns de noir, ét d'autres de rouge : leurs cheveux sont bouclés et un peu laineux. Le peu de femmes qüe j'ai aperçues semblaient être fort laides : elles portent une espèce de jupe de feuilles dé palinier, ou de quelqüe autfé plante semblable; maïs lés homtes, comme les habilañtis de Mallicollo, Yont nus, et ils n'ont autour des réifs qu'une corde. Je h'ai vu dé pirogues en äucun efdroit de la côte. Ils vivent dañs des maisons Couvertes de feuilles de palmier, et leurs plantations sont alignées et éntourées d’une haie de roseaux. J'appelai cette pointe 18 cap des Traitres, à cause de la perfidie de ses habitants, Ce cap, qui est Ja pointe nord-est de l’île, gît par 180 43° de latitude sud, et1699 28 de longitude est; ilaboutit à une montagne assez haute pour être aperçue dé seize ou dixhuit lieues.
Le 5, au lever du soleil, nous découvrimes une autre île, dont les terres hautes se présentaient sous la forme d'une table. Nous avions vu pendant la nuit une lumière que nous reconnûmes alors provenir d’un volcan : il exhalait encore beaucoup de feu et de fumée, avec un bruit sourd qui se faisait entendre à une grande distance.
Ces insulaires étaient d'une moyenne stature, mais infiniment plus forts et mieux proportionnés que les habitants de Mallicoilo, et, comme ceux-ci, éntièrement nus; seulement ils portaient autour du ventre une corde qui ne coupait pas leur corps d'une manière aussi choquante que celle des insulaires dont on à
arlé ailleurs. Quelques femmes, que nous vimes de oin, me paraissaient moins laides que celles de Mallicollo : deux filles tenaient chacune une longue pique dans leurs mains.
Commerce avec les insulaires. Description dé l'île de Tanna. Divers incidents survenus durant le séjour du vaisseau.
Comme nous avions besoin de faire une grande quantité de bois et d'eau, et que j'avais observé à terre qu'on pouvait approcher davantage Je vaisseau de l'endroit du débarquement, ce qui faciliterait considérablement les travaux, puisque nous serions en état dé couvrir, de protéger les travailleurs et de contenir les insulaires par la crainte, le 6, on toua le vaisseau à la place désignée pour le nouveau mouillage.
Tandis qu'on remorquait le bâtiment, les insulaires arrivaient de Lous les côtés de l’île, et, formant deux corps séparés, ils se rangèrent de chaque côté du débarquement, comme ils avaient fait le jour précédent ; ils portaient tous les mêmes armes. Une pirogue, mon-
tée par un seul homme, et quelquefois par deux ou trois, venait de temps à autre au vaisseau : elle était, chargée de noix de coco ou de bananes qu’elle offrait sans rien demander en retour; mais j'avais soin qu'on lui fit toujours des présents. Le chef parut nous inviter à descendre à terre. Le vieillard, qui avait si bien su se concilier notre amitié, fut du nombre de ceux qui se rendirent au vaisseau : je lui fis entendre par signes qu'ils devaient mettre bas leurs armes, II commença par prendre celles qui étaient dans sa pirogue, et les jeta dans la mer; je lüi défnai une grande pièce d'étoffe rouge ; je ne pouvais pas douter qu'il ne m'eût compris, et il porta ma requête à ses compatriotes; car, dès qu'il fut à terre, nous le vimes passer succes sivement de l’un à l’autre corps, el Conférer avec les insulaires, et depuis il ne reparut plus avec dés armes. L'instant d'après, une pirogué, 6ù étaient trois Indiens, s'approcha de l'arrière; l'un d'eux, branlant sa massue d'un air arrogant, en frappa le côté du vaisseau el commit divers autres actes de violence; mais il offrit enfin de l'échanger pour un rang de grains de rassade et d'autres bagatelles. On lesdui descendit du vaisseau avec une corde; mais, au moment qu'illes eut en possession, il se retira avec ses compagnons, eh forçant de rames, sans vouloir livrer sa inassue où quelque autre chose én retour. C'était là ce que j'attendais, et je n’élais pas fâché d'avoir une occasion de convaincre la multitude qui bordait le rivage de l'effet de nos armes à feu, en ne leur faisant que lé moins de mal possible, J'avais un fusil dé chasse chargé à dragées que je Lirai; et, quand ils furent hors de la portée du mousquet, on âcha quelques coups dé mousqueton. À ce bruit, ils Sautèrent par-dessus lé bord, sé couvrant de leur pirogue, ct nagéänt ävec elle jusqu'au rivage. Celle mousqueläde ne pret que peu où point d'impression sûr Ces insulaires; ils n'en parurent que plus insolents, et commencèrent à faire des cris et des huées.
On me confirma les noms des îles tels que Whaagou nous les avait dits. De Tanna on voit Erromango, Erronam ou Footona, et Annamalom.
Ces insulaires me firent entendre, d'une manière qui me parut fort claire, qu'ils mangent de la chair humaine, et que la circoncision est pratiquée parmi eux. [ls entamèrent les premiers celte matière, en me demandant si nous mangions de cette chair; sans cela je n'aurais pas songé à leur proposer cette question. J'ai vu des personnes prétendre que la faim seule peut rendre une nation anthropophage, et rapporter ainsi cet usage à la nécessité. Les habitants de cette île lormentau moins une exception à ce système, car ils ont des cochons, des poules, des racines et des fruits en abondance.
Le 15 août, nous descendimes sur la côte orientale pour reconnaître la position des îles Annatom et Hrronam où Tootoona. L'horizon se trouva si embrumé qu'il était impossible de les découvrir; mais un des habitants me donna, comme je le vérifiai après, la vraie direction de ces terres. Nous observâmes que daus presque toutes leurs plantations de cannes à sucre, ils creusaient des fosses de quatre pieds de profondeur, et de cinq ou six de diamètre, pour prendre les rats qui, étant en très grand nombre, ravageraient ces plantations. Les cannes sont plantées aussi près
l esunes des autres qu'il est possible sur les bords de ces
fosses: et les rats, en voulant saisir ces Cannes, ne mansuent gnère de s'y précipiter.
Le 16, j'allai rendre visite au chef de l'île, homme bigarré de noir et de rouge. Les habitants s'étaient rassemblés en grand nombre sur le rivage, et la plupart étaient venus des parties les plus éloignées. Leur conduite fut pacifique dans les uns, turbulente et audacieuse dans les autres ; mais, élant sur notre départ, je crus devoir dissimüler. y
Nos gens pénétrèrent dans les bois sur Ja plaine, et y virent beaucoup de gros perroquets d'un plumage noir, ronge et jaune , juchés au sommet des figuièrs les plus élevés, où un feuillage épais les mettait à l'a-
NE MECOOK 7"
bri de la dragée. Le lecteur aura peine à imaginer la grosseur de ces arbres : leurs racines croissent audessus de terre dans la partie la plus Considérable de leur longueur, et forment üne tige énorme d'environ dix ou douze pieds au-dessus de la surface. Cette lige, qui souvent n’a pas moins de trois verges de diamètre, paraît composer plusieurs arbres qui ont crû ensemble, et qui se projettent en angles aigus et longitudinaux à plus de trois pieds de la grande flèche; aussi elle s'élève de trente ou quarante pieds avant de se diviser en branches : ces branches ont plus d'une verge de diamètre , filent à peu près à la même hauteur sans se partager, et le sommet de l'arbre a au moins cent cinquante pieds d'élévation.
Nous fimes de nouvelles courses dans les bois, espé: rant y trouver par hasard la muscade. Nous- traversämes une belle plantalion de bananes, près de la partie occidentale de la grève, où un grand nombre de pérroquels détruisaient les fruits; mais ils étaient si sauvages que nous entreprimes en vain d'en approcher. Après une longue promenade, dürant laquelle nous nous séparâmes souvent les uns dés aütres, parce que nous n'avions rien à craindre de la part des habitants, nous retournâmes au rivage.
Nous allâmes éxaminer les sources chaudes que nous avions découvértés le 9. Nous primes pour cela un thermomètre qui se tenait à 78° à bord du vaisseau, et qui monta à 83°, {tandis qu'on le portait près de la ceinturé. Plongeant la boule au milieu de la source, le mercure s'éleva à 194° dans l'espace de cinq minutes. Nous ôtâmes ensuite le sable et les pierres à travers lesquelles l'eau coulait doucement dans la mer, et nous y replaçâmes le thermomètre, de manière qu’il enfonçait au-dessus de la boule ; et alors il monta de rechef à 1919, et ily resta pendant plus de dix minutes.
Tous les endroits où la terre est échaufiée, et dont nous avons fait mention, sont élevés perpendiculairement de trois ou quatre cents pieds au-dessus de ces sources , et sur la pente de la chaîne de collines où se trouve le volcan ; ainsi, il n'y a entre eux d’autres vallées que celles qui sont dans la pente même de cette chaîne ; et ce n’est pas non plus sur le sommet de la montagne qu'est situé le volcan , mais sur le côté du sud-est.
Dans üne promenade derrière l’aiguade, les naturels nous offrirent des filles avec des gestes qui n'étaient point équivoques. Dès que les femimes S'aperçurent de la bassèsse des hommes, elles s’enfuirent très loin, fort effrayÿées en apparence, et choquées de leur grossièreté. Soit pour jouir du plaisir de les voir épouvantées , soit par un autre motif, les Indiens, et surtout les jeunes, désiraient beaucoup que nous courussions après elles.
Comme nous n’attendions qu'un vent favorable pour partir, nous cherchâmes à bien employer le reste du temps. Un parti nombreux descendit à terre; mais chacun se sépara et alla de son côté. Je rencontrai beaucoup d’'Indiens qui se rendaient au rivage. La perspective dont je jouissais approchait de celle de Taïti; elle avail même un avantage, c’est que tout le pays, à une distance considérable autour de moi, présentait de petits monticules et des vallées spacieuses , toutes capables de culture ; au lieu qu'à Taïli des montagnes escarpées et sauvages s'élèvent tout-à-Coup du milieu de là plaine, qui n'a nulle part deux milles de largeur. Là plupart des plantations de Tanna sont d'ignamiers, de Rééiniers, d'eddoës et de cannes à sucre, qui, étant tous fort bas (4), permettent à l'œil d'embrasser une grande étendue de terrain. Des arbres touffus occupent çà et là des espaces solitaires, et produisent des scènes très pittoresques. Le sommet de la colline plate, qui borde une partie de l'horizon, paraît festonné de petits bosquels, où les palmiers élèvent leurs têtes par-dessus les autres arbres.
q) Le plus grand bananier n'excède pas dix pieds, et en général ils n’ont que six pieds de hauteur. A. M.
Ceux qui savent jouir des beautés de la nature concevront le plaisir qu'on goûte à la vue de chaque petit objet, minutieux en lui-même, mais important au moment où lé cœur s'épanouit et qu'une espèce d'extase transporte les sens. On contemple alors avec ravissement la face sombre des terres préparées pour la culture, la verdure uniforme des prairies, les'teintes différentes et la variété infinie des feuillages. Un pareil spectacle, dans toute sa perfection, était ici étalé à mes regards. Quelques arbres réfléchissaient mille rayons ondoyants, tandis qué d’autres formaient de grandes masses d'ombrage en contraste avec les flots de lumière qui couvraient tout le reste. Les nombreux tourbillons de fumée qui jaillissaiéent de chaque bocage, offraient l'idée de la vie domestique : mes pensées se portèrent naturellement sur l’amilié et le bonheur de ce peuple, en considérant ces vastes champs de plantains qui m'environnaient de toutes parts, et qui, par leurs fruits, me paraissaient avoir été choisis avec raison pour les emblèmes de la richesse et de la paix. Le paysage, à l'ouest, n'était pas moins admirable que celui dont je viens de parler : la plaine y était entourée d'un grand nombre de collines fertiles, revêtuës de bois entremêlés de plantations; et par-derrière s'élevait une chaine de hautes montagnes, qui ne sont pas in= férieures à celles des îles de la Société, qüoiqu'ellés semblent être d’une pente plus aisée. J'examinai cette scène champêtre du milieu d'ün groupe d'arbres, que les liserons et les plantes enlacaient de leurs fleurs odorantes.
La richessé du sol est prodigieuse, car des palmiers, déracinés par les vents (1), et couchés à terre, avaient poussé de nouveaux branchages. Du milieu du feuil- Jage, différents oiseaux, ornés des plus belles couleurs, m'égayaient par leurs chants. La sérénité de l'air et la fraicheur de la brise contribuèrent d’ailleurs à l'agrément de ma situation. Mon esprit, entrainé par celte suite d'idées douces, se livrait à des illusions qui augmentaient mon plaisir, en me représentant le genre humain sous un point de vue favorable. Nous venions de passer une quinzaine de jours au milieu d’un péuple qui nous avait accueillis avec beaucoup de défiance, et qui s'élait préparé à repousser courageusement toute espèce d'hostilité : l'honnêteté de notre conduite, notre modération, avaient dissipé leur frayeur inquiète. Ces insülaires, qui, suivant {oute apparence, n'avaient jamais connu d'hommes aussi bons, aussi paisibles, et pourtant aussi redoutables que nous; qui étaient accoutumés à voir dans chaque étranger un ennemi làche et perfide, concurent alors des sentiments plus nobles de notre espèce : ils partagèrent avec nous des productions qu'ils ne craignaient plus qu'on leur en: levât par force; ils nous permirent de visiter leurs charmantes retraites, et nous fûmes témoins de leur félicité domestique. Bientôt ils commencèrent à aimer notré conversation ; et ils conçurent de l'amitié pour nous.
Départ de Tanna. Description de ses habitants, de leurs mœurs et de leurs arts.
Le 20, nous démarrâmes el noüs reprimes la mer. Je ne puis dire pourquoi ces insulaires s'opposèrent si constamment à notre entrée dans l'intérieur de l'île : peut-être était-ce un effet de leur caractère, naturellement ombrageux ; peut-être aussi cela provenait-il, comme je l'ai insinué plus haut, de €e qu'ils sont accoutumés à des hostilités de la part de leurs Voisins, ou à des querelles inlestines. Tout semble annoncer qu'ils sont souvent exposés à de pareils désordres, car nous
{4) Les racines des cocotiers sont naturellement très courtes et composées d’une quantité innombrable de fibros: mais à Tauna le sol, quoique fertile, est si peu compacte qu'il ne faut pas un grand ouragan pour renverser les ar= bres qui y croissent. A. N.
observâmes qu'ils étaient très habitués aux armes et très adroits à s’en servir. Quelque part qu'ils aillent, il est rare qu'ils sortent sans elles. L
Les productions de l’île sont le fruit à pain, les noix de coco, un fruit ressemblant à la pêche, qu'on nomme pavie, l'igname, la patate, la figue sauvage, un fruit pareil à l'orange, qui n'est pas mangeable, et quelques autres dont je ne sais pas le nom. Je ne puis douter que la noix muscade, dont j'ai parlé, n’y croisse. Les fruits à pain, les noix de coco et les bananes n’y sont pas aussi abondants ni aussi bons qu’à Taïti ; mais les cannes à sucre et les ignames s'y trouvent en plus grande quantité, plus grosses et meilleures : une de ces ignames pesait cinquanle-six livres. Les cochons ne parurent pointrares ; mais nous ne vimes pas beaucoup de poules : ce sont là les seuls animaux domestiques qu'aient les habitants. Les oiseaux de terre n'y sont pas à beaucoup près si nombreux qu'aux îles de la Société ; mais on y trouve de petits oiseaux du plus joli plumage, et dont l'espèce nous était inconnue. Les arbres et les plantes qui croissent sur cette terre sont aussi variés dans leurs espèces que dans aucune des îles où nos botanistes ont eu le temps d’'herboriser,
Je crois que ces insulaires vivent principalement du produit de la terre, et que la mer contribue peu à leur subsistance.
Ces insulaires sont d'une médiocre stature, minces de taille ; il en est beaucoup de petits; on en voit peu de gros ou de robustes; ils ont un air agréable, mais on remarque rarement à Tanna ces beaux traits, si communs parmi les insulaires des îles de la Société, des Amis el des Marquises. Je n'ai pas trouvé un seul homme corpulent; ils sont tous pleins de vivacité et de feu, ils ont le nez large, les yeux pleins et doux. La physionomie de la plupart est ouverte, mâle et honnête : quelques-uns cependant l'ont mauvaise. Ils sont, comme les peuples des tropiques, agiles et dispos ; ils excellent à manier leurs armes, et montrent de l’aversion pour le travail.
Je ne dirai pas que les femmes de cette contrée sont belles, mais je pense qu'elles sont assez jolies pour les habitants, et qu'elles le sont trop pour l'usage qu'ils en font : elles ne portent qu'une corde autour des reins, et quelques brins de paille qui y sont attachés devant et derrière. Les deux sexes sont d'une couleur très bronzée, mais non pas noire; ils n’ont même aucun trait des nègres; ils paraissent plus bruns qu'ils ne le sont naturellement, parce qu’ils se peignent le visage avec un fard de noir de plomb; ils usent aussi d'un fard rouge, et d'une troisième sorte brunâtre, ou d'une couleur entre le rouge et le noir. Ils se mettent de larges couches de tous ces fards, non-seulement sur le visage, mais encore sur le cou, les épaules et la poitrine. Pour mettre ces peintures, ils se servent d'huile de noix de coco; ils se font des barres obliques de deux ou trois pouces de large; ils emploient rarement la couleur blanche, mais ils se couvrent quelquefois une moilié du visage de rouge, et l'autre moitié de noir.
Ils se font des incisions, surtout au haut du bras et sur le ventre; elles tiennent lieu des piqûres en usage parmi les insulaires d'un teint plus clair qui habitent les îles des Amis et de la Société, la Nouvelle-Zélande, l'île de Pâques et les Marquises. Ils enlèvent la chair avec un bambou ou une coquille aiguë, et ils y appliquent une plante particulière, qui forme une cicatrice élevée sur la surface de la peau après que la blessure cst guérie. Ils ont soin de donner à ces cicatrices la forme de fleurs et d’autres figures. ce qui est d’une grande beauté dans le pays. Nous n'avons aperçu qu'un seul homme qui fût tatoué sur la poitrine; on a déjà remarqué que la piqûre semblait avoir été faite de la même manière qu'à Taïti.
Les hommes n’ont d'autre vêtement qu'une ceinture el une pagne, qu'ils placent d'une manière aussi indécente que les habitants de Mallicollo. Les femmes l'enveloppent d'une pièce d'étoffe qui les couvre de la ceinture aux genoux, en forme de jupe, et cette étofle
est de fibres de bananiers. Les enfants prennent ces feuilles à l’âge de six ans. Je ne puis m'empêcher de répéter encore ici qu'ils ne se servent pas de cetle couverture par des motifs de décence. Au reste, elle produit un effet si contraire que chaque insulaire de Tanna ou de Mallicollo ressemble à cette divinité fameuse qui protégeait les vergers et les jardins des anciens.
Le cartilage entre les narines est communément troué et orné d’une pierre cylindrique, ou d’un morceau de bambou d’un demi-pouce d'épaisseur.
Les deux sexes sont chargés également de bracelets, de colliers, de pendants d'oreilles et d’amulettes. Les bracelets sont surtout portés par les hommes : il y en a de coquillages et d’autres. de cocos. Les hommes aiment aussi à se parer d'amulettes: ils attachent un grand prix à celles qui sont d'une pierre verdâtre, et c'est par cette raison qu'ils échangeaient volontiers les fruits de leur pays pour des morceaux de tale vert de la Nouvelle-Zélande. Ils placent souvent à la partie supérieure du bras gauche un morceau de noix de coco bien sculpté. ou simple et poli, qu’ils relèvent par diverses plantes.
En général, les jeunes gens se servent de frondes et d'arcs, et les hommes d’un âge plus avancé, de massues ou de dards. Les arcs sont du meilleur bois de massue (casuarina), lrès fort et très élastique ; ils le polissent beaucoup, et peut-être qu'ilsle frottent d'huile de temps en temps pour entretenir la souplesse. Leurs traits de bambou ont près de quatre pieds de long; les dards ou les piques neuf à dix, et seulement un demipouce de diamètre. Comme ils craignent de briser leurs arcs, ils ne les courbent pas extrêmement, et, à vingt-cinq ou trente verges, on a peu à craindre de leurs flèches.
Les insulaires de Tanna ne sont pas nombreux en proportion de l'étendue de leur pays. Il paraît que ce peuple vit dispersé en petits villages, composés de quelques familles ; et l'usage constant où ils sont de marcher armés est un signe assuré qu'ils avaient autrefois, et que probablement ils ont encore, des guerres avec leurs voisins ou des divisions entre eux.
La vie domestique du peuple de Tanna n’est pas privée de tout amusement. Ils sont d’un caractère plus sérieux que les nations les plus civilisées des îles des Amis et de la Société, et que les habitants, plus sauvages, de Mallicollo; mais, d’un autre côté, leur musique est plus parfaile que celle du reste des naturels de la mer du Sud, et le goût de l'harmonie, qui suppose une grande sensibilité d'organes, est une disposition excellente à Ja civilisation.
Nous ne connaissons rien de leur religion, si ce n’est le chant solennel que nous entendimes sur la pointe orientale de la baie, presque chaque matin, d'où nous conjecturâmes qu'ils vont rendre un culte dans les bois des environs. Leurs soins pour nous empêcher d'aborder à cet endroit confirment cette conjecture.
Le hâvre où mouilla le vaisseau fut nommé port de la Résolution, du nom du vaisseau qui est le premier qui y soit jamais entré. Il est situé sur le côté nord de la pointe la plus orientale de l'île par les 19° 32° 24" et demie de latitude sud, et les 169° 44° 35” de longitude à l'est. Ce mouillage n'est proprement qu'une crique qui court dans le sud-ouest l'espace de trois quarts de mille sur un demi-mille environ de largeur. Un banc de sable et des roches du côté de l’est le rendent encore plus étroit. La profondeur de l’eau, dans le port, est de six à trois brasses, fond de sable et de vase. Si l'on veut faire de l'eau et du bois, on ne peut désirer un endroit plus commode ; ces deux articles s’y trouvent pour ainsi dire sous la main, L'eau prit un mauvais goût après avoir été quelques jours à bord; mais ensuite elle redevint douce,
| Reconnaissance des îles voisines. Description de ces
terres.
Dès qu'on eut repris à bord nos bâtiments à rames,
nous fimes voile à l'est, dans le dessein d'avoir une vue plus distincte d'Erronma, et de reconnaître s’il n'existait pas quelque autre terre en son voisinage. C'était le 20 août 1774. Le 21, nous aperçûmes pardessus l'extrémité occidentale de Tanna les hautes terres d'Erromango au nord-ouest, nous doublâmes cette île, et nous fimes voile au nord-nord-ouest, voulant rallier l'île Sandwich pour en achever la reconnaissance, et celle des îles situées au nord-ouest. Le 22, nous vimes trois ou quatre îlots, derrière lesquels il sembla qu’on pourrait mouiller en sûreté. Mais, n'imaginant pas que j'eusse du temps à sacrifier à la visite de cette belle terre, je continuai de longer la côte jusqu'à son extrémité occidentale, et portant au nord- Ouest pour gagner la pointe sud-est de Mallicollo, je ne tardai pas à découvrir les îles Apée, Paoom et Ambrym. Les terres que nous avions cru ne former que la seule île de Paoom parurent alors être deux îles : on voyait du moins une espèce de séparation entre la monlagne et la terre qui est à l’ouest. Nous côtoyâmes la bande sud-ouest de Mallicollo à une demi-lieue du rivage. De la pointe sud-est la terre court à l’ouest, un peu vers le sud, dans une étendue de six ou sept lieues; elle se fait ensuite nord-ouest l’espace de trois lieues, où elle se termine en un cap, situé par la latitude de 160 29’, et que j'appelai le cap Sud-Ouest. La côte, qui est basse, semblait hachée par plusieurs criques et autant de pointes : peut-être que ces pointes sont de petites îles qui bordent le rivage; car nous sommes assurés que celle qui est à l’est @u cap, à la distance de deux ou trois lieues, est une île. Près du côté occidental ou de la pointe du cap, est un rocher ou îlot de forme circulaire, qui lui est uni par des brisants, et qui met à l'abri des vents régnants une belle baie formée par un coude dans la côte.
Les insulaires parurent en troupes sur plusieurs endroits de la plage, et quelques-uns semblaient vouloir lancer leurs pirogues en mer pour reconnaître le nayire; mais ils ne le firent pas, par la raison, sans doute, que nous ne diminuâmes point de voiles.
La côte méridionale de Mallicollo, de l'extrémité du sud-est au cap sud-ouest, est entièrement couverte d'arbres et d’autres productions naturelles, du rivage au summet des montagnes. Au nord-ouest du cap, la contrée est moins boisée, mais beaucoup plus agréablement diversifiée par des plaines, dont quelques-unes semblaient cultivées. Les croupes des montagnes paraissent montrer partout la nudité du roc. Les plus élevées sont entre le port Sandwich et le cap Sud- Ouest. Plus au nord la terre s’abaisse insensiblement, et elle est moins revêtue d'arbres; je crois que ce canton est d’une grande fécondité, et qu’il a de nombreux habitants ; car, le jour, on voit des fumées s'élever, et, la nuit, des feux briller dans toutes les parties de la contrée. La côte septentrionale, que nous avions crue conlinue, est un amas d'îles dont les terres boisées ont peu d’élévalion, et qui, pour la plupart, sont d’une petite étendue, la plus méridionale exceptée, que nous appelâmes Saint-Barthélemy, du nom du jour; elle a six ou sept lieues de circonférence, el fait la pointe nord-ouest du passage de Bougainville.
Le 25, au point du jour, nous étions sur la bande du nord de l'ile, laquelle est d’une médiocre élévation, et de trois lieues de circuit, et nous gouvernâmes vers le gros cap, le long de la terre basse. A midi, nous découvrimes une grande côte qui s'étendait au nord, jusqu’au nord-ouest. Après avoir doublé le cap, la terre courail au sud, un peu à l’est, et formait une grande et profonde baie, dont l'entrée n'avait pas moins de cinq lieues de large.
Tout conspirait à nous faire croire que cette baie était la baie de Saint-Philippe et de Saint-Jacques, découverte, en 1606, par Quiros, sur la terre australe du Saint-Esprit. Pour déterminer ce point, il fallait pénétrer plus ayant, car alors rien ne la bornait à nos yeux. Notre latitude se trouva de 140 55° 30” sud, et notre longitude de 1670 3° à l’est, Les habitants étaient
rassemblés en très grand nombre. Deux pirogues s'en détachèrent, mais tous les signes possibles d'amitié ne purent inspirer assez de confiance aux Indiens pour s'approcher de notre bord, et y recevoir nos présents; enfin, saisis d'une frayeur subite, ils ramèrent à terre. Ces Indiens étaient nus ; ils ne portent qu'une ceinture, à laquelle ils attachent de larges feuilles qui les couvrent presque jusqu'aux genoux, devant et derrière ; ils sont de la couleur des nègres, et leurs cheveux sont cotonnés ou coupés très court; leurs pirogues sont petites et à balancier.
Quelques-uns des habitants de ces parages avaient les cheveux noirs, courts et frisés, comme les naturels de Mallicollo ; mais d’autres les avaient longs et relevés sur le sommet de la tête, et ornés de plumes, à la manière des habitants dè la Nouvelle-Zélande : leur parure consistait en bracelets et en colliers. L'un d'eux avait une coquille blanche attachée sur le front, et d’autres étaient peints d’un fard noirâlre. Je ne leur ai pas vu d'autres armes que des dards et des harpons, avec lesquels ils dardent le poisson : leurs pirogues, semblables à celles de Tanna, naviguent de la même façon ou à peu près. Ils ne balancèrent point à nous donner les noms des endroits que nous leur montrâmes ; mais nous ne pûmes jamais en obtenir celui de l'île. Nous lui avons conservé celui de terre du Saint- Esprit, que Quiros lui avait donné. Nous leur offrimes des médailles , des clous, des étoffes de Taïti et de la serge rouge ; mais nous remarquâmes qu'ils se saisissaient des clous avec un empressement particulier. Quiros laissa peut-être sur l’île des ouvrages de fer qui par-là sont devenus précieux. Ils attachèrent une branche de plante de poivre à la même corde avec laquelle nous leur avions tendu des clous, et il paraît qu'ils ne pouvaient nous offrir que cet emblème d'amitié.
La baie a vingt lieues de côté : six du côté oriental, deux au fond, et douze sur la rive occidentale. Elle est partout sûre et sans fond, excepté près du rivage qui est très peu élevé. Néanmoins il ne se trouve qu’une lisière assez étroite entre le bord de la mer et le pied des montagnes ; car la baie, ainsi que le terrain uni qui s'étend au fond, est bornée de chaque côté par deux chaînes de montagnes, dont celle qui est à l’ouest s'élève en amphithéâtre et traverse toute la longueur de l'île. La contrée offre partout une végétation très animée. Les deux côtés des montagnes sont entièrement couverts de plantations d'espèces très variées ; et chaque vallée est embellie par un ruisseau dont les eaux fertilisent les terres qu'elles arrosent. De toutes les productions de la nature qui enrichissent cette contrée, le cocotier est celle qui se fait le plus remarquer. Les colonnes de fumée qui, le jour, jaillissaient de toutes les parties de l’île, et les feux qui y brillaient dans la nuit, annoncent une terre riche et peuplée de beaucoup d'habitants. La pointe orientale de cette baie, que j'ai nommée /e cap de Quiros, en mémoire de cet illustre navigateur, qui le premier l'a découverte, gît par les 160 44° de latitude australe, et par Les 1670 13° de longitude à l'est. La pointe nord-ouest, que j’appelai le cap de Cumberland, en l'honneur de son altesse royale le duc de Cumberland, est par les 14° 38° 45” de latitude sud, et 1660 49° et demie de longitude à l'est : ce cap est l'extrémité nord-ouest de cet archipel.
Ayant ainsi reconnu les différentes Îles qui composent ce même archipel, la saison de l'année m'obligeait à retourner dans le sud, tandis que je pouvais encore employer quelque temps à la découverte des terres qui se rencontraient entre ce lieu et la Nouvelle-Zélande, où je me proposais de toucher, afin de rafraichir mon équipage, et faire assez d'eau et de bois pour une nouvelle course du côlé du pôle. Dans cette vue nous vi- ‘âmes de bord et portâmes le cap au sud.
Ce qu'on vient de dire de ces îles dans l’ordre qu'elles ont été découvertes n'étant point assez détaillé, soit par rapport à leur gisement, soit par rapport à leur description , il est, je pense , à propos d'en faire une récapitulation,
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Les îles septentrionales de cet archipel furent découvertes en 1606, pour la première fois, par Quiros, navigateur célèbre; et ce n’est pas sans raison qu'on les considérait comme faisant partie du continent méridional, qu’alors, et jusqu'à ces derniers temps, on Supposait exister. Elles furent ensuite reconnues par M. de Bougainville en 1768 : et ce navigateur, qui débarqua sur l'île des Lépreux , borna ses découvertes à trouver que la terre n'était point continue, mais un amas d'îles qu'il nomma l'archipel des grandes Cyclades. Comme nous ayons déterminé non-seulement l'étendue et la position de ces îles, mais encore fait la découverte de plusieurs autres qui étaient restées inconnues, el que nous en avons pris tous les relèvements, je crois avoir obtenu le droit de les nommer; et dans la suite je les désignerai sous le nom de Vouvelles-Hébrides. Elles sont situées entre 140 29° et 200 4° de latitude sud, et entre 166 41’ et 4700 21’ de longitude orientale. Elles s'étendent, l'espace de cent Wogt-cinq lieues, dans la direction du nord-nord-ouest et du sud-sud-est.
L'île la plus septentrionale est appelée par M. de Bougainyille le Pic de l'Étoile, et il la place par 140 29° de latitude sud et 1680 9’ de longitude, et au nordquart-nord-ouest, à la distance de huit lieues de l’île Aurore.
L'île qui ensuite s'avance plus au nord est la terre du Saint-Esprit. Elle est la plus occidentale et la plus grande de toutes les Hébrides; car elle a vingt-deux lieues de longueur dans la direction du nord-nordouest et du sud-sud-est, sur une largeur de douze lieues et soixante de circuit. Ces terres, surtout celles du eôté ouest, sont d'une élévation extraordinaire , et forment une chaîne suivie de montagnes qui, en quelques endroits, s'élèvent directement des bords de la mer, L'île entière, à l'exception des plages et de quelques escarpements où le roc se montre à nu, est couverle de bois et de diverses plantations. Les îles qui gisent le long des côtes méridionales et orientales doivent vraisemblablement former des baies et des ports, aussi bien abrités que la grande baie dite de Saint- Jacques et de Saint-Philippe.
Après la terre du Saint-Esprit, l'île la plus considérable est Mallicollo. Au sud-est elle s'étend nord-ouest et sud-est, et elle a dix-huit lieues de longueur, Sa plus grande largeur, qui est à l'extrémité sud-est, est de huit lieues. L'extrémilé nord-ouest n’a guère que les deux tiers de cette largeur, qui diminue encore d'un tiers vers le milieu. Ce rélrécissement est occasionné par une vaste et profonde baie sur la bande du sud-est. À juger de celte île d'après ce que nous en avons vu,son sol doit être très fertile et rempli d'habitants, Ses terres, médiocrement hautes, s'élèvent doucement en pente du rivage au pied des montagnes qui occupent le milieu de l'ile. . Ne
Saint-Barthélemy est située entre l'extrémité sudest de la terre du Saint-Esprit, et l'extrémité nord de Mullicollo. Elle est éloignéé de cette dernière de huit milles, et c'est entre ces deux îles qu'est le passage Bougainville, et dont le milieu git par 150 48’ de latilude sud.
L'ile des Lépreux se trouve entre la terre du Saint- Esprit et l'île Aurore, à huit lieues de la première et à trois lieues de la seconde par la latitude de 450 22! et presque sous le même méridien que la pointe sud-est de Mallicollo, Elle a à peu près la figure d'un œuf; ses terres sont hautes et son circuit est de dix-huit ou vingt lieues.
Les îles Aurore, la Pentecôte, Ambrym, Paoom , et les îles voisines Apée, Trois-Collines el Sandwich, gisent presque toutes sous le méridien de 1672 29 ou 30° à l'est, et s'étendent du 140 51° 30” au 17e degré 53° 30” de latitude.
L'île Aurore git nord-nord-ouest et sud-sud-est, et s'étend l’espace de onze lieues dans cette direction ; mais je ne crois pas qu'elle ait plus de deux lieues ou deux lieues et demie de largeur. Ses terres sont d'une
bonne hauteur; la surface en est monlueuse , et presque partout boisée aux endroits que les insulaires habitent et cultivent.
L'île de la Pentecôte, qui est à une lieue et demie au sud de l'île Aurore, a la même longueur, et gît dans la direction nord et sud; mais elle est un peu plus large que celle-ci. Elle est d’une hauteur considérable, et couverte de bois, à l'exception des espaces de terrain cultivé qui paraissent en grand nombre.
De l'extrémité méridionale de l’ile de la Pentecôte au côlé septentrional de l'ile d'Ambrym , la distance est de deux lieues et demie. Cette dernière a sept lieues environ de circonférence. La terre est basse sur les bords de la mer, d'où elle s'élève inégalement pour former, dans le milieu de l'île, une montagne d'une médiocre hauteur.
L'île d'Apée n’a pas moins de vingt lieues de tour ; son plus grand côté est d'environ huit lieues au nordouesi et sud-est. Celte terre est très haute, montueuse, et entrecoupée de plaines et de bois, du moins dans les parties occidentales et méridionales; et nous n’avons point vu les autres.
Les îles Shepherd forment un groupe de petiles îles d'inégale grandeur, et qui, de la pointe du sud-est d'Apée, s'étendent dans le sud-est l'espace de cinq lieues.
L'île Trois-Collines est située au sud et à quatre lieues de la côte d'Apée, et au sud-est, à dix-sept lieues du port Sandwich. J'ajouterai à tout ce que j'ai déjà dit de cette île, qu'à l'ouest-nord-ouest, à cinq mille de la pointe occidentale est une chaîne de récifs sur laquelle la mer se brise continuellement,
Dans la direction du sud, à neuf lieues de l’île Trois- Collines, gît l'île Sandwich. Les îles Deux-Collines, le Monument et Montagu sont à l’est de cette ligne, Hinchinbrook à l'ouest, ainsi que deux ou trois autres petites îles qui se trouvent entre elle et l’île Sandwich, à laquelle elles sont liées par des brisants.
L'ile Sandwich a vingt-cinq lieues de tour: sa plus grande étendue est de dix lieues. Elle court nord-ouest et sud-est. La distance de l'extrémité sud de Mallicollo, jusqu'à l'extrémité nord-ouest de l'île Sandwich, est de vingt-deux lieues dans la direction du sudsud-est.
Dans la même direction gisent Erromango, Tanna à et Annatom. La première est à dix-huit lieues de l'île Sandwich, et elle a de vingt-quatre à vingt-cinq lieues de tour. Son milieu est par 18° 54’ de latitude sud, et 169° 19° de longitude à l’est. Ses terres sont passablementélevées, autant qu'on peut en juger de læ distance où nous les découvrimes pour la première fois.
Tanva, située à six lieues de la côte méridionale d'Erromango, court sud-est ét nord-ouest. Elle s'étend environ huit lieues dans cette direction , et, sur toute sa longueur, elle a trois ou quatre lieues de large.
L'île d'Immer, qui gît nord-nord-est, est à quatre lieues du port de la Résolulion de Tanna; et l'île d'Erronam ou Tootoona se trouve à l’est dans la même direction, à onze lieues de distance. Cette dernière , Ja plus orientale de toutes les Hébrides , n’a pas plus de cinq lieues de tour, mais elle est très haute et unie à son sommet, Du côté nord-est est un pelit pic qui parait détaché de l'île, mais nous le erûmes lié par une terre basse.
Annatom, qui est l'île la plus méridionale, gît par 20° 3° de latitude sud, et 170° 4’ de longitude, Elle est au sud-est à onze ou douze lieues du port de la Résolution. Ses terres sont hautes et montueuses.
Découverte de la Nouvyelle-£Calédonie, Relâche du vaisseau à la Balade.
Au lever du soleil, le 1er septembre, après avoir couru la nuit au sud-ouest, nous perdimes toute terre de vue, Le vent continuant de régner dans la partie
sud-est, nous poursuivimes notre roule sud-ouest,
Nous nous préparions à traverser la mer du Sud
dans sa plus grande largeur, du côté de l'extrémité de l'Amérique. Après trois jours de navigation, nous découvrimes une grande terre où aucun navigateur européen n'avait encore abordé.
Le 5, au lever du soleil, l'horizon étant transparent, nous eûmes la vue distincte d’une côte qui s'étendait au sud-est du cap de Colnett, et une chaîne de brisants paraissait défendre toute cette côte. Nous reconnûmes bientôt que ce que nous avions pris pour des ouvertures dans la côte même n'était qu'une terre basse sans interruption. On peut en excepter l'extrémité occidentale qui formait une île, connue sous le nom de Balabéa, ainsi que nous l’apprimes après.
Le pays devenait plus stérile à mesure que nous en approchions, et il était couvert d'une herbe sèche, blanchâtre. Les arbres, très clair-semés sur les montagnes, paraissent tous avoir des tiges blanches et ils ressemblaient à des saules : on n'y voyait aueune espèce d'arbrisseaux ou de sous-bois. Plus près nous découvrimes une petite bordure de terre plate au pied des collines, revêtue d'arbres et de buissons verls et touffus, parmi lesquels nous remarquions de temps en temps un cocotier et un bananier, Nous observions aussi des maisons qui avaient la forme de ruches d’abeilles, rondes ou coniaues , et un trou pour entrée : elles étaient exactement pareilles à celles de l'île des Cocos et de Horn, qui sont représentées dans le voyage de Le Maire et de Schouten.
Nous débarquâmes en présence d’un grand nombre d'habitants qui s’élaient rassemblés pour nous voir; aussi nous recurent-ils avee des démonstrations de joie, et celte surprise naturelle à un peuple qui voit des hommes et des objets dont il n'a pas encore d’idée. Plusieurs qui paraissaient affectés d’une espèce de lèpre avaient des jambes et @es bras prodigieusement gros : ils étaient absolument nus, si on exceple un cordon qu’ils portaient autour de leur ceinture, et un second autour de leur cou. Le petit morceau d'étoffe d'écorce de figuier, qu'ils replient quelquefois autour de la ceinture ou qu'ils laissent floiler mérite à peine le nom d'une couverture ; il ne sert pas plus de voile que celui des Mallicollois, et, aux yeux des Européens, il était plutôt malhonnète que décent, Chaque habitant de celte île, ainsi que les naturels de Tanna et de Mallicollo, était une figure ambulante du dieu Priape. Les idées de modestie sont différentes dans chaque pays et changent aux différentes époques de la civilisation. Lorsque tous les hommes vont nus, comme à la Nouvelle-Hollande, on se regarde avec autant de simplicité que.si .on était vêtu. Les habils à la: mode et les ar mures des quinzième et seizième siècles, dans toutes les.cours d'Europe, passeraient à présent pour fort indécents.
Celte même pièce d'éloffe, que les habitants de la Nouvelle-Calédonie contournent d’une manière si jndécente, est souvent d'une telle longueur, qu'ils en attachent l'extrémité à la corde qui est autour de leur cou: plusieurs porlaieut à certe corde de pelts grains d'une pierre néphrétique d'un vert pâle, qui est de Ja même espèce que celle de Tanna, et presque semblable à celle de Ja Nouvelle-Zélande. Quelques-uus avaient sur. leur tête des chapeaux cylindriques noirs, d'une natte très grossière, entièrement ouverts aux deux extrémilés, ei:de la forme d'un bonnet de hussard : ceux des chefs étaient ornés de pelites plumes rouges, et de lougnes plumes noires de coq en décoraient.la pointe, À leurs oreilles , dont l'extrémité ost étendue jusqu à une longueur prodigieuse, et dont tout le cartilage est coupé en deux, courme à.l'île de Pâques ils suspendent une grande quantité d'anneaux d'écuille de tortue, ainsi que les insulaires de Tanna ; ou bien ils mettent, dans le tou, un rouleau de feuilles de eannes à sucre.
La latitude de l'île est de 20° 17° 39° sud, la longilue den610,41 21" à. l'est.
Liga, ok, Emioude au fond aus pee riz
que : c'était un beau ruisseau qui descendait des montagnes. Il fallait avoir un petit canot pour débarquer les futailles sur la plage, où elles étaient roulées, el pour les charger ensuite sur la chaloupe; car un petit canot pouvait seul entrer dans la crique, encore n'élait-ee que pendant le flot. Nous aurions pu nous procurer iei d'excellent bois de chauffage avec plus de facité que de l’eau, mais nous n’en avions pas besoin.
Il } avait à l'aiguade un nombre considérable de naturels, Quelques-uns, pour un petit morceau d’étoffede Taïli, nous portèrent en sortant de la chaloupe où en y entrant, l’espace de quarante verges, parce que l'eau était trop basse pour que les bataux vinssent jusque eur le rivage. Nous y aperçûmes des femmes qui, sans craindreles hommes, se mettaientau milieu de la foule, et s'amusaient à répondre aux caresses el aux avances des malelols, Elles les invitaient communément derrière des buissons; mais dès que les amants les suiyaient, elles s'enfuyaient avec lant d'agilité qu'on ne
ouvait pas les attraper. Elles prenaient ainsi plaisir à déconcerter leurs adorateurs, et elles riaient de bon
- eœur toutes les fois qu’elles jouaient ce rôle.
Description de la Nouvelle-Calédonie. Mœurs, coutumes et arts de ses habitants,
Sur cette côte nous avons trouvé les hommes forts, robustes, actifs, bien faits, civils et paisibles ; et nous leur avons reconnu une qualité rare parmi les nations de celte mer, c'est qu'ils n'ont pas le plus léger penchant au vol, Ils sont presque de la même couleur qu: les habitants de Tanna, mais ils ont des traits plus réguliers, un air plusagréable; ilssont plusrobustes et de plus haute taille : quelques-unsont six pieds quatre pouces. Il en est qui ont les lèvres épaisses, le nez plat, les traits et la mine desnègres. Deux choses contribuaient à former ce rapprochement dans notre esprit : leur tèle moutonnée, et l'usage de se frotter le visage avec une espèce de fard d'un nojr luisant, En général la couleur de leurs cheveux et de leur barbe est noire. Leurs cheveux, naturellement bouclés, paraissent, à la première vue, ne pas différer de ceux des nègres, et cependant ils sont d'une tout autre nature, et plus rudes et plus forts que les nôtres. Plusieurs les laissent croître et les relèvent sur le sommet de la tête ; d'autres n'en conservent qu'une touffe de chaque côté, qu'ils nouent avec beaucoup de soin, etil y en a qui, comme toutes les femmes, les portent courts.
Des cheveux de celte rudesse demandent à être souvent peignés, et, à cet effet, ils ont un instrument très convenable; c'est yne espèce de peigne, dont les dents sont de petits bâtons d'un bois dur, de la grosseur des aiguilles à faire les bas, et dela longueur de septà neuf ou dix pouces, Ces brochettes, dont le nombre est de vingt, mais plus souvent au-dessous, sont liées ensemble par un bout, et parallèlement à la distance d'un dixième de pouce l'une à l’autre. Les autres exrémilés, qui sont un peu pointues, s'ouvrent comme les branches d'un éventail; Ce peigne, dont ils se servent pour se gralier et faire Lomber leurs poux, esttoujours attaché à leurs cheyeux d'un côté de la tête. Les babitants de Tanna ont un ivstrument pareit pour le même usage, mais les dents en sont fourchues, et le peigne ne contient pas plus de trois ou quatre denis; ce n'est quelquefois qu'un petit bâton poiatu.
Leur barbe est.de la nature de. leurs cheveux, êt da plupart la portent courte. Hs ont assez communément des ulcères aux pieds et aux jambes, et nou: avonsre: marqué que presque tous ont le scrolum enflé, Je ne dirai pas si ce gonflement est oecasionné par quelque maladie, où s'il est causé par la pagne, qu'ils portent comme à Tannaet à Mallicollo. Cette pagne, leur.seul vèlement, est ordinairement d'écoree d'arbre ou: de feuilles. lis employnien à.eclh les petites pièces d'étoffe et Les feuilles de papier que nous teur denis: INons lux avons su des pète nuls gros sise ue espbes de
natte, mais il ne paraît pas qu'ils les portent jamais. Quelques-uns avaient sur la têteun grand bonnet noir de forme cylindrique, et cel ornement, très considéré parmi eux, semble réservé aux chefs et aux guerriers. Quand, dans les échanges, nous leur donnâmes des feuilles de gros papier, ils en firent tout de suite de ces bonnets.
Le vêtement des femmes est une jupe courte, de fibres de bananiers, attachée à un cordon qu’elles nouent autour des reins. L’épaisseur est au moins de six ou huit pouces, mais la longueur n’est pas plus considérable qu’il le faut pour l'usage auquel elle est destinée. Les filaments extérieurs sont teints de noir, et la plupart garnis de nacre de perles sur le côté droit. Les deux sexes se parent également de pendanis d’oreilles d’écaille de tortue, de bracelets ou d'amulettes, les uns et les autres de coquillages et de pierres : les bracelets se portent au-dessus du coude. En divers endroits du corps ils se tatouent la peau, mais ces piqûres ne sont point noires, comme dans d’autresiles. Les habitants de Tanna s’impriment beaucoup de ces mêmes traits.
Les naturels ne se nourrissent que de racines, de poissons, et de l'écorce d’un arbre qu'on dit croître aux Indes occidentales : ils grillent cette écorce, et ils en mâchent coùtinuellement des morceaux; elle a un goût douceâtre, insipide, et quelques personnes de l’é-
quipage en mâchèrent avec plaisir. L’eau est leur unique boisson, du moins je n’en ai pas remarqué d'autre.
Les bananes et les cannes à sucre ne s'y trouvent pas en abondance; le fruit à pain est rare, et les cocotiers n’y poussent pas des tiges aussi vizoureuses que dans les autres îles. Tous ces arbres ne produisent d'ailleurs qu'une médiocre quantité de fruits.
Les femmes de cette contrée, ainsi que celles de Tanna, sont, autant que j'ai puen juger, beaucoup plus chastes que celles des îles situées plus à l’est. Je n'ai pas entendu dire que quelqu'un de l'équipage ait obtenu la plus légère faveur d’une seule d’entre elles. J'ai appris que ces Indiennes s'étaient diverties souvent aux dépens de ceux qui les agaçaient, en se retirant avec eux dans quelques bosquets, en feignant de se rendre à leurs sollicitations ; et qu'à peine elles y étaient entrées, elles prenaient la fuite en jetant de grands éclats derire: je ne sais si c'était par chasteté ou par coquetterie.
Suite de la navigation le long de la côte de la Nouvelle- Calédonie. Réflexions sur l’état de l'ile et des habitants. Observations géographiques.
Tout était disposé pour remettre en mer, et le 13 de septembre 1774, nous levâmes l'ancre et sortimes du canal par où le vaisseau élait entré.
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Al î ul
Le morse ou cheval marin.
Nous avions passé sept jours et demi dans ce hâvre, Nous quittâmes ainsi une île située dans la partie la plus occidentale de la mer du Sud, éloignée seulement de 129 de la côte de la Nouvelle-Hollande, et habitée par une race d'hommes très différents de ceux que nous avions vus jusqu'alors.
Après avoir rangé toute la bande septentrionale de la Nouvelle-Calédonie, nous avons jugé qu'il n'y a pas plus de cinquante mille âmes sur une côte de mer de près de deux cents lieues. Le pays ne paraît pas propre à la culture davs la plupart des cantons : la plaine étroite qui l’environne est remplie de marais jusqu'au rivage, et couverte de mangliers; il est difficile de dessécher cette partie avec des canaux; le reste de la plaine est un peu plus élevé, mais d'un sol si mauvais qu'il faut l’arroser par des rigoles. Derrière, s'élèvent plusieurs collines revêtues d’une terre sèche et brûlée, où croissent çà et là quelques espèces de gramens ridés, le cayputy et des arbrisseaux. De là, vers le centre de l’île, les montagnes intérieures, presque entièrement dépouillées de terre végétale, n'offrent qu'un mica rouge et brillant, et de gros morceaux de quartz. Ce sol ne peut pas produire beaucoup de végétaux ; il est même surprenant qu'il en produise autant qu'on y en voit. Les bois, en différentes parties de la plaine, sont remplis de buissons, de liserons, de fleurs et d'arbres touffus. Nous étions frappés de ce contraste entre la Nou-
velle-Calédonie et les Nouvelles-Hébrides, où le règne végétal brille dans toute sa perfection; la diversité du caractère des deux peuples ne nous étonna pas moins. Tous les naturels des îles de la mer du Sud, si on excepte ceux que Tasman trouva à Tonga-Tabou et à Anamoka, essaient de chasser les étrangers qui abordent sur leur côte. Ceux de la Nouvelle-Calédonie, au contraire, nous reçurent comme amis : dès la première entrevue, ils montèrent sur notre vaisseau, sans la moindre marque de défiance ou de crainte, et ils nous permirent d'errer librement dans leur pays. Par leur teint et leurs cheveux laineux, ils ont du rapport avec les habitants de Tanna; mais ils ont une taille supérieure, des membres plus robustes, des traits plus doux et plus ouverts.
Nous remarquâmes beaucoup d’autres dissemblances avec les peuples de Tanna; mais il est inutile de les rapporter. Ceux-ci, qui tirent de leurs plantations une grande quantité de végétaux, et dont les bois, sur la côte de la mer, sont remplis de cocotiers qui, au besoin offrent leurs fruits, sont beaucoup plus riches que ceux de la Nouvelle-Calédonie, où les plantations rapportent peu, et où la contrée, abandonnée à elle-même, ne produit pas un seul fruit utile. D'un autre côté, les habitants de la Nouvelle - Calédonie paraissent être d'habiles pêcheurs, et les récifs qui entourent leur île ont dû ieur donner ce genre d'industrie,
; Li
Comme la nature a répandu ses faveurs avec réserve sur cette île, il est très étonnant que les habitants, aw, lieu d'être sauvages, défiants et guerriers comme à Tanna, se trouvent paisibles, bienveillants et peu soup= conneux. Ce qui n’est pas moins remarquable, en dépit de la stérilité de tout le pays et du peu de secours qu'ils tirent des végétaux, ils sont plus gros et plus grands, et leur corps est plus nerveux ; peut-être qu'il ne faut pas chercher uniquement dans la diversité des nourrilures les causes de la différence de stature et de laille des nations, La race primilive d'où descend ce peuple peut y avoir contribué,
Les Calédoniens ne se livrent jamais à ces petites récréalions qui contribuent tant au bien-être des hommes, et qui répandent la gailé et la vivacité sur les iles de la Société et des Amis. Excepté le sifflet dont il a été question plus haut, nous n'avons remarqué aucun instrument de musique à la Nouvelle-Calédonie. Nous ne savons pas non plus s'ils ont des danses et des chansons; mais nous avons lieu de supposer qu'ils ne rient presque jamais. Ils parlent aussi très peu, et très peu d'individus prenaient plaisir à converser avec nous. Leur langue paraît informe, et leur prononciation est très confuse.
On re sait pas si les insulaires vivent longtemps, ni quelles maladies sont funestes dans eelte île. Nous n'y avons remarqué que l'éléphantiasis, qu'on a déjà dit y être fort commune; mais je ne l'ai jamais vue assez dangereuse pour que le malade risquât de perdre la vie, Les cheveux blanes et les rides de quelques naturels annoneaient nine grande vieillesse ; mais, en supposant qu'ils se donnent la peine de compter leurs années, il eût été difficile de causer avec eux sur une idée a si abstraile que l’âge. Nous n'avous jamais pu nous faire comprendre des Taïtiens, lorsque nous leur avons proposé de pareilles questions, quoique notre connaissance de leur langue fût très étendue, comparée au pelit nombre de mots que nous ayions rassemblés en hâte à la Nouvelle-Calédonie,
Après avoir franchi le passage, nous étions, le 34 septembre, par la latitude sud de 199 28’. Nous avions alors perdu de vue l'île de Balabéa, et l’autre terre, qui en est la partie nord-ouest, nous restait à l'ouest; mais nous n’étions pas assurés si la côte était continue ou divisée en plusieurs îles : on pouvait la croire divisée, à cause des séparalions qui se montraient d'espace en espace; mais une multitude d'écueils en rendait l'approche excessivement dangereuse, pour ne pas dire impraticable. Nous passâmes à la vue d'une île basse de sable, située au bord extérieur d'un récif, par la latitude de 190 25, et au nord-est de la terre la plus nord-ouest, à la distance de six ou sept lieues. Tout ce que nous pouvions apercevoir de ce parage était parsemé d'éeueils, qui paraissaient comme détachés les uns des autres; et le canal qu'ils formaient semblait être sur le côté sud-est de‘Tîle, du moins y avait-il un espace où la mer paraissait ne pas briser.
Le 23, uous découvrimes derrière le eap du Couronnement une pointe élevée dans le sud-est. Elle fut reconnue pour l'extrémité sud-est de Ja côte, et nous l'appelâmes le promontoire de la Reine Charlotte. La latitude élait de 1679 44° à l'est. À mesure que nous nous approchions du cap du Couronnement, nous vimes dans une vallée au sud un gran nombre de pointes élevées, et des terres basses sous le promontoire en élaient entièrement couvertes.
Le 27, nous découvrimes une île dont les hords étaient couverts de ces élévations dont on a parlé tant de fois, Ees avaient l'apparence de gros pins, €e qui fut cause que l'île en reçut le now. La montagne ronde qui se trouve du eôté sud-ouest est d'une telle hauteur qu'elle peul êlre aperçue de quatorze ou mème de seize licues. L'ile, qui n'a guère qu'un mille de eireuit, est siluée par 229 38° de latitude sud, et 1670 40° de lousilulc est, Après avoir fail encore deux tentatives pour don ler l'ile des Pins, sans mieux réussir, je réso Sale iv oloigner,
Après avoir évité bien des récifs, nous alleignimes une île basse, dont nous trouvâmes que les arbres étaient une espèce de pin de Prusse, très propre pour des espars dont nous avions besoin. Leurs branches croissaient autour de la tige, formant de petites touffes, mais elles surpassaient rarement la longueur de dix pieds, et elles élaient minces en proportion. Nous nommâmes la pointe de celte Îlele cap du Prince de Galles. Son gisement est par 220 29° de latitude sud, et par 1660 de longitude est. Ce eap est d’une hauteur considérable, et quand on commence à le découvrir sur l'horizon, il se présente comme une île, :
La petite île sur laquelle nous débarquâmes n'est proprement qu'un bane de sable qui n'a pa plus de irois quarts de mille de tour, Elle produil, outre les pins, l'arbre que les Taïtiens nomment étos, el beaucoup d'autres, ainsi que des arbustes et des plantes. Nos botanistes ne manquèrent pas d'occupations, et c'est ce qui me la fit appeler l'ile de la Botanique. On y compte trente espèces de plantes et plusieurs nouvelles, Le sol est très sablonneux sur les côtes, mais il est mêlé, dans l'intérieur, de terre végétale; c'est l'effet des arbres et des plantes qui y tombent continuellement en pourriture. |
La nécessité nous contraignit de quitter une eôte que j'avais découverte, sans l'avoir entièrement reconnue, Je la nommai /a Nouvelle-Calédonie, et elle est peut-être, la Nouvelle-Zélande exceptée, la plus grande ile de la mer Pacifique, car elle s'étend du 198 degré 37’ au 222 degré 30° de latitude sud, et du 163€ degré 37 jusqu'au 176€ degré 44 de longitude est: Son A) ment est presque nord-ouest-demi-ouest et sud-estdemi-est, et elle a environ quatre-vingt-sept lieues dans celle direclion: mais sa largeur n'est pas considérable, et rarement elle excède dix lieues, C'est une contrée tout entrecoupée de montagnes de différentes hauteurs, qui laissent entre elles des vallées plus ou moins profondes, De ces montagnes, s’il est permis de juger du tout par les parties que nous avons yues, sortent une infinité de sources dont les eaux, qui serpentent dans les plaines, portent partout la fertilité et fournissent aux besoins des habitants. Les sommets de la plupart de ces montagnes semblent stériles , quoique les flancs soient couverts de bois par-ci par-là, comme le sont les vallées et les plaines. La terre élant ainsi coupée de montagnes, plusieurs parties de Ja côte, vues dans l'éloignement, paraissent dentelées : on croirait qu'il y a de grandes ouvertures entre les montagnes; mais, en serrant le rivage, nous avons toujours trouvé que la terre est continue, mais basse, et formant une lisière qui règne le long de la côte, entre le rivage et le pied des montagnes, C'est du moins ce que nous observàämes partout où nous approchâmes de la grève, et il est probable qu'il en est de même sur toute la côte. Je la crois encore entièrement, ou pour la plus grande partie, défendue par des récifs, des basses et des brisants, qui en rendent l'accès très difficile ct très périlleux, mais qui servent à la mettre à l'abri de la violence des vents et de la fureur des flois, à assurer aux pirogues une navigation aisée et une pêche abondante, et à former probablement de bons ports jour le mouillage des vaisseaux. La majeure partie de la côte, sinon le tout, est habilée, sans en excepter l'île des Pins; car de jour nous y vimes de la fumée, et là nuit des feux de tous les côtés, :
Le côté méridional de la Nouvelle-Calédonie n'a point encore été reconnu, Nous avons suivi la direction de sa bande nord; mais ses productions annuelles, végélales et minérales, sont encore ignorces et offrent un vaste champ au naturaliste, L'aspect des pins, dans la partie de l'est, semble prouver.que la nalure du sol et les minéraux y sont absolument différents de ceux de Balade, que nous avions examinés en.coyraut ;; et, d'après ce que nous avons vu sur la pelile Île sablons neuse de la Botanique, de nouvelles plauics duivent ÿ couvrir la terre, et de nouveaux oiseaux habiter les bois. Ainsi, les navigateurs pourront un jour lerminer
08 découvertes, et employer plus de temps à examiner les richesses de cette contrée.
Suite de la navigation de la Nouvelle-Calédonie à la Nouvelle-Zélande. Déconverte de l’île de Norfolk. Incidents survenus dans le canal de la Reine Charlotte.
Nous cinglâmes, {outes voiles dehors, à l'ouest-sudouest, et le 7 octobre, à midi, nous étions par 280 95° de latitude sud, et 4700 26° de longitude à l'est. Le 10, nous eûmes la vue de la terre dans le sud-ouest, que nous reconnûmes en l'approchant pour être une île
assablement haute, el de cinq lieues de circuit. Je A l'ile de Norfolk, en l'honneur de la famille de Howard. Elle gît par les 290 2° 30° de latitude sud; 1630 16° d: longitude est.
L'ile était inhabitée, et notre descente sur cette nouyelle terre était indubitablement la première qu'on y eût jamais faite, j
Nous lrouvâämes la même espèce de pigeons, de perruches, de perroquets qu'à la Nouvelle-Zélande, des râles et des petits oiseaux. On y voyait des poules d'eau, des buubies blanes, des moueltes, etc., qui se multiplient et vivent dans un doux repos sur les rivages de la mer et sur les rochers. Ces oiseaux produisaient un concert charmant dans ce coin de terre désert,
Cette île a des sources d’eaa douce; le sol y produit en abondance des choux-palmistes, de l'oseille sauvage, du laiteron, du bacille ou fenouil marin; toutes ces plantes eroissent en quantité sur le rivage : nous rapportâmes à bord toutes celles que le temps nous permit de cueillir. Les palmistes ne sont pas plus gros que Ja jambe d'u homme, et n’ont guère que de dix à vingt pieds d'élévation. [ls sont de la classe du cocolier; comme lui, ils ont de grandes feuilles empennées : c'est le même palmier que celui de la seconde sorte trouvée dans la partie septentrionale de la Nouvelle- Galles méridionale.
Le chou est, à proprement parler, le bourgeon de l'arbre, et chaque arbre n’en produit qu'un ; il sort du sommet où il pousse ses feuilles. La coupe du chou détruit l'arbre, de sorte qu'on ne peut jamais avoir qu'un chou de la même tige; le cocotier et quelques autres espèces de palmiers produisent le chou comme celui-ci, Ce végétal est non-seulement salubre, mais encore d'un bon goût: et il nous proeura un des plus agréables repas que nous eussions faits depuis quelque temps.
En quittant l'île de Norfolk, je fis route pour la Mende, mon intention élant de toucher au canal de la Reine Charlotte pour rafraîchir l'équipage, et mettre le yaisseau en état de soutenir la navigation des hautes latitudes méridionales.
Le 17, au point du jour, nous eûmes la vne du mont Egmont, couvert d'une neige éternelle ; il nous restait au sud-est, Nous étions à la distance d'environ huit lieues du rivage. L'aspect de cette montagne est majéstueux, et les collines voisines ressemblent à des mondrains. La base s'aplatit peu à peu, el forme enfin de tous côtés une plaine étendue, et son sommet se Mermine en une petite pointe. D’après l’espace qu'occupe la neige, on suppose que sa hauteur n'est guère inférieure à celle dus pic de Ténériffe.
Nous gouvernâmes au sud-sud-est sur le eanal de la Reine Charlotte dans le dessein d’atterrir près du ea Slephens, À midi, le cap Egmont nous restait à l’estnord-est, à trois ou quatre lieues ; el quoique les nuages cachassent la montagne, nous jugeâmes qu'elle devait être dans la même direction que le cap. La latitude observée fut de 390 2%.
Le 18, nous laissèmes tomber l'ancre à l'entrée de l'anse du vaisseau, les grains violents qui venaient de terre ne nous permettant pas d'entrer dans l'anse.
C'élait la troisième fois que nous mouillions dans celle anse, dont nous élions parlis onze mois auparavant. La vue des différents objets qui avaient déjà