‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 40 sur 179 · QUATRIÈME SECTION · texte numérisé non relu

QUATRIÈME SECTION

Depuis notre départ de la Nouvelle-Zélande jusqu'à notre retour en Angleterre,

Traversée de la Nouvelle-Zélande à la Terre de Feu. Traversée du cap Déséada au canal de Noël, et description de cette partie de la côte.

Le 10 novembre, nous levâmes l’ancre, et nous sortimes du canal de la Reine Charlotte pour cingler vers le sud. Cinq semaines s’écoulèrent sans que notre navigation offrit rien de remarquable. Nous avions perdu la Nouvelle-Zélande de vue. Comme aucune terre ne semblait devoir arrêter notre marche, nous naviguions

avec plus de gaîlé que durant la dernière campagne :

que nous venions de faire au sud. D'ailleurs les vents d'ouest, qui dominent dans ces latitudes , étaient en notre faveur, et nous savions que les travaux et les fatigues de notre long voyage approchaient de leur

fin. Nous nous croyions déjà hors de tout danger, et l'espérance de revoir l'Europe, après tant de périls et de peines, semblait nous inspirer une nouvelle ardeur. ; Le 17 décembre, nous vîmes terre à la distance d’environ six lieues : ce ne pouvait être que la côte occidentale de la Terre de Feu, près de l'entrée ouest du détroit de Magellan. C'était la première route qu'on eût faite directement à travers cette mer, dans une haute latitude méridionale; au moins je le pensais alors, ne sachant pas que l’Aventure avait tenu la même direction. Je n'ai jamais fait nulle part une traversée si longue, et même beaucoup moindre, où j'aie remarqué si peu de circonstances intéressantes ; Car, si j'en excepte la déclinaison de l’aimant, je ne sache rien qui vaille la peinel d'être conservé. Quoique la Résolution fût un lourd voilier, nous fimes plus de quarante lieues par jour. Le temps n'avait été ni extrêmement orageux ni extrêmement froid. Avant d'atteindre le 50e degré de latitude, le mercure du thermomèlre tomba peu à peu de 60 à 50; et, après que nous eùmes gagné le 55e parallèle, il se tint ordinairement entre 47 et 45: une fois ou deux il tomba à 43. Telles furent toutes nos observations.

Je n'ai plus rien à dire de la mer du Sud, et je me flatte de l'avoir assez reconnue.

Le 18, nous fimes de la voile avec un vent frais du nord-ouest, et on gouverna le long de la côte du cap Déséada, qui nous restait au nord-est ; elle s'étendait à l'est-sud-est; nous avions au nord-est, à quatre lieues, une île hachée assez haute, qui gît à près d'une lieue de la grande terre, et au sud-est, à six lieues du cap Déséada. Je lui donnai le nom de Zandfall (atterrage ). À quatre heures, nous étions au nord et puis au sud de la haute terre du cap Déséada, éloigné d'environ neuf lieues , de sorte que nous ne vimes aucun des rochers bas qu’on dit être par son travers. La latitude de ce cap est d'environ 539 sud, et sa longitude 740 40° ouest.

La partie de l'Amérique qui frappait nos regards était d’un aspect fort triste ; elle semblait découpée en petites îles, qui, quoiqu’un peu hautes, étaient cependant très noires, et presque entièrement stériles. Parderrière, nous apercevions de hautes terres hachées, et couvertes de neige presque jusqu’au bord de l’eau ; mais de grosses troupes de nigauds, de fauchels, etc., nous faisaient espérer de prendre des rafraîchissements, si nous pouvions trouver un hâvre.

Je continuai à ranger la côte à environ deux lieues au large, et à deux heures nous dépassâmes une pointe avancée, que j'appelai le cap Gloucester. I] présente une surface ronde d’une hauteur considérable, et il ressemble beaucoup à une île : il gît au sud-sud-est, à dix-sept lieues de l’île de Landfall. La côte, entre les deux lerres, forme deux baies jonchées d'ilots, de roches, de rochers et de brisants. La côte paraissait être brisée par plusieurs goulets, ou plutôt elle semblait composée d'un grand nombre d'îles. La terre est très montueuse , remplie de rochers, stérile, et parsemée cà et là de quelques touffes de bois et de cercles de neige. Après avoir dépassé le cap Noir, rocher escarpé d'une hauteur considérable, et la pointe sud-ouest d'une grande île, qui paraissait détachée à une lieue ou une lieue et demie de la grande terre, nous traversâmes un grand espace de mer. C’est peut-être le canal de Sainte-Barbe, qui débouche dans le détroit de Magellan, comme le dit Frézier. Le cap répond très bien à sa description, ce qui prouve qu'il a donné les positions du canal d'après de bons mémoires. Cette extré-— mité de la Terre de Feu est marquée avec exactitude dans les cartes des Espagnols : leurs premiers navigateurs ont reconnu et nommé en particulier les différentes îles et canaux qui la composent.

Le 19, nous dépassâmes la pointe sud-est de la baie de Sainte-Barbe, que je nommai le cap Désolation , parce que c’est dans ces environs que commence le pays le plus stérile et le plus affreux que j'aie jamais

vu. Il gît par 540 55° de latitude sud, et 720 12 de longitude ouest. A environ quatre lieues à l’est de ce cap, est un goulet profond, à l'entrée duquel se trouve une assez grande île, et d’autres moindres. Nous avancâmes à environ trois lieues de la côte la plus proche, qui était une ile : je l'appelai île Gilbert, d'après le nom de mon maître d'équipage; elle est de la même élévation que le reste de la côte, et elle présente une surface composée de plusieurs rochers à pic de hauteurs inégales. Un peu au sud, il y a des îles plus petites, et, en dehors de ces îles, des brisants.

Je portai sur la lerre : la pointe la plus avancée qui fût dans notre horizon nous restait à l'est, à dix lieues de distance. C’est un promontoire élevé, qui court estsud-est, à dix-neuf lieues de l’île Gilbert, et qui gît par 550 26’ de latitude sud, et 70° 25° de longitude ouest. De l'endroit où nous étions, il semblait se terminer en deux hautes tours, et en dedans il paraissait y avoir une colline en forme de pain de sucre : je donnai pour cela le nom de Cathédrale d’York à ce rocher.

Je rangeai le côté oriental de la terre qui séparait les deux bras , et, voyant une petite anse en avant, j'envoyai une chaloupe pour sonder, et nous nous {înmes aussi près de la côte que le permirent les coups de vent qui venaient de la terre, afin de pouvoir gagner tout de suite le mouillage si on en trouvait un. La chaloupe revint bientôt, et j'appris qu'il y avait trente et trente-cinq basses d’eau à une encâblure du rivage. Nous jetâmes ensuite l’ancre par trente brasses, fond de sable et coquilles brisées, et on plaça une ancre de toue el une ansière pour assurer le vaisseau pendant la nuit. Depuis notre départ de la Nouvelle- Zélande , c’est-à-dire depuis quarante-un jours, nous n'avions pas mouillé. |

Relâche dans le canal de Noël. Description du pays.

Le temps élant beau et agréable, le 93, j'envoyai le lieutenant Pickersgill sur le canot pour reconnaître le côté occidental du canal; et, montant la pinasse, je me rendis du côté de l’ouest, dans le dessein de doubler l'île sous laquelle nous mouillions , et que je distinguerai par le nom d’ile Shagg ou ile des Nigauds, afin d'examiner le passage qui menait au hâvre découvert par M. Pickersgill la veille. En faisant le tour de l'extrémité méridionale de l'île de Shagg, je remarquai qu'une grande quantité de nigauds font leurs nids dans les fentes des rocher:. Nous en tuâmes plusieurs de vieux, mais nous ne pûmes pas approcher des jeunes, dont la chair est beaucoup meilleure.

Mille de ces oiseaux construisent leurs nids tout près les uns des autres, et l'instinct leur à appris à choisir pour cela les endroits où les rochers se projettent sur la mer, ou bien les côtés perpendiculaires de ces rochers, afin que si les petits tombent ils ne se blessent point en tombant sur l’eau. L’ardoise dont le rocher est composé dans cette partie de l'Île n’est pas très dure ; il est cependant surprenant que ces oiseaux aient pu y faire des trous et en agrandir assez les cavilés naturelles pour que leurs petits y aient des places suffisantes. Ces nigauds retournaient toujours à leurs nids immédiatement après nos coups de fusil, et ils s’enyvolaient si pesamment , que nous ne trouvions pas beaucoup de difficulté à les tirer au vol. Les Français les ont appelés, aux îles Falkland, nigauds, à cause de leurstupidité, qui paraît si grande qu'ils ne peuvent pas apprendre à éviter la mort.

Sur lescôté est de l’île nous aperçûmes des oies, et après avoir débarqué avec peine nous en tuâmes trois, qui nous procurèrent un bon régal. Elles étaient remarquables par la différence de leur couleur entre le mâle et la femelle. Le jars était un peu moindre qu'une oie ordinaireapprivoisée, et parfaitement blanc, excepté les pieds qui étaient jaunes, et le bec qui était noir. La femelle, au contraire, était noire, avec des

barres blanches en travers : une tête grise, quelques plumes vertes et d’autres blanches. Il paraît que cette différence est heureuse, car la femelle étant obligée de conduire les petits, sa couleur plus brune la cache mieux aux faucons et aux autres oiseaux de proie.

Les navigateurs hollandais, et surtout Jacques Lhermile, qui conduisit la flotte Nassau dans la mer du Sud, en 1624, disent que les naturels de l'extrémité méridionale de la Terre de Feu sont cannibales, et se tuent les uns les autres pour se manger. Si jamais le besoin de nourriture a pu suggérer un pareil usage, il faut convenir que cela dut être parmi un petit nombre d'individus privés de tout, chassés d’un canton plus doux à cette extrémité stérile du globe ; et, dans ce cas, une pareille tribu doit se détruire bientôt.

Ils se retirèrent tous avant dîner, et ils ne partagèrent pas notre régal de Noël : je crois que nul ne les y invila, car la saleté et la puanteur de leurs personnes suffisaient pour ôter l'appétit à l'Européen le plus vorace : c'eût été dommage de ne pas profiter des nourritures fraîches que nous avait fournies le hasard. On servit donc des oies rôties et bouillies, des pâtés d'oies. Il nous restait encore quelques bouteilles de vin de Madère, le seul article de nos provisions qui se fût amélioré en mer, de sorte que nos amis d'Angleterre ne firent peut-être pas Noël plus gaîment.

J'ai donné à ce canal le nom de Voël, à cause de la fête que nous y célébrâmes. L'entrée, qui a trois lieues de large, gît par 550 27° de latitude sud, et 700 16’ de longitude ouest, dans la direction du nord-ouest des îles de Saint-lidefonse, à dix lieues. Ces îles sont le meilleur indice pour le trouver. La cathédrale d’York, qui est la seule terre remarquable des environs, peut difficilement être reconnue d après la description qu'on en donnerait, parce qu'elle change d'aspect suivant les différentes positions d'où on la voit. Outre le rocher noir qui gît en travers l'extrémité de l’île Shagg ou des Nigauds, il y en a un autre à peu près à moilié chemin, entre cette île et la côte orientale. Toutes les anses et tous les hâvres offrent du bois et de l’eau douce.

Quelque stérile que soit la contrée, elle est remplie de diverses plantes inconnues ; l'arbre qui donne l'écorce de Winter se trouve ici dans les bois, ainsi que l’épine-vinette, et quelques autres sortes que je ne connais pas, mais que je crois communes dans le détroit de Magellan. Nous y vimes en abondance une petite müûre qui croit sur une plante touffue : elle a un goût amer et un peu insipide, mais on peut la manger ou crue ou en tarte, et elle sert de nourriture aux habi-

{ants.

Navigation du canal de Noël, autour du cap Horn, à travers le détroit de Le Maire, et autour de la terre des Etats. Découverte d’un hâvre sur cette ile, et description des côtes.

Le 28 décembre on appareilla, et je portai en mer avec une brise légère du nord-ouest. Nous passâmes en travers du goulet qui gîtest-sud-est, à environ sept lieues du canal; il y a quelques îles en dehors de cette direction. À la pointe ouest du goulet sont deux collines élevées et en forme de pic, et au-dessous, à l’est, deux collines rondes ou îles situées au nord-est et au sud-ouest l’une de l'autre : une île ou du moins une terre qui semblait être une île se trouve à l'entrée, et un autre goulet plus petit se montrait à l’ouest de celui-ci : la côte paraissait dentelée et brisée comme à l'ordinaire.

Le soir le temps s’éclaireit, et nous vimes très bien les îles Saint-Idefonse : elles forment un groupe proche de quelques rochers au-dessus de l’eau ; elles gisent à environ six lieues de la grande terre, par 55° 53° de latitude sud, et 690 41° de longitude ouest. Nous passâmes devant une pointe que je jugeai être la pointe occidentale de la baie de Nassau, découverte par la flotte hollandaise que commandait l'amiral Lhermite en 1624. Dans quelques cartes cette pointe est appelée le faux

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