‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 6 sur 179 · DEPUIS L'ENTRÉE DE LA MER OCCIDENTALE JUSQU'AU RETOUR EN FRANCE · texte numérisé non relu

DEPUIS L'ENTRÉE DE LA MER OCCIDENTALE JUSQU'AU RETOUR EN FRANCE

Navigation depuis le détroit de Magellan jusqu'à l’arrivée à l'ile Taiti (1). Découvertes qui la précèdent.

Depuis notre entrée dans la mer Occidentale, après quelques jours de vents variables, nous trouvâmes les vents d'ouest qui conduisent ordinairement jusque par le 30e degré; j'avais pourtant résolu d'aller à l'île Juan Fernandez, pour lâcher d'y faire de bonnes observations astronomiques. Je voulais ainsi étab ir un point de départ, assuré pour traverser cet océan immense, dont l'étendue est marquée diversement par les différeuts navigateurs. La rencontre accélérée des vents de sud et de sud-est me fit renoncer à cette relâche, qui eût allongé mon chemin.

Le 30 janvier, je dirigeai ma route pour reconnaître la terre que Davis, flibustier anglais, vit en 1686, sur le parallèle de 27 à 28 degrés sud, et qu'en 1722, Roggewin, Hollandais, chercha vainement. J'en continuai la recherche jusqu'au 17 février. J'avais passé le 14 sur celle terre, suivant la carte de M. Bellin (2).

Nous courûmes pendant le mois de mars le parallèle des premières terres et îles marquées sous le nom d'êles de Quiros. Le 21 nous primes un thon dans l'estomac duquel on trouva, non encore digérés, quelques petits poissons dont les espèces ne s'éloignent jamais des côtes. C'était un indice du voisinage de quelques terres. Effectivement le 22, à six heures du malin, on eut en même lemps connaissance et de quatre îlots et d’une petite île qui nous restait à quatre lieues dans l'ouest. Je nommai les quatre îlots les Quatre Facardins : et comme ils élaient trop au vent, je fis courir sur la petite île qui était devant nous, A mesure que nous l'approchàmes, nous découvrimes qu'elle est bordée d une

(1) Les premiers navigateurs, questionnant les naturels sur le nom de leur île, ceux-ci répondirent : Q Taüli, c'est Taïti. I faut donc écrire Taïtisans Q, malgré lus relations anglaises. À. M.

(2) Cette Île est située entre le 27e et le 28e degré latitude sud, et 113 degrés de longitude occidentale du méridien de Paris. A. M...

1. L'Aigrette. — 2. L’Alcyon. — 3. Pingouin. — 4. La Pie de mer.

plage de sable très unie, et que tout l’intérieur est couvert de bois touffus, au-dessus desquels s'élèvent les tiges fécondes des cocotiers.

Le 25, au matin, nous pûmes accoster la terre, que nôus reconnûmes être une île très basse, laquelle s'étendait du sud-est au nord-ouest, dans une étendue d'environ vingt-quatre milles. Jusqu'au 27 nous continuâmes à naviguer au milieu d'îles basses et en partie noyées. Nous en examinâmes encore quatre, toutes de la même nature, toutes inabordables, et qui ne méritaient pas que nous perdissions notre temps à les visiter. J'ai nommé l’Archipel dangereux cet amas d'îles. Nous en avons vu onze; elles sont probablement en plus grand nombre. La navigation est extrêmement

érilleuse au milieu de ces terres basses, hérissées de risants et semées d'écueils, où il convient d’user, la nuit surtout, des plus grandes précautions.

Je me déterminai à faire reprendre du sud à la route, afin de sortir de ces parages dangereux. Effectivement, dès le 28 nous cessâmes de voir des terres. Quiros a le premier découvert, en 1606, la partie méridionale de cette chaîne d'îles, qui s'étend sur l'ouest-nord-ouest,

“et dans laquelle l'amiral Roggewin s'est trouvé engagé en 1722, vers le quinzième parallèle; il la nomma le Labyrinthe.

Le 2 avril, à dix heures du matin, nous aperçûmes dans le nord-nord-est une montagne haute et fort es-

carpée qui nous parut isolée; je la nommai le Boudeir ou le Pic de la Boudeuse. Nous courions au nord pour la reconnaître, lorsque nous eûmes la vue d’une autre terre (1) dont la côte non moins élevée offrait à nos yeux une étendue indéterminée. Nous avions le plus urgent besoin d'une relâche qui nous procurât du bois et des rafraîchissements, et l’on se flattait de les trouver sur cette terre. Il fit presque calme tout le jour. Pendant la nuit du 3 au 4 nous louvoyâmes pour nous élever dans le nord. Des feux que nous vimes avec joie briller de toutes parts sur la côte nous apprirent qu’elle était habitée. Le 4, au lever de l'aurore, nous reconnûmes que les deux terres, qui la veille nous avaient paru séparées, étaient unies ensemble par une terre plus basse qui se courbait en arc et formait une baie ouverte au nord-est. Nous courions à pleines voiles vers la terre, présentant le navire au vent de celte baie, lorsque nous aperçûmes une pirogue qui venait du large et voguait vers la côte, se servant de sa voile et de ses pagaies. Elle nous passa de l’avant et se joignit à une infinité d'autres qui de toules les parties de l'île accouraient au-devant de nous. L'une d’elles précédail les autres; elle était conduite par douze hommes pus qui nous présentèrent des branches de bananiers, et leurs démonstrations attestaient que c'était là le ra-

(1) L'ile de Taiti. A. M.

BOUGAIN VILLE. 17

Sur ce point qui termine ou commence un vaste continent, nous arboràämes le pavillon de notre bateau ….

meau d'olivier. Nous leur répondîimes par tous les signes d'amilié dont nous pûmes nous aviser ; alors ils accostèrent le navire, et l’un d'eux, remarquable par son énorme chevelure hérissée en rayons, nous offrit avec son rameau de paix un petit cochon et un régime de bananes. Nous acceptâämes son présent, qu'il attacha à une corde qu’on lui jeta; nous lui donnâmes des bonnets et des mouchoirs, et ces premiers présents furent le gage de notre alliance avec ce peuple. Bientôt plus de cent pirogues de grandeurs différentes, et toutes à balancier, environnèrent les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de cocos, de bananes et d'autres fruits du pays. L'échange de ces fruits délicieux pour nous contre toutes sortes de bagatelles se fit avec bonne foi, mais sans qu'aucun des insulaires voulût monter à bord. Il fallait entrer dans leurs pirogues ou montrer de loin les objets d'échange. Lorsqu’on était d'accord, on leur envoyait au bout d’une corde un panier ou un filet; ils y mettaient leurs effets, et nous les nôtres, donnant ou recevant indifféremment avant que d'avoir donné ou reçu, avec une bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractère. D'ailleurs nous ne vimes aucune espèce d'armes dans leurs pirogues, où il n'y avait point de femmes à cette première entrevue. Les pirogues restèrent le long des

navires jusqu'à ce que les approches de la nuit nous fissent revirer au large : toutes alors se retirèrent.

Nous tâchâmes dans la nuit de nous élever au nord, n'écartant jamais la terre de plus de trois lieues. Tout le rivage fut jusqu’à près de minuit, ainsi qu'il l'avait été la nuit précédente, garni de petits feux à peu de distance les uns des autres : on eût dit que c'était une illumination faite à dessein, et nous l’accompagnâmes de plusieurs fusées tirées des deux vaisseaux.

La journée du 5 se passa à louvoyer, afin de gagner au vent de l'île, et à faire sonder par les bateaux pour trouver un mouillage. L'aspect de cette côte élevée en amphithéâtre nous offrait le plus riant spectacle. Quoique les montagnes y soient d'une grande hauteur, le rocher n’y montre nulle part son aride nudité : tout y est couvert de bois. À peine en crûmes-nous nos yeux lorsque nous découvrîimes un pic chargé d'arbres jusqu’à sa cime isolée, qui s'élevait au niveau des montagnes dans l'intérieur de la partie méridiorfale de l'île. I ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamètre, et il diminuait de grosseur en montant; on l'eût pris de loin pour une pyramide d'une hauteur immense que la main d'un décorateur habile aurait parée de guirlandes de feuillage. Les terrains moins élevés sont entrecoupés de prairies et de bosquets, et dans toute

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l'étendue de la côte il règne sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une lisière de terre basse et unie, couverte de plantations. C’est là qu'au milieu des bananiers, des cocotiers et d'autres arbres chargés de fruits, nous apercevions les maisons des insulaires.

Comme nous prolongions la côte, nos yeux furent frappés de Ja vue d’une belle cascade qui s élançait du haut des montagnes et précipitait à la mer ses eaux écumantes. Un village étiit bâti au pied, et la côte y

paraissait sans brisants. Nous désirions tous pouvoir |

mouiller à portée de ce beau lieu; sans cesse on sondait des navires, et nos bateaux sondaient jusqu'à terre: on ne trouva dans cette partie qu’un amas de roches, et il fallut se résoudre à chercher ailleurs un mouillage.

Le 6 au matin nous étions parvenus à l'extrémité septentrionale de l'ile. Une seconde île s'offrit à nous; mais la vue.de plusieurs brisants qui paraissaient défendre le passage entre les deux îles me détermina à revenir sur mes pas chercher un mouillage dans la première baie que nous avions vue le jour de notre atterrage. A une lieue de la pointe du nord, nos canots reconnurent dans un récif une coupure large de deux encäblures au plus, dans laquelle il y avait de trente à trente-cina brasses d’eau, et en dedans une rade assez vaste où le fond variait depuis neuf brasses jusqu'à trente. Cette rade était bornée au sud par un récif qui, partant de terre, allait se joindre à celui qui bordait la côte, d'où coulaient plusieurs petites rivières. Sur le récif du côté du nord Il y a trois îlots.

Je me décidai à mouiller dans cette rade, et sur-lechamp nous fimes route pour y entrer : c'était l'ile Taiti.

À mesure que nous avions approché de la terre, les insulaires avaient environné les navires. L'affluence des pirogues fut si grande autour des vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant tayo, qui veut dire ami, et en nous donnant mille témoignages d'amitié. Tous demandaient des clous et des pendants d'oreilles. Les pirogues étaient remplies de femmes, qui ne le cèdent pas pour l'agrément de la figure au plus grand nombre des Européennes, et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient ôté la pagne dont ordinairement elles s'enveloppent. Elles nous firent d'abord, de leurs pirogues, des agaceries où, malgré leur naïveté , on découvrait quelque embarras ; soit que la nature ait partout embelli-le sexe d’une timidité ingénue, soit que, même dans les pays où règne encore la franchise de l'âge d’or, les femmes paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus. Les hommes, plus simples ou plus libres, s’'énoncèrent bientôt clairement : ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. Je le demande : comment retenir au travail, au milieu d'un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui, depuis six mois, n'avaient point vu de femmes ? Malgré toutes les précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui vint sur le gaillard d'arrière se placer à une des écoulilles qui sont au-dessus du cabestan : celte écoutille élait ouverte pour donner de l'air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment une pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien : elle en avait la forme céleste, Matelots et soldats s'empressaient pour parvenir à l'écoutille , et jamais cabestan re fut viré avec une pareille activité.

Nossoinsréussirent cependantà contenir ces hommes ensorcelés : le moins difficile n'avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. Un seul Français, mon cuisinier, qui, malgré les défenses, avait trouvé le moyen de s échapper, nous revint bientôt plus mort que vif, A peine eut-il mis pied à terre avec la belle

qu'il avait choisie, qu'il se vit entouré par une foule d'Indiens qui le déshabillèrent dans un instant, et le mirent nu de la tête aux pieds. Il se crut perdu mille fois, ne sachant où aboutiraient les exclamations de ce peuple, qui examinait en tumulte toutes les parties de son corps. Après l'avoir bien considéré, ils lui rendirent ses habits, remirent dans ses poches tout ce qu'ils en avaient tiré, et firent approcher la fille, en le pressant-de contenter les désirs qui l'avaient amené à terre avec elle : ce fut en vain. Il fallut que les insulaires ramenassent à bord le pauvre cuisinier, qui me dit que j'aurais beau le réprimander, je ne lui ferais jamais autant de peur qu'il venait d'en avoir à terre.

Séjour dans l’île Taïti, Détail du bien et du mal qui nous y arrive.

Lorsque nous fûmes amarrés, je descendis à terre avec plusieurs officiers, afin de reconnaître un lieu propre à faire de l'eau. Nous fûmes reçus par une foule d'hommes et de femmes qui ne se lassaient point de

-nousconsidérer. Les plus hardis venaient nous toucher;

ils écartaient même nos vêtements, comme pour vérifier si nous étions absolument faits comme eux : aucun ne portait d'armes, pas même de bâton. Ils ne savaient comment exprimer leur joie de nous recevoir. Le chef de ce canton nous conduisit dans sa maison et nous y introduisit. Il y avait dedans cinq ou six femmes et un vieillard vénérable. Les femmes nous saluèrent en portant la main sur la poitrine, et criant plusieurs fois éayo. Le vieillard était père de notre hôte. Il n'avait du grand âge que ce caractère respectable qu’impriment les ans sur une belle figure : sa tête, ornée de cheveux blancs et d'une longue barbe, tout son corps nerveux et rempli, ne montraient aucune ride, aucun signe de décrépilude. Cet homme vénérable parut s’apercevoir à peine de notre arrivée; il se retira même sans répondre à nos caresses, sans témoigner ni frayeur, ni élonnement, ni curiosilé. Fort éloigné de prendre part à l'espèce d’exlase que notre vue causait à tout ce peuple, son air rêveur et soucieux semblait annoncer qu'il craignait que ces jours heureux, écoulés pour lui dans le sein du repos, ne fussent troublés par l'arrivée d'une nouvelle race.

On nous laissa la liberté de considérer l’intérieur de la maison. Elle n'avait aucun meuble, aucun ornement qui la distinguât des cases ordinaires, si ce n'est sa grandeur. Elle pouvait avoir quatre-vingts pieds de long sur vingt pieds de large. Nous y remarquâmes un cylindre d’osier, long de trois ou quatre pieds et garni de plumes noires, lequel était suspendu au toit, et deux figures de bois, que nous primes pour des idoles : l'une, c'élait le dieu, était debout contre un des piliers: la déesse était vis-à-vis, inclinée le long du mur, qu'elle surpassait en hauteur, et attachée aux roseaux qui le forment. Ces figures, mal faites et sans proportions, avaient environ trois pieds de haut, mais elles tenaient à un piédestal cylindrique, vidé dans l'intérieur et sculpté à jour. I] élait fait en forme de tour, et pouvait avoir de six à sept pieds de hauteur sur environ un pied de diamètre ; le tout était d'un bois noir fort dur.

Le chef nous proposa ensuite de nous asseoir sur l'herbe en dehors de sa maison, où il fit apporter des fruits, du poisson grillé et de l'eau. Pendant le repas il envoya chercher quelques pièces d'étoffe, et deux grands colliers faits d'osier et recouverts de plumes noires et de dents derequin. Leur forme ne ressemble pas mal à celle de ces fraises immenses qu'on portait du temps de François Ier,

Le chef et tout le peuple nous accompagnèrent jusqu'à nos bateaux. Prèts à y arriver, nous fûmes arrêtés par un insulaire d’une belle figure, qui, couché sous un arbre, nous offrit de partager le gazon qui lui servait de siége : nous l'acceptämes. Cet homme alors se pencha vers nous, et, d'un air tendre, aux accords d'une flûte dans laquelle un autre Indien soufflait avec le nez,

il nous chanta lentement une chanson, sans doute anacréontique, scène charmante, et digne du pinceau de Boucher. Quatre insulaires vinrent avec confiance souper et coucher à bord. Nous leur fimes entendre flûte, basse, violon, et nous leur donnâmes un feu d'artifice composé de fusées et de serpenteaux. Ce spectaële leur causa une surprise mêlée d’effroi.

Le 7, au malin, le chef, dont le nom est Ereli, vint à bord. Il nous apporta un cochon, des poules et un pistolet qui avait été pris la veille chez lui : cet acte de justice nous en donna bonne idée. Cependant nous fimes dans la matinée toutes nos dispositions pour descendre à terre nos malades et nos pièces à l'eau, et les y laisser en établissant une garde pour leur sûreté. Je descendis l'après-midi avec armes et bagages, et nous commençâmes à dresser le camp sur les bords d'une

elite rivière où nous devions faire notre eau. Ereti vit à troupe sous les armes, et les préparatifs du campement sans paraître d'abord surpris ni mécontent. Toutefois, quelques heures après, il vint à moi accompagné de son père et des principaux du éanton qui lui avaient fait des représentations à cet égard, et me fit entendre que notre séjour à terre leur déplaisait, que nous étions les maîtres d'y venir le jour tant que nous voudrions, mais qu'il fallait coucher la nuit à bord de nos vaisseaux. J'insistai sur l'établissement du camp, lui faisant comprendre qu'il nous était nécessaire pour faire de l'eau, du bois, et rendre plus faciles les échanges entre les deux nations. Ils tinrent alors un second conseil, à l'issue duquel Ereti vint me demander si nous réslerions ici toujours ou si nous complions repartir, et dans quel temps. Je lui répondis que nous mettrions à la voile dans dix-huit jours, en signe duquel nombre je lui donnai dix-huit petites pierres. Sur cela nouvelle conférence à laquelle on me fit appeler. Un homme grave, et qui paraissait avoir du poids dans le conseil, voulait réduire à neuf les jours de notre campement : j'insistai pour le nombre que j'avais demandé, et enfin ils y consentirent.

De ce moment la joie se rétablit; Ereti même nous offrit un hangar immense tout près de la rivière, sous lequel était quelques pirogues qu'il en fit enlever surle-champ. Nous dressâmes dans ce hangar les tentes pour nos scorbutiques, au nombre de trente-quatre , douze de /a Boudeuse ei vingt-deux de { £foile, et quelques autres nécessaires au service. La garde fut composée de trente soldats, et je fis aussi descendre des fusils pour armer les travailleurs et les malades. Je restai à erre la première nuit, qu'Ereli voulut aussi passer dans nos tentes. Il fit apporter son souper qu'il joignit au nôtre , chassa la foule qui entourait le camp, et ne retint avec lui que cinq ou six de ses amis. Après souper, il demanda des fusées, et elles lui firent au moins autant de peur que de plaisir. Sur la fin de la nuit il enyoya chercher une de ses femmes qu'il fit coucher dans la tente de M. de Nassau.

La journée suivante se passa à perfectionner notre camp. Le hangar était bien fait et parfaitement couvert d'une espèce de natte. Nous n'y laissâmes qu'une issue à laquelle nous mîmes une barrière et un corpsde-garde. Ereti, ses femmes et ses amis, avaient seuls la permission d'entrer : la foule se tenait en dehors du hangar. Un de nos gens, une baguette à la main, suffisait pour la faire écarter. C'était là que les insulaires apportaient de toutes parts des fruits, des poules, des cochons, du poisson et des pièces de toile qu'ils échangeaient contre des clous, des outils, des perles fausses, des boutons, et mille autres bagatelles qui étaient des trésors pour eux. Au reste, ils examinaient atlentivement ce qui pouvait nous plaire; ils virent qué nous cueillions des plantes antiscorbutiques ét qu’on s'occupait aussi à chercher des coquilles. Les femmes et les enfants ne tardèrent pas à nous apporter à l’envi des paquets des mêmes plantes qu'ils nous avaient vus ramasser, et des paniers remplis de coquilles de toutes les espèces : on payait leurs peines à peu de frais.

Ce même jour, je demandai au chef de m'indiquer

du bois que je pusse couper. Le pays bas où nous étions n’est couvért que d'arbres fruitiers, et d’une espèce de bois plein de gomme et de peu de consistance : le bois dur vient sur lés montagnes. Ereti me marqua les arbres que je pouvais couper, et m'indiqua mêmé de quel côté il les fallait faire tomber en les abattant. Au reste, les insulaires nous aidaient beaucoup dans nos travaux. Nos ouvriers abattaient les arbres et les mettaient en bûches, que les habitants du pays trans= portaient aux bateaux; ils aidaient de même à faire l'eau, emplissant les pièces et les conduisant aux chaloupes. On leur donnait pour salaire des clous, dont le nombre se proportionnait au travail qu'ils avaient fait. La seule gène qu'on eût, c’est qu'il fallait sans cesse avoir l'œil à tout ce qu'on apportait à terre, à ses poches même; car il n'y a point en Europe de plus adroits filous que les gens de ce pays. “A

Cependant il ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne ferme dans leurs maisons; tout y est à terre où suspendu, sans serrure ni gardiens. Sans doute la euriosité pour des objets nouveaux excitait en eux de violents désirs, et d’ailleurs il ÿ a partout de la canaïlle. On avait volé les deux premières nuits, malgré les sentinelles et les patrouilles, auxquelles on avait même jeté quelques pierres. Les voleurs se cachaient dans un marais couvert d'herbes et de roseaux, qui s'élendait derrière notre camp. On le nettoya en partie, et j'ordonnai à l'officier de garde de faire tirer sur les voleurs qui viendraient dorénavant. reti lui< même me dit de le faire, mais il eut grand soin de montrer plusieurs fois où était sa maison, en récommandant bien de tirer du côté opposé. J'envoyais aussi tous les soirs trois de nos bateaux armés de pierriers et d'espingoles se mouiller devant le camp.

Au vol près, tout se passait de la manière la plus amiable. Chaque jour nos gens se promenaient dans le pays sans armes, seuls ou par petiles bandes. On les invitait à entrer dans les maisons ; on leur y donnait à manger; mais ce n'est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres de maison; ils leur offraient de jeunes filles ; la case se remplissait à l'instant d'une foule curieuse d’hommes ét de femmes qui faisaient un cercle autour de l'hôte et de la jeune vietime du devoir hospitalier; la terre se jonchait de feuillagés et de fleurs, et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de réjouissance. Vénus est ici la déesse de l'hospitalité ; son culte n’ÿ admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la nation. Ils étaient surpris de l'embarras qu'on témoignait : nos mœurs ont proscrit cette publicité.

J'ai plusieurs fois été, moi second ou troisième, mé promener dans l'intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d'Eden : nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers, et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu'entrafn@ l'humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des troupes d'hommes et de femmes assises à l'ombre des vergers ; tous nous saluaient avée amitié; ceux que nous rencontrions dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer ; partout nous voyions régner l'hospitalité, le repos, une joie douce, et toutes les apparences du bonheur.

Je fis présent au chef du canton où nous étions d’un couple de dindes et de canards, mâles et femelles; c’était le denier de la veuve. Je lui proposai aussi de faire un jardin à notre manière et d'y semer différentes graines, proposition qui fut reçue avec joie. En peu de temps Éreli fit préparer et entourer de palissades le terrain qu'avaient choisi nos jardiniers. Je Ie fis bêcher : ils admiraient nos outils de jardinage. Is ont bien aussi autour de leurs maisons des espèces de potagers garnis de giraumons, de patates, d'ignames et d'autres racines. Nous leur avons semé du blé, de l'orge, de l'avoise, du riz, du maïs, des ognons et des graines potagères

PS

de toute espèce. Ce peuple nous a paru aimer l’agriculture, et on l’accoutumerait facilement à tirer parti du sol le plus fertile de l'univers.

Les premiers jours de notre arrivée j'eus la visite du chef d'un canton voisin, qui vint à bord avec un présent de fruits, de cochons, de poules et d'étoffes. Ce seigneur, nommé Toutaa, est d'une belle figure et d'une taille extraordinaire. Il était accompagné de quelquesuns de ses parents, presque tous hommes de six pieds. Je leur fis présent de clous, d'outils, de perles fausses et d’étoffes de soie. Il fallut lui rendre sa visite chez lui; nous fûmes bien accueillis, et l'honnèête Toutaa m'offrit une de ses femmes, fort jeune et assez jolie. L'assemblée était nombreuse, et les musiciens avaient déjà entonné les chants de l'hyménée : telle est la manière de recevoir les visites de cérémonie.

Le canot que j'avais envoyé pour reconnaître le côté du nord était revenu avec la bonne nouvelle qu'il y avait trouvé un très beau passage. Il était alors trop tard pour en profiter ce même jour; la nuit s'avançait. Heureusement elle fut tranquille à terre et à la mer. Le 14 au matin, les vents étant à l’est, j'ordonnai à l'Etoile, qui avait son eau faite et tout son monde à bord, d’appareiller et de sortir par la nouvelle passe du nord. Nous ne pouvions mettre à la voile par cette passe qu'après la flûte mouillée au nord de nous. A onze heures elle appareilla; je gardai sa chaloupe et ses deux petites ancres. Nous levâmes alors notre grande ancre, et à deux heures après midi nous eûmes la satisfaction de découvrir l'Etoile en dehors de tous les récifs

Nous travaillâmes tout le jour et une partie de la nuit à finir notre eau, à déblayer l'hôpital et le camp. J'enfouis près du hangar un acte de prise de possession, inscrit sur une planche de chêne, avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les noms des officiers des deux navires. J'ai suivi cette même méthode pour toutes les terres découvertes dans le cours de ce voyage. Il était deux heures du matin avant que tout fût à bord : la nuit fut assez orageuse pour nous causer encore de l'inquiétude, malgré la grande quantité d’ancres que nous avions à la mer.

Le 15, à six heures du matin, les vents étant de terre, el le ciel à l'orage, nous laissâmes les deux chaloupes pour lever les ancres; et dès que nous fûmes dehors, j'envoyai les deux canots armés pour protéger le travail des chaloupes. Nous étions à un quart de lieue au large, et nous commencions à nous féliciter d'être heureusement sortis d'un mouillage qui nous avait causé de vives inquiétudes, lorsque, le vent ayant cessé tout d'un coup, la marée et une grosse lame de l’est commencèrent à nous entraîner sur les récifs sous le vent dela passe. Le pis aller des naufrages qui nous avaient menacés jusqu'ici avait été de passer nos jours dans une île embellie de tous les dons de la nature, et de changer les douceurs de notre patrie contre une vie paisible et exempte de soins ; mais ici le naufrage se présenlail sous un aspect plus cruel; le vaisseau, porté rapidement sur les récifs, n’y eût pas résisté deux minutes à la violence de la mer, et quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé leur vie. J'avais, dès le premier instant du danger, rappelé canols et chaloupes pour nous remorquer. Ils arrivèrent au moment où, n'élant pas à plus de cinquante toises du récif, notre situation paraissail désespérée, d'autant qu'il n’y avait pas à mouiller. Une brise de l'ouest, qui s'éleva dans le même instant, nous rendit l'espérance : en effet elle fraichit peu à peu, et à neuf heures du matin nous étions absolument hors de danger.

Je renvoyai sur-le-champ les bateaux à la recherche des ancres, et je restai à louvoyer pour les aitendre, L'après-midi nous rejoignimes l'£toile. À cinq heures du soir, notre chaloupe arriva ayant à bord la grosse ancre et le câble de l’Ztoile qu'elle lui porta. Notre canot, celui de l'Etoile, et sa chaloupe. revinrent peu de temps après. Un mouillage de neuf jours nous a coûlé six ancres, perle que nous n’aurions pas essuyée

si nous eussions été munis de quelques chaînes de fer.

Maintenant que les navires sont en sûreté, arrêtonsnous un instant pour recevoir les adieux des insulaires. Dès l’aube du jour, lorsqu'ils aperçurent que nous mettions à la voile, Ereti avait sauté seul dans la première pirogue qu'il avait trouvée sur le rivage, et.s'était rendu à bord. En y arrivant il nous embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant des larmes et paraissant très affecté de notre départ. Peu de temps après, sa grande pirogue vint à bord chargée de rafraîchissements de toute espèce; ses femmes étaient dedans, et avec elles ce même insulaire qui le premier jour de notre atterrage élait venu s'établir à bord de l'Etoile. Ereti alla le prendre par la main, et il me le présenta, en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou (1), voulait nous suivre, et me priant d'y consentir. Il le présenta ensuite à tous les officiers chacun en particulier, disant que c'était son ami qu'il confiail à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes marques d'intérêt. On fit encore à Ereti des présents de toute espèce : après quoi il prit congé de nous et alla rejoindre ses femmes, lesquelles ne cessèrent de pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l'insulaire qui venait avec nous alla embrasser. Il lui donna trois perles qu'il avait à ses oreilles, la baisa encore une fois, et, malgré les larmes de celte jeune fille, son épouse ou son amante, il s’arracha de ses bras et remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, et je ne fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ, que je l'avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée.

Description de la nouvelle île. Mœurs et caractères de ses habitants.

L'île, à laquelle on avait d'abord donné le nom de Nouvelle-Cythère, recoit de ses habitants celui de Taïti. Sa latitude est par 17 degrés 35 minutes 3 se-° condes, et sa longitude par 150 degrés 40 minutes 17 secondes à l'ouest de Paris.

Entre la pointe du sud-est et un autre gros cap qui s’avance dans le nord, on voit une baie ouverte au nord-est, laquelle à trois ou quatre lieues de profondeur. Ses côtes s’abaissent insensiblement jusqu’au fond de la baie où elles ont peu d’élévation, et paraissent former le canton le plus beau de l'île et le plus habité. Le reste de la côte est élevé, et elle semble en général être loute bordée par un récif inégalement couvert d'eau, et qui forme en quelques endroits de petits îlots sur lesquels les insulaires entretiennent des feux pendant la nuit, pour la pêche et la sûreté de leur navigalion. Quelques coupures donnent de distance en distance l'entrée en dedans du récif. La partie nordouest nous est inconnue.

La hauteur des montagnes qui occupent tout l'intérieur de Taïli est surprenante, eu égard à l'étendue de l'île. Loin d'en rendre l'aspect triste et sauvage, elles servent à l'embellir, en variant à chaque pas les points de vue, et présentant de riches paysages couverts des productions de la nature, avec ce désordre dont l'art ne sut jamais imiter l'agrément. De là sortent une infinilé de petites rivières qui fertilisent le pays, et ne servent pas moins à la commodité des habitants qu'à l'ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les bords de la mer jusqu'aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, sous lesquels, comme je l'ai dit, sont bâties les maisons des Taïtiens, dispersées sans aucun ordre et sans former jamais de village ; on croit être dans les Champs-Elysées. Des sentiers publics,

(1) Marion fut chargé de reconduire Aotourou dans sa patrie; mais cet Indien mourut de la petite-vérole dans une relâche à Madagascar. A. M.

pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout les communications faciles.

Les principales productions de l'île sont le coco, le banane, le fruit à pain, l’igname, le curassol, le giraumon et plusieurs autres racines et fruits particuliers au pays, beaucoup de cannes à sucre qu'on ne cullive point, une espèce d'indigo sauvage, une très belle teinture rouge et jaune. Aotourou, pendant qu'il a été avec nous, à reconnu et nommé plusieurs de nos fruits et de nos légumes, ainsi qu'un assez grand nombre de plantes queles curieux cultiventdansles serres chaudes. Le bois propre à travailler croît dans les montagnes, et les insulaires en font peu d'usage; ils ne l'emploient

ue pour leurs grandes pirogues, qu'ils construisent

e bois de cèdre. Nous leur avons aussi vu des piques d'un bois noir, dur et pesant, qui ressemble au bois de fer. Ils se servent, pour bâtir les pirogues ordinaires, de l'arbre qui porte le fruit à pain : cest un bois qui ne se fend point; mais il est si mou et si plein de gomme qu il ne fait que se mâcher sous l'outil.

Au reste, quoique cette île soit remplie de très hautes montagnes, là quantité d'arbres et de plantes dont elles sont partout couvertes ne semble pas annoncer que leur sein renferme des mines. Il est du moins certain que les insulaires ne connaissent point les métaux. Ils donnent à tous ceux que nous leur avons montrés le même nom d'aouri, dont ils se servaient pour nous demander du fer. Mais cetle connaissance du fer d'où leur vient-elle ? Je dirai bientôt ce que je pense à cet égard. Je ne connais ici qu'un seul article de commerce riche : ce sont de très belles perles. Les principaux chefs en font porter aux oreilles à le rs femmes et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour chez eux Ils font avec les écailles de ces huîtres perlières des espèces de castaguelles qui sont un de leurs instruments de danse.

Nous n'avons vu d'autres quadrapèdes que des cochons, des chiens d'une espèce petite, mais jolie, et des rats en grande quantité. Les habitants ont des poules domestiques absolument semblables aux nôtres. Nous avons aussi vu des tourterelles vertes charmantes, de gros pigeons d'un beau plumage bleu de roi et d'un très bon goût, et des perruches fort pelites, mais fort singulières par le mélange de bleu et de rouge qui colorie leurs plumes. Ils ne nourrissent leurs cochons et

leurs volailles qu'avec des bananes. Entre ce qui en a

été consommé dans le séjour à terre et ce qui a été embarqué dans les deux navires, on a troqué plus de huit cents têles de volailles, et près de cent cinquante cochons ; encore, sans les travaux inquiétants des dernières journées, en aurait-on eu beaucoup plus; car les habitants en apportaient de jour en jour un plus grand nombre.

Nous n'avons pas éprouvé de grandes chaleurs dans celte île. Pendant notre séjour le thermomètre de Réaumur n'a jamais monté à plus de 22 degrés, et il x été quelquefois à 18 degrés. Le soleil, il est vrai, était déjà à 8 ou 9 degrés de l’autre côté de l'équateur. Mais un avantage inestimable de cette île, c'est de n'y êire pas infesté par celte légion odieuse d'insectes qui font le supplice des pays situés entre les tropiques : nous n'y avons vu non plus aucun animal venimeux. D'ailleurs le climat est si sain que, malgré les travaax pénibles que nous y avons faits, et quoique nos gens # fussent continuellement dans l'eau el au grand soleil, qu'ils couchasseut sur le sol nu et à la belle étoile, personne n'y est tombé malade. Les scorbutiques que nous avions débarqués et qui n'y ont pas eu une seule nuit tranquille, y ont repris des forces, et s'y sont rétablis en aussi peu de temps, au point que quelques-uns ont été depuis parfaitement guéris à bord. Au reste la santé et la force des insulaires, qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l'heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singu-

lière de leurs dents qu'ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de l'air et de la bonté du régime que suivent les habitants?

Les végétaux et le poisson sont leur principale nourriture ; ils mangent rarement de la viande : les enfants et les jeunes filles n en mangent jamais, et ce régime sans doute contribue beaucoup à les tenir exempts de presque toutes nos maladies, J'en dirais autant de leur boisson ; ils n'en connaissent d'autre que l’eau. L'odeur seule du vin et de l'eau-de-vie leur donnait de la répugnance ; ils en témoignaient aussi pour le tabac, les épiceries, et en général pour toutes les choses fortes.

Le peuple de Taïti est composé de deux races d'hom-

‘ mes très différentes, qui cependant ont la même langue,

les mêmes mœurs, ei qui paraissent se mêler ensemble sans distinction. La première, et c'est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille ; il est ordinaire d'en voir de six pieds et plus. Je n'ai jamais renconiré d'hommes mieux faits ni mieux proportionnés ; pour peindre Hercule et Mars on ne trouverait nulle part d'aussi beaux modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens, et s'ils étaient vêlus, s'ils vivaient moins à l'air et au grand soleil, ils seraient aussi blancs que nous. En général leurs cheveux sont noirs. La seconde race est d'une faille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme du crin; sa couleur et ses traits different peu de ceux des mulâtres. Le Taïtien qui s'est embarqué avec nous est de celle seconde race, quoique son père soit chef d'un canton; mais il possède en intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté.

Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés Ils laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt du milieu de la main droite. Quelques-uns se coupent les cheveux très court; d'autres les laissent croître et les portent atlachés sur le sommet de la tête. Tous ont l'habitude de se les oindre, ainsi que la.barbe, avec de l'huile de coco. Je n'ai rencontré qu'un seul homme estropié et qui paraissait l'avoir été par une chute. Notre chirurgien-major m'a assuré qu'il avait vu sur plusieurs les traces de la petite-vérole, et j'avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne leur communicassions pas l’autre, ne pouvant supposer qu'ils en fussent attaqués (1).

On voit souvent les Taïtiens nus, sans autre vêtement qu'une ceinture qui leur couvre les parties naturelles, Cependant les principaux s'enveloppent ordinairement dans une grande pièce d'étoffe qu'ils laissent tomber jusqu'aux genoux. C'est aussi là le seul habillement des femmes, et elles savent l’arranger avec assez d'art pour rendre ce simple ajustement susceptible de co- . quetterie (2). Comme les Taïliennes ne vont jamais au. soleil sans être couvertes, et qu'un petit chapeau de cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez délicats; mais ce qui les distingue, c'est la beauté de leurs corps, dont les contours n'ont point été défigurés par quinze ans de tortures.

Au resle, tandis qu'en Europe les femmes se peignent en rouge les joues, celles de Taïti se peignent

(1) Malheureusement cette seconde maladie (la syphilis) na que trop bien pénétré depuis dans £ette île, avec d'autres vices européens. Sur six Taïtiens il paraît que cinq sont atteints du virus, et les femmes mariées n’osent s’en faire guérir, de peur d’être accusées d’adultère, ce que les missionnaires anglais sont parvenus à faire considérer comme un crime, ainsi que je l'ai rapporté d’après un journal de Sidney de 1827, en mon Voyage dans les cinq parties du monde, t. VI, p. 398. A. M.

(2) Hommes et femmes sont maintenant habillés à l'européenne ; toutefois les hommes n’en sont pas encore venus à porter culotte. A. M.

d'un bleu foncé les reins et les fesses : c'est une parure et en mème temps une marque de distinetion. Les hommes sont soumis à la même mode. Je ne sais comment ils s’impriment ces traits ineffacables : je pense que c'est en piquant la peau et y versant le suc de certaines herbes, ainsi que je l'ai vu pratiquer aux indigènes du Canada. II est à remarquer que de tout temps on à trouvé cette peinture à la mode chez les peuples voisins encore de l’élat de nature. Quand César fit sa première descente en Angleterre, il'trouva établi cet usage de se peindre : Omnes vero Brilanni se vitro inficiunt, quod cœruleum efficit colorem (1). Un auteur donne pour cause de cet usage général le besoin où l'on est dans les pays inculles de se garantir ainsi de la piqüre des insectes caustiques qui s'y multiplient

au-delà de l'imagination. Cette cause n'existe point à

Taïti, puisque, comme nous l'avons dit plus haut, on y est exempt de ces insectes insupportables. L'usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage de Taïti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les oreilles, et d'y porter des perles ou des fleurs dé toute espèce. La plus grande proprelé embellit encore ce peuple aimable : ils se baignent sans cesse, et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et après.

Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne semble pas qu'il y ait dans l'île aucune guerre civile, aucune haine particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Taïtiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point : qu'ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cuéille tes fruits sur le premier arbre qu'il rencontre, en prend dans la maison où il entre. {l paraîtrait que pour les choses absolument nécessaires à la vie il n'y a point de propriété, el que tout ést à tous. Avec nous ils élaient filous habiles, mais d'une timidité qui les faisait fuir à la moindre menace. Au reste on a vu que les chefs n’approuvaient point ces vols, qu'ils nous pressaient au contraire de tuer ceux qui les commeltaient. Ereti cependant n'usait point de celte sévérilé qu'il nous recommandait. Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes jambes; l'homme fuyait, et s'il était joint, ce qui arrivait ordinairement, car Ereli était infatigable à la course, quelques coups de bâton et une restitution forcée étaient Ie seul châtiment du coupable. Je ne croyais pas même qu'ils connussent de punition plus forte, attendu que, quand ils voyaient meéltre quelqu'un de nos gens aux fers, ils en témoignaient une peine sensible ; mais j'ai su depuis, à n'en pas douter, qu'ils ont l'usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu'on le pratique dans nos armées. |

Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des iles voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les descentes et même pour des combats de mer. ils ont pour armes l'arc, la fronde , et une espèce de pique d’un bois fort dur. La guerre se fait chez eux d'une manière cruelle. Suivant ce que nous à appris Aotourou, ils tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats; ils leur lèvent la peau du menton avec la barbe, qu'ils portent comme un trophée de victoire. Hs conservent seulement les femmes et les filles, que les vainqueurs ne dédaignent pas d'admettre dans leur lit : Aotourou luimême étail le fils d'un chef taïtien et d’une captive de l'île Oopoa, île voisine et souvent ennemie de Taïti, J'attribue à ce mélange la différence que nous avons remarquée dans l'espèce des hommes, J'ignore, au reste, comme ils pansent leurs blessures : nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices.

J'exposerai à la fin de ce chapitre ce que j'ai pu en-

(1) Tous les Bretons se teignent le corps avec un pastel qui leur donne une couleur bleue. A. M

trevoir sur la forme de leur gouvernement, sur l’élendue du pouvoir qu'ont leurs petits souverains, sur l’espèce de distinction qui existe entre les principaux chefs et le peuple, sur le lien enfin qui réunit sous la même autorité cette multitude d'hommes robustes qui ont si peu de besoins. Je remarquerai seulement ici que , dans les circonstances délicates , le seigneur du canton ne décide point sans l'avis du conseil. On a vu qu'il avait fallu une délibération des principaux de la bation lorsqu'il s'était agi de l'établissement de notre camp à terre. J'ajouterai que le chef paraît être obéi sans réplique par tout le monde, et que les notables ont aussi des gens qui les servent, sur lesquels ils ont de l'autorité (1).

Il est fort difficile de donner des éclaircissements sur leur religion. Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises pour des idoles; mais quel culte leur rendent-ils? La seule cérémonie religieuse dont nous ayons été témoins regarde les morts : ils en conservent longtemps les cadavres étendus sur une espèce d'échafaud que couvre un hangar. L'infection qu'ils répandent n'empêche pas les femmes d'aller pleurer auprès du corps une partie du jour, et d'oindre d'huile de coco les froides reliques de leur affection. Celles dont nous étions connus nous ont laissé quelquefois approcher de ce lieu consacré aux mânes: Emoé (il dort), nous disaient-elles. Lorsqu'il ne reste plus que les squelettes on les transporte dans la maison, el j'ignore combien de temps on les y conserve. Je sais seulement, parce que je l'ai vu, qu’alors un homme considéré dans la nation vient y exercer son ministère sacré, et que dans ces lugubres cérémonies il porte des ornements assez recherchés.

Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions à Aotourou, et nous avons cru comprendre qu'en général ses compatriotes sont fort superstitieux ; que les prêtres ont chez eux la plus redoutable autorité ; que , indépendamment d'un être supérieur, nommé Eri t-Era (le roi du soleil on de lumière), être qu'ils ne représentent par aucune image matérielle, ils admettent plusieurs divinités, les unes bienfaisantes , les autres malfaisautes ; que le nom de ces divinités ou génies est Eatoua ; qu'ils attachent à chaque action importante de la vie un bon génie et un mauvais, lesquels y président et décident du succès ou du malheur. Ce que nous avons compris avec cerlitude , c'est que, quand la lune présente un certain aspect, qu'ils nomment Halama Tumaï (Lune en état de querre), aspect qui ne nous à pas montré de caractère distinctif qui puisse nous servir à le définir, ils sacrifient des victimes humaines (2). De lous les usages, un de ceux qui me surprend le plus, c'est l'habitude qu'ils ont de saluer ceux qui éternuent, en leur disant : Evaroua-t- Evtoua (que le bon Eatoua te réveille), ou bien, que le mauvais Eatoua ne l'endorme pas. Voilà des traces d'une origine commune avec les nations de l'ancien continent, Au reste, c’est surtout en traitant de la religion des peuples que le scepticisme est raisonnable, puisqu'il n'y a point de matière dans laquelle il soit plus facile de prendre la lueur pour l'évidence.

La polygamie paraît générale chez eux, du moins parmi les principaux (3). Comme leur seule passion est l'amour, le grand nombre des femmes est le seul luxe

(1) 1 existe aujourd'hui un parlement à Taïti avec les autres formes du gouvernement représentatif, sous le protectorat de la France,

(2) On sait que les Taïtiens ont depuis été convertis au christianisme par les missionnaires, mais qu’en perdant leur culte, peut-être parfois barbare et qu'il ne faut pas regretter, ils ont reçu d’autres vices européens qui ont bien altéré l'innocence de leurs mœurs et l'enjoüment de leur caractère. A: M,

.(3) La polygarnie règne ou est tolérée dans toute l'Océa nie. Dans quelques archipels, comme celui de Mindana, règne la polyandrie,et chaque femme y a deux maris. A. M.

des riches. Les enfants partagent également les soins du père et de la mère. Ce n'est pas l'usage à Taïti que les hommes, uniquement occupés de Ja pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture. lei une douce oisivelé est le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil ou consacré par la religion , s’il est indissoluble ou sujet au divorce. Quoi qu'il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission entière : elles lavera'ent dans leur sang une infidélité commise sans l’aveu de l'époux. Son consentement, il est vrai, n'est pas difficile à obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger, que le mari est ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille n'éprouve à cet égard aucune gêne: lout l'invite à suivre le penchant de son cœur ou la loi de ses sens , et les applaudissements publics honorent sa défaite. Il ne semble pas que le grand nombre d'amants passagers qu'elle peut avoir eus l'empêche de trouver ensuite un mari. Pourquoi résisterait-elle à l'influence du climat, à la séduction de l'exemple? L'air qu'on respire, les chants, la danse, presque toujours accompagnée de poslures lascives : tout rappelle à chaque instant les douceurs de l'amour, tout crie de s’y livrer. Ils dansent au son d’une espèce de tambour, et lorsqu'ils chantent ils accompaguent la voix avec une flûte très douce à trois où quatre trous, dans laquelle, comme nous l'avons déjà dit, ils soufflent avec le nez. Ils ont aussi une espèce de lutte qui est en même temps exercice et jeu.

Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux Taïtiens un penchant marqué pour cette douce plaisanterie, fille du repos et de la joie (1). Ils en contractent aussj dans le caractère une légèreté dont nous étions tous les jours étonnés. Tout les frappe, rien ne les occupe ; au milieu des objets que nous leur présentions nous n'avons jamais réussi à fixer deux minutes de suite l'attention d'aucun d'eux. Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail insupportable , et qu'ils fuient encore plus les fatigues de l'esprit que celles du corps.

Je ne les accuserai cependant pas de manquer d'intelligence. Leur adresse et leur industrie dans le peu d'ouvrages nécessaires dont ne sauraient les dispense» l'abondance du pays et la beauté du climat démentiraient ce témoignage. On est étonné de l'art avec lequel sont faits les instruments pour la pêche : leurs hamecons sont de nacre, aussi délicatement travaillée ques ils avaient le secours de nos outils; leurs filets sont absolument semblables aux nôtres, et tissus avec du fil de pite (2). Nous avons admiré la charpente de leurs vastes maisons, et la disposition des feuilles de Jatanier, qui en font la couverture.

Ils ont deux espèces de pirogues : les unes, petites et peu travaillées, sont faites d'un seul tronc d'arbre creusé ; les autres, beaucoup plus grandes, sont travaillées avec art. Un arbre creusé fait, comme aux premières, le fond de la grande pirogue depuis l'avant jusqu'aux deux tiers environ de sa longueur ; un second forme la partie de l'arrière, qui est courbe et fort relevée, de sorte que l'extrémité de la poupe se trouve à cinq ou six pieds au-dessus de l'eau. Ces deux pièces sont assemblées bout à bout en arc de cercle, et, comme pour assurer cel écart ils n'ont pas le secours des clous, ils percent en plusieurs endroits l'extrémité des deux pièces , et ils y passent des tresses de fil de coco, dont ils font de fortes liures. Les côtés de la pi-

(1) Eu modifiant cette habitude, et en adoptant une par tie des mœurs britanniques, les Taïtiens sont devenus sérieux , il semblerait maintenant que ce n’est plus le même peuple. Cependant , depuis le protectorat de la France, ces insulaires ont repris une partie de leurs douces habitudes et de leur bonne humeur. Cl A. M.

(2) Espèce d'aloès à soie. A. M.

rogue sont relevés par deux bordages d'environ un pied de largeur, cousus sur le fond et l'un avec l’autre par des liures semblables aux précédentes. Ils re nplissent les coutures de fil de coco, sans mettre aucun enduit sur le calfatage. Une planche qui couvre l'avant de Ja pirogue, et qui a cinq ou six pieds de saillie, J'empéche de se plonger dans l’eau lorsque la mer est grosse. Pour rendre cés légères barques moins sujettes à chavirer, ils meltent un balancier sur un des côtés : ce n'est autre chose qu'une pièce de bois assez longue portée sur deux traverses de quatre à cinq pieds de long, dont l'autre bout est amarré sur la pirogue. Lorsqu'elle est à la voile, une planche s'étend en de hors de l'autre côté du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage qui soutient le mât, et rendre la pirogue moins volage en plaçant au bout de la planche un homme ou un poids.

Leur industrie paraît davantage dans le moyen dont ils usent pour rendre ces bâtiments propres à les transporter aux îles voisines, avec lesquelles ils communiquent, sans avoir dans cette navigation d’autres guides que les étoiles. Ils lient ensemble deux grandes pirogues , côle à côte, à quatre pieds environ de distance, par le moyen de quelques traverses fortement amarrées sur les deux bords. Par-dessus l'arrière de ces deux bâtiments ainsi joints, ils posent un pavillon d'une charpente très légère, couvert par un toit de ro seaux. Cette chambre les met à l'abri de la pluie et du soleil, et leur fournit en même temps un lieu propre à tenir leurs provisions sèches. Ces doubles pirogues sont capables de contenir un grand nombre de personnes, et ne risquent jamais de chavirer. Ce sont celles dont nous avons toujours vu les chefs se servir; elles vont, ainsi que les pirogues simples, à la rame et à la voile. Les voiles sont composées de naltes étendues sur un carré de roseaux, dont un des angles est arrondi.

Les Taïtiens n'ont d'autre outil pour tous ces ouvrages qu'une herminelte, dont le tranchant est fait avec une pierre noire très dure. Elle est absolument de la même forme que celle de nos charpentiers, et ils sen servent avec beaucoup d'adresse. Ils ernploient, pour percer les bois, des morceaux de coquille fort aigus.

La fabrique des étoffes singulières qui composent leurs vêtements n'est pas le moindre de leurs arts. Elles sont tissues avec l'écorce d'un arbuste que tous les habitants cultivent autour de leurs maisons, Un morceau de bois dur, équarriet rayé sur ses quatre faces par des traits de différentes grosseurs, leur sert à battre cette écorce sur une planche très unie. Ils y jettent un peu d'eau en la battant, et ils parviennent ainsi à former une étoffe très égale et très fine, de la nature du papier, mais beaucoup plus souple et moins sujette à être déchirée. Ils lui donnent une grande largeur. Jls en ont plusieurs sortes, plus ou moins épaisses, mais toutes fabriquées avec la même matière ; j'ignore la méthode dont ils se servent pour les teindre.

Je n'ai épargné ni l'argent ni les soins pour rendre à mon Indien son séjour à Paris agréable et utile. IL y est resté ouze mois, pendant lesquels il n’a témoigné aucun ennui.

Quoiqu'il estropiât à peine quelques mots de notre langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, et jamais il ne s'est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque jamaisil n’a payé les choses au-delà de leur valeur. Le seul de nos spec'acles qui lui plût était l'Opéra : car il aimait passionnément la danse IL connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y allait seul, payait à la porte comme lout le monde, et sa place favorile était dans les corrilors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, et son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement attaché à madame la duchesse de Choiseul qui

Quelques-uns venaient d'eux-mêmes se poser sur les gens qui étaient arrêtés.

l'a comblé de bienfaits, et surtout de marques d'intérêt et d'amitié auxquelles il était infiniment plus sensible qu'aux présents. Aussi allait-il de lui-même voir cette généreuse bienfaitrice Loutes les fois qu'il savait qu’elle était à Paris.

Il en est parti au mois de mars 1770, et il a été s'embarquer à La Rochelle pour l'île de France. I1 a été contié, pendant celte traversée, aux soins d’un négociant armaleur. Le ministère a ordonné au gouverneur et à l'intendant de l'île de France de renvoyer de là Aotourou dans son île. J'ai donné un mémoire fort détaillé sur la route à faire pour s'y rendre, et trentesix mille francs (c'est le tiers de mon bien) pour armer le navire destiné à cette navigation. Madame la duchesse de Choiseul a porté l'humanité jusqu'à consacrer une somme d'argent pour transporter à Taïli un grand nombre d'outils de première nécessité, des graines et des bestiaux (1).

J'ai déjà dit que les Taïtiensreconnaissent un Etre suprème qu'aucune image factice ne saurait représenter,

(e) Nous avons dit ailleurs que le capitaine Marion, chargé en 1771 de reconduire Aotourou de l'ile de France à Taïti, le perdit à Madagascar, où il mourut de la petitevérole. A. M

etdes divinités subalternes de deux métiers, comme dit Amyot, représentées par des fiures de bois. Ils prient au lever et au coucher du soleil : mais ils ont en détail un grand nombre de pratiques superstitieuses pour conjurer l'influence des mauvais génies. La comète, visible à Paris en 1769, et qu'Aotourou (2) a fort bien remarquée, m'a donné lieu d'apprendre que les Taïtiens connaissaient ces astres qui ne reparaissent, m'a-t-il dil, qu'après un grand nombre de lunes. Ils nomment les comètes evelou eave, et n'altachent à leur apparition aucune idée sinistre. Il n'en est pas de même de ces espèces de météores qu'ici le peuple croit être des étoiles qui filent. Les Taïtiens, qui les nomment epao, les croient un génie malfaisant eatoua toa.

Au reste, les gens instruits de celte nation, sans être astronomes, comme l'ont prétendu nos gazelles , ont une nomenclature de constellations les plus remarquables , ils en reconnaissent le mouvement diurne, et ils s’en servent pour diriger leur route en pleine mer d'une île à une autre. Dans cette navigation, quelque-

(2 Il s'appelait également Poutavery. C'est ainsi que le désigne M. Poivre, intendant de l'ile de France en 1770. Un touchant épisode concernant cet Indien a embelli le poème des Jardins de l'abbé Delille. A. M.

Une seconde décharge les mit en fuite...

fois de plus de trois cents lieues, ils perdent toute vue de terre. Leur boussole est le cours du soleil pendant le jour, et la position des étoiles pendant les nuits, presque toujours belles entre les tropiques.

J'ai dit plus haut que les habitants de Taïli nous avaient paru vivre dans un bonheur digne d'envie. Nous les avions crus presque égaux entre eux, ou du moins jouissant d'une liberté qui n’était soumise qu'aux lois établies pour le bonheur de tous. Je me trompais : la distinction des rangs est fort marquée à Taïli, et la disproportion est cruelle. Les rois et les grands ont droit de vie et de mort sur leurs esclaves el sur leurs valets ; je serais même tenté de croire qu'ils ont aussi ce droit barbare sur les gens du peuple, qu'ils nomment Zata-einou (hommes vils): toujours est-il sûr que c'est dans cette classe infortunée qu'on prend les victimes pour les sacrifices humains (1). La viande et les poissons sont réservés à la table des grands ; le peuple ne vit que de légumes et de fruits. Jusqu'à la manière de s'éclairer dans la nuit, elle différencie les

(1) Les missionnaires ont obtenu l'abolition de cette coutume barbare, comme la suppression du droit de vie et de mortdes grands sur leurs sujets. C’est là peut-être le seul bien qu'ils aient fait àce peupleautrefois si charmant. A. M.

élats , et l'espèce de bois qui brüle pour les gens considérables n’est pas la même que celle dont il est permis au peuple de se servir. Les rois seuls peuvent planter devant leurs maisons l'arbre que nous nommons le saule pleureur où l'arbre du grand seigneur. On sait qu'en courbant les branches de cet arbre et les plantant en terre, on donne à son ombre la direction et l'étendue qu’on désire ; à Taïli il est la salle à manger des rois,

Les seigneurs ont des livrées pour leurs valets, Suivant que la qualité des maîtres est plus ou moins élevée, les valets portent plus ou moins haut la pièce d'étoffe dont ils se ceignent. Celte ceinture prend immédiatement sous les bras aux valets des chefs, elle ne couvre que les reins aux valets de la dernière classe des nobles. Les heures ordinaires des repas sont lorsque le soleil passe au méridien et lorsqu'il est couché. Les hommes ne mangent point avec les femmes, cellesci servent seulement aux hommes les mets que les valets ont apprêtés.

ATaïti, on porte régulièrement le deuilqui se nomme eeva. Toute la nation porte le deuil de ses rois. Le deuil des pères est fort long. Les femmes portent celui des maris, sans que ceux-ci leur rendent la pareille. Les marques de deuil sont de porter sur la tête une coif-

fure de plumes dont la couleur est consacrée à la mort, et de se couvrir le visage d'un voile. Quand les gens en deuil sortent de leurs maisons, ils sont précédés de plusieurs esclaves qui battent des castagnettes d'une certaine manière ; leur son lugubre avertit tout le monde de se ranger, soit qu'on respecte la douleur des gens en deuil, soit qu'on craigne leur approche comme sinistre et malencontreuse. Au reste, il en est à Taïti comme partout ailleurs; on y abuse des usages les plus respectables. Aotourou m'a dit que cet attirail du deuil était favorable aux rendez-vous, sans doute avec les femmes dont les maris sont peu complaisants. Cette claquette dont le son respecté écarte tout le monde, ce voile qui cache le visage, assurent aux amants le secret et l’impunité.

Dans les maladies un peu graves, tous les proches parents se rassemblent chez le malade. Ils y mangent et y couchent tant que le danger subsiste : chacun le soigne et le veille à son tour. Ils ont aussi l'usage de saigner; mais ce n'est ni au bras ni au pied. Un faoua, c’est-à-dire un médecin ou prêtre inférieur, frappe avec un bois tranchant sur le crâne du malade; il ouvre par ce moyen la veine sagittale, et lorsqu'il en a coulé suffisamment de sang, il ceint la tête d’un bandeau qui assujétit l'ouverture : le lendemain il lave la plaie avec de l'eau.

La langue de Taïti est douce, harmonieuse et facile à prononcer. Les mots n'en sont presque composés que de voyelles sans aspiration ; on n'y rencontre point de syllabes muettes, sourdes ou nasales, ni cette quantité d'articulations qui rendent certaines langues si difficiles : aussi notre Taïlien ne pouvait-il parvenir à prononcer le français. Les mêmes causes qui font accuser notre langue d ètre peu musicale la rendaient inaccessible à ses organes : on eût plutôt réussi à lui faire prononcer l'espagnol ou l'italien. Au reste, là langue de cette île est assez abondante,

J'ai appris d'Aotourou qu'environ huit mois avant notre arrivée dans son île, un vaisseau anglais y avait abordé. C'est celui que commandait M. Wallis. Le même hasard qui nous à fait découvrir cette île y a conduit les Anglais, pendant que nous étions à la rivière de la Plata. Ils y ont séjourné un mois, et, à l'exception d'une attaque que leur ont faite les insu-

laires qui se flattaient d'enlever le vaisseau , tout s’est -

passé à l'amiable. Voilà, sans doute, d'où proviennent et la connaissance du fer, que nous avos trouvée aux Taïtiens, et le nom d'aouri qu'ils lui donnent, nom assez semblable pour le son au mot anglais iron (fer), qui se prononce aron. J'ignore maintenant si les Taïliens, avec la connaissance du fer, doivent aussi aux Anglais celle des maux vénériens que nous y avons trouvés naturalisés.

Les Anglais ont fait depuis un second voyage à Taïti, qu'ils nomment Otahitee. Ils y ont observé le passage de Vénus le 4 juin 4769, et leur séjour dans cette île a été de trois mois. C’est faussement qu'ils avancent que nous y sommes toujours restés avec pavillon es-

agnol. Nous n'avions aucune raison de cacher le nôtre : c’est avec tout aussi peu de fondement qu'ils nous aceusent d'avoir porlé aux malheureux Taïtiens la maladie que nous pourrions sans doute plus justement soupçonner leur avoir élé communiquée par l'équipage de M. Wallis. Les Anglais avaient emmené deux insulaires qui sont morts en chemin.

Départ de Taïti. Découverte de nouvelles îles. Navigation jusqu’à la sortie des grandes Cyclädes.

On a vu combien la relâche à Taïti avait été mélangée de bien et de mal; l'inquiétude et le danger y avaient accompagné nos pas jusqu'aux derniers instants, mais Ce pays était pour nous comme un ami que

nous aimions avec ses défauts. Le 16 avril 1768, à huit heures du matin, nous étions environ à dix lieues dans le nord-est de sa pointe septentrionale, et je pris de là mon point de départ.

Le 3 mai, nous découvrimes une nouvelle terre fort élevée. Avant le coucher du soleil nous reconnûmes trois Îles, dont une beaucoup plus considérable queles deux autres, Pendant la nuit, que la lune rendait claire, nous conservâmes la vue de la terre ; nous cou- “âmes dessus au jour, et nous prolongeâmes la côte orientale de la grande île, depuis sa pointe du sud jusqu'à celle du nord. C'est son plus grand côté qui peut avoir trois lieues; l’île en a deux de l’est à l’ouest. Ses côtes sont partout escarpées, et ce n’est, à proprement parler, qu'une montagne élevée, couverte d’arbres jusqu'au sommet, «sans vallée ni plage. La mer brisait fortement le long de la rive. Nous y vimes des feux, quelques cabanes couvertes de jones et lerminées en pointe, construites à l'ombre des cocotiers, et une trentaine d'hommes qui couraient sur le bord de la mer. Les deux petites îles sont à une lieue de la grande. Un bras de mer peu large les sépare; et à la pointe ouest de la plus occidentale, il y a un îlot. Elles n'ont pas plus d'une demi-lieue chacune, et leur côte est également haute et escarpée. Le milieu de ces îles est par 14 degrés 11 minutes de latitude australe, et 170 degrés 30 minutes de longitude à l'ouest de Paris.

A midi je faisais route pour passer entre ces petites îles et la grande, lorsque la vue d'une pirogue qui venait à nous me fit mettre en panne pour l'attendre. Elle s'approcha à une portée de pistolet du vaisseau sans vouloir l'accoster, malgré tous les signes d'amitié dont nous pouvions nous aviser vis-à-vis des cinq. hommes qui la conduisaient, Ils étaient nus, à l'exception des parties naturelles, et nous montraient des cocos et des racines, Notre faïlien $e mit nu comme eux, et leur parla sa langue, mais ils ne l’entendirent pas ; cen est plus ici la même nation.

Ces insulaires nous ont paru de stature médiocre, mais agiles et dispos. Ils ont la poitrine et les cuisses jusqu'au-dessus du genou peintes d’un bleu foncé; leur couleur est bronzée. Nous en avons remarqué un beaucoup plus blanc que les autres. Ils se coupent ou s'arrachent la barbe : un seul la portait un peu longue. Tous en général avaient les cheveux noirs et relevés sur Ja tête. Leurs pirogues sont faites avec assez d’art et munies d'un balancier. Elles n'ont point l'avant ni l'arrière relevés, ni pontés l’un et l’autre, et sur le milieu de ces ponts il y a une rangée de chevilles terminées en forme de gros clous, mais dont les têtes sont recouvertes de beaux limas d’une blancheur éclatante, La voile de leur pirogue est composée de plusieurs nattes el pièces triangulaires. Ces pirogues nous ont suivis assez au large, lorsque nous avons-éventé nos voiles ; il en est même venu quelques-unes des deux petites îles, et dans l’une il y avait une femme vieille et laide.

Dès six heures du matin nous avions eu la connaissance d'une autre terre dans l'ouest; sa côte courait au sud-ouest, et nous parut avoir au moins autant d'élévation et d’étendue que la première , avec laquelle elle gît à peu près est et ouest du monde, à la distance d'environ douze lieues. Nous distinguâmes à la pointe du nord-est deux petites îles de grandeur inégale.

La longitude de ces îles est à peu près la même par laquelle $ estimait être Abel Tasman, lorsqu'il découvrit les îles d'Amsterdam et de Rotterdam, des Pilstart, du prince Guillaume, et les bas-fonds de Ficemskerk. C'est aussi celle qu'on assigne, à peu de chose près, aux Îles de Salomon. D'ailleurs les pirogues que nous avons vues voguer au large et dans le sud semblent indiquer d'autres îles dans cette partie. Ainsi, ces terres paraissent former une chaîne étendue sous le même

BOUGAIN VILLE. | : 21

méridien que nous avons nommée l'archipel des Navigateurs. Les Îles qui le composent gisent sous le quatorzième parallèle austral, entre 171 et 172 degrés de longitude à l’ouest de Paris.

Le 29, nous reconnûmes deux îles. La plus méridionale, qui paraissait avoir environ douzelieues de longueur, reçut le nom du jour, le de la Pentecôte. La seconde fut appelée ile Aurore.

Le 23, nous apercûmes des insulaires de deux couleurs, noirs et mulâtres. Leurs lèvres sont épaisses, leurs cheveux cotonneux, quelques-uns même ont la laine jaune. Ils sont petits, vilains, mal faits, et la plupart rongés de lèpre, circonstance qui nous a fait nommer leur île l’ile des Lépreux. 11 parut peu de femmes, el elles n'étaient pas moins dégoûtantes que les hommes. Ils sont nus : à peine se couvrent-ils d'une natte les parties naturelles. Les femmes ont aussi des écharpes pour porter leurs enfants sur le dos. Nous avons vu quelques-uns des tissus qui les composent, sur lesquels étaient de fort jolis dessins faits avec une belle teinture Cramoisie. J'ai remarqué qu'aucun d'eux n'avait de barbe. Ils se percent les narines pour y pendre quelques ornements; ils portent aux bras, en forme de bracelets, une dent de babiroussa, ou un grand anneau d'une matière que je crois de l'ivoire, ét au cou des plaques d'écaille de tortue, qu'ils nous ont fail entendre être commune sur leur rivage.

Leurs armes sont l'arc et la flèche, des massues de bois de fer, et des pierres qu'ils lancent sans fronde. Les flèches sont des roseaux armés d'une longue pointe d'os très aiguë. Quelques-unes de ces pointes sont carrées el garnies sur les arêtes de petites pointes couchées en arrière qui empèchent de pouvoir retirer la flèche de la plaie. Ils ont encore des sabres de bois de fer. Leurs pirogues ne nous ont pas approchés. Elles nous ont paru de loin faites et voilées comme celles des îles des Navigateurs.

Le 29 au malin, nous ne vîmes plus de terres : nous avions gouverné sur l'ouest-nord-ouest. Je nommai ces terres que nous venions de découvrir l'Archipel des grandes Cyclades. À en juger par ce que nous en avons parcouru et par ce que nous avons aperçu dans le lointain, il contient au moins 3 degrés en latitude du 35° au 116,et 5 en longitude depuis le 166€ degré jusqu'au 171€ à l'est de Paris. Je croirais même volontiers que c'estson extrémité septentrionale que Roggewin a vue sous le 114€ parallèle, et qu'il a nommée Tienhoven et Groningue. Pour nous, quand nous y atterrîmes, tout devait nous persuader que nous étions à la terre australe du Saint-Espril.

Navigation depuis les grandes Cyclades. Découverte du . golfe de la Louisiade. Découverte de nouvelles îles. Relâche à la Nouvelle-Bretagne.

Depuis le 29 mai que nous cessèmes de voir ja lerre, je fis route à l'ouest, et nous vimes différentes terres, sans nous y arrêter.

Nous vimes la terre le 25 juin au lever du soleil; cette terre présentait un gros Cap, que nous atleignimes le 26. Nous appelâmes ce cap, après lequel nous avions si longtemps espéré, le cap de la Délivrance, et le golfe dont il fait la pointe orientale, le golfe de la Louisiade. C'est une terre que nous avons bien acquis le droit de nommer. Tant que nous avons été enfoncés dans ce golfe, les courants nous ont assez régulièrement portés dans l’est. Le 26 et le 27, le vent fut très grand frais, la mer affreuse, le temps par grains el fort obscur.

ne fut pas possible de faire du chemin pendant la nuit.

Nous avons imaginé plusieurs fois, pendant les jours de tribulation passés dans le golfe de la Louisiade,

qu'il pouvait bien y avoir au fond de ce golfe un détroit qui nous aurait ouvert un passage fort court dans la mer des Moluques; mais, dans la situation où nous nous trouvions relativement aux vivres et à la santé des équipages, nous ne pouvions courir les hasards de la recherche. En effet, s’il n’eût pas existé, nousétions presque sans ressources. Cependant le passage existe, et les Anglais, en côtoyant la Nouvelle-Hollande, ont trouvé par 10 degrés 36 minutes de latitude australe, 141 degrés 44 minutes à l'est de Londres, ce détroit qui sépare la Nouvelle-Hollande de la nouvelle-Guinée; mais ils ont éprouvé, comme nous, que Ja navigation de ces parages est hérissée de difficultés, et ils ont été au moment d'y perdre leur vaisseau l’Endeavour. Nous avons été environ à quarante lieues de l'embouchure orientale de ce détroit.

Nous nous étions élevés environ soixante lieues dans le nord depuis le cap de la Délivrance, lorsque le 28, au matin, on découvrit la terre dans le nord-ouest, à neuf ou dix lieues de distance, C'étaient deux îles, dont la plus méridionale restait, à huit heures, dans le nordouest. Une autre côte longue et élevée se fit apercevoir en même temps, depuis l’est-sud-est jusqu’à l'est-nord-

est.

Vers les dix heures, une douzaine de pirogues de différentes grandeurs vinrent assez près des navires, sans toutefois vouloir les accoster. Il y avait vingtdeux hommes dans la plus grande, dans les moyennes huit ou dix, deux ou trois dans les plus petites. Ces pirogues paraissaient bien faites, Elles ont l'avant et l'arrière fort relevés; ce sont les premières que nous ayons vues dans ces mers sans balancier. Ces insulaires sont aussi noirs que les nègres d'Afrique; ils ont les cheveux crépus, mais longs, quelques-uns de couleur rousse. Ils portent des bracelets, et des plaques au front etsur le cou; j'ignore de quelle matière :elle m'a paru être blanche. Ils sont armés d’ares et de zagaies; ils faisaient de grands cris, et il parut que leurs dispo silions n'étaient pas pacifiques. La côte ouverte est presque inabordable; la vague y brise partout, les montagnes viennent s'y terminer au bord de la mer, et le sol est entièrement couvert de bois, Dans de petites anses il y a quelques cabanes, mais en petit nombre : les insulaires habitent dans la montagne.

Le 1°r juillet, à six heures du malin, nous nous retrouvämes au même point où nous étions la veille à l'entrée de la nuit : preuve qu'il y avait un flux et reflux. Nous gouvernâmes au nord-ouest. À dix heures nous donnâmes dans un passage large environ de quatre à cinq lieues, entre la côte prolongée jusqu'ici à l'est et les terres occidentales. Une marée très forte, qui porte sud-est et nord-ouest, forme, au milieu de ce passage, un ras qui le traverse, et où la mer s'élève en brise, comme s'il y avait des roches à fleur d'eau. Je le nommai ras Denis, du nom de mon maître d'équipage. L’Etoile le passa deux heures après nous.

En continuant notre navigalion nous découvrimes une île et une baie que j'appelai de et baie Choiseul. La presqu'île du nord était entièrement couverte de cocouers.

Après être sorlis du passage, nous vimes dans l’ouest une côte longue et montueuse, dont les sommets se perdaient dans les nues. Le 2 juillet au soir, nous voyions encore les terres de l'île Choiseul. Le 3 au matin, nous ne voyions plus que lanouvelle côte, qui est d'une hauteur surprenante. Sa partie septentrionale nous parut alors terminée par une pointe qui s'abaisse insensiblement, et forme un cap remarquable: Je lui ai donné le nom de cap l'Averdi. Il nous restait, le 3 à midi, environ à douze lieues dans l'ouest. Les nuages qui couvraient les sommets des terres se dissipèrent au coucher du soléil, et nous laissèrent apercevoir des cimes de monlagnes d'une hauteur prodigieuse. Le 4, les

premiers rayons du jour nous firent voir des terres plus occidentales que le cap l’Averdi. C'était une nouvelle côte moins élevée que l'autre, et courant au nordnord-ouest. Entre la pointe sud-sud-est de cette terre et le cap l'Averdi, il restait un vaste espace formant ou un passage ou un golfe considérable. Dans ces parages nous aperçûmes des nègres entièrement nus. Ils ont les cheveux crépus et courts, les oreilles percées et fort allongées. Plusieurs avaient la laine des cheveux peinte en rouge, et des taches blanches en différents endroits du corps. Il paraît qu'ils mâchent du bétel, puisque leurs dents sont rouges. Nous avons vu que les habitants de l'île Choiseulen font aussi usage ; car on trouva dans leurs pirogues de petits sacs où il y en avait des feuilles, avec de l'arec et de la chaux. On a eu de ceux-ci des areslongs de six pieds et des flèches armées d'un bois fort dur. Leurs pirogues sont plus petites que celles de l’anse des Guerriers, et nous fûmes surpris de ne trouver aucune ressemblance dans leur construction. Ces dernières ont l'avant et l'arrière peu relevés; ellessontsans balancier, mais assez larges pour que deux hommes y nagent en conple. Cette île, que nous avons appelée Bouka, paraît être extrêmement peuplée, si l'on en juge par la quantité de cases dont elle est couverte, et par les apparences de culture que nous y avons aperçues. Une belle plaine à micôte, toute plantée de cocotiers et d'autres arbres, nous offrait la plus agréable perspective, et je désirais fort trouver un mouillage sur cette côte; mais le vent contraire et un courant rapide qui portait dans le nordouest nous en éloignaient visiblement. Pendant la nuit nous tinmes le plus près, gouvernant au sud-sud-ouest, et le lendemain au matin l'île Bouka était déjà bien loin de nous dans l’est et le sud-est. La veille, au soir, on avait aperçu du haut des mâts une petite île qui fut relevée depuis le nord-ouest jusqu au nord-ouest-quartouest du compas. Au reste, nous ne pouvions être loin de la Nouvelle-Bretagne, et c'était là que nouscomptions trouver une relâche.

Nous eûmes connaissance, le 5, après midi, de deux petiles îles. La côte en était élevée et paraissait renfermer plusieurs baies. Comme nous n'avions plus ni eau ni bois, et que nos malades empiraient, je résolus de m'arrêter ici, et nous courûmes toute la nuit les bords les plus avantageux pour nous conserver cette terre sous le vent. Le 6, au point du jour, nous en étions à cinq ou six lieues, el nous portâmes dessus dans le même moment où nous découvrions une nouvelle terre haute et de belle apparence dans l'ouestsud-ouest de celle-ci, depuis dix-huit jusqu'à douze et dix lieues de distance. Enfin nous mouillâmes, par trente-cinq brasses d'eau, dans ce port de la nouvelle Bretagne.

Nous envoyâmes à terre nos pièces à l'eau; nous y dressâmes quelques tentes, et l’on commença à faire l’eau, le bois et les lessives, toutes choses de première nécessité. Le débarquement était magnifique, sur un sable fin, sans aucune roche ni vague. L'intérieur du port, dans un espace de quatre cents pas, contenait quatre ruisseaux. Nous en primes trois pour nolre usage , un destiné à faire l'eau de {a Boudeuse , un second pour celle de l'Etoile, le troisième pour laver. Le bois se trouvait au bord de la mer, et il y en avait de plusieurs espèces, toutes très bonnes pour brûler, quelques-unes superbes pour les ouvrages de charpente, de menuiserie et même de tabletterie. Les deux vaisseaux étaient à portée de la voix l'un de l’autre et de la rive. D'ailleurs le port et ses environs, fort au loin, étaient inhabités : ce qui nous procurait une paix et une liberté précieuses. Ainsi nous ne pouvions dé-

sirer un ancrage plus sûr, un lieu plus commode

pour faire l'eau, le bois et les diverses réparations dont les navires avaient le plus urgent besoin, el pour laisser errer à leur fantaisie nos scorbutiques dans les bois.

Le premier jour, sur les bords d’une petite rivière,

éloignée de notre camp d'environ un quart de lieue, on trouva une pirogue comme en station, et deux Cabanes. La pirogue était à balancier, fort légère et en bon état. Il y avait à côté les débris de plusieurs feux, de gros coquillages calcinés, et des carcasses de têtes d'animaux, que M. de Commerçon nous dit être de sangliers. Il n’y avait pas longtemps que les sauvages élaient venus dans cet endroit. car on trouva dans les cabanes des figues, des bananes encore fraîches. On crut même entendre des cris d'hommes dans les montagnes ; mais on a depuis vérifié qu'on avait pris pour tels les gémissements de gros ramiers huppés, d'un plumage azur, et qu'on nomme dans les Moluques l'oiseau couronné. Nous fimes au bord de cette rivière une rencontre plus extraordinaire: un matelot de mon canot, cherchant des coquilles, y trouva enterré dans le sable un morceau d'une plaque de plomb qui paraissait être peu ancienne. Les sauvages avaient sans doute arraché la plaque et l'avaient mise en morceaux.

Nous avons enterré une inscription dans un coin de ce port, el-nous l'avons nommé e port Praslin Il est situé par 4 degrés 49 minutes 27 secondes de latitude australe, et 149 degrés 4% minutes 15 secondes de lougitude à l'est de Paris.

On tuait journellement des serpents, des scorpions et une grande quantité d'insectes d'une espèce singulière. Ils sont longs comme le doigt, cuirassés sur le corps ; ils ont six pattes, des pointes saillantes des côtés et une queue fort longue. On m'apporta aussi un animal qui nous parut extraordinaire. C’est un insecte d'environ trois pouces de long, de la famille des mantes. Presque toutes les parties de son corps sont composées d'un tissu que, même en y regardant de près, on prendrait.pour des feuilles. Chacune de ses ailes est la moitié d'une feuille, laquelle est entière quand les ailes sont rapprochées, le dessous de son corps est une feuille d'une couleur plus morte que le dessus. L'animal a deux antennes et six paites, dont Ps pics supérieures sont aussi des portions de euille.

On trouvait aussi un grand nombre de coquilles, dont plusieurs étaient fort belles. On récolta dans un même endroit dix marteaux, espèce, dit-on, fort rare (1). Aussi le zèle des curieux était-il fort vif. Il fut ralenti par l'accident arrivé à un de nos matelots, lequel, en échouant la seine, fut piqué dans l'eau par une espèce de serpent. L'effet du venin se manifesta une demiheure après. Le matelot ressentit des douleurs violentes dans tout le corps. L'endroit de la morsure, qui était au côté gauche, devint livide et enfla à vue d'œil. Quatre ou cinq scarifications en tirèrent beaucoup de sang déjà dissous. Aussitôt qu'on cessait de faire promener par force le malade les convulsions le prenaient. Il souffrit horriblement pendant cinq ou six heures. Enfin la thériaque et l'eau de Luce, qu'on lui avait administrées dès la première demi-heure, provoquèrent une sueur abondante et le tirèrent d'affaire.

Cette aventure rendit tout le monde plus circonspect à se mettre dans l'eau. Notre Taïtien suivit avec curiosité le malade pendant tout le traitement. Il nous fit entendre que dans Son pays il y avait, le long de la côte, des serpents qui mordaient les hommes à la mer, et que tous ceux qui étaient mordus en mouraient. Ils ont une médecine; mais je la crois fort peu avancée, Il fut émerveillé de voir le matelot, quatre ou cinq jours après son accident, revenir au travail, Fort souvent, en examinant les productions de nos arts, et les moyens divers par lesquels ils augmentent nos facultés et multiplient nos forces, cet insulaire tombait dans

(1) Is furent trouvés dans une anse de la grande île qui forme cette baie, et que pour cette raison on a nommée l'fle aux Marteaux. A. M.

l'admiration de ce qu'il voyait, et rougissait pour son pays : aouaou Taïti (fi de Taïti), nous disait-il avec douleur. Cependant il n’aimait pas à marquer qu'ilsentait notre supériorité sur sa nalion.

On découvrit, danslesderniers jours de notre relâche, quelques pommes de mangles et des prunes monbin; c'eüt été un secours utile, si l'on en eût eu connaissance plus tôt. On trouva aussi une espèce de lierre aromatique, auquel les chirurgiens crurent reconnaître une vertu antiscorbutique : du moins les malades qui en firent des infusions et s’en lavèrent ont-ils éprouvé quelque soulagement. ;

Nous allâmes tous voir une cascade merveilleuse qui fournissait les eaux du ruisseau de l'Etoile. L'art s'efforcerait en vain de produire dans le palais des rois ce que la nature a jeté ici dans un coin inhabité. Nous en admirâmes les groupes saillants dont les gradations presque régulières précipitent et diversifient la chute des eaux. Nous suivions avec surprise tous ces massifs variés pour la figure et qui forment cent bassins inégaux, où sont reçues les nappes de cristal coloriées par des arbres immenses, dont quelques-uns ont le pied dans les bassins mêmes. C'est bien assez qu'il existe des hommes privilégiés, dont le pinceau hardi peut nous tracer l'image de ces beautés inimitables. Cette cascade mériterait le plus grand peintre.

Le 25, nous venions mouiller à Ja pointe de la baie que Dampier nomma baie Saint- George. Plus heureux que nous, il y avait trouvé pour relâcher un canton habité qui lui procura des rafraichissements, et dont les productions lui firent concevoir de grandes espérances sur ce pays ; et nous, qui étions tout aussi pauvres que lui, nous sommes tombés dans un désert, qui n’a fourni à nos besoins que du bois et de l'eau.

Navigation depuis le port Praslin jusqu'aux Moluques. Relâche à Boero.

Nous eûmes constamment la vue de la Nouvelle- Bretagne jusqu'au 3 août. La côte prenait de plus en plus de l'ouest. Le 29, au matin, nous nous en trouvâmes plus près que nous n'avions encore été. Ce voisinage nous valut la visite de quelques pirogues : deux vinrent à la portée de la voix de la frégate, cinq autres s'approchèrent de l'Etoile. Elles étaient montées chacune par cinq ou six hommes noirs, à cheveux crépus et laineux ; quelques-uns les avaient poudrés de blanc. Ils portent la barbe assez longue, et des ornements blancs aux bras en forme de bracelets. Des feuilles d'arbres couvrent, tant bien que mal, leur nudité. Ils sont grands et paraissent agiles et robustes. Ils nous montraient une espèce de pain et nous engageaient par signes à venir à terre. Nous les invitions à venir à bord ; Mais nos invitations, le don même de quelques morceaux d'éloffe jetés à la mer, ne leur inspirèrent pas la confiance de nous accoster. Ils ramassèrent ce qu'on avait jeté, et, pour remerciment, l'un deux, avec une fronde, nous lança une pierre qui ne vint pas jusqu'à bord. Nous ne voulûmes pas leur rendre le mal pour le mal, et ils se retirèrent en frappant tous ensemble sur leurs canots avec de grands cris. Leurs pirogues sont longues, étroites et à balancier. Toutes ont l'avant et l'arrière plus ou moins ornés de sculptures peintes en rouge, qui font honneur à leur adresse.

Le 4, après midi, nous reconnûmes distinctement deux îles que je crois être celles que Dampier nomme île Mathias et ile Orageuse. L'île Mathias, haute et moutagueuse, s'étend sur le nord-ouest huit à neuf lieues; l'autre n'en a pas plus de trois ou quatre, et entre les deux est un îlot. Une île que l'on crut apercevoir le 5, à deux heures du matin, dans l’ouest, nous fit reprendre du nord. On ne se trompait pas, et à dix heures Ja

brume, qui jusqu'alors avait été épaisse, s'étant dissipée, nous aperçûmes dans le sud-est-quart-sud cette île, qui est petite et basse. Les marées cessèrent alors de porter sur le sud et sur l’est; ce qui semblait venir de ce que nous avions dépassé la pointe septentrionale de la Nouvelle-Bretagne, que les Hollandais nomment cap Solomaswer. Nous n’étions plus alors que par 0 degré #4 minutes de latitude méridionale.

Le 7, nous vimes une terre basse, ou île plate couverte d'arbres et longue d'environ 3 lieues; il y avait sur cette île une grande quantité de cocotiers, et le bord de la mer présentait un si grand nombre de cases, qu'on pouvait juger de là qu'elle était extrèmement peu! lée. Ces cases sont hautes, presque carrées et bien couvertes. Elles nous parurent plus vastes et plus belles que ne sont ordinairement des cabanes de roseaux, et nous crûmes revoir les maisons de Taïti. On découvrait un grand nombre de pirogues occupées à la pêche tout autour de l'île: aucune ne parut se déranger pour nous voir passer ; et nous jugeâmes que ces habitants, qui n'étaient pas curieux, étaient contents de leur sort, Nous nommâmes cette île l'ile des Anachorètes.

Le 41, à midi, étant par 2 degrés 17 minutes de latitude australe, nous aperçûmes dans le sud une côte élevée qui nous parut être celle de la Nouvelle-Guinée. Quelques heures après on la vit plus clairement. C'est une terre haute et montueuse qui dans cette par- Lie s'étend sur l'ouest-nord-ouest. Le 12, à midi, nous étions environ à dix lieues des terres les plus voisines de nous. Il était impossible de détailler la côte à cette distance ; il nous parut seulement une grande baie vers 2 degrés 25 minutes de latitude sud, et des terres basses dans le fond qu'on ne découvrait que du haut des mâts. Nous jugeâmes aussi, par la vitesse avec laquelle nous doublions les terres, que les courants nous élaient devenus favorables; mais, pour apprécier avec quelque justesse la différence qu'ils occasionnaient dans l'estime de notre route, il eût fallu cingler moins loin de la côte. Nous continuâmes à la prolonger à dix on douze lieues de distance. Son gisement était toujours sur l'ouest-nord-ouest, et sa hauteur prodigieuse. Nous y remarquâmes surtout deux pics très élevés, voisins l'un de l’autre, et qui surpassent en hauteur toutes les autres montagnes. Nous les avons nommés les deux Cyclopes. Nous eûmes occasion de remarquer que les marées portaient sur le nord-ouest. Effectivement nous nous trouvàmes le jour suivant plus éloignés de la côte de la Nouvelle-Guinée, quirevient ici sur l ouest. Le 14, au point du jour, nous découvrimes deux îles, et un îlot qui paraissait entre deux, mais plus au sud.

Nous avancions peu chaque journée. Depuis quenous étions sur la côte de la Nouvelle-Guinée nous avions assez régulièrement une faible brise d'est ou de nordest, qui commençait vers deux ou trois heures après midi, et durait environ jusque vers minuit. A cette brise succédait un intervalle plus ou moins long de calme, qui était suivi de la brise de terre, laquelle se terminait aussi vers midi par deux ou trois heures de calme. Nous revimes le 45, au matin, la plus occidentale des deux îles que nous avions reconnues la veille. Nous découvrimes en même temps d’autres terres qui nous parurent îles, terres fort basses, par-dessus lesquelles nous apercevions, dans une perspective éloignée, les hautes montagnes du continent. La plusélevée se détachait des autres, et nous la nommâmes le géant Moulineau. Nous donnâmes le nom de {a nymphe Alie à la plus occidentale des îles basses dans le nordouest de Moulineau.

Un ras de marée sembla indiquer ici ou une grande rivière dans le continent, ou un passage qui couperait les terres de la Nouvelle-Guinée, passage dont l’ouverture serait presque nord et sud. Notre longitude, le 15 à midi, était de 136 degrés 16 minutes 30 secondes à

l'est de Paris. Nous observâmes le même jour 1 degré 47 minutes de latitude australe. -

Le 20, nous passâmes la Ligne pour la seconde fois dela campagne, Les courants continuaient à nous éloigner des terres. Nous n’en vîmes point le 20 ni le 21. Il nous devenait cependant essentiel de rallier la côte et de la ranger d'assez près pour ne pas commettre quelque erreur dangereuse qui nous fit manquer le débouquement dans la mer des Indes, el nous engageât dans l’un des golfes de Gilolo. Le 21, nous eûmes connaissance d’une côte plus élevée qu'aucune autre partie de la Nouvelle-Guinée que nous eussions encore vue.

Le canal par lequel nous débouquâmes le 25 enfin dans cette nuit peut avoir de deux à trois lieues de large. Il est borné à l’ouest par un amas d'îles et d'îlots assez élevés. Sa côte de l’est, que nous avions prise au premier coup d'œil pour la pointe occidentale de la grande île, n'est aussi qu'un amas de petites îles et de rochers qui, de loin, semblent former une seule masse, et les séparations entre ces îles présentent d’abord l'aspect de belles baies : c'est ce que nous reconnaissions à chaque bordée que nous rapportions sur ces terres. Ce ne fut qu'à quatre heures et demie du matin que nou$ parvinmes à doubler les îlots les plus sud du nouveau passage que nous nommâmes le passage des Français. A gît par 0 degré 45 min. de latit. sud, entre le 128e degré et le 129€ de longit. à l'est de Paris.

Le 27, nous entrions enfin dans l'archipel des Moluques. Nous découvrimes cinq ou six Îles. Le 28, au matin, nous aperçümes cinq autres petiles îles sur lesquelles nous courûmes. On aperçut aussi alors -une nouvelle île dans l'ouest-sud-ouest, à sept ou huit lieues. Nous ressentimes perdant ces vingt-quatre heures plusieurs fortes marées. Nous n'eûmes conuaissancé que d’une seule île dans l’ouest et à dix ou douze lieues de nous, jusqu'au 30 après midi, que nous apercûmes dans le sud et à un grand éloignement une terre considérable. Le courant, qui nous servait mieux que le vent, nous en approcha dans la nuit, et le 31 au point du jour nous nous en trouvâmes à sept ou huit lieues. C'était l'ile Céram. Sa côte en partie boisée, défrichée en partie, courait à peu près est et ouest, sans que nous la vissions terminée. C'estuneîle très haute, des montagnes énormes s'élèvent sur le terrain de distance en distance, et le grand nombre de feux que nous y vimes de tous côtés annonce qu'elle est fort peuplée.

Je remarquerai, à l’occasion de la contrariété que nous éprouvions depuis longtemps de la part des vents, que dans les Moluques on appelle mousson du nord celles de l'ouest, et mousson du sud celles de l’est, parce que pendant la première les vents soufflent plus ordinairement du nord-nord-ouest que de l'ouest, et pendant la seconde ils viennent le plus souvent du sud-sud-est, Ces vents règnent alors de même dans les îles des Papous et sur la côte de la Nouvelle-Guinée : nous le savions par une triste expérience, ayant employé trente-six jours à faire quatre cent cinquante lieues.

Le 1er septembre 1768, la lumière du jour naissant nous montra que nous étions à l'entrée d'une baie dans laquelle il y avait plusieurs feux. Bientôt après, nous apercûmes deux embarcations à la voile, de la forme des bateaux malais. Le terrain du fond de la baie est bas et uni, entouré de hautes montagnes, et la baie est semée de plusieurs îles. 11 nous fallut gou- -verner à l'ouest-nord-ouest pour en doubler une assez grande, sur la pointe de laquelle on voit uu îlot et un banc de sable, avec une batlure qui parut s'allonger une lieue au large. Cette île se nomme Bonao : elle est coupée en deux par un €anal fort étroit.

A dix heures du soir nous eûmes connaissance des

terrés de l'île Boero par des feux qui étaient allumés, et comme mon projet était de m'y arrêter, nous passâmes la nuit sur les bords pour nous en tenir à portée el au vent, sinous pouvions. Je savais que les Hol- Jlandais avaient sur celte île un comptoir faible, quoiqué assez riche en rafraîchissements.

Ce ne fut pas sans d’excessifs mouvements de joie que nous découvrimes à la pointe du jour l'entrée du golfe de Cajeli. C'est où les Hollandais ont leur établissement : c'était le terme où devaient finir nos plus grandes misères. Le scorbut avait fait parmi nous de cruels ravages depuis notre départ du port Praslin.

Le résident hollandais nous offrit à souper, et certes nous l’acceptâämes. Le spectacle du plaisir et de l'avidité avec lesquels nous le dévorions lui prouva mieux que nos paroles que ce n’était pas sans raison que nous criions à la faim. Tous les Hollandais en étaient en extase : ils n'osaient manger dans la crainte de nous faire tort. Il faut avoir été marin et réduit aux extrémités que nous éprouvions depuis plusieurs mois pour. se faire une idée de la sensation que produit la vue de salades et d'un bon souper sur des gens en pareil état. Ce souper fut pour moi un des plus délicieux instants de mes jours, d'autant que j'avais envoyé à bord des vaisseaux de quoi y faire souper tout le monde aussi bien que nous.

Il fut réglé que nous aurions journellement du cerf pour entrelenir nos équipages à la viande fraîche pendant le séjour : qu'on nous donnerait en partant dixhuit bœufs, quelques moutons et à peu près autant de volailles que nous en demanderions. I] fallut suppléer au pain par du riz: c’est Ja nourriture des Hollandais. Les insulaires vivent de pain de sagou, qu'ils tirent du cœur d'un palmier auquel ils donnent ce nom; cepain ressemble à la cassave. Nous ne pûmes avoir cette abondance de légumes qui nous eût élé si salutaire : les gens du pays n’en cullivent point. Le résident voulut bien en fournir, pour les malades, du jardin de la Compagnie.

Au reste tout ici appartient à la Compagnie, directement ou indirectement, gros et menu bétail, grains et denrées de toute espèce. Elle seule vend et achète. La chasse même du cerf n'est pas libre : le résident seul en a le droit. Il donne à ses chasseurs trois coups de poudre et de plomb, pour lesquels ils doivent apporter deux animaux qu'on leur paie alors six sous pièce. S'ils n’en rapportent qu’un on retient, sur ce qui leur est dû, le prix d’un coup de poudre ou de plomb.

Dès le 3 au matin nous établimes nos malades à terre pour y coucher pendant notre séjour. Nous envoyions aussi journellement la plus grande partie des équipages se promener et se divertir. Je fis faire l'eau des navires et les divers transports par des esclaves de la Compagnie que le résident nous loua à la journée.

Nous eûmes pendant notre relâche ici le plus beau temps du monde. Le thermomètre y montait ordinairement à 23 degrés dans la plus grande chaleur du jour; la brise du nord-est au sud-est le jour changeait sur le soir; elle venait alors de terre, et les nuits élaient fort fraîches. Nous eûmes occasion de connaître l'intérieur de Fîle; on nous permit d'y faire plusieurs chasses de cerfs, par battues, auxquelles nous primes un grand plaisir. Le pays est charmant, entrecoupé de bosquels, de plaines et de coteaux dont les vallons sont arrosés par de jolies rivières. Les Hollandais y ont apporté les premiers cerfs, qui s'y sont prodigieu sement mullipliés, el dont la chair est excellente. I y a aussi un grand nombre de sangliers, et quelques es= pèces de gibier à plumes.

On donne à l'île de Bocro ou Burro environ dix-huit lieues de l’est à l'ouest, et treize du nord au sud, Elle

a EE RÉ

était autrefois soumise au roi de Ternate, lequel en tirait tribut. Le lieu principal est Cajeli, situé au fond du golfe de ce nom, dans une plaine marécageuse, qui s'étend près de quatre milles entre les rivières Soweill ét Abbo. Cette dernière est la plus grande de File, et toutefois ses eaux sont fort troubles. Le débarquement est ici très incommode, surtout de basse mer, pendant laquelle il faut que les bateaux s'arrêtent fort loin de la plage. La loge hollandaise, et quatorze habitations d'Indiens, autrefois dispersées en divers endroits de l'île, mais aujourd'hui réunies autour du comptoir, forment le bourg de Cajeli. On y avait d'abord construit un fort en pierre : un accident le fit sauter en 1689, et depuis ce temps on s'y contente d'une enceinte de faibles palissades, garnies de six canons de petit calibre, tant bien que mal en batterie : c'est ce qu'on appelle Le fort de la Défense, et j'ai pris ce nom pour un sobriquet. La garnison, aux ordres du résident, est composée d'un sergent et de vingt-cinq hommes : sur toute l'ile il n’y a pas ciiquante blancs. Quelques autres négreries, où l'on cultive du riz, y sont répandues.

Les naturels du pays se divisent en deux classes, les Maures ei les Alfouriens. Les premiers sont réunis sous la loge et soumis entièrement aux Hollandais, qui leur inspirent une grande crainte des nations étrangères. Ils sont observateurs zélés de la loi de Mahomet, c'est-à-dire qu'ils se lavent souvent, ne mangent peint de porc, et prennentautantde femmes qu'ils en peuvent nourrir. Ajoutez à cela qu'ils en paraissent fort jaloux et les tiennent renfermées. Leur nourriture est le sagou, quelques fruits et du poisson. Les jours de fête, ils se régalent avec du riz que la Compagnie leur vend; leurs chefs ou orancaies se tiennent auprès du résident, qui paraît avoir pour eux quelques égards, et qui contient le peuple par leur moyen. La Compagnie a su semer parmi ces chefs des habitants un levain de ‘jalousie réciproque qui assure l'esclavage général, et la politique qu'elle observe ici relativement aux naturels est la même dans tous ses autres comptoirs. Si un chef forme quelque complot, un autre le découvre et en avertit aussitôt les Hollandais.

Ces Maures, au reste, sont vilains, paresseux et peu guerriers. Ils ont une extrême frayeur des Papous qui viennent quelquefois , au nombre de deux ou trois cents, brûler les habilations, enlever ce qu'ils peuvent et surtout des esclaves. Les Hollandais ne font point faire le service d'esclave aux naturels de Boero. La Compagnie tire ceux dont elle se sert ou de Célèbes, ou de Céram, les habitants de ces deux îles se vendant réciproquement.

Route depuis Boero jusqu’à Batavia; séjour à Batavia et à l’ile de France. Retour en France.

Le 7, nous rangeâmes la côte de Boero environ à une lieue et demie de distance. Nous avions aperçu le 8 au matin les îles de Kilan et de Manipa. Depuis la terre basse que l'on trouve à la sortie du golfe de Cajeli, la cête est fort élevée. Le 9, nous eûmes connaissance , dans la matinée , de l'île de Xullabessie. Elle est peu considérable, et les Hollandais y ont un

comptoir dans une redoute nommée Claverblad ou le Trèfle.

A . € Le 12, nous passâmes devant un superbe port qui

est à la côte de Célèbes. Cette terre offre un coup d'œil charmant par la variété des terrains bas, des coteaux et des montagnes. La verdure y embellit le paysage, et tout annonce une contrée riche. Bientôt après l'île de Pangasani et les îlots qui en sont au nord se délachèrent, et nous distinguâmes les divers canaux qu'ils présentent. Les hautes montagnes des Célèbes paraissaient au-dessus et dans le nord de ces terres. C’est par cette

longue île de Pangasani et par celle de Button qu'est ensuite formé le détroit.

Le 26, les rayons du soleil levant nous montrèrent la côte de Java, et à sept heures et demie on vit du haut des mâts les îles Rochit, environ à sept lieues de distance,

Le 27, nous gouvernâmes sur le milieu de l’île d'Edam, une des îles de la baie de Batavia, et bientôt nous mouillâmes dans cette baie. C'est ainsi qu'après avoir tenu la mer pendant dix mois et demi, depuis notre

départ de Monte-Video, nous arrivâmes le 28 septem-

bre 1768 dans une des plus belles colonies de l'univers, Où nous nous regardâmes tous comme ayant terminé noire voyage.

Balavia, suivant mon estime, est par 6 degrés 11 minutes de latitude australe, et 104 degrés 52 minutes de longitude orientale du méridien de Paris.

Le 16 octobre, j'appareillai seul de la rade de Batavia. Le 19, nous sortîmes du détroit de la Sonde, passant au nord de l'île du Prince. Nous observâmes à midi 6 degrés 30 minutes de latitude australe. Le 20, je fis route pour l’île de France, où j'arrivais le 8 novembre , j'en repartis un mois après; et le 8 janvier 14769, nous avions connaissance du cap False, et bientôt après la vue des terres du cap de Bonne-Espérance.

Munis de bons vivres, de vins et de rafraîchissements de toute espèce, nous appareillâmes de la rade du Cap le 17 après midi. Nous passâmes entre l'île Roben et la côte : c'est: de là que je pris mon point de départ par 33 degrés 40 minutes de latitude sud, et 15 degrés 48 minutes de longitude orientale de Paris.

Je dirigeai ma route pour prendre connaissance de l’île Sainte Hélène, afin de m'assurer la relâche à l’Ascension, relâche qui devait faire le salut de mon équipage. Effectivement nous en eûmes la vue le 29, à deux heures après midi, et le relèvement que nous en fimes ne nous donna de différence avec l'estime de notre route que huit ou dix lieues. La nuit du 3 au & février 1769, étant par la latitude de l’Ascension, nous vimes l'île à peu près à neuf lieues de distance. et à onze heures nous mouillâmes dans l'ancre du nord-ouest. Nous étions à ce mouillage par 7 degrés 54 minutes de latitude sud, et 16 degrés 19 minutes de longitude occidentale de Paris.

À peine eûmes-nous jeté l'ancre que je fis mettre les bateaux à la mer, et partir trois détachements pour la pèche de la tortue, Tout nous promettait une pêche favorable. Il n'y avait point d'autre navire que le nôtre, la saison était avantageuse, et nous entrions en nouvelle lune.

On m'apporta dans l'après-midi la bouteille qui renferme le papier sur lequel s’inscrivent-ordinairement les vaisseaux de toute nation qui relâchent à l'Ascension. Cette bouteille se dépose dans la cavité d'un des rochers de cette baie, où elle est également à l'abri des vagues et de la pluie. J'y trouvai écrit Le Swallow, ce vaisseau anglais commandé par M. Carteret, que je désirais rejoindre. 11 était arrivé ici le 31 janvier,

‘et reparti le 4er février : c'étaient déjà six jours

que nous lui avions gagnés depuis le cap de Bonne- Espérance. J'inscrivis la Boudeuse, et je renvoyai la bouteille.

La journée du 5 se passa à jumeiler nos mâts et à embarquer les tortues : la pèche fut abondante.

Le 6, à trois heures du matin, les tortues et les bateaux élant embarqués, nous commençâmes à lever nos ancres. À cinq heures nous élions sous voiles, enchantés de notre pêche et de l'espoir que notre premier mouillage serait dorénavant dans notre patrie. Combien nous avions fait de ces mouillages depuis le départ de Brest !

En partant de l’Ascension, je tins le vent pour ran-

Er

ger les îles du cap Vert d'aussi près qu'il me serait possible. Le 11 au matin, nous passâmes la Ligne, pour la sixième fois dans ce voyage, par 20 degrés de longitude.

Nous comptions passer dans l’est des îles Açores, lorsque le 4 mars, dans la matinée, nous eûmes connaissance de l’île Tercère, que nous doublâmes dans la journée en la rangeant de fort près.

Je corrigeai ma longitude en quittant Tercère. Nous eûmes fond le 143 après midi, et le 44 au matin la vue d'Ouessant. Je pris le parti de faire vent arrière, et de conduire la frégate à Saint-Malo. C'était alors le port le plus voisin qui pât nous servir d'asile. J y entrai le 16 après midi, n'ayant perdu que sept hommes pendant deux ans et quatre mois écoulés depuis notre sortie de Nantes.

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(IETEUE

Nous avons tous été voir une cascade merveilleuse qui fournissait les eaux

du ruisseau de l'Étoile...

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