‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 53 sur 179 · PSP · texte numérisé non relu

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dragon , et cette idée fit donner au détroit le nom de Boca del Drago, qu'il à conservé jusqu'anjourd'hui, Enfin la marée perdit sa force, et le courant des eaux douces du fleuve jeta les trois vaisseaux en haule mer.

De la première terre de la Trinité jusqu'au golfe, qui fut nommé golfe des Perles; on n'avait pas compté moins de cinquante lieues. L’amiral suivait la terre qu'il prenait pour celle qu’il avait nommée {/e de Graciæ, et tourna nord et sud autour du golfe, dans la vue d'approfondir sicelle grande abondance d’eau venait des rivières, suivant l'opinion des pilotes, mais non pas suivant la sienne; car ilne pouvait s'imaginer qu'il y eût un fleuve au monce qui produisit tant d'eau, ni que les terres qu'il voyait en pussent fournir autant, à moins qu'elles ne fussent la terre ferme, Il trouva sur cette côle quantité d'excellents ports et plusieurs caps , aux quels il donna successivement des noms. Il avait découvert, à vingt-six lieues au nord, une île qu'il avait nommée l'Assomption, une autre qui fut nommée /@ Conception. Ce ne fut qu'après avoir fait environ quarante lieues au delà de Boca-del-Drago, que voyant la longueur de la côte qui continuait toujours de descendre à l'ouest, il crut pouvoir juger avec une vérilable cer titude qu'une si vaste étendue de terre ne pouvait être une île, et que c'était le continent. Il fit cette déclaration le mercredi, 4er août 1498; mais précisément dans le même temps, on travaillait à lui ravir unegloire qu'il achetait par tant de dangers.

L'évêque de Badajoz, qu'on pouvait alors nommer le ministre des Indes, parce qu'il était chargé de tous les ordres qui regardaientles nouveaux établissements, recevait familièrement Alfonse d'Ojéda, adroit avenlurier qui, s'étant aperçu de son aversion pour les Colomb, en profila pour partager avec éux s'il était possible la gloire des découvertes. Après avoir obtenu la communication des plans et des mémoires de l'amiral, il sollicita la permission d'armer pour continuer une entreprise devenue moins difficile, puisque la route élait tracée. Il obtint cette permission de l'évêque, qui la signa de son nom; mais elle ne fut point signée , et peut être fut-elle ignorée des rois catholiques.

Cette commission d'un ministre à qui Leurs Majestés avaieñt confié toutes les affaires des Indes eut bientôt rassemblé quantité d'Espagnols et d'étrangers, qui brûlaient de tenter la fortune ou de se signaler par des aventures extraordinaires. Ojéda trouva des fonds dans Séville pour armer quatre vaisseaux. Il prit pour premier pilote Jean de la Cosa, nalif de Biseaye, homme d'expérience et de résolution ; et Améric Vespuce, riche négociant florentin, versé dans la cosmographie et la navigation, voulut avoir part à l'armement et courir tous les dangers du voyage. La flotte se trouva prête le 20 de mai 1499, et mit le même jour à la voile; On prit la route de l'ouest, et lournant ensuite au sud, on ne fut pas plus de vingt-sept jours à découvrir une terre qu'on reconnut bientôt pour Je conlinent. On rangea la côte pendant l’espace de quatrevingls lieues, jusqu'à celle de Paria que l'amiral avait découverte, Ojéda n'eut pas de peine à la reconnaître sur, les mémoires qu'il avait reçus de l'évèque de Badajoz. Les noms de l'île de la Trinité et de Boca-del- Drago donnés par Colomb, et conservés depuis, attestaient qu'il avait vu le continent, et semblaient réfuter d'avance l'injuste préten{ion de Vespuce, qui se vanta dès ce moment d’avoir découvert l'Amérique. : Mais l'envie , toujours jalouse des grandes choses, aima mieux accorder la gloire à celui qui avait fait moins, et la terre vue par Colomb n'en eut pas moins lé nom d'Amérique.

Mais le sort Jui réservait bien d'autres traverses , et Colomb devait éprouver celte révolution si commune dans les grandes destinées, et qui souvent a placé le comble de l'humiliation si près du comble de la gloire, Dès l'année précédente un grand nombre de méconlents; qui étaient sortis de l'ile Espagnole, avaient entrepris comme de concert de soulever toute l'Espa-

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gaecontre les Colomb, Ils s'étaient rendus àGrenadeoù la cour était alors, etrépandant les plus noires ealompies contre l'amiral, ils avaient également réussi à le rendre odieux au peuple et suspect au roi. Un jour quelques-uns de ces séditieux, ayant acheté une grande quantité de raisins, s'étaient assis à terre pour les manger au milieu d'une place publique, et s'étaient mis à erier que le roi et les Colomb les avaient réduits à cette misère en leur refusant de leur payer le salaire qu'ils avaient mérité dans les pénibles trayaux des mines. Si le roi paraissait dans les rues de Grenade, ils le poursuivaient pour Jui demander leur paie avec de grands cris; et s'ils voyaient passer les deux fils de l'amiral, qui étaient encore pages de la reine : « Voilà, s'écriaient-ils, les enfants de ce traître qui a découvert de nouvelles terres pour y faire périr toule la noblesse de Castille. » Le roi, qui n'avait pas pour l'amiral autant d'affection que la reine, ne se défendit pas longtemps contre le soulèvement général ; et la reine même, après avoir fait plus de résistance, fut entraînée par la force du torrent. Mais rien ne fit tant d'impression sur elle que de voir arriver trois cents esclaves américains qui avaient été embarqués contre les ordres de l'amiral, et probablement par la connivence des officiers subalternes,

La reine, qui n'avait rien recommandé avec tant de soin quedene point attenter à la liberté des Américains, ne put apprendre sans une vive colère que ses ordres eussent été si peu respectés. Non-seulement elle en fit un crime à l'amiral, mais elle jugea qu'il ne pouvait être innocent sur tout le resie; et commençant par ordonner, sous peine de mort, que tous les esclaves fussent remis en liberté, elle prit en même temps la résolution de lui ôter l'autorité dont elle l'avait revêtu. Sielle eût agi avec moins de précipitation, elle se serait épargné le reproche trop fondé d'ingratilude et d'injustice. Les éclaircissements qu'elle eût dû attens dre lui auraient appris que, dans les embarras et les détresses où s'était trouvé l'amiral, sa conduite toujours difficile avait toujours été irrépréhensible, et ne pouvait êlre accusée tout au plus que d'un excès de sévérité, peut-être indispensable dans une colonie lointaine où la désobéissance el la mauvaise volontésont enhbardies par l'éloignement du pouvoir suprême. Elle aurait appris que c'était cette sévérité seule qui avait fait tant de mécontents, comme sa gloire ayait fait tant de jaloux; mais qu'enfin il touchait au but de ses travaux; qu'il avait extirpé jusqu'aux moindres semences de révolle ; qu'il gouvernait avec une autorité absolue ; qu'il voyait les Castillans soumis, les insulaires disposés à recevoir le joug de l'Evangile et celui de la domination de Castille, et qu'il ne demandait pas plus de troisans pour augmenter de 60,000,000 les revenus de la couronne , en y comprenant, à la vérité, la pêche des perles , dont il pensait à s'assurer par une bonne forteresse. |

On publia, pour colorer sa déposition, qu’il avait demandé lui-même un premier administrateur de la justice dans l'île Espagnole, et qu'il avait prié Leurs Majestés de faire juger ses différends personnels avec l'alcade major par des commissaires désintéressés ; que ces deux propositions paraissaient raisonnables , mais qu'on ne jugeait point à propos de mettre en coneurs rence deux pouvoirs dont chacun devait être absolu ; que d'ailleurs on ne pouvait revêlir de cette commission qyun homme de qualité, près duquel il ne cons venales de laisser un étranger qui exercait deux grandes charges, telles que celles d'amiral et de vices roi perpétuels, Le roi et la reine erurent trouver tout ce qui convenait à leurs vues dans François de Boyas dilla, commandeur de Calatrave. Avec le litre de gouverneur général, ils lui donnèrent celui d'intendant de justice, et l'ordre de tenir ses provisions secrètes jusqu'au jour de sa réception à San-Domingo, d'où les historiens croient pouvoir eonelure que les rois catholiques avaient prêté l'oreille au bruit que les ennemis de l'amiral avaient répandu qu'il pensait à

se rendre souverain du Nouveau-Monde. Bovadilla mit à la voile vers la fin du mois de juin 1500, avec deux caraveiles , et le 23 d'août on aperçut de San- Domingo ces deux bâtiments qui s+{lorçaient d'entrer dans le port, d'où ils étaient repoussés par le vent de terre. L'amiral était alors occupé à bâlir un fort, êt l'adelantade à contenir des révoltés dans le canton de Xaragua.

A la vue des deux caravelles, don Diègue Colomb, qui commandait en l'absence de ses deux frères , les envoya reconnaître, Ce fut Bovadilla même qui se présenta sur le bord de s4 caravelle pour répondre aux questions. Il déclara non-seulement son nom, mais Ja commission d'intendant de justice qu'il venait exercer contre les rebelles de l'ile; el s'informant à à son lour des affaires, il apprit l’exécution de quelques chefs, l’ardeur des Colomb dans la recherche des coupables, et la résolution où ils étaient de faire des exemples. Ces informations irritèrent le gouverneur ; il était ambitieux, violent, intéressé. Soit qu'il eût apporté d'aveugles préventions contre les Colomb, ou que la jalousie de l'autorité lui fit déjà regarder tout ce qui ne venait pas de lui comme une usurpation de la sienne, il ne put entendre sans indignation qu'on lui parlât de supplices pour des criminels dont il devait être l’unique juge. Cette disposition ne fit qu’augmenter à la vue de -e gibets et de quelques Castillans qu'il y vit attachés. En arrivant dans le port, il passa la nuit dans son vaisseau.

Le lendemain, 24 d'août, étant descendu dans la ville, il se rendit d'abord à l'église, où il entendit la messe avec une grande oslenlalion de piélé. Don Diègue Colomb, et Pérez, major de l'île, y assistèrent, accompagnés de la plupart des habitants de San-Domingo. En sortant, il tira des lettres qui portaient le sceau royal d'Espagne, et les remit à un notaire de sa suite, avec ordre de les lire devant l'assemblée, C'éaient celles qui le créaient intendant de justice. Ensuite, s'adressant à don Diègue, il demanda, au nom de Leurs Majestés, qu'on lui livrât tous les prisonniers qui élaient arrêtés pour la révolte. Don Diègue lui répondit qu'ils lui avaient élé confiés par l'amiral, dont l'autorité, sans doute, était supérieure à la sienne, et qu'il n'en pouvait disposer sans son ordre. Je vous ferai connaître, reprit Bovadilla, que vous et lui devez m'obéir. Le reste du jour se passa dans une extrême agitation. Mais le lendemain, après la messe, à la vue de toute la colonie, que la curiosité n'avait pas manqué de rassembler, Bovadilla fit lire d'autres patentes qui le constituaient gouverneur général des îles et de la terre ferme du Nouveau-Monde avec un pouvoir sans bornes. Ensuite, ayant prêté le serment ordinaire, il invita tout le monde à la soumission ; et, pour la mettre à l'épreuve, il renouvela la demande des prisonniers. On lui fit la même réponse, el celle fermeté l'embarrassa. 1] fit lire deux autres mandements des rois catholiques, par l'un desquels il était ordonné à l'amiral et à tous les commandants des forteresses et des navires, aux trésoriers et aux gardemagasins, de le reconnaître pour supérieur; l'autre régardait la solde militaire et la paie des artisans et desengagés. Après cette lecture, qui mit tous les gens dé guerre dans ses intérêts , il somma pour la troisième fois don Diègue de lui remettre les clefs de la

'ison. Sur son refus, il se rendit à la citadelle, où

ichel Diaz commandait en qualité d’alcade; g lui ayant fait signifier ses pouvoirs, il ordonna quéiurle-chämp tous les prisonniers fussent amenés devant lui. Diaz demanda du temps pour en informer l'amiral, dont il tenait sa commission. Mais Bovadilla fit mettre à l'instant sous les armes les troupes qu'il avait amenées, et celles même de la ville, qui reconnais- Saient déjà ses ordres. La citadelle était encore sans défense ; et quoique Diaz se montrât l'épée à la main sur les créneaux, avec Alvarado son lieutenant , il y entra sans résistance. 11 se fit conduire à la prison, Où il trouva les coupables chargés de chaines. Un

léger interrogatoire parut le satisfaire ; et, leur ayant fait espérer leur grâce, il Se coutenta de les laisser sous la garde d'un de ses gens.

L'amiral, bientôt informé de celte révolution, se rendit à Bonao, après y avoir donné rendez-vous aux Castillans qu'il croyait dans ses intérêts, et l'ordre à

lusieurs caciques de l'y venir joindre, avec toutes les roupes qu'ils seraient capables de rassembler. En y arrivant, il y trouva un huissier à verge, qui lui remit des copies de chaque provision du nouveau gouverpeur. Après les avoir lues, il déelara que la première ne contenait rien qu'il n'eût demandé lui-même; mais que l’autre, ne s'accordant point avec les patentes irrévocables de vice-roi et d'amiral qu'il avait reçues de Leurs Majestés, il ne pouvait se persuader qu'elle vint de cette respectable source; qu'il ne s'opposait point à l'administration de la justice dont Bovadilla était chargé; mais qu'il allait écrire en Espagne, et qu'en attendant les explications de la cour sur des événements qui lui paraissaient obscurs, il sommait tous les sujets des rois catholiques de demeurer dans la soumission qu'ils lui devaient, On ne douta point alors que cette querelle ne dégénérât en guerre civile, surtout lorsque le commandeur eut affecté de ne pas répondre à une lettre qu'il reeut de l'amiral. Mais tout fut éclairei quelques jours après par l'arrivée de Vélasquez, trésorier royal, et d'un religieux franciscain, qui remirent à Colomb une lettre signée de la main du roi et de la reine. Ellé était dans ces termes : « Don Christophe Colomb, notre amiral dans l'Océan : Nous avons ordonné au commandeur don François Bovadilla de vous expliquer nos intentions. Nous vous ordonnons d'y ajouter foi, et d'exécuter ce qu'il vous dira de notre part, Moi, de roi, moi, la reine. » Les réflexions que l'amiral fit sur cette lettre, dans laquelle il ne manqua point d'observer qu'on ne lui donnait pas le titre de vice-roi, le déterminèrent à reconnaître Bovadilla dans toutes les qualités qu'il s’attribuait. 11 partit aussitôt pour la capitale.

À son exemple, tout ce qu'il y avait de Castillans à Bonao, dans la Vega et dans tous les nouveaux établissements, prirent le chemin de San-Domingo. Bovadilla, pour les attirer par l'intérêt, avait déjà fait publier que, pendant vingt ans, ceux qui travailleraient à chercher de l'or n’en paieraient au roi que le vingtième ; qu'il allait acquitter les arrérages de la solde militaire, et contraindre l'amiral de satisfaire tous ceux auxquels il avait donné quelque sujet de plainte. Les mécontents s'empressèrent de venir déposer contre les trois Colomb, et toutes leurs accusations furent reçues. La plus maligne de toutes, celle d'avoir. voulu se rendre indépendant, la seule qui.eût armé, ses souverains contre lui, était certainement la, plus. mal fondée et la plus démentie par les faits. Jamais’ sujet ne fut ni plus soumis ni plus zélé. Mais en matière politique Je seul soupçon. tient souvent lieu du crime, el Colomb étant le seul homme que l'on pût craindre dans le Nouveau-Monde, on ne voulait plus qui y commandât. On remarque. que, parmi tant

‘imputations et de plaintes, il ne se trouva pas une seule déposition favorable à l'amiral, lant on est généralement disposé à accabler les malheureux.

Christophe Colomb fut extrêmement surpris, en arrivant à San-Domingo, d'apprendre. que le commandeur s'était logé dans sa maison, qu'il avait saisi ses papiers, confisqué ses meubles, ses chevaux, et tout ce qu'il avait d'or et d'argent, sous prétexte de payer ceux qui se plaignaient de ne l'avoir. pas été: qu'il avait fait arrêter don Diègue, son frère, sans aucune formalité de justice, et qu'il l'avait fait transférer dans une des caravelles qu'il avait armenées, avec ordre d'employer les fers pour l'y retenir. À peine avait-il eu le temps de se faire expliquer tant de violences, qu'il se vit enlevé lui-même et conduit dans la citadelle, où il fut enfermé les fers aux pieds, Herrera, quoique fort prévenu en faveur de la nation contre un étranger , donne ici le nom de éyran au

Un grand nombre de femmes s’opposèrent à l'approche de ses barques.

nouveau gouverneur. Il traite de cruel et de détestable un emportement de cette nature, contre un homme que les rois catholiques avaient élevé aux premiers degrés d'honneur, et qui avait acquis tant de gloire à J'Espagne. La suite des événements fit même conpaître que le commandeur avait outrepassé ses pouvoirs, et que s’il était chargé d'informer, c'était avec respect pour la personne des Colomb. Mais sa cruaulé ne dut pas les affliger plus que l'applaudissement qu'elle reçut de tous les Castillans de l'île. Ceux mêmes qui devaient leur fortune à l'amiral, et qui ne subsistaient que par sa faveur, eurent la Jâcheté de l'outrager ; et, pendant que ses ennemis se contentaient du moins de le noircir par leurs accusations, ce fut un de ses valets qui s’offrit à lui mettre les fers aux pieds, tandis que les satellites de Bovadilla rejetaient eux-mêmes avec horreur cet indigne ministère.

Il souffrit la disgrâce et toutes les humiliations dont elle fut accompagnée, avec une fermeté qui fut peutêtre le plus glorieux trait de son caractère. Cette force d'esprit, qui ne l’abandonna jamais, parut alors avec éclat. Il y avait toute apparence que l’adelantade, qui était encore en liberté, ne ménagerait rien pour arracher ses frères des mains d’un homme dont il devait tout appréhender. Bovadilla, quien comprit le danger, envoya ordre à l'amiral de lui écrire, pour le presser de revenir promptement à San-Domingo. L'amiral

écrivit. Jl faisait les plus vives instances pour engager son frère à venir partager sa mauvaise forlune avec lui. « Notre ressource , lui disait-il, est dans notre innocence. Nous serons menés en Espagne. Qu'avonsnous à désirer de plus heureux que de pouvoir nous justifier ? » Cette proposition dut révolter un homme du caractère de l'adelantade. Mais il ne laissa pas de se rendre à l'avis de son frère. Il vint à San-Domingo. A peine y fut-il arrivé qu'il fut chargé de chaines et conduit dans la caravelle qui servait de prison à don Diègue. Bovadilla mit le comble à ses injustices en accordant toutes sortes de faveurs à un chef des révoltés. Après avoir donné ses premiers soins à sauver une troupe de séditieux, qui étaient sur le point d'expier leurs crimes par le dernier supplice, on s'était attendu qu'il ferait du moins des informations sur leur con@üite ; mais il leur rendit la liberté, sans s’embarrasser même de sauver les bienséances. | Des emportements si peu ménagés firent craindre pour la vie des trois frères. Leur rocès fut instruit , Bovadilla semblait avoir été trop loin pour s'imposer des bornes, ou si la facilité qu'ils eurent à détruire des accusations vagues, dont la plupart ne regardaient même que leurs intentions, parut lui causer de l'embarras, c'était un motif de plus pour se défaire de trois ennemis dont la justification entraînait infailliblement sa perle. Cependant il n'osa pousser l'audace jusqu’à

CHRISTCPHE COLOMB.

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Il souffrait la disgrâce et toutes les humiliations dont elle fut accompagnée,

faire conduire au supplice un grand officier de la couronne; et se contentant de rendre un arrêt de mort contre lui et ses frères , il prit le parti de les envoyer en Espagne avec l'instruction de leur procès, dans l’idée apparemment que le nombre et l’uniformité des dépositions, l'importance des articles et la qualité des accusateurs, dont la plupart avaient eu d'étroites liaisons avec les accusés, feraient confirmer sa sentence. Les prisonniers n'étaient pas sans inquiétude pour la décision de leur sort. Un historien raconte qu’Alfonse de Vallejo, capitaine de la caravelle qui devait les conduire, étant allé prendre l'amiral pour le faire embarquer, cet illustre vieillard lui dit tristement : « Vallejo, ou me mènes-tu? — En Espagne, monseigneur, répondit le capitaine. — Est-il bien vrai? reprit l'amiral. — Par votre viel reprit Vallejo, j'ai ordre de vous faire embarquer pour l'Espagne. » Ces assurances calmèrent son esprit. Mais, our ne laisser rien manquer à son humiliation, Bovadilla fit publier, avant son départ, un pardon général pour ceux qui avaient eu le plus de part aux révoltes passées, et remplit plusieurs brevets qu'il avait apportés en blanc des noms de Roldan, de Gueverre , et des mutins les plus décriés pour le mal qu'ils avaient causé. Vallejo reçut ordre, en mettant à la voile, de prendre terre à Cadix, et de remettre les prisonniers avec toutes les procédures entre les mains de l'évêque de

Badajoz et de Gonçalo Gomez de Cervantes, parents du commandeur, tous deux ennemis déclarés de Colomb.

En sortant du port, Vallejo voulut ôter les chaînes aux trois frères ; mais l’amiral protesta qu’il ne les quitterait que par ordre du roi et de la reine. On assure qu'il ne cessa jamais de conserver ces fers, et qu'il ordonna même par son testament qu'après sa mort on les mît avec lui dans son tombeau, comme un monument de la reconnaissance dont le monde paie les services. Il est difficile, sans doute, de refuser quelques larmes à l'intérêt qu'inspire une âme fière et sensible, si profondément blessée; à cet ordre d’un grand homme, qui veut emporter ses injures et ses maux jusque dans sa sépulture; qui veut que les outrages de la haine soient placés à côté de sa cendre, etqu'on ne puisse approcher de sa tombe sans plaindre le sort du génie et sans abhorrer l’ingratitude ; et quel spectacle pourrait mieux tan l'un et l’autre que Colomb sortant en cheveux blancs, et les fers aux pieds, de ces mêmes vaisseaux à qui seul il avait enseigné la route d’un nouveau monde? Vallejo mouilla devant Cadix le 25 de novembre. Un pilote, nommé André Martin, touché des malheurs de l'amiral, sortit secrètement du vaisseau, et se hâta de porter ses lettres à la cour, avant qu'on y püt recevoir la nouvelle de son arrivée. -

Le roi et Ja reine n’apprirent point sans étonnement et sans indignation qu’on eût abusé de leur autorité pour s’emporter à des violences par lesquelles ils se croyaient déshonorés. Ils envoyèrent sur-le-champ l'ordre de délivrer les trois frères, et de leur compter mille écus pour se rendre à Grenade où la cour élait alors. Ils les y reçurent avec des témoignages extraordinaires de compassion et de faveur. La reine consola particulièrement l'amiral. Comme il avait plus de confiance à sa bonté qu’à celle du roi, il lui demanda une audience secrète, dans laquelle s'étant jeté à ses pieds, il y demeura quelque temps les larmes aux yeux, et la voix étouffée par ses sanglots. Cette princesse le fit relever. 11 lui dit les choses les plus touchantes sur l'innocence de ses inténtions, sur Je zèle qu'il avait toujours eu pour le service de Leurs Majestés, sur le témoignage qu'il se rendait au d du cœur , que s'il avait manqué dans quelque point, c'était faute de connaissance; enfin sur Ja malignité de ses ennemis, que la seule jalousie de son élévation portait à lui chercher des crimes, peu contents de lui nuire s’ils ne le déshonoraient. La reine en fut attendrie au point d'être quelque temps sans pouvoir lui parler. Élle se remit enfin, et lui dit avec beaucoup de douceur : « Vous voyez combien je suis touchée du traitement qu'on vous à fait. Je n'omeltrai rien pour vous le faire oublier ; je n’ignore pas les services que vous m'avez rendus, et je continuerai de les récompenser. Je connais vos ennemis, et j'ai pénétré les artifices qu'ils emploient pour vous détruire ; mais comptez sur moi. Tout le monde se plaignait de vous, et personne ne parlait en votre faveur. Je n'ai donc pu me dispenser d'envoyer un commissaire en Amérique, que j'ai chargé de prendre des informations et de me les communiquer, avec ordre de modérer une autorité qu’on vous accusait de porter trop loin. Dans la supposition que vous fussiez coupable de tous les crimes dont vous étiez accusé, il devait succéder au gouvernement général, et vous envoyer en Espagne pour y rendre compte de votre conduile ; mais ses instructions ne portaient rien de plus: Je reconnais que j'ai fait un mauvais choix ; j'y mettrai ordre, et je ferai de Bovadilla un exemple qui apprendra aux autres à ne point passer leurs pouvoirs ; cependant je ne puis vous promeltre de vous rétablir si tôt dans votre gouvernement; les esprits y sont trop aigris contre vous; il faut leur donner le temps de revenir. A l'égard de votre charge d’amiral, mon intention n’a jamais été de vous en ôter la possession ni l'exercice; laissez faire le reste au temps, el fiez-vous à moi. »

Colomb comprit par ce discours plus que la reine n'avait eu dessein de lui faire entendre: il jugea que son rétablissement aurait blessé les règles de la politique espagnole, que le roi était vraisemblablement sa partie secrète ; en un mot, qu'on se repentait de lavoir tant élevé, et qu'il ne devait pas se flatter de faire changer la cour en sa faveur ; aussi, sans s'arrêter à d'inuliles instances, après avoir remercié la reine de sa bonté , il la supplia d’agréer qu'il ne demeurât pas inutile à son service , et qu'il continuât la découverte du Nouveau-Monde pour chercher, par cette voie, quelque passage qui pût conduire les vaisseaux de l'Espagne aux Moluques : ces iles élaient alors extrêmement célèbres, par le trafic que les Portugais y faisaient des épiceries, et les Espagnols souhaitaient ardemment de partager avec eux un commerce si Jucratif. Le projet de l'amiral fut approuvé avec de grands éloges; la reine lui permit de faire équiper autant de vaisseaux qu'il en demanderait, et l’assura que si la mort le surprenait dans le cours de cette expédition, son fils ainé serait rétabli dans toutes ses charges.

Rien ne servit tant à justifier l'amiral dans l'esprit de ceux qui jugeaient de lui sans passion que la conduite de Bovadilla. Il s’efforça d’abord d'augmenter de plus en plus la haine qu'on portait dans l'Amérique - aux Colomb : à la réserve de quelques officiers, le reste

n’était qu’un assemblage de la plus vile canaille, ou d’un grand nombre de criminels sortis des prisons de Castille, sans mœurs, sans religion, et qui, n'étant venus si loin que pour s'enrichir, se persuadaient que les lois n’étaient pas failes pour eux. D'ailleurs, malgré toutes les précautions de Ja reine, il s'en trouvait de toutes les provinces d'Espagne, entre lesquelles on sait qu'il y a des antipathies insurmontables, source de querelles et de divisions d’autant plus funestes dans un nouvel établissement, qu’il s’y trouve toujours des mécontents , et que les lois y sont moins en vigueur. En affectant une conduite toute contraire à celle de l'amiral, le nouveau gouverneur commit de grandes fautes : il n’y avait au fond de répréhensible dans l'ancien gouvernement qu'un peu trop de sévérité pour les Espagnols; prendre une méthode entièrement opposée, c'était se déclarer pour des brigands. Bovadilla donna tellement dans cet excès, qu'on entendait les plus honnêtes gens se dire tous les jours qu'ils étaient bien malheureux d’avoir fait leur devoir, puisque c'était un titre pour être exclus des grâces.

Le commandeur ne traita pas les insulaires avec plus de prudencé et d'équité. Après avoir réduit les droits du prince au onzième, et donné la liberté de faire travailler aux mines, il fallait, pour ne rien faire perdre au domaine, que les particuliers tirassent une prodigieuse quantité d’or : aussi les caciques se virent-ils contraints de fournir à chaque Espagnol un certain nombre de leurs sujets, qui faisaient l'office d'autant de bêles de charge. Enfin, pour retenir ces malheureux sous le joug, on fit un dénombrement de tous les insulaires , qui furent rédigés par classes et distribués suivant le degré de faveur dont on jouissait dans l’esprit du gouverneur; ainsi, l'île entière se trouva réduité au plus dur esclavage; ce n'était pas le moyen d’inspirer de l'affection pour le christianisme et pour la domination des rois catholiques ; mais Bovadilla ne songeait qu’à s'attacher les Castillans qui étaient sous ses ordres, et qu’à faire en même temps de gros envois d'or en Espagne pour se rendre nécessaire, et pour confirmer les soupeons qu'il avait répandus contre la fidélité de l'amiral. Il en coûla la vie à un si grand nombre d'Américains, qu'en peu d'années l'île Espagnole parut déserte. On ne lit point sans horreur, dans le récit même des Espagnols , les traitements barbares auxquels ces infortunés furent àssujétis : cette inhumanité pouvait être d'autant moins justifiée qu'elle était bien inutile; jamais on n'avait trouvé des mines plus abondantes, ni d'un or plus pur. Un esclavé, qui était à déjeuner sur le bord de Ja rivière de Hayna, s’avisa de frapper la terre d'un bâton, et senlil quelque chose de fort dur : il le découvrit entièrement, c'était de l'or; un grand cri qu’il jeta dans l’étonnement de voir un si gros grain fit accourir aussitôt ses maîtres. Ils ne le virent pas avec moins d'admiration, et transportés de joie , ils firent tuer un porc, le firent servir à leurs amis sur ce grain, qui se trouva assez grand pour le tenir tout entier et se vantèrent d'êlre plus magnifiqués en vaisselle que les rois catholiques, Bovadilla l’acheta pour Leurs Majestés; il pesait trois mille six cents écus d’or, et les orfèvres , après l'avoir examiné, jugèrent qu'il n'y en aurait que trois cents de diminution dans la fonte, On y voyait encore quel ques petites veines de pierre, mais qui n'élaient guère que des taches, et qui avaient peu de profondeur. Cette découvertè étant sans exemple.,.on peut juger combien elle anima les espérances de ceux qui s'occupaient à la mème recherche.

Cependant on apprit à la cour la manière dont les habitants de l'ile Espagnole étaient.traités, et le raiet la reine en conçurent une égale indignation. Le rappel de Bovadilla était déjà résolu comme une salisfaction que Leurs Majestés croyaient devoir à l'amiral; elles nommèrent pour suecéder au gouyernement de l'ile.don Nicolas Ovando, commandeur de Larex, de l'ordre d’Alca ilara ; ses provisions ne furent que pour deux ans ; on lui fit équiper en diligence urie flotte dé

trente-deux voiles, sur laquelle on embarqua deux mille cinq cents hommes, sans y comprendre les équipages, pour remplacer dans l'île Espagnole quantité de personnes dont la reine voulait purger la colonie. Entre les nouveaux habitants, on Comptait plusieurs gentilshommes, tous sujets de la couronne de Castille. Isabelle se confirmait de plus en plus dans la résolution d’exclure du Nouveau-Monde tous ceux qui n'étaient pas nés Castillans, Cependant, après sa mort, on ne mit plus de distinction entre les Caslillans et les Aragonais, et sous Charles-Quint, tous les sujets des différents Elats qui composaient la monarchie espagnole oblinrent la même liberté. Comme la cour était résolue de rappeler particulièrement l'alcade major Roldan Ximenès, et que l'administration de la juslice convenait mal. à un homme de guerre, chargé d'ailleurs du gouvernement général, elle nomma pour cette importante fonction Alphonse Maldonat, habile jurisconsulte. Les instructions de ces deux officiers suprèmes furerft dressées avec des soins qui répondaient aux vues de Leurs Majestés ; celles d'Ovando portaient particulièrement d'examiner la conduile et les comptes du commandeur Bovadilla, de le renvoyer en Espagne par la même flotte, et d'apporter toute son attention à faire dédonmager l'amiral et ses frères de tous les toris qu ils avaient soufferis.

Ovando s'embarqua le 13 de février 1502; une tempêle qu’il essuya près des Canaries dissipa sa flotte, et fit périr un de ses plus grands navires, avec cent cin- Œquanté hommes. Tous les autres se rejoignirent à la Gomera, qui élait le rendez-vous général, où l’on acheta un navire pour remplacer celui qui avait été submergé. Quantité d'Espagnols , habitants des Canaries, en formèrent l'équipage: ensuite Ovando partagea sa flotte en deux bandes, prit sous ses ordres celle qu'il crut là meilleure à la voile, et laissa le reste sous ceux d'Antoine de Torrez, qui devait tout commander au retour. Il arriva le 15 d'avril au port de San-Domingo.

Bovadilla s'attendait peu à recevoir si tôt un successeur. Cependant il vint le recevoir sur le rivage, et le conduisit à Ja forteresse, où les nouvelles provisions furent lués devant tous les officiers de la colonié. Ovando fut aussitôt reconnu et salué sous tous lés titres , tandis que Bovadilla se vil en un moment abandonné. Cependant il fut toujours honorablement traité. Roldan fut moins ménagé : le nouveau gouverneur, après ayoir informé contre lui et contre ses principaux complices, les fit tous arrêter, et les distribua sur la flotte pour être conduits en Espagne, avec l'instruction de leur procès. Aussitôt les Américains furent déclarés libres, par la publication d’une ordonnance du roi et de la reine, qui portait aussi qu'on paierait au domaine la moitié de l'or qu'on tirerait des mines, et que, pour le passé, on s’en tieudrait au tiers, suivant les règlements de l'amiral. A la vérité, cette ordonnance ne fut pas plus tôt en exécution, que le profit des mines cessa tout d'un coup. Toutes les offres qu'on fit aux insulaires n’éurent sur eux aucun pouyoir , lorsqu'ils se crurent assurés qu'on ne pouvait les forcer au travail. Is préférèrent une vie tranquille, dans leur première simplicité, à la fatigue de recueillir des biens dont ils ne faisaient aucun cas : d’ailleurs tout le monde fut révolté qu'on obligeât de payer au souverain la moitié de ce qui coûtail tant de peine et de dépense. Une partie des Caslillans qui étaient arrivés sur la flotte S'offrirent pour reffiplacer ceux qui s'étaient retirés, mais ils ne furent pas longtemps à s'en repentir : l'ouvrage le plus facile était fait. T1 fallait déjà creuser bien loin pour trouver de l'or, Les nouveaux ouvriers manquaient d'expérience; et les maladies dont ils furent attaqués en emportèrent un grand nombre; ils se dégoûtèrent d’une enreprise qui les accablait sans les enrichir. Le mauvais succès des ordonnances fit juger au gouverneur qu'elles demandaiént quelque modération. Il écrivit à la cour pour engager Leurs Majestis à se contenter

du tiers; et celte espérance rendit le courage à quelques ouvriers. Ses représentations furent écoutées ; mais dans la suite il fallut se relâcher encore. On se borna au cinquième des métaux, et des perles et des pierres précieuses, règlement qui a toujours subsisté depuis.

Ovando continuait à faire régnér le bon ordre et la tranquillité dans l'île, lorsqu'on ÿ vit arriver une chaloupe envoyée par l'amiral, qui demandait la permis sion d'entrer dans le port de San-Domingo, pour y changer un de ses navires qui ne pouvait plus tenir la mer, Après le départ de la flotte, Ferdinand avait goûté le projet que les Colomb avaient formé, dans leur inaction, d'entreprendre de nouvelles découvertes; et quoique la lenteur des ministres à leur fournir des vaisseaux eût été capable de les rebuter, ils avaient été soutenus par une lettre de ce prince, qui, reconnaissant enfin le mérite de leurs services, s'était expliqué dans des termes qui ne pouvaient leur laisser aucun doute sur ses intentions. Cette lettre avait été suivie des ordres les plus pressants; et les préparatifs n'avaient pas langui pour le départ de quatre vaisseaux qu'on avait accordés à l'amiral. fl était parti du port de Cadix, le 9 de mai 4500, avec don Barthélemi son frère, et don Fernand, le second de ses fils, âgé d'environ treize ans. Il était arrivé le 13 de juin à la vue de l’île Martinico, qui a pris depuis le nom de /a Martinique. 1] y avait passé trois jours, après lesquels s'étant aperçu que.son plus grand navire, qui était de soixante-dix tonneaux, ne soutenait plus la voile, il avait pris le parti de se rendre à l’île Espagnole.

Le nouveau gouverneur, qui n'avait point encore fait partir Bovadilla ni les auteurs des anciens troubles , lui fit dire qu'il craignait que sa présence ne causât quelque désordre dans la colonie. Cetle répansé à laquelle il devait s'attendre ne laissa point de le mortifier : mais apprenant que la flotle était sur le point de mettre à la voile pour l'Espagne, il fut assez généreux pour avertir Ovando que, si l'on voulait s’en rapporler à son expérience, on était menacé d'une tempête prochaine, qui devait engager Torrez à différer son départ. Son avis fut méprisé, ét la flotte leva l’ancre. Elle était encore à la vue de la pointe orien: tale de l'ile, lorsqu'un dés plus forts ouragans qu’on eût vus dans ces mers fit périr vingt-un navires chargés d'or sans qu'on püût sauver un seul homme. Ce beau grain d'or dont on a raconté la découverte périt dans ce désastre. Jamais l'Océan n'avait englouli tant de richesses. Mais ces richesses étaient le fruit de l'injustice et de la cruauté. Il semblait que le ciel voulut venger , par la perle de tant de trésors, lé sang d'une infinité de malheureux qu’on avait sacrifiés pour les acquérir. Le capitaine général, Antoine de Torrez, le commandeur, François dé Bovadilla, Roldan Ximenès, tous ceux qui avaiént fait profession de haine pour les Colomb furent ensevelis dans les flots. Les onze navires qui furent épargnés étaient les plus faibles de la flotte; ét célui dont on se promettait lé moins, sur lequel on avait chargé tous les débris de la fortune des Colomb fut le premier qui toucha aux rivages d'Espagne. La perte fut évaluée à dix millions.

On doit juger de la consternation qu'un si funeste événement répandit dans les deux mondes. Il fut regardé comme un châtiment de l'injustice qu’on avait faite à l'amiral ; et, lorsqu'on fut informé de l'avis qu'il avait donné au gouverneur de l'île Espagnole, il est impossible de représenter les regrets de la cour et de toute l'Espagne. Ainsi périt en un moment le fruit dé tant de tyrannie et de violence. L'or fut englouti, et il ne resta que le Souvenir des crimes qu’il avait coûtés.

La seule personne de distinction qu'on vit arriver én

-Espagne fut Rodrigue de Bastidas, homme d'esprit et

d'honneur, qui, s'étañit associé avec Jean de 14/Cosa pour tenter de nouvelles découvértés, avait armé deux navires à Cadix, et s'était mis en mer dès le comméncement dé l'année précédente , avec commission du

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roi. Il avait cherché la terre ferme par la même route que l'amiral avait suivie dans son troisième voyage; et, du golfe de Vénézuéla où il était arrivé heureusement, il avait poussé sa navigation jusqu’au golfe d'Uraba, cent lieues plus loin que ceux qui l'avaient précédé. Il avait nommé Carthagène le port où l'on a vu naître depuis une fameuse ville du même nom; et, continuant de suivre la côte à l’ouest, il avait découvert un autre port qu'il avait appelé port del Retrette, nom qui s’est changé dans la suite en celui de Nombre de Dios. Ses deux vaisseaux n'étant plus en état de tenir la mer , il était venu pour les radouber dans l'île Espagnole, où ils avaient échoué sur la côte de Xaragua. De là, s'étant rendu par terre à San-Domingo , il y avait été fait prisonnier par Bovadilla, sous prétexte qu'il avait traité avec les insulaires sans la participation du gouvernement. Mais la cour, informée par d'autres témoignages, rendit plus de justice à sa conduite; et, dans son retour, il fut vengé d'une odieuse persécution.

Christophe Colomb, engagé dans son quatrième voyage, reconnut la côte de Véragua et le port qu'il nomma Portobello; il souffrit des travaux et essuya des dangers infinis. Herréra nous a conservé la substance d'une lettre intéressante, où ilse plaint du triste salaire qu'il recevait pour tant de services. « Je n'ai eu jusqu'à présent, disait-il, que des sujels de larmes, et je n'ai pas cessé d’en répandre. Que le ciel me fasse miséricorde, et que la terre pleure sur moil » Il faisait observer au roi et à la reine qu'après vingt ans de service, après des fatigues sans exemple, il ne savait pas s'il possédait un sou, qu'il n'avait pas une maison à lui, et que, dans toute l'étendue de leurs Etats, sa seule ressource pour la nourriture et le sommeil, c’est-à-dire pour les besoins les plus communs de la nature, était les hôtelleries publiques. Accablé comme il l'était d'années et de maladies, il protestait que, dans cette langueur, ce n'était pas le désir de la fortune et de la gloire qui lui avait fait entreprendre son dernier voyage, mais le pur zèle pour le service de Leurs Majestés , jusqu’au dernier épuisement de ses forces : s’il Lui en restait assez pour retourner en Castille, il leur demanderait d'avance la permission de faire le pèlerinage de Rome. Ce projet, assez singulier dans nos mœurs actuelles, paraîtra moins étrange si l’on songe que les idées religieuses entrent facilement dans une imagination ébranlée par les secousses de tant d'événements extraordinaires , et qu'un homme échappé à tant de dangers est porté volontiers à croire à une protection surnaturelle qui l’a accompagné dans tous les moments de sa vie.

Tandis que l'infatigable Colomb, tourmenté d’une goutte cruelle, abattu et presque mourant, conservait cette activité inquiète qui caractérise tous les hommes nés pour les grandes choses; tandis qu'il était le jouet des tempêtes, à quelque distance des rives du Mexique qu'il ne lui fut pas donné d’apercevoir, on dévaslait, par les barbaries les plus exécrables, la colonie qu'il avait fondée. Ovando ne se vit pas plus tôt en possession du pouvoir suprême que, pour contenir les Américains, il n’imagina pas de meilleurs moyens que de dépeupler une de leurs plus grandes provinces. La perfidie fut jointe à la cruauté : la sœur du cacique Bocchio , mort depuis peu sans enfants, la princesse Anacoana, avait succédé au gouvernement de Xaragua. Portée d'inclination pour les Castillans, elle s'était d’abord appliquée à bien traiter ceux qu'elle y avait trouvés établis, mais elle n’en avait été payée que d’ingratitude, et peut-être Ja haine avait-elle succédé à son affection : ils se le persuadaient du moins, parce qu’ils devaient s’y attendre, et de part et d'autre ce changement produisit quelques hostilités. Quoiqu’elles eussent peu duré, les Castillans mandèrent au gouverneur général que la reine de Xaragua méditait quelque dessein, et qu'il était important de la prévenir.

Ovando connaissait le caractère de ceux qui lui don-

naient cet avis : cependant il prit ce prétexte pour se rendre dans la province, à la tête de trois cents hommes de pied'et soixante-dix chevaux, après avoir publié que le sujet de son voyage était de recevoir le tribut que la reine devait à la couronne de Castille, et de voir une princesse qui s'était déclarée dans-tous les temps en faveur de la nation espagnole; la confiance d'Anacoana semble prouver qu'elle n'avait rien à se reprocher; elle ne parut occupée qu'à faire au gouverneur une réception honorable ; elle assemble tous ses vassaux pour grossir sa cour, et donner une haute idée de sa puissance ; les écrivains espagnols en comptent jusqu'à trois cents auxquels ils donnent le litre de caciques. A l'approche du gouverneur, elle se mit en marche pour aller au-devant de lui, accompagnée de celte noblesse et d'un peuple innombrable, tous dansant à la manière du pays et faisant retentir l'air de leurs chants. La rencontre se fit assez proche de la ville de Xaragua, et l’on se donna mutuellement des marques de confiance et d'amitié. Après, les premiers compliments, Ovando fut conduit parmi des acclamations continuelles au palais de la reine, où il trouva dans une salle très spacieuse un festin qui l'attendait. Tous ses gens furent traités avec profusion, et le repas fut suivi de danses et de jeux. Cette fête dura plusieurs jours avec autant de variété que de magnificence ; et les Castillans admiraient, suivant le rapport de leurs historiens, le bon goût qui régnait dans une cour barbare.

Ovando proposa de son côté, à la reine de Xaragua, une fête à la manière d'Espagne pour le dimanche suivant, et lui fit entendre que, pour y paraître avec plus de grandeur, elle y devait avoir toute sa noblesse autour d'elle. Cet avis semblait plus fait pour flatter son ambition que pour lui inspirer de la défiance. Elle retint ses trois cents vassaux, et leur donna le même jour un grand repas, à la vue d'un peuple infini que la curiosité du spectacle n'avait pas manqué de rassembler. Toute sa cour se trouva réunie dans une salle spacieuse, dont le toit était soutenu d'un grand nombre de piliers, et bordait la plaèe qui devait servir de théâtre à la fête. Les Espagnols, après s'être un. peu fait attendre, parurent enfin en ordre de bataille. L'infanterie, qui marchait la première, occupa sans affectation toutes les avenues de la place. La cavalerie vint ensuite avec le gouverneur général à sa têle, et s'avança jusqu'à la salle du festin qu'elle investit. Tous les cavaliers castillans mirent alors le sabre à la main. Ce spectacle fit frémir la reine et tous ses convives; mais, sans leur laisser le temps de se reconnaitre, Ovando porta la main à sa croix d'Alcantara, signal dont il était convenu avec ses troupes. Aussitôt l'infanterie fit main basse sur le’ peuple dont la place était remplie , tandis que les cavaliers, mettant pied à terre, entrèrent brusquement dans la salle. Les caciques furent altachés aux colonneset, sans autre forme de justice, on mit le feu à la salle. Tous ces infortunés furent réduits en cendre. La reine, destinée à des traitements plus honteux, fut chargée de chaînes et présentée au goaverneur, qui la fit conduire dans cet état à San-Domingo, où son procès fut instruit dans les formes d'Espagne. Elle fut déclarée convaincue d'avoir conspiré contre les Espagnols, el condamnée au plus ignominieux supplice, celui de la potence.

On fit périr dans la fatale journée de Xaragua un

‘nombre infini d'Américains, sans distinction d'âge ni

de sexe. Quelques cavaliers avaient sauvé par pitié plusieurs jeunes enfants qu'ils menaient en croupe, et qu'ils réservaient pour l'esclavage : d'autres venaient ensuite percer derrière eux ces malheureux enfants, ou leur coupaient les jambes et les abandonnaient dans cet état. De ceux qui échappèrent à la fureur du soldat, quelques-uns se jetèrent dans des canots que le hasard leur fit trouver sur le bord de la mer, et passèrent dans une île nommée Guanabo , à huit lieues de l'Espagnole ; mais ils y furent poursuivis, et s'ils obtinrent la vie, ce fut pour tomber dans une ser-

vitude plus dure que la mort. Un parent de la reine, nommé Guarocuya, se cantonna dans les montagnes de Barruto, les plus hautes et les plus inaccessibles de l'ile, qui s'étendent par l'intérieur des terres depuis Xaragua jusqu’à la côte du sud, et dont les habitants étaient encore sauvages. Plusieurs pénétrèrent dans celles qui forment le milieu de l'île. Ovando fit marcher des troupes vers ces deux retraites. Les Américains s’y défendirent quelque temps ; mais Guarocuya ct les autres chefs ayant été pris et condamnés à mort, le reste fut si généralement dissipé que, dans l'espace de six mois, on ne connut plus un insulaire qui ne fût soumis au joug espagnol.

Cependant Colomb et son frère, sans cesse conlrariés par les vents et batlus par la mer, avaient été obligés de faire échouer leurs navires à la Jamaïque , ile encore sauvage, et qui offrait à peine des ressources suffisantes pour un équipage délabré, et depuis longtemps assiégé par les besoins et les maladies ; ses vaissceaux faisatént eau de tout côté, el il manquait d'ouvriers pour les rétablir. Tout ce qu’il avait pu faire,

‘c'était de les amarrer au port avec de bons câbles, et de faire construire deux baraques aux deux bouts pour le logement des équipages. La traversée jusqu'à l’île Espagnole n'élait que de trente lieues ; mais ne pouvant faire ce voyage qu'avec des canots achelés à la Jamaïque , il fallait suivre les côtes, et alors il y avait deux cents licues de route. Cependant deux Castillans, Mendez et Fieschi, risquèrent ce périlleux voyage. Il n'y avait pas d’aulre moyen, pour se lirer d'embarras, que d'obtenir des vaisseaux ct des secours de San-Domingo. Les deux aventuriers castillans y arrivèrent après des fatigues inexprimables. Ovando retint longtemps Mendez sans prendre aucune résolution ; et ce ne fut qu'après avoir été fatigué par ses instances, qu'il lui äccorda la permission de se rendre à la capitale. Mendez y acheta un navire, el, suivant les ordres qu'ils avaient reçus en commun, Fieschi se chargea de le conduire à la Jamaïque (1); mais on lui fait naître des difficultés qui retardèrent encore son départ; et dans l'intervalle, Ovando fit partir secrètement Diégo d'Escobar, avec une barque pour aller prendre des informalions cerlaines sur l'état de l'amiral et de son escadre.

On peut s'imaginer à quelle extrémité les Co!omb et leurs gens étaient réduits par le délai du secours qu'ils attendaient depuis plus de six mois. La mauvaise qualité des nourritures et les fatigues d'une si rude navigation avaient réduit l'équipage à un état déplorable. S'ils avaient recu quelque soulagement des habitants de la Jamaïque, il ne leur avait pas Ôté la crainte de se voir abandonnés dans une île sauvage, et condamnés à ne jamais revoir leur patrie. Cette idée, qui n'avait agi que faiblement sur les Castillans, tandis qu'ils avaient espéré quelque chose du voyage de Mendez et de Fieschi, produisit des mouvements séditieux lorsqu'ils eurent commencé à perdre cette espérance. Ils soupçonnèrent l'amiral de n’oser retourner à l’île Espagnole, dont on lui avait refusé l'entrée; de n'avoir envoyé Mendez et Fieschi que pour faire sa paix à la cour, où l'on ne voulait plus entendre parler de lui, et de s'embarrasser si peu du sort de tous ses gens,

(1) Colomb avait été frappé d’admiration la premiére fois qu’il aperçut la Jamaïque avec ses montagnes majestueuses, ses vastes forêts, ses fertiles vallées et ses nombreux vilages. Les habitants, plus belliqueux que leurs voisins, ne l'xvaient point toutefois laissé aborder sans résistance. C'est dans cette île que les Espagnols lancèrent , pour Ja première fois, un de leurs dogues contre les Indiens, méthode de guerroyer qui fut depuis employée sur une si grande échelle et avec un si odieux succés.

Ne trouvant point d'or à la Jamaïque, Colomb était re tourné à Cuba, île alors également couverte d'habitations et d’une population heureuse, qui à la longue a disparu sous le fer espagnol, cn récompense de l'accueil si joyeux qu’elle avait fait aux étrangers. De Cuba Colomb était revenu à Hispaniola le 4 septembre 1494. A, M.

PRES Es

qu’il n’avait peut-être fait échouer ses navires que p ur faire servir cet accident au rétablissement de ra fertune. Ils en conclurent qu'une juste prudence obligeait chacun de penser à soi, et de ne pas attendre que le mal fût sans remède. Les plus violents ajoutèrent qu'Ovando, qui n'était pas bien avec les Colomb, ne ferait un crime à personne de les avoir quittés ; que le ministre des Indes occidentales, leur ennemi, n'en recevrait pas plus mal ceux qu'il verrait arriver sans eux ; et que la cour, persuadée enfin que personne re pouvait vivre avec ces étrangers, prendrait une fois le parti d’en délivrer l'Espagne. pm

Ces discours, qui avaient d'abord été secrets, se communiquèrent avec tant de chaleur que les mécontents, ne gardaut plus de mesures, s'assemblèrent le 2 janvier 4504, et prirent les armes sous la conduite des Porras, deux frères, dont l'un avait commandé un des quatre vaisseaux de l’escadre, et l’autre était trésorier militaire. L'amiral était retenu au lit par la goutte. L'aîné des Porras vint le trouver, et lui dit insolemment qu'on voyait bien que son dessein n’était pas de retourner sitôt en Castille, et que sans doute il avait résolu de faire périr tous les équipages. L'amiral répondit qu'il ne comprenait pas d'où pouvait lui ve= nir celle idée, que tout le monde savait, comme lui, que si l'on avait relâché dans cette ile, et si l'on y était encore, c'élait parce qu'on n avait pas eu d'autre choix; qu’il avait envoyé demander des navires au gouverneur de l'île Espagnole, et qu'il ne pouvait rien faire de plus; qu'il n’était pas moins intéressé que tous les autres à repasser en Castille ; que d’ailleurs il n'avait rien fait sans avoir demandé l'avis du conseil, et que si l'on avait quelque chose d’utile à proposer , il était toujours disposé à l’embrasser avec joie. Ce discours aurait satisfait des gens moins emportés; mais l’esprit de révolte ne connaissant point la raison, Porras reprit encore plus brusquement qu’il n'était plus question de discourir, mais de s'embarquer à l'heure même; qu'il voulait retourner en Castille, et que ceux qui ne voulaient pas le suivre pouvaient rester à la garde du ciel. Il s'éleva aussitôt un bruit confus des gens de guerre qui criaient, les uns : « Nous vous suivrons ! » d'autres : « Castille ! Castille! » et d'autres : « Capitaine, que ferons-nous ? » Quelquesuns même firent entendre, en parlant sans doute des Colomb, ces mots : «Qu'ils meurent! » L'amiral voulut se lever ; mais il ne put se soutenir, et l'on fut obligé de le remettre sur son lit. L’adelantade parut une hallebarde à la main, et se posta courageusement proche d’une poutre qui traversait le vaisseau, prêt à disputer le passage aux mutins. Ses meilleurs amis le forcèrent de rentrer dans sa chambre, et prenant le ton de la douceur avec Porras, ils lui représentèrent qu'il devait lui suffire qu'on ne s'opposàt point à sa résolution. 11 se retira, mais ce fut pour se saisir des dix canots que l'amiral avait achetés des Américains, et pour s'y embarquer aussitôt, lui et tous les mutins, avec autant d’empressement et de joie que s'ils eussent été prêts de débarquer à Séville. Il ne resta guère avec les Colomb que leurs amis particuliers et les malades. L'amiral, les ayant fait assembler autour de lui, les excita, par un discours fort touchant, à prendre confiance au ciel, et leur promit de se jeter aux pieds de la reine pour faire récompenser leur fidélité.

Dès le même jour les séditieux prirent le chemin de la pointe orientale de l'ile. Ils s'y arrêtèrent pour commettre les dernières violences contre les Américains, auxquels ils enlevèrent tout ce qui se trouvait dans leurs habitations, en leur disant qu'ils pouvaient se faire payer par l'amiral , ou le tuer s'il refusait de les satisfaire. Ils ajoutèrent qu'il était résolu de les exterminer, qu'il en avait usé de même avec les peuples de Veragua , et que le seul moyen de se défendre contre un homme si cruel était de le prévenir. Lorsqu'ils se virent à l'extrémité de l’île, ils entreprirent d'abord de traverser le golfe, sans faire réflexion que la mer était fort agitée. A peine eurent-ils fait quelques lieues

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que leurs canots s'étant remplis d'eau, ils crurent les soulager en jetant leur bagage dans les flots. L'inulilité de cette ressource leur fit prendre le parti de se défaire des Américains qu'ils avaient embarqués pour la rame. Ces malheureux, voyant des épées nues el quelques-uns de leurs compagnons déjà étendus morts, sautèrent dans l’eau ; mais, après avoir nagé quelque temps, ils demandèrent en grâce qu'on leur permit de se délasser par intervalles en tenant le bord des canots. On ne leur répondit qu'à coups de sabre, dont on leur coupait les mains, et plusieurs se noyèrent. Le vent augmenlait, et la mer devint si grosse, que celle troupe de furieux se vit contrainte de retourner au rivage. Après y avoir délibéré sur leur situation, et proposé plusieurs parlis qui ne pouvaient venir que d'un excès d'aveuglement et de désespoir, ils tentèrent encore une fois le passage ; mais la mer ne devenant pas calme, ils se répandirent dans les bourgades voisines, où ils commirent toutes sortes d'excès. Six semaines après, ils tentèrent de passer pour la troisième fois, et leurs efforts ne furent pas plus heureux. Alors abandonnant un dessein dont l'exécution leur parut impossible, et ne doutant plus que Mendez et Fieschi n'eussent péri dans les flots, ils se mirent à faire des courses dans toutes les parties de l'île, et causèrent mille maux aux insulaires pour en tirer des vivres.

L'amiral était réduit à vivre aussi par le secours des Américains ; mais sa conduite était fort différente ; il faisait régner parmi ses gens une exacle discipline, qu'il adoucissait par des attentions continuelles sur leurs besoins, et par des exhortations paternelles. D'ailleurs, il ne prenait jamais rien qu'en payant, et jusqu'alors il n'avait rien reçu d'eux qu'ils n'eussent volontairement apporté. Cependant, comme ils n'étaient pas accoutumés à faire de grandes provisions, ils se lassèrent enfin de nourrir des étrangers affamés qui les exposaient eux-mêmes à manquer du nécessaire. Les discours des mutins pouvaient avoir fait aussi quelque impression sur eux. Ils commencèrent à s'éloigner, et les Castillans se virent menacés de mourir de faim. Dans cette extrémité, l'amiral s’avisa d’un stratagème qui lui réussit.

Ses lumières astronomiques lui avaient fait prévoir qu'on aurait bientôt une éclipse de lune. I fit dire à tous les caciques voisins qu'il avait à leur communiquer des choses fort importantes pour la conservation de leur vie. Un intérêt si pressant les eut bientôt assemblés. Après leur avoir fait de grands reproches de leur refroidissement et de leur dureté, il leur déclara d’un ton ferme qu'ils en seraient bientôt punis, qu'il était sous la protection d'un Dieu qui se préparait à le venger. N'avez-vous pas vu, leur dit-il, ce qu'il en a coûté à ceux de mes soldats qui ont refusé de m'obéir ? Quels dangers n'ont-ils pas courus en voulant passer à l'île d'Haïti, pendant que ceux que j'y ai envoyés ont traversé sans peine ? Bientôt vous serez un exemple beaucoup plus terrible de la vengeance du Dieu des Espagnols ; et, pour vous faire connaître les ” maux qui vous menacent, vous verrez dès ce soir la lune rougir, s'obscurcir et vous refuser la lumière ; mais ce n'est que le prélude de vos malheurs si vous vous obstinez à me refuser des vivres. v

En effet, l'éclipse commença quelques heures après, et les barbares épouvantés poussèrent d'eflroyables cris. Ils allèrent aussitôt se jeler aux pieds de l'amiral, et le conjurer de demander grâce. pour eux et pour leur île, 11 se fit un peu presser pour donner plus de force à son artifice ; et, feignant de se rendre, il leur dit qu'il allait se renfermer, et prier son Dieu dont il espérait apaiser la colère, Il s'enferma pendant toute la durée de l'éclipse, et les Américains recommencèrent à jeler de grands cris. Enfin lorsqu'il vit reparaître la lune, il sortit d'un air joyeux pour les assurer que ses prières étaient exaucées, et que Dieu leur pardonnait gelte fois, parce qu'ayant répondu pour eux il l'avait assuré qu'ils seraient désormais bons et do!

ciles, et qu'ils fourniraient des vivres aux chréliens, Depuis ce jour, non-seulement ils ne refusèrent rien aux Espagnols, mais ils évitaient avec soin de leur causer le moindre mécontentement.

Ce secours était d'autant plus nécessaire à l'amiral, qu'il se formait sous ses yeux un nouveau parti qui l'aurait jeté dans de mortels embarras. Un apothicaire, nommé Bernardi, et deux de ses compagnons, Villatora et Zamora, avaient entrepris de soulever tous les malades par d'anciens ressentiments qu'ils crurent avoir trouvé l'occasion de faire éclater et qui ne menacaient pas moins que la vie des Colomb. L'effet n'aurait pu manquer d'en être funeste, si l’arrivée de Ja barque d'observation qu'Ovando avait fait partir de l'Espagnole n'eût arrêté ceux que le seul chagrin de leur misère avait engagés dans celle conspiration. Le capitaine, nommé Diégo d'Escobar, était un de ceux qui S'étaient révoltés avec Roldan Ximenès, et que l'amiral avait destinés au supplice. Ovando l'avait choisi pour celte commission, parce que, avec la haine qu'il@ui connaissait pour les Colomb, il l'avait jugé plus propre que personne à remplir exactement ses vues. Les ordres . qu'il lui avait donnés portaient de ne point approcher des vaisseaux de l'amiral ; de ne pas descendre au rivage.; de n’avoir aucun entrelien avec les Colomb ni avec ceux qui les accompagnaient ; de ne donner aucune autre lettre que la sienne, et de n’en pas recevoir d'autre que la réponse de l'amiral ; enfin de concevoir qu'il n'était envoyé que pour reconnaitre l’état de l'escadre.

Escobar exécuta tous ces points avec une brutale exactitude. Après avoir mouillé à quelque distance des vaisseaux échoués , il alla seul à terre dans un canot; il fit débarquer un baril de vin et un porc; il fit appeler l'amiral pour lui remettre la lettre d'Ovando; et s'étant un peu éloigné, il lui dit, en élevant la voix, que le gouverneur général était bien fâché de ses malheurs, mais qu’il ne pouvait encore le tirer de la situation où il se trouvait, quoiqu'il fût dans le dessein d'y apporter loute la diligence possible ; et qu'en attendant il le priait d'accepter cette légère marque de son amitié. En achevant ces mots, il se retira pour aller attendre que l'amiral eût écrit sa réponse, et il la prit ensuite avec les mêmes précautions.

On regarda comme une insulle pour Christophe Colomb le choix d'un envoyé de ce caractère, qui d’ailleurs, suivant les ordres de la cour, ne devait plus être en Amérique, et la modicité du présent ne fut pas moins blâmée pour un homme de ce rang, dont on pouvait juger que la situation n'était pas abondante. L'amiral s'aperçut aussitôt du mauvais effet que la conduite d'Ovando avait produit sur ses gens. Il les assembla pour les assurer qu'ils recevraient de prompts secours ; mais il ne persüada pas les plus clairvoyants qui, jugeant mal de l'affectation d’Escobar à ne converser avec personne, commencèrent à craindre que le dessein du gouverneur ne fût de laisser périr les Colomb et tous ceux qui leur marquaient de l'attachement, Cependant les promesses de l'amiral calmèrent la multitude. Il se flatla mème de pouvoir engager par la même voie les déserteurs à rentrer dans le devoir. Il leur communiqua l’agréable nouvelle qu'il venait de recevoir, et leur fit porter un quartier de la bête dont on lui avait fait présent, Mais cette honnêteté fut mal reçue ; Porras iura que de sa vie il ne se fierait aux Colomb , et que jusqu'à l'arrivée du secours il comtinuerait de vivre dans l'indépendance. Il ajouta que si l'on envoyait deux vaisseaux, il en prendrait un pour Jui et pour sa troupe, et que s'il n'en arrivait qu'un, il se contenterail de la moitié; et qu'au reste ses gens ayant été forcés de jeter à la mer toutes leurs hardes et leurs marchandises, il convenait que l'amiral parlageût avec eux ce qui lui en restait. Les envoyés ayant

représenté qu'ils ne pouvaient faire des proposilions

de cette nature à leur chef commun, la fureur des rebelles augmenta jusqu'à protester que ce qu'on ne voulait pas leur accorder de bonne grâce ils l'enlèveraient

ar force ; et Porras, se tournant vers eux, leur dit que ‘amiral élait un cruel dont ils avaient tout à craindre pour leur vie ; qu'il joignait le sortilége à la cruauté ; que cette barque, qui n'avait paru qu'ungnstant, élait l'effet de quelque prestige ; qu’il excellait dans ces inventions, et que si la barque eût été réelle, il n'aurait pas manqué ,. dans l'extrémité à laquelle il était réduit, de s’y embarquer avec son fils et son frère ; que le plus sûr était de le visiter l'épée à la main, de se saisir de sa personne, et d'enlever tout ce qu'il avait sur ses vaisseaux. Il faut convenir que s’il n'est pas très extraordinaire que l'on prît Colomb pour un sorcier, il n'était guère conséquent d'attaquer un homme que l’on croyait doué d'un pouvoir surnaturel ; mais cette contradiction se trouve à tout moment dans l'histoire de l'esprit humain.

Porras s’avança bientôt jusqu’à la vue des navires ; et s'étant arrêté dans un village nommé, Mayina, où quelques années après on vit naître une bourgade castillane sous de nom de Séville, il parut se disposer à forcer les Colomb dans leur retraite. L'amiral était encore retenu au lit par les douleurs de la goulte. II frémit d'indignation, en apprenant que les rebelles étaient prêts à l’attaquer ; cependant la prudence l'emportant sur Ja colère, il chargea don Barthélemi, qu’il envoya contre eux avec cinquante hommes, de les exhorter encore à la soumission, et d'offrir un pardon général à ceux qui voudraient l’accepter, Mais ils ne lui donnèrent, pas le temps de faire cg te proposition. À peine eurent-ils apercu sa troupe, qu'ils s'avancèrent les armes à la main en criant : « Tue, tue! » L'adelantade excita ses gens par les motifs de l'honneur, et ne leur demanda rien dont il ne montrâl l'exemple. Le combat fut engagé. Une décharge, qui se fit à propos, renversa d'abord six des conjurés. L’aîné des Porras, furieux de les voir tomber, s'élanca vers l’adelantade, et fendit son bouclier d’un coup de sabre, qui le blessa même à la main. Mais don Barthélemi, qui était d'une vigueur extraordinaire, le saisit par le milieu du corps, et le fit son prisonnier. Ensuite, pressant ceux qui continuaient de résister, il en tua plusieurs, et le reste se sauva par la fuite. Ainsi, l'amiral fut redevable de son salut à la valeur de son frère ; car les rebelles avaient juré de ne pas ménager sa vie, si la victoire s'était déclarée pour eux. $

Elle ne coûla qu'un seul homme à l’adelantade ; mais quelques-uns furent dangereusement blessés. Lédesma, pilote connu par son courage et par sa force, fut si maltraité d'un coup de sabre à la tête, que la cervelle était à découvert ; un autre coup faillit de lui abattre le bras, et d'un troisième il eut la jambe fendue jusqu’à l'os, depuis le jarret jusqu’à la cheville du pied. Comme on l'avait cru mort, et qu’il était demeuré sur le champ de bataille, les Américains du village de Mayma,, surpris de voir étendus par terre, et sans mouvement, des hommes qu'ils avaient crus immortels, s'approchèrent de lui, et voulurent toucher ses blessures pour observer quelles plaies faisaient les épées. Ce mouvement ayant rappelé ses esprils : « Si je me lève ! » s'écria-t-il d'une voix terrible; et de ces seuls mots il causa tant d'épouvante aux Américains, qu'ils se mirent à fuir sans oser tourner les yeux,

Le lendemain du combat tous les rebelles qui étaient échappés par la fuite prirent le parti d'aller se jeter aux pieds de l'amiral, et de s'engager par de nouveaux serments. Il les reçut avec bonté, mais à condition que Porras, leur chef, demeurerait dans les chaînes, et

u'ils recevraient eux-mêmes, jusqu'au départ pour l'île Espagnole, un capitaine de sa main, sous la conduite duquel ils auraient la liberté de s'établir dans le lieu qu'ils voudraient choisir, pour y subsister sdu commerce de quelques marchandises qu'il leur ferait délivrer.

11 se passa une année entière avant l'arrivée du navire que Mendez et Fieschi avaient acheté à San-Domingo. Diègue de Salcedo, que l'amiral y avait envoyé dans l'intervalle pour presser le gouverneur, parut en

même temps avec deux caravelles qu'il avait équipées, comme le navire, aux frais des Colomb. Enfin tous les Castillans s'étant rassemblés, le 24 juin 150%, on mit à la voile pour l’île Espagnole. Les vents contraires rendirent le passage si difficile qu'on eut beaucoup de peine à gagner l’île Beata, à vingt lieues du port d'Yaquimo, L'amiral ne voulut pas aller plus loin sans en avoir fait demander la liberté au gouverneur général ; et non-seulement il l’obtint, mais étant arrivé à San- Domingo le 43 août, il y fut reçu avec les plus grandes marques de joie et d'honneur. Ovando vint lui-même, à la tête de tous les habitants, le recevoir à sa descente ; il lui donna un logement dans sa maison, et ne cessa point de le traiter fort civilement. Cet accueil surprit un peu les Colomb, qui ne s’y étaient pas attendus ; mais ils devaient s’altendre encore moins à quelques actions du gouverneur, qui semblaient démenlir de si belles espérances : il les obligea de lui livrer François Porras, qu’ils avaient laissé à hord , et qu'ils se proposaient de mener en Espagne : c'était à lui, leur dit-il, qu'appartenait la connaissance des affaires criminelles ; maisil n'eut pas plus tôt le prisonnier entre les mains qu'il lui rendit la liberté ; ensuite il déclara qu'il voulait informer sur tout ce qui s'était pue à la Jamaïque , et juger quels étaient les coupa-

les, de ceux qui s'étaient soulevés ou de ceux qui étaient demeurés fidèles à l'amiral , insulte aussi vive que l'injustice était criante, mais que les Colomb dissimulèrent parce qu'ils n'étaient point en état de s’y opposer. L’amiral se contenta de dire avec assez de modération que les droits de son amirauté avaient des bornes étroites , s'il ne pouvait pas juger un de ses officiers qui s'était révolté contre Lui sur son propre bord ; et pour sortir promptement d’une île qui était devenue le théâtre de ses humiliations, après avoir élé celui de sa gloire, il fréta deux navires, dont il partagea le commandement avec son frère.

Il mit à la voile pour l'Espagne, le 12 de septembre, avec son fils et tous ceux qui lui étaient attachés. En sortant du port le navire qu il montait perdit son grand mât. Mais cet accident ne fut pas capable de le faire

- retourner dans un lieu où il venait d’essuyer tant de

dégoûts. Il aima mieux renvoyer le bâtiment à San- Domingo et passer daus eelui de son frère. Le 19 octobre, après avoir essuyé une furieuse tempête, et lorsqu'on se croyait délivré du danger, le mât de son second vaisseau sefendit en quatre et ne laissa point d'autre ressource que l'antenne, dont on fut obligé de faire un petit mât en le fortifiant avec des perches et d’autres pièces de bois. Une nouvelle tempête brisa la contre-misaine. Il continua sa navigation l'espace de sept cents lieues dans ce dangereux état, qui ne l'empêcha pas néanmoins de mouiller heureusement à San-Lucas avant la fin de l'année.

Mais il y était attendu par une nouvelle disgrâce qui devait mettre le comble à tous ses malheurs. C’était la mort de la reine de Castille, arrivée à Médina del Campo le 9 de novembre. Toute l'Espagne pleurait encore une princesse qui avait égalé les plus grands rois par ses qualités personnelles, et que la ruine des Maures, la conquête de Grenade et la découverte du Nouveau-Monde élevaient au-dessus de tous les souverains de son siècle. Il paraît qu'il ne faut pas lui attribuer les cruautés commises en Amérique. Elle recommandait avec instance à ceux qu'elle envoyait pour gouverner de traiter ces peuples comme les Castillans mêmes; et jamais elle ne fit éclater plus de sévérité que contre ceux qui contrevenaient à celte partie de ses ordres. On a vu ce qu'il en coûta aux Colomb pour avoir souffert qu'on ôtât la liberté à quelques Américains. Cependant elle aimait les Colomb. Elle connaissait tout leur mérite. Elle altachait un juste prix à leurs services. On ne douta point en Espagne que sa mort n'eût sauvé le gouverneur Ovando d’un châtiment exemplaire pour le massacre de Xaragua, dont elle avait appris la nouvelle ayec beaucoup de chagrin ; et, dans les articles de son testament, elle insista en-

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Mais, après avoir nagé quelques temps, ils demandèrent en grâce.

core sur les bons traitements dont il fallait user envers les Américains.

Personne ne perdit plus que les Colomb à la mort de cette grande reine. L'amiral comprit d’abord qu'il tenterait inutilement de se faire rétablir dans sa dignité de vice-roi. Cependant, pour ne pas se manquer à luimême, après avoir pris quelques mois de repos à Séville, il partit avec son frère pour Ségovie, où la cour était alors; et dans une audience particulière du roi, qui les reçut tous deux avec quelque apparence de satisfaction, il lui fit un récit fort touchant de ses longs et pénibles services. Ferdinand lui donna de belles espérances ; mais il s’aperçut bientôt qu'elles étaient peu sincères. Ce prince, s’il faut s’en rapporter à l'histoire, lui portait une haine secrète, qu'il dégui-

sait à la vérité sous le voile de l'estime, mais qui l'em- *

pêcha toujours de lui donner la moindre marque de faveur et d’amilié. Il fit proposer à Colomb de renoncer à tous ses priviléges, en lui offrant pour récompense des terres en échange dans la Castille. 11 détacha effectivement du domaine une petite ville nommée Canion de los Condes, à laquelle il joignit quelques pensions ; ettel devait être le fruit d'un si grand nombre de travaux que l'amiral avait essuyés pour la gloire de l'Espagne. Son chagrin en fut d'autant plus vif, qu'il crut devoir conclure quela cour n’observerait

pas mieux les promesses qu’elle avait faites à sa famille.

Cette ingratitude de Ferdinand porta le coup mortel à l'amiral. Le dernier jour de sa vie fut le 20 de mai 4506, fête de l’Ascension ; il se trouvait alors à Valladolid, d’où son corps fut porté au monastère des Chartreux de Séville, et dans la suite à l’île Espagnole, pour être inhumé dans la grande chapelle de l'église cathédrale de San-Domingo.

Il avait eu d'un premier mariage don Diègue, qui lui succéda dans ses dignités; et de Béatrix Henriquez, qu'il avait épousée en Espagne, il eut don Fernand, l'écrivain de sa vie, et qui eut autant d'inclination pour le repos que son père en avait eu pour les voyages.

Christophe Colomb mourut dans sa soixanle-dixième année. Tous les traits de sa figure et de son caractère ont été recueillis par divers historiens de son temps. J1 était d’une taille haute et bien proportionnée., Son regard et toutesapersonne annoncaient de la noblesse. Il avait le visage long, le nez aquilin, les yeux bleus et vifs, et le fond du teint blanc, quoiqu'un peu enflammé. Dans sa jeunesse ses cheveux avaient été d'un blond ardent ; mais la fatigue et les chagrins les firent blanchir avant le temps. Il avait d’ailleurs le corps bien constitué, et autant de force que d'agilité dans les membres. Son abord était facile et préve-

Enfin, lorsqu'il vit reparaitre la lune.

nant; ses mœurs douces et aisées. Il était affable pour les étrangers, humain à l'égard de ses domestiques, enjoué avec ses amis et d'une admirable égalité d’humeur, On à dû reconnaître dans les événements que nous avons rapportés qu'il avait l'âme grande et forte, l'esprit fécond en ressources, le cœur à l'épreuve de tous les dangers. Quoiqu'il eût passé les deux tiers de sa vie dans une fortune médiocre, il n’eut pas plus tôt changé de condition qu'il prit naturellement des mauières nobles, et qu'il parut né pour sa grandeur. Personne ne possédait mieux que lui le ton et l'éloquence du commandement. Il parlait peu, mais avec grâce ; il était sobre, modeste dans son habillement, plein de zèle pour le bien public et pour la religion ; il avait une piété solide, une probité sans reproche, et l'esprit orné par les sciences qu'il avait étudiées dans l'université de Padoue. Il faisait même des vers.

Tant de qualités éminentes ne furent point sans quelques défauts. Colomb, passé tout d'un coup de l'état de simple pilote à des dignités qui ne lui faissaient voir au-dessus de lui que le sceptre, conserva de sa première condition une défiance qui le rendit trop jaloux de son autorité. Il était naturellement porté à la colère, quoiqu'il trouvât en lui assez de force pour en réprimer les saillies. Peut-être ne considéra-t-il point assez qu'il avail à conduire une nation fière, et qui ne

recevait pas volontiers la loi d’un étranger. On lui reproche de la dureté pour les Américains, et d’avoir paru trop persuadé qu'ils étaient nés pour être esclaves. Ces légères taches n’ont point empêché les historiens espagnols de rendre à son caractère toute la justice qui lui était due. Oviédo ne fit pas difficulté de dire à Charles-Quint qu'on n'aurait pas porté trop loin la reconnaissance el l'estime, en lui élevant une statue d'or. Herréra le compare aux héros despremiers temps, dont l'antiquité profane a fait des demi-dieux. Le roi Ferdinand, revenu de l'injuste prévention par laquelle il s'était laissé trop longtemps gouverner, ordonna nonseulement qu'on rendît des honneurs distingués à sa mémoire, mais que ses enfants se ressentissent des glorieux services de leur illustre père.

M. Washington Irving présente sur le caractère de Christophe Colomb un nouvel aperçu, dont nous offrirons comme il suit la substance.

Colomb était doué d’un génie élevé et inventif, Les opérations de son esprit élaient énergiques mais irrégulières, jaillissant par intervalles, avec cette force irrésistible qui estle partage des intelligences d’un tel ordre. Son esprit avait embrassé tous les genres de connaissances, et avait su lesréunir en un même faisceau ; et si la portée de ses recherches paraît moins étendue aujourd'hui, elle l'était beaucoup sans doute pour le ternps où il vivait. Ses propres découvertes

k2 HISTOIRE DES VOYAGES.

éclairèrent l'ignorance de cetle époque, elles conduisirent de la conjecture à la certitude, et dissipèrent bien des erreurs qu'il avait été obligé lui-même de combattre.

Colomb avait une ambition noble et grande; il était plein de hautes pensées et désireux de se distinguer par de grañdes actions. On a prétendu qu'un intérêt mercenaire s'élait mêlé à ses entreprises , témoin ses stipulations avec la cour d'Espagne , avant d'aller à la recherche de nouvelles terres : cetle accusation est injuste. Il aspirait aux dignités et à Ja fortune avec une ardeur aussi noble qu'il cherchait la renommée ; mais il ne demandait rien qu'après avoir atteint l'objet de ses recherches, et cet objet était d'une importance incalculable. 11 ne pouvait y avoir ici de conditions plus légitimes. Il ne demandait aux souverains espagnols qu'un commandement dans les contrées qu'il espérait leur donner, et il ne voulait non plus qu’un partage de bénéfices , afin de pouvoir soutenir la dignité de son commandement. S'il ne faisait nulle découverte, sa vice-royauté stipulée tombait d'ellemême, et s'il ne procurait aucun revenu à la couronne, il n'obtenait rien pour lui-même, Enfin, si son commandement et les revenus qui devaient en. faire parlie annoncaient de la magnificence, elle était en rapport avec la magnificence des régions qu'il allait atlacher au sceptre castillan. Quel monarque ne se fût réjoui de gagner un empire à de telles conditions!

D'un autre côté les avantages qu'il espérait retirer

de ses découvertes devaient, d’après ses intentions, servir à des fondations pieuses : il voulait établir des hospices pour les pauvres de sa ville nalale, des églises pour les nouveaux convertis, et lever des armées pour aller conquérir le Saint-Sépulcre en Palestine.

Il soutint la dignité du cérémonial d'un vice-roi avec tous les priviléges de son rang, non pal un vulgaire amour des titres, mais par le prix qu'il y attachait comme témoignage el trophée de ses conquêtes : il chérissait ses titres comme autant de preuves de ce qu'il avait fait de grand. Voilà pourquoi dans sa disgrâce il insistait si fortement auprès du roi d'Espagne, pour qu'on lui rendît les honneurs et le rang dont il avait été si*injustement dépouillé. Dans son testament, il enjoignit à son fils Diégo, quelques biens après lui qu'il obtint, quelques dignités et quelques titres qu'on lui accordât par la suite, de toujours si- “gner simplement de ce mot : l’amiral, afin de perpétuer dans sa famille le souvenir de sa grandeur réelle. :

Sa conduite fut empreinte de l'étendue de ses desseins : et de la magnanimité de son âme. Au lieu de traverser des pays nouvellement découverts, comme un aventurier avide d'un gain immédiat et abondant, ainsi que se montraient alors tous ses rivaux de gloire, il cherchait à bien connaître ces contrées, leur sol, leurs productions ; leurs rivières et leurs ports ; il désirait coloniser et cultiver ces terres, se concilier et civiliser les naturels, bâtir des villes, y introduire les artsutiles, toutsoumetlre au contrôle de la loi publique et de la religion, el fonder ainsi des empires réguliers et prospères. Dans ce plan glorieux, il fut sans cesse entravé par une multitude dissolue qu'il avait le malheur de commander, et avec laquelle toute loi était de la tyrannie, et tout ordre une gêne. Des séditions continuelles empêchaient l'accomplissement des ouvrages utiles, cette foule mercenaire provoquait sans cesse les paisibles Indiens, el après qu'elle avait amassé sur eux la misère et la guerre, et accablé Colomb sous les ruines de l'édifice qu'il élevait, elle l’accusait encore d'être la cause de ce désordre. Si tous les Espagnels qui l'accompagnèrent ou le suivirent avaient eu le sentiment de sa. politique large et de ses vues libérales, le Nouveau-Monde aurait eu bientôt des établissements paisibles et des législateurs éclairés, au lieu d'avides aventuriers et de rapaces conquérants.

Colomb était doué d’une extrème sensibilité, susceptible d'un grand entrainement, de fortes impres-

sions, et qu'il pouvait communiquer d'une manière très puissante; il élait naturellement d'une humeur impélueuse, ressenltant vivement l'injustice ; cependant la vigacité de son garactère élait tempérée par la bienveillance et la générosité de son cœur. Sa magnanimilé se montra dans toutes les crises de sa vie orageuse, Quoique sans cesse outragé dans sa dignité, bravé dans l'exercice de son commandement, contra rié dans ses plans, el souvent en danger pour sa personne par les séditions d'hommes indignes et turbulents, et dans un temps où le poids des anxiétés de l'esprit et du corps eût pu exaspérer l'homme le plus patient, il sut contenir son indignation, oublier les outrages, el ramener par le raisonnement et même par la prière une tourbe égarée ou séditieuse, On ne se figure pas combien il était éloigné de tout sentiment de vengeance, combien il était prêt à pardonner au moindre signe de repentir ou de regret.

Sa bonté naturelle le rendait accessible à tous les genres de sensations agréables produites par les objets extérieurs. Dans ses lettres et ses journaux, au lieu de détailler les circonstances du voyage avec toute la précision du navigateur ordinaire, il retrace les beautés de la nature avec l'enthoasiasme d'un poète et d’un peintre. Au moment où Colomb touche aux rivages du Nouveau-Monde, le lecteur participe à la joie qu'éprouve le grand homme à les décrire. À chaque découverte nouvelle il prend plaisir à Ja vanter, à la représenter comme plus belle encore que les précédentes. Dans toutesles occasions, il exprime ses émotions de plaisir ou de peine, de satisfaction ou de ressentiment, d'une manière spontanée et jamais affectée. Lorsque entouré par une foule mutinée et

‘accablé par l'ingratitude et la violence d'hommes in-

dignes, il avait à soulager son âme, il se retirait dans sa cabine et s'abandonnait à l’amertume de ses chagrins, en versant un torrent de larmes et en exhalant ses soupirs et ses gémissements. Ramené en Espagne chargé de chaînes, et paraissant devant la reine [sabelle, au lieu de continuer à montrer cette fierté stoïque avec laquelle il avait supporté les outrages, il fut touché de la tendre sympathie d’une reine, et fondit avec elle en pleurs. :

Il était sincèrement pieux : la religion se mêlait à toutes ses pensées et à toutes ses actions, et se montrait dans tous ses écrits. Dès qu'il faisait quelque découverte importante, il la célébrait par des actions de grâces à Dieu, La voix de la prière et la mélodie des cantiques s'élevaient de ses vaisseaux lorsqu'ils aperçurent pour la première fois le Nouveau-Monde, et sa première action en touchant le rivage fut de se prosterner la face contre terre et de remercier la divine Providence. Tous les soirs, le Salve Regina et autres hymmes étaient chantés par ses équipages, et l’on disait la messe dans les riants bosquets qui bordaient les rivages de cette terre païenne. Ainsi la religion était profondément gravée dans le cœur de Colomb: elle répandait une dignité modeste et un mélange de bienveillance et de bonté sur toute sa conduite. Son langage était pur et décent, libre de tout jurement et de toute expression irrévérente, Toutes ses grandes entreprises furent commencées au nom de la sainte Trinité, et il reçut le Saint-Sacrement avant de s'embarquer. Il observait exactement le dimanche, et n'eût point mis à la voile ce jour-là sans une extrême nécessilé. Il croyait fermement à l'efficacité des vœux et des pèlerinages, et y avait recours dans les moments criliques. Mais il poussait sa piété encore plus loin, et elle était souvent ternie par la bigoterie de son siècle; car il pensait, ayec tout le monde, que quiconque n’élait pas chrélien était déchu de tout droit naturel, el qu'il fallait employer les moyens les plus énergiques pour convertir les infidèles ou les paiens. Voilà pourquoi il fit des captifs parmi les Indiens, et en lransporla en Espagne pour êlre instruits dans les doctrines du christianisme. 11 vendit mème, comme esclaves ceux qui avaient résislé à la voix des con-

vertisseurs, et en cela il pécha contre la bonté naturelle de son caractère et contre les sentiments qu'il avait d'abord exprimés envers le peuple hospitalier qui l'avait si bien accueilli à son débarquement. Hätons-nous d'ajouter qu'il était vivement excité à en agir ainsi par l’impalience insaliable de la couronne, et par les moqueries de ses ennemis, qui niaient qu'on pût rien tirer de profitable de ses entreprises. Ajoutons encore que les premiers esclaves indiens furent faits dans un combat, et qu'enfin Christophe Colomb se conformait aux idées erronées de son temps.

H reste à indiquer un. dernier trait de son caractère si varié et si brillant : c'est une imagination enthousiaste qui jelait de la grandeur sur toutes ses pensées. Il avait un talent réel pour la poésie, et il le prouve par la richesse des descriptions qu'il a laissées. IL crut avoir retrouvé sur la côte de Paria le paradis terrestre, dans les mines de Saint-Domingue celles d'Ophir, et la Chersonèse d'or sur la côte de Veragua. Au milieu de ses conquêtes pacifiques, il rêvait encore les croisades et la délivrance du Saint-Sépulcre. Sans doute il y avait là les attributs d'un visionnaire, mais ce n’était pas un visionnaire de la commune espèce; son imagination ardente était contenue par un jugement ferme et une sagacité exquise; c'élait toujours vers de grandes choses qu'il aimait à se porter, jamais aucune frivolité n'aurait pu le captiver. En un mot, il avait un esprit supérieur à l'époque où il vivait, et il lui appartenait d'accomplir des merveilles. Cependant il mourut dans l'ignorance la plus complète de l'importance incalculable de ses découvertes.

Jusqu'au dernier moment de sa vie, il entretint son idée favorite qu'il avait uniquement ouvert une voie nouvelle au commerce, et qu'il avait découvert quelques-unes des régions sauvages de l'Orient. Il supposait qu'Hispaniola était l'ancienne Ophir visitée par les vaisseaux de Salomon, et que l’île de Cuba et la terre ferme de Véragua ou Vénézuéla n'étaient que des régions luintaines de l'Asie. Quelles visions de gloire n'eût-il pas eues s’il avait pu penser qu'il venait de découvrir un nouveau-monde, presque égal en grandeur à l'ancien dont il était séparé par deux océans! Combien son âme eût élé consolée, au milieu &e ses tribulations et de ses souffrances, s'il avait eu l'idée anticipée de ces Etats florissants qui allaient. s’élever sur ce continent, des nations et dés langues qui rempliraient de sa renommée ces terres magnifiques, et y feraient bénir son nom jusqu'à la postérité la plus reculée.

Résumons en quelques mots les découvertes de Christophe Colomb. Il avait d'abord rencontré les grandes Antilles, c’est-à-dire la plus grande partie de l'archipel américain dans la mer du Nord. Cuba , aujourd'hui la Havane, Hispaniola, aujourd'hui Saint-

omingue ou Haïti, Porto-Rico, la Jamaïque, les principales des grandes Antilles, furent aussi les premiers élablissements qui se formèrent dans son second Yoyage. En gouvernant un peu plus au sud, il avait aperçu les petites Antilles ou îles Caraïbes, la Gua- . deloupe, la Dominique, Marie-Galante, aujourd'hui possessions françaises, mais alors négligées par les Espagnols. Ce n'est qu'à son troisième voyage, qu'en S'avançant toujours vers le sud, il trouva le continent. Il aborda dans l’île de la Trinité à la pointe du golfe Paria. Il pénétra dans ce golfe jusqu'à la pointe d'Uraba; et ce ne fut qu'après lui qu'Ojéda et Vespuce parcoururent ces côtes qui forment les provinces de terre ferme, Cumana, Vénézuéla, Maracaïibo, Sainte- Marthe, jusqu'au golfe de Darien. C’est dans ce golfe que s'est élevée Carthagène, devenue si fameuse par son commerce. Entre le golfe de Darien dans la mer du Nord et celui de Panama dans Ja mer du Sud, est silué l'isthme de Panama, et sur la rive septentrionale de cet isthme fut bâtie Porto-Bello, la rivale de Carthagène. En pénétrant à l'extrémité opposée de cet istbme , le hardi et malheureux Vasco Nugnez avait

découvert le premier la mer du Sud, qui conduisit dans la suile au Pérou: cependant les Espagnols, remontant d'un autre côié dans le golfe du Mexique vers le nord, avaient reconnu Ja Floride et le canal de Bahama vis-à-vis cette contrée, qu'ils parcoururent jusqu'à la Caroline. Ainsi, le golfe du Mexique avait élé visité dans toutes ses parties, sans qu'on eût encore songé à pénétrer dans l'empire qui porte ce nom, lorsque la découverte d'Yugatan, la partie du Mexique la plus septentrionale et qui s’avance en pointe à l'entrée du golfe, conduisit enfin les Espagnols dans un pays plus policé et plus riche que tout ce qu'ils avaient vu jusqu'alors. >

Précisons encore davantage, surtout à cause des dates, les travaux de Colomb, en nous servant à cet effet de la notice chronologique du savant espagnol Navarelle. :

Christophe Colomb était parti de Palosle 3 août 1492, avec trois caravelles ; il touche aux Canaries, îles rianles, connues des anciens sous le nom d'êles Fortunées, et dont le Français Jean de Bethencourt avait fait la conquête pour le Portugal en 4402, 11 poursuit sa navigation et découvre l'île de San-Salvador, l'une des Lucayes ou des îles Turques, et plusieurs autres ‘îles de cet archipel. II aborde ensuite à la grande-île de Cuba, dont il reconnaît toute la côte septentrionale ; puis il va toucher à l'ile d'Haïti qu'il nomme Hispaniola, et dont il examine un grand nombre de ports. A son relour en Europe, ainsi qu'on l’a vu, il aborde à Lisbonne, après avoir reconnu les îles Tercère ou Açores, et arrive le 45 mars 1493, dans le même port de Palos, sept mois après l'avoir quitté.

Le 20 septembre 1493, le même Colomb, après avoir été comblé d’honneurs par Ferdinand et Isabelle, et en avoir reçu des titres de noblesse et des priviléges à perpétuité, équipe une flotte de dix-huit bâtiments, part de Cadix, découvre la plus grande partie des Antilles, et spécialement la Dominique, le 3 novembre ; puis la Guadeloupe, Marie-Galante, Saint-Martin, Sainte-Croix, la Jamaïque, Porto-Rico, Antigoa, et autres appelées //es-sous-le-F'ent ; il reconnait de nouveau la côte septentrionale de l'île Hispaniola, et une grande partie de la côte méridionale de Cuba. Il était de retour à Cadix le 41 juin 1494, après neuf mois environ d'absence. C'est dans le second retour, en 1501, que l'illustre Génois putconfondre quelques-uns de ses enne= mis par une plaisanterie devenue célèbre. Ils lui contestaient le mérite de ses découvertes, en disant que rien n'était plus facile avec un peu de hardiesse et beaucoup de bonheur. Il leur proposa de faire tenir un œuf droit sur sa pointe : aucun n'ayant pu réussir, il casse la pointe de l'œuf. « Beau moyen! s’écria-t-on. — Sans doute, reprit Colomb ; mais personne ne s’en est avisé, et c'est ainsi que j'ai découvert un nouveau monde. » Sa présence et ses discours ayant produit l’effet qu'il en attendait, et le roi lui ayant rendu toute sa confiance, Colomb se disposa pour sa troisième expédition, pendant laquelle il eut connaissance du continent, dont l'honneur de la découverte lui a été ravie par Amérie Vespuce qui lui a imposé son nom.

Le 30 mai 1498, Colomb fit voile de San- Lucas pour ce troisième voyage, et après avoir touché aux îles Canaries et à celles du Cap-Vert, il s'éleva jusqu’à la hauteur de l’île de la Trinité, puis s'engagea dant le golfe de Paria qui le sépare de la terre ferme, et après avoir traversé une des bouches de l'Orénoque, qu'il appela Bouche du Dragon (Boca del Drago), il s'avança à l'ouest, découvrit l'île de la Marguerite, et parvenu jusqu'aux lieux où a été bâtie depuis la ville de Caracas, capitale du Vénézuéla, il revint sur Saint-Domingue. De nouveaux embarras, de nouvelles intrigues l'attendaient dans cette île. Les calomnies de ses ennemis furent accueillies une seconde fois par le roi d'Espagne. Bovadilla, chargé, comme nous l'avons dit plus haut, de remplacer Colomb et d'examiner sa conduite, fit arrêter d’abord les deux frères de ce grand homme, et:

bientôt le fit arrêter lui-même et jeter dans un cachot où on Jui mit les fers aux pieds. Transporté en Espagne, Colomb parvint à se justifier, mais ne fut point réintégré dans son gouvernement de Saint-Domingue, île dont l’abord lui fut même défendu lorsqu'il entreprit son quatrième voyage.

Avant ce quatrième voyage, plusieurs émules de Colomb eurent des missions particulières pour le Nouveau- Monde. En 4499, Ojéda équipa dans le port de Sainte- Marie, près de Cadix, quatre navires avec lesquels il mit à la voile. Il toucha aux Canaries, parvint au nouveau continent près de l'équateur, suivit en vue des côtes près de deux cents lieues jusqu au golfe Paria, vit l'embouchure du fleuve Esséquibo, dans la Guyane hollandaise, puis l'Orénoque dont il a déjà été question, Il passa ensuite à la Trinité, où il trouva des traces du séjour de Colomb; il reconnut le golfe des Perles, l'île Marguerite, le cap Codéra, et continua sa navigalion de port en port. Il découvrit enfin les îles de Guraçao, et toute la côte de Vénézuéla, jusqu'au cap de la Vela, d’où il revint à Saint-Domingue.

Peu de jours après le départ d'Ojéda, les deux Espagnols Alonzo Nigno et Cristobal Guerra partent de Saltas avec une caravelle, et s'élèvent au vent de la province de Paria où ils débarquent. Ils suivent la côte au nord, s'arrêtent à l'ile de la Marguerite, sur la côte de Cumana, et continuant leur route jusqu'au-delà du port Chirivichi, situé par 100 54 de latitude nord, 70° 42’ de longitude ouest, à peu de distance de Porto- Cabello, à l'extrémité du golfe Triste, ils reviennent à Bayonna de Galice chargésde perles qu'ils avaient acquises par des échanges. La même année encore 1499, un autre Espagnol, Vincent Yanez Pinzon, part de Palos avec quatre caravelles, dépasse les Canaries et lesîles du Cap-Vert, navigue au sud-ouest, et devient le premier Européen qui, à celle époque, traversa l’équateur par celte parlie occidentale voisine des côtes de l'Amérique. Le 26 janvier 1500, il découvre la terre par 8° de latitude sud jusqu'au cap Saint-Augustin, et prend possession du pays, c’est-à-dire du Brésil, au nom du roi de Castille : c'était trois mois avant Cabral, qui toucha au même rivage et s'en empara au nom du roi de Portugal. Pinzon retourne, en suivant les côtes, jusqu à la ligne équinoxale, découvre le grand fleuve des Amazones, continue sa route jusqu'au golfe Paria, sort par les bouches du Dragon, se rend à San-Domingo, et de là aux Lucayes, d'où il retourne en Europe.

L'année suivante, c'est-à-dire en 1500, Rodrigo de Bastidas, parti de Cadix avec deux navires, va reconnaître le golfe de Vénézuéla ; puis à l’ouest, les côtes de Santa-Marta, et l'embouchure du grand fleuve de la Magdalena, pour entrer ensuite dans le golfe de Darien elau port de Nombre de Dios, d’où il revient par la Jamaïque et Saint-Domingue, et reparaît à Cadix

après vingt-trois mois d'absence. C'était vers le même temps que Gaspard de Cortéréal,gentilhomme portugais, pénétrait vers l'Amérique du nord, jusque dans la baie appelée depuis baie d'Hudson, où il crut qu'il existait un détroit auquel il donna le nom de détroit d’Anian. L'année suivante, Cristobal, que nous venons de citer, fait un Second voyage, touche à la côte de Cumana et à Carthagène pour revenir en Europe, avec une riche cargaison de perles et de bois de teinture.

C’est alors, c'est-à-dire en 1502, que l'amiral Christophe Colomb entreprend son quatrième et dernier voyage avec quatre navires. Il part de Cadix le 11 mai, et, passant par les Canaries, il s'élève à la hauteur de la Martinique. Ayant vu plusieurs autres îles des Antilles et celle de Porto-Rico, il se dirige sur l’île Hispaniola, reconnaît ensuite les cayes de Morante, les bas-fonds de la Vipère, la côte méridionale de Cuba, et l'île Guanaja près du continent, qu'il côtoie depuis les environs de Trujillo jusqu'auprès de l'entrée du golfe de Darien, d'où il passe au sud de Cuba, et visite la Jamaique, pour de là toucher au port de San-Domingo avant de revenir en Espagne, où il était de retour au port de San-Lucas, le 7 novembre 1504. 11 venait de

faire de nouvelles découvertes, et cependant il essuya de nouvelles traverses. Le roi Ferdinand le reçut avec une grande froideur, tenta même de le faire renoncer à loutes ses charges, mais Colomb ne voulut point v consentir. Le chagrin augmenta ses infirmités, el il mourut à Valladolid en 1506. Ses restes, déposés d'abord à Séville, furent, ainsi que nous l'avons déjà dit, transférés ensuite dans l'île de Saint-Domingue, et plus tard à Cuba.

Deux ans après, c'est-à-dire en 1508, la gloire des Colomb, qui semblait avoir perdu tout son éclat depuis la mort d'Isabelle, se releva sous don Diégo, l'aîné des deux fils de l'amiral. Il avait devant le conseil de Castille gagné son procès, à la majorité d’une seule voix, et immédiatement après il s'était marié à la fille d'un grand d’Espagne, alors très puissant à la cour. Le cruel Ovando fu révoqué, et don Diégo envoyé à sa place à Saint-Domingue, vers le même temps que Solis et Pinzon atteignaient le 40e degréde latitude méridionale et les côtes du Brésil. Quatre ans après, Jean Ponce de Léon découvrait la Floride et sa côte orientale, jusque par 30° 8’ de latitude nord. Une année plus tard, c'est-à-dire en 1513, Vasco Nugnez de Balboa, arrivé dans le golfe de Darien, traversait les chaînes escar pées de la Cordillière, et parvenu à leur sommet, il découvrait l'océan Pacifique.

ALBERT MONTÉMONT.

ADAM DE BAUVE.

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