‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 56 sur 179 · III. Parts. = [npr. Lacour ET C’, rue Soufflot · texte numérisé non relu

III. Parts. = [npr. Lacour ET C’, rue Soufflot

posé pendant la navigation. Ovando le reçut avec amitié, et le garda quelque temps près de lui ; ensuite il lui donna de l'emploi. Cortez était bien fait, et d'une physionomie prévenante ; ces avantages extérieurs étaient soutenus par des qualités qui le rendaient en- Core plus aimable: il était généreux, sage, discret; il ne parlait jamais au préjudice de personne: sa Conversation était enjouée; il obligeait de bonne grâce, et sans vouloir qu'on publiât ses bienfaits. Un mérite si distingué, et les occasions qu'il eut de signaler sa valeur et sa prudence, lui avaient acquis beaucoup de réputation dans la colonie, lorsqu'en 1511, Vélasquez, qui passait dans l'île de Cuba, lui proposa de le suivre avec l'emploi de secrétaire. Il accepta cet office ; mais le gouverneur ayant fait des mécontents, Cortez, qui élait apparemment de ce nombre, se chargea l’année suivante de porter leurs plaintes à l’audience royale de San-Domingo. Ce complot fut découvert : Corlez fut arrêté et condamné au dernier supplice; sa grâce néanmoins fut accordée aux instances de quelques personnes de considération »,. et le gouverneur, se contentant de l'envoyer prisonnier à San-Domingo, l'embarqua dans un navire qui mettait à la voile; mais n'étant point observé à bord, il eut le courage pendant la nuit de sauter dans la mer avec un ais entre ses bras. Après avoir couru le plus terrible danger, il fut jeté sur le rivage, où il retomba sous le pouvoir du gouverneur, qui, frappé de l'énergie de son caractère, prit le parti des'en faire un ami et le combla de faveurs. Vélasquez, qui vou-

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lait surtout dans ses lieutenants un dévoûment servile à ses volontés et à ses intérêts, crut avoir trouvé ce qu'il cherchait dans un homme tel que Cortez, qui lui avait tant d'obligations ; mais ceux qui avaient observé de plus près l'âme allière et ambitieuse de ce nouveau commandant, jugèrent que la confiance de Vélasquez ne pouvait pas être plus mal placée. Un jour que le gouverneur et le eæpitaine général de Ja flotte se promenaient ensemble, un fou, nommé Francisquillo, s'approcha d'eux , et se mit à erier que Vélasquez n'y entendaitrien, et qu'il lui faudrait bientôt une seconde flotte pour courir après Cortez. «Compére, dit le gouverneur (c'était ainsi qu'il nommait ordinairement Cortez, dont il avait tenu la fille sur les fonts de baptême), entendez-vous ce que dit ce méchant Francisquillo ? — C’est un fou, dit Cortez, il faut le laisser parler. » Cependant les coucurrents au commandement qu'il avait obtenu profitèrent de ces ouvertures pour jeter des soupçons dans l'esprit naturellement défiant de Vélasquez. Cortez, qui s'en aperçut, ne songea qu'à presser son départ: il employa aux préparatifs tout son bien et celui de ses amis. L'étendard qu'il fit arborer portait le signe de la croix, avec ces mots pour devise en latin: Nous vaincrons par ce signe. C'est l'inscription du fabuleux Labarum qui, à ce.qu'on prétend, apparut à Constantin. En peu de jours il rassembla sous ses ordres environ {rois cents hommes, entre lesquels on comptait Bernard Diaz del Castillo, qui publia l'histoire de cette expédition. Cortez était si alarmé qu'il se disposa à s'embarquer sans prendre son audience de congé. Vélasquez fut averti que la flotte allait mettre à la voile ; ilse leva aussitôt, et toute la ville füttroublée :ilallaaurivage dèsla pointedu jour avec une nombreuse suite. Cortez, l'ayant aperçu, descendit dans une chaloupe armée de fauconneaux, d'escopeltes et d'arbalètes, accompagné de ses plus fidèles amis, et s'approcha du rivage. Vélasquez lui dit : «Compère, compère, vous partez donc ainsi sans dire adieu? Il est bien étrange que vous me quittiez ainsi. » Cortez Jui répondit : «Seigneur, je vous en demande pardon ; mais sachez qu'on ne saurait apporter trop de diligence aux grandes entreprises; ordonnez seulement ce que vous souhaitez que je fasse pour votre service. » Vélasquez, surpris, ne sut que répondre; Cortez retourna sur-le-champ aux vaisseaux, et partil le 18 de novembre 1518, et rasant la côte du nord vers l'est alla mouiller en peu de jours au port de la Trinité, où il avait quelques amis qui le reçurent avec des transports de joie. La ville du Saint-Esprit, qui est peu éloignée de la Trinité, fournit aussi ses plus braves citoyens. Une belle noblesse, et plus de cent soldats qui furent tirés de ces deux villes, augmentèrent également laréputation et les forces de l'armée, sans compter les munitions, les armes, lesvivres, etquelques chevaux qui furent embarqués aux frais de Cortez et de ses amis. Outre les dépenses communes, il distribua .libéralement tout ce qui lui restait de son propre bien entreceux qui avaient besoin de secours pour former leur équipage. Cette générosité, jointe à l'espérance que ses qualités naturelles faisaient concevoir de sa conduite, lui atlacha Lous les cœurs par des droits plus forts que ceux du rang et de l'autorité.

La flolie partit du port de la Trinité et se rendit à Ja Havane. Corlez y ménagea jusqu'au temps de son loisir. 1 profila de ce court intervalle pour mettre l'artillerie à terre, pour faire nettoyer les pièces, et pour exercer les canonniers à leurs fonctions, Le canton de la Havané produisant du coton en abondance, il en fit faire une sorte d'arme défensive, qui n’élait qu'un double drap de coton piqué el taillé en forme de casaque, à laquelle on donna le nom d'estampille. Cette armure, qui doit son origine à la disette du fer, devint si commune après l'expérience, qu'un peu de coton piqué mollement entre deux toiles passa pour une défense plus sûre que le fer, contre la pointe des flèches et des dards américains, sans compter que les flèches, y demeurant attachées, perdaient encore leur activité,

et n’allaient blesser personne en glissant sur les armes. Cortez faisait faire aussi tous les exercices militaires à ses soldats : il les instruisait lui-même par le discours et l'exemple.

Après les assurances formelles de l'affection de son armée, Cortez ne vit plus d’obstacle à redouter pour le succès de son entreprise. Sa flotte se trouva composée de dix navires et d’un brigantin, 11 divisa toutes ses troupes en onze compagnies, et les mit sous les ordres d'autant de capitaines qui devaient commander ces onze vaisseaux, avec une égale autorité sur mer et sur terre. Il prit le commandement de la première compagnie, et donna pour mot Saënt- Pierre, sous la protection duquel il déclara qu'il mettait toutes ses entreprises.

RELATION

On mit à la voile, du port de la Havane, le 10 de février 1519. Après avoir eu pendant quelques jours des vents impétueux à combattre, toute la flotte se réunit dans l'île de Cozumel, et l’on fit une revue générale. Le nombre des troupes montait à cinq cent huit soldats, sans y comprendre les officiers, et cent neuf hommes pour le service de la navigation. Quoique la plupart eussent déjà fait éclater leur ardeur, Cortez, après leur avoir fait une exhortalion générale, prit les officiers à part, s’assit au milieu d'eux, et leur adressa une harangue que Solis nous a conservée. Les insulaires s'étaient retirés dans les montagnes à la vue de la flotte : mais ils furent excités à descendre par le bon ordre qu'ils virent régner dans le camp des Espa: gnols, et bientôt ils se mélèrent parmi eux avec autant de familiarité que de confiance. Cortez apprit du cacique que dans un canton de la terre ferme ilyavait quelques hommes barbus , d'un pays auquel ils donnaient le nom de Castille. I ne douta point que ce ne fussent quelques-uns des Castillans qu'Hernandez de Cordoue etGrijalvas’étaient plaints d’avoir perdussur cette côte; et comprenant de quelle. importance il était pour lui de s'attacher quelques hommes de sa nation qui devaient savoir la langue du pays, il fit passer Ordaz à la côte de l'Yucatan, dont l’île de Cozumel n’est éloignée que d'environ quatre lieues. Deux insulaires, choisis par le cacique même, furent chargés d’une lettre pour les prisonniers, et de quelques présents, par lesquels on se flattait d'obtenir leur rançon. Ordaz eut ordre de demeurer à l’ancre pendant huit jours, qui étaient le temps nécessaire pour la réponse. Ordaz n'ayant pas reparu dans le terme de huit jours, le départ ne fut pas retardé plus longtemps ; mais une voie d'eau, quise fit au vaisseau d'Escalante, ayant bientôt obligé la flotte de retourner dans l'île d’où elle était partie, il fallut employer quatre jours au radoub ; et comme on remeltait à la voile, on découvrit de fort loin un canot qui traversait le golfe pour venir droit à l'île. I portait quelques Américains armés, auxquels on fut surpris de voir faire une diligence extrème, et témoigner peu de crainte à la vue de la flotte. Le général fit mettre quelques soldats en embuscade, dans l'endroit du rivage où le canot devait aborder. Ils laissèrent descendre les Américains, et leur ayant coupé le chemin, ils fondirent impétueusement sur eux. Mais un de ces élrangers, s'ayançant les bras ouverts, s’écria en cas tillan qu'il était chrétien. Ils le reçurent avec mille caresses, et le conduisirent au général, qui reconnut ses compagnons pour les mêmes insulaires qu'il avait envoyés avec Ordaz à la côte d'Yucatan.

Les Castillans partirent de Cozumel le 4 de mars; et doublant la pointe de Cotoche, ils suivirent la côle et allèrent mouiller à la rivière de Grijalva. On n'y fut pas longtemps sans entendre des cris tumultueux, qui semblaient annoncer de la résistance dans un canton

où Grijalva n'avait reçu que des caresses et des présents. Aguilar, que Cortez envoya dans un esquif pour demander la paix, revint lui dire que les ennemis étaient en grand nombre, et si résolus de défendre l'entrée de ja rivière, qu'ils avaient refusé de l'écouter. Quoique ce ne fût point par cette province qu'il voulait commencer ses conquêtes, il lui parut important de ne pas reculer dans le premier péril qui s'offrait. La nuit approchait, il l'employa presque entière à disposer l’arlillerie de ses plus gros vaisseaux, avec ordre aux soldats de prendre leurs casaques piquées. A l’approche du jour, les vaisseaux furent rangés en demilune, dont la forme allait en diminuant jusqu'aux chaloupes qui terminaient les deux pointes. La largeur de la rivière laissant assez d’espace pour s'avancer dans cet ordre, on affecta de monter avec une lenteur qui invitait les Américains à la paix. Aguilar fut député encore une fois pour l’offrir ; mais leur réponse fut le signal de l'attaque. Ils s’avancèrent à la faveur du courant jusqu’à la portée de l’arc, et tout d’un coup ils firent pleuvoir sur la flotte une si grande quantité de flèches, que les Espagnols eurent beaucoup d’embarras à se couvrir; mais, après avoir soutenu cette première attaque, ils firent à leur tour une si terrible décharge de leur artillerie, que la plupart des Américains, épouvantés d'un bruit qu'ils n’avaient jamais entendu, et de la mort d’une infinité de leurs compagnons, abandonnèrent leurs £anots pour sauter dans l’eau. Alors les vaisseaux s’avancèrent sans obstacle jusqu'au bord de la rivière où Cortez entreprit de descendre, sur un terrain marécageux et couvert de buissons. Il y fallut livrer un second combat. Les Américains qui étaient embusqués dans les bois et ceux qui avaient quitté leurs canots s'étaient rassemblés pour revenir à la charge. Les flèches, les dards et les pierres incommodèrent beaucoup les Castillans ; mais Cortez eut l’habileté de former un bataillon sans cesser de combattre, c'est-à-dire que les premiers rangs faisant tête à l'ennemi couvraient ceux qui descendaient des vaisseaux et leur donnaient le temps de se ranger pour les soutenir. Aussitôt que le bataillon fut formé, il détacha cent hommes sous la conduite d’Avila pour aller au travers du bois attaquer la ville de Tabasco , capitale de la province, dont on connaissait la situation par les mémoires des voyages précédents. Ensuite il marcha contre une multitude incroyable, qu'il ne cessa point de pousser avec autant de hardiesse que de danger. Les Castillans combattaient dans l'eau jusqu'aux genoux. Le général même s’exposa comme le moindre soldat, et l'on rapporte qu'ayant laissé dans l’ardeur du combat un de ses souliers dans la fange, il combatlit longtemps dans cet état sans s'en apercevoir.

Cependant les Américains disparurent entre les buissons, apparemment pour la défense de leur ville, vers laquelle ils avaient vu marcher d'Avila, On en jugea par la multitude de ceux qui s'y élaient rassemblés. Elle était fortifiée d'une espèce de muraille composée de gros troncs d'arbres en forme de palissades , entre lesquelles il y avait des ouvertures pour le passage des flèches. Cortez arriva plus tôt à la ville que d'Avila, dont la marche avait été retardée par des marais et par des lacs. Cependant les deux troupes se rejoignirent, et sans donner aux ennemis le temps de se reconnaître , elles avancèrent tête baissée jusqu’au pied de la palissade. Les distances servirent d'embrasures pour les arquebuses. Bientôt il ne resta plus aux Américains d'autre ressource que de prendre la fuite vers les bois. Cortez défendit de les suivre, pour leur laisser la liberté de se déterminer à la paix, et pour donner à ses gens le temps de se reposer. Ainsi Tabasco fut sa première conquête. Cette ville était grande et bien peuplée. Les Américains en ayant fait sortir leurs familles et leurs principales richesses, elle n’offrit presque rien à l'avidité du soldat ; mais il s'y trouvait des vivres en abondance,

Cortez, après avoir fait reconnaître le pays par ses

détachements, fut informé que, près d’un lieu nommé Cinthla, on découvrait une armée innombrable de Mexicains, qui ne pouvaient s'être rassemblés que dans le dessein de l’attaquer.

Les Castillans, qui ne connaissaient point encore le caractère et les usages de ces peuples, ne purent voir sans quelque effroi la campagne inondée d'une armée si nombreuse. Ils apprirent qu’elle était de quarante mille hommes. Cortez sentait le péril dans lequel il s'était engagé; cependant loin d'en être abattu il -anima ses gens par un air de joie et de fierté. Il leur fit prendre un poste au pied d’une petite éminence, qui ne leur laissait point à craindre d'être enveloppés par derrière, et d’où l'artillerie pquvait jouer librement. Pour lui, montant à cheval avec tout ce qu'il avait de cavaliers, il se jeta dans un taillis voisin, d’où il se proposait de prendre l'ennemi en flanc, lorsque cette diversion deviendrait nécessaire. Les Américains ne furent pas plus tôt à la portée des flèches qu'ils firent leur première décharge ; après quoi, suivant leur usage, ils fondirent avec tant d'impétuosité sur le bataillon espagnol, que les arquebuses et les arbalètes ne purent les arrêter ; mais l'artillerie faisait une horrible exécution dans leur corps d'armée ; et comme ils étaient fort serrés, chaque coup en abattait un grand nombre. Ils ne laissaient pas de se rejoindre pour remplir les vides qui se faisaient dans leurs bataillons , et, poussant d’épouvantables cris, ils jetaient en l’air des poignées de sable par lesquelles ils espéraient cacher leur perte. Cependant ils avancèrent jusqu'à se trouver en état d’en venir aux coups de main ; et déjà les Espagnols commencaient à croire que la partie n’était pas égale, lorsque les cavaliers, sortant du bois avec Cortez à leur tête, vinrent tomber à bride abattue dans la mêlée la plus épaisse. Ils n’eurent pas de peine à s'ouvrir un passage. La seule vue des chevaux, que les Mexicains prirent pour des monstres dévorants, à têtes d'homme et de bête, fit désespérer de la victoire aux plus braves. À peine osaient-ils jeter les yeux sur l’objet de leur terreur. Ils ne pensèrent plus qu’à se retirer, en continuant néanmoins de faire tête, mais comme s'ils eussent appréhendé d'être dévorés par derrière, et pour veiller à leur sûreté plutôt que pour combattre. Enfin les Espagnols, à qui cette retraite donna la liberté de se servir de leurs arquebuses, recommencèrent un feu si vif qu’il fit prendre ouvertement la fuite à leurs ennemis.

Cortez se contenta de les faire suivre à quelque distance par ses cavaliers, dans la vue de redoubler leur effroi ; mais avec ordre d’épargner leur sang, et d’enlever seulement quelques prisonniers qu’il voulait faire servir à la paix. On trouva sur le champ.de bataille plus de huit cents ennemis morts, et l'on ne put douter que le nombre de leurs blessés n’eût été beaucoup plus grand. Les Castillans n'y perdirent que deux hommes, mais ils eurent soixante-dix blessés. Cet essai de leurs armes leur parut digne, après la conquête, d'être célébré par un monument, et ils élevèrent un temple en l'honneur de Notre-Dame de la Victoire. La première ville qu’ils fondèrent dans cetle province reeut aussi le même nom. Les Mexicains épouvantés demandèrent la paix. Elle se fit de si bonne foi, qu'après l'avoir confirmée par des présents mutuels, entre lesquels le cacique de Tabasco fit accepter à Cortez vingt femmes américaines pour faire du pain de maïs à ses troupes, on se visita pendant quelques jours avec autant de civilité que de confiance.

Cortez, appréhendant de s'affaiblir s'il poussait plus loin ses prétentions, et rapportant toutes ses vues à de plus hautes entreprises, remit à la voile le lundi de la semaine sainte, pour continuer de suivre la côte à l'ouest. IL reconnut dans cette route la province de Guazacoalco , les rivières d'Alvarado et de Banderas, l'île des Sacrifices et tous les autres lieux qui avaient été découverts par Grijalva. Enfin il aborda le jeudisaint à Saint-Jean d'Ullor, A peine eut-il fait jeter

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l'ancre entre l'île et le continent, qu'on vit partir de la côte deux de ces gros canots que les gens du pays nomment pérogues. Is s'avancèrent jusqu’à la flotte sans aucune marque de crainte ou de défiance, ce qui fit juger favorablement de leurs intentions. Cortez ordonna qu'ils fussent reçus avec beaucoup de caresses ; mais Aguilar, qui avait servi d'interprète, cessant d'entendre la langue, on tomba dans un embarras dont il eût été difficile de sortir, lorsque le hasard fit remarquer qu’une des femmes qu'on avait amenées de Tabasco, qui avait déjà reçu le baptême sous le nom. de Marina, s'entrelenait avec quelques-uns de ces Mexicains. C’est de ce jour que commença la faveur de cette femme auprès du général, et que, par ses services autant que par son esprit et sa beauté, elle acquit sur lui un ascendant qu'elle sut toujours conserver.

Les Mexicains déclarèrent à Cortez, par la bouche de Marina, que Pilpatoé et Teutilé, le premier, gouverneur de celte province, et l'autre. capitaine général du grand empereur Montézuma, les avaient envoyés au commandant de la flotte pour savoir de lui-même quel dessein lJ’amenait sur leur rivage. Cortez traita fort civilement ces députés, et leur répondit quil venait en qualité d'ami, dans le dessein de traiter d'affaires importantes pour leur prince et pour son empire ; qu'il s'expliquerait davantage avec le gouverneur et le général, et qu'il espérait d'eux un accueil aussi favorable qu'ils l'avaient fait l'année précédente à quelques vaisseaux de sa nation. Ensuite, ayant tiré d'eux une connaissance générale des richesses, des forces et du gouvernement de Montézuma, il les renvoya fort satisfaits. Le jour suivant, sans attendre la réponse de leurs maîtres, il fit débarquer toutes ses troupes , ses chevaux el son artillerie. Les habitants du canton lui prêtèrent volontairement leurs secours pour élever des cabanes, entre lesquelles il en fit dresser une plus grande, qu'il destinait au service de la religion, et devant laquelle il fit planter une croix. Il apprit des Américains que Teutilé commandait une puissante armée dans la province, pour soumettre quelques places indépendantes que l'empereur voulait joindre à ses Etats. Tout le jour et la nuit suivante se passèrent dans une profonde tranquillité.

Elle fut troublée le lendemain par une nombreuse troupe de Mexicains armés, qui s’avancèrent sans précaution vers le camp ; mais on fut bientôt informé que c'étaient les avant-coureurs de Teutilé et de Pilpatoé, qui s'étaient mis en chemin pour venir saluer le général. Ils arrivèrent le jour de Pâques, avec un cortége digne de leur rang. Cortez, ayant conçu qu'il avait à traiter avec les ministres d'un prince fort supérieur aux caciques, résolut d’affecter aussi un air de grandeur qu'il crut propre à leur en imposer. Il les reçut au milieu de tous ses officiers, qu'il avait engagés à prendre une posture respectueuse autour de lui. Après avoir écouté leurs premiers compliments, auxquels il fit une réponse fort courte, il leur fit déclarer par Marina qu'avant de traiter du sujet de son voyage, il voulait rendre ses devoirs à son Dieu, qui était le seigneur de tous les dieux de leur pays; et les ayant conduits à la cabane qui leur servait d'église, il y fit chanter une messe solennelle avec toute la pompe que les circonstances permettaient. On revint de l’église à la tente, où il fit diner les deux officiers mexicains avec la même ostentation. Ensuite, prenant un air grave et fier, il leur dit, par la bouche de son interprète, qu'il était venu de la part de Charles d'Autriche, monarque de l'orient, pour communiquer à l'empereur Montézuma des secrets d'une haute imporlance, mais qui ne pouvaient être déclarés qu'à lui-même ; qu’il demandait par conséquent l'honneur de le voir, et qu'il se promettait d'en être reçu avec toute la prasrannn qui était due à la grandeur de son maitre.

Cette proposition parut causer aux deux officiers un

chagrin dont ils ne purent déguiser les marques; mais avant de s'expliquer, ils demandèrent la liberté de faire apporter leurs présents. C'étaient des vivres, des robes de coton très fin, des plumes de différentes couleurs, et une grande caisse remplie de divers bijoux d'or travaillés avec délicatesse. Trente Mexicains entrèrent dans la tente, chargés de ce fardeau , et Teutilé en présenta chaque partie au général. Ensuite, se tournant vers lui , ils lui firent dire par l'interprète qu'ils le priaient d'agréer ce témoignage de l'estime et de l'affection de deux esclaves de Montézuma, qui avaient ordre de traiter ainsi les étrangers qui abordaient sur les terres de son empire, à condition néanmoins qu'ils s'y arrêleraient peu, et qu'ils se hâteraient de continuer leur voyage; que le dessein de voir l'empereur souffrait trop de difficultés, et qu'ils croyaient lui rendre service en lui conseillant d'y renoncer. Cortez, d'un air encore plus fier, répliqna que les rois ne refusaient jamais audience aux ambassadeurs des autres souverains, el que, sans un ordre bien précis, leurs ministres ne devaient pas se charger d'un refus si dangereux ; que dans cette occasion leur devoir élait d'avertir Montézuma de son arrivée, el qu'il leur aécordait du temps pour celle information ; mais qu'ils pouvaient assurer en même temps leur empereur que le général étranger était fortement résolu de le voir, et que, pour l'honneur du grand roi qu'il représentait, il ne rentrerait point dans ses vaisseaux sans avoir obtenu cette satisfaction. Les deux Mexicains, frappés de l'air dont Cortez avait accompagné celte déclaration, ne répondirent que pour le prier avec soumission de ne rien entreprendre du moins avant la réponse de la cour, et pour lui offrir toute l'assistance dont il aurait besoin dans l'intervalle.

Ils avaient dans leur corlége des peintres de leur nation, qui s'étaient attachés depuis le premier mo ment de leur arrivée à représenter avec une diligence admirable les vaisseaux, les soldats, les chevaux et l'artillerie, et tout ce qui s'était offert à leurs yeux dans le camp. Leur toile était une étoffe de coton préparée, sur laquelle ils traçaient assez naturellement, avec un pinceau et des couleurs, toutes sortes d'objets et de figures. Cortez pe.vit pas sans étonnement la facilité avec laquelle ils exécutaient leurs dessins. Ils exprimaient sur ces toiles non-seulement les figures, mais les discours mêmes et les actions, et Montézuma devait être informé par celte méthode de toutes les circonstances de l'entretien qu'il avait eu avec Teutilé. Cortez fit faire l'exercice à ses soldats, pour montrer leur adresse et leur valeur aux yeux des deux principaux officiers de l'empire.

L'infanterie castillane forma un bataillon, et tout le canon de la flotte fut mis en balterie. On déclara aux Mexicains que le général étranger voulait leur rendre les honneurs qui n'étaient accordés dans son pays qu'aux personnes d'une haute distinction. Cortez, montant à cheval avec ses principaux officiers, commença par des courses de bague. Ensuite, ayant partagé sa troupe en deux escadrons, il leur fit faire entre eux une espèce de combat avec tous les mouvements de la cavalerie. Les Américains. dans leur première surprise, regardèrent d'abord avec frayeur ces animaux dont la figure et la fierté leur paraissaient terribles ; et n'étant pas moins frappés de leur obéissance , ils conclurent que des hommes capables de les rendre si dociles avaient quelque chose de supérieur à la nature. Mais lorsqu'au signal de Cortez l'infanterie fit deux ou trois décharges, qui furent suivies du tonnerre de l'artillerie, la peur fit sur eux tant d'impression, que les-uns se jetèrent à terre, les autres prirent la fuite, el les deux seigneurs cachèrent leur effroi sous le masque de l'admiration. Cortez ne tarda point à les rassu rer, en leur répétant d'un air enjoué que c'était par ces fêtes militaires que les Espagnols honoraient leurs amis. C'était leur faire comprendre combien ces armes étaient terribles dans une action sérieuse, puisqu'un

simple amusement, qui n'en élait que l'image, avait pu leur causer tant de frayeur.

Teutilé reprit le chemin de son camp, d'où il se hâta d'envoyer à Montézuma ses observations avec les tableaux de ses peintres et les présents de Cortez. Les rois du Mexique entretenaient pour cet usage un grand nombre de courriers, dispersés sur tous les grands chemins de l'empire. On choisissait pour cet office des jeunes gens fort dispos, qu'on exerçait à la course dès le premier âge. Acosta, dont on vante l'exactitude dans ses descriptions, rapporte que la principale école où l'on dressait ces courriers élait le grand temple de Mexico, qui contenait une idole monstrueuse au sommet d’un escalier de cent vingt degrés, et qu’il y avait des prix tirés du trésor public pour celui qui arriverait le premier aux pieds de l'idole. Dans les courses qu'ils faisaient quelquefois d'une extrémité de l'empire à l’autre, ils se relevaient de distance en distance avec des proportions si justes, qu’ils se succédaient toujours avant qu'ils eussent commencé à se lasser.

La réponse de Montézuma vint en sept jours, quoique par le plus court chemin on compte soixante lieues de la capitale à Saint-Jean d'Ulloa, et, ce qui augmente l'admiration, c'est qu'elle était précédée par un présent porté sur les épaules de cent Américains. Avant l'audience, Teutilé, qui était chargé de négocier avec le général étranger, fit étendre les présents sur des nattes, à la vue des Espagnols; ensuite, s'étant fait introduire dans la tente de Cortez, il lui dit que l'empereur Montézuma lui envoyait ces richesses pour lui témoigner l'estime qu'il faisait de lui, et la haute opinion qu'il avait de son roi, mais que l’état de ses affaires ne lui permettait pas d'accorder à des inconnus la permission de se rendre à sa cour. Cortez reeut tous les présents avec toutes les marques d'un profond respect ; mais il répondit que, malgré le chagrin qu'il aurait de déplaire à l'empereur en hégligeant ses ordres, il ne pouvail retourner en arrière sans blesser l'honneur de son roi. Il s'étendit sur son devoir avec une fermeté qui déconcerta le Mexicain, el l'exhortant à faire de nouvelles instances auprès de l'empereur, il promit d'attendre encore sa réponse : cependant il ajouta qu'il serait fort affligé qu'elle tardât trop à venir, parce qu'il se verrait alors forcé de la solliciter de plus près.

Cependant Cortez n’était pas sans inquiétude, lorsqu'il comparait la faiblesse de ses moyens avec la grandeur de ses projets; mais n’en élant pas moins décidé à tenter la fortune, il résolut d'occuper ses soldats jusqu'au retour de l'ambassadeur mexicain, pour leur ôter le temps de se refroidir par leurs réflexions ; et sous prétexte de chercher un mouillage plus sûr, parce que la rade de Saint-Jean d’Ulloa était battue des vents du nord , il chargea Montéjo d'aller reconnaître la côte avec deux vaisseaux, sur lesquels il fit embarquer ceux dont il appréhendait le plus d'opposition. Montéjo revint vers le temps où l’on attendait Teutilé. 11 avait suivi la côte jusqu à la grande rivière de Panuco, que les cohrants ne lui avaient pas permis de passer; mais il avait découvert une bourgade où la mer formait une espèce de port, défendu par quelques rochers qui pouvaient mettre les vaisseaux à couvert du vent, Elle n’était qu'à dix ou douze lieues de Saint- Jean. Cortez fit valoir cette faveur du ciel comme un témoignage de sa protection.

Teutilé arriva bientôt avec de nouveaux présents. Sa barangue fut courte : elle portait un ordre aux étrangers de partir sans réplique. Cortez entendant sonner la cloche de l'église, et prenant occasion de cet incident pour former un dessein extraordinaire, se mit à genoux, après avoir fait signe à tous ses gens de s'y meltre à son exemple. Celle action, qui fut suivie d'un profond silence, parut causer de l'étonnement à l’ambassadeur. Cortez, d'un air plus imposant que jamais, déclara : « Que le principal motif du roi son maître, pour offrir son amitié à l'empereur du Mexique, élait l'obligation où sont les princes chrétiens de s'opposer

aux erreurs de l'idolâtrie; qu'un de ses plus ardents désirs était de lui donner les instructions qui condui-sent à la connaissance de la vérité, et de l'aider à sortir de l'esclavage du démon, horrible lyran , qui tenait l'empereur même dans les fers, quoiqu'en apparence il fût un puissant monarque ; que pour lui, venant d'un pays fort éloigné pour une affaire de celte importance, et de la part d'un roi plus puissaüt encore que celui des Mexicains, il ne pouvait se dispenser de faire de nouvelles instances pour obtenir une audience favorable, d'autant plus quil n'apportait que la paix, comme on en devait juger par ceux qui l'accompagnaient, dont le petit nombre ne pouvait faire soupçonner d'autres vues. »

Ce discours, par lequel il avait espéré de se faire du moins respecter, n'eut pas le succès qu'il s'en était promis. Teutilé se leva brusquement pour répondre : « que jusqu'alors Montézuma n'avait employé que la douceur en traitant les étrangers comme ses hôtes ; mais que s'ils continuaient à résister à ses ordres, ils devaient s'attendre d'être traités en ennemis. » Alors il sortit à grands pas avec tout son cortége. Cortez s'applaudit d’un refus qui lui donnait la liberté d'employer les armes sans violer aucun droit.

Après avoir apaisé une sédition parmi ses troupes, Cortez peu de jours après reçut le cacique de Zampoala qui, très impatient du joug de l'empereur mexicain , ne demandait que l’occasion de le secouer. Ce fut donc un nouveau sujet de satisfaction pour Cortez, surtout lorsque les Américains eurent ajouté que Montézuma était un prince violent, qui s'était rendu insupportable à ses voisins par son orgueil, et qui tenait les peuples soumis par la crainte. |

L'empire du Mexique était alors au plus haut point de sa grandeur, puisque toutes les provinces qui avaient été découvertes dans l'Amérique septentrionale étaient gouvernées par ses ministres ou par des caciques qui lui payaient un tribut. Sa longueur, du levant au couchant, était de plus de cinq cents lieues, et la largeur, du midi au nord, d'environ deux cents. Il avait pour bornes au nord la mer Atlantique; dans ce vaste espace de côtes qui s'étend depuis Panuco jusqu'à l'Yucatan, le golfe d’Anian le bornait au couchant. Le côté méridional occupait cette vaste contrée qui borde la mer du Sud, depuis Acapulco jusqu'à Guatemala, et qui vient près de Nicaragua, vers l'isthme du Darien ; celui du nord, s'étendant jusqu’à Panuco, comprenait cette province entière; mais ses limites élaient resserrées en quelques endroits par des montagnes qui servaient de retraite aux Chichimèques et aux Atomies, peuples farouches et barbares, auxquels on n’attribuait aucune forme de gouvernement, et qui, n'ayant pour habitation que les cavernes des rochers ou quelques trous sous terre, vivaient de leur chasse et des fruits que leurs arbres produisaient sans culture.

Il n’y avait pas plus de cent trente ans que l'empire du Mexique était parvenu à cette grandeur, après avoir commencé à s'élever, comme la plupart des autres Etats, sur des fondements assez faibles. Les Mexicains, portés par inclination à l'exercice des armes, avaient assujéti par degrés plusieurs autres peuples qui habilaient cette partie du Nouveau-Monde. Leur premier chef avait été un simple capitaine, dont l’adresse et le courage en avaient fait d'excellents soldats. Ensuite ils s'étaient donné un roi, qu'ils avaient choisi entre les plus braves de leur nation, parce qu'ils ne connaissaient pas d'autre vertu que la valeur; et cet usage de donner la couronne au plus brave, sans aucun égard au droit de la naissance, n avait élé Inlerrompu que dans quelques occasions où l'égalité du mérite avait fait donner la préférence au sang royal. Montézuma, suivant les peintures qui composaient leurs annales, était le onzième de ces rois.

Affermi dans ses charges et ses honneurs par une nouvelle élection dont ses compagnons d'armes le renäirent l'objet, Cortez détacha cent hommes, sous le commandement d’Alvarado, pour aller reconnaitre le

6 RISTOIRE DES VOYAGES.

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pays et pour chercher des vivres, qui commençaient à manquer depuis que les Américains avaient cessé d'en apporter au camp. Alvarado n’alla pas loin sans rencontrer quelques villages, dont les habitants avaient Jaissé l'entrée libre, en se retirant dans les bois. Il y trouva du maïs, de la volaille et d’autres provisions, qu'il se contenta d'enlever sans causer d'autre désordre; et ce secours rétablit l'abondance. Alors Cortez donna ses ordres pour la marche de l'armée. Les vaisseaux mirent à la voile vers la côte de Quiabizlan, où l'on avait découvert un nouveau port, et les troupes suivirent par lerre le chemin de Zampoala, qu'on atteignit au bout de quelques jours.

* La ville était grande et bien peuplée, dans une agréable situation, entre deux ruisseaux qui arrosaient une campagne fertile. Ils venaient d'une montagne peu éloignée, revêtue d’arbres et d'une pente aisée. Les édifices de Zampoala étaient de pierre, couverts et crépis d’une sorte de chaux blanche, polie et luisante, dont l'éclat formait un spectacle fort brillant. Un des soldats qui furent détachés était revenu avec transport, en criant de toute sa force que les murailles étaient d'argent : tant l'espèce d'ivresse où les jetaient tant d'objets nouveaux leur montrait partout les métaux que cherchait leur avaricel

Toutes les rues et les places publiques se trouvèrent remplies de peuple, mais sans aucune espèce d'armes qui pussent donner du soupçon, et sans autre bruit que celui qui est inséparable de la multitude. Le cacique s'offrit à la porte de son palais. Son discours fut simple et précis. Il félicita Cortez de son arrivée, il se félicita lui-même de l'honneur qu’il avait de le recevoir ; et, sans un mot inutile, il le pria d'aller prendre quelque repos dans son quartier, où il lui promit de conférer avec lui de leurs intérêts communs. En effet, le lendemain Cortez et le cacique s’entendirent sur les moyens de secouer le joug impérial.

Cortez donna aussitôt des ordres pour continuer sa marche. À son départ, quatre cents Américains se présentèrent pour porter le bagage de l'armée, et pour aider à la conduite de l'artillerie.

Le pays qui restait à traverser jusqu'à la province de Quiabizlan offrit un mélange de bois et de plaines fertiles, dont la vue parut fort agréable aux Espagnols. Ils se logèrent le soir dans un village abandonné pour ne se pas présenter la nuit aux portes de la capitale. Le lendemain, ils découvrirent dans l'éloignement les édifices d’une assez grande ville, sur une hauteur environnée de rochers qui semblaient lui servir de murailles : ils y montèrent avec beaucoup de peine, mais sans opposition de la part des habitants.

C’est alors que Cortez, ne voyant plus d'obstacle à redouter, prit la résolution de donner une forme régulière et constante à la colonie de Vera-Cruz, qui était comme errante avec l'armée dont elle était composée. La situation de la ville fut choisie dans une plaine, entre Ja mer et Quiabizlan, à une demi-lieue de cette place. La fertilité du terroir, l'abondance des eaux et la beauté des arbres semblèrent inviter les Castillans à ce choix. On creusa les fondements de l'enceinte : les officiers se parlagèrent pour régler le travail et pour y contribuer par leur exemple ; le général même ne se crut pas dispensé d'y mettre la main. Les murs furent bientôt élevés, et parurent une défense suffisante contre les armes des Mexicains : on bâtit des maisons avec moins d’égards aux ornements qu'à la commodité.

Dans cet intervalle, les deux officiers de Montézuma étaient retournés à la cour, et n’avaient pas manqué, dans le récit de leur disgrâce, de faire valoir l’obligation qu'ils avaient de leur liberté au général des étrangers. Cette nouvelle parut apaiser la fureur de Montézuma, qui n'avait pensé d’abord qu’à lever une armée formidable pour exterminer les rebelles et leurs partisans. Cependant la colère ne pouvant lui faire oublier ses alarmes et les menaces de ses dieux, il prit le parti d’en-revenir à la négociation, et de tenter par une nouvelle ambassade et de nouveaux présents d'engager

Cortez à s'éloigner de l'empire. Ses ambassadeurs arrivèrent au camp des Espagnols lorsqu'on achevait de fortifier Vera-Cruz: ils amenaient avec eux deux jeunes princes, neveux de l'empereur, accompagnés de quatre anciens caciques, qui leur servaient de gouverneurs : leur présent était d'une richesse éclatante.

Cortez leur fit rendre de grands honneurs, et déclara qu'aussitôt que l'honneur de voir le grand Montézuma lui serait accordé, il lui ferait connaître les motifs et l'importance de son ambassade; mais qu'aucun obstacle n'aurait le pouvoir de l'arrêter, parce que les guerriers de sa nation, loin de connaître la crainte, seulaient croître leur courage à la vue du danger, et s’accoutumaient dès l'enfance à chercher la gloire dans les plus redoutables entreprises.

Après ce discours, prononcé d'un air majestueux et tranquille, il fit donner avec profusion aux ambassadeurs mexicains toutes les bagatelles qui venaient de Castille, et sans marquer la moindre attention pour le chagrin qu’ils reht éclater sur leur visage, il leur déclara qu'ils étaient libres de retourner à la cour. Gette indifférence altière, les démarches de l’orgucilleux Montézuma qui sollicitait son amitié par des présents, redoublèrent la vénération des peuples pour les Espagnols aux dépens de celle qu'ils avaient eue jusqu'alors pour leur souverain. On ne remarqua plus-rien de forcé dans +eur soumission. Bientôt un service considérable que le général rendit aux caciques de Zampoala et de Quiabizlan les fit passer de l'admiration à l'atlachement.

Cortez, voulant rendre comple à Charles-Quint de l'état des choses, fit partir un vaisseau qui mit à la voile le 16 de juillet, avec l’ordre précis de prendre sa route par le canal de Bahama, sans toucher à l'île de Cuba, où Vélasquez était trop redoutable. Il prit ensuite la résolution de se défaire de sa flotte, en mettant ses vaisseaux en pièces pour forcer tous ses gens à la fidélité, et les mettre dans la nécessité de vaincre ou de mourir avec lui, sans compter l'avantage d'augmenter ses forces de plus de cent hommes, qui faisaient les fonctions de pilotes et de matelots. Ses confidents, auxquels il communiqua ce dessein, le secondèrent avec beaucoup d'habileté. On mit à terre les voiles, les cordages, les planches et tous les ferrements dont on pouvait tirer quelque utilité; ensuite on fit échouer tous les bâtiments, à l'exception des chaloupes qui furent réservées pour la pêche. On compte, avec raison, la conduite et l'exécution d'un dessein si hardi entre les plus grandes actions de Cortez.

Quoique la-ruine de la flotte parût affliger quelques soldats, les mécontentements furent étouffés par la joie et les applaudissements du plus grand nombre. On ne parla plus que du voyage de Mexico, et Cortez assembla toutes ses troupes pour confirmer le succès de son entreprise par ses promesses et ses exhorlalions. L'armée se trouva composée de cinq cents hommes de pied, de quinze cavaliers et de six pièces d'artillerie. Il était resté dans la ville une partie du canon, cinquante hommes, et deux chevaux, sous la conduite d'Escalante, dont Cortez estimait beaucoup la prudence et la valeur. Les caciques alliés reçurent ordre de respecter ce gouverneur, de lui fournir des vivres, et d'employer un grand nombre de leurs sujets aux fortifications de la ville, moins par défiance du côté des habitants que sur les soupçons de quelque insulte de la part du gouverneur de Cuba. Corlez n'accepta de leurs offres que deux cents éaménes, nom d’une sorte d'artisans qui servent au transport du bagage, et quatre cents hommes de guerre, entre lesquels on en comptait cinquante de la principale noblesse du pays: c'étaient autant d'ôtages pour la garnison de Vera- Cruz, el'pour un jeune Espagnol qu'il avait laissé au cacique de Zampoala, dans la vue de lui faire apprendre exactement la langue du Mexique.

Il donna aussitôt ses ordres pour la marche : les Espagnols composèrent l’avant-garde, et les Américaips suivirent à peu de distance,

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On pärtit le 16 août. La beauté du chemin et la disposition des peuples qui étaient du nombre des alliés firent trouver peu de difficultés dans cette route. Mais pendant trois jours qu'on mit à traverser les montagnes, on ne trouva que des sentiers étroits et bordés de précipices, où l'artillerie ne put passer qu’à force de bras. Le froid y élait cuisant et les pluies continuelles. Les soldats, obligés de passer les nuits sans aulre couverlure que leurs armes, et souvent pressés par la faim, y firent le premier essai des fatigues qui les attendaient. En arrivant au sommet de la montagne, ils y trouvèrent un temple et quantité de bois, qui ne leur cachèrent pas longlemps la vue de la plaine : c'était l'entrée d'une province, nommée Zocothla, fort grande et fort peuplée, dont les premières habitations leur offrirent bientôt assez de commodités pour leur faire. oublier leurs travaux. Cortez, apprenant que le cacique faisait sa demeure dans une vilie du même nom, peu éloignée de la montagne, l'informa de son arrivée et de ses desseins par deux Américains qui lui furent envoyés avec une réponse civile. Bientôt on eut la vue d’une ville magnifique, qui s’étendait dans une grande vallée, et dont les Édifces liraient beaucoup d'éclat de leur blancheur. Elle en reçut le nom de Castel-Blanco.

Cortez, pendant cinq jours qu'il passa dans cette ville, ne reçut que des marques extraordinaires de la considération du cacique. Il se dirigea ensuite vers la province de Tlascala, où les peuples étaient, à la vérité, plus guerriers et plus féroces, mais unis par d'anciens traités avec les Zampaolans et les Totona-

ues. -

$ Tlascala était alors une province extrêmement peuplée, à laquelle on donnait environ cinquante lieues de circuit. Son terrain est inégal, et s'élève de toutes parts en collines, qui semblent naître de cette grande chuîne de montagnes qu’on a nommée depuis la Grande - Cordillière. Les bourgades occupaient le haut de ces collines, par une ancienne politique des habitants, qui trouvaient dans cette situation le double avantage de se mettre à couvert de leurs ennemis, et de laisser leurs plaines libres pour la culture. Dans l'origine , ils avaient élé gouvernés par des rois, mais une guerre civile leur Ayant fait perdre le goût de la soumission , ils avaient secoué le joug de la royauté pour former une espèce de république, dans laquelle ils se maintenaient depuis plusieurs siècles. Leurs bourgades étaient partagées en cantons, dont chacun nommait quelques députés qui allaient résider dans la capitale, nommée 7lascala, comme la province, et ces députés formaient le corps d'un sénat dont toute la nation reconnaissait l'autorité. Cet exemple du gouvernement aristocratique est “assez remarquable dans un monde encore à demi sauvage. Les Tlascalans, s’élant toujours défendus contre la puissance des empereurs du Mexique , se trouvaient alors au plus haut point de leur gloire, parce que les tyrannies de Montézuma avaient augmenté le nombre de leurs alliés, et que depuis peu ils s'étaient ligués pour leur sûreté commune avec les Ofomies, peuples fort barbares, mais d'une grande réputation à la guerre, où la férocité leur tenait lieu de valeur.

Cortez , informé de toutes ces circonstances, crut devoir garder quelques ménagements avec une république si puissante , et ne rien tenter sans avoir fait pressentir les dispositions du sénat. Il chargea de cette commission quatre de ses Zampoalans, les plus dislingués par leur noblesse et leur habileté. Ils partirent avec toutes les marques de leur dignité, et se

- rendirent à Tlascala, où ils furent conduits civilement dans un lieu destiné au logement des ambassadeurs. Dès le jour suivant, ils furent introduits dans Ja salle du conseil, et expliquèrent le sujet de leur ambassade ; ensuite ils se retirèrent pour laisser les sénateurs délibérer.

Dans un fort long conseil, Magiscatzin, vieillard respecté de toute la nation, fit prévaloir d'abord le goût de la paix par celle seule raison que les étrap-

gers paraissaient envoyés du ciel, et que, ne demandant que la liberté de passage, ils avaient pour eux la raison et la volonté des dieux. Mais le général des armées, nommé Xicotencal, jeune homme plein de courage et de feu, représenta si vivement lc danger qu'il y avait pour la religion et pour l'Elat à recevoir des inconnus dont on ignorait les intentions, qu'il excita tout le monde à la guerre. Cependant un troisième sénateur, nommé Témilotécal, ouvrit une opinion plus modérée, qui semblait concilier les deux autres, ou du moins qui fayorisait le parti de la gucrre sans Ôler le pouvoir de revenir à la paix: c'était de faire partir sur-le-champ Xicotencal, avec les troupes qui étaient prêtes à marcher, pour mettre à l'épreuve ces inconnus qu'on faisait passer pour des dieux. S'ils étaient battus dans leur première rencontre, leur ruine faisait évanouir toutes les craintes et la nation demeurait glorieuse et tranquille. Si la victoire se déclarait pour eux, on aurait toujours une voie ouverte pour traiter, en rejetant cette insulte sur la férocité des Otomies, donton se plaindrait de n'avoir pu réprimer l’emportement. Celte proposition ayantréuni tous les suffrages, on trouva le moyen d'amuser les ambassadeurs par des sacrifices et des fètes, sous prétexte de consulter les idoles, et Xicotencal se mit secrètement en campagne avec toutes les troupes quil put rassembler.

Cortez, qui vit passer huit jours sans recevoir aucune information de ses députés, commençait à se livrer aux soupçons. Les Zampoalans lui conseillèrent de continuer sa marche, et de s’approcher de Tlascala, pour observer du moins la conduite d’une nation dont ils commMeéncaient eux-mêmes à se défier. S'il ne pouvait éviter la guerre, il était résolu d'ôter à ses ennemis le temps de s’y préparer , et de les attaquer dans leur ville même avant qu'ils eussent assemblé toutes leurs forces. IL léva aussitôt son camp avec toutes les précautions que la prudence exigeait dans un pays suspect. Sa marche fut libre pendant quelques lieues, entre deux montagnes, séparées par une vallée fort agréable. Mais il fut surpris de se voir tout d’un coup arrèlé par une muraille fort haute, qui, prenant d’une montagne à l’autre, fermait entièrement le chemin. Cet ouvrage, dont il admira la force , était de pierres de taille liées avec une espèce de ciment. Son épaisseur était d'environ trente pieds, sa hauteur de neuf. II se terminait en parapet, comme dans les fortifications de l’Europe. L'entrée en était oblique et fort étroite, entre deux autres murs qui avançaient l’un sur l'autre. On apprit des Zocothlans que cette espèce de rempart faisait la séparation de leur province et de celle de Tlascala, qui l'avait fait élever pour sa défense, depuis qu’elle s’était formée en république. Corlez regarda comme un bonheur que ses ennemis n’eussent pas songé à lui disputer ce passage, soit que le temps leur eût manqué pour s'y rendre , soit que se fiant à leur nombre ils eussent résolu de tenir la campagne pour employer librement toutes leurs troupes. Les Espagnols passèrent sans obslacles et, s'étant arrêtés pour rétablir leurs bataillons, ils s'ayancèrent en bon ordre dans un terrain plus étendu, où ils découvrirent bientôt les panaches de vingt ou trente Américains.

Cortez délacha quelques cavaliers pour les inviter à s'approcher par des cris et des signes de paix. Dans le même instant on aperçut une seconde troupe qui, s'étant jointe à l’autre, tint ferme avec une apparence assez guerrière. Les cavaliers, n'en ayant pas moins continué de s’avancer, se virent aussitôt couverts d’une nuée de flèches, qui leur blessèrent deux hommes et cinq chevaux. Un, gros de cinq mille hommes, qui s'étaient embusqués à peu de dislance, se découyrit alors, et vint au secours des premiers. L'infanterie espagnole arrivait de l'autre côté. Elle se mit en bataille pour soutenir l'effort des ennemis, qui venaient à la charge avec une extrême ardeur. Mais au premier bruit de l'artillerie, qui en fit tomber un grand nom-

Fernand fit détruire sa flotte.

bre, ils tournèrent le dos; et les Espagnols, profitant de leur désordre, les pressèrent avec tant de vigueur qu'ils leur firent prendre ouvertement la fuite. On trouva soixante morts sur le champ de bataille, et quelques blessés qui demeurèrent prisonniers.

Cortez continua sa marche. Il rencontra deux de ses ambassadeurs, qui lui apprirent la perfidie des Tlascalans qui les avaient chargés de fers, et menacaient de sacrifier tous les Espagnols. Il paraît que le mauvais succès de leur première attaque ne les avait pas abattus, et c'est une preuve que ces peuples étaient naturellement braves. Ce récit ne laissa plus de doute

.à Cortez que la république de Tlascala ne fût ouvertement déclarée contre lui. Il en eut d'autres preuves un quart de lieue plus loin, dans un détroit fort difficile, que son seul courage lui fil heureusement traverser au milieu d'une foule d'ennemis. Ce n’était plus la fortune qu'il proposait pour motif à ses soldats; il les exhortail à combattre pour leur vie, et les Zampoa!ans mêmes, effrayés de la grandeur du péril, dirent secrètement à Marina que la perte de l’armée leur paraissait inévitable. Elle leur répondit, d'un air inspiré, que le Dieu des chrétiens avait une particulière affection pour les Castillans, et qu'il les sauverait de ce danger. Cette réponse fit une égale impression sur les soldats de Cortez et sur leurs alliés. Ils se crurent tous sous la protection déclarée du ciel; et s'étant dégagés du dé-

troit dont on leur avait disputé le passage, ils arrivè-

rent dans la plaine, où s’engagea bientôt une action

générale, qui doit être regardée comme la plus impor. tante des victoires de Cortez, puisqu'elle servit à lui

ouvrir l'entrée du Mexique.

On découvrit, d'une hauteur qui dominait sur la plaine, une multitude que plusieurs écrivains ont fait monter à quarante mille hommes. Ces troupes étaient composées de diverses nations, distinguées par les couleurs de leurs enseignes et de leurs plumes. La noblesse de Tlascala tenait le premier rang autour de Xicotencal, qui avait le commandement général, et tous les caciques auxiliaires étaient à la tête de leurs propres troupes. Comme le terrain était inégal et rude, surtout pour les chevaux, on eut d'abord beaucoup de peine à se mettre en bataille. Il fallut faire du haut en bas une décharge de toute l'artillerie pour écarter quelques bataillons qui semblaient avoir entrepris de disputer la descente. Mais aussitôt que les cavaliers espagnols eurent trouvé le terrain plus commode, et qu'une partie de l'infanterie eut mis le pied dans la plaine, on gagna bientôt assez de champ pour mettre le canon en batterie. Le gros des ennemis avait eu le temps de s'avancer à la portée du mousquet. Ils ne combatlirent encore que par des cris et des menaces.

Cortez fit faire un mouvement à son armée pour les charger, Maïs ils se retirèrent alors par une espèce de

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