‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 7 sur 179 · JEUNE FILLE DE LA CONCEPTION · texte numérisé non relu

JEUNE FILLE DE LA CONCEPTION

(Lapeyrouse.)

J. BRY aîné, Editeur.

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PRÉLIMINAIRE

Jean-Francois Galaup de La Pérouse, chef d’escadre, naquit à Alby en 1741. Entré dès ses jeunes ans dans l’école de la marine, ses premiers regards se tournèrent vers les navigateurs célèbres qui avaient illustré leur patrie, et il prit dès lors la résolution de marcher sur leurs traces; mais, ne pouvant avancer qu’à pas lents dans celte route difficile, il se prépara, en se nourrissant d'avance de leurs travaux, à les égaler un jour. 1l joignit de bonne heure l'expérience à la théorie : il avait déjà fait dix-huit campagnes quand le commandement de la dernière expédition lui fut confié. Garde de la marine le 49 novembre 1756, il fit d'abord cinq campagnes de guerre, les quatre premières sur le Célèbre, la Pomone, le Zéphyr et le Cerf, et la cin-

uième sur le Formidable, commandé par Saint-André

u Verger. Ce vaisseau faisait partie de l’escadre aux ordres du maréchal de Conflans, lorsqu'elle fut jointe à la hauteur de Belle-Ile par l'escadre anglaise. Les vaisseaux de l’arrière-garde, le Magnifique, le Héros et le Formidable furent attaqués et environnés par huit ou dix vaisseaux ennemis. Le combat s'engagea et devint général : il fut si terrible, que huit vaisseaux anglais ou français coulèrent bas pendant l’action, ou allèrent se perdre et se brûler sur les côtes de France. Le seul vaisseau le Formidable, plus maltraité que les autres, fut pris après la plus vigoureuse défense. La Pérouse se conduisit avec une grande bravoure dans ce combat, où il fut grièvement blessé.

Rendu à sa patrie, il fit dans le même grade, sur

1, Paris. — Imp. Lacour et C®, rue Soufflot, 48.

le vaisseau le Robuste, trois nouvelles campagnes: il s’y distingua dans plusieurs circonstances; et son mérite naissant commença à fixer les regards de ses chefs.

Le 4er octobre 1764, il fut promu au grade d’enseigne de vaisseau. Un homme moins actif eût profité des douceurs de la paix; mais sa passion pour son état ne lui permettait pas de, prendre du repos. Il suffit, pour juger de sa constante aclivité, de parcourir le simple tableau de son existence militaire depuis cette époque jusqu'en 1777. Il était, en 1765, sur la flûte l'Adour ; en 1766, sur la flûte le Gave ; en 1767, commandant la flûte l’Adour; en 1768, commandant {a Dorothée ; en 1769, commandant le Bugalet ; en 17714, sur la Belle-Poule; en 1772, ibid. ; en 1773, 74, 75, 76, 77, commandant la flûte la Seine et les Deux-Amis sur la côte de Malabar; lieutenant, depuis le 4 avril 1777.

L'année 1778 vit rallumer la guerre entre la France e1 l'Angleterre: les hostilités commencèrent le 17 juin, par le combat de la Belle-Poule.

En 1779, La Pérouse commandait l'Amazone, qui faisait partie de l'escadre aux ordres du vice-amiral d'Estaing. Voulant protéger la descente des troupes à la Grenade, il y mouilla à portée de pistolet d'une batterie ennemie. Lors du combat de cette escadre contre celle de l'amiral Byron, il fut chargé de porter les ordres du général dans toute la ligne. Enfin, il prit sur la côte de la Nouvelle-Angleterre lafrégatel’Ariel, et contribua à la prise de l'Experiment.

Nommé capitaine le 4 avril i780, il commandait la frégate l'Astrée, lorsque, se trouvant en croisière avec l'Hermione, commandée par le capitaine la Touche, il livra, le 21 juillet, un combat très opiniâtre à six bâti-

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ments de guerre anglais, à six lieues du cap nord de l'île Royale. Cinq de ces bâtiments, l'Alléqeance de vingt-quatre canons, le Vernon de même force, le Charlestown de vingt-huit, {e Jack de quatorze, et le Vautour de vingt, formèrent une ligne pour l'attendre; le sixième, le Thompson de dix-huit, resta hors de la portée du canon: Les déux frégates coururent ensemble sur l'ennemi, toutes voiles dehors. Il était sept heures du soir lorsqu'elles tirèrent le premier coup de canon.Ælles prolongèrent laligne anglaise sous le vent, pour Jhi ôter tout espoir de fuir. Le Thompson restait

. constamment au vent. Les deux frégates manœuvrè-

rent avec tant d'habileté, que le désordre se mit bientôt dans l’escadrille anglaise : au bout d'une demiheure, le Charlestown, frégate Commandante, et le Jack, furent obligés de se rendre; les trois autres bâtiments auraient éprouvé le même sort, si la nuit ne les eût dérobés à la poursuite des deux frégates.

L'année suivante, le gouvernement français forma le projet de prendre et de détruire les établissements des Anglais dans la baie d'Hudson. La Pérouse était propre à remplir celte mission pénible dans des mers difficdese. il reçut ordre de partir du cap Francais, le 31 mai 4782. Il commandait le Sceptre, de soixantequatorze canons, et il élait suivi des frégates l'Astrée et l’Engageante, de trente-six canons chacune, commandées: par les capitaines de Langle et la Jaille; il avait à bord de ces bâtiments deux cent cinquante hommes d'infanterie, quarante hommes d'artillerie, quatre canons de campagne, deux morliers et trois cents bombes.

Le 17 juillet, il eut connaissance de l'île de la Résolution; mais à peine eut-il fait vingt-cinq lieues dans le détroit d'Hudson, que ses vaisseaux se trouvèrent engagés dans les glaces, où ils furent considérablement endommagés.

Le 30, après avoir constamment lutté contre des obstacles de toute espèce, il vit le cap Walsingam, situé à la partie la plus occidentale du détroit. Pour arriver promptement au fort du Prince-de-Wales, qu'il se proposait d'attaquer d'abord, il n'avait pas un instant à perdre, la rigueur de la saison obligeant tous les vaisseaux d'abandonner cette mer dans les premiers jours de septembre : mais dès qu'il fut entré dans la baie d'Hudson, les brumes l'enveloppèrent; et. le 3 août, à la première éclaircie, il se vit environné de glaces à perte de vue, ce qui le força de mettre à la cape. Cependant il triompha de ces obstacles; et le 8 au $oir, ayant découvert le pavillon du Prince-de-

: Wales, les bâtiments français s'en approchèrent en

sondant jusqu'à une lieue et demie, et y mouillèrent.

Un officier envoyé pour reconnaître les approches du fort rapporta que les bâtiments pouvaient s'embosser à très peu de distance. La Pérouse, ne doutant pas que le Sceptre seul ne püût facilement réduire les ennemis s'ils résistaient, fit ses préparalifs pour effectuer une descente pendant la nuit. Quoique contrariées par la marée et l'obscurité, les chaloupes abordèrent sans obstacle à trois quarts de lieue du fort. La Pérouse, ne voyant aucune disposition défensive, quoique le fort parût en état de faire une vigoureuse résistance, fit sommer l'ennemi: les portes furent ouvertes, le gouverneur et la garnison se rendirent à discrétion.

Cette partie de ses ordres exécutée, il mit, le 41 août, à la voile, pour se rendre au fort d’York: il éprouva, pour y parvenir, des difficultés plus grandes encore que celles qu'il avait rencontrées précédemment: il naviguait par six ou sept brasses, sur une côte parsemée d'écueils. Après avoir couru les plus grands risques, le Sceptre et les deux frégates découvrirent l'entrée de la rivière de Nelson, et mouillèrent, le 20 août, à environ cinq lieues de terre.

La Pérouse avait pris trois bateaux pontés au fort du Prince-de-Wales : il les envoya, avec le canot du Sceptre, prendre connaissance de la rivière des Hayes, près de laquelle est le fort d'York. |

Le 21 août, les troupes s'embarquèrent dans les cha-

-- Joupes; et La Pérouse, n'ayant rien à craindre par

mer des ennemis, crut de ir présider au débarquement. 2 Re EE 5

L'ile des Hayes, où est-le fort d'York, est siluée à l'embouchure d'une grande rivière qu'elle divise en deux branches : celle qui passe devant le fort s'appelle la rivière des Hayes, et l'autre, la rivière, Nelson. Le commandant français savait que tout les moyens de défense étaient établis sur la première; il y avait, de plus, un vaisseau de la Compagnie d'Hudson, portant vingt-cinq canons de neuf, mouillé à son embouchure: Il se décida à pénétrer par la rivière Nelson, quoique ses troupes eussent à faire de ce côté une marche: d'environ quatre lieues ; mais il ÿ gagnait l'avantage de rendre inutiles les batteries placées sur la rivière des Hayes.

On arriva, le 21 au soir, à l'embouchure de la rivière Nelson, avec deux cent cinquante hommes de troupes, les mortiers, les canons, et des vivres pour huit jours, afin de ne pas avoir besoin de recourir aux vaisseaux, avec lesquels il était très difficile de communiquer. La Pérouse donna ordre aux chaloupes de mouiller par trois brasses à l'entrée de la rivière, et il s’avança dans son canot avec son second de Langle, le commandant des troupes de débarquement Rostaing, et le capitaine du génie Monneron, pour sonder la rivière et en visiter les bords, où il craignait que les ennemis n’eussent préparé quelques moyens de défense. | :

Cette opération prouva que la rive était inabordable : les plus petits canots ne pouvaient approcher qu'à environ cent toises, et le fond qui restait à parcourir élait de vase molle. Il jugea donc à propos d'attendre le jour et de rester à l'ancre; mais la marée perdant beaucoup plus qu'on ne l'avait présumé, les chaloupes restèrent à sec à trois heures du matin.

Irritées par cet obstacle, bien loin d'en être découragées, toutes les troupes débarquèrent; et après avoir fait un quart de lieue dans la boue jusqu'à mijambe, elles arrivèrent enfin sur un pré, où elles se rangèrent en bataille : de là elles marchèrent vers un bois, où l’on comptait trouver un sentier sec qui conduirait au fort. On n'en découvrit aucun, et toute la journée fut employée à la recherche de chemins qui n'existaient point.

La Pérouse ordonna au capitaine du génie Monneron d'en tracer un à la boussole au milieu du bois. Ce travail extrêmement pénible exécuté servit à faire connaître qu'il y avait deux lieuès de marais à traverser, pendant lesquelles on enfoncerait souvent dans la vase jusqu'aux genoux. Un coup de vent qui. survint pendant la nuit força La Pérouse inquiet à, rejoindre ses bâtiments. Il se rendit sur le rivage; mais la tempête continuant, il ne put s'embarquer, 11 profita d'un intervalle, et parvint le lendemain à son bord, une heure avant un second coup de vent. Un officier, parti en même temps que lui, fit naufrage: il eut, ainsi que les gens de son équipage, Je bonheur de gagner laterre; mais ils ne purent revenir à bord qu'au bout de trois jours, nus et mourant de faim.

Cependant les troupes arrivèrent devant le fort le 24 au matin, après une marche des plus pénibles, et il fut rendu à la première sommation, La Pérouse fit détruire le fort, et donna l'ordre aux troupes de se rembarquer sur-le-champ.

Cet ordre fut contrarié par un mouveau coup de vent, qui fit courir les plus grands dangers aux vaisseaux. Enfin le beau temps revint, et les troupes se rembarquèrent. La Pérouse, ayant à bord les gouverneurs des forts du Prince-de-Wales et d'York, mit à la voile pour s'éloigner de ces parages, livrés aux glaces et aux tempêtes, où des succès militaires obtenus sans éprouver la moindre résistance avaient élé précédés de tant de peines, de périls et de fatigues.

Si La Pérouse, comme militaire, fut obligé, pour se conformer à des ordres rigoureux, de détruire des possessions alors ennemies, il n’oublia pas en mème temps

les égards qu'on doit au malheur. Ayant su qu'à son approche des Anglais avaient fui dans les bois, et que son départ, vu la destruction des établissements, les exposait à mourir de faim et à tomber sans défense entre les mains des sauvages, il eut l'humanité de leur lai-ser des vivres et des armes.

Est-il à ce sujet un éloge plus flatteur que cet aveu sincère d'un marin anglais, dans sa relation d'un voyage à Botany-Bay! «On doit se rappeler avec reconnaissance, en Angleterre surtout, cet homme humain et généreux, pour la conduite qu'il a tenue lorsque l'ordre fut donné de détruire notre établissement de la baie d'Hudson, dans le cours de Ja dernière guerre. »

Après un témoignage aussi juste el aussi vrai, et lorsque l'Angleterre a si bien mérité des amis des sciences et des arts par son empressement à publier les résultats des voyages de découvertes qu'elle a ordonnés, aurons-nous à reprocher à un autre militaire anglais d'avoir manqué à ses engagements envers La Pérouse !

Le gouverneur Hearn avait fait, en 1772, un voyage par terre, vers le nord, en partant du fort Churchill dans la baie d'Hudson; le journal manuscrit en fut trouvé par La Pérouse dans les papiers de ce gouverneur, qui insista pour qu'il lui fût laissé comme sa pro-

priété particulière. Ce voyage ayant été fait néanmoins :

par ordre de la Compagnie d'Hudson dans la vue d’acquérir des connaissances sur la partie du nord de l'Amérique, le journal pouvait bien être censé appartenir à cette Compagnie, et par conséquent être dévolu au vainqueur : cependant La Pérouse céda par bonté aux instances du gouverneur Hearn ; il lui rendit le manuscrit, mais à la condition expresse de le faire imprimer et publier dès qu'il serait de retour en Angleterre. Ceite condition ne fut point remplie.

L'époque du rétablissement de la paix avec l'Angleterre en 1783 termina celte campagne. L'infatigable La Pérouse ne jouit pas d'un long repos; une plus importante campagne l’attendait : hélas! ce devait - être la dernière. Il était destiné à commander l'expédition autour du monde, en 1785, dont les préparatifs se faisaient à Brest.

Jusqu'ici on n'a considéré dans La Pérouse que le militaire et le navigateur; mais il mérite également d'être connu-par ses qualités personnelles, car il n’était pas moins propre à se concilier les hommes de tous les pays, ou à s'en faire respecter, qu'à prévoir et à vaincre les obstacles qu'il est donné à la sagesse humaine de surmonter.

Réunissant à la vivacité des habitants des pays méridionaux un esprit agréable et un caractère égal, sa douceur et son aimable gaîté le firent toujours rechercher avec empressement: d'un autre côté, müri par une longue expérience, il joignait à une prudence rare celte fermeté de caractère qui est le parlage d'une âme forte, et qui, augmentée par le genre de vie pénible des marins, le rendait capable de tenter et de conduire avec succès les plus grandes entreprises,

D'après la réunion de ces diverses qualités, le lecteur, témoin de sa palience rigoureuse dans les travaux commandés par les circonstances, des conseils sévères que sa prévoyance lui dictait, des mesures de précaution qu'il prenait avec les peuples, sera peu étonné de la conduite bienfaisante et modérée autant que circonspecle de La Pérouse à leur égard, de la confiance, quelquefois même de la déférence qu il témoignait à ses officiers, el de ses soins paternels envers ses équipages : rien de ce qui pouvait les intéresser, soit en prévenant leurs peines, soit en procurant leur bien-être, n'échappait à sa surveillance, à sa sollicitude, Ne voulant pas faire d'une entreprise scientifique une spéculation mercantile, et laissant tout entier le bénéfice des objets de traite au profit des seuls matelots de l'équipage, il se réservait pour Jui la satisfaction d'avoir été utile à sa patrie et aux sciences. Secondé parfaitement dans ses soins pour le maintien de leur

santé, aucun navigateur n'a fait une campagne aussi, longue, n'a parcouru un développement de route si étendu, en changeant sans cesse de climat, avec des.

-équipages aussi sains, puisqu'à leur arrivée à la Nou-

velle-Hollande, après trente mois de campagne et plus de seize mille lieues de route, ils étaient aussi bien portants qu’à leur départ de Brest.

Maître de lui-même, ne se laissant jamais aller aux premières impressions, il fut à portée de praliquer, surtout dans cette campagne, les préceptes d'une saine philosophie, amie de l'humanité; s'attachant à suivre cet article de ses instructions, gravé dans son cœur, qui lui ordonnait d'éviter de répandre une seule goutte de sang; l'ayant suivi constamment dans un aussi long voyage, avec un succès dû à ses principes; et, lorsque attaqué par une horde barbare de sauvages, il eut perdu son second. un naturaliste et dix hommes des deux équipages, malgré les moyens puissants de vengeance qu il avait entre les mains, et tant de motifs excusables pour en user, contenant la fureur des équipages, et craignant de frapper une seule victime innocente parmi des milliers de coupables.

Equitable el modeste autant qu'éclairé, on verra avec quel respect il parlait de l’immortel Cook, et comme il cherchait à rendre justice aux grands hommes qui avaient parcouru la même carrière.

Egalement juste envers tous, La Pérouse, dans son journal et sa correspondance, dispense avec équité les éloges auxquels ont droit ses coopérateurs. Ilcite aussi les étrangers qui, dans les différentes parties du monde, l'ont bien accueilli, et lui ont procuré des secours. A son tour, justement apprécié par les marins anglais qui avaient eu occasion de le connaître, ils lui ont donné un témoignage d'estime non équivoque dans leurs écrits.

La Pérouse, d'après ses dernières lettres de Botany- Bay, devait être rendu à l'Ile-de-France en 1788. Les deux années suivantes s'étant écoulées, les événements importants qui occupaient et fixaient l'attention de la France entière ne purent la détourner du sort qui semblait meriacer nos navigateurs. Les premières réclamations à cet égard, les premiers accehts de la crainte et de la douleur, se firent entendre à la barre de l'assemblée nationale, par l'organe des membres de la Société d'histoire naturelle, au mois de février

La demande de la Société d'histoire naturelle, accueillie avec le plus vif intérêt, fut suivie de près par la loi qui ordonna l'armement de deux frégates pour aller à la recherche de La Pérouse.

Les motifs d'après lesquels le! décret fut rendu, le 9 février, exprimaient assez l'intérêt tendre et touchant qu'inspiraient nos navigateurs, et l'empressement avec lequel, désirant le retrouver, on saisissait une simple lueur d'espérance, sans songer aux grands sacrifices que leur recherche exigeait.

A peine les navires envoyés à la recherche de La Pérouse furent-ils partis, que le bruit se répandit qu'un capitaine hollandais, passant devant les îles de l'Amirauté, à l'ouest de la Nouvelle-Irlande, avait aperçu une pirogue montée par des naturels qui lui avaient paru revêtus d'uniformes de la marine française.

Le général d'Entrecasteaux, qui commandait la nouvelle expédition, ayant relâché au cap de Borne-Espérance, eut connaissance de ce rapport : malgré son peu d'authenticité et de vraisemblance, il n’hésila pas un seul instant: il changea son projet de route pour voler au lieu indiqué. Son empressement n'ayant eu aucun succès, il recommença sa recherche dans l'ordre prescrit par ses instructions, el il l'acheva sans pouvoir obtenir le moindre renseignement ni acquérir la moindre probabilité sur le sort de notre infortuné navigateur.

On a diversement raisonné en France sur la cause de sa perte : mais La Pérouse a dû probablement périr, par un mauvais temps, sur les nombreux récifs dont les archipels qu'il avait encore à explorer doivent être

et ont en effet été reconnus parsemés par le général d'Entrecasteaux. La manière dont les deux frégates ont toujours navigué à la portée de la voix aura rendu commun à toutes deux le même écueil; elles auront éprouvé le malheur dont elles avaient été si près le 6 novembre 1786, et auront été englouties sans pouvoir aborder à aucune terre (1).

L'assemblée nationale ne se borna point à décréter l'envoi de vaisseaux à la recherche de la Pérouse, elle ordonna aussi que les relations et cartes envoyées par La Pérouse, de la partie de son voyage jusqu'à Botany- Bay, seraient imprimées et gravées aux dépens de la nation ; qu’aussitôt que l'édition serait finie, et qu'on en aurait reliré les exemplaires dont le roi voudrait disposer , le surplus serait adressé à madame de La Pérouse en témoignage de satisfaction du dévoûment de M. de La Pérouse à la chose publique et à l'accroissement des connaissances humaines et des découvertes utiles; elles décréta enfin que La Pérouse resterait porté sur l'état de la marine jusqu’au retour des b4timents envoyés à sa recherche, et que ses appointements continueraient à être payés à sa femme, sui vant la disposition qu'il en avait faite avant son départ.

RELATION DU VOYAGE

Objet de l'armement des deux frégates. Séjou: dans la rade de Brest. Traversée de Brest à Madère et à Ténériffe. Séjour dans ces deux îles. Voyage au Pic, Arrivée à la Trinité. Relâche à l'ile Sainte-Catherine sur la côte du Brésil.

L'ancien esprit de découvertes paraissait entièrement éteint. Le voyage d’Ellis à la baie d'Hudson, en 1747, n'avait pasrépondu aux espérances de ceux qui avaient avancé des fonds pour cette entreprise. Le capitaine Bouvet avait cru apercevoir, le 4er janvier 1739, une terre par les 54 degrés de latitude sud : il paraît aujourd’hui probable que ne n’était qu'un banc de glace ; et cette méprise a retardé les progrès de la géographie, Des faiseurs de systèmes, qui, du fond de leurs cabinets, tracent la figure des continentset des îles, avaient conclu que le prétendu cap de la Circoncision était la pointe septentrionale des terres australes, dont l'existence leur paraissait démontrée comme nécessaire à l'équilibre du globe (2).

Ces deux voyages devaient avec raison décourager des particuliers qui, par un simple esprit de curiosité, sacrifiaient des sommes considérables à un intérêt qui avait cessé depuis longtemps de fixer les yeux des différentes puissances maritimes de l’Europe.

En 1764, l'Angleterre ordonna une nouvelle expédition dont le commandement fut confié au commodore Byron. Les relations de ce voyage, ainsi que celles des navigateurs Wallis, Carteret et Cook , sont généralement connues.

Au mois de novembre 1766, M. de Bougainville partit de Nantes, avec la frégate la Boudeuse et la flûte l'Etoile. I1 suivit à peu près la même route que

(1) Ces conjectures ont été en quelque sorte pleinement

vérifiées par le voyage de l’Astrolabe, exécuté de 1826 à 1829, sous le commandement de M. le capitaine Dumont d'Urville, qui a retrouvé plusieurs débris du naufrage de La Pérouse dans les récifs de l’île Vanikoro, située entre l’archipel Salomon et les Nouvelles-Hébrides, à 10 ou 12 degrés de latitude sud, et vers le 165e de longitude est. A. M.

(2) Néanmoins, sans prétendre que le cap de la Circoncision, découvert par Lozier Bouvet, appartienne à un banc de glace plutôt qu’à une île, les premiers voyages de Cook autour du pôle austral paraissent avoir assez décidé la question. A. M.

les navigateurs anglais ; il découvrit plusieurs îles; et son voyage, écrit avec intérêt, n’a pas peu servi à donner aux Français ce goût des découvertes, qui venait de renaître avec tant d'énergie en Angleterre.

En 1771, M. de Kerguelen fut expédié pour un voyage vers le continent austral dont l'existence, à cette époque, n’était pas même contestée des géographes. En décembre de la même année, il eut connaissance d'une île : le mauvais temps l'empêcha d'en achever la découverte. Plein des idées de touslessavants de l’Europe, il ne douta pas qu'il n’eût aperçu un cap des terres australes. Son empressement à venir annoncer cette nouvelle ne lui permit pas de différer un instant son retour ; il fut reçu en France comme un nouveau Christophe Colomb. On équipa tout de suite un vaisseau de guerre et une frégate pour continuer cette importante découverte : ce choix extraordinaire de bâtiments suffirait seul pour démontrer que l’enthousiasme exclut la réflexion. M. de Kerguelen eut ordre d'aller lever le plan du prétendu continent qu'il avait aperçu : on sait le mauvais succès de ce second voyage; mais le capitaine Cook, le premier des navigateurs, n'aurait pu réussir dans une pareille entreprise avec un vaisseau de soixante-quatre canons, une frégate de trente-deux , et sept cents hommes d'équipage : peut-être n’aurait-il point accepté ce commandement, ou il aurait fait adopter d'autres idées. Enfin, M. deKerguelen revint en France aussi peu instruit que la première fois. On ne s’occupa plus de découvertes. Le roi mourut pendant le cours de cette expédition. La guerre de1778 tournatouslesregards vers desobjetsbien opposés : on n'oublia pas cependant que nos ennemis avaient en mer l« Découverte et la Résolution, et que le capitaire Cook, travaillant à l'agrandissement des connaissances humaines, devait être l’ami de toutes les nations de l'Europe (1).

L'objet principal de la guerre de 1778 était d'assurer la tranquillité des mers : il fut rempli par la paix de 1783. Ce même esprit de justice qui avait fait prendre les armes, pour que les pavillons des nations les plus faibles sur mer y fussent respectés à l'égal de ceux de France et d'Angleterre, devait pendant la paix se porter vers ce qui peut contribuer au plus grand bienêtre de tous les hommes. Les sciences, en adoucissant les mœurs, ont peut-être plus que les bonnes lois contribué au bonheur de la société.

Les voyages de divers navigateurs anglais, en étendant nos connaissances, avaient mérité la juste admiration du monde entier : l'Europe avait apprécié les talents et le grand caractère du capitaine Cook. Mais dans un champ aussi vaste, il restera pendant bien des siècles de nouvelles connaissances à acquérir ; des côtes à relever, des plantes, des arbres, des poissons, des .oiseaux à décrire ; des minéraux, des volcans à observer; des peuples à étudier, et peut-être à rendre plus heureux : car enfin, une plante farineuse, un fruit de plus, sont des bienfaits inestimables pour les habitants des îles de la mer du Sud.

Ces -différentes réflexions firent adopter le projet d'un voyage autour du monde : des savants de tous les genres furent employés dans cette expédition. M. Dagelet, de l'Académie des sciences, elM. Monge (2), l'un et l'autre professeurs de mathématiques à l'Ecole militaire, furent embarqués en qualité d’astronomes, le premier sur {a Boussole, et le second sur l’Astrolabe.

(1) A l’époque des hostilités de 1778 contre l'Angleterre, il fut ordonné à tout bâtiment français qui rencontrerait la Découverte etla Résolution, commandées par le capitaine Cook, de les laisser librement passer sans les visiter; et, bien loin de les traiter en ennemies, de leur fournir tous les secours dont elles pourraient avoir besoin. C'est ainsi qu'une grande nation montre un respect religieux pour les progrès des sciences et des découvertes utiles. A. M.

(2) La santé de Monge devint si mauvaise de Brest à Ténériffe, qu'il fut obligé de débarquer et de retourner en France, où il devait, dans le sanctuaire des sciences, éterniser son nom. À. M.

e CEE \

M. de Lamanon , de l’Académie de Turin, correspondant de l’Académie des sciences , fut chargé de la partie de l'histoire naturelle de la terre et de son atmosphère, connue sous le nom de géologie. M. l'abbé Mongès, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, rédacteur du journal de physique, devait examiner les minéraux , en faire l’analyse, et contribuer au progrès des différentes parties de la physique. M. de Jussieu désigna M. de la Martinière, docteur en médecine de la faculté de Montpellier, pour la partie de la botanique ; il lui fut adjoint un jardinier du Jardin du Roi pour cultiver et conserver les plantes et graines de différentes espèces que nous aurions la possibilité de rapporter en Europe : sur le choix qu'en fit M. Thouin, M. Collignon fut embarqué pour remplir ces fonctions. MM. Prevost, oncle et neveu, furent chargés de peindre tout ce qui concerne l'histoire naturelle. M. Dufresne, grand naturaliste, et très habile dans l'art de classer les différentes productions de la nature, nous fut donné par M. le contrôleur général. Enfin, M. Duché de Vancy reçut ordre de s'embarquer pour peindre les costumes , les paysages, et généralement tout ce qu’il est souvent impossible de décrire. Les compagnies savanles du royaume s’empressèrent de donner dans cette occasion des témoignages de leur zèle et de leur amour pour le progrès des sciences et des arts. L'Académie des sciences, la Société de médecine, adressèrent chacune un mémoire à M. le maréchal de Caslies, sur les observations les plus importantes que nous aurions à faire pendant cette campagne.

M. l'abbé Tessier, de l’Académie des sciences, proposa un moyen pour préserver l’eau douce de la corruption. M. du Fourni, ingénieur-architecte, nous fit part aussi de ses observations sur les arbres et sur le nivellement des eaux de la mer. M. le Dru nous proposa dans un mémoire de faire plusieurs observations sur l’aimant, par différentes latitudes et longitudes ; il y joignit une boussole d'inclinaison de sa composition, qu'il nous pria de comparer avec le résultat que nous donneraient les deux boussoles qui nous furent

rêtées par les commissaires du bureau des longitudes

e Londres. Je dois ici témoigner mareconnaissance au chevalier Banks, qui, ayant appris que M. de Monneron ne trouvait point à Londres de boussole d'inclinaison, voulut bien nous faire prêter celles qui avaient servi au célèbre capitaine Cook. Je recus ces instruments avec un sentiment de respect religieux pour la mémoire de ce grand homme.

M. de Monneron, capitaine au corps du génie, qui m'avait suivi dans mon expédition de la baie d'Hudson, fut embarqué en qualité d'ingénieur en chef; son amitié pour moi, aulant que son goût pour les voyages , le détermina à solliciter cette {place : il fut chargé de lever les plans, d'examiner les positions. M. Bernizet, ingénieur-géographe, lui fut adjoint pour cette partie.

Enfin M. de Fleurieu, ancien capitaine de vaisseau, directeur des ports et arsenaux , dressa lui-même les cartes qui devaient nous servir pendant le voyage; il y joignit un volume entier des notes les plus savantes, et des discussions sur les différents voyageurs, depuis Christophe Colomb jusqu’à nos jours. Je lui dois un témoignage public de reconnaissance pour les lumières que je tiens de lui, et pour l'amitié dont il m'a si souvent donné des preuves (1).

M. le maréchal de Castries, ministre de la marine, qui m'avait désigné au roi pour ce commandement, avait donné les ordres les plus formels dans les ports, pour que tout ce qui pouvait contribuer au succès de celle campagne nous fût accordé. M. d’Hector, lieutenant-général commandant la marine à Brest, répondit à ses vues, et suivit le détail de mon armement

(1) Les sciences et les arts doivent plus particulièrement partager les regrets de l’Europe entière sur la perte de nos navigateurs ; l'immense c tion faite par les savants et une partie des mémoires ont péri avec eux. A. M

comme s’il avait dû commander lui-même. J'avais eu le choix de tous les officiers; je désignai pour le commandement de l’Astrolabe M. de Langle, capitaine de

* vaisseau, qui montait l’Astrée dans mon expédition de

la baie d'Hudson, et qui m'avait, dans cette occasion, donné les plus grandes preuves de talent et de caractère. Cent officiers se proposèrent à M. de Langle et à moi pour faire celte campagne; tous ceux dont nous fimes choix étaient distingués par leurs connaissances : enfin, le 26 juin 1785, mes instructions me furent reah Je partis le 4er juillet pour Brest, où j'arrivai e 4.

Nous fûmes en rade le 41, mais les vents d'ouest nous retinrent jusqu'au 4er d'août. Je mis à la voile de la rade de Brest, le même jour. Ma traversée jusqu'à Madère n'eut rien d’intéressant; nous y mouillâmes le 13; les vents nous furent constamment favorables. Pendant les belles nuits de cette traversée, M. de Lamanon observa les points lumineux qui sont dans l’eau de la mer, et qui proviennent, selon mon opinion, de la dissolution des corps marins. Si des insectes produisaient cette lumière, comme l'assurent plusieurs physiciens , ils ne seraient pas répandus avec cette profusion depuis le pôle jusqu'à l’équateur, et ils affecteraient certains climats (1).

Notre traversée de Madère jusqu'à Ténériffe ne fut que de trois jours ; nous y mouillâmes le 19 août. J’eus connaissance, le 48 au matin , de l’île Salvage, dont je rangeai la partie de l’est à environ une demi-lieue : elle est très saine. Cette île est entièrement brûlée ; il n'y a pas un seul arbre; elle paraît formée par des couches de lave et d’autres matières volcaniques. Sa longitude occidentale est par 48 degrés 13 minutes, et sa latitude nord par 30 degrés 15 minutes.

Le 30 août au matin, je mis à la voile avec un vent de nord-nord-est assez frais. Nous avions pris à bord de chaque bâtiment soixante pipes de vin : cette opération nous avait obligés de désarrimer la moitié de notre cale pour trouver les tonneaux vides qui étaient destinés à le contenir. Ce vin venait d'Orotava, petite ville qui est de l’autre côté de l'île.

Nous ne püûmes faire route qu’à trois heures après midi du 30 août. Nous étions encore plus encombrés d'effets qu’à notre départ de Brest; mais chaque jour devait les diminuer, et nous n’avions plus que du bois et de l’eau à trouver jusqu'à notre arrivée aux îles de la mer du Sud, Je comptais me pourvoir de ces deux articles à la Trinité; car j'étais décidé à ne pas relàcher aux îles du cap Vert, qui, dans cette saison, sont malsaines , et la santé de nos équipages était le premier des biens...

La traversée jusqu'à la ligne n'eut rien de remarquable. Les vents alizés nousquittèrent par les 14 degrés nord, et furentconstamment de l’ouest au sud-ouest jusqu’à la ligne : ils me forcèrent de suivre la côte d’Afrique, que je prolongeai à environ soixante lieues de distance.

Nous coupâmes l'équateur le 29 septembre, par 8 degrés de longitude occidentale: j'aurais désiré, d'après mes instructions , pouvoir le passer beaucoup plus à l’ougst ; mais heureusement les vents nous portèrent toujours vers l’est. Sans cette circonstance, il m'eût été impossible de prendre connaissance de la Trinité ; car nous trouvâmes les vents de sud-est à la ligne, et ils m'ont constammentsuivi jusque par les 20 deg. 25 min. de latittude sud.

Le 16 octobre, à dix heures du matin, nous apercûmes les îles Martin-Vas ; puis nous fimes route au plus

(1) On ne doute plus maintenant de l'existence des polypes ou animaux lumineux dans l’eau de la mer. On a observé aux Maldives et sur la côte du Malabar, lieux où la mer est plus lumineuse que dans les parages dont parle notre navigateur, que l’eau était parsemée de quantité de petits animaux vivants, lumineux, laissant échapper ane liqueur huileuse qui surnageait, et répandait une lumière phosphorique quand elle était agitée. A. M.

près, vers l'ile de la Trinité , distante de Martin-Vas d'environ neuflieues dans l'ouest-quart-sud-ouest. Ces îles Martin-Vas ne sont, à proprement parler, que des

rochers ; le plus gros peut avoir un quart de lieue de”

tour : il y a trois îlots séparés entre eux par de très petites distances, lesquels, vus d'un peu loin, paraissent comme cinq têtes.

Au coucher du soleil, je vis l'île de la Trinité; mais assuré de ne pouvoir trouver dans cette île ni l'eau ni le bois dont j'avais besoin, je me décidai tout de suite à faire route pour l'île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil. C'était l’ancienne relâche des bâtiments français qui allaient dans la mer du Sud. Frézier et l'amiral Anson y trouvèrent abondamment à se pourvoir du nécessaire, Ce fut pour nepas perdre un seul jour que je donnai la préférence à l’île Sainte-Catherine sur Rio- Janeiro, où les différentes formalités auraient exigé plus de temps qu'il n’en fallait pour faire l'eau et le bois qui nous manquaient.

Description de l'ile Sainte-Catherine. Observation et événements pendant notre relâche. Départ de l'ile Sainte-Catherine. Arrivée à la Conception.

L'île Sainte-Catherine, où je mouillai le 6 novembre, s'étend depuis les 27 degrés 19 minutes 10 secondes de latitude sud jusqu'aux 27 degrés 49 minutes ; sa largeur de l'est à l'ouest n'est que de deux lieues ; elle n'est séparée du continent, dans l'endroit le plus resserré, que par un canal de deux cents toises. C'est sur là pointe de ce goulet qu'est bâtie la ville de Nostra- Senhora-do-Desterro, capitale de cette capitainerie, où le gouverneur fait sa résidence ; elle contient au plus 3,000 âmes etenviron quatre cents maisons: l'aspect en est fort agréable. Suivant la relation de Frézier, cette île servait, en 1712, de retraite à des vagabonds qui s'y sauvaient des différentes parties du Brésil; ils n'étaient sujets du Portugal que de nom, et ils ne reconnaissaient aucune autorité. Le pays est si fertile, qu'ils pouvaient subsister sans aucun secours des colonies voisines ; et ils étaient si dénués d'argent qu'ils ne panrpant tenter la cupidité du gouverneur général du

résil, ni lui inspirer l'envie deles soumettre. Les vaisseaux qui relâchaient chez eux ne leur donnaient, en échange de leurs provisions, que des habits et des chemises dont ils manquaient absolument. Ce n’est que vers 1740 que la cour de Lisbonne établit un gouvernementrégulier dans l’île Sainte-Catherine et les terres adjacentes du continent.

Ce gouvernement s'étend soixante lieues du nord au sud, depuis la rivière San-Francisco jusqu'à Rio-Grande : sa population est de 20,000 âmes. J'ai vu dans les familles un si grand nombre d'enfants que je crois qu'elle sera bientôt plus considérable. Le terrain est extrêmement fertile, et produit presque de lui-même toutes sortes de fruits, de légumes et de grains : il est couvert d'arbres toujours verts ; mais ils sont tellement entremêlés de ronces et de lianes qu'il n'est pas possible de traverser ces forêts, à moins d’y pratiquer un sentier avec des haches : on a d'ailleurs à craindre les serpents dont la morsure est mortelle. Les habitations, tant sur l'île que sur le continent , sont toutes sur le bord de la mer : les bois qui les environnent ont une odeur délicieuse par la grande quantité d’orangers, d'arbres et d'arbustesaromatiques dont ilssont remplis.

Ainsi que je l'ai dit, j'avais donné la préférence à l'île Sainte-Catherine sur Rio-Janeiro, pour éviter seulement les formalités des grandes villes qui occasionnent toujours une perte de temps ; mais l'expérience m'apprit que cette relâche réunissait bien d'autresavantages. Les vivres de toute espèce y étaient dans la plus grande abondance ; un gros bœuf coûtait huit piastres, un cochon, pesant cent cinquante livres, en coûtait quatre ; on avait deux dindons pour une piastre ; il ne fallait que jeter Le filet pour le retirer plein de poissons; On apportait à bord et on nous y vendait cinq

cents oranges pour moins d’une demi-piastre, et les

légumes étaient aussi à un prix très modéré. Le fait suivant donnera une idée de l'hospitalité de ce hon peuple. Mon canot ayant élé renversé par la lame dans une anse où je faisais couper du bois, 1es habitants qui aidèrent à le sauver forcèrent nos matelots naufragés à se meltre dans’ leurs lits, couchèrent à terre sur des nattes au milieu de la chambre où ils exercaient cette touchante hospilalité. Peu de jours après ils rapportèrent à mon bord les voiles, les mâls, le grappin et le pavillon de ce canot, objets très précieux pour eux, et qui leur auraient été de la plus grande utilité dans leurs pirogues. Leurs mœurs sont douces ; ils sont bons, polis, obligeants , mais superstitieux et jaloux de leurs femmes qui ne paraissent jamais en publie. ;

Nos officiers tuèrent à la chasse plusieurs oiseaux variés des plus brillantes couleurs, entre autres un rollier d'un très beau bleu, qui n’a point été décrit par M. de Buffon : il est très commun dans ce pays.

Suivant nos observations, la pointe la plus est et la plus nord de l'île Sainte-Caïherine peut être fixée par 49 degrés 49 minutes de longitude occidentale, et 27 degrés 19 minutes de latitude sud.

Le 46 au soir, tout étant embarqué, j'envoyai mes paquetsau gouverneur qui avait bien voulu secharger de les faire parvenir à Lisbonne , où je les adressai à M. de Saint-Marc , notre consul général : chacun eut la permission d'écrire à sa famille et à ses amis. Nous nous flattions de mettre à la voile le lendemain ; mais les vents de nord , qui nous auraient été si favorables si nous eussions été en pleine mer, nous relinrent au fond de la baie jusqu’au 19 novembre. J'appareillai à la pointe du jour ; le calme me forca de remouiller pendant quelques heures, et je ne fus en dehors de toutes les îles qu à l'entrée de la nuit.

Nous avions acheté à Sainte-Catherine assez de bœufs, de cochons et de volailles pour nourrir l'équipage en mer pendant plus d'un mois, et nous avions ajouté des orangers etdes citronniers à notre colleetion d'arbres, qui, depuis notre départ de Brest, s'était par. faitement conservée dans les caisses failes à Paris sous les veux et par les soins de M. Thouin. Notre jardinier était aussi pourvu de pepins d'oranges et de citrons, de graines de coton, de maïs, de riz, et généralement de tous les comestibles qui, d’après les relations des navigateurs, manquent au habitants des îles de la mer du Sud, et sont plus analogues à leur climat et à leur manière de vivre que les plantes potagères de France, dont nous portions aussi une immense quantité de graines.

Le 7 décembre, j'élais sur le parallèle prétendu de l'île Grande, par 44 degrés 38 minutes de latitude sud, et 3% degrés de longitude occidentale, suivant une observation de distances faite le jour précédent. Nous voyions passer des goëmons, et nous élions dépuis plusieurs jours entourés d'oiseaux , mais de l'espèce des albatros et des pétrels, qui n’approchent jamais des terres que dans la saison de la ponte.

Ces faibles indices de terre entretenaient cependant nos espérances, et nous consolaient des mers affreuses dans lesquelles nous naviguions; mais jé n'élais pas sans inquiétude en considérant que j'avais encore 35 degrés à remonter dans l'ouest jusqu'au détroit de Le Maire, où il m'importait beaucoup d'arriver avant la fin de janvier.

Le 14 janvier 1786, nous eûmes enfin la sonde de la côte des Patagons, par #7 degrés 50 minutes de latitude sud, et 64 degrés 37 minutes de longitude occidentale, suivant nos dernières observations de distauces : nous n'avons jamais laissé échapper l'occasion d'en faire lorsque le temps a été favorable.

Le 21, nous eümes connaissance du cap Beau-Temps, ou de Ja pointe du nord de la rivière de Gallegos, sur la même côte des Palagons : nous étions à environ trois lieues de terre. Nous ongeûmes celte côle à trois ét cinq lieues de distance. +

, rt

LA PÉROUSE. l Re

Le 22, nous relevâämes à midi le cap des Vierges, à quatre lieues dans l’ouest : cette terre est basse , sans aucune verdure, Le capitaine Cook a déterminé avec la plus grandé précision la latitude et la longitude des différents caps de cette terre. é

Le 25, à deux heures, je relevai à une lieue au sud le cap San-Diego qui forme la pointe occidentale du détroit de Le Maire. J'avais prolongé depuis le matin la terre à cette distance, et j'avais suivi, sur la carte du

capitaine Cook , la baie où M. Banks débarqua pour

aller chercher des plantes pendant que la Résolution l’attendait sous voiles.

Comme il ventait bon frais du nord, j'étais le maître de me rapprocher de la Terre de Feu : je la prolongeai à une pelile demi-lieue. Je trouvai le vent si favorable et la saison si avancée que je me déterminai tout desuite à abandonner la relâche de la baie de Bon-Succès, et à faire route sans perdre un instant pour doubler le cap Horn.

Durant notre navigation dans le détroit, à une demilieue de la Terre de Feu, nous fümes entourés de baleines. On s’apercevait qu'elles n'avaient jamais été inquiétées ; nos vaisseaux ne les effrayaient point ; elles nageaient majestueusement à la portée du pistolet de nos frégates : elles seront souveraines de ces mers jusqu’au moment où des pêcheursiront leur faire la même guerre qu'au Spitzherg ou au Groënland. Je doute qu’il y ait un meilleur endroit dans le monde pour cette pèche : les bâtiments seraient mouillés dans de bonnes baies , ayant de l'eau, du bois, quelques herbes antiscorbutiques et des oiseaux de mer; les canots de ces mêmes bâtiments, sans s'éloigner d’unelieue, pourraient prendre toutes les baleines dont ils auraient besoin pour composer la cargaison de leurs vaisseaux.

L’horizon élait si embrurné dans la partie de Fest, que nous n'avions pas aperçu la Terre des Etats, dont nous étions cependant à moins de cinq lieues, puisque c’est la largeur totale du détroit. Nous avons serré la Terre de Feu d'assez près pour apercevoir, avec nos luneltes, des sauvages qui attisaient de grands feux, seule manière qu'ils aient d'exprimer leurs désirs de voir relàcher les vaisseaux.

Je doublai le cap Horn avec beaucoup plus de faeilité que je n'avais osé l’imaginer. Je suis convaincu aujourd'hui que cette navigation est comme celle de toutes les latitudes élevées : les difficultés qu’on s'attend à rencontrer sont l'effet d'un ancien préjugé qui doit disparaître, et que la lecture du voyage de l'amiral Anson n'a pas peu contribué à conserver parmi les marins.

Le 9 de février 1786, j'étais par le travers du détroit de Magellan dans la mer du Sud , faisant route pour l’île de Juan-Fernandez : j'avais passé, suivant mon estime, sur la prétendue terre de Drake; mais j'avais perdu peu de temps à celte recherche, parce que j'étais convaincu qu'elle n’exislait pas.

Différentes considérations me déterminèrent à préférer la Conception à l’île de Juan-Fernandez. Je savais que cette partie du Chili était très abondante en grains, qu'ils y étaient à meilleur marché que dans aucune contrée de l'Europe, et que j'y trouverais en abondance, et au prix le plus modéré, tous les autres comestibles : je divigeai en conséquence ma route un peu plus à l'est.

Le 22 au soir, j'eus connaissance de l’île Mocha, qui est à environ cinquante lieues dans le sud de Ja Conception. Nous eûmes bientôt connaissance des Mamelles de Biobio: ce sont deux montagnes peu élevées dont le nom indique la forme. Il faut gouverner un peu au nord des Mamellessur la pointe de Talcaguana: cette pointe forme l'entrée occidenale de labaie de la Conception, qui s'étend environ trois lieues de l’est à l’ouest, et autant en profondeur du nord au sud; mais cette entrée est rétrécie par l’île de Quiquirine, qui est placée au milieu et forme deux entrées. Celle de l’est est la plus sûre et la seule pratiqnéelélle a environ une lieue de large : celle de l’ouest, entre l'île de Quiquirine et

mn mas mn nes

. la pointe de Talcaguana, n'a guère qu'un quart de lieue : elle estremplie de rochers, et on ne doit y passer qu'avec un bon pilote.

: Nous continuâmes à louvoyer pour approcher le fovd de la baie ; et à neuf heures du soir nous mouillâmes à environ une lieue dans le nord-est du mouillage de

* Talcaguana que nous devions prendre le lendemain.

Vers dix heures du soir, M. Postigo, capitaine de frégate de la marine d'Espagne, vint à mon bord, dépêché par le commandant de la Conception. Il y coucha, et il partit à la pointe du jour pour aller rendre compte de sa commission : il désigna auparavant au pilote du pays l'ancrage où il convenait de nous mouiller; et, avant de monter à cheval, il envoya à bord de la viande fraiche, des fruits, des légumes en plus grande abondance que nous n'en avions besoin pour tout l'équipage dont la bonne santé parut le surprendre. Jamais peut-être aucun vaisseau n'avait doublé le cap Horn et n’était arrivé au Chili sans avoir des malades ; et il n'y en avait pas un seul sur nos deux bâtiments.

À sept heures du matin nous appareillâmes, nous faisant remorquer par nos canots et chaloupes ; nous mouillâmes dans l’anse de Talcaguana à onze heures, le 24 du mois de février.

Depuis notre arrivéesur la côte du Chili, nous avions fait chaque jour des observations de distances : nous avons reconnu la pointe du nord de l'île Sainte-Marie, située par 37 degrés 1 minute de latitude sud, et 75 degrés 55 minutes 45 seconds de longitude occidentale; le milieu du village de Talcaguana, par 36 degrés 42 minutes 21 secondes de latitude, et 75 degrés 20 minutes de longitude.

Description de la Concewtion. Mœurs et coutumes des habitants. Départ de Talcaguana. Arrivée à l’île de Pâques.

La baie de la Conception est une des plus commodes qu’on puisse rencontrer dans aucune partie du monde; la mer y est tranquille ; il n'y a presque point de courants, quoique la marée y monte de six pieds trois pouces ; elle est haute les jours de nouvelle et de pleine lune, à une heure 45 minutes. Cette baie n'est ouverte qu'au vent du nord, qui n'y souffle que pendant l'hiver de ces climats, c'est-à-dire depuis la fin de mai jusqu'en octobre : c’est la saison des pluies qui sont continuelles durant cette mousson; car on peut donner ce nom à ces vents constants auxquels succèdent des vents de sud qui durent le reste de l'année, et sont suivis du plus beau temps. Le seul mouillage où l'on soit à l'abri des vents de nord-est pendant l'hiver est devant le village de Talcaguana , sur la côte du sud-ouest : c'est d’ailleurs aujourd'hui le seul établissement espagnol de cette baie, l'ancienne ville de la Conception, ayant élé renversée par un tremblement de terre en 1751. Elle était bâtie à l'embouchure de la rivière de Saïnt- Pierre, dans l’est de Talcaguana : on en voit encore les ruines qui ne dureront pas autant que celles de Palmire, tousles bâtiments du pays n'étant construits qu'en torchis ou en briques cuites au soleil : les couvertures sont en tuiles creuses, comme dans plusieurs provinces méridionales. .

Après la destruction de cette ville qui fut plutôt engloutie par la mer que renversée par les secousses de la terre, les habitants se dispersèrent et campérent sur les hauteurs des environs. Ce ne fut qu'en 1763 qu'ils firent choix d’un nouvel emplacement à un quart de lieue de la rivière de Biobio, et à trois lieues de l'ancienne Conception et du village de Talcahuano. Ils y bâtirent une nouvelle ville; l'évêché, la cathédrale, les maisons religieuses y furent transférés. Elle à une grande étendue, parce que les maisons n’ont qu'un seul étage, afin demieux résister aux tremblements de terre qui se rent presque tous les ans.

Cette nt le ville contient environ dix mille habitants : c’est la demeure de l’évèque et du mestre-de-camp,

gouverneur militaire. Cet évêché confine au nord avec

Perdrix mâle et femelle de la Californie.

celui de Santiago, capitale du Chili, où le gouverneur général fait sa résidence (1). Il est borné à l'est par les Cordilières , et s'étend au sud jusqu’au détroit de Magellan; mais ses vraies limites sout la rivière de Biobio, à un quart de lieue de la ville. Tout le pays au sud de ladite rivière appartient aux Indiens, à l'exception de l’île Chiloé et d'un petit arrondissement autour de Baldivia (2).

Il n’est point dans l'univers de terrain plus fertile que celui de celte partie du Chili: le blé y rapporte soixante pour un; la vigue produit avec la même abondance; lescampagnes sont couvertes de troupeaux innombrables qui, sans aucun soin, y mulliplient au-delà de toute expression. Le seul travail est d'enclore de barrières les propriétés de chaque particulier, et de laisser dans ces enceintes les bœufs, les chevaux, les mules et les moutons. Le prix ordinaire d’un gros bœuf est de huit piastres ; celui d’un mouton de trois quarts de piastre ; mais il n’y à point d'acheteurs, et les habitants sont dans l'usage de faire tuer tous les ans une grande quantité de bœufs dont on conserve les cuirsetlesuif : ces deux arti-

(1) On sait que depuis dix-huit ou dix-neuf ans le Chili forme une république, plusieurs fois modifiée, et que sont venues affermir les autres républiques américaines fondées ou consolidées par le génie de Bolivar. A. M

(2) Ou Valdivia.

cles sont envoyés à Lima. On boucane aussi quelques viandes pour la consommation des équipages qui naviguentsur les petits bâtiments caboteurs de la mer du Sud.

Aucune maladie n'est particulière à ce pays; mais il en est une qui est assez commune et que je n'ose nommer. Ceux qui sont assez heureux pour s'en garantir parviennent à un âge très avancé: il y a à la Conception plusieurs centenaires.

Ce pays produit un peu d’or. Presque toutes les rivières y sont aurifères. L'habitant, en lavant de la terre, peut, dit-on, gagner chaque jour une demi-piastre ; mais, comme les comestibles sonttrès ahondants, il n’est excité au travail par aucun vrai besoin. Sans communication avec les étrangers, il ne connaît ni nos arts ni notre luxe, et il ne peut rien désirer avec assez de force pour vaincre son inertie Les terres restent en friche. Les plus actifs sont ceux qui donnent quelques heures au lavage du sable des rivières, ce qui les dis- Du d'apprendre aucun métier : aussi les maisons des 1abitants les plus riches sont-elles sans aucun meuble, et tous les ouvriers de la Conception sont étrangers (1).

(4) Nous verrons, par les voyages récents que nous donnerons en traitant spécialement de l'Amérique, les progrès que la civilisation a faits dans ce pays depuis le passage de La Pérouse. La relation Nues Basile Hall offrira surtout un puissant alime la curiosité du lecteur. A. M.

Mouillage aux iles Mowée.

La parure des femmes consiste en une jupe plissée de ces anciennes étoffes d'or ou d'argent qu'on fabriquait autrefois à Lyon. Ces jupes, qui sont réservées pour les grandes occasions, peuvent, comme les diamants, être substituées dans les familles, et passer des grand'mères aux pelites-filles : d’ailleurs ces parures sont à la portée d’un petit nombre de citoyennes ; les autres ont à peine de quoi se vêtir.

La paresse, bien plus que la crédulité et la superstition, a peuplé ce royaume de couventsde filles et d'hommes : ceux-ci jouissent d’une beaucoup plus grande liberté que dans aucun autre pays; et le malheur de n'avoir rien à faire, de ne tenir à aucune famille, d'être célibataires par état sans être séparés du monde, et de vivre retirés dans leurs cellules, les a rendus et devait les rendre les plus mauvais sujets de l'Amérique. Leur effronterie ne peut être exprimée : j'en ai vu rester au bal jusqu'à minuit, à la vérité éloignés de la bonne compagnie, et placés parmi les valets. Personne plus que ces mêmesreligieux ne donnait à nos jeunes gens des renseignements plus exacts sur des endroits que des prètres n'auraient du connaître que pour en interdire l'entrée.

Le peuple de la Conception est très voleur, et les femmes y sont très complaisantes. C'est une race dégénérée mêlée d'Indiens; mais les pe du premier état, les vrais Espagnols, sont extrêmement polis et

obligeants. Je manquerais à toute reconnaissance si je ne les peignais avec les vraies couleurs qui conviennent à leur caractère.

Le costume de ces dames , très différent de celui auquel nos yeux étaient accoutumés, consiste en une jupe plissée qui laisse à découvert la moité de la jambe, et qui est fort au-dessous de la ceinture ; des bas rayés de rouge, de bleu et de blanc; des souliers si courts que tous les doigts sont repliés, en sorte que le pied est presque rond. Leurs chevenx sont sans poudre, ceux de derrière divisés en petites tresses qui tombent sur leurs épaules. Leur corset est ordinairement d’une étoffe d’or ou d'argent; il est recouvert de deux mantilles, la première, de mousseline, et la seconde quiest par-dessus, de laine de différentes couleurs, jaune, bleu ou rose : ces mantilles de laine enveloppent la tête. des dames lorsqu'elles sontdansla rue et qu'ilfaitfroid; mais, dans les appartements, elles ont l'usage de les mettre sur leurs genoux; et il y a un jeu demantille de mousseline qu'on place et replace sans cesse, auquel les dames de la (onception ont beaucoup de grâce. Elles sont généralement jolies et d’une politesse si aimable, qu’il n'est certainement aucune ville maritime en Europe où des navigateurs étrangers puissent être reçus avec autant d'affection et d'aménité.

Les Indiens du Chili ne sont plus ces anciens Américains auxquels les armes des Européensinspiraient la

terreur : la multiplication des chevaux qui se sont répandus dans l'intérieur des déserts immenses de l'A mérique, celle des bœufs et des moutons, qui est aussi extrêmement considérable, ont fait de cés peuples de vrais Arabes, que l’on peut comparer en tout à ceux qui habitent les déserts de l'Arabie. Sans cesse à cheval, des courses de deux cents lieues sont pour eux de très petits voyages : ils marchent avec leurs troupeaux ; ils se nourrissent de leur chair, de leur lait et quelquefois de leur sang (1); ils se couvrent de leur peau dont ils se font des casques, des cuirasses et des boucliers. Ainsi l'introduction de deux animaux domestiques en Amérique a eu l'influence la plus marquée sur les mœurs de tous les peuples qui habitent depuis Santiago jusqu'au détroit de Magellan ; ils ne suivent presque plus aucun de leurs anciens usages; ils ne se nourrissent plus des mêmes fruits; ils n’ont plus les mêmes vêtements ; et ils ont une ressemblance bien plus marquée avec les Tartares ou avec les habitants des bords de la mer Rouge, qu'avec leurs ancêtres qui vivaient il y a deux siècles.

J'avais annoncé, le jour de mon arrivée, que je mettrais à la voile le 15 de mars, et que si, avant cette époque, les bâtiments étaient réparés, nos vivres, notre eau et notre bois embarqués, chacun aurait la liberté d'aller se promener à terre : rien n'était plus propre à hâter le travail que cette promesse, dont je craignais autant l'effet que les matelots le désiraient, parce que le vin est très commun au Chili, que chaque maison du village de Talcaguana est un cabaret, et que les femmes y sont presque aussi complaisantes qu'à Taïti : iln’y eut cependant aucun désordre, etmon chirurgien ne m'a point annoncé que cette liberté eût eu des sui: tes fâcheuses.

Le 19, les vents du sud me permirent de m’éloigner de terre ; je dirigeai ma route à l’est de Juan-Fernandez dont.je ne pris pas connaissance, parce que sa position avail été fixée d’après les observations du père Feuillée à la Conception.

Le 93, j'élais par 30 degrés 29 minutes de latitude sud, et 85 degrés 51 minutes de longitude occidentale.

Le 8 avril, à deux heures après midi, j'eus connaissance de l'île de Pâques. Je prolongai la côte, en cherchant la baie de Cook : c’est celle de l’île qui est le plus à l'abri des vents du nord au sud, par l’est; elle n’est ouverte qu'aux vents d'ouest ; et le temps était si beau, que j'avais l'espoir qu'ils ne souffleraient pas de plusieurs jours. À onzeheures du matin je n'étais plus qu’à une lieue du mouillage , et bientôt je pus laisser tomber l'ancre. |

Description de l'ile de Pâques. Mœurs et coutumes des habitants.

-La baie de Cook, dans l’île d Easter ou de Pâques, est située par 27 degrés 11 minutes de latitude sud, et 111 degrés 55 minutes 30 secondes de longitude occidentale. C'est le seul mouillage à l'abri des vents de sud-est et d'est, qui sont les vents ordinaires dans ces parages. |

A la poivte du jour , je fis tout disposer pour nctre descente à terre. Quatre ou cinq cents Indiens nous attendaient sur le rivage : ils étaient sans armes, quelques-uns couverts de pièces d'étoffes blanches ou jaunes, mais le plus grand nombre était nu; plusieurs étaient tatoués et avaient le visage peint d'une couleur rouge ; leurs cris et leur physionomie exprimaient la joie : ils s’avancèrent pour nous donner la main et faciliter notre descente.

L'île, dans cette partie, est élevée d'environ vingt pieds ; les montagnes sont à sept ou huit cents toises dans l'intérieur, et du pied de ces montagnes le terrain s'abaisse en pente douce vers lammer. Cet espace

(4) On n'a assuré qu'ils saignaient quelquefois leurs -

bœufs et leurs chevaux, et qu'ils en buvaïent le sang.

est couvert d'une herbe que je crois propre à nourrir les bestiaux ; cette herbe recouvre de grosses pierres qui ne sont que posées sur la terre. Elles m'ont paru absolument les mêmes que celles de FIle-de-France , appelées dans le pays giraumons, parce que le plus grand nombre est de la grosseur de ce fruit; et cespierres, que nous trouvions si incommodes en marchant , sont un bienfait de la nature : elles conservent à la terre sa fraîcheur et son humidité, et suppléent en partie à l'ombre salutaire des arbres que ces habitantsont eu l’imprudence de couper , dans des temps sans doute très reculés, ce qui a exposé leur sol à être caleiné par l'ardeur du soleil, et les a réduits à n'avoir niravins, niruisseaux, nisources. Ils ignoraient que, dansles petites îles, au milieu d'un océan immense, la fraîcheur de la terre couverte d'arbres peut seule arrêter, condenser les nuages et entretenir ainsi sur les montages une pluie presque continuelle, qui se répand en sources ou en ruisseaux dansles différents quartiers. Les îles qui sont privées de cetavantagesont réduites à une sécheresse horrible, qui peu à peu en détruitles plantes, les arbustes, et les rend presque inhabitables. Il est vraisemblable que les autres îles de la mer du Sud ne sont arrosées que parce que, très heureusement, il s’y.est trouvé des montagnes inaccessibles où il a été impossible de couper du bois : ainsi la nature n’a été plus libérale pour ces derniers insulaires qu’en leur paraissant plus avare, puisqu'elle s’est réservé des endroits oùils n’ont pu atteindre. Un long séjour à l'Ile-de-France, qui ressemble si fort à l’île de Pâques, m’a appris que les arbres n'y repoussent jamais à moins d'être abrités des vents de mer par d’autres arbres ou par des enceintes de murailles ; et c'est cette connaissance qui m'a découvert fa cause de la dévastation de l'île de Pâques.

Notre premier soin, après avoir débarqué, fut de former une enceinte avec des soldats armés, rangés en cercle. Nous enjoignimes aux habitants de laisser cet espace vide ; nous y dressämes une tente; je fis descendre à terre les présents que je leur deslinais, ainsi

-que les différents bestiaux : mais comme j'avais expres-

sément défendu de tirer , et que mes ordres portaient de ne pas même éloigner à coups de crosse de fusil les Indiens qui seraient trop incommodes, bientôt les soldats furent eux-mêmes exposés à la rapacité de ces insulaires, dont le nombre s'était accru : ils étaient au moins huit cents, et dedans ce nombre il y avait bien certainement cent cinquante femmes. La physionomie de beaucoup de ces femmes était agréable ; elles offraient leurs faveurs à tous ceux qui voulaient leur faire quelque présent. à Les Indiens nous engageaient à les accepter : quelques-uns d’entre eux donnèrent l'exemple des plaisirs qu'elles pouvaient procurer. Ils n'étaient séparés des spectateurs que par une simple couverture d’étoffe du pays; et pendant les agaceries de ces femmes, on enlevait nos chapeaux sur nos têtes et les mouchoirs de nos poches. Tous paraissaient complices des vols qu'on nous faisait; car, à peine étaient-ils commis, que , comme une volée d'oiseaux , ils s'enfuyaient au même instant; mais, voyant que nous ne faisions aucun usage de nos fusils , ils revenaient quelques minutes après ; ils recommencaient leurs caresses , et épiaient le moment de faire un nouveau larcin : ce manége dura toute la matinée. Comme nous devions partir dans la nuit, et qu'un si court espace de temps ne nous permettait pas de nous occuper de leur éducation , nous Fr le parti de nous amuser des ruses que ces insuaires employaient pour nous voler ; et afin d'ôter tout prétexte à aucune voie de fait qui aurait pu avoir des suites funesles, j'annonçai que je ferais rendre aux soldats et aux matelots les chapeaux qui seraient enlevés. Ces Indiens étaient sans armes : trois ou quatre, sur un si grand nombre, avaient une espèce de massue de bois très peu redoutable : quelques-uns paraissaient avoir une légère autorité sur les autres. Je les pris pour des chefs, æt leur distribuai des médailles que j'attachaïi à leur cou avec une chaîne : mais je m'aper-

Ca

per

eus bientôt qu'ils étaient précisément les plus insignes voleurs ;et quoiqu’ils eussent l'air de poursuivre ceux qui enlevaient nos mouchoirs, il était facile de voir que c'était avec l'intention la plus décidée de ne pas les joindre.

Tous les monuments qui existent aujourd’hui à l'île de Pâques paraissent très anciens : ils sont placés dans des moraïs, autant qu'on en peut juger par la grande quantité d'ossements qu'on trouve à côlé. On ne peut douter que la forme de leur gouvernement actuel n'ait tellement égalisé les conditions qu'il n'existe plus de chef assez considérable pour qu'un grand nombre d'hommes s'occupent du soin de conserver sa mémoire en Jui érigeant une statue. On a substitué à ces colosses de petits monceaux de pierres en pyramide ; celle du sommet est blanchie d’une eau de chaux. Ces espèces de mausolées qui sont l'ouvrage d’une heure pour un seul homme, sont empilés sur le bord de la mer ; et un Indien, en se couchant à terre, nous a désigné clairement que ces pierres couvraient un tombeau : levant ensuite les mains vers le ciel, il a voulu évidemment exprimer qu'ils croyaient à une autre vie,

Ces bustes de taille colossale, dont j'ai donné les dimensions, et qui prouvent bien le peu de progrès qu'ils ont faits dans la sculpture, sont d'une production volcanique , connue des naturalistes sous le nom de lapillo : c'est une pierre si tendre et si légère que quelques officiers du capitaine Cook ont cru qu’elle pouvait étrefactice et composée d'une espèce de mortier qui s'était durei à l'air. 1 ne reste plus qu'à expliquer comment on est parvenu à élever sans point d'appui un poids aussi considérable : mais nous sommes certains que c'est une pierre volcanique fort légère, et qu'avec des leviers de cinq ou six toises, et glissant des pierres dessous, on peut, comme l'explique très bien le capitaine Cook , parvenir à élever un poids encore plus considérable, et cent hommes suffisent pour cetle opération : il n'y aurait pas d'espace pour le travail d'un plus grand nombre. :

Ainsi le merveilleux disparaît ; on rend à la nature sa piérre de lapillo, qui n'est point factice ; et on a lieu de croire que, s’il n'y a plus de nouveaux monuments dans l'île, c'est que toutes les conditions y sont égales, et qu'on est peu jaloux d'être roi d'un peuple qui est presque nu, qui vit de patates et d'ignames; et réciproquement, ces Indiens ne pouvant être en guerre , puisqu'ils n’ont pas de voisins, n'ont pas besoin d'un chef qui ait une autorité un peu étendue.

Il y a vraisemblablement dans chaque district un chef qui veille plus particulièrement aux plantations, Le capitaine Cook a cru que ce chef en était le propriétaire; mais si ce célèbre navigateur a eu quelque peine à se procurer une quantité considérable de patates et d'ignames, On doit moins l’attribuer à la disette de ces comestibles qu'à la nécessité de réunir un consentement presque général pour les vendre.

Quant aux femmes , je n'ose prononcer si elles sont communes à tout un district, et les enfants à la république : il est certain qu'aucun Indien ne paraissaitavoir sur aucune femme l'autorité d’un mari; etsic'estle bien particulier de chacun , ils en sont très prodigues.

Quelques maisons sont souterraines, mais les autres sont construites avec des jones, ce qui prouve qu'il y a dans l'intérieur de l'île des endroits marécageux : ces jones sont très artistement arrangés, etgarantissent parfaitement de la pluie. L'édifice est porté sur un socle de pierres de taille (4) de dix-huit pouces d'épaisseur, dans lequel on a creusé, à distances égales , des trous où entrent des perches qui forment la charpente en se repliant en voûte : des paillassons de jonc garnissent l'espace qui est entre ces perches.

Je ne doute pas qu'à d'autres époques ces insulaires n'aient eu les mêmes productions qu'aux îles de la Société. Les arbres à fruit auront péri par la sécheresse,

(4) Ces pierres ne sont pas du grès, mais des laves solides. A M.

ainsi que les cochons et les chiens , auxquels l'eau est absolument nécessaire. Mais l'homme, qui, au détroit d'Hudson , boit de l'huile de baleine, s'accoutume à tout; et j'ai vu les naturels de l’île de Pâques boire de l'eau de mer comme les albatros du cap Horn. Nous étions dans la saison humide ; on trouvait un peu d’eau saumâtre dans des trous au bord de la mer : ilsnous l’offraient dans des calebasses, mais elle rebutait les plus altérés. Je ne me flatte pasque les cochons dontje leur ai fait présent multiplient ; maïs j'espère que les chèvres et les brebis, qui boivent peu et aiment le sel, y réussiront.

Il est certain que ces peuples n’ont pas sur le vol les mêmes idées que nous; ils n'y attachent vraisemblablement aucune honte ; mais ils savent très bien qu'ils commettent une action injuste, puisqu'ils prenaient la fuite à l'instant, pour éviter le châtiment qu'ils craignaient sans doute, et que nows n'aurions pas manqué de leur infliger, en le proportionnant au délit, si nous eussions eu quelque séjour à faire dans cette île ; car notre extrême douceur aurait fini par avoir des suites fâcheuses.

Ces insulaires faisaient violence à de jeunes filles de treize à quatorze ans pour les entraîner auprès de nous, dans l'espoir d'en recevoir le salaire; la répugnance de ces jeunes Indiennés était une preuve qu'on violait à leur égard la loi du pays. Aucun Français n'a usé du droit barbare qu'on lui donnait : et s'il y a eu quelques moments donnés à la nature , le désir et le consentement étaient réciproques, et les femmes en ont fait les premiers frais.

Les champs sont cultivés avec beaucoup d'intelligence. Ces insulaires arrachent les herbes, les amoncellent , les brûlent , et ils fertilisent ainsi la terre de leurs cendres, Les bananiers sont alignés au cordeau. Ils cultivent aussi le solanum ou la morelle ; mais j'ignore. à quel usage ils l'emploient : si je leur connaissais des vases qui pussent résister au feu, jé croirais que, comme à Madagascar ou à l'Ile-de-France , ils la mangent en guise d'épinards ; mais ils n’ont d'autre manière de faire cuire leurs aliments que celle des îles de la Suciété, en creuüsant un trou en terre, et en couvrant leurs patates ou leurs ignames de pierres brûlantes et de charbons mêlés de terre ; en sorte que tout ce qu'ils mangent est cuit comme au four.

Nous ne rencontrâmes à l'île de Pâques d'autre arbusté que le mûrier à papier (1) et le mimosa. Il y avait aussi des champs assez considérables de morelle , que ces peuples m'ont paru cultiver dans les terres épuisées par les ignames et les patates.

Ces insulaires sont hospitaliers ; ils nous ont présenté plusieurs fois des patates et des cannes à sucre; mais ils n'ont jamais manqué l’occasion de nous voler lorsqu'ils ont pu le faire impunément. À peine la dixième partie de l'île est-elle cultivée ; les terrains défrichés ont la forme d'un carré long très régulier, sans aucune espèce de clôture; le reste de l'île, jusqu'au sommet des montagnes, est couvert d'une herbe verte fort grossière. Nous étions dans la saison humide ; nous trouvâmes la terrehumectée à un pied de profondeur ; quelques trous dans les collines contenaient un peu d'eau douce ; mais nous ne rencontrâämes nulle part une eau courante :le terrain paraît d'une bonne qualité ; il serait d'une végélation encore plus forte, s’il était arrosé. Nous n'avons connu à ces peuples aucun instrument dont ils puissent se servir pour cultiver leurs champs; il est vraisemblable qu'après les avoir nettoyésils y font des trous avec des piquets de bois, et qu'ils plantent ainsi leurs patates et leurs ignames. On rencontre très rarement quelques buissons de mimosa dontles plus fortes tiges

(1) Morus papyrifera, abondant au Japon, où l'on en prépare l'écorce pour servir de papier. Cette écorce, extrême ment ligneuse, sert aux femmes de la Louisiane à faire différents ouvrages avec la soie qu’elles en retirent; la feuille en est bonne pour la nourriture des vers à soie. Get arbre croit maintenant en France. As M.

n'ont que trois pouces de diamètre. Les conjectures qu'on peut former sur le gouvernement de ce peuple sont qu'ils ne composent entre eux qu'une seule nation divisée en autant de district qu'ils y a de moraïs, parce que les hameaux sont bâtis à côté de ces cimetières. Il paraît que les productions de la terre sontcommunes à tous les habitants du même district; et comme les hommes offrent sans aucune délicatesse les femmes aux étrangers, on pourrait croire qu’elles n'appartiennent à aucun homme en particulier,et que lorsque les enfants sont sevrés, on les livre à d’autres femmes qui sont chargées, dans chaquedistrict, de leur éducation physiue.

On rencontre deux fois plus d'hommes que de femmes. Si en effet elles ne sont pas en moindre nombre, c’est parce que, plus casanières que les hommes, elles sortent moins de leurs maisons. La population entière peut être évaluée à deux mille personnes. Plusieurs maisons que nous vimes en construction et le nombre des enfants doivent faire penser qu'elle ne diminue pas; cependantil y a lieu de croire que cette population était plus considérable lorsque l'île était boisée. Si ces insulaires avaient l'industrie de construire des citernes, ils remédieraient par-là à l'un des plus grands malheurs de leur situation, etils prolongeraient peut-être le cours de leur vie. On ne voit pas dans cette île un seul honime qui paraisse âgé de plus de soixante-cinq ans, si toutefois on peut juger de l’âge d’un peuple que l'on connaît si peu, et dont la manière de vivre est si différente de la nôtre.

Départ de l’île de Pâques. Arrivée aux îles Sandwich. Mouillage dans la baie de Keriporepo de l'ile de Mowée. Départ,

En partant de la baie Cook dans l'île de Pâques, le 10 avril 4786, au soir, je fis route au nord, et prolongeai la côte de cette île à unelieue de distance, au clair de la lune : nous ne la perdimes de vue que le lendemain à deux heures du soir, et nous en étions à vingt lieues. Nous naviguions dans des mers inconnues. Notre route était à peu près parallèle à celle du capitaine Cook en 1777, lorsqu'il fit voile des îles de la Société pour la côte du nord-ouest de l'Amérique; mais nous étions environ huit cents lieues plus à l’est. Je me flattais, dans un trajet de près de deux mille lieues, de faire quelque découverte; il y avait sans cesse des matelots au haut des mâts, et j'avais promis un prix à celui qui le premier apercevrait la terre. Afin de découvrir un plus grand espace, nos frégates marchaient de front pendant le jour, laissant entre elles un intervalle de trois ou quatre lieues.

Le 7 mai, par 3 degrés de latitude nord, nous apercûmes beaucoup d'oiseaux de l’espèce des pétrels, avec des frégates et des paille-en-cul: ces deux dernières espèces s'éloignent, dit-on, peu de terre. Nous voyions aussi beaucoup de tortues passer le long du bord : ’4strolabe en prit deux, qu’elle partagea avec nous, et qui étaient fort bonnes. Les oiseaux et les tortues nous suivirent jusque par les 14 degrés, et je ne doute pas que nous n’ayons passé auprès de quelque île vraisemblablement inhabitée , car un rocher au milieu des mers sert plutôt de repaire à ces animaux qu'un pays cultivé.

Le 15, j'étais par 19 degrés 17 minutes de latitude nord, et 130 degrés de longitude occidentale, c'est-àdire par la même latitude que le groupe d'île placé sur les cartes espagnoles, ainsi que par celle des îles Sandwich, mais cent lieues plus à l'est que les premiers, et quatre cent soixante à l’est des autres. Croyant rendre

un service important à la géographie, si je parvenais à enlever des cartes ces noms oiseux qui désignent des îles qui n'existent pas, et élernisent des erreurs très préjudiciables à la navigation, je voulus, afin de ne laisser aucun doute, prolonger ma route jusqu'aux îles Sandwich; je formai même le projet de passer entre l'île d'Owhyhéeet celle de Mowée, que les Anglais n’ont

pas été à portée d'explorer, et je me proposai de descendre à terre à Mowée, d'y traiter de quelques comestibles, et d'en partir sans perdre un instant. Je savais qu’en ne suivant que partiellement mon plan, et ne parcourant que deux cents lieues sur cette ligne, il resterait encore des incrédules, et je voulus qu'on n'eût pas la plus légère objection à me faire.

Le18 mai, j'étais par 20 degrés delatitude nord, el 139 degrés de longitude occidentale, précisément sur l’île Desgraciada des Espagnols, et je n'avais encore aucun indice de terre.

Le 20, j'avais coupé par le milieu le groupe entier de los Majos, et je n'avais jamais eu moins d'apparence d’être dans les environs d'aucune île : je continuai de courir à l’ouest sur ce parallèle entre 20 et 21 degrés ; enfin, le 28 au matin, j'eus connaissance des montagnes de l’île d'Owhyhée, qui étaient couvertes de neige, et bienlôt après, de celles de Mowée, un peu moinsélevées que celles de l’autre île.

L'aspect de l’île Mowée était ravissant ; j'en prolongeai la côte à une lieue ; elle court dans le canal au sudouest-quart-ouest. Nous voyions l'eau se précipiter en cascades de la cîme des montagnes, et descendre à la mer après avoir arrosé les habitations des Indiens. Elles sont si multipliées, qu'on pourrait prendre un espace de trois à quatre lieues pour un seul village ; mais toutes les cases sont sur le bord de la mer, et les montagnes en sont si rapprochées, que le terrain habitable m'a paru avoir moins d'une demi-lieue de profondeur. Il faut être marin et réduit, comme nous, dans ces elimats brûlanis, à une bouteille d’eau par jour, pour se faire une idée des sensations que nous éprouvions. Les arbres qui courounaientles montagnes, la verdure, les bananiers qu'on apercevait autour des habitations, tout produisait sur nos sens un charme inexprimable; mais la mer brisait sur la côte avec la plus grande force, et, nouveaux Tantales, nous étions réduits à désirer et à dévorer des yeux ce qu'il nous était impossible d’atteindre.

Environ 150 pirogues se détachèrent de la côte; elles abordèrent l’une des deux frégates ; mais notre vitesse élait si grande, qu’elle se remplissaient d’eau le long du bord : les Indiens étaient obligés de larguer la corde que nous leur avions filée; ils se jetaient à la nage ; ils couraient d’abord après leurs cochons, et, les rapportant dans leurs bras, ils soulevaient avec leurs épaules leurs pirogues, en vidaient l’eau, et y remontaient gaîment, cherchant, à force de pagaies, à regagner auprès de nos frégates le poste qu'ils avaient été obligésd'abandonner, et qui dans l'instant avait été occupé par d'autres auxquels le même accident était aussi arrivé. Nous vîimes ainsi renverser successivement plusde quarante pirogues ; et quoique le commerce que nous faisions avec ces bons Indiens convint infinimentaux uns et aux autres, il nous fut impossible de nous procurer plus de quinze cochons et quelques fruits, et nous manquâmes l'occasion de traiter de près de troiscents autres.

Les pirogues étaient à balancier ; chacune avait de trois à cinq hommes. Les moyennes pouvaient avoir vingt-quatre pieds de longueur, un pied seulement de largeur , et à peu près autant de profondeur : nous en pesâmes une de cette dimension, dont le poids n'excédait pas cinquante livres. C’est avec ces frèles bâtiments que les habitants de ces îles font des trajets de soixante lieues, traversent des canaux qui ont vingt lieues de largeur, comme celui entre Atooï et Wohaou, où la mer est fort grosse ; mais ils sont si bons nageurs, qu'on ne peut leur comparer que les phoques et les loups marins.

Ces Indiens échangèrent avec nous des fruits et des cochons contre des morceaux de fer. Cette habitude du commerce, celte connaissance du fer qu'ils ne doivent pas aux Anglais, d'après leur aveu, sont de nouvelles preuves de la fréquentation que ces peuples ont eue anciennement avec les Espagnols (1). Cette nation

(1) I parait certain que ces îles ont été découvertes pour la première fois par Gaëtan, en 1542. Ce navigateur partit

avait, il y a un siècle, de très fortes raisons pour ne pas faire connaître ces îles, parce que les mers occidentales de l'Amérique étaient infestées de pirates qui auraient trouvé des vivres chez les insulaires, et qui, au contraire, par la difficulté de s’en procurer, étaient obligés de courir à l’ouest vers les mers des Indes ou de retourner dans la mer Atlantique par le cap Horn. Lorsque la navigation des Espagnols à l'occident a été réduite au seul galion de Manille, je crois que ce vaisseau, qui était extrêmement riche, a été contraint par les propriétaires à faire une!route fixe qui diminuât leurs risques. Ainsi, peu à peu, cette nation a perdu peutêtre jusqu'au souvenir de cesîles, conservées sur la carte générale du troisième voyage de Cook, par le lieutenant Roberts, avec leur ancienne position à 145 degrés plus à l'est que les îles Sandwich ; mais leur identité avec ces dernières me paraissant démontrée, j'ai cru devoir en nettoyer la surface de la mer.

On connaît par les relations anglaises la forme du gouvernement des habitants des îles Sandwich. L'extrême subordination qui règne parmi eux est une preuve qu'il y a une puissance très reconnue qui s’étend graduellement du roi au plus petit chef, et qui pèse sur la classe du peuple. Mon imagination se plaisait à les comparer aux Indiens de l'île de Pâques, dont l’industrie est au moins aussi avancée. Les monuments de ses derniers montrent même plus d'intelligence; leurs étoffes sont mieux fabriquées, leurs maisons mieux conslruites; mais leur gouvernement est si vicieux que personne n'a droit d'arrêter le désordre. Ils ne reconnaissent aucune autorité ; et quoique je ne les croie pas méchants, il n'est que trop ordinaire à la licence d'entraîner des suites facheuses et souvent funestes (1).

En faisant le rapprochement de ces deux peuples, tous les avantages étaient en faveur de celui des îles

. Sandwich, quoique tous mes préjugés fussent contre lui, à cause de la mort du capitaine Cook. Il est plus naturel à des navigaleurs de regretter un aussi grand homme, que d'examiner de sang-froid si quelque imprudence de sa part n’a pas, en quelque sorte, contraint les habitants d'Owhyhée à recourir à une juste défense.

Le 30 mai, à huit heures du matin, cent vingt personnes environ, hommes ou femmes, nous attendaient sur le rivage. Les soldats débarquèrent les premiers avec leurs officiers; nous fixâmes l’espace que nous voulions nous réserver : les soldats avaient la baïonnette au bout du fusil, et faisaient le service avec autant d’exactiltude qu’en présence de l'ennemi. Ces formes ne produisirent aucune impression sur les habitants : les femmes nous témoignaient par les gestes les plus expressifs qu'il n’était aucune marque de bienveillance qu’elles ne fussent disposées à nous donner; et les hommes, dans une attitude respectueuse, cherchaient à pénétrer le motif de notre visite, afin de prévenir nos désirs.

Deux Indiens, qui paraissaient avoir quelque autorité sur les autres, s'’avancèrent. Ils me firent très gravement une assez longue harangue dont je ne compris pas un mot, et ils m'offrirent chacun en présent un cochon que j'acceptai. Jeleur donnai, à mon tour, des médailles, des haches el d’autres morceaux de fer, objets d'un prix inestimable pour eux. Mes libéralités firent un très grand effet : les femmes redoublèrent de

du port de la Nativité sur la côte occidentale du Mexique, par 20 degrés de latitude nord. Il fit route à l’ouest, et, après avoir parcouru neuf cents lieues, il eut connaissance d’un groupe d'’iles habitées par des sauvages presque nus. Ces iles étaient bordées de corail; il y avait des cocos et plusieurs autres fruits, mais ni or ni argent. Il les nomma les éles des Rois, vraisemblablement du jour où il fit cette découverte ; et il nomma £les des Jardins celles qu’il trouva vingt lieues plus à l'ouest. A. M.

(11 Les îles Sandwich ont aujourd’hui (1852) un gouvernement représentatif, à l'instar de la Grande-Bretagne.

caresses, mais elles étaient peu séduisantes; leurs traits n'avaient aucune délicatesse, et leur costume permettait d’apercevoir, chez le plus grand nombre, les traces des ravages occasionnés par la maladie vénérienne. Comme aucune femme n'était venueà bord dans les pirogues, je crus qu'elles attribuaient aux Européens les maux dont elles portaient les marques ; mais je m'aperçus bientôt que ce souvenir, en le supposant réel, n'avait laissé dans leur âme aucune espèce de ressentiment.

Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers temps, eussent abordé sur l’île de Mowée, je ne crus pas devoir en prendre possession au nom du roi. Le sol de l’île n’est composé que de détriments de lave et autres matières volcaniques ; les habitants ne boivent que de l’eau saumâtre, puisée dans des puits peu profonds, et si peu abondants, que chacun ne pourrait pas fournir une demi-barrique d’eau par jour. Nous rencontrâmes dans notre promenade quatre petits villages de dix à douze maisons; elles sont construites et couvertes en paille, et ont la forme de celles de nos paysans les plus pauvres : les toits sont à deux pentes : la porte, placée dans le pignon, n’a que trois pieds et demi d'élévation, et l’on ne peut y entrer sans être courbé ; elle est fermée par une simple claie que chacun peut ouvrir.

Le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici des détails sur ün peuple que les relations anglaises nous ont si bien fait connaître : ces navigaleurs ont passé dans ces îles quatre mois, et nous n’y sommes restés que quelques heures; ils avaient de plus l’avantage d'entendre la langue du pays : nous devons dorc nous borner à raconter notre propre histoire.

Le 1er juin, à six heures du soir, nous étions en dehors de toutes les îles; nous avions employé moins de quarante-huit heures à cette reconnaissance, et quinze jours au plus pour éclaircir un point de géographie qui ma paru très important, puisqu'il enlève des cartes cinq ou six îles qui n'existent pas. Les poissons qui nous avaient suivis depuis les environs de l'île de Pâques jusqu'au mouillage disparurent. Un fait assez digne d'attention, c’est que le même banc de poissons a fail quinze cents lieues à la suite de nos frégales :

. plusieurs bonites, blessées par nos foènes (1), por-

taient sur le dos un signalement auquel il était impossible de se méprendre; et nous reconnaissions ainsi chaque jour, les mêmes poissons que nous avions vus la veille. Je ne doute pas que, sans notre relâche aux îles Sandwich, ils ne nous eussent suivis encore deux ou trois cents lieues, c’est-à-dire jusqu'à la température à laquelle ils n'auraient pu résister.

Départ des îles Sandwich. Indiens de l’approche de la côte d'Amérique. Reconnaissance du mont Saint-Elie. Découverte de la baie de Monti. Les canots vont reconnaître l'entrée d’une grande rivière, à laquelle nous conservons le nom de rivière de Behring. Reconnaissance d’une baie très profonde. Description de cette baie à laquelle je donne le nom de bate ou port des Français. Mœurs et coutumes des habitants.

Les vents d'est continuèrent jusque par les 30 degrés de latitude nord . je fis route au nord. Le 6 juin, le ciel devint blanchâtre et terne: tout annonçait que nous étions sortis de la zône des vents alizés. Les brumes commencèrent le 9 juin par 34 degrés de latitude nord, et il n’y eut pas une éclaircie jusqu’au 14 du même mois, par 41 degrés.

Depuis notre départ des îles Sandwich jusqu’à notre atterrage sur le mont Saint-Elie, les vents ne cessèrent pas un instant de nous être favorables. A mesure que nousavancions au nord et que nous approchionsde l'Amérique, nous voyions passer des algues d’une espèce absolument nouvelle pour nous : une boule de

(1) Trident avec lequel on harponne le poisson. A. M.

la grosseur d'une orange terminait un tuyau de quarante à cinquante pieds de longueur. Cette algue ressemblait, mais très en grand, à la tige d'un ognon qui est monté en graine. Les baleines de la plus grande espèce, les plongeons et les canards nous annoncèrent aussi l'approche d'une terre; enfin elle se montra à uous le 23 juin à quatre heures du matin. Le brouillard, en se dissipant, nous permit d'apercevoir tout d'un coup une longue chaîne de montagnes couvertes de neige, que nous aurions pu voir de trente lieues plus loin si le temps eût été clair. Nous reconnûümes le mont Saint-Elie de, Behring, dont la pointe paraissait au-dessus des nuages. Nous avions observé à midi 59 degrés 21 minutes de latitude nord; la longitude occidentale par nos horloges marines était 143 degrés 22 minutes.

Le 28, nous observâmes 59 degrés 19 minutes de latitude nord, et 442 degrés 41 minutes de longitude occidentale; suivant nos horloges. À cinq heures, nous n'étions qu'à {rois lieues de terre, el M. Dagelet déiermina la hauteur du mont Saint-Elie à dix-neuf cent quatre-vingtstoises, et sa disposition, à huit lieues dans l'intérieur des terres (1).

Le 29 juin, nous observämes 59 degrés 20 minutes de latitude nord; la longitude occidentale par nos horloges était 142 degrés 2 minutes; nous avions fait pendant vingt-quatre heures huit lieues à l'est. Les vents du sud et les brumes continuèrent toute la journée du 29, et le temps ne s’éclaircit que le 30 vers midi; mais nous apercûmes par instants les terres basses dont je ne me suis jamais éloigné de plus de quatre lieues. Nous étions, suivant notre point, à cinq ou six lieues dans l'est de la baie à laquelle le capitaine Cook a donné le nom de baie de Behring. Notre hauteur observée élait de 58 degrés 55 minutes, et nos horloges donnaient 141 degrés 48 minutes de longitude.

En voyant cette baie, j'ai pensé que ce pouvait être celle où Behring ‘avait abordé. 11 serait alors plus vraisemblable d'attribuer la perte de l'équipage de son canot à la fureur de la mer qu'à la barbarie des Indiens (2). J'ai conservé à cette rivière le nom de rivière de Behring, et il me paraît que la baie de ce nom n'existe pas, et que le capitaine Cook l'a plutôt soupconnée qu'aperçue, puisqu'il en a passé à dix ou douze lieues (3).

Le 4er juillet, à midi, j'appareillai avec une petite brise du sud-ouest, prolongeant la terre à deux ou trois lieues. Nous avions observé au mouillage 59 degrés 7 minutes de latitude norû, et 141 degrés 17 minutes de longitude occidentale, suivant nos horloges ; l'entrée de la rivière me restait alors au nord 17 degrés est, et le cap Beau-Temps à l’est 5 degrés sud. Nous prolongeâmes la terre avec une pelite brise de l'ouest, à deux ou trois lieues de distance.

Le 2, à midi, je relevai le mont Beau-Temps; nous observâmes 58 degrés 36 minutes de Jatitude ; la longitude des horloges était de 440 degrés 31 minutes, et notre distance de terre de deux lieues. A midi nous vimes un nouveau port qui avait (rois ou quaire lieues d'enfoncement. Je me déterminai à faire route vers la passe.

Ce port n'avait jamais été aperçu par aucun navigateur: il est situé à trente-trois heues au nord-ouest de celui de los Remedios, dernier terme des navigations espagnoles, à environ deux cent vingt-quatre lieues

(4) Cook dit, dans son troisième Voyage, que le mont Saint-Elie git à douze lienes dans l'intérieur des terres, par 60 degrés 97 minntes de latitude, et 219 degrés de longitude, méridien de Greenwich. As Mpis

(2) I y a ici double erreur : d'abord c’est le capitaine Tscherikow, et non le capitaine Behring, qui perdit ses ca- -nots; ensuite il éprouva ce malheur par 56 degrés de latitude, ainsi que le rapporte Muller. A. M 1

3) Le lieu que La Pérouse désigne sous le nom de rivière de Behring est sans contredit la baie de Bebring de Cook. A. M.

de Nootka, età cent lieues de Williams-Sound (1). La tranquillité de l'intérieur de cette baie était bien séduisante pour nous qui étions dans l'absolue nécessité de faire et de changer presque entièrement notre arrimage, afin d'en arracher six canons placés à fond de cale, et sans lesquels il était imprudent de naviguer dans les mers de la Chine, fréquemment infestées de pirates. J'imposai à ce lieu le nom de port des Français.

Pendant notre séjour forcé à l'entrée de la baie, nous fûmessans cesse entourés de pirogues de sauvages. Is nous proposaient, eu échange de notre fer, du poisson, des peaux de loutres ou d’autres animaux, ainsi que différents petits meubles de leur costume; ils avaient l'air, à notre grand étonnement, d'être très accoutumés au trafic, et ils faisaient aussi bien leur marché que les plus habiles acheteurs d'Europe. De tous les articles de commerce, ils ne désjraient ardemment que le fer; ils acceplèrent aussi quelques rassades; mais elles: servaient plutôt à conclure un marché qu'à former la base de l'échange.

Dès que nous fûmes établis derrière l'île, presque tous les sauvages de la baie s'y rendirent. Le bruit de notre arrivée se répandit bientôt aux environs: nous: vimes arriver plusieurs pirogues chargées d'une quantité très considérable de peaux de loutres, que ces Indiens échangèrent contre des haches, des herminettes et du fer en barre. Ils nous donnaient leurs saumons pour des morceaux de vieux cercles ; mais bientôt ils devinrent plus difficiles, et nous ne pûmes nous procurer ce poisson qu'avec des clous ou quelques petits instruments de fer. Je crois qu’il n’est aucune contrée où la loutre de mer soit plus commune que dans cette partie de l'Amérique.

La loutre de mer est un animal amphibie, plus connu par la beauté de sa peau que par la deseription exacte de l'individu. Les Indiens du port des Français lap- . pellent skecter; les Russes lui donnent le nom de colrymorski (2), et ils distinguent les femelles par le mot de maska. Quelques naturalistes en ont parlé sous la dénomination de saricovienne ; mais la description de la saricovienne de M. Buffon ne convient nullement à cet animal, qui ne ressemble ni à la loutre du Canada ni à celle d'Europe.

Le fond de la baie des Français est pent-être le lieu le plus extraordinaire de la terre, Pour en avoir une idée, qu'on se représente un bassin d'eau d'une profondeur qu'on ne peut mesurer au milieu, bordé par des montagnes à pic, d’une hauteur excessive, couvertes de neige, sans un brin d'herbe sur cet amas immense de rochers condamnés par la nature à une

‘stérilité éternelle, Je n'ai jamais vu un souffle de vent

rider la surface de cette eau ; elle n’est troublée que par la chute d'énormes morceaux de glace qui se détachent très fréquemment de cinq différents glaciers, et qui font en tombant un bruit qui retentit au loin dans les montagnes. L'air y est si tranquille et le silence si profond , que la simple voix d'un homme se fait entendre à une demi-lieue , ainsi que le bruit de quelques oiseaux de mer qui déposent leurs œufs dans le creux des rochers.

Continuation de notre séjour au port des Français, Au moment d'en partir nous éprouvons le plus affreux malheur. Départ.

Le chef revint à bord, mieux accompagné et plus paré qu'à son ordinaire. Après beaucoup de chansons

(1) Depuis que La Pérouse a exploré la côte nord-ouest de l’Amérique, du mont Saint-Elie jusqu'à Monterey, deux navigateurs anglais ont fait à peu près la même route, mais l’un et l’autre dans des vues purement commerciales. C'étaient Dixon en 1786, et Meares en 14789. A, M.

(2) Selon Coxe, bobry-morsky, ou castor de mer: la: femelle, matka, et les petits qui n’ont pas cinq mois, medviedky, ete, A. M.

et de danses, il proposa de me vendre l'île sur laquelle était mon observatoire, se réservant sans doute tacitement, pour lui et les autres Indiens, le droit de nous y voler. Il était plus que douteux que le chef fût propriétaire d'aucun terrain : le gouvernement de ces peuples est tel, que le pays doit appartenir à la société enlière ; cependant, comme beaucoup de sauvages étaient témoins de ce marché, j'avais droit de penser qu'ils y donnaient leur sanction, et j’acceptai l'offre du chef, convaincu d'ailleurs que le contrat de cette vente pourrait être cassé par plusieurs tribunaux, si jamais Ja nation plaidait contre nous ; car nous n'avions aucune preuve que les témoins fussent ses représentants, et le chef le vrai propriétaire. Quoi qu'il en soit, je lui donnai plusieurs aunes de drap rouge, des haches, des herminettes, du fer en barre, des clous; je fis aussi des présents à toute sa suite. Le marché ainsi conclu et soldé, j'envoyai prendre possession de l'île avec les formalités ordinaires ; je fis enterrer au pied d’une roche une bouteille qui contenait une inscription relative à cette prise de possession, et je mis auprès une des médailles de bronze qui avaient été frappées en France avant notre départ.

Le plus grand des malheurs, celui qu'il était le plus impossible de prévoir, nous attendait à ce terme. C'est avec la plus vive douleur que je vais tracer l'histoire d'un désastre mille fois plus cruel que les maladies et tous les autres événements des plus longues navigations.

A dix heures du matin, je vis revenir notre petit canot. Un peu surpris, parce que je ne l’attendais pas sitôt, je demandai à M. Boutin, avant qu'il fût monté à bord, s'il y avait quelque chose de nouveau ; je craignis dans ce premier instant quelque attaque des sauvages : l’air de M. Boutin n'était pas propre à me rassurer ; la plus vive douleur était peinte sur son visage. Il m'aprrit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être témoin, et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui restaient dans un si extrême péril. Entraîné, en suivanison commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe, pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l'arrière de son canot qui, de cetle manière, poussé par celte lame, et jui cédant, pouvait ne pas se remplir, mais devait cependant êtreentraîné au dehors, à reculons, par la marée. Bientôt il vit les brisants de l'avant de son canot, et il se trouva dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien propre, il parcourut le bord des brisants, dans l'espoir de sauver quelqu'un; il s'y rengagea même, mais il fut repoussé par la marée; enfin il monta sur les épaules de M. Mouton, afin de découvrir un plus grand espace: vain espoir, tout avait élé englouti.... et M. Boutin rentra

à la marée étale. La mer étant devenue belle, cet offi-

cier avait conservé quelque espérance pour la biscayenne que commandait M. d'Escures, mon premier lieutenant; il n'avait vu périr que la nôtre. M. de Marchainville était dans ce moment à un grand quart de lieue du danger, c'est-à-dire dans une mer aussi parfaitement tranquille que celle du port le mieux fermé ; mais Ce jeune officier, poussé par une générosité sans doute imprudente, puisque tout secours était impossible dans ces circonstances, ayant l'âme trop élevée, le courage trop grand pour faire celle réflexion lorsque ses amis élaient dans un si extrème danger, vola à leur secours, se jela dans les mêmes brisants, et, victime de sa générosité et de la désobéissance formelle de son chef, périt comme lui. per

Bientôt M. de Langle arriva à mon bord, aussi accablé de douleur que moi-même, et m'apprit, en versant des larmes, que le malheur était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre départ de France, il s'était fait une loi inviolable de ne jamais détacher les deux frères (1) pour une même corvée, et il avait

(1) Laborde Marchainville et Laborde Boutervilliers. A. M,

cédé, dans cette seule occasion, au désir qu'ils avaient témoigné d'aller se promener et chasser ensemble ; car c'était presque sous ce point de vue que nous avions envisagé l’un et l’autre la course de nos canots, que nous croyions aussi peu exposés que dans la rade de Brest lorsque le Lemps est très beau.

Les pirogues des sauvages vinrent dans ce mème moment nous annoncer ce funeste événement; les signes de ces hommes grossiers exprimaient qu'ils avaient vu périr les deux canots, et que lout secours avait été impossible.

Il ne nous restait plus qu’à quitter promptement un pays qui nous avait été si fuueste ; mais nous devions encore quelques jours aux familles de nos malheureux amis. Un départ trop précipité aurait laissé des inquiétudes , des doutes en Europe ; on n'aurait pas réfléchi que le courant ne s'étend au plus qu’à une lieue en dehors de la passe ; que ni les canots ni les naufragés n'avaient pu être entraînés qu'à cette distance, et que la fureur de la mer en cet endroit ne laissait aucun espoir de leur retour. Si, contre toute vraisemblance, quelqu'un d'eux avait pu y revenir, comme ce ne pouvait être que dans les environs de la baie, je formai la résolution d'attendre encore plusieurs jours ; mais je quiltai le mouillage dè l'île, et je pris celui du platin de sable qui est à l'entrée, sur la côte de l’ouest. Je mis cinq jours à faire ce trajet qui n'est que d’une lieue, pendant lesquels nous essuyâmes un coup de vent d'est qui nous aurait mis dans un très grand danger si nous n’eussions été mouillés sur un bon fond de vase : heureusement nos ancres ne chassèrent pas, car nous étions à moins d'une encâblure de terre. Les vents contraires nous retinrent plus longtemps que je n'avais projeté de rester, et nous ne mîmes à la voile que le 30 juillet, dix-huit jours après l'événement qu'il m'a été si pénible de décrire, et dont le souvenir me rendra éternellement malheureux. Avant notre dé-

art, nous érigeâmes sur l’île du milieu de la baie, à aquelle je donnai le nom d'ile du Cénotaphe. un monument à la mémoire des vingt-un braves marins que nous venions de perdre.

Notre séjour à l'entrée de la baie nous procura sur les mœurs et les divers usages des sauvages beaucoup de connaissances qu'il nous eût été impossible d'acquérir dans l’autre mouillage : nos vaisseaux étaient à l'ancre auprès de leurs villages; nous les visitions plusieurs fois chaque jour, et chaque jour nous avions à nous en plaindre, quoique notre conduite à leur égard ne se füt jamais démentie, et que nous n’eussions pas cessé de leur donner des preuves de douceur et de bienveillance.

Description du port des Français. Ses productions végétales et minérales. Oiseaux, poissons, coquilles, quadrupèdes, Mœurs et coutumes des Indiens.

La baie ou plutôt le port auquel j'ai donné Je nom de port des Francais est situé par 58 degrés 37 minutes de latitude nord, et 139 degrés 50 minutes de longitude occidentale. La mer y monte de sept pieds et demi aux nouvelles et pleines lunes : elle est haute à une heure. Les vents du large, ou peut-être d'autres causes , agissent si puissamment sur le courant de Ja passe, que j'ai vu le flot y entrer comme le fleuve le plus rapide; et, dans d'autres circonstances, quoiqu'aux mêmes époques de là lune, il pouvait être refoulé par un canot,

Le climat de cette côte m'a paru infiniment plus doux que celui de la baie d'Hudson par cette même latitude. Nous avons mesuré des pins de six pieds de diamètre, et de cent quarante pieds de hauteur. Ceux de même espèce ne sont, au fort de Wale: et au fort d'York, que d'une dimension à peine suffisante pour des boude-hors.

La végétation est aussi très vigoureuse pendant trois ou quatre mois de l’année: je serais peu surpris d'y

Nous aperéümes bientôt des sauvages qui nous faisaient des signes d'amitié, en étendant et faisant voltiger des manteaux blancs...

voir réussir le blé de Russie, et une infinité de plantes usuelles. Nous avons trouvé en abondance le céleri, l'oseille à feuille ronde, le lupin, le pois sauvage, la millefeuille, la chicorée, le mimulus. Chaque jour et à chaque repas, la chaudière de l'équipage en élait remplie; nous en mangions dans la soupe, dans les ragoûts, en salade, et ces herbes n'ont pas peu contribué à nous maintenir dans notre bonne santé. On voyait parmi ces plantes potagères presque toutes celles des prairies et des montagnes de France : l’angélique, le bouton d'or, la violette, plusieurs espèces de gramen propres aux fourrages. On aurait pu, sans aucun danger, faire cuire et manger de toutes ces herbes, si elles n'avaient pas été mêlées avec quelques pieds d’une ciguë très vivace, sur laquelle nous n'avons fait aucune expérience.

Les bois sont remplis de fraises, de fambroises, de groseilles ; on y trouve le sureau à grappes, le saule pain, différentes espèces de bruyères qui croissent à l'ombre, le peuplier-baumier, le peuplier-liard, le sauiemarsaut, le charme, et enfin de ces superbes pins avec lesquels on pourrait faire les mâtures de nosplus grands vaisseaux. Aucune production végétale de cette contrée n'est étrangère à l'Europe.

Les rivières étaient remplies de truites et de saumons ; Mais nous ne primes dans la baie que des fle-

tans (1), dont quelques-uns pesaient plus de cent livres, de petites vieilles (2), une seule raie, des caplans (3) et quelques plies. Comme nous préférions les saumons et les truites à tous ces poissons, et que les Indiens nous en vendaient en plus grande quantité que nous ne pouvions en consommer, nous ayons très peu pêché, et seulement à la ligne: nosoccupations ne nous ont jamais permis de jeter la seine, qui exigeait, pour être tirée à terre, les forces réunies de vingt-cinq ou trente hommes. Les moules sont entassées avec profusion sur la partie du rivage qui découvre à la basse mer, et les rochers sont mailletés de petits lépas assez curieux. On trouve aussi dans le creux de ces rochers différentes espèces de buccins et d’autres limaçons de mer.

Nos chasseurs virent dans les bois des ours, des martres, des écureuils; et les Indiens nous vendirent des

(4) Ou faitan, poisson plat, plus allongé et moins carré que le turbot, dont la peau supérieure est couverte de petites écailles. Ceux qu’on prend en Europe sont beaucoup moins gros. . M.

(2) Poisson qui, au coup d'œil et au goût, est semblable à la morue ; mais ordinairement plus gros et aussi facile à prendre à cause de son avidité. . M.

(8) Ce poisson ressemble au merlan, quoiqu'un peu large; sa chair est molle, de bon goût, et facile à digérer. Il abonde sur les côtes de Provence, où il est connu sous le nom de capelan. A. M

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