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is À TENTE
Monuments des îles de Pâques.
peaux d'ours noirs et bruns, de lynx du Canada, d’'hermines, de martres, de petits-gris, d'écureuils, de castors, de marmottes du Canada ou monax, et de renards roux. M. de Lamanon prit aussi une musaraigne ou rat d'eau en vie. Nous vimes des peaux tannées d'orignals ou d'élans, etune corne de bouquetin ; mais la pelleterie la plus précieuse et la plus commune est celle de la loutre de mer, de loup et d'ours marins. Les oiseaux sont peu variés, mais les individus y sont assez mullipliés. Les bois taillis étaient pleins de fauvettes, de rossignols , de merles, de gelinottes; nous étions dans la saison de leurs amours, et leur chant me parut fort agréable, On voyait planer dans les airs l'aigle à tête blanche, le corbeau de la grande espèce; nous surprimes et tuâmes un martin-pêcheur, et nous apercûmes un très beau geai bleu , avec quelques colibris. L'hirondelle ou martinet et l’huîtrier noir font leur nid dans le creux des rochers sur le bord de la mer. Le goëland, le guillemot à pattes rouges, les cormoraus, quelques canards et des plongeons de la grande espèce et de la petite sont les seuls oiseaux de mer que nous ayons vus.
Mais si les productions végétales et animales de cette contrée la rapprochent de beaucoup d’autres, son aspect ne peut être comparé, et je doute que les profondes vallées des Alpes et des Pyrénées offrent un tableau si effrayant, mais en même temps si pittoresque.
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La nature devait à un pays aussi affreux des habitants qui différassent autant des peuples civilisés que le site que je viens de décrire diffère de nos plaines cultivées : aussi grossiers el aussi barbares que le sol est rocailleux et agreste, ils n'habitent cette terre que pour la dépeupler ; en guerre avec tous les animaux, ils méprisent les substances végétales qui naissent autour d'eux, J'ai vu des femmes et des enfants manger quelques fraises et quelques framboises ; mais fc’est sans doute un mets insipide pour ces hommes qui ne sont sur la terre que comme les vautours dans les airs, ou les loups et les tigres dans les forêts.
Leurs arts sont assez avancés, et leur civilisation à cet égard a fait de grands progrès ; mais celle qui polit les mœurs, adoucit la férocité, est encore dans l'enfance. La manière dont ils vivent, excluant toute subordination , fait qu’ils sont continuellement agités par la crainte ou par la vengeance : colères et prompts à s'irriter, je les ai vus sans cesse le poignard à la main les uns contre les autres. Exposés à mourir de faim l'hiver, parce que la chasse peut n'être pas heureuse, ils sont pendant l'été dans la plus grande abon dance, pouvant prendre en moins d'une heure le poisson nécessaire à la subsistance de leur famille; oisifs le reste de la journée, ils la passent au jeu, pour lequel ils ont une passion aussi violente que quelques habitants de nos grandes villes : c'est la grande source
de leurs querelles. Cette peuplade s'anéantirait entièrement, si à tous ces vices destructeurs elle joignait le malheur de connaître l'usage de quelque liqueur enivrante.
Les philosophes se récrieraient en vain contre ce tableau. Ils font leurs livres au coin de leur feu, et je voyage depuis trente ans : je suis témoin des injustices et de la fourberie de ces peuples qu'on nous peint si bons, parce qu'ils sont très près de la nature ; mais cette nature n’est sublime que dans ses masses ; elle néglige tous les détails. IL est impossible de pénétrer dans les bois que Ja main des hommes civilisés n'a point élagués ; de traverser les plaines remplies de pierres, de rochers, et inondées de. marais impraticables ; de faire société enfin avec l’homme de la nature, parce qu'il est barbare, méchant et fourbe. Confirmé dans celte opinion par ma triste expérience, je n'ai pas cru néanmoins devoir user des forces dont la direction m'était confiée pour repousser l'injustice de ces sauvages, et pour leur apprendre qu'il est un droit des gens qu'on ne viole jamais impunément.
Je crois pouvoir assurer que ce port n’est habité que pendant la belle saison, et que les Indiens n'y passent Jamais l'hiver ; je n’ai pas vu une seule cabane à l'abri de la pluie: et, quoiqu'il n’y ait jamais eu ensemble dans la baie trois cents Indiens, nous avons été visités par sept ou huit cents aulres.
Les pirogues entraient et sortaient continuellement, et emportaient ou rapportaient chacune leur maison et leurs meubles, qui consistent en beaucoup de petits coffres dans lesquels ils renferment leurs effets les plus précieux. Ces coffres sont placés à l'entrée de leurs cabanes qui sont d'ailleurs d'une malpropreté et d'une puanteur, à laquelle ne peut être comparée la tanière d'aucuñ animal connu. Is ne s'écarlent jamais de deux pas pour aucun besoin : ils ne cherchent dans ces occasions ni l'ombre, ni le mystère; ils continuent la conversation qu’ils ont commencée, comme s'ils n’avaient pas un instant à perdre; et, lorsque c'est pendant le repas, ils reprennent leur place dont ils n'ont jamais été éloignés d'une toise (1). Les vases de bois dans lesquels ils font cuire leurs poissons ne sont jamais lavés ; ils leur servent de marmite, dé plat et d'assietle : comme ces vases ne peuvent aller au feu, ils font bouillir l’eau avec des cailloux rougis, qu'ils renouvellent jusqu'à l'entière cuisson de leurs aliments. Ils connaissent aussi la manière de les rôlir : elle ne diffère pas de celle de nos soldats dans les camps.
Les chiens sont les seuls animaux avec lesquels ils aient fait alliance : il y en a assez ordinairement trois ou quatre par cabane; ils sont petits, et ressemblent au chien de berger de M. de Buffon : ils n'aboient presque pas; ils ont un sifflement fort approchant de l'adive du Bengale (2), et ils sont si sauvages qu'ils paraissent être aux autres chiens ce que leurs maitres sont aux peuples civilisés.
Les hommes se percent le cartilage du nez et des oreilles : ils y altachent différents petits ornements; ils se font des cicatrices sur les bras et sur la poitrine avec un instrument de fer très tranchant, qu'ils aiguisent en le passant sur leurs dents comme sur une pierre : ils ont les dents limées jusqu’au ras des gencives, et ils se servent, pour celte opération, d'un grès arrondi ayant la forme d'une langue. L'ocre, le noir de fumée,
(4) L'intérieur deces maisons offre, dit le capitaine Dixon, un tableau parfait de la malpropreté et de l’indolence de ceux qui les habitent, Cook nous à aussi dépeint, dans son troisième Voyage, la malpropreté de l’intérieur des maisons des habitants de l'entrée de Nootka, La malpropreté et la puanteur de leurs habitations égalent, dit-il, au moins le désordre qu'on y remarque; les cabanes sont aussi sales que des étables à cochons; on respire partout, dans les environs, une odeur de poisson, d'huile et de fumée. A.M.
(2) Animal sauvage, carnassier et dangereux, tenant du loup et du chien. Il est commun en Asie; il aboie la nuit comme le chien, mais avec moins de force; sa peau est jaunâtre, on en fait de belles fourrures. À. M.
la plombagine, mêlés avec l'huile de loup marin, leur servent à se peindre le visage et le reste du corps d'une manière effroyable, Lorsqu'ils sont en grande cérémonie, leurs cheveux sont longs, poudrés et tressés avec le duvet des oiseaux de mer : c'est leur plus grand luxe, et il est peut-être réservé.aux chefs de famille. Une simple peau couvre leurs épaules ; le reste du corps est absolument nu, à l'exception de la tête, qu'ils couvrent ordinairement avec un petit chapeau de paille très artistement tressé; mais quelquefois ils placent sur leur tête des bonnets à deux cornes, des plumes d'aigle, et enfin des têles d'ours entières, dans lesquelles ils ont enchâässé une calotte de bois. Ces différentes coiffures sont extrêmement variées; mais elles ont pour objet principal, comme presque tous leurs autres usages, de les rendre effrayan s, peut-être afin d'imposer da-
. vantage à leurs ennemis.
Quelques Indiens avaient des chemises entières de peau de loutre, et l'habillement ordinaire du grand chef était une chemise de peau d'orignal tannée, bordée d'une frange de sabots de daim et de becs d'oiseaux, qui imitaient le bruit des grelots lorsqu'ils dansaient : ce même habillement est très connu des sauvages du Canada, et des autres nations qui habitent les parties orientales de l'Amérique (1):
Je n'ai vu de tatouage que sur les bras de quelques femmes : celles-ci ont un usege qui les rend bideuses, et que j'aurais peine à croire si je n'en avais élé le témoin. Toutes, sans exception, ont la lèvre inférieure fendue au ras des gencives, dans toute la largeur de la bouche : elles portent une espèce d'écuelle de bois sans anses qui appuie contre les gencives, à laquelle celte lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux ou trois pouces (2). Les jeunes filles n'ont qu'une aiguille dans la lèvre inférieure, et les femmes mariées ont seules le droit de l'écuelle (3). Nous les
4) Suivant Dixon, le chef, qui dirige toujours le concert vocal, endosse un habit large, fait de peau d’élan tannée. Autour de l'extrémité infériéure de cet habit se trouvent une et quelquefois deux rangées de grenailles sèches ou de becs d'oiseaux qui occasionnent un cliquetis à chaque pas qu'il fait A. M.
(2) Get usage paraît général parmi les peuplades qui habitent sur la côte nord-ouest de l'Amérique depuis le 50e degré jusqu’au 61°; il s'étend même chez les sauvages des îles aux Renards et des îles Aléoutiennes.
Au port Mulgrave, 59 degrés 33 minutes de latitude nord, 4142 degrés 20 minutes de longitude occidentale, méridien de Paris, les insulaires se font une ouverture dans la partie épaisse de la lèvre inférieure, qui est continuée par degrés en une ligne parallèle à la bouche, et d’une longueur sem blable : ils insèrent dans cette ouverture une pièce de bois de forme elliptique, el d'environ un demi-ponce d'épaisseur; la surface en est creusée de chaque côté, à peu près comme une cuiller, excepté que le creux n’est pas aussi profond,
A l'entrée de Norfolk, 57 degrés 3 minutes de latitude nord, 437 degrés 5 minutes de longitude occidentale, méridien de Paris, suivant le même Dixon, les femmes ornent aussi, ou plutôt défigurent leur lèvre ; et il semble que celles qui sont décorées d'une large pièce de bois soient plus généralement respectées par leurs amis et par la nation en général. |
À l'ile d'Yppa, l’une des iles de la Reine Charlotte, 53 degrés 48 minutes de latitude nord, 135 degrés 20 minutes de longitude occidentale, méridien de Paris, le même capitaine vit plusieurs femmes dont les lèvres inférieures étaient défigurées de même que celles des femmes du port Mulgrave et de l'entrée de Norfolk. A. M.
(3) Le mariage chez ces sauvages ne devant être sujet à d'autres formalités qu’à celles qui sont prescrites par la nature, l'écuelle est plutôt une marque de puberté ou de ma ternité qu'un signe de considération ou de la propriété exclusive d’un seul homme.
Quand les filles parviennent à l'âge de quatorze ou quinze ans, on commence à percer le centre de la lèvre inférieure dans la partie épaisse et voisine de la bouche, et on y in= troduit un fil d’archal pour empêcher l'ouverture de se fermer. Gette incision est ensuite prolongée de temps en temps, parallèlement à la bouche; et le morceau de bois qu'on y attache est augmenté en proportion. A. M,
avons quelquefois engagées à quitter cet ornement : elles s'y déterminaient avec peine; elles faisaient alors le même geste el témoignaient le même embarras qu'une femme d'Europe dont on découvrirait la gorge. La lèvre inférieure tombait alors sur le menton, et ce second tableau ne valait guère mieux que le premier.
Ces femmes, les plus dégoûtantes qu'il y ait sur la terre, couvertes de peaux puantes et souvent point tannées, ne laissèrent pas d'exciter des désirs chez quelques personnes, à la vérité très privilégiées : elles firent d'abord des difficultés et assurèrent par des gestes qu'elles s'exposaient à perdre la vie; mais, vaincues par des présents, elles voulurent avoir le soleil pour témoin et refusèrent de se cacher dans les bois (1). On ne peut douter que cet astre ne soit le dieu de ces peuples : ils lui adressent très fréquerament des prières ; mais je n'ai vu ni temple, ni prêtres, ni la trace d'aucun culte.
La (aille de ces Indiens est à peu près comme la nôtre; les traits de leur visage sont très variés, et n’offrent de caractère particulier que dans l'expression de leurs yeux, qui n’annoncent jamais nn sentiment doux. La couleur de leur peau est très brune, parce qu'elle est sans cesse exposée à l'air; mais leurs enfants naissent aussi blancs que les nôtres : ils ont de la barbe, moins à la vérité que les Européens, mais assez cependant pour qu'il soit impossible d'en douter.
Mes voyages m'ont mis à portée de comparer les différents peuples, et j'ose assurer que les Indiens da port des Français ne sont point Esquimaux. Ils ont évidemment une origine commune avec tous les habitants de l'intérieur du Canada et des parties septentrionales de l'Amérique.
Des usages absolument différents, une physionomie très particulière distinguent les Esquimaux des autres Américains. Les premiers me paraissent ressembler aux Groënlandais ; ils habitent la côte de Labrador, le détroit d'Hudson, et une lisière de terre dans toute l’étendue de l'Amérique, jusqu'à la presqu'ile d'Alaska. Il est fort douteux que l'Asie on le Groënland aient été la première patrie de ces peuples : c'est une question oiseuse à agiter, et le problème ne sera jamais résolu d'une manière sans réplique. IL suffit de dire que les Esquimaux sont un peuple beaucoup plus pêc'eur que chasseur, préférant l'huile au sang et peut être à tout, mangeant très ordinairement le poisson cru : leurs pirogues sont lonjours bordées avec des peaux de loups marins très étendues ; ils sont si adroits qu'ils ne diffèrent presque pas des phoques. Is se retournent dans l'eau avec la même agilité que les amphibies; leur face est carrée, leurs yeux et leurs pieds petits, leur poitrine large, leur taille courte. Aucun de ces caractères ne paraît convenir aux indigènes de la baie des Français: ils sont beaucoup plus grands, maigres, point robustes,
-et maladroits dans la construction de leurs pirogues, qui sont formées avee un arbre creusé, relevé de chaque côlé par une planche.
Is pêchent, comme nous, en barrant les rivières, ou à la ligne ; mais leur manière de pratiquer cette dernière pêche est assez ingénieuse : ils attachent à chaque ligne une grosse vessie de loup marin, et ils l'abandonnent ainsi sur l'eau. Chaque pirogue jette douze ou quinze lignes : à mesure que le poisson est pris, il entraîne la vessie, et la pirogue court après; ainsi, deux hommes peuvent surveiller douze ou quinze lignes sans avoir l'ennui de les tenir à la main.
Les Américains du port des Francais savent forger le fer, façonner le cuivre, filer le poil de différents animaux et fabriquer à l'aiguille, avec cette laine, un tissu pareil à notre tapisserie; ils entremélent dans ce tissu des lanières de peau de loutre, ce qui fait ressembler leurs manteaux à la peluche.de soie la plus fine. Nuile
qd Les détails que donne Dixon sont si conformes, en général, à ceux qu'a donnés La Pérouse, qu’on a de la peine à concevoir d'où peut provenir la différente manière dont ils ont apprécié les charmes du sexe féminin, A. M.
part on ne tresse avec plus d'art des chapeaux et des paniers de jonc; ils y figurent des dessins assez agréables: ils sculptent aussi très passablement toutes sortes de figures d'hommes, d'animaux, en bois ou en
‘pierre, marquettent, avec des opercules de coquilles,
des coffres dont Ja forme est assez élégante; ils taillent en bijoux la pierre serpentine, et lui donnent le poli
- du marbre.
Leurs armes sont le poignard que j'ai déjà décrit, une Jance de bois durci au feu, ou de fer, suivant la richesse du propriétaire; et enfin l’are et les flèches, qui sont ordinairement armées d'une pointe de cuivre : mais les ares n'ontrien de particulier, et is sont beaucoup moins forts que ceux de plusieurs autres nations.
Ces Indiens ont une grande passion pour le jeu : celui auquel ils se livrent avec une extrême fureur est absolument un jeu de hasard. Ils ont trente bûcheites, ayant chacune des marques différentes comme nos dés ; ils en cachent sept : chacun joue à son tour, et celui qui approche le plus du nombre tracé sur les sept bûchettes gagne l'enjeu convenu, qui est ordinairement un morceau de fer ou une hache. Ce jeu les rend tristes et sérieux. Je les ai cependant entendus chanter très souvent; et lorsque le chef venait me visiter, il faisait ordinairement le tour du bâtiment en chantant, les bras étendus en forme de croix et en signe d'amitié : il monlait ensuite à bord et y jouait une pantomime qui exprimait ou des combats, ou des surprises, ou la mort. L'air qui avait précédé cette danse était agréable et assez harmonieux.
Nos caractères ne peuvent exprimer la langue de ces peuples : ils ont à la vérité quelques articulations semblables aux nôtres; mais plusieurs nous sont absolument étrangères : ils ne font aucun usage des consonnes B, F, X,J, D, P, V; et, malgré leur talent pour l'imitation, ils n'ont jamais pu prononcer les quatre premières. Il en a été de même pour l'L mouillé et le GN mouillé : ils articulaient la lettre R comme si elle eût été double, et en grasseyant beaucoup; ils prononcent le chr des Allemands avec autant de dureté que les Suisses de cerlains cantons. Ils ont aussi un son articulé très difficile à saisir : on ne pouvait entreprendre de limiter sans exciter leur rire. Le grasseyement, le grand ombre de K, et les consonnes doubles rendent cette langue très dure. Elle est moins gulturale chez les hommes que chez les femmes, qui ne peuvent prononcer les labiales à cause de la rouelle de bois nommée kentaga, qu'elles enchâssent dans la lèvre inférieure.
On s'aperçoit moins de la rudesse de leur langue lorsqu'ils chantent. Is ont des interjections jour exprimer les sentiments d'admiration, de colère ou de plaisir; je ne crois pas qu'ils aient des articles, car je n'ai point trouvé de mots qui revinssent souvent et qui servissent à lier leurs discours. Is connaissent les rapports numériques; ils ont des nombres, sans cependant distinguer le pluriel du singulier, ni par aucune différence dans la terminaison, ni par des articles. Leurs noms colleelifs sont en très petit nombre; ils n'ont pas assez généralisé leurs idées pour avoir des mots un peu abstraits, ils ne les ont pas assez particularisées pour ne pas donner le même nom à des choses très distinctes : ainsi chez eux kaaga signifie également tête et visage, et alcaou chef et ami.
Je finirai l'article de ces peuples en disant que nous n'avons aperçu chez eux aucune trace d'anthropophagie; mais c'est une coutume si générale chez les Indiens de l'Amérique, que j'aurais peut-être encore ce trait à ajouter à leur tableau, s'ils eussentété en guérre et qu'ils eussent fait un prisonnier (1).
(1) Le capitaine J. Meares à prouvé, par la relation de ses voyages, que les peuples qui habitent la côte nord-ouest de l'Amérique sont des cannibales. À. M.
os
Départ du port des Français. Exploration de la côte d'Amérique. Baie des îles du capitaine Cook. Port de los Remedios et de Bucarelli du pilote Maurelle. Iles de la Croyère. Iles San-Carlos. Description de la côte depuis Gross-Sound jusqu’au cap Hector. Reconnaissance d’un grand golfe ou canal, et détermination exacte de sa largeur. IlesSartine.
Pointe boisée du capitaine Cook. Iles Necker.Arrivée à Mon- .
terey.
Le séjour forcé que je venais de faire dans le port des Français m'avait contraint de changer le plan de ma navigation sur la côte d'Amérique : j'avais encore le temps de la prolonger et d'en déterminer la direction ; mais il m'était impossible de songer à aucune autre relâche, et moins encore à reconnaître chaque baie : toutes mes combinaisonsdevaientêtresubordonnées à la nécessité absolue d'arriver à Manille à la fin de janvier, et à la Chine dans le courant de février, afin de pouvoir employer l’été suivant à la reconnaissance des côtes de Tartarie, du Japon, du Kamtschatka et jusqu'aux îles Aléoutiennes.
Nous reprîimes la mer, et le 4 août 1786, nous reconnûmes parfaitement l'entrée de Cross-Sound, qui me parut former deux baies très profondes, où il est vraisemblable que les vaisseaux trouveraient un bon mouillage.
C'est à Cross-Sound que se terminent les hautes montagnes couvertes de neige, dont les pics ont de treize à quatorze cents toises d'élévalion. Les terres qui bordent la mer au sud-est de Cross-Sound, bien qu’encore élevées de huit ou neuf cents loises, sont couvertes d’arbres jusqu’au sommet; et la chaîne desmontagnes primitives me parut s’enfoncer beaucoup dans l'intérieur de l'Amérique. Au coucher du soleil, je relevai la pointede l'ouest de Cross-Sound :le mont Beau-Temps et le mont Crillon merestaient au nord-ouest. Cette dernière montagne, presque aussi élevée que le mont Beau-Temps, est au nordde Cross-Sound, comme le montBeau-Temps est au nord de la baie des Français : elles servent de reconnaissance au port qu’elles avoisinent.
Je relevai, le 5, un cap qui est au sud de l'entrée de Cross-Sound; je l’appelai cap Cross (1). Nous avions par le travers une infinité de petites îles basses très boisées ; nous n’apercevions plus des montagnes couvertes de neige. J'approchai les petites îles, jusqu'à voir de dessus le pont les brisants de la côte, et je reconnus entre elles plusieurs passages qui devaient formcr de bonnes rades. C’&t à cette partie de l'Amérique que le capitaine Cook a donné le nom de baie des Iles.
Le 7 nous apercevions le côté du cap Enganno, opposé à celui que nous avions prolongé la veille. Le mont Saint-Hyacinthe (2) était parfaitement prononcé, et nous découvrions, à l’est dece mont, unelarge baie dont un brouillard nous cachait la profondeur ; mais elle est si ouverte aux vents du sud el du sud-est, qui sont les plus dangereux, que les navigateurs doivent craindre d'y mouiller (3). Les terres sont couvertes d'arbres, et de la même élévation que-celle au sud de Cross-Sound ; un peu de neige en couvre les sommets, et ils sont si pointus et si multipliés, qu'il suffit d’un petit déplacement pour en changer l'aspect. Ces sommets sont à quelques lieues dans l'intérieur, et paraissent en troisième
lan ; des collines leur sont adossées, et celles-ci sont iées à une terre basse et ondulée qui se termine à la mer.
Depuis la fin de ces îles jusqu'au nouveau cap, nous
(t: Cook l’a également appelé cap Cross; mais il en fixe la latitude à 59 degrés 57 minutes. Cette différence doit provenir de la configuration de la côte, qui, dans cette partie, présente plusieurs caps. A. M.
@, Le mont Saint-Hyacinthe et le cap Enganno des Espagnols sont le mont Edgecumbe et le cap Edgecumbe de Cook. A. M.
(3) Dixon y jeta l'ancre pour y traiter des pelleteries; il lui imposa le nom d'entrée de Norfolk. Sa latitude nord est de #7 degrés 3 minutes, et sa longitude occidentale, réduite aa méridien de Paris, de 138 degrés 46 minutes. A. M.
vimes deux larges baies (1) qui paraissaient d'une très grande profondeur; je donnai à ce dernier cap le nom de cap Tschirikow, en l'honneur du célèbre navigateur russe qui, en 4741, aborda dans cette même partie de l'Amérique. Derrière ce cap, on trouve à l'est une large et profonde baie que je nommai aussi baie Tschirikow.
À sept heures du soir j'eus connaissance d'un groupe de cinq îlots (2), séparés du continent par un canal de quatre ou cinq lieues, et dont ni le capitaine Cook ni le pilote Maurelle n’ont faitmention : j'appelai ce groupe îles de la Croyère, du nom du géographe fancçais de Lisle de la Croyère, qui s'était embarqué avec le capitaine Tschirikow, et qui mourut pendant cette campagne.
Le 9, continuant à prolonger la terre à trois lieues, j'ai eu connaissance des îles San-Carlos : la plus considérable court sud-est et nord-ouest, et peut avoir dix lieues de circonférence. Une longue chaîne la lie à d’autres petits îlots très bas qui s'avancent beaucoup dans le canal. Je suis persuadé cependant qu'il reste un passage assez large (3); mais je n’en étais pas assez certain pour l'essayer, d'autant qu'il fallait y aller vent arrière ; et si mes conjectures sur ce passage n'eussent pas été fondées, il m'eût été très difficile de doubler au large les îles San-Carlos, et j'aurais perdu un temps très précieux. Je rangeai à une demi-lieue celle qui était le plus en dehors; et comme à midi j'en étais à cette distance, est et ouest de la pointe du sud-est, nous déterminâmes sa position, avec la plus grande précision, à 54 degrés 48 minutes de latitude nord , et 136 degrés 49 minutes de longitude occidentale.
Le 148, j'eus connaissance d'une baie si profonde que je n’apercevais pas les terres qui la terminaien£: je lui donnai te nom de baie de la Touche. Elle est située par 52 degrés 39 minutes de latitude nord, et 134 degrés 49 minutes de longitude occidentale: je ne doute pas qu’elle n'offre un très bon mouillage.
Le 19 au soir, nous eûmes connaissance d'un Cap qui paraissait terminer la côte d'Amérique. L'horizon était très clair, et nous n’apercevions au-delà que quatre ou cinq petits îlots auxquels je donnai le nom d’êles Kerouart, et j'appelai la pointe cap Hector (4). La côte que je suivais depuis deux cents lieues finissait ici, et formait vraisemblablement l'ouverture d'un golfe ou d'un canal fort large, puisque je n’apercevais point de terre dans l’est quoique le temps fût très clair. Je dirigeai ma route au nord, afin de découvrir le revers des terres que je venais de prolonger à l'est. Je rangeai à une lieue les îlots Kerouart et le cap Hector, et je traversai des courants très forts; 1ls m'obligèrent même d'arriver, et de m'éloigner de la côte. Le cap Hector, qui forme l'entrée de ce nouveau canal, me parut un point très intéressant à déterminer : sa latitude nord est par 51 degrés 57 minutes 20 secondes ; et sa longitude ouest, suivant nos horloges marines, par 133 degrés 37 minutes.
La nuit ne me permit pas d'avancer davantage vers le nord, et je me tins bord sur bord. Au jour, je repris ma route de la veille : le temps était très clair. Je vis le revers de la baie de la Touche, auquel je donnai le nom de cap Buache, et plus de vingt lieues de la côte orientale que j'avais prolongée les jours précédents. Je
(1) Ces deux baies, que La Pérouse a nommées port Necker et port Guibert, sont si rapprochées qu’on ne peut savoir dans laquelle a relâché Dixon; mais ce navigateur ayant parcouru la côte à droite et à gauche de son mouillage, qu’il a appelé port Banks, n’a trouvé que des baies beaucoup plus petites que celle où il était, et entièrement inhabitées. La latitude du port Banks est de 56 degrés 35 minutes, et sa longitude occidentale, réduite au méridien de Paris, est de 137 degrés 20 minutes. A. M
2) Dixon a marqué ces cinq îlots sur sa carte sous le non d'êles Brumeuses. D'après la détermination de La Pérouse, elles gisent par 55 degrés 50 minutes de latitude nord, et 137 degrés 11 minutes de longitude ouest. A. M.
(3) Dixon l’a vu de même, et il s’en est servi pour tracer, en partie au hasard, le détroit auquel il a se son
nom. . M.
(4) C’est le cap Saint-James de Dixon. A. M.
voulus déterminer avec précision la largeur est et ouest de ce canal ou golfe, comme on voudra l'appeler : je la trouvai de la largeur d'environ trente lieues, comprises entre le cap Hector et le cap Fleurieu (1), du nom que j'avais donné à l'île la plus sud-est du nouveau groupe que je venais de découvrir sur la côte orientale de ce canal.
Je changeai de route afin de ne pas m’enfoncer dans un golfe dont j'aurais eu beaucoup de peine à sortir ; je reconnus bientôt que cette terre élait formée de plusieurs groupes d'îles qui s'étendaient du continent aux îles du large. J'en passai à un tiers de lieue: on y voyait de l'herbe et du bois flotté sur la côte. La latitude et la longitude de l'île la plus à l’ouest sont 50 degrés 56 minutes et 1430 degrés 38 minutes. Je nommai ces difrérents groupes îles Sartine (2). Il est vraisemblable qu'on trouverait entre elles un passage; mais il ne serait pas prudent de s’y engager sans précaution.
Le 5 septembre, notre latitude était 42 degrés 58 minutes 56 secondes, et la longitude 127 degrés 5 minutes 20 secondes. Nous étions par le travers de neuf petites îles ou rochers éloignés d'environ une lieue du cap Blanc, qui restait au nord-est un quart est. Je les nommai îles Necker.
Le 13, nous apercûmes la lerre très embrumée et très près de nous. Il était impossible de la reconnaître : j'en approchai àlune lieue. Je suivis alors la côte de très près, et, à trois heures après midi, nous eûmes connaissance du fort de Monterey, et de deux bâtiments à trois mâts qui étaient dans la rade. Les vents contraires nous forcèrent de mouiller à deux lieues au large, et le lendemain nous laissâmes tomber l'ancre à deux encâblures de terre.
Description de la baie de Monterey. Mœurs et usages des Indiens convertis et des Indiens indépendants, Grains, fruits, légumes de toute espèce. Quadrupèdes, oiseaux, poissons, coquilles, etc.
La baie de Monterey, formée par la pointe du Nou- vel-An au nord, et par celle des Cyprès au sud, a huit lieues d'ouverture dans cette direction, et à peu près six d’enfoncement dans l’est, où les terres sont basses et sablonneuses. La mer y roule jusqu'au pied des dunes de sable dont la côte est bordée, avec un bruit que nous avons entendu de plus d’une lieue. Les terres du nord et du sud de cette baie sont élevées et couvertes d'arbres. | La mer élait couverte de pélicans. Il paraît que ces oiseaux ne s’éloignent jamais de plus de cinq ou six lieues de terre, et les navigateurs qui les rencontreront pendant la brume doivent être certains qu'ils en sont tout au plus à cette distance. Nous en apercûmes pour la première fois dans la baie de Monterey, et j'ai appris depuis qu'ils étaient très communs sur toute la côte de la Californie : les Espagnols les appellent a/katræ. Les Indiens de Monterey, petits, faibles et approchant de la couleur des nègres, sont très adroits à tirer de l'arc. Ils tuèrent devant nous les oiseaux les plus petits. Il est vrai que leur patience pour les approcher est inexprimable : ils se cachent et se glissent en quelque sorte auprès du gibier, et nele tirent guère qu'à quinze as.
Leur industrie contre la grosse bête est encore plus admirable. Nous vimes un Indien , ayant une tête de cerf attachée sur la sienne, marcher à quatre pattes,avoir l'air de brouter l'herbe, et jouer cette pantomime avec une telle vérité, que tous nos chasseurs l’auraient tiré à trente pas, s'ils n'eussent élé prévenus. Ils approchent
(1) Dixon l’a appelé cap Cos. IL gît par 51 degrés 45 minutes de latitude nord, et 131 degrés 15 minutes de longitude ouest. A. M.
(2 Iles de Berreford de Dixon, dont il fixe la latitude nord à 50 degrés 52 minntes, et la longitude occidentale, réduite au méridien de Paris, à 432 degrés 3 DIRE
ainsi le troupeau de cerfs à la plus petite portée, et les tuent à coups de flèches.
Lorette est le seul presidio de l’ancienne Californie sur la côte de l’est de cette presqu'île. La garnison est de cinquante-quatre cavaliers, qui fournissent de petits détachements aux quinze missions, desservies par des pères dominicains, qui ont succédé aux jésuites et aux franciscains (1).
Avant l'établissement des Espagnols, les Indiens de la Californie ne cultivaient qu’un peu de maïs, et vivaient presque uniquement de pêche et de chasse. Nul pays n'est plus abondant en poisson et gibier de toute espèce : les lièvres, les lapins et les cerfs y sont très communs ; les loutres de mer et les loups marins s’y trouvent en aussi grande abondance qu'au nord, et l’on y tue pendant l'hiver une très grande quantité d'ours, de renards, de loups et de chats sauvages. Les bois laillis et les plaines sont couverts de petites perdrix grises huppées, qui, comme celles d'Europe, vivent en société, mais par compagnies de trois ou quatre cents: elles sont grasses et de fort bon goût.
Les arbres servent d'habitation aux plus charmants oiseaux. Parmi les oiseaux de proie, on voyait l'aigle à tête blanche, le grand faucon et le petit, l'autour, l'épervier, le vautour noir, le grand-duc et le corbeau. On trouvait sur les étangs et sur le bord de la mer le canard, le pélican gris et blanc à huppe jaune, différentes espèces de goëlands, des cormorans, des courlis, des pluviers à collier, de petites mouettes de mer et des hérons; enfin nous tuâmes et empaillâmes un promérops, que le plus grand nombre des ornithologistes croyaient appartenir à l’ancien continent.
Cette terre est aussi d’une fertilité inexprimable: les légumes de toute espèce y réussissent parfaitement. Nous enrichîmesles jardins du gouverneur et des missions de différentes graines que nous avions apportées de Paris: elles s'étaient parfaitement conservées, et leur procureront de nouvelles jouissances.
Les récoltes de maïs, d'orge, de blé et de pois, ne peuvent être comparées qu'à celles du Chili. Nos cultivateurs d'Europe ne peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité ; le produit moyen du blé est de soixante-dix à quatre-vingts pour un; les extrêmes soixante et cent.Les arbres fruitiers y sont encore très rares, maisleclimat leur convientinfiniment, Il diffère peu de celui de nos provinces méridionales de France, du moins le froid n’y est jamais plus vif, mais les chaleurs de l'été y sont beaucoup plus modérées, à cause des brouillards continuels qui règnent dans ces contrées, et qui procurent à cette terre une humidité très favorable à la végétation.
Les arbres des forêts sont le pin à pignon, le cyprès, le chêne vert et le platane d occident : ils sont clairsemés, et une pelouse, sur laquelle il est très agréable de marcher, couvre la terre de ces forêts. On y rencontre des lacunes de plusieurs lieues, formant de vastes plaines couvertes de toute sorte de gibier. La terre, quoique très végétale, est sablonneuse et légère, et doit, je crois, sa fertilité à l'humidité de l'air, car elle est fort mal arrosée. Le courant d’eau le plus à portée du presidio en est éloigné de deux lieues : ce ruisseau, qui, coule auprès de la mission de Saint-Charles, est appelé par les anciens navigateurs rivière du Carmel, qui procure une boisson saine et agréable.
Les cabanes des Indiens de Monterey sont les plus misérables qu'on puisse rencontrer chez aucun peuple. Elles sont rondes, de six pieds de diamètre sur quatre de hauteur. Quelques piquets de la grosseur du bras, fixésen terre, et qui se rapprochent en voûte par le haut, en composent la charpente; huit ou dix bottes de paille mal arrangées sur ces piquels garantissent bien ou mal les habitants de la pluie ou du vent, et plus de Ja moitié de cette cabane reste découverte lorsque le temps
1) Monterey dépend toujours du Mexique; mais les missionnaires en ont disparu pourfaire place aux autorités ré publicaines,
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est beau : leur seule précaulion est d'avoir chacun près de leur case deux ou trois bottes de paille en réserve.
Les Indiens de Monterey se lèvent avec le soleil, vont à la prière et à la messe des missionnaires, qui durent une heure, et pendant ce temps-là on fait cuire au milieu de la place, dans trois grandes chaudières, de la farine d'orge, dont le grain a été rôli avant d'être moulu : cette espèce de bouillie, que les Indiens appellent atole, ei qu'ils aiment beaucoup , n'est assaisonnée ni de beurre ni de sel, et serait pour nous un mets fort insipide. AE
Chaque cabane envoie prendre la ration de tous ses habitants dans un vase d'écorce : il n'y à ni confusion ni désordre; et lorsque les chaudières sont vides, on distribue Je gratin aux enfants qui ont le mieux retenu les lecons du catéchisme. |
Ce repas dure trois quarts d'heure, après quoi ils se rendent tous au travail. Les uns vont labourer la terre avee des hœufs, d'autres bêcher le jardin; chacun enfin est employé aux différents besoins de l'habitation, et toujours sous la surveillance d'un ou de deux religieux.
Les femmes ne sont guère chargées que du soin de leur ménage, de celui de leurs enfants, et de faire rôtir et moudre les grains: cette dernière opération e:t très pénible et très longue, parce qu'elles n'ont d'autres moyens pour y parvenir que d'écraser le grain sur une pierre avec un cylindre.
A midi les cloches annoncent le dîner : les Indiens laissent alors leur ouvrage, et envoient prendre leur ration dans le même vase que pour le déjeuner ; mais celte seconde bouillie est plus épaisse que la première : on y mêle au blé et au maïs des pois et des fèves. Les Indiens lui donnent le nom de poussole. Ils retournent au travail depuis deux heures jusqu'à quatre ou cinq; ils font ensuite la prière du soir qui dure près d'une heure, et qui est suivie d’une nouvelle ration d’atole, pareille à celle du‘déjeuner. Ces trois distributions suffisent à la subsistance du plus grand nombre de ces Indiens. La science de cette cuisine consiste à faire rôtirle grain avant de le réduire en farine. Comme les Indiennes n'ont point de vases de terre ni de métal pour cette opération, elles la font dans des corbeilles d’écorce sur de petits charbons allumés. Elles tournent ces espèces de vases avec tant d'adresse et de rapidité, qu'elles parvienvent à faire enfler et crever ke grain sans brüler la corbeille, quoiqu'elle soit d’une matière très combustible; et nous pouvons assurer que le café le mieux brûlé n’approche pas de l'égalité de torréfaction que les Indiennes savent donner à leur grain. On le leur distribue tous les matins, et la plus pelite infidélité, lorsqu’elles le rendent, est punie par des coups de fouet : mais il est assez rare qu'elles’ y exposent. Ces punitions sont ordonnées par des magistrals indiens appelés caciques.
Les femmes élèvent autour de leurs cabanes quelques poules dont elles donnent les œufs à leurs enfants : ces poules sont la propriété des Indiens, ainsi que leurs habillements et les autres petits meubles de ménage et de chasse. !Ï n'y a pas d'exemple qu'ils se soient jamais volés entre eux, quoique leur fermeture ne consiste qu'en une simple botte de paille qu'ils mettent en travers de l'entrée lorsque tous les habitants sont absents.
Ces mœurs paraîtront palriarcales à quelques-uns de nos lecteurs; ils ne considéreront pas que, dans ces habitations, 1! n'est aucun ménage qui offre des objets capables de tenter la cupidité de la cabane voisine. La nourriture des Indiens étant assurée, il ne leur reste d'autre besoin que celui de donner la vie à des êtres qui doivent être aussi stupides qu'eux.
Les hommes des missions ont fait de plus grands sacrifices au christianisme que les femmes, parce que la polygamie leur était permise, et qu'ils élaient même dans l'usage d'épouser toutes les sœurs d'une famille. Les femmes ont acquis, au contraire, l'avantage de recevoir exclusivement les caresses d un seul homme.
Les Indiens convertis ont conservé tous les anciens usages que leur nouvelle religion ne prahibe pas:
mêmes cabanes, mêmes jeux, même habillement. Celui du plus riche consiste en un manteau de peau de loutre qui couvre ses reins et descend au-dessous des aines ; les plus paresseux n'ont qu’un simple morceau de toile que la mission leur fournit pour cacher leur nudité, et un petit manteau de peau de lapin couvre leurs épaules et descend jusqu'à la ceinture : il est attaché avec une ficelle sous le menton. Le reste du corps est absolument nu, ainsi que la tête; quelques-uns cepeudant ont des chapeaux de paille très bien nattés.
L habillement des femmes est un manteau de peau de cerf mal tannée. Celles des missions sont dans l'usage d'en faire un petit corset à manches: c'est lenr seule parure, avec un petit tablier de jonc et une jupe de peau de cerf, qui couvre leurs reins et descend à mijambe. Les jeunes filles au-dessous de neuf ans n’ont qu'une simple ceinture, et les enfants de l’autre sexe sont tout nus.
Les cheveux des hommes et des femmes sont coupés à quatre ou cinq pouces de leur racine. Les Indiens des rancheries (1), n'ayant point d'instruments de fer, font celte opération avec des tisons allumés. Ils sont aussi dans l'usage de se peindre le corps en rouge et en noir lorsqu'ils sont en deuil. Les missionnaires ont proserit la première de ces peintures, mais ils ont été obligés de tolérer l'autre, parce que ces peuples sont vivement attachés à leurs amis. Ils versent des larmes lorsqu'on leur en rappelle le souvenir, quoiqu'ils les aient perdus depuis longtemps; ils se croient même offensés si par inadvertance on à prononcé leur nom devant eux. Les liens de la famille ont moins de force que ceux de l'amitié : les enfants reconnaissent à peine leur père: ils abandonnent sa cabane lorsqu'ils sont capables de pourvoir à leur subsistance : mais ils conservent un plus long attachement pour leur mère qui les a élevés avec une extrême douceur, et ne les a batlus que lorsqu'ils ont montré de la lâcheté dans leurs petits combats contre des enfants du même âge.
Les vieillards des rancheries qui ne sont plus en état de chasser vivent aux dépens de tout leur village , et sont assez généralement considérés. Les sauvages indépendants sont très fréquemment en guerre; mais la crainte des Espagnols leur fait respecter les missions, et ce n’est peut-être pas une des moindres causes de l'augmentation des villages chrétiens. Leurs armes sont l'arc et les flèches armées d’un silex très arlistement travaillé : ces ares en bois et doublés d'un nerf de bœuf sont très supérieurs à ceux des habitants de la baie des Français.
Ils ont deux jeux qui occupent tous leurs loisirs : le premier, auquel ils donnent le nom de takersia, consiste à jeter el à faire rouler un petit cercle de trois pouces de diamètre dans un espace de dix Loises en carré, nettoyé d'herbe et entouré de faseines. Les deux joueurs tiennent chacun une baguelle de la grosseur d'une canne ordinaire, et de cinq pieds de long : ils cherchent à faire passer cette baguette dans le cercle pendant qu'il est en mouvement: sils y réussissent, ils gagnent deux points; el si le cercle, en cessant de rouler, repose simplement sur leur bâ!on, ils en gagnent un : la partie est en trois points. Ce jeu leur fait faire un violent exercice, parce que le cercle ou les baguettes sont toujours en action.
L'autre jeu, nommé toussi, est plus tranquille : on
le joue à quatre, deux de chaque côté. Chacun à son.
tour cache dans une de ses mains un morceau de bois, pendant que son partenaire fait mille gestes pour oceuper l'altention des adversaires. Il est assez curieux vour un observateur de les voir aceroupis les uns visà-vis des autres, gardant le plus profond silence, observant les trails du visage et les plus petites circonstances qui peuvent les aider à deviner la main qui cache le morceau de bois. Is gagnent ou perdent un point suivant qu'ils ont bien ou mal rencontré; et ceux qui l'ont gagné ont droit de cacher à leur tour. La
(1) Nom des villages des Indiens indépendants. A, M,
partie est en cinq points : l'enjeu ordinaire est des rassades, et chez les Indiens indépendants, les faveurs de leurs femmes.
La loutre est un amphibie aussi commun sur toute la côte occidentale de l'Amérique, depuis le 28e degré jusqu'au 60e, que les loups marins sur la côte du Labrador et de la baie d'Hudson. Les Indiens, qui ne sont pas aussi bons marins que les Esquimaux, et dont les canots, à Monterey, ne sont faits que de joncs, les prennent à terre avec des lacs, ou lés assomment à coups de bâton lorsqu'ils les trouvent éloignées du rivage. Pour cet effet, ils se tiennent cachés derrière des roches , Car au moindre bruit cet animal s’effraie et plonge tout de suite dans l'eau.
La Nouvelle-Californie, malgré sa fertilité, ne compte pas encore un seul habitant (4); quelques soldats, mariés avec des Indiennes, qui demeurent dans l'intérieur des forts ou qui sont répandus comme des escouades de maréchaussée dans les différentes missions, conslituent jusqu'à présent toute la nation espagnole de celte partie de l'Amérique.
Il n'est peut-être aucun pays où les différents idiomes soient aussi mullipliés que dans la Californie septentrionale. Les nombreuses peuplades qui divisent cette contrée, quoique très près les unes des autres, vivent isolées et ont chacune une langue particulière. Cest la difficulté de les apprendre toutes qui console les missionnaires de n’en savoir aucune : ils ont besoin d'un interprète pour leurs sermons et leurs exhortations à l'heure de Ja mort.
Monterey et la mission de San-Carlos qui en dépend comprennent le pays des Achastliens et des Ecclemachs. Les deux langues de ces peuples, en partie réunis dans la même mission, en formeraient bientôt une troisième, si les Indiens chrétiens cessaient de communiquer avec ceux des rancheries. La langue des Achastliens est proporlionnée au faible développement de leur intelligence. Comme ils ont peu d'idées abstraites, ils ont peu de mots pour les exprimer.
Is se servent de leurs doigts pour compter jusqu'à dix : peu d'entre eux peuvent le faire de mémoire et indépendamment de quelque signe matériel. S'ils veulent exprimer le nombre qui succède à huit, ils commencent par compler avec leurs doigts, un, deux, etc., el s'arrêtent lorsqu'ils ont prononcé neuf: il est rare qu'ils parviennent au nombre cinq sans ce secours.
Le pays des Ecclemachs s'étend à plus de vingt lieues à l'est de Monterey. La langue de ses habitants diffère absolument de toutes celles de leurs voisins : elle a même plus de rapport avec nos langues européennes qu'avec celles de l'Amérique. Ce phénomène grammatical, le plus curieux à cet égard qui ait encore été observé sur ce continent, intéressera peut-être les savants qui cherchent dans la comparaison des langues l'histoire de la transplantation des peuples.
Départ de Monterey. — Projet de la route à suivre en traversant l'Océan occidental jusqu’à la Chine.
En partant de Monterey, je formai le projet de diriger ma route au sud-ouest, jusque par 28 degrés de latitude, parallèle sur lequel quelques géographes ont placé l'île de Nostra-Segnora-de-la-Gorta. Toutes mes recherches, pour connaître le voyageur qui a fait anciennement cette découverte , ont été infructueuses.
Ma traversée fut d'abord très heureuse : les vents du nord-est succédèrentau ventde nord-ouest, et je ne doulai pas que nous n'eussions atteint Ja région des vents constanis : mais dès le 18 octobre 1786, ils passèrent à l'ouest, et ils y furent aussi opiniâtres que-dans les hautes latitudes, ne variant que du nord-ouest au sudouest. Je luttai pendant huit ou dix jours contre ces
(4) Aujourd'hui, c’est-à-dire en 1852, la Nouvelle-Californie compte à Monterey, sa capitale, énviron 3,000 indigènes, A. M.
obstacles, profitant des différentes variations pour m'élever à l’ouest, et gagner enfin la longitude sur laquelle je m'étais proposé d'arriver.
Le 3 novembre, par 24 degrés 4 minutes de latitude nord, et 165 degrés 2 minutes de longitude occidentale, nous fûmes environnés d'oiseaux du genre des fous, des frégates et des hirondelles de mer, qui généralement s'éloignent peu de terre ; nous naviguâmes avec plus de précaution, faisant petites voiles la nuit; etle 4 novembre, au soir, nous eûmes connaissance d'une île très pelite, et qui n'était en quelque sorte qu'un rocher de cinq cents toises environ de longueur, et tout au plus de soixante d'élévation : on n'y voyait pas un seul arbre, mais il y avait beaucoup d'herbe vers le sommet. J'en approchaï à un tiers de lieue; les bords étaient à pic comme un mur, et la mer brisait partout avec force ; ainsi il ne fut pas possible de songer à y débarquer. Nous avons presque entièrement fait le tour de celte île. Sa latitude et sa longitude sont de 23 degrés 34 minutes nord, et 166 degrés 52 minutes à l'occident de Paris : je l'ai nommée île Necker (1). Si sa stérilité la rend pea importante, sa position précise devient très intéressante aux navigateurs auxquels elle pourrait devenir funeste. =
Nous eûmes connaissance des îles Mariannes le 14 décembre. J'avais dirigé ma route dans le dessein de passer entre l'île de la Mira et les îles Déserte et des Jardins ; mais leurs noms oiseux occupent sur les cartes des espaces où il n'y eut jamais de terre, ét trompent ainsi les navigateurs qui les rencontreront peut-être un jour à plusieurs degrés au nord ou au sud. L'île de l'Assomption elle-même, qui fait partie d'un groupe d'îles si connues, sur lesquelles nous avons une histoire en plusieurs volumes, est placée sur la carte des jésuites, copiée par Lous les géographes, 30 minutes trop au nord. Sa véritable position est par 19 degrés 45 minutes de latitude nord, et 143 degrés 15 minutes de longitude orientale.
Le 28 décembre, nous eûmes connaissance des îles Bashées (2), dont l'amiral Byron a donné une détermination en longitude qui n'est point exacte. Celle du capitaine Wallis approche plus de la vérité. Nous passâmes à une lieue des deux rochers qui sont le plus au nord. Ils doivent être appelés ilots, malgré l'autorité
‘de Dampier, parce que le moins gros à une demi-lieue
de tour; et quoiqu'il ne soit point boisé, on aperçoit beaucoup d'herbes du côté de l'est. La longitude orientale de cet îlot est par 419 degrés 41 minutes, et sa latitude nord par 21 degrés 9 minutes 13 secondes. Je ne me proposai pas de relâcher à ces îles, les Bashées ayant déjà été visitées plusieurs fois, et rien ne pouvant nous y intéresser. Après en avoir déterminé la position, je continuai donc ma route vers la Chine, et le 4er janvier 1787, je trouvai fond par soixante brasses. Le lendemain, nous fûmes environnés d'un {rès grand nombre de bateaux pêcheurs; le 2, nous eûmes connaissance de la Pierre-Blanche. Nous mouillâmes le soir au nord de l’île Ling-ting, et le 3 dans la rade de Macao.
Arrivée à Macao: — Séjour dans la rade du Typa, — Description de Macao. — Son gouvernement.
Les Chinois qui nous avaient pilotés devant Macao refusèrent de nous conduire au mouillage du Type : ils montrèrent le plus grand empressement de s'en aller avec leurs bateaux, et nous avons appris depuis que, s'ils avaient été aperçus, le mandarin de Macao aurait exigé de chacun d'eux la moitié de, la somme qu'ils avaient reçue. Ces sortes de contributions sont
(1) Cette découverte appartient exclusivement à La Pérouse. A.Nù (2) Iles Bashées ou Bachi, ainsi nommées par Guillaume Dampier, du nom d'une liqueur enivrante qu'on y boit abondamment. | AM
Nous aperçümes des feux dans Pile.
assez ordinairement précédées de plusieurs volées de coups de bâton. Ce peuple, dont les lois sont si vantées en Europe, est peut-être le plus malheureux, le plus vexé et le plus arbitrairement gouverné qu'il y ait sur la Lerre, si toutefois on peut juger du gouvernement chinois par le despotisme du mandarin de Macao.
Nous mouillâmes à côté d'une flûte française qui venait de Manille ; elle était destinée à naviguer sur les côles de l'est, et à y protéger notre commerce. Nous eûmes donc enfin, après dix-huit mois, le plaisir de rencontrer, non-seulement des compatriotes, mais même des camarades et des connaissances.
Les Chinois font avec les Européens un commerce de cinquante millions, dont les deux cinquièmes sont soldés en argent, le reste en draps anglais, en calin de Batavia ou de Malac, en coton de Surate onu du Bengale, en opium de Patna, en bois de sandal, et en poivre de la côte de Malabar. On apporte aussi d'Europe quelques objels de luxe, comme glaces de la plus grande dimension, montres de Genève, corail, perles fines; mais ces derniers articles doivent à peine êlre comptés, et ne peuvent être vendus avec quelque avantage qu'en très petile quantité. On ne rapporte en échange de toutes ces richesses que du thé vert ou noir, avec quelques caisses de soie écrue pour les manufactures europ'ennes; car je compte pour rien les porcelaines qui lestent les vaisseaux, et les étoffes de
soie qui ne procurent presque aucun bénéfice. Aucune nation ne fait certainement un commerce aussi avantageux avec les étrangers, et il n'en est point cependant qui impose des conditions aussi dures, qui multiplie avec plus d'audace les vexalions, les gênes de toute espèce : il ne se boit pas une tasse de thé en Europe qui n'ait coûlé une humiliation à ceux qui l'ont acheté à Canton, qui l'ont embarqué, et ont sillonnéla moitié du globe pour apporter cette feuille dans nos marchés.
Les Portugais ont encore plus que tous les autres peuples à se plaindre des Chinois : on sait à quel titre respectable ils sont possesseurs de Macao. Le don de l'emplacement de cette ville est un monument de la reconnaissance de l'empereur Camby : elle fut donnée aux Portugais pour avoir détruit, dansles îles de Canton, les pirates qui infestaient les mers et ravageaient toutes les côtes de la Chine.
Macao, situé à l'embouchure du Tigre, peut recevoir dans sa rade, à l'entrée du Typa, des vaisseaux de soixante-quaire canons, et dans son port, qui est sous la ville et communique avec la rivière en remontant dans l’est, des vaisseaux de sept à huit cents tonneaux à moitié chargés. Sa latitude nord est de 22 degrés 12 minutes 40 secondes, et sa longitude orientale de 411 degrés 19 minutes 30 secondes.
L'entrée de ce port est défendue par une forteresse à
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Tombeau Orotchys.
deux batteries, qu'il faut ranger en entrant à une portée de pistolet. Trois petits forts, dont deux armés de douze canons etun de six, garantissent la partie méridionale de la ville de toute entreprise chinoise. Ces fortifications, qui sont dans le plus mauvais état, seraient peu redoutables à des Européens; mais elles peuvent imposer à toutes les forces maritimes des Chinois. Il y a de plus une montagne qui domine la plage et sur laquelle ün détachement pourrait soutenir un très long siége. Les Portugais de Macao, plus religieux que militaires, ont bâti une église sur les ruines d'un fort qui couronnait cette montagne et formait un poste inexpugnable.
Le côlé de terre est défendu par deux forteresses : l'une est armée de quarante canons et peut contenir mille hommes de garnison. Elle a une citerne, deux suurces d'eau vive, et des casemates pour renfermer les munitions de guerre et de bouche. L'autre forteresse, sur laquelle on compte trente canons, ne peut comporter plus de trois cents hommes; elle a une source qui est très abondante et ne tarit jamais. Ces deux citade!les commandent tout le pays. Les limites portugaises s'étendent à peine à-une lieue de distance de la ville. Elles sont bordées d'une muraille gardée par un mandarin avec quelques soldats. Ce mandarin es le vrai gouverneur de Macao, celui auquel obéissent les Chinois. Il n’a pas le droit de coucher dans l’'en-
ceinte des limites, mais il peut visiter la place et même les fortifications, inspecter les douanes, etc. Dans ces occasions, les Portugais lui doivent un salut de cinq coups de canon; mais aucun Européen ne peut faire un pas sur le territoire chinois au-delà de la muraille. Une imprudence le mettrait à la discrétion des Chinois qui pourraient, ou le reteuir prisonnier, ou exiger de lui une grosse somme : quelques officiers de nos frégates s'y sont cependant exposés, el cette petite légèreté n’a eu aucune suite fâcheuse (1).
La population entière de Macao peut être évaluée à vingt mille âmes, dont cent Portugais de naissance sur deux mille métis ou Portugais indiens ; autant d’esclaves cafres qui leur servent de domestiques; le reste est chinois, et s'occupe du commerce et de différents métiers qui rendent ces mêmes Portugais tributaires de leur industrie. Ceux-ci, quoique presque tous mulâtres, se croiraient déshonorés s'ils exercaient quelque art mécanique et faisaient ainsi subsister leur famille ; mais leur amour-propre n'est pas révollé de solliciter
4) Depuis 1846, où les Anglais, forcés d’en venir à des représailles, s'avancèrent jusque près de Nankin, la Chine a dû ouvrir aux Européens cinq ports de commerce, où l'Angleterre, la France et les Etats-Unis ont placé des consuls. Le gouvernement chinois a, en outre, cédé à celui de la Grande-Bretagne l'ile de Hong-Kong, en face de Canton. A. M.
Sans cesse et avec importunité la charité des passants.
Le vice-roi de Goa nomme à toutes les places civiles et militaires de Macao. Le gouverneur est de son choix, ainsi que tous les sénateurs qui partagent l'autorité civile : la garnison est de cent quatre-vingts cipayes Indiens et cent vingt hommes de milice. Le service de cette garde consiste à faire la nuit des patrouilles : les soldats sont armés de bâtons, l'officier seul a droit d'avoir une épée; mais, dans aucun cas, il ne peut en faire usage contre un Chinois.
Le sénat de Macao est composé du gouverneur, qui en est le président, et de trois vereadores, qui sont les vérificateurs des finances de la ville, dont les revenus consistent dans les droils imposés sur les marchandises qui entrent à Macao, par les seuls vaisseaux portugais.
Après les trois vereadores viennent deux juges des orphelins, chargés des biens vacants de l'exécution des testaments, de la nomination des tuteurs, et géné-
ralement de toutes les discussions relatives aux suc-.
cessions : on peut appeler de leur sentence à Goa.
Les autres causeé civiles ou criminelles sont atfri= buées aussi, en première instance, à deux sénateurs nommés juges. Un trésorier reçoit le produit des douanes, et paie, sur les ordonnances du sénat, les appointements et les différentes dépenses, qui ne peuvent cependant être ordounancées que par le vice-roi de Goa si elles excèdent trois mille piastres.
La magistrature la plus importante est celle du procureur de la ville. Il est intermédiaire entre le gouvernement portugais et le gouvernement chinois : il répond à tous les étrangers qui hivernent à Macao, recoit et fait parvenir à leur gouvernement respectif les plaintes réciproques des deux nations, dont un greffier, qui n'a point voix délibéralive, lient registre, ainsi que de toutes les délibérations du conseil. Il ést le seul dont la place soit inamovible : eelle du gouverneur dure trois ans, les autres magistrats sont changés cha-que année. Ê ne.
L'aspect de cette ville est très riant. HI reste de son ancienne opulence plusieurs belles maisons louées aux subrécargues des différentes compagnies, qui sont obligés de passer l'hiver à Macao, les Chinois les forçant de quitter Canton lorsque le dernier vaisseau de leur nation en est parti, et ne leur permettant d'y reltourner qu'avec les vaisseaux qui arrivent d'Europe à la mousson suivante.
Il est inutile de dire que le mandarin de Macao ne demanda rien pour notre séjour dans la rade du Typa, qui ne fait plus partie, ainsi que les différentes îles, des possessions portugaises. Le climat de celte rade est fort inégal dans celte saison : le thermomètre variait de huit degrés d'un jour à l'autre. Nous eûmes presque tous la fièvre avec de gros rhumes, qui cédèrent à la belle température de l'ile de Luçon : nous l’aperçümes le 15 février 1787. Nous étions partis de Macao le 5 à huit heures du matin, avec un vent du nord qui nous aurait permis de passer entre les Îles, si j'eusse eu un pilote ; mais, voulant épargner cette dépense, qui est assez considérable, je suivis la route ordinaire, et je passai au sud de la grande Ladrone. Nous avions embarqué sur chaque frégate six matelots chinois, en remplacement de ceux que nous avions eu le malheur de perdre lors du naufrage de nos canols.
Nous eûmes connaissance de l’île de Luçon le 14 février par 18 degrés 44 minutes. Nous nous flaltions de n'avoir plus qu'à descendre la côte avec des vents de nord-est jusqu'à l'entrée de Manille : mais les vents de mousson ne pénétrèrent pas le long de la terre : ils furent variables du nord-ouest au sud-ouest pendant plusieurs jours. Les courants portèrent aussi au nord, et jusqu'au 49 février, nous n'avançâmes pas d'une lieue par jour. Enfin, les vents du nord ayant fraîchi, nous longeärues la côte des Illocos à deux lieues, et nous aperçcümes le port de Sainte-Croix. Nous doublâmes, le 20, le cap Bulinao, et relevèmes, le 21, la pointe Capones. Nous prolongeàmes notre bordée jus-
qu'au sud de l’île de Mæivelle, et nous dirigeâmes notre route entre celle île et celle de la Monha, et, les vents nous étant contraires, nous primes alors le parti de relâcher dans le port de Marivelle.
Le 28, nous mouillâmes dans le port de, Cavite, à deux encâblures de la ville. Notre traversée de Macao à Cavite fut de vingt-trois jours, et elle eût été bien plus longue si, suivant l'usage des anciens navigaleurs portugais et espagnols, nous nous fussions obslinés à vouloir passer au nord du banc de Pratas.
Arrivée à Cavite. Détails sur Cavite et sur son arsenal. Description de Manille et de ses environs. Sa population. Séjour à Manille. Etat militaire de l'i® de Luçon.
Nous avions à peine mouillé à l'entrée du port de Cavite, qu'un officier vint à bord, de la part du commandant de cette place, pour nous prier de ne pas communiquer avec la terre, jusqu'à l'arrivée des ordres du gouverneur général, auquel il se proposait de dépècher un courrier dès quil serait informé des motifs de notre relâche. Nous répondimes que nons désirions des vi vres et Ja permission de réparer nos frégates, pour continuer notre campagne le plus promptement possible : mais avant le départ de l'officier espagnol, le commandant.de la baie (4) arriva de Manille, d'où l’on avait aperçu nos vaisseaux. 11 nous apprit qu'on y était informé de notre arrivée dans les mers de la Chine, et que les lettres du ministre d'Espagne nous avaient annoncés au gouverneur général depuis plusieurs mois, Cet officier ajouta que la saison permettait de mouiller dévant Manille, où nous trouverions réunis tous les agréments et toutes les ressources qu'il est possible de sé procurer aux Philippines; mais nousélions à l’ancre devant un arsenal, à une portée de fusil de terre, el rién ne pouvait compenser ces avantages.
Cavite, à trois lieues dans le sud-ouest de Manille, était autrefois un lieu assez considérable ; mais, aux Philippines comme en Europe, les grandes villes pompent en quelque sorte les petites; et il n'y reste plus aujourd'hui que lé commandant de l'arsenal, uu contador, deux hieu‘enants de port, le commandant de la place, cént cinquante hommes de garnison, et les ofticiers attachés à cette troupe (2).
Tous les autres habitants sont métis ou indiens, attachés à l'arsenal, et forment, avec leur f,mille, qui est ordinairement très nombreuse, une population d'environ quatre mille âmes, réparties dans la ville et dans le faubourg Saint-Roch. On y compte deux paroisses, et trois couvents d'hommes, occupés chacun par deux religieux, quoique trente pussent y loger commodément. Les jésuites y possédaient autrefois une très belle maison : la compagnie de conurerce nouvellement élablie par le gouvernement s'en est emparée. En général, on n'y voit plus que des ruines. Les anciens édifices en pierre sont abandonnés, ou oceupés par des Indiens qui neles réparent point; et Cavite, la seconde ville des Philippines, la capitale d'une province de son nom, n'offre aux yeux qu'un monceau de ruines ; toutefois, il n’en est pas de même du port qui est bien tenu.
La ville de Manille, y compris ses faubourgs, est très considérable. On évaluesa population à trente-huit mille âmes (3), parmi lesquelles on compte à peine mille ou
(1) Le commandant de la baie est, en Espagne, le chef des douaniers. 1 a un grade militaire; celui de Manille à rang de capitaine. ou EM |
(2) Cavite compte anjourd’hui (1852; environ 3,000 habitants, et Manille 38,000. Rien de plus romantique, rien de plus riant que le point de vue dont on jouit du chemin qui mène de Cavite à Manille. A. M.
(3) C'est encore en 1852 à peu près le mème nombre d'habitants. Manille est vaste : elle renferme plusieurs belles églises. Les maisons sont bâties sur pilotis, à cause de la fréquence des tremblements de terre. Les maisons des indigènes s'élèvent sur des potéaux à six pieds de terre :
. LA PEÉROUSE. 27 RE CSS OR PRISE SSSR ER EE Es
douze cents Espagnols : les autres sont métis, indiens ou chinois, eultivant tous les arts, et s’exerçan! à tous les genresd'industrie. Les familles espagnoles les moins riches ont une ou plusieurs voitures. Deux très beaux chevaux coûtent trente piastres, leur nourriture et les gages d’un cocher six piastres par mois : ainsi il n’est aucun pays où la dépense d’un carrosse soit moins considérable, et en même temps plus nécessaire. Les environs de Manille sont ravissants : la plus belle rivière y serpente, et se divise en différents canaux, dont les deux principaux conduisent à celte fameuse lagune ou lac de Bay, qui est à sept lieues dans l'intérieur, bordé de plus de cent villages indiens, situés au milieu du territoire le plus fertile
Manille, bâtie sur le bord de la baie de son nom qui
a plus de vingt-cinq lieues de tour, està l'embouchure d'une rivière, navigable jusqu'au lac d'où elle tire sa source : c’est peut-être la ville de Punivers le plus heureusement située. Tous les comestibles s’y trouvent dans la plus grande abondanceel au meilleur marché; mais les habillements, les quincailleries d'Europe, les meubles s'y vendent à un prix excessif. Le défaut d'émulation, les prohibitions, les gènes de toute espèce mises sur le commerce y rendent les productions et les marc”andises de l'Inde et de la Chine au moins aussi chères qu'en Europe.
Erois millions d'habitants peuplent ces différentes îles, et celle de Luçon en contier { à peu près le tiers (2). Ces peuples ne m'ont paru en rien inférieurs à ceux d'Europe : ils cultivent la terre avec intelligence, sont charpentiers, menuisiers, forgerons, orfèvres, tisserands, maçons, etc. J'ai parcouru leurs villages : je les ai trouvés bons, hospitaliers, affables; et quoique les Espagnols en parlent avec mépris et les trailent de même, j'ai reconnu que les vices qu'ils meltent sur le compte des Indiens doivent être imputés au gouvernement qu'ils ont établi parmi eux. On sait que l'avidité de l'or, et l'esprit de conquète dont les Espagnols et les Portugais étaient animés, il y a deux siècles, faisaient parcourir à des aventuriers de ces deux nations les différentes mers et les îles des deux hémisphères, dans la seule vue d'y rencontrer ce riche métal.
Les distinctions les plus bizarres sont établies et maintenues avec Ja plus grande sévérité. Le nombre des chevaux attelés aux voitures est fixé pour chaque état ; lescochers doivent s'arrêter devant le plus grand nombre, et le seul caprice d'un oidore peut retenir en file derrière sa voiture toutes celles qui ont le malheur de se trouver sur le même chemin. Tant de vices dans ce gouvernement, tant de vexations qui en sont la suite, n'ont cependant pu anéantir entièrement les avantages du climat : les paysans ont encore un air de bonheur, qu'on ne rencontre pas dans nos villages d'Europe: leurs maisons sont d'une propreté admirable, ombragées par des arbres fruiliers qui croissent sans culture. L'impôt que paie chaque chef de famille est très modéré : il se borne à cinq réaux et demi, en y comprenant les droits de l’église que la nation percoit ; tous les évêques, chanoines et curés sont salariés par le gouvernement, mais ils ont établi un casuel qui compense la modicité de leurs traitements.
Lé peuple à une passion si immodérée pour le tabac, qu'il n’est pas d'instant dans la journée où ua homme ou une femme n'ait un cigarre à la bouche : les enfants à peine sortis du berceau contractent cette habitude. Le tabac de l'île Lucon est le meilleur de l'Asie. Cha-
elles sont en bambous fendus, et couvertes de feuilles; on y pénètre au moyen d'une échelle. A. M
(1) Les environs de Manille offrent de très beaux sites, surtout entre cette capitale des Philippines et le port de Uavite. Les objets nécessaires s’y trouvent en grande abondance; les chevaux y sont petits, mais infatigables et peu chers : ce qui permet à la plupart des familles espagnoles d'avoir un équipage. A. M.
(2) 11 paraît que ce nombre est aujourd'hui double, car on donne, en 1852, aux Philippines six snillions d'habitants, répartis sur dix-neuf mille heuëes carrées. A. M.
cuu en cultivait autour de sa maison pour sa consommation, et le petit nombre de bâtiments étrangers qui avaient Ja permission d'aborder à Manille en transportaient dans toutes les parties de l'Inde.
La terre, aux Philippines, ne se refuse à aucune des productions les plus précieuses : neuf cent mille individus des deux sexes, dans l'île de Luçon, peuvent être encouragés à la cultiver. Ce climat permet de faire dix récoltes de soie par an, tandis que celui de la Chine laisse à peine l’espérance de deux.
Le cotun, l'indigo, les cannes à sucre, le café, naissent sans culture sous les pas de l'habitant qui les dédaigne. Tout annonce que les épiceries n’y seraient pas inférieures à celles des Moluques.
Le seul établissement militaire des Espagnols dans ies Philippines méridionales est celui de Samboangan dans l'ile de Mindanao, où ils entretiennent une garnison de cent cinquante hommes, commandée par un gouverneur militaire à la nomination du gouverneur général de Manille. I n'y à dans les autres îles que quelques villages défendus par de mauvaises batteries servies par des milices et commandées par des alcades au choix du gouverneur général, mais susceptibles d'être pris parmi toutes les classes des citoyens qui ne sont pas militaires. Les véritables maîtresdes différentes îles où sont situés les villages espagnols les auraient bientôt détruits, s'ils n'avaient pas un très grand intérêt à les conserver.
Les Mores ou Mahométans sont en paix dans leurs propres îles ; mais ils expédient des bâtiments pour pirater sur les côtes de celle de Luçon, et les alcades achètent un très grand nombre des esclaves faits par ces pirates ; ce qui dispense ceux-ci de les apporter à Batavia, où ils n'en trouveraisnt qu'un beaucoup moindre prix. Ces détails peignent mieux la faiblesse du gouvernement des Philippines que tous les raisonnements des différents voyageurs. Les lecteurs s’apercevront que les Espagnols sont trop faibles pour protéger le commerce de leurs possessions : tous leurs bienfaits envers ces peuples n'ont eu jusqu'à présent pour objet que leur bonheur dans l'autre vie.
Le 21 mars 1787, tous nos travaux étaient finis à Cavile, nos canots construits, nos voiles réparées, et nos salaisons mises en barils. Nous avions à bord du sel et du vinaigre d'Europe, et nous n’achetâmes des Espagnols que des cochons à un prix très modéré.
. Les communications entre Manille et la Chine sont si fréquentes que, chaque semaine, nous recevions des nouvelles de Macao. Le 3 avril, nous embarquâmes tous nos instruments d'astronomie.
Avant de mettre à la voile, je crus devoir aller avec M. de Langle faire nos remerciments au gouverneur énéral, de la célérité avec laquelle ses ordres avaient été exécutés, et plus particulièrement encore à l’intendant, de qui nous avions recu tant de marques d'intérêt et de bienveillance. Ces devoirs remplis, nous profilâmes l'un et l’autre d'un séjour de quarante-huit heures chez M. Sebier pour aller visiter en canot ou en voiture les environs de Manille. On n'y rencontre ni superbes maisons, ni parcs, ni jardins; mais la nature y est si belle, qu'un simple village indien sur le bord de la rivière, une mäison à l’européenne, entourée de quelques arbres, forment un coup d'œil plus pittoresque que celui de nos plus magnitiques châteaux : et l'imaginalion la moins vive se peint toujours le bonheur à côté de celle riante simplicité. Les Espagnols sont presque tous dans l'usage d'abandonner le séjour de la ville après les fètes de Pâques, et de passer la saison brûlante à la campagne. Ils n'ont pas cherché à embellir un pays qui n'avait pas besoin d'art : une maison propre et spacieuse, bâlie sur le bord de l'eau, avec des bains très commodes, d'ailleurs sans avenues, sans jardins, mais ombragéc de quelques arbres fruitiers : voilà la demeure des ciloyens les plus riches; et ce serait un des lieux de la terre les plus agréables à habiter, si un gouvernement plus modéré
et quelques préjugés de moins assuraient davantage la liberté civile de chaque habitant.
La petite garnison de Samboangan, dans l'île de Mindanao, n'est pas prise sur celle de l'île Luçon, qui se compose d’un régiment ; on a formé, pour les îles Mariannes el pour celle de Mindanao', deux corps de cent cinquante hommes chacun, qui sont invariablement attachés à ces colonies.
Départ de Cavite, Nous mouillons à deux lieues au large de l’ancien fort Zélande. Nous appareillons le lendemain. Détails sur les îles Pescadores ou Pong-Hou. Reconnaissance de l’île Botol Tabaco-xima. Nous prolongeons l’île Kumi, qui fait partie du royaume de Likeu. Les frégates entrent dans la mer du Japon, et prolongent la côte de Chine. Nous faisons route pour l'ile Quelpaert. Nous prolongeons la côte de Corée. Détails sur l'ile Quelpaert, la Corée, etc. Découverte de l'ile Dagelet.
Le 9 avril, suivant notre manière de compter, et le 10, suivant celle des Manilloïs, nous mîimes sous voile et nous eûmes connaissance de l’île Formose le 21 avril. Nous éprouvâmes, dans le canal qui la sépare de celle de Lucon, des lits de marée très violents. Le 22, je relevai l’île de Lamay, qui est à la pointe du sud-ouest de Formose, à l'est un quart sud-est, à la distance d'environ trois lieues.
Je dirigeai ma route vers les îles méridionales des Pescadores, qui s'étendent par 23 degrés 12 minutes latitude nord. Ces îles sont un amas de rochers qui affectent toutes sortes de figures ; une entre autres ressemble parfaitement à la tour de Cordouan qui est à l'entrée de la rivière de Bordeaux, et l'on jurerait que ce rocher est taillé par la main des hommes. Parmi ces îlots nous avons compté cinq îles d’une hauteur moyenne, qui paraissaient comme des dunes de sable: Nous n’y avons aperçu aucun arbre.
Je revins à l’est-sud-est pour passer dans le canal entre Formose et les îles Bashées. Le 4°r mai, nous restâmes à mi-canal entre les îles Bashées et celle de Botoi Tabaco-Xima. Ce canal est de seize lieues, nos observations ayant placé la pointe du sud-est de Botol Tabaco-Xima à 21 degrés 57 minutes de latitude nord, et 419 degrés 32 minutes de longitude orientale. Les vents nous ayant permis d'approcher cette île à deux tiers de lieue, j'aperçus distinctement trois villages sur la côte méridionale, et une pirogue parut faire roule sur NOUS.
L'île Formose, à laquelle aucun voyageur connu n’a abordé, peut avoir quatre lieues de tour. Elle est séparée par un canal d’une demi-lieue d’un îlot ou très gros rocher, sur lequel on apercevait un peu de verdure avec quelques broussailles, mais qui n’est ni habité ni habitable. L'île, au coniraire, paraît contenir une assez grande quantité d'habitants, puisque nous avons complé trois villages considérables dans l’espace d'une lieue. Elle est boisée depuis le tiers de son élévation, prise du bord de la mer, jusqu’à la cime, qui nous parut coiffée des plus grands arbres. L'espace de terrain compris entre ces forêts et le sable du rivage conserve une pente encore très rapide. Il était du plus beau vert et cultivé en plusieurs endroits, quoique sillonné par les ravins que forment les torrents qui descendent des montagnes.
Sortis de l'archipel des îles de Likeu, et nous allions entrer dans une mer plus vaste, entre le Japon et la Chine, où quelques géographes prétendent qu'on trouve toujours fond. Cette observation est exacte; mais ce n'a guère été que par 24 degrés # minutes que la sonde a commencé à rapporter soixante-dix brasses ; et depuis cette latitude jusque par-delà le canal du Ja-
on, nous n'avons plus cessé de naviguer sur le fond : a côte de Chine est même si plate, que, par les 31 degrés, nous n'avions que vingt-cinq brasses à plus de trente lieues de terre.
Je continuai ma route, et j'apercus bientôt la pointe du nord-est de l'île Quelpaert à l’ouest; je fixai ma
route au nord-nord-est pour approcher Corée. Nous vimes différentesîles ou rochers qui forment unechaîne de plus de quinze lieues en avant du continent de Corée, par 35 degrés 145 minutes de latitude nord, et 127 degrés 7 minutes de longitude orientale, Une brume épaisse nous cachait le continent, qui n'en est pas éloigné de plus de cinq à six lieues. Nous en eûmes la vue le lendemain, vers onze heures du matin : il paraissait derrière les îlots ou rochers dont il était encore bordé.
Le 25 mai, nous passâmes le détroit de Corée. Le canal qui sépare la côte du continent de celle du Japon peut avoir quinze lieues; mais il est rétréci jusqu'à dix lieues, par des rochers qui, depuis l'île Quelpaert, n'ont pas cessé de border la côte méridionale de Corée,-et qui ont fini seulement lorsque nous avons eu doublé la pointe du sud-est de cette presqu'ile. En sorte que nous avons pu suivre le continent de très près, voir les maisons et les villes qui sont sur le bord de la mer, et reconnaître l'entrée des baies. Nous vimes sur des sommets de montagnes quelques fortifications qui ressemblent parfaitement à des forts européens, et il est vraisemblable que les plus grands moyens de défense des Coréens sont dirigés contre les Japonais. Cette partie de la côte est très belle pour la navigation, Car on n'y aperçoit aucun danger, à trois lieues au large; mais le pays est montueux et paraît très aride : la neige n’était pas entièrement fondue dans certaines ravines, et la terre semblait peu susceptible de culture. Les habitations sont cependant très multipliées : nous complâmes une douzaine de champans ou sommes qui naviguaient le long de la côte. Ces sommes ne paraissaient différer en rien de celles des Chinois; leurs voiles étaient pareillement faites de naltes.
Après avoir dépassé la partie la plus orientale et déterminé la côte la plus intéressante de Corée, je crus devoir diriger ma route sur la pointe du sud-ouest de l'île Niphon (1). Le 27, j'aperçus dans le nord-nord-est une île qui n'était portée sur aucune carte, et qui paraissait éloignée de la côte de Corée d'environ vingt lieues : je fis route afin de reconnaître celte île, que je nommai île Dagelet, du nom de cet astronome qui la découvrit le premier. Elle n’a guère que trois lieues de circonférence : sa pointe nord-est gît par 37 degrés 25 minutes de latitude nord, et 1429 degrés 2 minutes de longitude orientale; elle est très escarpée, mais couverte, depuis la cime jusqu'au bord de la mer, des plus beaux arbres.
Route vers la partie du nord-ouest du Japon. Vue du cap Noto et de l'ile Jootsi-Sima. Rencontre de plusieurs bâtiments japonais et chinois. Nous retournons vers la côte de Tartarie Relâche à la baie de Ternai. Relâche à la baie de Suffren.
Le 30 mai 1787, je dirigeai ma route à l'est vers le Japon ; mais ce ne fut qu'à bien petites journées que j'approchai de la côte. Le 2 juin, par 37 degrés 38 minutes de latitude nord, et 432 degrés 10 minutes de longitude orientale, suivant nos horloges marines, nous eûmes connaissance de deux bâtiments japonais, dont un passa à la portée de notre voix : il avait vingt hommes d'équipage, tous vêtus de soulanes bleues, de la forme de.celles de nos prêtres. Ce bâtiment, du port d'environ cenl tonneaux, avait un seul mât très élevé, planté au milieu, et qui paraissait n'être qu’un
1) La grandede ile Niphon, avec celles de Kiu-Siu et de Sikohf, constitue ce qu'on nomme l'empire du Japon. L'ile Niphon a trois cent vingt-cinq lieues de long sur huit à cinquante de large. Sa capitale est Iedo, au fond d'un golfe du même nom, dans la partie sud-est de l'ile, et c'est aussi la capitale de l'empire japonais. L'ile Kiu-Sin à quatrevingts lieues de long, et celle de Sikohf ou Sikoki, soixante. Des traités de géographie apprendront le surplus au lecteur. A. M.
fagot de mâtereaux réunis par des cercles de cuivre et des rostures. Sa voile était de toile.
Le 6, nous eûmes connaissance du cap Noto et de l'île Jootsi-Sima (1), qui en est séparée par un canal d'environ cinq lieues. Le temps était clair et l'horizon très étendu ; quoiqu à six lieues de la terre, nous en distinguions les déails, les arbres, les rivières et les éboulements. Des îlots ou rochers que nous côtoyàmes à deux lieues, et qui étaient liés entre eux par des chaînes de roches à fleur d’eau, nous empêchèrent d'approcher plus près de la côte.
Nos observations placent le cap Noto par 37 degrés 36 minutes de latitude nord, et 135 degrés 34 minutes de longitude orientale ; l’île Jootsi-Sima par 37 degrés 51 minutes de latitude, et 135 degrés 20 minutes de longitude ; un îlot ou rocher qui est à l'ouest du cap Noto par 37 degrés 36 minutes de latitude, et 135 degrés 14 minutes de longitude ; et la pointe la plus sud qui était à notre vue, sur l'île Niphon ,.par 37 degrés 18 minutes de latitude, et 435 degrés 5 minutes de longitude.
Le 23 je fis route pour une baie que je voyais dans l'ouest-nord-ouest, et où il était vraisemblable que nous trouverions un bon mouillage. Nous y laissâmes tomber l'ancre à six heures du soir, à une demi-lieue du rivage. Je la nommai baie de Ternai : elle est située par 45 degrés 43 minutes de latitude nord, et 135 degrés 9 minutes de longitude orientale. |
Partis de Manille depuis soixante-quinze jours, nous avions, à la vérité, prolongé les côtes de l'île Quelpaert, de Corée, du Japon; mais ces contrées, habitées par des peuples barbares envers les étrangers, ne nous avaient pas permis de songer à y relâcher. Nous savions au contraire que les Tartares étaient hospitaliers, et nos forces suffisaient d’ailleurs pour imposer aux petites peuplades que nous pouvions rencontrer sur le bord de la mer. Nous brûlions d'impatience d'aller reconnaître cette terre, dont notre imagination était occupée depuis notre départ de France : c'était la seule partie du globe qui eût échappé à l'activité infatigable du capitaine Cook.
Chacune des cinq anses qui forment le contour de la baie de Ternai offrait un lieu commode pour étendre la seine, et avait un ruisseau auprès duquel notre cuisine élait établie : les poissons n'avaient qu’un saut à faire des bords de la mer dans nos marmites. Nous primes des morues, des grondeurs, des truites, des saumons , des harengs, des plies : nos equipages en eurent abondamment à chaque repas.Ce poisson et les différentes herbes qui l’assaisonnèrent, pendant les trois jours de notre relâche, furent au moins un préservatif contre les atteintes du scorbut; car personne de l'équipage n’en avait eu jusqu'alors aucun symptôme, malgré l'humidité froide occasionnée par des brumes presque continuelles , que nous avions combattue avec des brasiers placés sous les hamacs des malelots , lorsque le temps ne permettait pas de faire branle-bas.
Ce fut à la suite d’une de ces parties de pêche, que nous découvrîimes, sur le bord d’un ruisseau, un tombsau tartare, placé à côté d’une case ruinée et presque enterré dans l'herbe. Notre curiosité nous porta à l'ouvrir, et nous y vimes deux personnes placées l’une à côté de l'autre. Leurs têtes étaient couvertes d’une calotte de taffetas ; leurs corps, enveloppés dans une
eau d'ours, avaient une ceinture de cette même peau, laquelle pendaient de petites monnaies chinoises et différents bijoux de cuivre. Des rassades bleues étaient répandues el comme semées dans ce tombeau. Nous y trouvâmes aussi dix ou douze espèces de bracelets d'ar-
(4) Tous les géographes jusqu'à ce jour ont donné le nom ce Jootsi-Sima à l’ile qui est dans le nord-est du cap Noto. La Pérouse attribue ici ce même nom à une autre ile qu'il a reconnue à cinq lieues dans le nord-ouest de ce cap, et qui est marquée sur toutes les cartes sans y être nommée.
gent, du poids de deux gros chacun, que nous apprimes par la suite être des pendants d'oreilles; une hache de fer, un couteau du même métal, une cuiller de bois, un peigne, un petit sac de nankin bleu, plein de riz. Rien n’était encore dans l’état de décomposition, et l’on ne pouvait guère donner plus d'un an d'ancienneté à ce monument. Sa construction nous parut inférieure à celle des tombeaux de la baie des Français: elle ne consistait qu'en un petit mulon formé de tronçons d'arbres, revêtu d'écorce de bouleau ; on avait laissé entre eux un vide pour y déposer les deux cadavres. Nous eûmes grand soin de les recouvrir, remettant religieusement chaque chose à sa place, après avoir seulement emporté une très petite partie des divers objets contenus dans ce tombeau, afin de constater notre découverte. Nous ne pouvions pas douter que les Tartares chasseurs ne fissent de fréquentes descentes dans cette baie : une pirogue, laissée auprès de ce monument, nous annonçait qu'ils y venaient par mer, sans doute de l’'embouchure de quelque rivière que nous n'avions pas encore aperçue.
Les monnaies chinoises, le nankin bleu, le taffetas, les calottes, prouvent que ces peuples sont en commerce réglé avec ceux de la Chine, et il est vraisemblable qu'ils sont sujets aussi de cet empire.
Le riz renfermé dans le petit sac de nankin bleu désigne une coutume chinoise fondée sur l'opinion d'une continuation de besoins dans l’autre vie : enfin, la hache, le couteau, la tunique de peau d'ours, le peigne, tous ces objets ont un rapport très marqué avec ceux dont se servent les Indiens de l'Amérique.
Le spectacle ravissant que nous présentait cette partie de Ja Tartarie orientale n'avait cependant rien d’intéressant pour nos botanistes et nos lithologistes. Les plantes y sont absolumentles mêmes que celles de France et les substances dont le sol est composé n'en diffèrent pas davantage. Les oiseaux de mer et deterre élaient aussi fort rares; nous vimes cependant des corbeaux, des tourterelles, des cailles, des bergeronnettes, des hirondelles, des gobe-mouches, des albatros, des goëlands, des macareux, des butors et des canards; mais la nature n était point animée par le vol d'oiseaux innombrables qu'on renconire en d’autres pays inhabités. À la baie de Ternai, ils étaient solitaires, et le plus sombre silence régnait dans l'intérieur des bois. Les coquilles n'étaient pas moins rares : nous ne trouvâmes sur le sable que des détriments de moules, de lépas, de limacons et de pourpres.
Enfin, le 27 juin au matin, je mis à la voile, et je prolongeai la côte à deux tiers de lieue du rivage, assez près pour distinguer l'embouchure du plus petit ruisseau, Nous fimes aussi cinquante lieues avec le plus beau temps que des navigateurs puissent désirer. Les vents qui passèrent au nord le 29, à onze heures du soir, m'obligèrent de prendre la bordée de l'est, et de m'éloigner ainsi de terre : nous étions alors par 46 degrés 50 minutes de lalitude nord.
Le 4 nous vimesune grande baie, dans laquelle coulait une rivière de quinze loises de largeur.
La descente était facile, et le fond montait graduellement jusqu'au rivage. L'aspect du pays est à peu près le même que celui de la baie de Ternai, et quoiqu'à trois degrés plus au nord, les productions de la terre et les substances dont elle est composée n'en diffèrent que très peu. Je donnai à cette baie le nom de baie de Suffren.
Nous continuons de faire route au nord. Côte de l'ile Ségalien. Relâche à la baie de Langle. Mœurs et coutumes des habitants. Arrivée à la baie de Castries sur la côte de Tartarie.
J'appareillai de la baie de Suffren avec une petite brise du nord-est, à l'aide de laquelle je crus pouvoir m'éloigner de la côte. Cette baie est située par 47 de-
grés 51 minutes de latitude nord, et 137 degrés 25 minutes de longitude orientale.
Le 5, nous eûmes connaissance d’une île qui paraissait très étendue, et qui formait avec la Tartarie une ouverture de 30 degrés. Nous ne dislinguions aucune pointe de l'île, et ne pouvions relever que des sommets, qui, s'étendant jusqu'au sud-est, annonçaient que nous étions déjà assez avancés dans le canal qui la sépare du continent. Notre latitude élait dans ce moment de 48 degrés 35 minutes, et celle de l’Astrolabe, qui avait chassé deux lieues en avant, de 48 degrés 40 minutes. Je pensai d'abord que c'était l'Île Ségalien, dont la partie méridionale avait été placée par les géographes deux degrés trop au nord. L'aspect de cette terre était bien différent de celui de la Tartarie : on n'y apercevaitque des rochers arides, dont les cavités conservaient encore de la neige; mais nous en étions à une trop grande distance pour découvrir les terres basses, qui pouvaient, comme celles du continent, être couvertes d'arbres et de verdure. Je donnai à la plus élevée de ces montagnes, qui se termine comme le soupirail d'un fourneau, le nom de pic Lamanon, à cause de sa forme volcanique, et parce que le physicien de ce nom a fait une étude particulière de différentes matières mises en fusion par le feu des volcans.
La baie où nous étions mouillés reçut le nom de bate de Langle, du nom de ce capitaine qui l'avait découverte et y avait mis pied à terre le premier.
Le 14 juillet, je dirigeai ma roule au nord-ouest, vers Ja côte de Tartarie. Nous laissâmes tomber l'anere à l’ouest d’une très bonne baie, à deux milles du rivage. Je nommai celte baie, la meilleure dans laquelle nous ayons mouillé depuis notre départ de Manille, buie d'Estaing : elle est située par 48 degrés 59 minutes de latitude nord, et 140 degrés 32 minutes de longitude orientale. Nos canots y abordèrent à quatre heures du soir, au pied de dix ou douze cabanes, placées sans aucun ordre, à une assez grande dislance les unes des autres, et à cent pas environ du bord de la mer.
Les productions et les substances du sol de la baie d'Estaing ne different presque point de celles de la baie de Langle. Le saumon y étail aussi commun, et chaque cabane avait son magasin. Nous découviimes que ces peuples consomment la tête, la queue et l'épine du dos, et qu'ils boucanent et font sécher, pour être vendus aux Mantchoux, les deux côtés du ventre de ce poisson, dont ils ne servent que le fumet, qui infecte leurs maisons, leurs meubles, leurs habillements et jusqu'aux herbes qui environnent leurs villages.
Le 22 au soir, je mouillai à une lieue de terre, par trente-sept brasses, fond de vase. J'étais par le travers d'une petite rivière. On voyail à trois lieues au nord un pic très remarquable. Sa base est sur le bord de la mer, et son sommet, de quelque côté quon l'apercoive, conserve la forme la plus régulière ; il est cou- Yert d'arbres et de verdure jusqu'à Ja cime. Je lui ai donné le nom pic la Martiniere, parce qu'il offre un beau champ aux recherches de la botanique, enrichie par le savant de ce nom.
La végétation était encore plus vigoureuse que dans les baies où nous avions abordé; Îles arbres étaient d'une plus forte dimension ; le céleri et le cresson croissajent en abondance sur les bords d'un ruisseau que je nommai le ruisseau du Saumon. Je continuai à prolonger de très près l'ile, qui ne se terminail jamais au nord, quoique chaque pointe un peu avancée que j'apercevais m'en laissät l'espoir.
Le 23, nous observâmes 50 degrés 54 minutes de lalitude nord, et notre longitude n'avait presque pas changé depuis la baie de Langle. Nous relevämes par celle latitude une très bonne baie, la seule, depuis que nous prolongions celte île, qui offrit aux vaisseaux un abri assuré contre les vents du canal, Quelques habitations paraissaient çà et là sur le rivage, aupres d'un ravin qui marquait le Jit d'une rivière un peu plus considérable que celles que nous avions déjà vues : je ne
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jugeai pas à propos de reconnaître plus particulièrement cette baie, que j'ai nommée bate de la Jonquière; j'en ai cependant traversé la largeur.
Le 28 juillet au soir, la brume s'étant dissipée, nous nous trouvâmes sur la côte de Tartarie, à l'ouverture d'une baie qui paraissait très profonde et offrait un mouillage sûr et commode. Nous manquions absolument de bois, et notre provision d'eau était fort diminuée : je pris le parti d'y relâcher, et je fis signal à l'Astrolabe de sonder en avant. Nous mouillâmes à la pointe du nord de cette baie, à cinq heures du soir, par onze brasses, fond de vase. M. de Langle, ayant de suite fait mettre son canot à la mer, sonda lui-même cette rade, et me rapporta qu'elle offrait le meilleur abri possible, derrière quatre îles qui la garantissaient des vents du large. 11 était descendu dans un village de Tartares, où il avait été très bien accueilli. 11 avait découvert une aiguade où l'eau la plus limpide pouvait tomber en cascade dans nos chaloupes ; et ces îles, dont le bon mouillage ne devait être éloigné que de trois encâblures, étaient couvertes de bois. D'après le rapport de M. de Langle, je donnai ordre de tout disposer pour entrer au fond de la baie à la pointe du jour; et nous y mouillâmes à huit heures du matin. Cette baie fut nommée baie de Castries.
Relâche à la baie de Castries. Description de cette baïe et d'un village tartare. Mœurs et coutumes des habitants. Leur respect pour les tombeaux et les propriétés. Ex= trême confiance qu'ils nous inspirent. Leur tendresse pour leurs enfants. Leur union entre eux. Rencontre de quatre pirogues étrangères dans cette baie. Détails géographiques que nous donnent les équipages. Productions de la baie de Castries.
L'impossibilité reconnue de débouquer au nord de: l'île Ségalien ouvrait un nouvel ordre d'événements devant nous : il était fort douteux. que nous pussions arriver cétte année au Kamtschatka.
La baie de Castries, dans laquelle nous venions de mouiller, est située au fond d'un golfe, et éloignée de deux cents lieues du détroit de Sangaar, la seule porte dont nous fussions certains pour sortir des mers du Japon.
La baie de Castries est la seule de toutes celles que nous avons visitées sur Ja côte de Tarlarie qui mérite la qualification de baie; elle assure un abri aux vaisseaux contre le mauvais temps, et il serait possible d'y passer l'hiver. Lorsque la marée est basse, on à à lutter contre des herbes (1), entre lesquelles il ne reste que deux ou trois pieds d'eau, et qui opposent aux efforts des canotiers une résistance invincible.
H n'y a point de mer plus fertile en fucus de différentes espèces, et la végétation de nos plus belles prairies n'est ni plus verte ni plus fourrée. Un grand enfoncement, sur lequel élait le village tartare, et que nous supposâmes d'abord assez profond pour recevoir nos vaisseaux, parce que la mer était haute lorsque nous mouillâmes au fond de la baie, ne fut plus pour nous, deux heures après, qu'une vaste prairie d'herbes marines; on y voyait sauter des saumons qui sortaient d'un ruisseau dont les eaux se perdaient dans ces herbes, et où nous en avons pris plus de deux mille en un jour.
Les habitants, dont ce poisson est la subsistance la plus abondante et la plus assurée, voyaient les succès de notre pèche sans inquiétude, parce qu'ils étaient cerlains sans doute que la quantité en est inépuisable. Nous débarquâmes au pied de leur village, le lendemain de notre arrivée dans la baie; M. de Langle nous y avait précédés, et ses présents nous y procurèrent des amis.
(4) Ces herbes marines ou fucus sont absolument les mêmes que celles qui servent à Marseille à emballer les différentes caisses d'huile ou de liqueur : c'est le goëémon, goesmon Ou gouesmon. AM
On ne peut rencontrer dans aucune partie du monde une peuplade d'hommes meilleurs. Le chef, ou le plus vieux, vint nous recevoir sur la plage, avec quelques autres habitants. Il se prosterna jusqu'à terre en nous saluant à la manière des Chinois, et nous conduisit ensuite dans sa cabane, où étaient sa femme, ses bellesfilles, ses enfants et ses petits-enfants. IL fit étendre une nalle propre, sur laquelle il nous proposa de nous asseoir ; et une petite graine, que nous n'avons pu reconnaître, fut mise dans une chaudière sur le feu, avec -du saumon, pour nous être offerte. Celte graine est leur mets le plus précieux. Ils nous firent comprendre qu'elle venait du pays des Mantchoux : ils donnent exclusivement ce nom aux peuples qui habitent à sept ou huit journées dans le haut du fleuve Ségalien, et qui communiquent direelement avec les Chinois. Ils firent comprendre par signes qu'ils étaient de la nation des Orotchys, et, nous montrant quatre pirogues étrangères, que nous avions vues arriver le même jour dans la baie, et qui s'étaient arrêtées devant leur village, ils en nommèrent les équipages des Bitchys; ils nous désignaient que ces derniers habitaient plus au sud, mais peut-être à moins de sept à huit lieues; car ces nations, comme celles du Canada, changent de nom et de langage à chaque bourgade. Ces étrangers avaient allumé du feu sur le sable, au bord de la mer, auprès du village des Orotchys : ils y faisaient cuire leur graine et leur poisson dans une chaudière de fer, suspendue par un crochet de même métal à un trépied formé par trois bâtons liés ensemble. Ils arrivaient du fleuve Ségalien , et rapportaient dans leur pays des nankins et * de la graine qu'ils avaient eus probablement en échange de l'huile, du poisson séché, et peut-être de quelques peaux d'ours ou d’élans, seuls quadrupèdes, avec les chiens et les écureils, dont nous ayons aperçu les dépouilles.
Ces peuples sembleraient, ainsi que ceux de l’île Ségalien, ne reconnaître aucun chef, et n'être soumis à aucun gouvernement, La douceur de leurs mœurs, leur respect pour les vieillards, peuvent rendre parmi eux celte anarchie sans inconvénient. Nous n'avons jamais élé témoins de la plus petile querelle, Leur affection réciproque, leur tendresse pour leurs enfants offraient à nos yeux un spectacle touchant; mais nos sens étiaent révollés par l'odeur fétide de ce saumon, dont les maisons, ainsi que leurs environs, se trouvaient remplies. Les os en étaient épars, et le sang répandu autour du foyer : des chiens avides, quoique assez doux et familiers , léchaient et dévoraient ces restes.
Ce peuple est d'une malpropreté et d’une puanteur révollantes ; il n’en existe peut-être pas de plus faiblement constitué, ni d’une physionomie plus éloignée des formes auxquelles nous attachons l'idée de la beauté. Leur taille moyenne est au-dessous de quatre - pieds dix pouces ; leur corps est grêle, leur voix faible et aiguë, comme celle des enfants; ils ont les os des joues saillants, les yeux pelits, chassieux et fendus diagonalement ; la bouche large, le nez écrasé, le menton court, presque imberbe, et une peau olivâtre vernissée d'huile et de fumée. Ils laissent croître leurs cheveux, et ils les tressent à peu près comme nous.
Ceux des femmes leur tombent épars sur les épaules, et le portrait que je viens de tracer convient autant à leur physionomie qu'à celle des hommes, dont il serait difficile de les distinguer, si une légère différence dans l'habillement, et une gorge qui n'est serrée par aucune ceinture, n'annonçaient leur sexe. Elles ne sont cependant assujéties à aucun travail forcé qui ait pu, comme chez les Indiens de l'Amérique, altérer l'élégance de leurs traits, si la nature les eût pourvues de cet avantage, Tous leurs soins se bornent à tailler et à coudre leurs habits, à disposer le poisson pour être séché, et à soigner leurs enfants, à qui elles donnent à téter jusqu'à l'âge de trois ou quatre ans. Ma surprise fut extrême d'en voir un de cet âge qui, après avoir bandé un pelit arc, tiré assez juste une flèche, donné des coups de bâton à un chien, se jela sur le
sein de sa mère, et y prit la place d'un enfant de cinq à six mois qui s'élait endormi sur ses genoux.
Cesexe paraît jouir parmieux d'une assez grande considération. Ils n'ont jamais conclu aucun marché avec nous sans le consentement de leurs femmes ; les pendants d'oreilles d'argent et les bijoux de cuivre servant à orner leurs habits sont uniquement réservés aux femmes et aux pelites filles. Les hommes et les petits garcons sont vêtus d'une camisole de nankin, ou de peau de chien ou de poisson, taillée comme les chemises des charretiers. Si elle descend au-dessous du genou, ils n'ont point de caleçon : dans Je cas contraire , ils en portent à la chinoise qui descendent jusqu'au gras de la jambe. Tous ont des bottes de peau de loup marin ; mais ils les conservent pour l'hiver, et ils portent dans tous les temps et à Lout âge, même à la mamelle, une ceinture de cuir à laquelle sont attachés un couteau à gaîne, un briquet, un petit sac pour contenir du tabac et une pipe.
Le costume des femmes est un peu différent : elles sont enveloppées d'une large robe de nankin ou de peau de saumon qu’elles ont l’art de tanner parfaitement et de rendre extrêmement souple. Cet habillement leur descend jusqu'à la cheville du pied, et il est quelquefois bordé d'une frange de petils ornements de cuivre qui font un bruit semblable à celui des grelots. Les saumons dont la peau sert à leur habillement ne se pêchent pas en élé, et pèsent trente ou quarante livres. Ceux que nous venions de prendre au mois de juillet étaient du poids de trois ou quatre kvres seulement ; mais leur nombre et la délicatesse de leur goût compensaient ce désavantage : nous croyons tous n'en avoir jamais mangé de meilleurs.
Les indigènes ne cullivent aucune plante ; ils paraissentf cependant aimer beaucoup les substances végétales : la graine des Mantchoux, qui pourrait bien être un petit millet mondé, faisait leurs délices. Ils ramassent avec soin différentes racines spontanées, qu'ils font sécher pour leur provision d'hiver, entre autres celle du lis jaune ou saranne, qui est un véritable ognon. Très inférieurs, par leur constitution physique et par leur industrie, aux habitants d: l'île Ségalien, ils n’ont pas, comme ces derniers | l'usage de la navelle, et ne sont vêlus que des étoffes chinoises les plus communes, et des dépouilles de quelqueS'animaux terrestres ou de loups marins. Nous avons tué un de ces derniers à coups de bâton : il ne différait en rien de ceux de la côte de Labrador et de la baie d'Hudson. Notre jardinier le trouva endormi sur le bord de la mer.
Départ de la baie de Castries. Découverte du détroit qui sépare le Jesso de l'Oku-Jesso (1). Relâche à la baie de Crillon sur la pointe de l'ile Tchoka ou Ségalien Nous traversons le détroit et reconnaissons toutes les découvertes faites par les Hollandais du Kastricum. Ile des Etats. Détroit d’Uriès. Terre de la Compagnie. ile des Quatre- Frères. Ile de Marikan. Nous traversons les Kuriles et faisons route pour le Kamtschatka.
Le 2 août 1787, ainsi que je l'avais annoncé, nous mîmes à la voile avec une pelite brise de l'ouest. Je m'attachai plus particulièrement à reconnaître la petite partie de la côte,de Tartarie, que nous avions perdue de vue depuis le 49° degré jusqu'au 50°, parce que nous avions serré de très près l'île Ségalien. ‘Je prolongeai donc, au retour, la côte du continent, jusqu'au point de notre dernier relèvement à vue du pic Lamanon. Le 9 août, nous apercûmes dans le sudouest une petite île plate, qui formait, avec celle de Ségalien, un canal d'environ six lieues. Je l'appelai êle Monneron, du nom de l'officier du génie employé dans celte expédition.
(4) Ce détroit, que La Pérouse a découvert entre le Jesso et l'Oku-Jesso, est généralement appelé-détroit de La Pérouse. | A. M.
Avec le bout de sa pique il dessina la côte.
Nous dirigeâmes notre route entr: ces deux îles, et bientôt nous eûmes connaissance d'un pic dont l’élévalion était au moins de mille ou douze cents toises. IL paraissait n'être composé que d'un roc vif, et conserver de la neige dans ses fentes; on n’y apercevait ni arbres ni verdure : je l'ai nommé pic de Langle (1). Nous voyions en même temps d'autres terres plus basses. La côte de l'île Ségalien se terminait en pointe. On n'y remarquait plus de doubles montagnes : tout annonçait que nous touchions à son extrémité méridionale, et que les terres du pic étaient sur une autre ile. Nous mouillâmes le soir avec celte espérance, qui devint une certitude le lendemain, où le calme nous forca de mouiller, à la pointe méridionale de l’île Sé-
lien. nt mmée cap Crillon, est sinutes de latitude nord, et
nn longitude orientale : elle ter- ‘île, unedes plus étendues du nord au sud le globe, séparée de la Tartarie par une
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qui soient sur NS S
(1) Ce pic est par 45 degrés 15 minutes de latitude nord. Le capitaine Uriès, commandant le Kastricum, en abordant la terre de Jesso, au mois de juin 1643, aperçut aussi un pic remarquable par 44 degrés 50 minutes de latitude, qu'il nomma pic Antoine. Cg$ pics sont situés au sud du détroit de La Pérouse." A. M
manche qui finit au nord par des bancs, entre lesquels il n'y a point de passage pour les vaisseaux, mais où il reste vraisemblablement quelque chenal pour des pirogues, entre ces grandes herbes marines qui obstruent lé détroit. Celte même île est l'Oku- Jesso (1), et l'île de Chicha, qui était par notre travers, séparée de celle de Ségalien par un canal de douze lieues, et du Japon par le détroit de Sangaar, est le Jesso des Japonais, et s'étend au sud jusqu’au détroit de Sangaar.
La chaîne des îles Kuriles est beaucoup plus orientale, et forme, avec le Jesso et l'Oku-Jesso, une seconde mer qui communique avec celle d'Okhotsk, et d’où on ne peut pénétrer sur la côte de Tartarie, qu'en traversant ou le détroit que nous venions de découvrir par 45 degrés 40 minutes, ou celui de Sangaar, après avoir débouqué entre les Kuriles.
C'est au cap Crillon que nous recûmes à bord, pour la première fois, la visite des insulaires ; car, sur l'une ou l’autre des côtes, ils avaient reçu la nôtre sans la moindre curiosité ou le moindre désir de voir nos vaisseaux. Ceux-ci montrèrent d'abord quelque défiance et ne s’approchèrent que lorsque nous leur eûmes prononcé plusieurs mots du vocabulaire que M. Lavaux avait fait à la baie de Langle. Si leur crainte fut d’abord
(1) Oku-Jesso signifie Haut-Jesso ou Jesso d , Chinois l'appellent Ta-Han. à. M “ic
Ils ne s’arrétèrent qu'à trois heures après midi, sur le hord même du cratère. q l ;
assez grande, leur confiance devint bientôt extrême. Ils inontèrent sur nos vaisseaux comme s'ils eussent été chez leurs meilleurs amis, s’assirent en rond sur le gaillard , y fumèrent leurs pipes. Nous les comblâmes de présents : je leur fis donner des nankins, des étoffes de soie, des outils de fer, des rassades, du tabac, et généralement tout ce qui me paraissait leur être agréable. Mais je m'aperçus bientôt que l’eau-de-vie et le tabac étaient pour eux les denrées les plus précieuses: ce fut néanmoins celles que je leur fis distribuer le plus sobrement, parce que le tabac était nécessaire à nos équipages , et que je craignais les suites de l'eaude-vie.
Nous remarquâmes encore plus particulièrement dans la baie de Crillon que les figures de ces insulaires sont belles et d’une proportion de traits font réguirre : ils étaient fortement constitués et taillés en
ommes vigoureux. Leur barbe descend sur la poitrine, et ils ont les bras, le cou et le dos couverts de poils : j'en fais la remarque, parce que c’est un caractère général , car on trouverait facilement en Europe plusieurs individus aussi velus que ces insulaires. Je crois leur taille moyenne inférieure d'environ un pouce à celle des Français; mais on s’en aperçoit difficilement, parce que la juste proportion des parties de leur corps, leurs différents muscles fortement prononcés, les font paraître en général de beaux hommes. Leur
Je
peau est aussi basanée que celle des Algériens ou des autres peuples de la côte de Barbarie.
Leurs manières sont graves, et leurs remercîments étaient exprimés par des gestes nobles ; mais leurs instances pour obtenir de nouveaux présents furent répétées jusqu'à l'importunité. Leur reconnaissance n’alla
jâmais jusqu'à nous offrir, à leur tour, même du sau-
mon, dont leurs pirogues étaient remplies, et qu'ils remportèrent en partie à terre, parce que nous avions refusé le prix excessif qu'ils en demandaient : ils avaient cependant reçu en pur don des toiles, des étoffes, des instruments de fer, des rassades, ete. La joie d’avoir rencontré un détroit autre que celui de Sangaar nous avait rendus généreux : nous ne pûmes nous empêcher de remarquer combien, à l'égard de la gratitude, ces insulaires différaient des Orotchys de la baie de Castries, qui, loin de solliciter des présents, les refusaient souvent avec obstination, et faisaient les plus vives instances pour qu'on leur permiît de s'acquitter. Si leur morale est en cela bien inférieure à celle de ces Tartares, ils ont sur eux, par le physique et par leur industrie, une supériorité bien décidée.
Tous les habits de ces insulaires sont tissus de leurs propres mains ; leurs maisons offrent une propreté et une élégance dont celles du continent n'approchent pas ; leurs meubles sont artistement travaillés, et presque tous de fabrique japônaise. Ils 6nt un objet de
commerce très important, inconnu dans la manche de Tartarie, et dont l'échange leur procure toutes leurs richesses : c'est l'huile de baleine. Ils en récoltent des quantités considérables. Leur manière de l'extraire n'est cependant pas la plus économique : elle consiste à couper par morceaux la chaire des baleines et à la laisser pourrir en plein air sur un talus exposé au s0leil. L'huile qui en découle est recue dans des vases d'écorce ou dans des outres de peau de loup marin. Il est à remarquer que nous n'avons pas yu une seule baleine sur la côte occidentale de l'île, et que ce cétacé abonde sur celle de l'est, Il est difficile de douter que ces insulaires ne soient une race d'hommes absolument différente de celle que nous avons observée sur le continent, quoiqu'ils n en soient séparés que par un canal de trois ou quatre lieues, obstrué par des bancs de sable et de goëmon. Ils ont cependant la même manière de vivre : la chasse, et plus particulièrement la pêche, fournissent presque entièrement à leur subsistance. Ils laissent en friche la terre la plus fertile, et ils ont vraisemblablement , les uns et les autres, dédaigné l'éducation des troupeaux, qu'ils auraient pu faire venir du haut du fleuve Ségalien ou du Japon. Mais un même régime diététique a formé des constitutions bien différentes. 11 est vrai que le froid des îles est moins rigoureux par la même latitude que celui des continents : cette seule eause ne peut cependant avoir produit une différence si remarquable.
Je peuse done que l'origine des Bitchys, des Orotchys et des autres Tartares du bord de la mer, jusqu'aux environs de la côte septentrionale du Ségalien, leur est commune avec celle des Kamtschadales, des Kuriaques et de ces espèces d'hommes qui, comme les Lapons et les Samoiëdes, sont à l'espèce humaine ce que leurs bouleaux et leurs sapins rabougris font aux arbres des forêts plus méridionales. Les habitants de l'ile Ségalien sont, au contraire, très supérieurs par leur physique aux Japonais, aux Ghinois et aux Tartares Mantchoux ; leurs traits sont plus réguliers et approchent davantage des formes européennes. Au surplus, il est très difficile de fouiller et de savoir lire dans les archives du monde, pour découvrir l'origine des peuples ; et les voyageurs doivent laisser les systèmes à ceux qui lisent leurs relations.
Continuant à naviguer, nous aperçûmes bientôt le golfe auquel le Kastricum a donné le même nom d'Aniva:il est formé par le cap de ce nom et le cap Crillon.
Le 20, nous aperçûmes l'île de la Compagnie, et reconnûümes le détroit d'Uriès, qui était cependant très embrumé. Nous prolongeâmes, à trois ou quatre lieues, la côte septentrionale de l’île de la Compagnie : elle est aride, sans arbres ni verdure; elle nous parut inhabitée et inhabitable. Le soir, nous étions au nord de celte île, terminée par un cap très escarpé, que j'ai nommé cap Aastricum, du nom du vaisseau à qui l'on doit cette découverte. Nous apercevions au-delà quatre petites îles ou îlots, et au nord un large canal qui paraissait ouvert à l’est-nord-est, et formait la séparation des Kuriles d'avec l'île de la Compagnie, dont le nom doit être religieusement conservé, et prévaloir sur ceux qui ont pu lui avoir été imposés par les Russes, plus de cent après le voyage du capitaine Uriès.
Comme j'avais le projet de sortir des Kuriles par la passe que je supposais au nord de l'île Marikan, je fis route pour approcher la pointe du nord-est de celte île. Les vents du nord me décidèrent à débouquer par le canal qui est au sud de l'île Marikan et au nord des Quatre-Frères. 11 m'avait paru large; sa direction était, au sud, parallèle à peu près à celle du canal d'Uriès, ce qui m'éloignait de ma roule; mais les vents ne me laissaient pas le choix d'un autre parti; et les jours clairs étaient si rares, que je crus devoir profiler du seul que nous eussions eu depuis dix jours,
Nous forcämes de voiles pendant la nuit pour arriver à l'entrée de ce canal; il ventait fort peu, et la mer était extrêmement grosse. Au jour, nous relevimes
au sud-est, à environ deux lieues de distance, la pointe du sul-ouest de Marikan , que j'ai nommée cap Rollin, du nom de notre chirurgien-major. Le courant nous entraînait sensiblement vers le milieu du canal, et nous avancämes d'environ cinq lieues vers l'est-sudest, sans qu'il y eût assez de vent pour gouverner. Nous apereevions dans le sud-ouest les îles des Quatre-Frères, el comme de très bonnes observations de longitude nous permettaient d'en déterminer la position, ainsi que celle du eap Rollin de l'ile Marikan, nous nous sommes assurés que la largeur du canal est d'environ quinze lieues. La nuit fut très belle; les vents se fixèrent à l'est-nord-est, et nous donnâmes dans la passe au clair de lune: je l'ai nommée canal de la Boussole, .et je crois que ce canal est le plus beau de tous ceux qu'on peut rencontrer entre les Kuriles,.
Comme la saison s'avançait, je me décidai à faire route pour le Kamtschatka, et à abandonner l'exploration des Kuriles septentrionales. Nous avions déterminé les plus méridionales : e’étaient celles qui avaient laissé des incertitudes aux géographes. La position géographique de l’île Marikan élait bien fixée, ainsi que celle de la pointe de Lopatka. Nous fimes’ route au nord, et le 6 septembre, au soir, nous eûmes connaissance de l'entrée de la baie d'Avatscha ou Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Nous entrâmes dans la baie le 7, à deux heures après midi.
À peine ayions-nous mouillé, que nous vimes monter à bord le bon euré de Paratounka, avec sa femme et tous ses enfants. Dès lors nous prévimes que nous pourrions voir paraître et qu'il nous serait facile de remettre sur la scène une partie des personnages dont il est question dans le dernier voyage de Cook.
Nouveaux détails sur la côte orientale de la Tartarie. Différences physiques entre les insulaires de ces contrées et les continentaux. Pauvreté du pays. Langue des habitants de l'ile dé Fchoka ou Ségalien,
Notre navigalion, depuis Manille jusqu'à l'île Quelpaert, sur la côte méridionale de la Corée, n'élait nouvelle que pour nous, ear les Hallandais font depuis longtemps le eommeree du Japon et envoient tous les ans nn vaisseau ou deux à Nangasacki ; mais j'ignore s'ils dirigent leur route par le canal de Formose, ou s'ils passent dans l'est de cette île. On m'a assuré que les capitaines faisaient serment, avant leur départ de Balavia, de tenir secrets les détails de leur navigation, et de ne permettre à personne de prendre copie des cartes manuscriles qui leur sont remises (1).
Quoique les mers de Tartarie que nous avons explorées soient les limites du continent le plus anciennement habité, elles étaient aussi ignorées des Européens que le détroit d'Anian ou l'archipel de Saint- Lazare: et les jésuites, dont les relations nous ont si bien fait connaître la Chine, n'avaient pu: donner aucun éclaircissement sur la partie orientale de ce vaste empire. On n'avait pas permis à ceux qui faisaient le voyage de Tartarie de s'approcher des bords de la mer : cette précaution et la défense faite dans tous les temps par l'empereur du Japon de naviguer au nord de ses Etats étaient un motif de croire que cette partie de l'Asie recélait des richesses, que la politique japonaise et chinoise craignait de laisser Connaîtfe aux Européens. Les détails des chapitres précédents ont dû prouver aux lecteurs que la côte de la Tartarie orientale est encore moins habitée que celle du nord de l'Amérique. Séparée, en quelque sorte, du
(2) 11 ya soixante-cinq ans que La Pérouse parlait ainsi, et rien west encore changé dans les rapports des Japonais avec les Hollandais. Le Japon n’est guère mieux connu aujourd'hui qu'il ne l'était alors, grâce à l’espèce d'interdit lancé par le jaune empire contre les Européens autres que les Bataves, depuis que les jésuites avaient essayé de convertir an christianisme les sujets dn Daïre, A. M.
ù 7 "LA PÉROUSE. | 38
continent par le fleuve Ségalien, dont le cours est presque parallèle à sa directiou, et par des montagnes inaccessibles, elle n’a jamais été visitée des Chinois et des Japonais, que vers les bords, du côté de la mer. Lé très pelit nombre d'habitants qu'on y rencontre tirent leur origine des peuples qui sont au nord de l'Asie, et ils n'ont rien de commun à cet égard avec les Tartares Mantchoux, et encore moins avec les insulaires de l’Oku-Jesso, du Jesso et des Kuriles.
On sent qu’un pareil pays, adossé à des montagnes éloignées de moins de vingt lienes des bords de la mer, ne peut avoir de rivière considérable : le fleuve Ségalien, qui est au-delà, recoit toutes les eaux dont la partie est dirigée vers l'ouest; celles qui coulent à l'est se divisent en ruisseaux dans toutes les vallées, et il n’est aucun pays mieux arrosé, ni d'une fraicheur plus ravissante pendant la belle saison. Je n'évalue pas à trois mille habitants le nombre total des individus composant les petites peuplades de celte contrée, depuis le point sur lequel nous avons attéri, par les 42 degrés, jusqu'à la baie de Castries, aux environs de embouchure du fleuve Ségalien. Cette rivière, que les Tartares Mantchoux ont descendue en pirogues jusqu'à la mer, d'où ils se sont répandus sur les côtes, au nord et au sud, forme la seule voie ouverte au commérce de l'intérieur. Elle est à la vérité très fréquentée aujourd'hui : il n’y a peut-être pas un seul individu sur cette partie du continent, et sur les iles de Jesso et d'Oku-Jesso, qui ne connaisse le Ségalien, comme les habitants de l'Egypte et de la Judée connaissaient le Nil; mais le commerce ne s’y fait qu'à huit ou dix journées dans le haut de cette rivière. 11 paraît queson embouchure, comme celle du Gange, offre des bords inhabités ; et l'on doit sans doute l’attribuer à la stérilité du pays, qui est presque noyé, couvert de marais, et où les troupeaux , la principale richesse des Tertares, ne peuvent trouver une subsistance sa- Jlubre.
Quelques peaux d'ours et d'élans, dont ces peuples étaient vêlus, ne me laissent pas douter qu'ils ne fassent, l'hiver, la chasse à ces animaux ; mais les continentaux sont en général trcp faibles pour oser les attaquer avec leurs flèches. Ils nous ont exprimé par signes qu'ils leur tendaient des piéges, en attachant une amorce à un arc fortement bandé : l'animal, en dévorant celte amorce, fait partir une détente qui pousse une flèche dirigée vers lappât. Les insulaires, plus généreux parce qu'ils sont plus robustes, paraissaient s'enorgueillir de plusieurs cicatrices qu'ils se plaisaient à nous montrer, en nous faisant entendrequ'its avaient combattu des ours avec des pieux, après les avoir blessés à coups de flèches.
Les pirogues sont faites d'un sapin creusé, et peuvent contenir sept ou huit personnes. Ils les manœuvrent avec des avirons très légers, et entreprennent, sur ces frêles bâtiments, des voyages de deux cents lieues, depuis l'extrémité méridionale de l'Oku-Jesso, par les 42 degrés, jusqu'au fleuve Ségalien, par 53 degrés : mais ils ne s'éloignént jamais de terre d'une portée de pistolet; excepté lorsqu'ils traversent Ja mer d'une île à l'autre ; et ils attendent pour cela un calme absolu.
Je n'essaierai point d'expliquer comment le Jesso, l'Oku-Jesso et toutes les Kuriles sont peuplés d'une race d'hommes différente de celle des Japonais, des Chinois, des Kamtschadales et des Tartares, dont les Oku-Jessois ne sont séparés au nord que par un canal peu large et peu profond. En ma qualité de voyageur, je rapporte les faits et j indique les différences : assez d'aufres réduiront ces données en système, Quoique je n'aié point abordé aux Kuriles, je suis certain, d'après les relations des Russes, et l'identité du langage des Kuriliens avec celui des habitants de l'île Tchoka, que les naturels des Kuriles et ceux du Jesso et de l'Oku- Jesso ont une origine commune. Leurs mœurs, leur manière de vivre diffèrent aussi très peu de celles des comtinentaux : mais la nalure a imprimé une diffé-
rence si marquée dans le physique de ces deux peuples, que celle empreinte, mieux qu’une médaille ou tout autre monument, est une preuve incontestable que cette partie du continent n'a point peuplé ces îles, et que leurs habitants sont une colonie peut-être même étrangère à l'Asie.
Quoique l'Oku-Jesso soit à plus de cent cinquante lieues à l'occident des Kuriles, et qu'il soit impossible de faire cette traversée avec d'aussi frêles bâtiments que leurs pirogues de sapia, ils peuvent cependant communiquer ensemble avec facilité, parce que toutes ces îles, séparées entre elles par des canaux plus ou moins larges, forment une espèce de cercle, et qu'aucun de ces canaux ne présente une étendue de quinze lieues : il serait donc possible d'aller en pirogue du Kamtschatka à l'embouchure du fleuve Ségalien, en suivant la chaîne de ces îles jusqu'à l'île Marikan, et passant de l'île Marikan à celles des Quatre-Frères, de la Compagnie, des Etats, du Jesso, et enfin de l'Oku-Jesso, et d'atteindre ainsi les limites de la Tarlarie russe. Mais on prononcerait vainement chez tous ces insulaires les noms de Jesso et d'Oku-Jesso, qui vraisemblablement sont japonais : ni les Tartares ni les prétendus Jessois et Oku-Jessois n'en ont connaissance. Ceux-ci donnent à leur île le nom de Tchoka, et au Jesso celui de Chicha. Cette confusion de noms nuit beaucoup aux progrès de la géographie, ou du moins fatigue très inutilement la mémoire. Je crois que, lorsque les noms du pays sont connus, ils doivent être religieusement conservés, ou, à leur défaut, ceux qui ontété donnés par les plus anciens navigateurs : je n'ai jamais songé à la vaine et ridicule gloire d'imposer un nom nouveau.
À l'égard de la langue des habitants de l’île Tchoka, nous dirons que plusieurs mots de cette langue se prononcent de la gorge, mais la prononciation doït en être douce, et ressembler à celle des personnes qui grasseyent légèrement. Le gs, qui se trouve au commencement de quelques mots, sert à exprimer un cer {ain sifflement qu'il est nécessaire de faire sentir avant d'articuler les syllabes qui le suivent.
Si dans cette langue il y a quelque différence du singulier au pluriel, la prononciation ne l'exprime pas. \
Je n'ai vu danser ni entendu chanter ces insulaires; mais ils savent tous tirer des sons agréables de la tige principale d’un grand céleri ou d'une espèce d'euphorbe ouverte par les deux extrémités ; ils soufflent par le petit bout : ces sons imitent assez bien les tons adoucis de la trompetle. L'air qu'ils jouent est indéterminé : c'est une suite de tons hauts et bas, dont Ja totalité peut aller à une octave et demie 6u deux octaves, c'est-à-dire à douze ou seize notes. Nous ne leur avons pas reconnu d'autre instrument de musique,
Mouillage dans la baie d’Avatscha. Arrivée du gouverneur d'Okhotsk au hâvre de Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Bal des Kamtschadales. Départ de la baie d’Avatscha.
Nous n'élions pas encore affourchés devant le port de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, lorsque nous reçûmes la visite du toyon ou chef du village, et de plusieurs autres habitants : ils nous apportaient chacun quelques présents en saumons ou en raies, et nous offraient leurs services pour aller chasser aux ours 0 aux canards, dont les étangs et les rivières sont cou verts. Nous acceptâmes ces offres, nous leur prêtâmes des fusils ; nous leur donnâmes de la poudre et dy plomb, et nous ne manquâmes pas de gibier pendant notre séjour dans la baie d'Avatscha.
Nous fimes différentes parties de chasse sur les rfvières d'Avasicha et de Paralounka; Car notre ambition élait de tuer dés ours, des rennes ou des algalis. Il fallut cependaut nous contenter de quelques canards ou sarcelles qui ne valaient pas les courses longues et pénibles que nous faisions pour un si chétif gibier. Nous fûmes plus heureux par nos amis les Kamstchadales. Ils nous apportèrent, pendant notre séjour, qua-
tre ours, un algali et un renne, avec une telle quantité de plongeons et de macareux, que nous en distribuâmes à tous nos équipages, qui étaient déjà lassés de poisson. Un seul coup de filet, que nous donnions très près de nos frégates, aurait suffi à la subsistance de six bâtiments ; mais les espèces de poissons étaient peu variées : nous ne primes guère que de petites morues, des harengs, des plies et des saumons.
Le gouverneur du Kamstchatka nous donna un bal où toutes les femmes dû pays furent invitées. Si l’assemblée ne fut pas nombreuse, elle était au moins extraordinaire : treize femmes, vêtues d'étoffes de soie, dont dix Kamischadales avec de gros visages, de petits yeux et des nez plats, étaient asssies sur des bancs autour de l'appartement ; les Kamtschadales avaient, ainsi que les Russes, des mouchoirs de soie qui leur enveloppaient la têle, à peu près comme les portent les femmes mulâtres de nos colonies. On commença par des danses russes, dont les airs sont très agréables, et qui ressemblent beaucoup à la cosaque qu'on a dansée à Paris il y a peu d'années.
Les danses kamtschadales leur succédèrent ; elles ne peuvent être comparées qu'à celles des convulsionnaires du fameux tombeau de Saint-Médard : il ne faut que des bras, des épaules, et presque point de jambes aux danseurs de cette partie de l'Asie. Les danseuses kamtschadales, par leurs convulsions et leurs mouvements de contraction, inspirent un sentiment pénible à tous les spectateurs, il est encore plus vivement excité par le cri de douleur qui sort du creux de la poitrine de ces danseuses, qui n’ont que celte musique pour mesure de leurs mouvements. Leur fatigue est telle pendant cet exercice, qu’elles sont toutes dégouttantes de sueur, el restent étendues jrar terre sans avoir la force de se relever. Les abondantes exhalaisons qui émanent de leur corps parfument l'appartement d'une odeur d'huile et de poisson, à laquelle des nez européens sont trop peu accoutumés pour en sentir les délices.
Comme les danses de tous les peuples ont toujours été imitatives, et qu’elles ne sont en quelque sorte que des pantomimes, je demandai ce qu'avaient voulu exprimer deux de ces femmes qui venaient de {aire un exercice si violent. On me répondit qu'elles avaient figuré une chasse d'ours : la femme qui se roulait à terre représentait l'animal, et l’autre, qui tournait autour d'elle, le chasseur. Mais les ours, s'ils parlaient et voyaient une pareille pantomime, auraient beaucoup à se plaindre d’être si grossièrement imités.
Cette danse, presque aussi fatigante pour les spectateurs que pour les acteurs, élait à peine finie, qu'un cri de joie annonça l'arrivée du courrier d'Okhotsk : il était chargé d’une grosse malle remplie de nos paquets. Le bal fut interrompu, et chaque danseuse renvoyée avec un verre d'eau-de-vie, digne rafraîchissement de ces Terpsichores.
On peut dire, à la louange des Russes, que, quoiqu'ils aient établi dans ces âpres climats un gouvernement despotique, il est tempéré par des principes de douceur et d'équité qui en rendent les inconvénients
nuls. Les Russes n’ont pas de reproches d’atrocité à se .
faire, comme les Anglais au Bengale, et les Espagnols au Mexique et au Pérou. L'impôt qu'ils lèvent sur les Kamtschadales est si léger, qu'il ne peut être considéré que comme un tribut de reconnaissance envers la Russie ; et le produit d'une demi-journée de chasse acquitte l'impôt d'une année. On est surpris de voir dans ces chaumières, plus misérables à la vue que celles du hameau le plus pauvre de nos pays de montagnes, une circulation d'espèces qui paraît d'autant plus considérable qu'elle n'existe que parmi un petit nombre d'habitants. Ils consomment si peu d'effets de Russie et de Chine, que la balance du commerce est absolument en leur faveur, et qu'il faut nécessairement leur payer en roubles l'excédant de ce qui leur est dû. Les pelleteries, au Kamtschatka, sont à un prix beaucoup plus haut qu'à Canton, ce qui prouve que, jusqu'à pré-
sent, les marchés de Kiakta ne se sont pas ressentis des avantages du nouveau débouché qui s’est ouvert en Chine.
La baie d'Avatscha est certainement la plus belle, la plus commode, la plus sûre qu'il soit possible de rencontrer dans aucune partie du monde. L'entrée en est étroite, et les bâtiments seraient forcés de passer sous le canon des forts qu'on pourrait y établir; la tenue y est excellente, le fond est de vase ; deux ports vastes, l'un sur la côte de l’est et l’autre sur celle de l'ouest, pourraient recevoir tous les vaisseaux de la marine de France et d'Angleterre. Les rivières d'Avatscha et de Paratounka ont leur embouchure dans cette baie, mais elles sont embarrassées de bancs, et l'on ne peut y entrer qu'à la pleine mer.
Le village de Saint-Pierre-et-Saint-Paul est situé sur une langue de terre qui, semblable à une jetée faite de main d'homme, forme derrière ce village un petit port, fermé comme un cirque, dans lequel trois ou , quatre bâtiments désarmés peuvent passer l'hiver. L'ouverture de cette espèce de bassin est de moins de vingtcinq toises; et la nature ne peut rien offrir de plus sûr et de plus commode.
La religion grecque a été établie parmi les Kamtschadales sans persécution, sans violence, et avec une extrème facilité. Le curé de Paratounka est fils d'un Kamtschadale et d’une Russe. fl débite ses prières el son catéchisme avec une bonhomie qui est fort du goût des indigènes; ceux-ci reconnaissent ses soins par des offrandes ou des aumônes, mais ils ne lui paient point de dîimes. Le rit grec permet aux prêtres de se marier : d'où l'on peut conclure que les curés en ont de meilleures mœurs.
Il nous donna divers détails sur les Kuriles, dont il est aussi curé, et où il fait une tournée tous les ans. Les Russes ont trouvé plus commode de substituer des numéros aux anciens noms de ces îles, sur lesquels les auteurs ont beaucoup varié. Ainsi ils disent : la première, la deuxième, ete., jusqu'à la vingt-unième ; cette dernière est celle qui termine les prétentions des Russes.
Des vingt-une îles qui appartiennent à la Russie, quatre seulement sont habitées : la première, la deuxième, la treizième et la quatorzième ; ces deux dernières pourraient n'être complées que pour une, parce que les habitants de la treizième passent tout l'hiver sur la quatorzième, et reviennent sur la treizième passer l'été ; les autres sont absolument inhabitées, et les insulaires n'y abordent en pirogue que pour la chasse des loutres et des renards. Plusieurs de ces dernières îles ne sont que des îlots ou de gros rochers, et l’on ne trouve de bois sur aucune. Les courants sont très violents entre les îles et à l'ouvert des canaux, dont quelques-uns sont embarrassés de roches à fleur d'eau. Le curé n'a jamais fait le voyage d’Avatscha aux Kuriles qu’en pirogue, que les Russes appellent baidar ; et il nous a dit qu'il avait été plusieurs fois sur le point de faire naufrage, et surtout de mourir de faim, ayant élé poussé hors de vue de terre; mais il est persuadé que son eau bénite et son étole l'ont.préservé du danger.
Les habitants réunis des quatre îles habitées forment au plus une population de quatorze cents personnes. Ils sont très velus, portent de longues barbes, et ne vivent que de phoques, de poisson et de chasse; ils viennent d'être dispensés, pour dix ans, de payer le tribut qu'ils doivent à la Russie, parce que les loutres sont devenues très rares sur ces Îles : au surplus, ils sont bons, hospitaliers, dociles, etils ont tous embrassé la religion chrétienne. Les insulaires plus méridionaux, et indépendants, traversent quelquefois en pirogue les canaux qui les séparent des Kuriles russes, pour y échanger quelques marchandises du Japon contre des pelleteries.
Le froid nous avertissait qu'il était temps de songer à partir; Je terrain, que nous avions trouvé à notre arrivée, le 7 septembre, du plus beau vert, était aussi
LA PÉROUSE. | s .
jaune et aussi brûlé, le 25 du même mois, qu'il l’est à la fin de décembre aux environs de Paris; toutes les montagnes élevées de deux cents toises au-dessus du niveau de la mer étaient couvertes de neige. Je donnai
ordre de tout disposer pour le départ, et nous mîmes sous voiles le 29.
Détails sommaires sur le Kamtschatka. Nous coupons la ligne pour la troisième fois. Nous avons connaissance des
, iles des Navigateurs, après avoir passé sur l’île du Danger de Byron, et nous mouillons à l'ile Maouna.
Ce n’est point aux navigateurs étrangers que la Russie doit ses découvertes et ses établissements sur les côtes de la Tartarie orientale, et sur celle de la presqu'île du Kamtschatka. Les Russes, aussi avides de pelleteries que les Espagnols d'or et d'argent, ont, depuis très longtemps, entrepris par terre les voyages les plus longs et les plus difficiles, pour se procurer les précieuses dépouilles des zibelines, des renards et des loutres de mer; mais, plus soldats que chasseurs, il leur à paru plus commode d’assujétir les indigènes à un tribut, en les subjuguant, que de partager avec eux les fatigues de la chasse. Ils ne découvrirent la presqu'île du Kamtschatka que sur la fin du dernier siècle : leur première expédition contre la liberté de ses malheureux habitants eut lieu en 1696. &'autorité de la Russie ne fut pleinement reconnue dans toute la presqu'île qu'en 1741 ; les Kamtschadales acceptèrent alors les conditions d’un tribut assez léger, et qui suffit à peine pour solder les frais d'administration : trois cents zibelines, deux cents peaux de renard gris ou rouges, quelques peaux de loutres, forment les revenus de la Russie dans cette partie de l'Asie, où elle entretient environ quatre cents soldats, presque tous cosaques ou sibériens, et plusieurs officiers qui commandent dans les différents districts.
Les glaces ne s'étendent jamais dans la baie d’Avatscha qu'à trois ou quatre cents toises du rivage. Il arrive souvent, pendant l'hiver, que les vents de terre font dériver celles qui embarrassent l’embouchure des rivières de Paratounka et d'Avatscha, et la navigation en devient alors praticable. Comme l'hiver est généralement moins rigoureux au Kamschatka qu'à Pétersbourg et dans plusieurs provinces de l'empire de Russie, les Russes en parlent comme les Francais de
celui de Provence ; mais les neiges dont nous étions :
environnés dès le 20 septembre, la gelée blanche dont la terre était couverte tous les matins, et la verdure qui était aussi fanée que l’est celle des environs de Paris au mois de janvier, tout nous faisait pressentir que l'hiver doit y être d’une rigueur insupportable pour les peuples méridionaux de l’Europe. ;
Nous étions cependant, à certains égards, moins frileux que les habitants, Russes ou Kamischadales, de l'ostrog de Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Ils étaient vêtus des fourrures les plus épaissez, et la température de l'intérieur de leurs isbas, dans lesquels ils ont toujours des poêles allumés, était de 28 ou 30 degrés au-dessus de la glace. Nous ne pouvions respirer dans un air aussi chaud, et le lieutenant avait le soin d'ouvrir ses fenêtres lorsque nous étions dans son appartement. Ces
euples se sont accoutumés aux extrêmes : on sait que eur usage, en Europe comme en Asie, est de prendre des bains de vapeur dans des étuves, d'où ils sortent couverts de sueur, et vont ensuite se rouler sur la neige.
Les Kamtschadales ont adopté cet usage, ainsi que beaucoup d’autres, de leurs vainqueurs; et sous très peu d'années, ce caractère primitif qui les distinguait des Russes d’une manière si marquée sera entièrement effacé. Leur population n'excède pas aujourd'hui quatre mille âmes, dans toute la presqu'île, qui s'étend cependant depuis le 51e degré jusqu'au 63€, sur une largeur de plusieurs degrés en longitude : ainsi l'on voit qu'il y a plusiéurs lieues carrées par individu. Ils ne cullivent aucune production de la terre ; et la préfé-
rence qu'ils ont donnée aux chiens sur le renne pour le service des traîneaux les empêche d'élever ni cochons, ni moutons, ni jeunes rennes, ni poulainssni veaux, parce que ces animaux seraient dévorés avant qu'ils eussent acquis des forces suffisantes pour se défendre. Le poisson est la base de la nourriture de leurs chiens d’attelage, qui font cependant jusqu'à vingtquatre lieues par jour: on ne leur donne à manger que lorsqu'ils ont achevé leur course.
La baie d'Avatscha ressemble beaucoup à celle de Brest, mais elle lui est infiniment supérieure par la qualité du fond, qui est de vase; son entrée est aussi plus étroite, et conséquemment plus facile à défendre. Les marées dans cette baie sont très régulières : la mer est haute à trois heures et demie, aux nouvelles et pleines lunes; son élévation dans le hâvre est de quatre pieds.
Je dirigeai ma navigation vers l'hémisphère sud, dans ce vaste champ de découvertes où les routes des Quiros, des Mindana, des Tasman, etc., sont croisées en tous sens par celles des navigateurs modernes, et où chacun de ceux-ci a ajouté quelques îles nouvelles aux îles déjà connues, mais sur lesquelles la curiosité des Européens avait à désirer des détails plus circonstanciés que ceux qui se trouvent dans les relations des premiers navigateurs. On sail que, dans cette partie du Grand-Océan équatorial, il existe une zône de 12 à 15 degrés environ du nord au sud, et de 140 degrés de l’est à l’ouest, parsemée d'îles qui sont, sur le globe terrestre, ce qu'est la voie lactée dans le ciel. Le langage, les mœurs de leurs habitants ne nous sont plus inconnus; et les observations qui ont été faites par les derniers voyageurs nous permettent même de former des conjectures probables sur l'origine de ces peuples, qu’on peut attribuer aux Malais, comme celle de différentes colonies des côtes d'Espagne et d’Afrique, aux Phéniciens. C'est dans cet archipel que mes instructions m'ordonnaient de naviguer pendant la troisième année de notre campagne. La partie occidentale et méridionale de la Nouvelle-Calédonie, dont la côte orientale fut découverte par le capitaine Cook dans son second voyage; les îles du sud de l'archipel des Arsacides, dont celles du nord avaient été reconnues par Surville; la partie septentrionale des terres de la Louisiade, que M. de Bougainville n'avait pu explorer, mais dontil avait, le premier, prolongé la côte du sud-est : tous ces points de géographie avaient principalement fixé l'attention du gouvernement, et ilm'était enjoint d'en marquer les limites, et de les assujétir à des déterminations précises de latitude et de longitude. Les îles de la Société, celles des Amis, celles des Hébrides, etc., étaient connues et ne pouvaient plus intéresser la curiosité des Européens ; mais comme elles offraient des ressources en vivres, il m'était permis d'y relâcher suivant le besoin que j'en aurais; et l'on avait présumé, avec raison, qu'en sortant du Kamschatka j'aurais une bien petite provision de vivres frais, si nécessaires à la conservation de la santé des marins.
Le premier novembre 1787, par 26 degrés 27 minutes de latitude nord, et 475 degrés 38 minutes de longitude occidentale, nous vimes un grand nombre d’oiseaux, entre autres des courlieux et des pluviers, espèces qui ne s’éloignent jamais de terre. Bientôt nous atteignimes le tropique : le ciel devenait plus beau, et notre horizon était très étendu. Nous n’aperçûmes aucune terre; mais nous vimes tous les jours des oiseaux de rivage qu’on ne rencontre jamais à une grande distance. Le 4 novembre, nous étions par 23 degrés 40 minutes de latitude nord, et 4170 degrés 58 minutes 47 secondes de longitude occidentale. Le 5, nous coupâunes la ligne de notre route de Monterey à Macao ; le 6, celle du capitaine Clerke, des îles Sandwich au Kamischatka. Le 9, nous passâmes sur la pointe méridionale de Villa-Lobos.
À mesure que nous avancions dans l'hémisphère sud, les fous, les frégates, les hirondelles de mer et les
Er en mme orne > ce OU ER ER REEE ÈTE TO AT
sille-cn-cul volaient autour des bâtiments : nous les primes pour les avant-coureurs de quelque île que nous avions une extrême impatience de rencontrer. Nous murmurions de Ja fatalité qui nous avait fait parcourir, depuis notre départ du Kamtschatka, une longue ligne sans faire la plus petite découverte. Ces oiseaux, dont Ja quantité devint innombrable lorsque nous cûmes alleini les 4 degrés de latitude sud, nous donnaient, à chaque ins'ant, l'espoir de rencontrer quelque terre; mais, quoique l'horizon fût de la plus vaste étendue, aueune ne s offrait à notre vue.
Le 3 décembre, nous étions par 11 degrés 34 minutes 47 secondes de latitude sud, et 170 degrés 7 minutes 1 seconde de longitude occidentale, précisément sur le parallèle de l'île de la Belle-Nation de Quiros, et un degré plus à l'est. J'aurais voulu courir quelques degrés dans l’ouest pour la rencontrer; mais les vents soufflaient directement de cette partie ; et l'île est placée d'une manière trop incertaine pour la chercher en louvoyant : je crus donc devoir profiter de ces mêmes vents d'ouest pour atteindre le parallèle des îles des Navigateurs de Bougainville, qui sont une découverte des Français, et où nous pouvions espérer de trouver quelques rafraîchissements dont nous avions grand besoin. :
Nous eûmes connaissance de l’île la plus orientale de cet archipel, le 6 décembre, à trois heures après midi. Nous fimes route pour l’approcher, jusqu'à onze heures du soir, et nous nous tinmes bord sur bord le reste de la nuit. Comme je me proposais d'y mouiller si j'y trouvais un ancrage, je passai par le canal qui est entre la grande et la petite île que M. de Bougainville avait laissées dans le sud : il est étroit et n’a guère qu'une lieue de largeur, mais il paraissait sain et sans aucun danger. Nous étions dans la passe à midi, et nous y observâmes, à un mille de la côte, 14 degrés 7 minules de latitude méridionale. La pointe du sud de l’uné de ces îles nous restait alors au sud 36 degrés ouest : ainsi la pointe méridionale de cette île est située par 14 degrés 8 minutes de latitude sud.
Nous n’apercûmes de pirogues que lorsque nous fûmes dans le canal. Nous avions vu des habitations au vent de l'île; et un groupe considérable d'Indiens, assis en rond sous des cocotiers, paraissaient jouir, sans émotion, du spectaele que la vue de nos frégates leur donnait : ils ne lancèrent alors aucune pirogue à la mer, et ne nous suivirent pas le long du rivage. Celte terre, d'environ deux cents loises d’élévation, est très escarpée, et couverte, jusqu'à la cime, de grands arbres, parmi lesquels nous distinguions un grand nombre de cocoliers. LeS maisons en sont bâties à peu près à mi-côte; et, dans cette position, les insulaires y respirent un air plus tempéré. Nous remarquions auprès quelques terres défrichées, qui devaient être plantées vraisemblablement en patales ou en ignames; mais en totalité celte île paraît peu fertile, et dans toute autre partie de la mer du Sud je l'aurais crue inbabitée. Mon erreur eût été d’aulant plus grande, que rnème deux petites îles qui forment le côté occidental du canal par leqnel nous avons passé, on! aussi leurs habitants. Nous vimes s'en délacher cinq pirogues qui se joignirent à onze autres, sorties de l'île de l'est. Les pirogues, après avoir fait plusieurs fois le lour de nos deux bâtiments avec un air de méfiance, se hasardèrent enfin à nous approcher ct à former avec nous quelques échanges, mais si peu considérables, que nous n’en oblinmes qu'une vinglaine de cocos et deux poules-sultanes bleues, Ces insulaires étaient, comme tous ceux de la mer du Sud, de mauvaise foi dans leur commerce ; et lorsqu'ils avaient reçu d'avance le prix de leurs cocos, il était rare qu'ils ne s'éloignassent pas sans avoir livré les objets d'échange convenus. Ces vols étaient, à la vérité, de bien peu d'importance, et quelques colliers de rassade, avec de petits coupons de drap rouge, ne valaient guère la peine d'être réclumés.
Cesinsulairessontgéuéralementgrands, etleur taille moyenne me parut être de cinq piedssept ou huit pou-
ces. La couleur de leur peau est à peu près celle des Algériens ou des autres peuples de la côte de Barbarie; leurs cheveux sont longs et retroussés sur le sommet de la tête. Leur physionomie paraissait peu agréable. Je ne vis que deux femmes, et leurs traits n'avaient pas plus de délicatesse. |
Quoique les pirogues de ces insulaires soient arlistement construites, et qu’elles forment une preuve de leur habileté à travailler le bois, nous ne pümes jamais parvenir à leur faire acceptér nos haches ni aueun instrument de fer :’ ils préféraient quelques grains de verre, qui ne pouvaient leur être d'aucune utilité, à tout ce que nous leur offrions en fer et en éloffes. Ils nous vendirent un vase de bois, rempli d'huile de coco, Ce vase avait absolument la forme d'un de nôs pois de terre, et un ouvrier européen n'aurait jamais cru pouvoir le façonner autrement que sur le tour. Leurs cordes sont rondes et tressées comme nos Chaines de montres ; leurs nattes sont très fines, mais leurs étoffes inférieures, par la couleur et le tissu, à celles des îles de Pâques et de Sandwich : il paraît d'ailleurs qu'elles sont fort rares, car tous ces insulaires élaient absoluments nus, et ils ne nous en vendirent que deux pièces.
Nous n’atteignimes la pointe du nord-est de l'île Maouna qu'à cinq heures du soir.
Le 9 décembre au matin, je rapprochai Ia terre, et nous la profongeâmes à une demi-lieue,de distance. Elle est environnée d'un récif de corail, sur lequel Ja mer brisait avec fureur; mais ce récif touchait presque le rivage, et-la côte formait différentes petites anses, devant lesquelles on voyait des intervalles par où pouvaient passer les pirogues, et même vraisemblablement nos canots et chaloupes. Nous découvrions des villages nombreux au fond de chacune de ces anses, d'où il était sorti une innombrable quantité de pirogues chargées de cochons, de cocos et d'autres fruits que nous changions contre des vérroteries. Une abondance aussi grande augmentait le désir que j'avais d'y mouiller ; nous voyions d’ailleurs l'eau tomber en cascades du haut des montagnes au pied des willages. Tant de biens ne me rendaient pas difficile sur l'ancrage : je fis serrer la côte de plus près; et à quatre heures, ayant trouvé, à un mille du rivage et par trente brasses, un banc composé de coquillages pourris. et de très peu de corail, nous y laissèmes tomber l'ancrée; mais nous fûmes ballottés par une houle très forte qui portait à terre, quoique le temps vint de la côte. Nous mimes aussilôt nos canots à la mer; et le même jour, M. de Langle et plusieurs officiers, avec trois canots armés des deux frégates ; descendirent ait village, où ils furent reçus des habitants de la manière la, plus amicale.
Mœurs, coutumes, arts et usages des insulaires de Maouna. Contraste de cé pays riant et furtilé avec la férocité de ses habitants. M. de Langlé, voulant faire de l’éu, descend à terre avec quatre chaloupés armées. Il est assassiné. Onze personnes des déux équipages éprouvent le même sort. Récit de cet événement,
Le lendemain, le levér du soleil m'annoneça uné belle journée : je formai la résolution d'en profiter pour reconnaître le pays, observer les habitants dans leurs propres foyers, faire de l'eau, et appareiller ensuite, la pradence ne me permettant pas de passer une seconde nuit dans ce mouillage. M. de Langle avait aussi trouvé cet ancrage trop dangereux pour y faire un plus long séjour : il fut donc convenu que nous appareillerions dans l'après-midi, et que la matinée, qui était très belle, serait employée, en partie, à traiter des fruits et des cochons. Dès la pointe du jour, les insulaires avaient conduit autour dés deux frégates cent pirogues remplies de différentes provisions qu'ils ne voulaient échanger que contre des rassades : c'élaient pour eux des diamanis du plus grand prix. Ils dédaiwnaient nos haches, nos étoiles et tous nos autres arti-
cles de traite. Pendant qu'une partie de l'équipage était occupée à contenir les Indiens, et à faire le commerce avec eux, le resle remplissait lés canots et les chaloupes de futailles vides pour aller faire de l'eau.
M de Langle voulut, avec Son pelit canot, aller se promener dans une seconde anse, éloignée de notre aiguade d'environ une lieue, étceite promenade, d'où il revint enchanté, transporté par la beauté du village qu'il avait visité, fut, comme on le verra, la cause de nos malheurs.
Les femmes, dont quelques-unes étaient très jolies, offraient, avec leurs fruits et leurs poules, leurs faveurs à tous ceux qui âvaient des rassades à leur donner. Bientôt elles essayèrent de traverser la haie des soldats, et ceux-ci les repoussaient trop faiblement pour les arrêter. Leurs manières étaient douces, gaies et engageantes. Des Européens qui ont fait le tour du monde, des Français surlout n’ont point d'armes contre de pareilles attaques. Elles parvinrent sans beat coup de peine à percer les rangs : alors les hommés s’approchèrent, et la confusion augmenta; mais dés Indiens, que nous primes pour des chefs, parurent ufmés de bâtons, et rétablirent l’ordre : chacun retourna à son poste, et le marché recommença, à la grande satisfaction des vendeurs et des acheteurs,
Cependant il s'était passé dans notre Chaloupe uñé scène qui élait une véritable hostilité, et Que je voulus réprimer sans efusion de sang. Un Indien -élait monté sur l'arrière de notre chalotüpe : là il s'était emparé d'un maillet, et en avait asséné plusieurs cotps Sur les bras et le dos d'un de nos matelots. d'ordonnai à quatre des plus forts marins de s'élancer sûr lui, et de le jeter à la mer, ce qui fut exécuté sur-[e-champ: Lés autres insulaires parurent improuver Ja conduilé dé leur compatriote, et cette rixé n'eut point de suite, Peutêtre un exemple de sévérité eût-il été nécessaire pour imposer davantage à ces peuples, ét leur faire connaître combien la forcé de nos armes l'emportait sur leurs forces individuellés ; car leur taille, d'environ cinq pieds dix pouces, léurs membres, fortement prouoncés et dans les proportions lés plus Colossales .leür donnaient d'eux-mêmes une idée de supériorité qui nous rendait bien peu redoutables à leurs yeux ; mais, n'ayant que très peu de temps à rester parmi Ces insulaires, je ne crus pas devoir infliger de peine plus grave à celui d'entre eux qui nous avait offensés, et, pour leur donner quelque idée de notre puissance, je me contenlai de faire acheter trois pigeons, qui furent lancés en l'air et Lués à coups de fusil devant l'assemblée. Cette action parut leur avoir inspiré quelque crainte, et j'avoue que j'attendais plus de ce sentiment que de celui de là bienveillance, dont l'homme à peine sorti de l’état sauvage est rarement susceplible.
Pendant que Lout se passait avec la plus grande tranquillité, et que nos futailles se remplissaient d'eau, je crus pouyoir m écarter d'environ deux cents pas poûr aller visiter un village charmant, placé au milieu d’un bois, ou plutôt d'un vérger, dont les arbres étaient chargés de fruits. Les maisons étaient placées sur Ja circonférence d'un cercle d'environ cent cinquante toises de diamètre, dont le centre formait une vaste place, tapissée de Ja plus belle verdure : les arbres qui l'ombrageaient entetenaient une fraîcheur délicieuse. Des femmes, des enfants, des vieillards m'accompagnaient et m'engageaient à enlrer dans leurs maisons. Ils étendaient les nattes les plus fines et les plus fraiches sur le sol, formé par de petits cailloux choisis, et qu'ils avaient élevé d'environ deux pieds pour se garantir de Fhüumidité. J'entrai dans la plus belle de ces cases, qui, vraisemblablement, appärlenait au chef, et
ma surprise fut extrême de voir un vaste cabinet de
treillis aussi bien exécuté qu'aucun de ceux des envirous de Paris. Le meilleur architecte n'aurait pu donner upe courbure plus élégante aux estrémilés de l'eilipse qui terminait celte case : ui rang decolonnes, à cinq pieds de distance les unes des autres, en for-
mait le pourtour. Ces colonnes étaient faites de troncs d'arbres très proprement travaillés, entre lesquels des
‘ hattes fines, artistement recouvertes les unes par les
autres en écailles de poisson, s'élevaient ou se baissaient avec des cordes, Comme nos jalousies : le reste de la maison élait couvert de feuilles de cocotier.
Ce pays charmant réunissait encore le double avantage d’une terre fertile sans culture, et d’un climat qui n'exigeait aucun vêtement. Des arbres à pain, des Cocos, des bananes, des goyaves, des oranges présenlaient à ces peuples fortunés uné nourriture saine et abondante; des poules, des cochons, des chiens, qui vivaient de Fexcédant de ces fruits, leur offraient une agréable variété de mets. Ils étaient si riches, ilsavaient si peu de besoins, qu'ils dédaignaient nos instruments de fer et nos étoffes, et ne voulaient que des rassades: comblés de biens réels, ils ne désiraient que des inutilités.
Ils avaiént vendu à notré marché plus de deux cents pigeons-ramiers privés, qui né voulaient manger que dans la main; ils avaient aussi échangé les tourterelles et les pérruchies les plus éharmantes, aussi privées que les pigeons. Quelle imagination ne se peindrait le bonheur dans un séjour aussi délicieux! Ces insulaires, disions-nous Sâñs cesse, sont sans doute les plus heureux habitants dé la terre : entourés de leurs femmes ét de leurs enfants, ils éoulent au sein du repos des jours purs et tränqüilles; ils n’ont d'autre soin que celui d'élever dés oistäux; et, comme le premier hornme, dé éucillir, sans auéuün travail, les fruits qui croissént sur leurs têtes. Nous noüs trompions : ce beau séjour n’était pas celui dé Fiñnocence. Nous n'apercevions, à la vérité, aucune arme; mais les corps de ces Indiens, couvérls de cicätricés, prouvaient qu'ils étaient souveñt ef guerré où én querelles entre eux, et leurs traits annotÇaient une féroêité qu'on n'apercevait pas dans l& physionomie des femmes. La nature avait sans doute laissé celle étnpreinte sur la figure des Indiens pour avertir que l'homme presque sauvage et dans l'anarchie ést ün êlre plus méchant que les animaux les plus féroéés. |
M. de Langle revint au inémté iñslant de sa promenade. Il me rapportä qu'il était déscendu dans un superbé port dé bateaux, sitté au pied d'un village charmañt, et près d'une cascade de l’eau la plus limpide. En passant à son bord il avait donné des ordres pour appareiller : ilen sentait comme moi la nécessité; mais il insista avec la plus grande force pour que nous reslassions bord sur bord, à une lieue de la côte, et que nous fissions encore quelques chaloupées d'eau avant de nous éloigner de l'ile. d'eus beau lui représenter que nous n'en avions pas le moindre besoin, il avait adopté le systèmé du capitaine Cook : il croyait que l'eau fraiche était cent fois préférable à celle que nousavions dans la cale; el, comme quelques personnes de son équipage avaient de légers symptômes de scorbut, il pensait, avec raison, que nous leur devions tous les moyens de soulagement. Ancune île d’ailleurs ne pouvait être comparée à celle-ci pour l'abondance des provisions. Les deux frégates avaient déjà traité de plus de einq cents cochons, une grande quantité de poules, de pigeons et de fruits, et tant de biens ne nous avaient coûté que quelques grains de verre.
Je sentais la vérité de ces réflexions, mais un secret pressentiment m'empêcha d'abord d'y acquiescer, Je lui dis que je trouvais ces insulaires trop turbulents pour risquer d'envoyer à terre des canots et des chaloupes qui ne pouvaient êlre soutenus par le feu de nos vaisseaux ; que notre modération n'avait servi qu'à accroître la hardiesse de ces Indiens, qui ne calculaient que nos forces individuelles, très inférieures aux leurs; mais rien ne put ébranler la résolution deM. de Langle. I me dit que ma résistance me rendrait responsable dés progrès du scorbut qui commençait à se ma nifester avec assez de violence, et que d'ailleurs le port dont il mme parlail était beaucoup plus commode que celui de notre aiguadé; il me pria enfin de permettre
Massacre de Maouna.
qu'il se mît à la tête de la première expédition, m'assurant que dans trois heures il serait de retour à bord avec toutes les embarcations pleines d’eau. M. de Langle était un homme d’un jugement si solide et d'une (elle capacité, que ces considérations, plus que tout autre motif, délerminèrent mon consentement, ou plutôt firent céder ma volonté à la sienne. Je lui promis donc que nous tiendrions bord sur bord toute la nuit, que nous expédierions le lendemain nos deux chaloupes et nos deux canots, armés comme il le jugerait à propos, et que le tout serait à ses ordres.
Les chaloupes débordèrent l'Astrolabe à midi et demi. et, en moins de trois quarts d'heure, elles furent arrivées au lieu de l’aiguade. Quelle fut la surprise de tous les officiers, celle de M. de Langle lui-même, de trouver, au lieu d'une baie vaste et commode, une anse remplie de corail, dans laquelle on ne pénétrait que par un canal tortueux de moins de vingt-cinq pieds de largeur, et où la houle déferlait comme sur une barre! Lorsqu'ils furent en dedans, ils n'eurent pas trois pieds d'eau.
I mità terre avec la plus grande tranquillité les pièces à eau des quatre embarcations ; ses soldats établirent le meilleur ordre sur le rivage; ils formèrent une haie qui laissa un espace libre à nos travailleurs ; mais ce calme ne fut pas de longue durée. Plusieurs dés pirogues qui avaient vendu leurs provisions à nos
Mort de M. de Langle.
vaisseaux étaient retournées à terre, el toutes avaient abordé dans la ‘baie de l'aiguade, en sorle que, peu à peu elle s'était remplie : au lieu de deux cents habitants, y compris les femmes et les enfants, que M. de Langle y avait rencontrés en arrivant à une heure el demie, il s’en trouva mille ou douze cents à trois heures.
11 commençait à sentir qu’il serait bientôt forcé à se défendre : déjà les pierres volaient, et ces Indiens, qui n'avaient de l’eau que jusqu'aux genoux, entouraient les chaloupes à moins d’une toise de distance: les sol-dats, qui étaient embarqués, faisaient de vains efforts our les écarter. Si la crainte de commencer les hostiliés et d'être accusé de barbarie n'eût arrêté M. de Langle, il eût sans doute ordonné de faire sur les Indiens une décharge de mousquelerie et de pierriers qui aurait cerlainement éloigné cette multitude ; mais il se flattait de les contenir sans effusion de sang, et il fut victime de son humanité. Bientôt une grèle de pierres, lancées à une très petite distance avec la vigueur d'une fronde, atteignit presque tous ceux qui élaient dans la chaloupe. M. de Langle n'eut que le temps de tirer ses deux coups de fusil; il fut renversé, et tomba malheureusement du eôté de babord de la chaloupe, où plus de deux cents Indiens le massacrèrent sur-lechamp à coups de massues et de pierres. Lorsqu'il fut mort, ils l'atiachèrent par un de ses bras à un tollet