GAY
se
rôlie, et qui, délayée avec de l'eau froide ou chaude, est connue sous le nom de houlpo; c'est elle aussi qui fait la seule provision de guerre lorsqu'ils se voient obligés de se mettre en campagne. ;
Leurs seuls monuments religieux sont des peoutouès, espèces de fétiches naturels représentés par des rochers accidentés ou par un chemin étroit cou: pé naturellement sur la pente d'une montagne : placés dans des endroits très écartés, ils ne les vénèrent que par occasion , et lorsqu'ils vont les consulter pour savoir s'ils doivent vivre longtemps. À cet effet, ils font certaines expériences que dicte la forme ou la nature du peoutoué, et la réussite de cette expérience leur donne la solution du problème. Du reste, ils sont tout-à-fait sans culte, et ne manife-tent d'autres sentiment: religieux que celui de jeter, avant de boire, une partie de la chicha ou boisson contenue dans le verre, cérémonie toute pa sive, qui nous rappelle jusqu'à un certain point ces sortes de libations que faisaient les anciens Romains dans des circonstances à peu près semblables.
L'idée d'une vie éternelle ne leur e:t pas étrangère; ils croient à l’immortalité de l'âme, et la mort n'est pour eux qu'un voyage d'outre-mer pour aller habiter des îles plus ou moins agréables. Is n’ont ni prêtres ni ministres religieux, mais des doungoubés ou devins, et des machis, espèces de médecins dont les devorrs sont de chasser le grand huecuvu, esprit malfaisant et cause première de toules les maladies qui affligent le genre humain. Pour arriver à ce but, ils empluient le bruit des tambours, les houras des enfants, les cris de douleur et d'excilation des parents, enfin tout ce que peuvent inventer la frayeur et la crainte. Le machi, de son côté, conjure le huecuvu, soit en suçant la partie malade du souffrant, soit en chantant au son de la huassa des couplets de plaintes et de malédictions; quelquefois encore, pour apaiser la lenacité de sa colère, il immole un animal à livrée noire, et, suçant son cœur tout palpitant, il en asperge le malade et tout ce qui l'entoure.
Cette cérémonie , toute superslilieuse ; n'obtient pas toujours les résultats désirés; a.sez souvent le malade meurt, et dans ce cas on fait venir un doungoubé ou devin pour qu'il fasse connaître l'auteur de cette mort; car cel événement nest jamais naturel pour eux : il est occasionné par quelque personne de la tribn, esprit malfaisant, vérilable sorcier dont la société duit faire promple et terrible justice! 1] y a de ces doungoubés d'une réputation telle qu'on va les consulter quelquefois à plus de cent lieues ; à cet effet, on leur porte un peu des sourcils, des onges, de la langue et de la plante des pieds du défunt, et avec ces faibles débris, qui deviennent bientôt le sujet de cérémonies fort ridicules, le devin, d’un ton doctoral, dénonce le pré= tendu malfaiteur, véritable arrêt de mort qu'il doit subir au milieu d'un grand feu, et aux cris de cette foule pleine d'audace et d'irritation.
La position malheureuse de ces superslilieux sauvages n a rien cependant qui doive nous étonner; car si, comme l'ob-erve M. Gay , nous ouvrons nos propre: annales, nous verrons que ces mêmes croyances et préjugés existaient chez les anciens Juifs, qui étaient persuadés que le démon seul tourmentait les épileptiques, et quelques-uns parvenaient, disait-on , à faire sortir des couleuvres, vipères et autres reptiles du corps des ensorcelés. Et, san remonter à cette vieille époque, n’a-t-0n pas vu au Xxvie siècle, en Angleterre et en Allemagne, des milliers de personnes brûlées vivantes, parce qu'elles étaient soupçonnées d’avoir des intelligences secrètes avec les diables? et même ces croyances n existent-elles pas encore dans certaines parties de l Europe, où les prières et les amulettes sont encore en grande vénéralion? Ainsi, ce. coutumes barbares n'appartiéunent pas seulement à ces sauvages, puisque les nations les plus illustres en signalent encore de fortes traces. Il en est de mème des autres coutumes: et lorsque le voyageur philosophe
étudiera les mœurs des Indiens sous un point de vue rationnel et comparatif, il verra que notre intelligence, presque inslinctive à cet égard, a marché à peu près sur le même plan dans les premières phases de notre civilisation.
Après avoir terminé ses voyages dans la république du Chili, M. Gay alla passer plusieurs mois à Lima, pour faire d'autres recherches dans les archives de la vice-royauté, qui, jusqu'à l'époque de l'indépendance, avait été le dépôt général de toute la correspondance politique et administralive du gouvernement chilien. La présence au Pérou de l'armée chilienne, qui s'était en quelque sorte rendue maitresse de cette république, et l'influence de son illustre général, don Manuel Bulnes, facilitèrent singulièrement son travail à notre voyageur.
Les Indiens du Cusco sont à peu près civilisés : ils obéissent aux lois du gouvernement péruvien, et contribuent aux besoins de l'Etat par un tribut qu'ils paient depuis quinze jusqu'à soixante ans; ils parlent très rarement l'espagnol, et toujours le quechua, qui est leur langue naturelle. Quelques-uns tiennent un rang distingué, cependant ils appartiennent en général à une classe assez misérable et chargée du travail le plus grossier. Ceux de Ja campagne sont ou bergers ou agriculteurs; les premiers vivent dans des régions extrèmement élevées, occupés du soin de leurs troupeaux de moutons et du travail de la laine. Quoique constamment à une hau‘eur de 10 à 14,000 pieds, ils ne sont nullement incommodés de la grande rareté de l'air; ils marchent et courent avec autant de facilité que nous dans les plaines basses : aussi trouve-t-on dans ces régions les villes et les villages les plus élevés de notre globe .: Ocoruro à 4,232 mètres de hauteur absolue ; Condorama à 4,343. On voit quelques maisons de poste, celle, par exemple, de Rumihuassi, quis'élèvent jusqu'à 4,685 mètres, et des maisons de bergers jusqu'à 4,778 mètres, c'est-à-dire presque à la hauteur du Mont-Blanc, qui est la montagne la plus élevée de l'Europe. À ces grandes hauteurs, l’agricu ture n’a plus de prise sur les plantes de l'Europe : la pomme de terre, le blé, n'y prospèrent plus, eton n'y cultive que l'orge, qui ne fleurit jamais, et s'élève à la hauteur d'un demi-picd. Les Indiens agriculteurs habitent les plaines ou endroits peu élevés. où ils s'occupent exclusivement de la culture des terres. Comme les Indiens pasteurs, ils aiment passionnément les chants nationaux, et surtout ces touchantes et mélancoliques yaviries, qui donnent tant de sensibilité à l'âme et de tendresse au cœur. L'effet qu'elles produisent sur eux est prodigieux; on ne peut que le comparer à celui que produit le ranz des vaches sur le cœur du Suisse hors de sa patrie ; ils les chantent chéz eux, ils les chantent en voyage, et souvent ce jeunes demoiselles les chantent pendant que les hommes sont occupés à labourer la terre. « On croirait, dit M. Gay, qu'elles le font pour les exciter au travail, et pour leur en faire oublier les peines. »
Le Pérou, comme le Chili, a aussi ses Indiens barbares et tout-à-fait indépendants. En raison de la vaste étendue de cette république, ces Indiens y sont incomparablement plus nombreux, et habi ent tous sans exception ces immenses forêts vierges, cause premicre de cette indépendance. Ceux-que notre voyageur visila , savoir : les Chahuaris, les Tuyunires, les Paucartambinos, etc., ne peuvent nullement soutenir la comparaison avec les Araucaniens. Ils sont traîtres, méfiants, et on ne trouve jamais chez eux cette fierté ni cette bravoure qui caractérisent à un si haut degré les Indiens du Chili. Armés seulement de la flèche, ils s'en servent, suivant sa forme ou sa longueur,
FIN
pour la pêche, pour la chasse ou pour la guerre; ces dernières sont le plus souvent dentelées et même quelquefois empoisonnées. Les Chahuaris se couvrent le corps avec une espèce de chemise d’un coton particulier au pays, et qu'ils tissent eux mêmes ; les autres sont tout-à-fait nus, se barbouillent de mille couleurs, et ornent leur figure de gros morceaux de bois qu'ils mettent au cartilage inférieur des oreilles et au-dessous de la lèvre inférieure, Aux commissures de ces lèvres, ils plantent de petils tuyaux de canne avec de longues plumes peintes, et quelquefois festonnées. Du reste, cette figure est sans expression, sans physionomie; el e ne siguale véritablement que des traits. Leur inte ligence est assez bornée; ils ne savent Compter que jusqu'à quatre, et is ne mauifestèrent aucune surprise en voyant quelques dessins que l'on fit devant eux. Leur langue est douce, agréable et cadencée ; elle varie à l'infini; mais ce qu’elle présente de particulier, c'est que les noms de toutes les parties du corps commencent par la même syllabe : ainsi la syllabe hua caractérise les Paucartambinos; huaeu, la têta: hoanamu , le nez; huaquista, la bouche, etc. Chez les Chahuaris, c'est :a syllabe pi : piguito, la tête; pigrimani, le nez; pichera, la bouche, etc. Cette tribu offre une autre particularité bien notable : séparée en deux, la nouvelle conserva sa langue - mère, mais changea la première syllabe de ces parties du corps; ainsi, au lieu de pi, c’est ni : niguilo, la têle ; nigrimani, le nez; nichera , la bouche, etc. D'après cela, on voit que cette singulière construction , digne de fixer l'attention des philologues, donne un air de famille à Ja tribu, et lui sert en quelque sorte de blason. Les Chahuaris ont des habitudes toutes sauvages , et, à part le caractère, on trouve dans ces habitudes une grande analogie avec celle des Araucaniens, éloignés de plus de 800 lieues : ce sont les mêmes préjugés, les mêmes croyances; ce sont encore les sorciers ou esprits malins qui occasionnent les maladies, et des siripigaris ou médecins occupés à les chasser du corps par des succions, par des cris, par des chants, et par (ous ces moyens que nous avons vu pratiquer en Araucanie: nouvelle preuve de l'identité de cet instinct universel qui, dans le commencement de nos sociélés, a présidé à la marche et au développement de notre civilisation.
De retour au Cusco, après une absence de plus de denx mois, M. Gay leva le plan de la ville et dessina plusieurs anciens monuments. Ensuite il se mit en route pour Arequipa, en passant par un chemin dont la plus petite hauteur a été de 3,189 mètres, et qui s'est élevé insensiblement jusqu’à celle de 4,943. C'est dans ces régions élevées que se présentent sur une échel'e vraiment magique, tous ces phénomènes relatifs à la météorologie. Tous les jours, depuis une heure jusqu’à cinq heures du soir, l'atmosphère est continuellement embrasée par d'immenses éclairs, et tourmentée par des pluies de grêle et par des coups de tonnerre dont on ne peut avoir aucune idée en Europe. Le voyageur, d'un pas inquiet et silencieux , parcourt, quelquefois avec danger, mais toujours avec crainte, ces mornes solitudes que le manque de végétation rend encore plus mélancoliques. M. Gay mit quinze jours pour arriver à Arequipa, ville qui, du haut du chemin de Cangallo, produit l'effet d'une ville ruinée et placée dans un désert de sable au mijieu d'une vérilable oasis. D'Arequipa, M. Gay revint par mer au Callao, port de Lima; il en repartit pour le Chili, où il arriva après une absence d'un,peu plus d'une année. Il alla passer encore quelque temps à Santiago pour y terminer ses travaux historiques et statistiques, etenfin il revint en France.
ALBERT-MONTÉMONT.
mme is annee mn Paris. — Imp. Lacour et Ce, rue Soufflot, 16.
Ch. Meitt ‘s de!, Imp. Gercès,
FSQUIMAU.
(Ross.)
J. ELY ain’, Éd teur.
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