BD SEE PRIME VOYAGE DE ROSS
Le 48 avril 1818, le capitaine Ross quitta l'Angleterre, et le 17 mai à midi il se trouvait par la latitude de la terre submergée de Buss, 57° 28’ nord.
Le 26 mai, les vaisseaux, arrivés. par les 580 36 bord, eurent la première vue d’une montagne de glace couverte de neige. L'imagination y voyait mille figures bizarres, et il est presque impossible .de se représenter quelque chose de plus exquis que la variélé de teintes que déploient ces glaciers ; nuit et jour ils apparaissent avec une vivacité de couleurs que l'art ne saurait reproduire. Tandis que les parties blanches ont la splendeur de l'argent, les nuances qui les entourent sont aussi variées et aussi éclatantes que celles de l’arc-en-ciel.
Quand les bâtiments furent, le 14 juin, par les 68° 28° de latitude nord, sur 54° 13° de longitude ouest, ils eurent continuellement. à se frayer un passage à travers des masses de glace flottante , dont plusieurs morceaux avaient un demi-acre de superficie, et tiraient de c'nq à dix brasses d'eau : on était donc obligé de louvoycr, de virer sans cesse et de remorquer. les na-
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xires. On vit ensuite l'ile Disco, et l'île des Baleines dans le détroit de Waigatt qui était encore gelé. Celle dernière île est habitée par le gouverneur du Danemark, sa femme avec ses enfants, six Danois et une centaine d'Esquimaux qui s'occupent, dans la saison, à prendre des veaux marins et des baleines.
L'expédition ne quitta Waigatt que le 20 juin, et arriva, à force de scier la glace et de se faire remorquer, dans un canal libre qui conduisait au nord; mais plus loin on fut contraint de s'arrêter encore, et ce n'est que le 29 juin qu'ils purent atteindre les 70° 54’ de latitude nord, et 54° 10° de longitude ouest. On ne voyait du haut du grand mât que des glaces sans fin, Mais elles perdaient sensiblement de leur force et fondaient continuellement.
Le 4 juillet, en passant devant une chaîne immense de moutagnes de glace, 72° 30’ de latitude nord, et 56° 37° de longitude ouest, on observa un exemple frappant de la diversité des effets de la réfraction. Les montagnes.situées à deux ou trois milles des navires semblaient avoir une hauteur énorme, tandis que celles qui étaient à une distance double paraissait s’aplatir sur l’eau dans une direction horizontale.
Le 93 juillet, étant par les 75° 10° de latitude nord, et 600 15” de longitude ouest, les vaisseaux se trouvèrent dans un canal si étroit qu'il fallut les hâler. A cet effet, l'équipage entier fat envoyé sar la glace, et au moyen d'une corde attachée au mât de misaine, les hommes tiraient le bâtiment au son de la musique, car un joueur de violon conduisait la marche. Comme il arrivait quelquefois que l’on rencontrait un trou couvert de neige ou une partie moins solide , les matelots y tombaient souvent; mais comme ils ne Jaissaient point aller la corde, ils sortaient immédiatement du précipice. Quand l'accident arrivait au joueur de violon, les hommes s'en divertissaient beaucoup et ne manquaient jamais celte occasion de faire parade de leur esprit.
Le 24 juillet, l'expédition était arrivée à un point, 75° 25’ de latitude nord, 600 36° de longitude ouest, où la terre, jusqu'au cap Dudley-Digges, n'avait point été vue. par d’autres navigateurs. Le rivage, entre celte latitude et le 76€ degré, formait une baie spacieuse au milieu de laquelle s'élève un rocher remarquable par sa forme spirale, et qui fut nommé He/villes monument, et la baie reçutle nom de Helville's bay. Les baleines y sont abondantes : on y découvrit plusieurs petites îles, quatre entre autres qui furent appelées iles Browne.
Le 6 août, par les 759 50° 30° de latitude nord, et 640 47° de longitude ouest, les navires coururent un grand danger , ét furent tellement pressés par les glaces que toute la charpente paraissait sur le point de céder, et les poutres de la cale ployaient, tandis qu'une glace de plus de six pieds d'épaisseur se soulevait et battait les flancs des bâtiments qui ne résistèrent que grâce à la manière admirable dont on les avait renforcés lors de leur armement. Des matelots qui avaient passé toute leur vie dans la navigation du Groënland déclarèrent qu'un simple baleinier eût été réduit en atomes par des chocs pareils.
Pendant que les équipages prenaient du repos après un exercice aussi violent, quelques-uns des officiers allèrent visiter le rivage. Ils le trouvèrent tout-à-fait désert : cependant quelques piles de pierre semblables , par leur apparence et leur arrangement, aux tombes ordinaires des Esquimaux, montrèrent qu'il avaitétéaulrefois habité. On n'y trouva que peu de végétalion, quelques pavols à tige nue , une renoncule et deux ou lrois touffes d’un court gazon.
Le 9 août, par 75° 55° de latitude nord, 65° 32° de longitude nord, les navires n'avaient fait que peu de progrès, quand ils furent surpris de voir paraître sur la glace quelques hommes qui poussaisnt des cris: et l'on découvrit bientôt des nalurels, traînés dans de grossiers traineaux par des chiens avec une rapidité exhème. Quand nous fûmes à portée de la voix, Sak-
heuse , Esquimau du Groënland, qui était à bord et
savait l'anglais, s'adressa à eux dans sa langue, Pendant quelque temps ils contemplèrent en silence les vaisseaux ; mais quand ils les eurent vus virer de bord, ils poussèrent tous à la fois un grand cri accompagné de gestes élranges, et s’enfuirent dans leurs traineaux du côté de la terre avec une étonnante vélocité, Arrivés à la distance d’un mille, ou plus, ils s’arrêlèrent encore et restèrent immobiles pendant deux heures. Ceci ayant été remarqué, on envoya une chaloupe pour meltre sur la place un tabouret à observations, haut de quatre pieds, et l’on y déposa divers présents tels que couteaux et articles d'habillement. Soit qu'ils n'eussent point aperçu ce qui se passait ou qu'ils ne voulussent pas venir, ils ne reparurent pas : cependant comme le capitaine désirait vivement entrer en communication avec les naturels, il fit préparer une perche à laquelle on attacha un pavillon portant l’image du soleil et de la lune sur une main qui tenait une branche de bruyère (on n'avait vu que cette plante sur le rivage). On alla ensuite élever cette per che sur une montagne de glace, à moitié chemin, entre la terre et les vaisseaux : on suspendit à cette perche, et à hauteur d'homme, un sac contenant des présents el sur lequel était peinte une main qui désignait le vaisseau.
Le lendemain 10 août, on vit avec joie huit traîneaux conduits par les naturels, etils s’arrêtèrent à un mille. Chacun des vaisseaux hissa alors un pavillon blane, et on envoya John Sakheuse portant un petit drapeau de cette couleur et des présents, afin de tâcher de les amener à entrer en communication. Il accepta ce service avec beaucoup de joie et il alla vers eux, seul et sans armes, ne s’arrêtant qu'au bord d’un canal ou d'une ouverture dans la glace, et que l’on ne pouvait franchir qu’au moyen d’une planche. Quand Sakheuse fut là, il ôta son chapeau et leur fit des signes d'amitié pour les engager à s'approcher comme lui. Ils y accédèrent un partie, et quand ils furent à trois cents pas, ils sortirent de leurs traîneaux et poussèrent tous à la fois un grand cri auquel Sakheuse répondit en limitant. Alors, ils se hasardèrent à faire quelques pas de plus en avant, n'ayant en main rien autre chose que les fouetls qui leur servent à conduire leurs chiens; et quand ils eurent acquis la certitude que le canal était impossible à franchir, ils prirent confiance. Des cris, des mots et des gestes furent échangés pendant quelque temps sans effet, bien que les interlocuteurs parussent reconnaitre entre eux le mème langage. Après quelque temps, Sakheuse crut voir qu'ils parlaient le dialecte hemouke : il l'adopta sur-le-champ etleur tendant les présents, leur cria kakheite, «venez, » à quoi ils répondirent naakrie, naakrieai plaîite, «non, non, partez ! » Ils y ajoulaient beaucoup d'autres paroles dont le sens élait qu’ils espéraient que nous ne venions pas pour les détruire. Alors le plus déterminé s'approcha du bord du canal et, tirant de sa botte un couteau , il répéta : « Partez! je peux vous tuer! » Sakheuse, sans s'intimider, lui dit qu'il était aussi un homme et un ami, et en même temps, il jeta de l'autre côté du canal quelques colliers de graines et une chemise rayée, mais ils regardaient toujours ces objets avec méfiance et une grande appréhension, répétant sans cesse, « partez! ne nous tuez pas. » Sakheuse leur jeta alors un couteau anglais en leur disant : « Prenez! » Voyant cela, ils approchèrent avec précaution , caressèrent le couleau, puis poussèrent un cri et se tirèrent le nez. Sakheuse imita leurs gestes et, en réponse, s’écria Leigh ya ! en se tirant Ie nez comme eux. Ils montrèrent ensuite la chemise en demandant ce que c'était, ct quand on leur eut dit que c'était un vêtement, ils voulurent savoir avec quelle peau il était fait. Sakheuse leur répondit que c'était la peau d'un animal qu'ils n'avaient jamais vu : ils la prirent alors avec des témoignages de surprise.
Ils se mirent ensuite à faire plusieurs questions. Ils montrèrent d'abord les équipages des vaisseaux en
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demandant avec curiosité quelles créatures c'étaient ; s'ils venaient du soleil ou de la lune; s'ils donnaient de la lumière la nuit ou le jour. Sakheuse leur répondit qu'il était un homme et avait comme eux un père et une mère, et leur montrant le Sud, il ajouta qu’il venait d’un pays situé de ce côlé. Cela ne peut pas être, répondirent-ils, il n’y a par là rien que de la glace, et ils demandèrent encore quels êtres étaient les bâtiments. Mais quand Sakheuse leur dit que c'étaient des maisons de bois, ils ne voulurent pas le croire. « Non, ils sont vivants, nous les avons vus agiter leurs ailes. » Sakheuse leur demanda alors ce qu'eux-mêmes ils étaient, et ils répliquèrent qu'ils étaient hommes et venaient du Nord où il y avait beaucoup d'eau. Cespréliminaires aboutirentà un accommodement, et ils consentirent à ce que Sakheuse passât de leur côté : il vint donc à bord pour chercher une planche.
La couleur de la peau des Européens était un grand sujet de gaîlé pour eux ; ensuite le plus âgé des Esquimaux fit au capitaine un long discours, et ce n’est qu’alors qu'iis découvrirent que les étrangers parlaient une autre langue qu'eux, et leur surprise parut excessive : ils l'exprimèrent en criant Æeigh yaw! Ils se décidèrent enfin à venir à bord, et dételèrent leurs chiens qu’ils attachèrent à la glace, puis deux des traîneaux traversèrent le canal. Il fut évident, à la terreur qu’ils manifestaient en approchant du vaisseau, qu'ils le prenaient toujours pour une créature animée. — «Qui êtes-vous ? qui êtes-vous? d’où venez-vous ? est-ce du soleil ou de la lune? » Telles étaient les exclamations qu'ils poussaient en se tirant, entre chaque question , le nez avec la plus solennelle gravité. Sakheuse put à la longue leur persuader que le navire n'était que du bois, et ils regardèrent tout cela avec une stupéfaction sans égale. Quand ils virent les càbles, ils demandèrent avec quelles peaux ils étaient faits. Les équipages imitaient de leur mieux leurs cris, leurs exclamations et leurs rires; mais entre toutes choses ce qui excita le plus leur admiratiou, ce fut un matelot montant au grand mât, et ils prirent le parti de monter à leur tour à l'échelle de cordes. Quand ils furent un peu haut, les nouvelles murailles qui les entouraient leur causèrent une nouvelle surprise , qu'ils manifestèrent encore par un gros rire, qui n’arrivait toujours qu'au bout d'une pause d’un moment,
Comme ils ne connaissaient d'autre bois qu'une bruyère naine dont la tige n'est pas plus grosse que le doigt, ils ne savaient que penser des pièces de charpente qu'ils voyaient à bord. Quelques-uns, n'ayant aucune idée du poids, mirent la main sur un mât de rechange avec l'intention évidente de l'emporter. Ils avaient envie de tout, et le seul objet qu'ils regardassent avec mépris, était un pelit chien basset, qu'ils trouvaient sans doute trop pelit pour tirer un traîneau, L'un des Esquimaux chercha à prendre l'enclume, mais s'apercevant qu'il ne pouvait la remuer, il se rabattit sur un gros marteau. Cependant comme on ne pouvait se passer de cet objet, on fit courir après lui : voyant qu’il allait être rejoint, il le jeta dans la neige ets’enfuit, ce qui donne à penser qu'il avait le sentiment de sa mauvaise action.
Parmi tous les divertissements que les hommes du bord se procurèrent en mettant à profit l'inexpérience absolue des naturels, il n’en eut pas de plus complet, que l'effet qu’ils éprouvèrent en se voyant dans un miroir grossissant. Leurs grimaces étaient fort amusantes quand, ainsi que les singes, ils regardaient d'abord devant eux, puis derrière ie miroir, dans l'es-
oir de trouver le monstre qui exagérait leurs traits ue Un d’entre eux, entendant une montre battre à son oreille, demanda si c'était un animal bon à manger.
Quand on fut à bord, on réussit à décider deux jeunes gens à donner un échantillon de leurs danses: Un d'eux commença par se tordre les trails et à rouler les yeux d'une manière si exactement semblable aux
efïels d'une attaque d'épilepsie que l'on fut convaincu que cet accident venait de lui arriver, et que le chirurgien fut appelé. On se rassura bientôt toutefois, car le danseur se mit tout aussitôt à exécuter une multitude de gestes et d’attitudes extraordinaires qu’accompagnaient les plus hideuses grimaces, analogues, en un point, aux Jeux de cette espèce dans des pays tout différents et plus civilisés : cette danse abondait en allusions indécentes, Le corps était généralement courbé et les mains passaient sur les genoux. Après quelques minutes, le danseur se mit à crier amnah, adjah ; et presque aussitôt le second acteur, qui avait jusque-là regardé en silence son compagnon, commença Comme par inspiration à se contourner le visage, à imiter les attitudes indécentés du premier, et à chanter ensuile hedjan! hedjan! Quand ceci eut duré avec une énergie toujours croissante pendant dix minutes, l’air monta soudainement à l’aigu, et les mots wihi, wihi, s'empilaient avec la plus grande rapidité. Ils s'approchèrent alors l’un de l'autre en avançant leurs lèvres, en grincant des dents, et dans une extrême agitation, jusqu'à ce que leurs nez se touchassent, et là finit par un rire sauvage celte scène extraordinaire. Les spectateurs demandèrent bis: et quand on leur expliqua que les étrangers demandaient la répétition, ils la firent de grand cœur.
Ce pays que le capitaine Ross a nommé Hautes Terres arctiques, est situé dans l'angle nord-est de la baie de Baffin (1), entre la latitude de 76 et 770 40’ nord, et les longitudes de 60 et 720 ouest. Sur le point le plus large, cette contrée a vingt milles à peine d’étendue, et celte largeur va croissant et se réduit àrien aux extrémités. Elle est bornée au sud par une immense barrière de montagnes couvertes de glace, qui prennent naissance au 74e degré 20° de latitude, et s'étendent jusqu’au 76e degré nord. Autant que l’on en put juger du bord, cette barrière est infranchissable, et, sur plusieurs points, la glace descend des précipices dans la mer, et s’y étend sur un espace de plusieurs milles, L'intérieur est très riontueux.
A la sürface de la terre, au-dessus des rochers, est une chétive apparence de végétation d'un vert jaunâtre, et quelquefois d'une sombre bruyère. Cette misérable verdure reparaissait au pied des rochers du bord de la mer. Les productions végétales du pays se composent de bruyères, de mousses, et d’un gazon grossier, Quant à la culture, il n’en existe pas, et il est probable que les indigènes ne connaissent pas la nourriture végétale. Bornée comme elle l'est, cette végétation n’est pas toutefois sans utilité. La mousse qui est très abondante et qui acquiert six ou huit pouces de longueur, étant trempée dans l'huile ou la graisse de veau marin ou de baleine, sert de mèche au lampes, et produit un feu agréable, et qui échauff: aussi bien qu’il éclaire. La bruyère et le gazon servent d’aliment et d’abri aux lièvres el au gibier qui, au dire des naturels, est très abondant. La pêche de la baleine y serait certainement très fructueuse, et un commerce de fourrure très avantageux pourrait s’y établir.
Le costume des montagnards arcliques se compose de trois pièces, toutes comprises sous la dénomination de tunnick. Le vêtement supérieur est de peau de veau marin avec le poil à-l'extérieur, et ressemble au jupon des femmes du Groënland méridional, n'étant ouvert qu'au haut et {out juste de façon à égaler la dimension de la tête de celui qui le porte. Il est fait par le bas comme une chemise, mais il se termine en arrière et en avant par une langue. Le capuchon est bordé de peau de renard, et tombe sur les épaules ou couvre la: tête à volonté, Ce costume est doublé ordinairement en peau d’eider, et comme la doublure fermée en bas reste ouverte par le haut, elle sert de poche. La seconde partie de l'habillement, qui descend à peine aux ge-
(1) Le nom de mer conviendrait mieux ici, car la baie de Baffin est d’une étendue assez considérable pour mériter la dénomination de mer. A. M.