HUE
Le lendemain on vit paraître trois des naturels,
noux, est faite d'une manière fort incommode dans la partie supérieure, car en se baissant l'homme fait voir sa chair. Cette pièce de vêtement est de peau de chien ou d ours, et s'attache avec un cordon. Les bottes sont de peau de veau marin avec le poil à l'extérieur, et les semelles sont de peau d'hippopotame. Ces bottes vont au-dessus du genou, et rejoignent le vêtement. Tous ces articles sont fabriqués par les femmes. Les aiguilles
u'elles emploient sont d'ivoire, et le fil se compose . fibres et des nerfs de veau marin. Dans l'hiver, ou quand le temps devient froid, ils ont un manteau de peau d'ours.
Les montagnards arctiques sont d'une couleur de cuivre sale; leur taille est de cinq pieds environ. Ils sont corpulents, et ont à peu près les mêmes traits que les Esquimaux du Groënland méridional. Le plus remarquable de ces indigènes pourra donner une idée de toute la tribu. Il paraissait avoir quarante ans, cinq pieds un pouce, et sa peau était cuivrée ; un front étroit et bas, sillonné de quelques rides, s'élevait au-dessus d'un nez petit et d’une large face. Il avait les joues pleines, rondes et vermeilles, même à travers l'huile et la malpropreté qui les couvraient; sa bouche grande et toujours à demi ouverte laissait voir les dents blanches et bien rangées qui lui reslaient, car il avait perdu toutes celles du devant. Ses‘lèvres étaient épaisses, au milieu surtout, et ses yeux petits, noirs, ovales, étaient
très rapprochés. Ilavait la chevelure épaisse, unie, longue et raide, et elle n'avait certainement jamais été peignée ni coupée. Sa barbe et ses moustaches, qu'il laissait pousser, étaient rares, et n’allaient pas au-delà de la lèvre supérieure et du menton. Son corps était charnu et (endait à la corpulence. Ses mains épaisses et pelites avaient les doigts courts; ses pieds élaient aussi lrès courts et très épais.
On interrogea le plus âgé de ceux qui vinrent à bord sur la religion, et Sakheuse lui demanda s'il avait quelque connaissance d’un être suprème ; mais après avoir essayé Lous les mots de sa langue, il ne put parvenir à se faire comprendre. On reconnut bien positivement qu'il n'adorait point le soleil, la lune, aucune image ni aucune créature vivante. Quand on lui demanda pourquoi avaient été faits le soleil et la lune, il répondit que c'était pour donner de la lumière. 11 n'avait ni connaissance ni idée de la manière dont il vint au jour, ni d'une existence future, et disait que quand il mourrait on le mettrait en terre. Lorsqu'il fut bien démontré qu'il n'avait pas la moindre idée d’un être suprême bienfaisant, Sakheuse fut chargé de lui demander s’il croyait à un esprit du mal; mais il ne put pas davantage se faire comprendre de lui. On prononça alors le mot angelok, qui signifie sorcier dans la langue des Esquimaux du Groënland méridional. Il répondit alors qu’ils en avaient plusieurs qui pouvaient exciter des ora-
me
ges, produire le calme, éloigner les veaux marins ou les attirer ; qu'ilsapprenaient cet art dans leur jeunesse, et de la bouche des vieux angekoks; qu'ils les craignaient, mais qu'il y en avait généralement un dans chaque famille. Ayant su qu'un jeune homme qui se trouvait parmi eux était angekok, le capitaine l'interrogea sur la manière dont il avait été élevé. etil répondit que c'était un vieillard qui lui avait enseigné à exciter les vents et à chasser les veaux marins et les oiseaux. J! fallait, suivant lui, pour produire ce résultat, des gestes et des paroles qui du reste n'avaient point de sens, et ne s’adressaient à rien qu’au vent ou à la mer. Il était bien convaincu que dans ces sortes d'incantations il ne recevait des secours de personne, et il ne put pas même comprendreeeque l’on entendait par bon oumauvais esprit. Un d'eux ayant été averti de la présence d'un être tout-puissant et invisible qui avait créé le ciel et la terre et tout ce qui s’y trouve, il témoigna beaucoup de surprise et demanda avec empressement où il habitait. Quand on lui eut dit qu'il était partout, il fut très alarmé, et commença à se trouver mal à l'aise sur le navire. On lui parla ensuite d’un état futur et d'un - autre monde :il répondit alors qu’un homme sage, qui vivait bien avant son temps, avait dit qu’ils devaient aller dans la lune, mais qu'on ne le crut pas. Ils croyaient cependant que les oiseaux et toutes les autres créatures vivantes en venaient.
Les équipages n’eurent aucune occasion de visiter les habitations deces indigènes; mais, d’après leur descriplion, il paraît qu'elles sont toujours situées au bord de la mer, sur le point le moins exposé à être englouti par la neige. Ces maisons sont entièrement de pierre, et les murailles qui s'enfoncent de trois pieds en terre s'élèvent de trois pieds au-dessus du sol. Le toit est en forme d'arcade, et toutes les ouvertures qui pourraient donnerun passage à l’airsont bouchéesavec de la terre; ellesn’ontdonc point de fenêtres. On y entre par un couloirlong, étroit et presquesouterrain. Le sol estrecouvert de peaux sur lesquelles les habitants s’asscient et dorment. Une maison est habitée par plusieurs familles, et chacune d'elles a une lampe faite d'une pièce creuse qui est suspendue au toit, et dans laquelle ils brûlent l'huile ou plutôt la graisse de la licorne ou du veau marin. La mèche est faite avec dela mousse, etils se procurent du feu comme nous avec une pierre et du fer. Cette lampe, qui ne s'éteint jamais, sert à éclairer, à chauffer et même à faire la cuisine, office dévolu aux femmes. Entre tous leurs aliments, ils préfèrent la chair du veau marin et de la licorne qui est plus huileuse et plus agréable au palais. Ils regardent aussi le chien comme une excellente viande, et on élève aussi bien ces animaux comme objet de subsistance que pour lirer les traîneaux; néanmoins on ne les mange qu'en hiver , et quand les autres provisions manquent. Les hommes prennent les veaux marins pendant leur sommeil, ou bien ils se couchent près des trous qui existent dans la glace, et ilsles attirent en faisant beaucoup de bruit. Quand l'animal parait, ils imitent son cri ou son grognement, et l'amènent ainsi à eux. Quand il est à leur portée, ils le frappent au nez avec une corne de licorne de mer, et l'ont bientôt expédié; quant à la licorne, on la prend avec un harpon.
On ne put savoir d'eux précisément de quelle manière ils tuent les ours, mais on apprit qu'ils les allaquent dans l’eau ; ils se servent de piéges pour prendre les lièvres el les renards. Ces naturels décrivirent un animal qu’ils nomment Aumminick, mais en ajoutant qu'il était trop grand pour qu’on püût le tuer. Il a, suivant eux, une cornesurle dos, etesttrèsagile. C'est sans doute un daim. Ils ont aussi un animal connu également au Groënland, et qu'ils nomment ancarok. Sakheuse affirmé qu'il était assez commun dans les environs de la baie du nord-est et de la baie de Disco, où l'on entend, la nuit, ses cris continuels. Il est très farouche, et l’on peut rarement l'approcher, car il est aussi actif que redoutable. Les Esquimaux le craignent. H ressemble. dit-on, à un chat, mais il est trois fois
plus gros. Leslièvres étaient blancs et les renards noirs en général. Les chiens sont de diverses couleurs, où le fauve foncé domine, et ils sont de la taille d'un chien de berger. Leur tête est celle d’un loup, et leur queue, d'un renard. Leur aboiement ressemble au cri du dernier animal, mais ils ont aussi le hurlement du loup.
Le montagnard arctique ne va jamais à quelque distance soit pour chasser, soit pour autre chose, sans son traîneau, et sa lance, ainsi que son couteau, ne le quitte jamais. À voir leur rapidité, on peut conjecturer qu’il leur serait facile de faire par jour cinquante ou soixante milles, et cette distance à été parcourue par des naturels da Groënland méridional. Ces indigènes paraissent être sales à l’extrème. Ils ont la face, les mains et le corps couverts d'huile et d’ordure, elil semble qu'ils n'aient jamais élé lavés depuis leur naissance. Leurs cheveux étaient collés et nattés par la malpropreté ; ils y tenaient cependant beaucoup, car un des hommes de l'équipage en ayant coupé une mèche à l’un d'eux, il fut très mécontent, ne s'apaisa que quand on la lui eut rendue ,et la mit dans sa poche après l'avoir soigneusement enveloppée dans un morceau de peau de veau marin. Chaque homme prend une femme dès qu’il est en état de soutenir une famille ; si elle lui donne des enfants, il n'en prend pas d’autres, et il n'est pas permis non plus à la femme d’avoir un autre mari. Au cas contraire, l'homme peut prendre une seconde, une troisième épouse, jusqu'à ce que l'union soit féconde, et les femmes ont le même privilége. L'un de ces Esquimaux parlait très affectueusement de sa femme qui, disait-il, était bonne, parce qu’elle avait six garçons. Quand ces hommes prenaient ou demandaient quelque objet de fantaisie, tels qu'un miroir ou un tableau, ils disaient tous que c'était pour leurs femmes. Le costume de l'autre sexe est, d’après tout ce que nous pûmes recueillir, le mème que celui des hommes. Il fut impossible de découvrir s'ils atteignent un grand âge, ou s'ils meurent jeunes, car les vicillards avaient, à l'approche des bâtiments, été cachés ou envoyés dans les montagnes, et on ne put jamais les voir, non plus que les enfants. Aucun présent ne put les décider à se séparer d'eux, et personne ne voulait quitter le pays. Ils semblaient tous contents et heureux. Leur vêtement était très approprié au climat,et, suivanteux, ils avaientabondance de provisions. Ils reconnaissaienttous pour roi Tolouwha, qu'ils représentaient comme un homme robuste, très bon et très aimé. Le nom de sa résidence était Petowack, située près d'une grande île qui pourrait bien être celle de Wolstenholme. 11 avait une grande maison bâtie en pierre , el qui, d'après eux, était aussi grande que le vaisseau : elle était entourée de plusieurs maisons. C'est là que demeurait la principale partie des habitants ; ils dirent qu'ilslui devaient une portion de tout ce qu'ils prenaient ou trouvaient. On ne pul leur faire comprendre ce que signifiait la guerre ; ils n'avaient en effet aucune arme de combat: on se garda done bien de leur en montrer l'usage. Ils paraissaient étrangers à toutes les maladies, et l'on ne voit personne de difforme parmi eux.
L'expédition quitta ces parages le 16 août el le 17 par 150 54 de latitude nord, et 67° 15’ de longitude ouest, on vit des roches couvertes d'une neige écarlate. On alla examiner cette neige, et l'on découvrit qu'elle était pénétrée jusqu'à une profondeur de dix ou douze pieds par la matière colorante. Le neige vue au moyen d'un microscope qui grossissait cent dix fois l'objet, et la substance qui la colorait parut être comme une petite graine ronde, et l'opinion générale fut que c'était une végétation. On fit ensuite fondre cette neige, et l'on renferma dans une bouteille l'eau qui en provenait, Au bout de quelques heures, elle déposa un sédiment qui fut examiné au microscope, et que l'on trouva entièrement composé d'une matière rouge. Au retour en Angleterre, les savants consultés furent d'avis que c'était une production végétale. Quand il n'y avait pas de ces brouillards épais qui sont si fréquents, l'aspect qui nous
entourait était magnifique. Si la lune était en vue, elle semblait suivre le soleil tout autour de l'horizon, et quand ces corps célestes passaient directement au-dessus des sommels des montagnes, la neige prenait l'éelat de l'or, et les glaciers frappés par les rayons du soleil paraissaient autant d’édifices d'argent ornés de toutes sortes de pierres précieuses.
… L'expédition, arrivée le 20 août par les 760 54’ latitude nord, acquit la certitude qu'il n'y avait plus moyen de pousser dans le nord. Les glaces l'empêchèrent d’ayancer plus loin.
La nuit du 24 août fut remarquable en ce qu’elle fut la première où le soleil se coucha depuis le 7 juin, terminant ainsi un jour qui avait duré mille huit cent soixante-douze heures, et donnant l'avis qu'un long et sinistre hiver approchait. Le 30, par les 740 19° latiltude nord, et 78° 33° de longitude ouest, on vit une magnifique chaîne de montagnes qui recut le nom de Byam-Martin ainsi que le cap qui les termine. On se dirigeait depuis le 24 dans l'ouest ou l'est, mais surtout le sud qui était la direction du retour.
Le 30 octobre, le capitaine Ross était de retour en Angleterre, et à l’ancre dans Brassesound aux îles Shetland, après une absence de six mois.
pH 0e — SECOND VOYAGE DE ROSS,
Départ, Arrivée à la hauteur du cap Farewell. District danois de Holsteinborg au Groënland. Description de la ville de Tirieniak Pudlit. Découverte de provisions abandonnées par la Fury. Arrivée à la hauteur des dernières découvertes.
Après le retour de l'expédition qui avait tenté d'arriver jusqu'au pôle en 1827, je soumis aux lords commissaires de l'amirauté et au lord grand-amiral le plan du voyage dont je vais présenter la narralion. J'avais depuis longtemps la conviction que la navigation dans la mer Arctique serait plus facile à un bâtiment à vapeur
u’à tout navire n'ayant que des voiles. Cette proposilion ne fut pas acceptée, mais comme j'avais la confiance de la possibilité de la route au nord-ouest par le détroit du Prince-Régent ou d’une autre manière, je développai le plan que j'avais conçu à M, Booth qui me donna plein pouvoir pour faire équiper cette expédition à ses frais.
Un bâtiment à vapeur de quatre-vinglt-cinq (onneaux, nommé /@ f'ictoire, fut approvisionné de tous les objets nécessaires. Nous avions des provisions de bouche et de chauffage pour mille jours, mais Comme il était mécessaire d'avoir des approvisionnements de toute espèce pour plusieurs années, el que notre tonnage était trop faible, je jugeai convenable de nous adjoindre un navire de transport, et l'amirauté mit à notre disposition un bâtiment ponté de seize tonneaux, qui avait accompagné antérieurement une expédition destinée au pôle, et reçut alors le nom de Xrusenstern : nous fûmes aussi pourvus de deux chaloupesqui avaient été employées par le capitaine Franklin.
+ Le jour de notre départ ayant élé lixé au 21 maii829, j'allai prendre congé de l'amirauté, et nous parlimes ayant à la remorque le krusenstern. M, Booth et quelques autres personnes avaient voulu nous accompagner jusqu'à Margate, el arrivés à ce point nous nous séparâmes (le uos amis, prévoyant peu alors la durée de cette séparalion.
. Après plus d’un mois de la navigation la plus pénible par suile du mauvais état de la machine à vapeur qui demandait des réparations constantes, et des coups de
vent qui brisèrent nos mâts, nous aperçûmes le 30 juin, à l'heure du coucher du soleil, un reflet de glace à l’horizon, dans le nord nord-ouest, et nous estimâmes que la côte du Groënland était à deux cent vingt milles dans celte direction. Nous vimes aussi plusieurs de ces oiseaux que l'on nomme bossemans, outre ceux qui nous tenaient compagnie depuis plusieurs jours, les mouettes et les mollemokes.
Le 1er juillet, le reflet jaune que produit sur le ciel une terre éloignée fut plus distinct, et, dans la soirée, nous entrevimes la terre elle-même que nous pensàmes devoir être le cap Farewell au Groënland. Nous étions à celte hauteur le lendemain, et nous fimes alors à nos hommes la distribution des vêtements convenables aux climats sous lesquels nous allions nous trouver, I se composaient d'une veste et d’un pantalon bleus, d'une chemise de flanelle, d’un confortable, d'une paire de bas de #’admal, d'une paire de caleçons de flanelle, d'une perruque galloise, d’une paire de boties de mer et d'une autre de bottes ordinaires. Les vestes des officiers et des sous-officiers ne se distinguaient des autres que par quelques détails peu sensibles, de façon que tout notre équipage avait beaucoup d'uniformité dans l'aspect. Le 4juillet, nous étions par les 570 59° de latitude, et 470 31° de longitude.
Le 5 juillet, étant au large du cap Farewell, nous entrâmes dans le détroit de Davis. Nous voyions distinctement à huit heures du soir la terre que nous supposions être ce cap, à trente lieues de distance, ainsi qu'un cerlain nombre de montagnes de glace qui en étaient proches: le tout était dans le nord-est par le nord.
Le 7 juillet à neuf heures du matin, nous vîmes plusieurs mouelles, le nombre des mollemokes croissait et les pièces de bois flottantes devenaient plus abondantes; nous retirâmes de l’eau le lendemain un arbre qui avait vingt pieds de long et trois de circonférence près de la racine. À
Ayant établi le 9 la latitude par laquelle nous étions, nous la trouvâmes de 62° 26° et la longitude était de 540 31’, et le 11 juillet la température de l'eau étant tout-à-coup tombée de 43 à 38°, nous ne doutâmes plus que nous approchions de la glace de terre, et nous ayions entrevu par intervalles les côtes du Groënland.
Le 12 juillet, le ciel était brumeux, l'atmosphère épaisse, et il ventait bon frais : nous nous trouvions par les 630 15 de latitude et 540 23’ de longitude. Il passa près de nous beaucoup de bois et nombre d'oiseaux. Le lendemain nous découvrimes la première montagne de glace que nous eussions vue depuis notre entrée dans le détroit, Nous ne pûmes nous empêcher de remarquer comme une coincidence {rès digne d'attention
ue celte montagne était à peu près par la même latitude et la même longitude que celle que nous avions vue de l'/subella, onze ans auparavant. On ne peut en effet concevoir que ce soit la même ; cependant, comme j'en avais conservé un dessin exact, cet incidentétait d'autant plus de nature à me frapper, que la ressemblance était très grande. Nous recueillimes une forte pièce de cèdre américain.
Le 14 juillet, le jour commençait à deux heures du malin environ, et nous étions par 64 48’ de latitude et 530 45° de longitude Nous vimes dans la journée la montagne remarquable de Sukkertop (le pain de sucre), et à neuf heures du soir nous distinguâmes la magnifique montagne qui est près de Cockin-Sound, et nous suivions du regard la lerre jusqu'à la hauteur du cap Anne. |
Après une succession de gros temps nous nous trouvâmes, le 22 juillet, à l'entrée d'une grande passe, et quand nous fûmes aussi près que le permettait la prudence, le commandant Ross fut envoyé dans une chaloupe pour chercher un ancrage : nous le vimes reparaitre le 23 juillet avec un sigval convenu pour nous annoncer qu'il avait découvert un hâvre, nous nous y dirigeâmes donc à toutes voiles. Le commandant Ross nous dit qu'il avait découvert dèns la côte est de
l'île du Phare une anse qui lui semblait parfaitement sûre.
Avancant toujours, nous passâmes d'abord près d’une ile de forme ronde, et ensuite près d’un rocher qui s’élevait sur l'eau comme une baleine morte, et qui est situé à droite de l'île. Nous entrâmes enfin dans notre port. Ce n'est qu’alors que je revis la lune que je n'avais pas entrevue depuis que nous avions quitté, le 414 juin, la côte d'Ecosse. Elle était très éclatante, et vue entre les pics des hautes et piltoresques montagnes de cette plage, elle était d’un effet des plus splendides ; car les flancs escarpés et les cimes aiguës de toutes ces montagnes apparaissaient alors on ne peut plus distincts dans une atmosphère qui semblait n'avoir jamais su ce que c'était que brume et vapeur.
À cinq heures, la marée avait baissé considérablement, et au point qu’elle ne nous laissait que douze pieds d’eau. Nous ne trouvâmes point d'habitants sur l'île du Phare, mais la présence de trois chiens esquimaux nous donna la certitude que nous n'étions pas éloignés de quelque établissement. Ayant graviune hauteur, je jouis de la vue de deux magnifiques bras de mer, entourés de montagnes d’un caractère beaucoup plus imposant encore que lorsque nous les avions vues pour la première fois en entrant dans le hâvre, puisque la perspective était plus étendue. Etant alors dépouillées de neige, l'œil plongeait dans les précipices qui s’y creusaient et d'où s'élançaient leurs pics aigus et rudes, au lieu que, lors de notre premier voyage, où la saison était moins avancée, la neige non-seulement voilait leurs formes, mais empêchait toute perspective aérienne, en les rapprochant trop de l'œil : alors toute harmonie élait détruite et tout effet de paysage manqué. Maintenant la scène était vraiment belle, grande et bien digne du pinceau d'un artiste.
La présence de brisanlis et de rochers nombreux au nord et au sud nous prouva que nous avions choisi le bon passage ou plutôt le seul navigable, L'île était plus belle que l'expérience d'une saison moins avancée, et plus mauvaise peut-être, ne nous donnait lieu de l’espérer sur cette côte de glace. L'aspect de ce rivage nous rappela vivement les lerres beaucoup plus favorisées que nous voyions encore à un mois de là, et l'été que nous croyions avoir laissé derrière nous. Toute partie praticable de la surface de la terre, jusqu’au moindre coin, pourvu qu'il ne fût point précipice ou roche marine, était couverte de verdure, mêlée d'une profusion de plantes sauvages alors en pleine fleur, et nous trouvions un jardin d'été là où nous ne comptions voir comme autrefois qu'un chaos de rochers escarpés et de neige durcie par le froid. Nous ne fûmes plus étonnés alors du nom de Groënland (£erre verte) donné à-ce pays, et il cessa de nous paraître une dérision : c'était bien en effet une terre verle alors. Elle était de plus livrée à l'accompagnement ordinaire des climats chauds, torture habituelle d'un été du nord, la présence des moustiques, dont les essaims nous poursuivaient avec un acharnement que la plupart d’entre nous n'avait pas Connu, même aux Indes orientales.
Le soir, nous fûmes surpris en voyant paraître un pavillon danois, accompagné d'une multitude de canots, et nous fûmes enchantés de voir dans la foule deux Européens que nous avions d'abord confondus avec les Esquimaux, car ils portaient le costume du pays. lis se présentèrent comme élant le gouverneur et le prêtre du district de Holsteinborg, et venant pour savoir si nous avions besoin de secours. Le gouvereur, âgé de trente ans environ , réside là depuis six ans, et le prêtre, qui y à sa petite famille, ÿ est depuis le même nombre d'années. Ils nous dirent que le port de Holsteinborg n’était qu’à trois milles, et ils nous engagèrent à y entrer notre navire comme dans un lieu de plus grande sûreté, en nous faisant toute espèce d'offres hospitalières.
Ils nous assurèrent que la présente saison élait la plus douce qui eût été connue, même par les personnes
les plus âgées de l'établissement, et que la saison précédente avait été tout aussi tempérée : ils étaient donc convaincus que si jamais le passage au nord-ouest était découvert, ce devait être dans l'été actuel,
Après avoir remonté trois milles dans un pelit bras de mer, nous apercûmes le pavillon et la ville. Elle est exposée au nord-ouest, et située sur un point élevé, à cinq cents pas environ du lieu de débarquement. On nous salua quand nous mîmes pied à terre : je ne m'attendais pas à cet honneur, et j'y répondis à la première occasion qui se présenta. Nous fâmes reçus par madame Kiojer, la femme du prêtre qui élait venu à notre rencontre pour nous conduire sous son toit hospitalier. On nous régala avec un repas presque élégant de venaison et d’autres mets, que nous servaient des femmes esquimaues dans leur costume national, mais qui l'emportaient de beaucoup en propreté sur celles que nous avions vues dans d’autres occasions; elles étaient de plus parées d’une grande abondance de grains de verre, et leur chevelure était retenue par un mouchoir de couleur violette.
Après le dîner, nous visitâmes l’établissement, qui consisle dans les maisons du gouverneur et du prêtre, une église, deux magasins, une boulangerie et environ quarante huttes d'Esquimaux. Les deux maisons étaient construites en bois, ayant un rez-de-chaussée composé d’une salle à manger commode, d'une bonne chambre à coucher, d’un petit’salon et d’une cuisine. Le gouverneur a une chambre de plus pour loger les équipages de ses deux chaloupes et deux pilotes. L’étage supérieur n’était occupé que par des chambres de domestiques. L'église a un petit clocher qui s'élève un peu au-dessus de l'édifice , et l'intérieur est simple et propre, avec un orgue à une extrémité, et, à l'autre, l'autel. Cette église peut recevoir deux cents personnes et est très suivie : les prières et le sermon du dimanche y ont lieu alternativement en danois et en esquimau. La ville est protégée à l'est par de hauts rochers, et à l’ouest d’autres rochers l’abritent , tandis qu’elle est couverle au sud, bien qu'à une grande distance, par l'énorme montagne appelée Woman’s hood (la coiffe de la vieille). Une chaîne de hautes montagnes fait de plus face au port. Ce lieu, tel qu'il est, est réellement intéressant et presque pilturesque : il est néanmoins à peine tolérable pour résidence, même en admettant qu'une bonne partie de l’année s'y passe comme lors de notre visite, Du haut d’une éminence qui est un peu au-delà de la ville, nous eûmes une belle vue de la mer et de ses îles innombrables ; et, de ce même point, nous pouvions aussi distinguer notre demeure flottante, bien recueillie dans sa petite anse. Le nom que les Esquimaux donnent à cette ville est Tirieniak-Pudlit, ce qui signifie, comme nous l’apprimes, « les trous des renards. »
Le lendemain 24 juillet, nous nous livrâmes à des observations astronomiques, en dépit des impitoyables moustiques qui nous harcelaient, et nous allâmes ensuite dîner chez le gouverneur. La paix et le bonheur ne sont d'aucun pays, car ces bienfaits nous parurent être à leur comble dans ce cercle étroit, mais content.
Pendant le dîner, les Esquimaux aidèrent l'équipage à entrer le vaisseau dans le port, et ils apportèrent pour les vendre les objets dont ils pouvaient disposer : c'est ainsi que nos gens se munirent de bottes el de gants, qu'ils échangèrent contre des mouchoirs de coton et de vieux habits. Il y en avait peu parmi eux qui parussent connaître la valeur de l'argent, et un, entre autres, qui avait proposé à M. Thom une paire de beaux gants, préféra un vieux mouchoir à un schelling et même à un souverain qu'on lui offrit successivement en échange.
Nous apprîmes plus tard que ce ministre luthérien a l'administration spirituelle des districts de Holsteinborg et de Sukkeriop. J'observai pendant mon court séjour tous les symptômes de l’ordre le plus parfait ; j'appris que les exemples d’immoralité étaient très rares, et que le caractère général du Groënlandais est
si calme et si pacifique, qu'on ne les a jamais vus en venir aux coups. Ils n’ont jamais, dans aucun cas, été les agresseurs quand des discussions s’élevaient entre eux et les colons européens.
Personne ne s'attend à apprendre qu'il y eût des arbres dans le jardin du gouverneur, puisque les îles Shetland mêmes passent pour n'en contenir qu’un seul, mais nous trouvâmes ce jardin cultivé en salade, radis et navets. L’angélique y abonde comme en Laponie, aussi bien que le cochléaria et l’oseille.
Le 25 juillet, nous nous procurâmes six chars esquimaux, et après le déjeuner nous allâmes à bord pour déterminer la situation exacte de Holsteinborg que nous trouvâmes être 660 58° de latitude nord et 530 54° de longitude ouest. Ensuite, j'écrivis mes dernières lettres pour l'Angleterre, et un navire danois qui était dans la rivière de Baal s’en chargea. Je croyais faire alors mes adieux à nos hôtes, mais nous ne pûmes partir que le lendemain après avoir entendu à l’église, avec étonnement, le chant des femmes esquimaues. Je connaissais du reste, depuis longtemps, les dispositions musicales de ces peuplades qui apprennent à chanter avec la plus grande facilité les morceaux les plus difficiles de musique sacrée de l’école allemande.
Le soir , poussés par une bonne brise, nous avions perdu de vue les montagnes de Holsteinborg ; mais d'autres à l'aspect aussi imposant quoique moins pittoresque les avaient remplacées. Nous fimes alors route vers l'île de Disco dont le 28, à dix heures, les montagnes colossales sortirent toul-à-coup du fond des nuages, présentant ainsi à nos regards une magnifique perspective. Nous pûmes voir alors que la chaîne qui borde la mer était aussi libre de neige que les terres plus méridionales que nous laissions derrière. Les montagnes de l’intérieur n’en étaient même que très partiellement couvertes, de sorte que tout contribuait à nous donner l'espoir de faire d’utiles progrès pendant Je reste de la saison.
Nous vîimes dans la soirée Hare-Island, dont le centre était dans le nord ; nous nous trouvions alors par les 700 12° de latitude et 559 45’ de longitude, et nous SANS dans ces régions quarante montagnes de glace.
Nous commençâmes le mois d'août par une belle et claire matinée, et n'ayant en vue qu’une solitaire montagne de glace. Notre latitude était de 73° 53° et notre longitude de 650 50’. La température de l'air et de la mer était de 40° également , et elle dura jusqu'à minuit. En tout autre point nous avions un véritable jour d'été, et la mer ainsi que le ciel ressemblaient bien plus à ceux de la Méditerranée qu’à ce qu'on eût dû attendre dans la baie de Baffin.
Le 3 août, notre latitude étant de 740 44’, et notre longitude de 68° 13°, point le plus septentrional que nous dussions bouteille fut jetée à la mer pour garder mémoire de ce fait. À midi l'aire était à 440 et la mer à 440 et cette température descendait à 40° à minuit, minuit aussi beau qu'avait été belle la journée; et le lendemain j'aurais pu me croire dans les Indes orientales, en voyant les matelots qui balayaient les ponts, sans bas et sans souliers.
Le 6 août, nous entrâmes dans le détroit de Lancaster et nous attendîmes tous avec une extrême anxiété un vent d’est. Toutes les mains étaient étendues pour sentir s’il venait ; on épiait chaque nuée, chaque banc de brouillard, et il n'y avait pas un de nos gens qui ne prophétisât suivant ses craintes ou ses espérances. Le 8 août à minuit, un symplôme de vent d'est se montra enfin , et la joie se répandit dans l'équipage. Le lendemain le vent, si bien venu, s'accrut graduellement. Notre latitude était de 74° 4° et notre longitude de 770. Nous n’'apercevions aucune montagne de glace, mais des pics neigeux s'élevaient au-dessus des nuages. Noire route était presque à l'ouest.
Le 11 août, nous entrâmes dans le détroit du Prince- Régent, et le lendemain nous vimes le lieu où /a Fury
robablement jamais atteindre, une
avait fait naufrage. On apercevait encore les pieux
des tentes debout sur la côte, et comme nous devions
nous approvisionner à ces débris, nous cherchâmes un
ancrage, et le commandant Ross en découvrit un
formé par une grande montagne de glace et deux petites, situées à un quart de mille au sud de l’émi-
nence où la Fury avail été obligée d'abandonner ses provisions. Notre manœuvre avait pendant ces der-
niers jours été des plus rudes , au milieu des glaces
flottantes et des vents ou des courants contraires,
La Victory.étant bien à la mer, dans ce hâvre de gace, nous allâmes avec empressement explorer le lieu où avaient été déposées les munitions de {a Fury. Nous trouvâmes le rivage presque entièrement bordé de charbon, et ce ne fut pas sans un vif intérêt que nous nous dirigeâmes vers la seule tente qui fût restée intacte, et qui servait de réfectoire aux officiers de /a Fury. X n'était, du reste, que trop évident que les ours y avaient fait de fréquentes visites. Il y avait près de la tente un sac où le commandant Ross avait laissé son livre de notes et des spécimens d'oiseaux ; maisil avait été déchiré, et on n’y avait pas laissé un fragment de ce qui y élait contenu.
Nous trouvâmes, au contraire, intact le lieu où l’on avait déposé les viandes et les légumes conservés. Les boîtes avaient été empilées en deux tas; mais, bien qu’exposées à toutes les variations du climat pendant quatre années, elles n'avaient pas souffert le moins du monde. Il n’y avait pas eu d’eau pour les rouiller, et elles étaient si hermétiquement jointes, que les ours n'avaient pu en flairer le contenu. S'ils avaient su ce que ces boîtes renfermaient, il ne nous serait probablement pas revenu une grande part de ces provisions. Nous ne les trouvâmes point gelées, et le goût des divers objets n’avait pas éprouvé la moindre altération. Ceci ne fut en vérité pas une satisfaction médiocre, car notre existence et la perspective du succès étaient intéressées dans cette précieuse découverte. Le vin, l’eau-de-vie, le sucre, le pain, la farine et le cacao étaient tous dans une également bonne condition.Lejus de limon et les conserves n'avaient pas souffert beaucoup ; les voiles même, qui avaient été bien ployées, n'étaient pas seulement sèches, mais on eût dit qu’elles n'avaient jamais été mouillées. Il était toutefois remarquable que, tandis que la toile écrue était devenue entièrement blanche, toute apparence et toute odeur de goudron avait disparu.
Nous nous rendîmes ensuite à la plage où la Fury avait élé abandonnée ; mais aucune trace du corps du navire n’était visible. Chacun émettait sa conjecture sur ce qu'avaient pu devenir les débris ; mais comme nous avions tous vu les effets des glaces mouvantes sur ces côtes, nous pouvions très bien nous expliquer cette circonstance. Le bâtiment avait sans doute été emporté en entier ou broyé en pièces, pour aller se joindre aux nombreuses pièces de bois que charrient ces mers.
Nous retournâmes donc à bord pour y transporter les munitions et les provisions, et ce n’était, certes, pas une circonstance moins nouvelle qu'intéressante que ce marché tout prêt à subvenir à nos besoins, dans ces régions abandonnées de solitude et de glace, marché où se trouvait choisi et recueilli sur un seul point tout ce qu'il aura fallu aller chercher aux magasins dispersés dans Londres. Du reste, la présente expédition avait toujours eu pour base principale la certitude de cet approvisionnement. II était si considérable , que tout ce que nous pûmes charger sembla diminuer à peine la pile de boîtes et de caisses; nous en embarquâmes autant que nous pûmes le faire, ainsi que le sucre, la farine et le* cacao qui nous étaient nécessaires. Tout ce que nous prîmes était dans le plus parfait état de conservalion. Le lendemain nous embarquâmes du charbon, des ancres, un mât et des outils de charpentier. Nous trouvâmes aussi un paravent doublé de fearnought (gros drap),quiétait dans un assez bon élat; mais les ours avaient mis sens dessus des-
sous le coffre aux hamacs, et en avait à peu près dévoré tout le contenu. Les hermines, ou les souris, élaient entrées dans quelques boîtes à chandelles, et les avaient vidées en tout ou en partie. Aucun des cordages n'était pourri, et les câbles paraissaient dans une condition parfaite
Découverte d'une nouvelle péninsule que le capitaine Ross nomma Boothia. Route au sud. Les glaces commencent à obâtruer la route. Alternative de beau et de mauvais temps, Promenades à terre. Chaleur, froid. Le navire emporté par les glaces Evaporation de la neige par le vent. Impossibilité reconnue d'aller plus avant.
Le 15 août à dix heures, nous entrâmes dans une belle baie, ayant un mille en longueur et en largeur ; je la nommai Bale Fearwell. Nous sortimes de cette baie à onze heures par la pointe méridionale , et une heure après nous trouvâmes une petite rivière que j'appelai Lang. Nous vimes bientôt une autre pointe qui se projelait dans l’est, et je donnai à toute la région dont nous explorions la côte le nom de Boothia.
Plusieurs baleines de couleur claire vinrent près de nous et parurent tout-à-fait indifférentes à la présence du bâtiment; vers la fin de la journée du 15, une bande de glaces très serrées s’étendait devant nous, de l’est au nord-est, en forme de croissant. C'était la première fois que notre route était obstruée totalement, etc'esten vain que nous cherchâmes une ouverture. On ne voyait aucune apparence d'eau sur la glace, dans le sud-est ou de l'ouest. Nous fûmes donc obligés de virer et de louvoyer toute la nuit dans les glaces flottantes qui charriaient du nord-ouest, sortant des diverses criques et baies de la côte.
Le 16 août, nous pûmes approcher de terre, et j'y descendis avec tous les officiers pour prendre possession de la terre de Boothia, à une heure, époque de la journée qui répond à sept heures moins quelques minutes de Londres. Les couleurs furent déployées avec les cérémonies d'usage, et l'on but à la santé du souverain et du fondateur de l'expédition. Nous examinâmes ensuite celte terre. On y voyait quelque végélation et des plantes en fleur; un ancien tombeau esquimau nous prouva que celte plage avait été visitée par une tribu errante , et nous y trouvâmes des os de renard et des dents de bœuf musqué. Un oïi*eau semblable à l'alouette des sables est le seul animal vivant que nous vimes.
Pour ceux qui n’ont pas vu un océan septentrional en hiver, qui ne l'ont point vu, devrais-je dire, livré à une tempête d'hiver, le mot glace, en réveillant le souvenir de ce qu'ils ont vu en repos, dans un lac intérieur Où un Canal, ne fournit aucun moyen de se représenter tout ce que doit voir et éprouver un navigateur arctique, Qu'ils se rappellent donc que la glace-est de la pierre, tantôt rocher qui suit le courant, tantôt promontoire ou Île, quand elle touche terre, etnon moins solide qu'une plage de granit, puis, qu’ils se figurent, s'ils le peuvent, ces montagnes de cristal lancées violemment dans un étroit canal par une rapide marée, se heurtant comme des montagnes en mouvement se heurteraient avec le fracas du tonnerre, s’arrachant d'énormes fragments ou se déchirant l’une l'autre en deux, puis perdant l'équilibre et tombant de leur haut, elles soulèvent la mer en brisants ou la font tourbillonner en trombes. Pendant ce temps, les champs de glace plats, poussés contre ces masses ou contre les rochers par le vent el le courant, sautent hors de la mer, pour retomber sur eux-mêmes, ajoutant ainsi à l'inexprimable ébranlement et au tumulte inconcevable qui accompagne ces convulsions.
Telle est la glace, et voici la compensation qu'elle offre pour les trop fréquents assauts qu'elle donne et les obstacles qu’elle crée. La glace est loin d'être un fléau sans son bon côté, et en récapitulant tout ce qui nous arriva au milieu dés glaces, je ne dirais peut-
être que la vérité en déclarant qu'elles nous ontété plus souvent utiles que nuisibles.
Le 29 septembre, après de constantes alternatives de tempêtes, de beaux temps passagers, de chutes de neige et de froids aigus, nous nous trouvions par les 70° 12’ de latitude et 92° 24’ de longitude. Le lendemain, la vue de terre était totalement changée. Elle était beaucoup plus basse qne ces parties de l'est que nous avions jusqu'alors explorées, et en général la surface était beaucoup plus unie. Il y avait quelque végétation sur une petile Île, et nous remarquâmes des traces récentes de lièvres et d'hermines. Nous Y vimes aussi deux cercles de pierres, restes des habitations des Esquimaux, mais d'une date beaucoup plus récente que les vestiges de cette nature que nous avions vus jusqu'à ce jour. Nous découvrimes ensuite les traces d'un ours près des lieux où nous étions amarrés, el nous vimes aussi paraître quelques veaux marins. La latitude suivant le fleuve était de 70v et la longitude 92° 40’.
Avec la fin de septembre dont nous venions d'atteindre le dernier jour, je conçus qu'il n'y avait plus à espérer d’autres progrès pour cette saison.
Renards blancs. Excursion dans les terres. Chasse à l'outs. Le navire entre dans ses quartiers d'hiver. Magnifique aspect du ciel. Phénomènes lumineux, Aurore boréale
admirable. Allée sablée sur le pont du vaisseau, Fin de l'année 1829.
Le 1‘ octobre, pendant la nuit le thérmomètre était tombé à 170, mais vers la pointe du jour le ciel devint nébuleux et la température monta :à 210 avec une chule de neige qui continua toute Ja journée. Cette circonstance nous empêcha de monter sur la haute terre prochaine et nous dûmes nous borner à sonder et à explorer le pelit port où nous nous trouvions , et nous découvrimes avec plaisir que, si nous étions destinés à être enfermés par la glace, nousserions en lieu sûr. Un piége à renard tout récent , trouvé sur le rivage, et la timidité des veaux marins nous conduisirent à conclure qus les Esquimaux n'avaient pas quitté ce lieu depuis longtemps. Le lendemain nous allâmes faire une courte excursion dans l'intérieur, et du haut d'un point élevé je vis des terres à l'est et au sud : c'était probablement le continent américain. Cependantil m'était aussi difficile de déterminer alors ce point que de décider si cette terre n'était pas la continuation de celle où nous étions alors. Ce qui importait le plus dans notre position, c'était de savoir l'état de la glace, et ce que nous en vimes ne nous donna point l'espérance de progrès nouveaux. Nous étions au temps d'arrêt. Il y avait déjà longtemps que nous Soupçonnions que l'événement qui nous menaçait n'était pas éloigné, et nous ne pouvions raisonnablement être surpris de ce qui arrivait. Jusqu’alors nos travaux et nos efforts de chaque heure nous avaient Ôté la faculté de penser à l'avenir, mais le moment dé l'inaction élait venu, il fallait bien réfléchir, et c’est alors que les longs et sinistres mois de notre inévitable déten üon au milieu de cette glace immobile nous apparut toutà-coup. La porte de la prison se fermait sur nous pour la première fois.
Nous vimes plusieurs traces de lièvres, et nous tuâmes quelques-uns de ces animaux qui étaient déjà entièrement, blancs. Ce changement nécessaire leur arrive, comme les naturalistes le savent, longtemps avant que la terre soit couverte de neige durable ou que le temps devienne réellement froid, circonstance qui prouve que ce n'est point l'effet de la température, mais que celle modification du pilage est à coup sûr uné disposition providentielle pour faire face aux froids de l'hiver. Nous pûmes voir dans l'intérieur, même à travers la neige, que les plaines étaient couvertes de verdure. 11 ÿ avait plusieurs piéges esquimaux avec un grand nombre de ces amas de pierres qui, vus
de loin, ressemblent à des hommes, et que ces peuples dressent pour faire peur aux rennes et Îles amener ainsi de leur côté à leur portée. Dans l'espace que nous parcourûmes et qui pouvait être de cinq milles, il se trouvait deux grands lacs. Le lendemain nous fimes une autre excursion, et nous consla- ‘âmes que chaque vallée renfermait un lac; mais ceux que nous vimes n'avaient que quelques pieds de pro- . fondeur , el nous parurent sans poisson. Le thermomètre descendit, dans la nuit, à 16°, avec une chute # nee et l'air était particulièrement piquant et roid.
Le 4 octobre, la température du matin avait été de 13°; mais à midi elle était monté à 17, el la neige avait cessé. Comme ce jour élait un dimanche, le service divin eut lieu, et l’on envoya l'équipage à terre pour prendre de l'exercice. Il y avait beaucoup de neige sur les montagnes ; cependant l'approche de l'hiver était beaucoup plus régulière que d'ordinaire dans ces
ays.
É Le 5 octobre la première aurore boréale parut à une heure et le baromètre monta à 300 73”. Au même moment le ciel devint si brumeux qu'il fallut pour l'instant renoncer à tout espoir de voir la terre ; etcomme nous étions absolument entourés de glace compacte, la perspective d'aller en avant s’éloignait de jour en jour. Le thermomètre marquait 12° le lendemain au matin, L'ennui de ce jour, avant-coureur de bien d’autres pires , fut animé par une chasse à l'ours qui eut une issue heureuse. L'animal, ayant approché du vaisseau , fut chassé dans l'ile et de là vers l’eau, où il plongea au milieu de la glace nouvelle qui l’empêcha de se sauver : la chaloupe le rejoignit et le tua. Quand ilfut à bord, on reconnut que c'était une femelle d'une taille moyenne, portant six pieds huit pouces entre le nez et la queue, et pesant cinq cents livres.
Le 7, le vaisseau fut bien établi dans son port de glace, de manière à être abrité des coups de vent d’est et d'ouest. La profondeur de l’eau était de trente-trois pieds ; et comme il avait régné en ce lieu un courant aussi longtemps qu’il avail été possible, nous étions en droit de conclure qu'il reviendrait avec l'été et hâterait la rupture des glaces, puis nous aiderait à sortir quand la saison le permettrait. Il fallut enfin en être
convaincus : nous étions bien dans nos quartiers
d'hiver , et notre affaire à présent était de trouver de l'occupation, et de nous donner toute l’aisance et le bonheur possible dans les circonstances que nous devions prévoir. Nous y étions certes assez munis de patience , et nous n'avions alors aucune raison de perdre l'espoir : notre conviction était en effet absolue, car il n’y avait plus à l'heure présente un atome d’eau libre sur un point quelconque, et à l'exception du point noir que présentait par hasard un roc en saillie, ce n’était rien qu'une éblouissante, monotone et fatigante vue de neige tout à l’entour de l'horizon, dans la direction de la terre. La perspective était véritablement désolante. Dans tout son éclat, cette terre de glace et de neige a toujours été et sera toujours un désert énorme,sinistre décourageant,et sous l'influence duquel la pensée elle-même se paralyse : là l'esprit cesse de penser et de se soucier de rien, car il cesse de sentir ce qui pour un seul jour l'exciterait certainement par la nouveauté; mais ce qui va plus longtemps est l’uniformité même du silence de la mort.
Au milieu de tout cela, il était satisfaisant de voir que chacun paraissait content des progrès qu'avait faits l'expédition, et en examinant la carte, l'on songeait avec plaisir aux nombreux dangers auxquels nous avions échappé, en naviguant dans des passages si réellement périlleux , sous de si violentes tempêtes et au milieu d’une glace dont nous avions fait en quelque sorte notre esclave. Ainsi, comparant et réfléchissant, nous arrivâmes à la tranquillisanle ambition que nous étions maintenant devenus une petite famille bien unie et bien calme, dont chaque membre était
également zélé et patient, chacun prêt aux nouvelles difficultés qui pouvaient surgir, et que tous ceux dont le devoir était l'obéissance se soumettaient avec un bon vouloir ou un empressement qui n’ont jamais été si décidés sous l'influence d’une véritable loi martiale.
Après avoir examiné quelle est la source de la plus grande chaleur animale, j'ai conclu que l'abondance de nourriture était au premier rang. Îl paraît certain que les hommes doués du plus fort appétit et de la digestion la plus facile possèdent le plus de chaleur, tandis que les estomacs faibles et incapables de recevoir beaucoup d'aliments n’engendrant jamais assez de chaleur pour résister aux impressions du froid, cette sensation est beaucoup plus vive pour les hommes ainsi constitués. C’est d’après ce raisonnement que l'on peut s'expliquer la résistance que les naturels de ces climats glacés opposent au froid, car on sait que leur consommation est énorme et souvent incroyable : or, pour toute expédition dans des régions polaires, il faut à tout prix augmenter la quantité, d'aliments. Il est une remarque qui se rattache à cette question, et qui peut être utile aux navigateurs futurs, c’est que, sans celte chaleur intérieure et personnelle, les vêtements chauds dont on se charge sont presque impuissants. Il est peu utile de couvrir celui qui ne saurait produire par luimême de la chaleur, et l'on essaierait presque aussi efficacement d’échauffer un glaçon en lenveloppant d'une couverture. C'est une erreur commune que celle qui fait que l'on s’imagine que l’expédient qui conserve la chaleur peut la produire.
Le 17 novembre, le soleil présenta un phénomène d'un effet incroyable. Le centre de l’astre était assombri par un nuage, et sa circonférence était entourée d'un cercle sur lequel ses rayons se disposaient de manière à donner tout-à-fait l'idée d’une étoile de l'ordre du Bain.
Une éclatante aurore boréale parut le 24 novembre dans le sud-ouest : elle étendait sa splendeur de pourpre jusqu’au zénith. Le vent changea le lendemain, et nous vimes une aurore encore plus brillante qui, du soir jusqu’à minuit, devint de plus en plus radieuse, et dura jusqu'au matin. Elle formait une arcade splen : dide dont les extrémités paraissaient poser sur deux montagnes opposées, et dont la couleur était celle de la lune pleine. Le ciel, d’un bleu sombre qui lui servait de fond, était sans doute la cause principale de : cet éclat.
Nous pouvons supposer ce qu'est l'apparence qu’offre l'anneau de Saturne aux habitants de cette planète; et ici la conjecture s’est peut-être réalisée, car la forme et la lumière de cette arcade sont précisément ce que nous devons concevoir de ce radieux anneau planétaire, quand il est vu traversant les cieux de Saturne. Tandis que la masse et la densité de la matière Jumineuse était assez forte pour voiler la constellation du Taureau, il Sen échappait des rayons groupés formant des angles comme avec des étoiles de joailliers, et illuminant de leurs vives lueurs les objets à la surface de la terre. Deux brillantes nébuleuses de la même matière parurent ensuite au-dessus de l’arcade, répandant des rayons pareils et formant encore un contraste plus prononcé avec l’état sombre du ciel à l'horizon. Vers une heure, ce phénomène commenca à se dissoudre en fragments et en nébuleuses ; les lueurs vacillantes devinrent plus fréquentes, plus irrégulières; puis tout-à-coup l'aurore s'évanouit à quatre heures.
Le 25 décembre, c'était le jour de Noël : il est peu de lieux sur la terre civilisée où ce jour ne soit pas le plus notable de l'année entière. Les éléments euxmêmes semblaient avoir décidé que ce jour serait mémorable pour nous ; car il commença par une aurore boréale d'une splendeur magnifique, qui oceupait tout le firmament au-dessus de nous. D'abord et pendant plusieurs heures, ce fut une succession d'arcades, croissant en grandeur à mesure qu'elles avançaient de
Les grosses masses flottantes de glasse que le flux soulevait accroissaient notre danger.
l'est vers l'ouest de l'horizon, et les changements successifs n'étaient pas moins éclatants que ce que nous avions vu jusqu'alors. Le service de l'église eut lieu suivant l'étiquette de la marine. Ce jour de fête fut célébré par un dîner extraordinairement libéral, dont un roastheef fut la partie la plus essentielle et la plus orthodoxe. 11 n’est pas besoin de dire que la mesure Contre le gras fut suspendue pour ce jour-là: car autrement il n'eût point été pour les matelots le jour de fête reconnu. Les provisions de /a Fury nous rendirenten cette occasion plus de service que nous n’eussions pu en prétendre, puisqu'elles contenaient des pâtés de Noël (4) et une chose qui, du plus grand luxe toute autre part, était ici extrèmement naturelle, des cerises à l’ean-de-vie, à l'état de glace. Nous déployâmes, suivant l'usage, un pavillon, et la splendeur de Vénus était un spectacle qui fut regardé par nous comme en parfaite harmonie avec le reste de la journée.
Le 30 décembre, nous revimes quelques lièvres : les animaux n'avaient donc pas tous disparu. Nous eûmes un rès beau jour depuis dix heures jusqu’à trois heures el demie. Le lendemain, nous vimes les traces d'un loup qui se dirigeait vers le nord : nous les suivimes pendant deux milles, mais nous les perdimes.
Ainsi finit, avec le mois de décembre, l'année 1829,
(1) Minces épices, pâtés de viande hachée. A, M.
sans que le froid eût causé le moindre accident à un homme de l'équipage. Nous n'avions que l'armurier chez qui une affection de poitrine incurable avait été
peut-être hâtée par le voyage, et qui allait vers sa fin.
Commencement de 1830. Première rencontre avec les Esqui: maux sur la côte. Description de leur village, de leur société, de leurs mœurs. tls viennent à bord. On va les visiter. Intérieur de leurs maisons de neige, Femmes, On fait présent d'une jambe de bois à un Esquimau
estropié. Sa joie. Fiançailles. Le soleil reparaît. Moft de l'armurier.
Le 1€r janvier 4830, le thermomètre était à 92e, et le ciel de midi déployait toutes les belles téintes d'un soir d'été; mais le pourpre du ciel et des montagnes à l'horizon était plus foncé que lors des crépuscules de nos climats, Le lendemain, nous fimes une tranchée dans la glace, et reconnûmes qu'elle avait cinq pieds quatre pouces d'épaisseur, et deux jours après une neige abondante qui tomba couvrit tout jusqu'aux rochers, et le paysage n'était qu'une surface non interrompue d'un blanc éblouissant. La terre dans cet état, jointe à la mer raboteuse, le tout blanchi par la neige nouvelle, composait la plus sinistre perspective que l'on puisse concevoir. Le lendemain, nous erûmes aper-
Notre marche était vraiment semblable à celle des nomades,
cevoir un accroissement sensible dans le crépucsule de midi; mais le ciel était couvert et sombre. La con-
. Struclion d’un escalier de neige et d’un mur devint
une utile occupation aussi bien qu’un amusement pour les hommes qui avaient appris à s'enorgueillir de la beauté et de la perfection de leur maçonnerie et de leur architecture de glace,
Le 7 janvier, un ciel brillant présenta, à dix heures du matin, un aspect tout nouveau. L'espace au-dessus de la lune qui se couchait était d’une riche couleur dorée, et la partie de l'horizon qui approchait le soleil avait une teinte éclatante d'argent, le contraire dans l’un et l’autre cas de ce qui est ordinaire pour les autres pays.
Le 11 janvier, à une heure, l'homme qui avait une jambe de moins, dont le nom était Tulluahui, arriva avec un autre naturel très intelligent, qui le conduisait dans un traineau. Le chirurgien, ayant examiné l'état de l’estropié, lui promit une jambe de bois que le charpentier devait lui livrer dans trois jours, et il exprima d'avance la plus vive joie. Nous leur montrâmes ensuite la carte, et ils y reconnurent leur situation et celle du vaisseau, après quoi Tulluahui prit le crayon el traça la ligne qu'ils avaient suivie, la subdivisant ensuite en points, tandis qu'ils comptaient sur leurs doigts pour nous faire comprendre qu'ils avaient dormi neuf fois en chemin. Tiagaschu, le second