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Aucun animal, aucune embarcation ne sauraient remonter à cette place la Demérary.
prodigieuse hauteur des bancs de poissons ; rarement il fond sans succès sur sa nombreuse proie. D’autres fois, c'est l'oiseau du tropique qui s'approche assez pour qu'on admire les longues plumes de sa queue. Sous la ligne, lorsque le temps est calme, apparaissent des requins d'une effrayante taille. Vous les découvrez du pont au moyen de leur nageoire dorsale qui s'élève au milieu de l'eau.
Quand vous arrivez enfin dans la baie de Fernambouc, et que les rivages commencent à devenir visibles, devant vous se développe un spectacle de plus en plus délicieux. Les montagnes, revêtues de bois, se lèvent graduellement les unes derrière les autres dans l'intérieur des terres, sans qu'aucune d'elles ait pourtant une élévation considérable. Une singulière ligne de rochers se prolonge parallèlement à la côte et forme le hâvre, car c'est entre cé récif et la ville que mouillent les vaisseaux. Le passage par lequel veus pénétrez dans ce hâvre est très étroit et défendu par un fort bâti sur les rochers. A main droite, vous avez le mont Olinda tout couvert de maisons et de couvents; à main gauche, une île plantée d'épais cocotiers qui augmente encore la beauté de la scène, Il y a deux autres forts bien construits sur l’isthme, entre l'Olinda et Fernambouc, et une colonne au miliea pour aider le pilote.
Fernambouc contient probablement plus de cin-
quante mille âmes. Cette ville est divisée en trois parties distinctes, qui pourlant sont de niveau , quoique l’une occupe l'extrémité d'une péninsule, l’autre une ile, et la troisième le continent. Bien qu'elles ne soient qu'à quelques degrés de la ligne, le climat y est entièrement salubre, et grâce aux brises räfraichissantes de la mer presque tempéré. Si, chose qui n'était pas impossible, l’art ou même le bon sens eût fait pour Fernambouc autant que la nature, ce serait aujourd'hui un des plus beaux ornements de la côte brésilienne ; mais, point! A voir cette cité, ce qui frappe tout d’abord, c'est l'idée que chaque habitant, lorsqu'il a bâti sa maison, n’a été mû que par un sentiment d'égoisme , n’a envisagé que son intérêt personnel, et n’a nullement pris l'utilité générale en considération. Aussi souhaileriez- vous qu'une place si fameuse par son hâvre, si favorisée par le climat, ou si bien située pour le commerce, se fût élevée sous les auspices d'une Didon el non sous ceux d'un Bragance ! Quand vous parcourez les rues , l'aspect des habitations n'a rien qui flaitte les yeux. Les unes sont très hautes, les autres très basses; celles-ci viennent d'être badigeonnées à neuf, celles-là, au contraire, sont si sales, si dégoütantes, si négligées qu’elles paraissent ne pas avoir de propriétaires, Les balcons encore ont l'air le plus triste et le plus sombre qui se puisse imaginer ; ils ne sont pas en général ouverts
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comme dans la plupart des villes sous les tropiques, mais grillés comme la fenêtre d'une laiterie dans une ferme, et souvent le grillage est même plus serré. Puis, c'est partout un manque déplorable de propreté; partout ce sont des tas d'immondices, d'ordures et de fumier qui obstruent la voie publique, et qui révollent un Européen. Il gémit d’un tel relâchement de la police municipale; et quand le vent se met à souffler par hasard, il est bientôt assailli par un nuage de poussière qui n’est rien moins que parfumée. '
Quand on contemple le port de Fernamboue, plein des vaisseaux de toutes les nations; quand on sait que les plus précieuses marchandises de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie y arrivent sans cesse; quand on voit l'immense quantité de coton, de bois de teinture et de fruits délicieux, que les campagnes environnantes versent dans la ville, il est impossible de ne pas s'étonner comment les ciloyens peuvent n'avoir nul souci d'introduire dans leurs murs ces mille commodités publiques qu'on s'attend toujours à rencontrer dans une vaste et opulente cité. Si pourtant eux-mêmes sont salisfaits, il n’y a plus rien à dire. Mais qu'ils reconnaissent un jour que les inconvénients et les abus qui existent maintenant sont trop nombreux; ils ont le remède sous la main. Au reste, avec l'habitude on se fait à tout. Une ou deux semaines suffisent pour que l'étranger commence à prendre son parti des choses qui le vexaient tant lors de sa première arrivée et après plusieurs mois de résidence, lorsqu'on a joui de la généreuse hospitalité des habilants, lorsqu'on a pu vérifier qu'intérieurement leurs demeures sont élégantes et splendides, on ne pense plus à mille petites contrariétés.
Un des principaux édifices de Fernambouc est ce qu'on appelle le palais du gouverneur général, situé au bord de la rivière Bibiride. Mais à sa forme , à son aspect, on reconnaît aisément que sa deslination première n'était pas celle qu'il reçoit aujourd'hui. En effet, c'est l'ancien collège des Jésuites qui au temps de leur prospérité le firent ériger à leurs frais, et qui, lorsque Pombal prit les rênes du pouvoir, furent brutalement expulsés de la Guiane portugaise. Fut-ce bien ? fut-ce mal ? Un bien, répondrait-on sans hésiter en Europe. Mais interrogez les vieux et respectables Fernamboucois, et ils vous diront que la destruction
de la société de Jésus a élé une affreuse calamité publique, dont les tristes conséquences se font encore sentir.
Les environs de Fernambouc sont fort jolis. Vous voyez des maisons de campagne dans toutes les directions , ét çà et là vous rencontrez des plantations de cannes à sucre qui enrichissent Ja scène. Les palmiers et les cocotiers, les bois d’orangers et de citronniers, enfin tous les différents fruits particuliers au Brésil abondent à profusion autour de la ville. Il y a sur le mont Olinda un jardin public de botanique, mais trop petit, incomplet et mal cultivé. Dans les forêts qui s'étendent à plusieurs lieues habite une incroyable mullitude de bètes féroces, d'insectes, de serpents et d'oiseaux. Outre un brillant plumage, beaucoup de ces derniersontun chant délicieux. Le {roupiale, renommé pour ses riches couleurs, chante mélodieusement tout près des murs. Le finch à lête rouge, plus.gros que le moineau européen, fait retentir des accords aussi doux que variés, en compagnie avec deux espèces de roitelets, un peu avant l'aurore. Il y a aussi plusieurs sortes de grives dont la voix est un peu différente de celle d'Europe, et deux variétés de linottes dont les accents sont si suaves, si harmonieux , qu'ils les font souvent condamner à devenir captives dans les maisons. Un oïseau que les indigènes appellent sangre de buey, sang de bœuf, ne peut manquer d'occuper voire attention. Il appartient à la tribu des passereaux , et est fort commun autour des demeures. Les ailes et la queue sont noires, tandis que tout le reste du corps est rouge de flamme. On trouve à la Guiane
ronces qui poussaient sous l'arbre, il me sembla, de certaine distance, voir se débattre comme ne pouvant se dépètrer un énorme papillon vert-pâle. Quand une fois on s'imagine qu'une chose qu'on regarde est ce pour quoi on la prend, plus on la considère, plus on s'en persuade. Dans le cas présent, vous n’eussiez pas doulé que ce ne fût un beau papillon. Comme moi, vous auriez cru n'avoir rien de mieux à faire, pour le saisir, que d'attendre patiemment qu'il se post, crainte d’endommager ses ailes. Puis, vous approchant avec le moins de bruit possible, vous eussiez étendu la main, n’est-ce pas? Mais soudain un énorme serpent à sonneltes vous serait apparu, et vous n’auriez eu pour éviter sa piqüre que le temps de vous rejeter en arrière. Je vis bientôt ce serpent s'éloigner; et alors les merles échappant à la fascination que cet animal exerçait sur eux, ne lardèrent pas à prendre leur volée.
Lorsque la saison des pluies arriva, je m'embarquai pour l'île de Cayenne à bord d'un brick portugais. Ce maudit brick était infecté de punaises, et pour obtenir quelques instants de sommeil, j'avais beau me percher sur une cage à poules placée au milieu du pont, les scélérates"petites bêtes venaient me chercher jusque-là. Heureusement, après quatorze jours de lraversée, nous parvinmes à notre destination.
L'entrée du hâvre de Cayenne est magnifique. Au vent, et peu loin en mer, sont deux hautes îles boisées qui portent les noms de Père el Mère. Tout près de celles-ci, il en est d'autres qui ont l'air de leurs enfants et qui, plus petites, ne sont pas moins belles. On en voit encore une qui , séparée par un long espace, mais toujours située sous le vent de la famille, semble s'être enfuie de la maison paternelle et ne plus pouvoir retrouver son chemin. Aussi, les Français à qui appartient Cayenne l’appellent-ils /’£nfant-
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- Perdu. Tandis que vous naviguez le long de ces îles, cs majeslueuses chaînes du continent, ornées d'une perpétuelle verdure, vous offrent le plus magnifique spectacle qu'on puisse voir sur le rivage de cet océan depuis la rivière des Amazones jusqu'à l'Orénoque. Si au contraire vous portez vos regards vers la Guiane hollandaise, vous remarquerez que les montagnes commencent à se délacher les unes des autres, à être peu nombreuses, et bien avant que vous atteigniez le Surinam, les vagues de l'Atlantique ne baignent plus qu'une côte plate et bourbeuse.
Tout-à-fait au vent de Cayenne et à environ douze lieues d'aucune terre, s'élève fièrement du sein des flots un g'and roc appelé le Constable. Comme il n’y pousse rien d'assez précieux pour que, malgré toute sa convoitise et son ambition, l'homme soit tenté d'en venir prendre possession; c’est un endroit que les oiseaux marins chérissent et où ils peuvent élever en sûrelé leur progéniture. Celui qu'on nomme /ré-
ale plane sans cesse autour de sa crête sourcilleuse. Là aussi le phaélon dirige son vol rapide; là des nuées de flamingos roses défient l'adresse de l’oiseleur. Du reste, tout le long du rivage en face du Constable, et même sur toutes les parties qui, soit en decà, audelà, n’en sont pas cultivées, on voit d'innombrables quantités d’aigrettes blanches comme la neige, de courlieux écarlates et de becs-en-cuiller.
Cayenne, qui pourrait cependant devenir une noble et lucrative colonie, passe pour être aujourd'hui la plus pauvre des côtes de la Guiane; ses plantations, à ce qu'il semble, sont trop séparées les unes des autres
ar d'immenses étendues de forêts; et la guerre de la RÉolution , Comme un vent qui eût soufflé de l’est, a refroidi le zèle des colons, a détruit leurs plus belles espérances. L'île d’ailleurs produit en abondance le girofle, le cinnamome, le poivre, la muscade et beaucoup d’autres épices précieuses , beaucoup des fruits propres aux régions orientales et asiatiques. La ville elle-même est assez joliment bâtie, et était autrefois bien fortifiée. On assure qu'elle aurait pu facilement être défendue par son gouverneur, Victor Hugues ; mais il aima mieux se rendre et la livrer à l'ennemi. Pendant ma résidence à Cayenne, j'ai apercu cet homme, jodis si hautain et si dur, alors vieux, cassé, et non-seulement dépouillé de tout honneur, mais encore mis aux arrêts dans sa propre maison. Il avait quatre filles accomplies, dont tous les habitants se plaisaient à faire les plus grands éloges. Vers la fin du jour, quand les rayons du soleil devenaient supportables, on voyait ces pauvres demoiselles se promener avec leur père sur le balcon de leur demeure, essayant par leur doux enjoûment, par leur tendresse filiale, d'écarter le sombre nuage qui couvrait le front du trop coupable vieillard.
La plus remarquable des plantations que je visitai dans l'ile de Cayenne est, sans contredit, celle qu'on nomme /a Gabrielle. C'était le gouvernement qui l'exploilait à son compte, et en ce genre il n'y a rien de plus beau dans le monde occidental. Elle est située sur une longue chaîne couverte de bois.
Qu'on se figure une montagne qui a la forme d'un bol renversé, et sur le faîte de laquelle sont les hâtiments d'exploilation, et on aura une idée de l'aspect qu'elle présente. On'arrive à ces bâtiments par une Mmagoifique avenue longue de cinq cents loises, des arbres fruitiers les plus précieux du tropique, et plan lée avec autant de soiu que de goût. Si par hasard vous la traversiez après le coucher du soleil, quand tous ces arbres sont en fleur, vous croiriez être dans les bois d'Idalie ou sur les bords du Nil, quand, au passage de la reine d'Egypte, ses sujets brûlaient leur plus pur encens. Il y a, sur le lerritoire de la Gabrielle, vingt-deux mille girofliers en plein rapport, On a laissé de l’un à l'autre un espace de trente pieds. Leurs branches inférieures touchent la terre. En général ils n'atteignent guère que vingt-cinq pieds de haut, quoiqu'on en voie cà et là qui montent jusqu'à
soixante. Le poivre noir, le cinnamome et la muscade sont aussi très productifs sur celle plantation, de laquelle dépend une vaste pépinière où on fait des élèves de toute espèce de plantes, pour être distribués gratis aux colons qui désirent les cultiver.
Non loin des bords de l'Oyapok, rivière qui coule sur la limite de la Guiane francaise et du Brésil, et sous le vent de Cayenne, est une montagne qui renferme une immense caverne. Le coq de rocher y est abondant. Il a environ la taille d’un pigeon à queue en éventail. Sa couleur est orange brillant. Ses ailes et sa queue paraissent toutes frangées. Sur la tête, il porte une superbe huppe double, bordée de pourpre. Il passe le jour au milieu du silence le plus profond, dans les endroits sombres et humides, et ne sort de sa retraite que quelques instants au lever et au coucher du soleil, pour chercher sa nourriture. Il appartient à la tribu des gallinacés. Les Espagnols de l'Amérique du Sud l’appellent gallo del Rio-Negro, c'est-à-dire coq de la Rivière-Noire, et supposent qu'il ne se trouve que dans le voisinage de ce cours d’eau qui arrose des régions si intérieures; mais il est commun dans le Demerary , parmi les rocs énormes qui parsèment les forêts de la Macoushie, et on l’a tué au sud de la Ligne dans la capitanie de Para.
On peut aisément, de Cayenne, gagner en deux jours l'embouchure du Surinam , rivière qui parcourt du sud au nord la Guiane hollandaise, et sur laquelle est siluée Paramaribo , sa capilale. Cette ville est riche, bien commerçante, populeuse, et jusqu'à présent on l’a toujours regardée comme la plus belle cité de toutes les Guianes. Mais le temps n’est sans doute pas loin où la capitale de la Guiane anglaise, Stabroek, dont je vais bientôt parler, pourra réclamer la supériorité. Vous trouvez, au-dessus de Paramaribo, une crique ; pénétrez-y, elle vous conduira dans l'intérieur du Surinam (1) jusqu’au Nicari, qui est proche d'une vaste rivière appelée Coryntin. Quand vous aurez franchi cette rivière, une bonne route vous mènera à Nieuwe-Amsterdam , sur la Berbice , autre fleuve qui arrose le district dont cetle ville est le chef-lieu. Je ne sais pourquoi Nieuwe-Amsterdam, qui était en bon train de devenir une importante place de commerce, semble dépérir chaque jour à vue d'œil. Stabroek, au contraire, s'accroît sans cesse ; et si sa veine de prospérité se continue, cette cité sera, dans peu d'années, une des plus florissantes colonies de l'Angleterre, Elle repose sur la rive orientale de la Demerary, à l'embouchure même, et jouit de tous les avantages des brises rafraichissantes de la mer. Les rues sont spacieuses, disposées en dos d'âne, payées en briques et très propres; les ponts, aussi élégants que solides; les maisons, aussi belles que commodes, Les boutiques ne sont pas moins assorlies en marchandises de toute sorte, en objets de luxe, même en inutilités, que celles de Londres. Les hôtels ne laissent rien non plus à désirer aux voyageurs sous le rapport du bienêtre. Stabroek est le siége d'une cour de justice, et Demerary peut se vanter d'avoir une des plus belles milices coloniales. Les plantations paraissent cultivées avec autant de soin que de succès. Pour qu'on se forme une idée de l'étendue, il faut qu'on sache qu'avant l'abolilion de l'esclavage, elles ont occupé jusqu'à soixante deux millesix cent qualtre-vingt-neufesclaves, et qu'elles produisent, année commune, à peu près quarante-cinq millions de livres de sucre, huit millions de litres de rhum, onze millions de livres de café , et quatre millions de livres de coton. Ces marchandises font entrer dans les caisses de l'Elat plus de 550,000 florins , tandis que les dépenses de la colonie s'élèvent à peine au Liers de cette somme.
(1) Surinam est aussi le nom de la Guiane hollandaise , d’après la rivière qui l’arrose. De même, Demerary, Essequibo et Berbice, noms de rivières, servent à désigner les différents districts de la Guiane anglaise où ils coulent.
Puisque nous voilà revenus dans le Demerary, nous allons encore, s’il te plaît, ami lecteur, t’entretenir de quelques-uris des animaux que ces solitudes renferment. Les reptiles y sont à coup sûr redoutables, mais plus en imaginalion peut-être qu'en réalité; car il faut se bien souvenir que jamais le serpent n’est l'agresseur. La nature ne l’a point pourvu d'une dent empoisonnée pour faire du mal à plaisir. Quand il recourt à cette arme souvent terrible, c'est toujours pour sa légitime défense. Pourvu donc que vous marchiez avec prudence, et que vous ayez soin de ne le toucher aucunement, vous pouvez sans péril passer auprès de lui. Mais comme en beaucoup d'occasions il se tient immobile, roulé soit à terre, soit autour des branches d'arbres sous lesquels on se promène, on doit n'avancer qu'avec la plus grande circonspection, de crainte de le troubler par mégarde.
Les forêts renferment quelques tigres ; mais ils sont en trop petit nombre, et toujours trop disposés d’euxmêmes à fuir devant la noble face de l’homme, pour occuper un instant notre attention.
La morsure des insectes les plus incommodes ne cause, au pis-aller, qu'une fièvre passagère qu’accompagne une douleur plus ou moins vive.
Les oiseaux en général, à peu d’exceptions près, ne sont pas communs dans les parties les plus reculées des bois. Ce sont les bords des rivières, des lacs et des criques, les lisières des savanes, les vieilles habitations abandonnées par les Indiens ou celles des büûcherons, qu'ils semblent fréquenter de préférence.
Quoique le plus petit de tous, l’oiseau-mouche a droit, par l'éclat de son plumage, d'être mis en tête sur la liste.de ceux du Nouveau-Monde. S'il avait existé dans l'Ancien, c'eût été vraiment lui plus qu'aucun autre qu'on aurait pu appeler oiseau de paradis. Voyez-le, en effet, s'élancer à travers les airs presque aussi rapide que la pensée. Un instant, il est à deux pieds de votre figure; l'instant d'après il à disparu. Tantôt il voltige de fleur en fleur, pour y buvotter les perles de la rosée; tantôt c'est un rubis, tantôt une émeraude , tantôt une topaze; tantôt il est tout or. Mais quelle arrogance à moi de vouloir décrire ce diamant de la nature, après l’élégante description que Buffon nous en a donnée!
L'île de Cayenne et le Demerary produisent les mêmes espèces d'oiseaux-mouches. Voulez-vous savoir où l’on à plus de chance de les apercevoir? Aux mois de juillet et d'août principalement, l'arbre appelé bois immortel , lequel est fort commun dans ces régions, se couvre d’une multitude de fleurs écarlates qui restent plusieurs semaines sans se flétrir : c'est en quelque sorte le rendez-vous de toutes leurs espèces. La sauge rouge sauvage est aussi un de leurs arbustes favoris, et ils bourdonuent comme autant d’abeilles autour du wallaba. De fait, il n'y a guère de fleurs soit dans l’intérieur des terres, soit sur le rivage, qui ne reçoivent les fréquentes visites des uns ou des autres. Aussitôt que vous entrez dans la forêt, sur les terres hautes de l’intérieur, vous en voyez de bleus, de verts, de bruns, ceux-ci les moindres de tous, qui, avec deux longues plumes à la queue, n'ont littéralement pas le corps plus gros qu’un bourdon; vous en voyez encore de petits à queue fourchue et à cou pourpre, et combien d’autres ! Tous luisent devant vous dans mille attitudes différentes. Une espèce seule ne montre jamais sa beauté au soleil; et si ce n’était ses étincelantes couleurs, il a de telles habitudes, que vous seriez presque tenté de le classer avec les suce-chèvres. C'est le plus grand des oiseaux-mouches; et sauf la tête, qui est noire, il a le reste d’un rouge de feu ou d’un vert à reflets d'or. Il porte à la queue deux larges plumes qui se croisent; d'où les Indiens l'ont nommé karabimiti, c'est-à-dire ara-oiseau-mouche; car l'ara est surtout remarquable par la longueur et la richesse de sa queue.
Vous ne l'apercevrez jamais sur la côle de la mer,
ni au bord des fleuves, aussi loin qu'ils sont salés, ni dans le cœur de la forêt, à moins qu'il n’y ait découvert de l'eau douce. C'est ordinairement le long des rivières boisées, aulour des criques sombres et solitaires, qu'il habite. Il abandonne sa retraite avant le lever du soleil pour se nourrir des insectes qui marchent sur l'eau, ÿ retourne au premier rayon que lance cet astre pour y demeurer sédentaire toui Île jour , el n’en sort qu'à l'instant du crépuscule. Il bâlit son nid sur une branche flexible, au-dessus de l’eau, dans les endroits les moins fréquentés: et ce nid, vous le prendriez pour un morceau de cuir de bœuf.
C'est, selon moi, une erreur, fort poétique à la vérité, de croire que l'oiseau-monche ne se nourrit que du miel qu’il trouve dans le calice des fleurs. En effet, presque toutes celles des pays situés sous les tropiques renferment des insectes de tel ou tel genre. Or, s'il est plus empressé à y venir butiner une heure ou deux après Je lever du soleil lorsqu'il est tombé une averse, c'est qu'alors précisément ces insectes s’avancent sur Îe bord des fleurs, afin que les rayons de l’astre du jour puissent sécher soit la rosée nocturne qui les a mouillés, soit les gouttes de pluie qu'ils ont reçues. Quand on ouvre l'estomac de l’oiseau-mouche, on y trouve presque toujours des insectes morts,
Parmi les autres oiseaux propres au Demerary, et tous remarquables par l'éclat de leur plumage dont je n’ai pas encore parlé, je signalerai le cotinga, dont les Indiens sont unanimes à vous dire qu'ils n’ont jamais vu le nid; une espèce de geai qu'ils appellent ibibirou; le boclara, dont la taille et les habitudes ressemblent à celles du pigeon ordinaire; le cuia , ainsi nommé du cri qu'il jette; le cassique, remarquable en ce qu'il recherche la société de l'homme , mais dédaigne de lui devoir sa nourriture, et va prendre ses repas dans la forêt voisine; le pivert, dont le bec frappe avec tant de violence contre l'écorce des arbres, que vous diriez les coups de la cognée d’un bûcheron ; le roi-pêcheur, qui, au lieu de se construire un nid, pond dans le sable, au bord des criques et des rivières; le tanyara, qui, par la richesse de ses couleurs, n’est pas sans analogie avec notre linotte et notre moineau franc; enfin le petit oiseau-tigre, le manikin , l'yawaraciri, l’hiahia, le bittern, la perdrix et le waracaba ou trompese qui doit ce nom au bruit singulier qu'il fait entendre.
TROISIÈME VOYAGE
Après quelques années de résidence en Angleterre, je ne pus résister au désir d'aller encore une fois explorer les forêts de la Guiane. En février 1820, je quittai le golfe de la Clyde à bord du Glenbervie, beau navire appartenant à la Compagnie des Indes occi-
‘ dentales. Entraînés au nord-ouest de l'Irlande, nous
eûmes à lutter pendant quinze jours contre un vent contraire. À la fin il changea, et notre passage à travers l’Atlantique fut des plus agréables.
Mais, hélas! quand nous arrivâmes à l'embouchure de la Demerary, nous apprimes une triste et bien désolante nouvelle. La fièvre jaune, qui régnait dans la contrée, avail déjà plongé dans Ja tombe un grand nombre des habitants de Stabroek, et chaque jour nous vimes passer dans les rues de muets et lents cortéges qui menaient de nouvelles victimes à leur dernière demeure. Je m'arrachai bientôt à cet affreux spectacle et, pour me livrer en toute liberté à mes études favorites d'histoire naturelle, je fus m'établir dans une habitation située sur la crique de Miribi, où, lors de mon premier voyage, un de mes amis, comme on peut s'en souvenir, me donna l'hospilalité. Mais il l'avait abandonnée depuis quelque temps. Aussi, quand j y arrivai, combien l'aspect des lieux était différent de l'image que j'en avais gravée dans mon souvenir!
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Autour des bâliments, la nature semblait avoir reconquis ses anciens droits, les arbres fruitiers n'y apparaissaient plus que cà et là, maigres et chétifs, tandis que la forêt, avec plus de vigueur. même qu'avant, repoussait en cette place d'où elle avait été momentanément expulsée. La maison tombait en ruines, et sans cesse l’excessive chaleur du soleil d'une part, de l’autre l'abondance des pluies , la dégradaient davantage. La toiture avait presque entièrement disparu. Avec le secours de quelques nègres que je louai à un bûcheron qui demeurait sur une autre crique du voisinage, je fis les réparations les plus indispensables. Puis, comme la loi du plus fort est toujours la meilleure, je forçai les grenouilles et maints serpents, qui en l'absence d'un maîlre avaient élu domicile parmi les décombres, à déguerpir au plus vite; mais je me fusse fait serupule dé tuer aucune de ces innocentes bêtes. Les hiboux s'en allèrent de leur propre accord, préférant le creux d'un arbre pour retraite à la compagnie du nouveau propriétaire. Les chauves-souris et les vampires furent moins dédaigneux : ils restèrent avec moi, entrant et sortant comme de coutume. Non loin de la maison, dans une petite hutte qui avait fait autrefois partie des communs , vivaient un homme de couleur, sa femme et leurs enfants. 11s me rendirent souvent service dans l'espèce de solitude à laquelle je m'étais condamné; et plus d'une fois j'eus le bonheur de pouvoir les payer de retour, en les aidant, lorsqu'ils étaient malades, de mes humbles connaissances en médecine.
Ainsi que je l'ai dit, le vampire était parfaitement libre d'entrer chez moi à toute heure, et d'en sortir de même. Je pus donc examiner ce bizarre oiseau avec toute l'attention qu'il mérite. D'abord je ne tardai pas à me convaincre que le sang n'était point sa seule et unique nourriture. Il fut facile, quand la lune dissipait les ténèbres nocturnes, et que les fruits du bapanier étaient mûrs, de le voir s'approcher de cet arbre et en manger. Il emportait aussi en l'air, après l'avoir cueilli dans la forêt, un fruit vert et rond assez semblable au guava sauvage, et de la grosseur environ d'une muscade. Enfin, il y avait dans les fleurs du sawarri, espèce de noyer, quelque chose de son goût; car je l'ai souvent remarqué, la nuit, qui voltigeait autour de cet arbre, d'où alors je voyais de temps en temps tomber des fleurs. À coup sûr, elles ne tombaient pas naturellement, puisque toutes celles que j'examinai étaient fraîches et naguère écloses. J'en conclus donc que c'était le vampire qui les arrachait, soit pour en extraire le fruit qui commençait à se nouer, soit pour dévorer, les insectes qui toujours se réfugient dans les fleurs.
En général, les vampires ont vingt-six pouces d’envergure, quoique j'en tuai un jour un qui en avait trente-deux. Ils fréquentent les vieilles masures et les arbres dont le tronc est pourri; ou bien on les découyre par douze ou quinze au fond des bois, rangés en ligne sur la même branche et tous la tête en bas. Ils ont une singulière membrane qui, partant du nez, leur donne un air tout-à-fait étrange. J'ai déjà remarqué qu'il y en avait en Guiane de deux espèces, de gros et de petits. Les premiers sucent l'homme et les divers quadrupèdes; les seconds semblent ne s'attaquer qu'aux oiseaux. Un planteur des bords de la Demerary m'a assuré ne pouvoir élever de volaille à cause de ces petits vampires. Il me montra des poules qui avaient été sucées la nuit précédente, et qui par suite du säug qu'elles avaient perdu se trouvaient presque hors d'état de marcher.
Jamais, quant à moi, malgré {out mon désir, je dirai même malgré toute ma bonne volonté, je n’eus l'avantage d’être saigné par des chirurgiens de cette sorte; mais j'ai vu des gens qui l'avaient été, qui venaient de l'être. Un jour, entre autres, j'étais allé visiter avec un gentilhomme écossais nommé Tarbet la rivière Paumaron. Le soir, nous suspendimes nos hamacs sous le toit de chaume d’un paysan. Accablés l'un et l'autre de fatigue, nous dormîmes toute la nuit pro-
fondément. Mais, un ‘peu avant le lever du soleil, je fus éveillé par les plaintes de mon camarade, et je l'entendis même, à ce moment où il aurait plutôt dû réciter ses prières du matin, proférer maiutes imprécations. « Qu'avez-vous, monsieur? lui demandai-je avec douceur; est-ce que vous souffrez? — Si je souf: fre! répondit-il d'un ton bourru ; eh, parbleu! les vampires m'ont bu, je crois, tout le sang que j'avais dans le corps. » Aussitôt qu'il fit assez clair, j'allai à son hamas, et je le vis effectivement tout ensanglanté. « Tenez! dit-il en mettant dehors un de ses pieds, regardez comme ces maudites bêtes m'ont arrangé. » Je trouvai sans peine l'endroit où il avait été mordu : c'était à l'orteil. Il avait là une plaie un peu moins large qu’une piqûre de sangsue; le saug coulait encore, et je calculai qu'il pouvait en avoir perdu de dix à donze onces. Tandis que j'examinais son pied , il m'arriva par hasard de lui dire qu’en Europe un chirurgien n’aurait pas été si généreux que de le saigner sans exiger ensuite d'honoraire. Cette plaisanterie, le croirait-on ? fâcha mon homme. Au lieu d'en rire, il me regarda en face , et pendant une heure ou deux il ne souffla plus mot.
Ce ne fut pas la dernière tribulation que ce pauvre diable eut à souffrir sur les bords du Paumaron. La fatalilé voulut que la nuit suivante il subît encore nn mode de traitement que les Européens ne connaissent pas. 11 y a en Guiane une espèce de grosses fourmis rouges, quelquefois appelées 'angers, c'est-à-dire coureuses, quelquefois coushies. Ces fourmis traversent la contrée par millions à la fois, en rangs serrés, en bon ordre, comme un régiment de soldats. Elles dévorent tous les insectes qui se trouvent sur leur passage ; et si une maison obstrue leur route, au lieu de se déranger, elles se précipitent au travers. Quoiqu'elles piquent cruellement quand on les moleste, le planteur n'est pas fâché de les voir dans son habitation ; car leur séjour n’y est que momentané, et elles détruisent tous les genres de vermines qui peuvent s'être introduits sous son toit. Mon ami, malgré nos conseils, en écrasa le plus grand nombre possible , au lieu de les laisser en repos faire leur besogne. Aussi fut-il déchiré, piqué, mangé par les survivantes.
On rencontre aussi en Guiane, dans les herbes et sur les arbustes, un insecte fort incommode que les Français appellent béte-rouge. Il est d'une belle couleur écarlate, et tellement petit qu’il faut, comme on dit, mettre l’œil dessus avant de l’apercevoir. Il est fort nombreux pendant la saison pluvieuse. Sa morsure occasionne une insupportable démangeaison. Le meilleur moyen d'y apporter remède est de frotter d'huile ou de rhum l'endroit où l’on a été mordu. Mais gardez-vous d'y faire une égratignure. Si vous avez ce malheur, et que la peau se perce, un ulcère se formera bientôt, La première année que je vins dans ce pays, la bête-rouge, mon ignorance, et je puis ajouter le peu de soin que je pris, m'avantagèrent au-dessus de la cheville d'un mal dont je souffris six mois; ét, lorsque clopin-clopant je marchais dans l'herbe, une multitude des mêmes insectes grimpait sur les bords de la plaie et en augmentait d'autant l'inflammation.
Le temps et l'expérience m'ont convaincu qu'il n’y a vraiment pas beaucoup de danger à errer au milieu des serpents et des bêtes sauvages, pourvu seulement qu'on soit maître de son sang-froid. Il ne faut jamais vous en approcher d'une manière brusque ; sinon, vous êtes sûr de payer cher votre témérité, car dans chaque animal l'instinct de la légitime défense prédomine sur tous les autres. C'est ainsi que les reptiles pour se défendre de ce qu'ils regarderont comme une altaque de votre part, tandis que vous n'aurez songé à rien moins qu à les attaquer, vous rendront victimes des terribles effets de leur venin. Le jaguar, si vous le surprenez à l'improviste, s'élancera sur vous, en un clin d'œil il vous terrassera et vous privera de sentiment. Si au contraire vous n'éliez pas arrivé inopinément sur lui, il y a dix à parier contre un qu'il aurait
Etam
battu en retraite au lieu de vous disputer le chemin. Le labarri est un des reptiles les plus venimeux, ce qui n'empêche pas que je m'en sois souvent approché sans Crainte à deux verges de distance, J'avais soin d'avancer doucement, lentement, sans remuer les bras ; et toujours il me laissait l'examiner à loisir, jamais il ne témoignait la moindre disposilion à se jeter sur moi. Il paraissait bien me fixer comme d'un air Soupconneux, mais c'était tout. J'ai plusieurs fois pris une branche longue d’une dizaine de pieds et la lui ai mise sur le dos. 1l poursuivait alors sa route sans daigner se mettre en colère. Mais lorsque soudain je dirigeais le bout de mon bâton vers sa tête, il ouvrait
aussitôt la bouche, se précipitait dessus et le mordait.:
Un jour, curieux de voir comment le venin sort de la dent des reptiles, je parvins à prendre un labarri vivant. Il avait environ huit pieds de longueur. Je l'empoignai par le cou, et je plaçai ma main si près de sa mâchoire, qu’il ne lui fut pas possible de tourner assez la tête pour me la mordre, C'était la sepJe position dans laquelle je pusse le tenir sans péril et en même temps de facon à satisfaire ma curiosité, Pour cela il ne fallait qu'un peu de courage et de résolution. Je pris alors de l’autre main un petit morceau de
bois, et je le pressai contre la dent venimeuse qui est :
invariablement située dans la mâchoire supérieure. Vers la pointe de cette dent, du côté où elle est convexe, il y a une petite ouverture oblongue qui communique à travers la racine jusqu'à la petite poche contenant le venin, Or, quand Ja pointe de la dentse trouve pressée , la racine presse elle-même la poche et fait monter une partie du venin qui y est renfermé. Ainsi, lorsque j'appliquai mon morceau de bois sur la dent dont je parle, du trou sortit une liqueur épaisse et jaunâtre, comme une forte décoction de camomille,. C'était le venin , dont la violence est telle que le labarri passe pour être le serpent le plus redoutable des forêts de la Guiane. h
Un autre jour, j'en attrapai un autre et je le fiswe mordre lui-même de force, je fis entrer sa dent venimeuse dans son ventre. Pendant quelques minutes je crus qu'il allait mourir, car il paraissait lourd et Janguissant. Toutefois, au bout d'une demi-heure, il redevint aussi vif et aussi vigoureux que jamais, et le reste de la journée se passa sans que rien indiquât qu'il avait été malade. La vie du serpent est-elle donc à l'abri des effets de son propre venin ? ce sujet n’est pas indigne de la considération des naturalistes.
Mais, pour le moment, laissons de côté les oiseaux, les insectes et les reptiles ; et disons quelques mots des Indiens qui naissent, viventet meurent dans ces forêts. Is se divisent en cinq nations ou tribus prinçipales, et reçoivent ordinairement les noms de #’arrows, Arowaks, Acoways , Caribs et Macoushis. Is habitent dans de petits hameaux, formés de quelques hultes dont le nombre n'excède jamais douze. Ces huties sont toujours dans les bois près d'une rivière ou d'une crique. Elles sont ouvertes de tous côtés,
“excepté celles des Macoushis, et ce sont des feuilles d'une espèce de palmier qui font le toit.
Le principal meuble de ces sauvages est leur hamac. Il leur sert à la fois de siége et de lit. Le plus communément il est en coton; les Warrows seuls les fabriquent avec l'écorce d'un arbre appelé ata. La nuit ils allument toujours du feu auprès. La chaleur les garantit du froid, et la fumée éloigne les mosquites et les mouches de sable. Vous trouvez quelquefois une table dans leur hutte ; mais ce ne sont pas les Indiens eux-mêmes qui l'ont faite : ils la doivent à l'obligeance de quelque menuisier noir ou mulâtre.
Quant à leurs occupations, ils abattent un acre ou deux des arbres qui entourent leurs cabanes, et y plantent du poivre, des papaws, du cassava doux et amer, des plantains , des pommes de terre, des yams, des pommes de pin, et de l'herbe à soie. Outre ce jardin, ils ont en général dans quelque fertile partie de la forêt un champ plus vaste où ils ne sèment que du
cassava, qui est leur pain. Puis, ils confectionnent eux-mêmes les pots de terre dans lesquels ils font bouillir leurs aliments, mais ils sont obligés d'acheter aux blancs des plaques de fer rondes pour faire cuire dessus leurs gâteaux de cassava. Avant, et pour en former une pâte, ils ont à râper cette plante, et ceux qui d’entre eux demeurent trop loin dans ces solitudes pour acheter des râpes aux colons, les remplacent par un morceau de bois plat garni de pierres pointues. Ils n'ont ni chevaux, ni mulets, ni ânes, ni chèvres, ni moutons, enfin nul animal domestique. Les hommes chassent et pèchent, les femmes cultivent la terre et préparent les vivres.
Dans chaque hameau il y a un tronc de gros arbre, creusé intérieurement de telle sorte qu'il ressemble à un baquet, et dont l'usage est commun à tous lés habitants. Ils s’en servent pour confectionner avec leur cassava une détestable espèce de liqueur fermentée, aigre à faire grincer les dents, et nommée piwari. Bien entendu qu'ils la trouvent délicieuse, et toutes les fois qu'ils en fabriquent ils ne manquent jamais de s'enivrer. La quanlilé plus ou moins grande qu'ils peuvent en fabriquer dépend de la surabondance de Cassava qu'ils récoltent.
Les personnes des deux sexes ne portent de vêlements ni les unes ni les autres. Seulement, par pudeur, les hommes ont en place d'une feuille de vigne une ceinture d'étoffe de coton, et les femmes un morceau carré du même tissu, orné de grains de verre et large comme la main. Ceux qui habitent au loin dans l'intérieur parviennent au même résutat avec un bout d'écorce d'arbre. Vous ne rencontrerez nulle part des gens plus propres, car ils se baignent au moins deux fois par jour. Ils se peignent la figure et le corps avec du roucou, délicieusement parfumé d’hayawa ou d’accaidri. Leur chevelure est noire et plate, ne frisant jamais. Les femmes tressent la leur assez élégamment, et leur coiffure ne ressemble pas mal à celle de Diane dans de vieux tableaux. Ils ont très peu de maladies. La vieillesse et les affections pulmonaires semblent être les principales causes de leur départ pour l'autre monde. Leurs pulmonies commencent en général par de gros rhumes, et ils ne savent pas qu'il leur serait possible d'en arrêter le progrès par l’usage de la lancelle. Je n'ai jamais aperçu d'idiot parmi eux, ni d'individu qui fût difforme de naissance. Leurs femmes ne meurentjamais en couches, ce qui provientsans doute de ce que jamais elles ne sont trop serrées dans leurs robes. |
Ils n'ont aucune cérémonie publique de religion. Us reconnaissent cependant deux êtres supérieurs , l'un bon et l'autre mauvais. Ils prient ce dernier de ne pas leur faire de mal; quant au premier, ils le croient trop bienveillant pour leur nuire. Mais je soupçonne que s'ils voulaient convenir de la vérité, ils avoueraient qu'ils n'offrent pas plus de prières à celui-ci qu'à celui-là. Ils ont toutefois une espèce de prêtre qu'ils appellent un pie-ay-man, et qui est en même temps magicien. Ainsi, il retrouve les objets perdus; il murmure des supplications au malin esprit près d'eux et de leurs enfants lorsqu'ils sont malades. Si une fièvre contagieuse se déclare dans un village, il rôde toute la nuit à l'entour, hurlani, faisant un affreux fapage , et conjurant le mauvais esprit de s'en aller, Mais il a très rarement à s'acquitter d'un pareil devoir, car la contagion ne visite pas souvent les-hameaux indiens. Dans ce cas pourtant, si ses conjurations ne servent de rien, et je pense que ce doit être l'ordinaire, les habitants abandonnent à jamais la place, et vont s'établir ailleurs. Ils regardent le hibou et le suce-chèvre comme les familiers de l'esprit du mal, et ont grand soin de ne pas les détruire,
Je n'ai pu découvrir ni monuments ni traces d'antiquité parmi les Indiens. Si done, après avoir pénétré depuis les côtes de l'Océan occidental jusqu'au Rio- Branco, on m'eût questionné sur ce sujet, j'eusse répondu : — Je n'ai, d'une part, rencontré dans ces
solitudes rien qui prouve que les sauvages dont elles sont çà et là peuplées les habitent depuis plus d’un siècle, de l’autre rien qui démontre davantage qu'ils n'y demeuraient pas dès avant l'ère du christianisme ; mais, à mes yeux, leur manque total de civilisation les assimile aux forêts parmi lesquelles ils ne savent qu'errer. Ainsi, abattu par la faulx du temps, un arbre tombe , il se réduit en poussière, et vous ne sauriez dire quels furent parmi ses vôisins son feuillage , sa taille, son aspect, sa beauté; un autre pousse à sa place, et après que la nature aura eu son cours, un troisième succédera au second. Il en est de même pour l’Indien de la Guiane qui meurt : Je voilà devenu la proie des vers... Eh bien ! il n’a laissé aucun souvenir derrière lui, pas un bout de parchemin, pas une pierre, pas même un pot d'argile pour indiquer ce qu'il a fait. Peut-être l'endroit où la terre à reçu sa dépouille mortelle était-il malsain; peut-être ses descendants l’ont-ils abandonné depuis des siècles, pour s’en aller demeurer à nne énorire distance, Tout ce que je puis dire, c'est que dans telle partie de la forêt les arbres me paraissaient quelquefois plus petits qué le reste , et j'en concluais que des Indiens pouvaient ÿ avoir jadis formé un établissement. Si par hasard jé réncontrais le fils près de la sépulture de son père, il pouvait m'apprendre que l'auteur de ses jours avait été fameux pour tuer des tigres, des serpents, des cçaïmans, el renommé à la chasse du tapir et du cochon sauvage, mais il ne se souvenait guère ou plutôt point du tout de son aïeul,
Les Indiens de la Guiane sont d'un caractère fort
doux, et chérissent avec passion leurs enfants. Sous
de certains rapports, ils sont sans doute plongés dans les ténèbres d'une profonde ignorance. Par exemple, je ne crois pas qu’un seul d'entre eux tous sache life et écrire. Mais en beaucoup de cas ils suppléent iugé= nument à ce manque de connaissances. Aïñsi, malgré qu'ils ne soupçonnent pas qu’on puisse comimüniquer à autrui ses intentions au moyen de l'écriture, ils ont imaginé un mode de cominunication aussi sûr que simple. Lorsque deux ou trois familles ont résolu de descendre la rivière et de vous rendre visile, élles énvoient devant un de leurs membres avec un chäpelet de graines : vous retirez une des graines chaque jour, et celui ou le chapelet finit, elles arrivent à votre mai. son. Et leur fant-il se conduire à travers des immenses solitudes où nulle route n’est tracée ? le soleil est pour eux ce que le fil d'Ariane fut pour Thésée. Quand il touche au méridien , ils s'asseient généralement, et continuent leur marche aussitôt qu’il a suffisamment
décliné vers l’ouest. Hs n’ont pas besoin d'autre bous-
sole. Vont-ils en chasse ? on sait que leur habitude est alors de rompre une branche sur les buissons qu'ils traversent tous les trois ou quatre cents pas, et souvent c'en est assez pour qu'ils ne s'égarent pas lorsqu'ils regagnent leurs demeures.
Extrêmement jaloux de leur indépendance, ils sont passionnés pour leur genre de vie. Quoique ceux qui demeurent dans le voisinage des établissements européens entretiennent avec les blancs de continuelles relations, ils n’ont aucun penchant à se civiliser. Quelques-uns, qui ont accompagné des blancs en Europe, n'ont pas eu plus tôt remis le pied en Amérique que, se dépouillant de leurs habits, ils ont regagné leurs forêts natales. |
A Georges-Town, autrement dit Stabrock, la capitale du Demerary , il y a un vaste hangar, ouvert de tout côté, bâti pour eux par ordre du gouvernement. IIS y viennent avec des singes, des perroquets, des résines, des arcs et des flèches qu'ils vendent aux colons pour de l’argent; mais cet argent, trop souvent ils l'emploient à acheter du rhum qu'ils aiment avec fureur. Le gouvernement leur fait chaque année des cadeaux, afin qu'ils lui prêtent leurs secours quand il faut battre les bois pour découvrir les nègres marrons ou les malfaiteurs qui s’y réfugient.
Revenons maintenant à l’histoire naturelle. J'avais
WATTERTON. 15
annoncé aux nègres qui demeuraient autour de mon habitation que je donnerais une bonne récompense à quiconque me trouverait dans les bois un serpent de belle taille, et viendrait m'avertir du lieu de sa retraite. Un dimanche donc, c'était vers midi, le ciel n'avait pas un nuage, eton pouvait à peine apercevoir un oiseau , car les habitants ailés de la forêt, comme accablés par l'excès de la chaleur, s'étaient retirés Sous les ombrages les plus épais ; tout eût été enseveli dans un silence aussi profond que celui qui règne à minuit, sans la voix perçante du pi-pi-yo, qui, perché sur un arbre lointain, résonnait de temps en temps. J'étais assis, ayant un petit Horace entre les mains , Sur Ce qui avait été jadis le perron d'honneur conduisant au grand veslibule de l’ancienne maison de mon ami. Tout d'un Coup je vis un nègre et son jeune chien descendre précipitäamment la montagne voisine , et je fus bientôt informé qu'un serpent avait été découvert. Il n’était pas très grand, mais de l’espèce appelée par les Anglais busher-master, c'est-àdire souverain des broussailles espèce rare et fort venimeuse.
Je me levai aussitôt, et m’armant d'une lance longue de huit pieds, qui était auprès de moi : « C'est bien, Daddy, mon ami, dis-je au nègre que je connais- Sais, je vais tout de suite aller voir ta trouvaille. » J'élais pieds nus, avec un vieux chapeau sur la tête, et je n avais pouf vêtement qu'une mauvaise chemise, un pantalon troué et une paire de bretelles. Daddy avait Soh Coutelas, et tandis que nous gravissions là montagne, un autre nègre, paréillement armé, jugeant à la vitesse de notre pas que nous allions en expédilion, nous joignit. Le petit chién nous suivait. Lorsque nous cûmes pénétré à environ un demi-mille dans la forêt, Daddy s'arrêta, et me montra du doigt, assez au loin, un arbre tombé. C'étaft Ià qu'il avait vu l’anial. Je dis aux deux nègres de ne plus bouger, de retenir le chien, et que je voulais m'avancer seul en reconnaissance. J'approchai lentement et avec précaution. Le serpent était bién caché, mais enfin je l'aperçus: Ce n’était pas un busher - Master, comme on me l'avait annoncé, mais un Coulacanara, espèce qui
nest point venimeuse. Toutefois celui-ci était assez
gros pour étouffer aisément un homme dans ses replis. Lorsque plus tard je le mesurai, il avait plus de quatorze pieds de long. Celle espèce de serpent est aussi fort rare, et beaucoup plus grosse proportionnément à sa longueur qu'aucune autre de la Guiane. Ainsi un coulacanara, long de quatorze pieds, est aussi gros qu'un boa ordinaire de vingl-quatre. En veut-on la preuve, et surtout se former une idée de l'énorme grosseur de ces reptiles? D'une part, après avoir écorché ce coulacanara, je pus facilement insérer ma lête dans sa gueule, car la singulière disposition de ses mâchoires permet ce merveilleux écartement; de l'autre, un Hollandais de mes amis m'a conté avoir tué un boa de vingt-deux pieds seulement, qui avait dans sa gueule béante tout une paire de cornes de cerf. Il avait bien avalé le cerf, mais les cornes ne pouvaient passer; de sorte qu'il lui fallait attendre patiemment, avec rien moins que cela entre les dents, que son estomac eût digéré le corps, et qu'alors le bois püût ressortir. Le Hollandais, remontant la rivière dans son Canot, le‘rencontra dans cette position fàcheuse, et lui envoya une balle dans la tôle. Mais assez de digression.
Quand j'eus bien reconnu l'énorme taille duserpent que le nègre venait de découvrir, je me retirai pas à pas et sans bruit par le même chemin. Revenu près de Daddy et de son camarade, je leur promis à chacun quatre dollars s'ils se sentaient le courage de me seconder dans mon dessein. C'était, comme la journée avançait et que peut-être je n'aurais pas le temps d’achever avant la nuit la dissection de l'animal, ‘de le prendre vivant. J'imaginais que si je pouvais le frapper avec ma lance derrière la tête et le piquer en terre, je réussirais à le capturer, Mais quand j'eus expliqué
La
Jaguar ou tigre d'Amérique.
mon plan aux nègres, ils me prièrent, me supplièrent de leur permettre d'aller chercher un fusil et du renfort de monde, sans quoi ils étaient sûrs que le serpeut tuerait quelqu'un d’entre nous. Je ne les écoutai pas. Je saisis le coutelas de l'un d'eux, je leur commandai de me suivre à l'instant , et j'ajoutai que je briserais le crâne à celui qui ferait mine de vouloir fuir. Je proférai cette menace en riant, comme on peut croire; mais ils ne répondirent rien , secouèrent seulement la tête, et me suivirent pleins de crainte. Lorsque nous arrivâmes au théâtre du combat que je méditais de livrer, le serpent n'avait pas changé de place ; mais je ne pus voir rien de sa tête, et je jugeai d'après les replis de son corps qu'elle devait être au plus profond de sa retraite. Une espèce de lierre avait jeté sur les branches de l'arbre mort un manteau complet de verdure presque impénétrable à la pluie et aux rayons du soleil. Probablement que l'animal avait depuis longtemps l'habitude de se retirer en cet endroit, car sous lui l'herbe était brûlée. Je pris alors mon couteau, résolu à couper le lierre et à casser les branches le plus doucement possible, jusqu’à ce que je pusse distinguer la tête. Un des deux nègres se tint derrière moi avec la lance en arrêt, et près de lui se posta l'autre avec son coutelas levé. A terre, sous ma main , élait en cas de besoin celui que j'avais arraché à Daddy. Après avoir travaillé un quart d'heure au
milieu d'un mortel silence, un genou tout le temps en terre, j'eus ouvert une brèche assez large pour apercevoir la tête de l'animal. Elle sortait d'entre le premier et le second anneau de son corps, el était à plat sur l'herbe. C'était la position la meilleure que Je pusse souhaiter. Je me relevai sans bruit, et me retirai lentement après avoir fait signe aux nègres d'imiler mon exemple. Le chien étail assis sur son derrière à quelque distance , et nous observait attentivement, comme muet de surprise, Pendant notre retraile momentanée, je pourais lire sur la figure de mes compagnons qu'ils se regardaient comme engagés dans une mauvaise affaire, et ils voulurent une seconde fois me persuader de permettre qu'ils allassent quérir une arme à feu. Je souris d'un air de bonne humeur, et levai sur eux le coutelas que je tenais. Ce fut la seule réponse que je fis à leur requête, et ils parurent les gens les plus malheureux du monde. Lorsque je me fus éloigné d’une vingtaine de verges de la retraite du serpent, je me retournai pour marcher de nouveau à l'ennemi. Rangeant les nègres derrière moi, je recommandai à celui qui devait me suivre immédiatement d'empoigner la lance. aussitôt que j'en aurais percé l’animal, et à l’autre de bien examiner mes mouvements. Il ne me restait plus qu'à leur ôter leurs coutelas, car j'étais sûr que si je manquais de les désarmer ils seraient trop tentés au mo-
WATTERTON. 17 "Te 7
Cayenne,
ment du péril de frapper la bête, et gâteraient irréparablement sa peau. Quand donc je leur retirai leurs armes , si je puis en juger par leur physionomie, ils semblèrent considérer cet acte de ma part comme la tyrannie la plus odieuse, et sans doute le seul motif qui les empêcha d'éclater fut la réflexion consolante que je me trouverais, au bout du compte, entre eux et le coulacanara. J'avoue que le cœur, malgré tous mes efforts, me battait plus vite que de coutume, et je ne pus me défendre des sensations analogues à celles qu'on doit éprouver en temps de guerre sur un vaisseau marchand, lorsque le capitaine, à la vue d'un navire étranger qui vogue sous pavillon suspect et qui approche de son bord, ordonne à tout le monde, malelots et passagers, de se préparer au combat.
Nous avancâmes à pas lents et en silence, ne remuant ni les bras ni la tête, pour empêcher toute alarme autant que possible, crainte que dans ce cas le serpent ne prît la fuite, et ne nous altaquât par l'instinct de sa légitime défense. Je porlais la lance perpendiculairement devant moi avec la pointe à environ un pied de terre. L'animal n'avait pas bougé : lorsque j'arrivai sur lui, je le perçai de côté juste au cou , et en une seconde il se l'ouva cloué au sol. Au même instant, le nègre qui était derrière moi saisit la lance et la tint ferme à l'endroit où elle était fichée,
ICI, Paris, — imp. Lacour ei C® rue Goufflet, 22,
tandis que je me précipitai dans le repaire de la bête pour la maîtriser et Ini empoigner la queue avant qu'elle pût nous faire aucun mal.
Quand elle avait senti le fer de la lance lui traverser le cou, elle avait jeté un sifflement si terrible, que le petit chien s'était sauvé en hurlant. J'eus avec elle une lutte désespérée : c'était à qui de nous deux terrasserait l’autre; et telles étaient nos cabrioles, tels ses coups de queue, que les branches sèches de l'arbre volaient de tous côtés en éclats. Voyant que pour l'empêcher qu'il roulât et déroulât sans cesse ses anneaux , je n'élais pas assez lourd, je criai au second nègre qui me regardait tranquillement faire de s’élancer sur moi. Il s'y élança, et l'addition de son poids me fut d'un grand secours. Je parvins alors à me rendre maître de l'extrémité de sa queue; et, après encore une ou deux violentes secousses, comprenant qu'il se débattait en vain, ou trop fatigué, il se tint tranquille. C'était le moment favorable de l’attacher. Pendant donc que le premier nègre continuait à tenir la lance fermement enfoncée en terre, et que l'autre me secondail, je réussis à dénouer mes bretelles , et elles me servirent à lier la gueule du serpent.
Après quelques minutes de repos celui-ci, trouvant sa position incommode , essaya de l'améliorer et recommenca de plus belle que jamais à se débattre: mais nous avions décidément l'avantage sur lui et
nous le continmes aussitôt. Même nous le contraignimes à rouler autour du bois de la lance, et nous nous disposâmes à l'emporter hors de la forêt. Je me plaçai à laïtête, que j'étreignis sous mon bras; un des nègres lui soutint le ventre, et l'autre porta la queue. Dans cet ordre nous reprimes lentement le chemin de mon habitation ; mais nous n’y arrivâmes qu'après nous être reposés dix fois, car le serpent élait trop pesant pour que nous achevassions une telle besogne tout d'une haleine. Ajoutez que durant le trajet il ne cessa de chercher à reconquérir sa liberté : toutes ses tentatives furent vaines, mais nous lassèrent d'autant. Lorsque nous fûmes revenus au logis, la journée était malheureusement trop avancée pour que je songeasse à le disséquer avant le lendemain. Si je l'eusse tué il eût été alors en partie putréfié. Je n'avais donc rien de mieux à faire que de le garder vivant toute la nuit. La chose m'était assez facile. Lorsque j'étais venu m'élablir au milieu des bois, j'avais apporté parmi mon bagage un sae très fort et assez large pour contenir tout animal que j'aurais besoin de soumettre à la dissection. C’élait, pensais-je, le meilleur moyen de conserver en vie mes sujets quand Ja nuit arrivait trop vite ; car, si féroces el si indomptés qu'ils fussent, comme le sac cédait en tout sens à leurs efforts, ils n'avaient à travailler sur rien de solide ni de fixe, et ne pouvaient ainsi pratiquer aucun trou à travers la toile. J'ai dit « rien de fixe ; » effectivement, après que la gueule du sac était fermée, au lieu d'assujétir et d'attacher le sac à quoi que ce fût, je le laissais rouler comme il plaisait à l'animal renfermé dedans. Je renouai donc la bouche de mon coulacanara, de manière qu'il ne pôt l'ouvrir, et, bon gré mal gré, je le fisentrer dans ce sac pour y attendre son sort jusqu'au malin. . $
Je ne puis dire qu'il me laissa passer tranquillement la nuit, Mon hamac était suspendu dans une pièce supérieure à celle où je le mis coucher, et le plafond qui nousséparait l'un de l'autre étaiten si mauvais état, que des poutres seules en beaucoup de places se trouvaient entre lui et moi. 11 ne cessa de bondir et de se débattre; et la fabuleuse Méduse eût - elle été ma femme cette nuit-là , il n'y aurait point eu, dans notre chambre conjugale, de sifflements plus continuels et plus ennuyeux. Au point du jour, j'envoyai demander un coup de main à dix nègres qui coupaient du bois dans les environs. J'aurais pu me tirer d'affaire avec la moilié, mais je crus que par prudence il valait mieux être en force dans le cas où il chercherait à s'échapper de l'appartement lorsque nous lui ouvririons sa prison. Mais il n'arriva aucun accident, Quand nous détachâmes le sac, il s’élança dehors, mais en un clin d'œil nous l'eûmes terrassé, el alors je lui coupai la gorge. Il saigna comme un bœuf. Le même jour, à six heures du soir, je l'avais entièrement disséqué. L'examen de ses dents me montra qu'elles étaient toutes recourbées comme des clous à crochet dont la pointe se dirigeait vers le gosier. Sans être aussi grosses et aussi fortes que je l'imaginais, elles sont néanmoins parfaitement appropriées aux fonctions que leur a confiées la nature. Le serpent ne mâche point sa nourriture, et ainsi le seul service que ses dents aient à faire est de saisir sa proie et de la retenir landis qu'il avale d’une seule bouchée.
Quelque temps après mon exploit contre le coulacanara, l'envie me vint de faire intime connaissance avec les caïmans ; mais comme la Demerary n’en con: üent pas de la grosse espèce, il me fallut les aller chercher dans l'Essequibo. Deux jours de navigation me conduisirent aux premières chutes de ce fleuve. Il y avait une superbe barrière de rochers tout en travers du courant. Pendant La saison pluvieuse ces rocs sont presque entièrement cachés; mais comme c'était alors l'époque de la plus grande sécheresse, je pus les examiner à mon aise, tandis que l'eau s'élançait par leurs différentes ouvertures avec une noble magnificence.
Non loin de cette cataracte, sur une petite montagne, est située la dernière plantation qu’on aperçoive quand on remonte l'Essequibo. Le propriétaire consentit à me louer deux de ses esclaves, l'un nègre, l’autre homme de couleur, qui se vantaient non-seulement de connaître les retraites favorites du gibier que je cherchais, mais encore d’exceller à le prendre. Nous employâmes à peu près toute une journée à franchir cette périlleuse partie du fleuve; mais ensuite nous voguâmes sans rencontrer d'obstacles. On ne
aurait rien imaginer de plus délicieux que l'aspect de
la forêt qui garnissail chacune des rives, A droite et à gauche s'élevaient, les unes au-dessus des autres, par une charmante gradation, des montagnes revêtlues de la base au sommet d'arbres d'une grosseur prodigieuse et d’une taille gigantesque. Là , leurs feuilles étaient d'un pourpre éclatant, et ici du vert le plus foncé. Quelquefois, le caracara, plante grimpanle, suspendait de branche en branche ses fleurs écarlates, et donnait aux arbres l'apparence d'une décoration de guirlandes. Ce merveilleux spectacle m'inondait l'âme de joie, et me faisait errer en imagination dans des pays enchantés, jusqu'à ce que, doublant un angle que formait le courant, j'étais ramené vers des idées plus terrestres à la vue d'un mora qui, autrefois grand et superbe, maintenant décrépit et à moilié mort, menaçait sans cesse d'être entrainé par le torrent où baignait sa racine. Tout le jour le vent alizé souffla une brise douce et rafraîchissante qui mourut aux approches du soir, et alors l'Essequibo devint aussi poli qu'un miroir. La lune était presque dans son plein ; nous n'eûmes donc pas à regretter la perte du soleil, qui se coucha dans toute sa splendeur. A peine eut-il descendu derrière les montagnes de l'ouest que les oiseaux nocturnes commencèrent à jeter leurs cris plaintifs , et les tigres à rugir sans interruplion. Il y avait dans leurs rugissements quelque chose à la fois d'horrible et de beau. Tantôt ils retentissaient à une faible distance, tantôt fort au loin, et étaient répétés par les échos comme les éclats de la foudre. Mais, dormant près de grands feux, nous n'avions rien à craindre.
Le endemain, une heure avant la nuit, nous parvinmes à une place où suivant mes deux compagnons
‘nous avions bonne chance de trouver des caïmans, et
nous suspendimes à des arbres qui s’avançaient audessus du fleuve les hameçons garnis d'un appât con. venable , dont j'avais eu soin de me munir. Bientôt, en effet, quand nous fûmes éloignés à certaine distance, les caïimans quittèrent leurs retraites, et nous pûmes distinguer leur bruit par intervalle au milieu de celui des jaguars (1), des hiboux, des suce-chèvres et des grenouilles. C'était un son bizarre et effrayant. Vous eussiez dit un soupir longtemps comprimé qui soudain s’échappait, et si fort qu'on devait l'entendre à plus d’un mille. D'abord un seul poussa cet horrible cri, puis un autre lui répondit, puis tous leur répliquèrent, Avant de nous endormir, de nos hamacs nous les vimes, tant le clair de lune était brillant, tourner autour de nos hamecons. Néanmoins, au jonr, nous trouvâmes les appâts mangés, sans qu'aucun caiman se fût pris. La nuit suivante, nous essayâmes sans plus de succès dans un autre endroit Quatre soirs de suite en ce même lieu, où foisonnaient pourtant ces maudits animaux, nous jetâmes inutilement nos lignes. Comme je passais les jours à parcourir les bois environnants , il m'arriva de rencontrer la hutte d'un Indien, qui m'invita à dîner avec lui, et tandis que nous mangeâmes ensemble une cuisse de singe rouge, je lui contai nos mésaventures. Cet homme m'accompagna à mon retour pour voir nos hamecons, et quand je les lui montrai, il secoua la tête, éclata de rire, et déclara qu'ils ne valaient rien. Lorsqu'il était
(1) Jaguar est le véritable nom de l'animal d'Amérique qu’on appelle improprement tigre. parce qu'il diffère peu du tigre d'Asie. A. M
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jeune, il avait vu son père prendre des caimans, et promit de m'apporter le lendemain l'appareil convenable. Il tint parole : et, grâce à lui, le matin d’après j eus à ma discrétion une noble bête, longue de dix pieds et demi, attachée au bout d'une corde. Il ne s'agissait plus que de le tirer hors de l'eau sans endommager ses écailles. Mes compagnons voulaient le tuer à coup de fusil, l'Indien à coups de flèches. Tout cela ne faisait pas mon affaire, Car j'étais décidé , lorsque j'avais parcouru trois cents milles pour trouver un caïman, à n'en pas rapporter un qui fût mutilé. J'ordonnai à mes gens de tirer la corde de loin, puisqu'ils n’osaient le faire de près ; et me postant au bord de l’eau j'attendis de pied ferme l'animal, armé du mât de notre canot pour le lui plonger dans la gueule, si en touchant au rivage il l'ouvrait pour me dévorer. Quand il n’en fut plus qu’à deux verges, il me parut plein de trouble et de crainte. Je jetai mon mât, etm'élançant sur son dos, je me placai à califourchon. J'eus le bonheur de lui empoigner aussitôt les deux pattes de devant, que je retournai de facon à presque les rejoindre et qui me servirent de bride sur ce coursier d'un nouveau genre. Le caïman revenu de sa surprise, et sans doute présumant qu'il portait un ennemi, se mit à plonger avec fureur, à battre le sable de sa longue et puissante queue. Mais enfin il se fatigua, et alors mes gens nous tirèrent sur la grève. Là nous le maîtrisâmes comme nous avions fait du coulacanara, dont il eut le sort.
On peut dire que le dos du caiman est presque impénétrable aux balles de fusil, mais ses flancs ne sont pas à beaucoup près aussi forts, et une flèche les traverse aisément. De fait, s'ils étaient aussi durs que le dos et que le ventre, il n’y aurait dans le corps de cet animal aucune partie assez molle et assez élaslique pour qu'elle pût prêter autant que l'exige la nature lorsqu'il vient de prendre ses repas. Le même animal n’a point de molaires: ses denis sont uniquement faites pour saisir et pour avaler, et il en a trentedeux à chaque mâchoire. Peut-être n’en existe-t-il pas dont la physionomie dénote plus évidemment la cruauté et la malice que celle des caïmans. Il est le fléau el la terreur de toutes les grande rivières de l’Amérique du Sud près la ligne, J'ai entendu un Espagnol qui était gouverneur d'Angustura, ville située sur le bord de l'Orénoque, raconter qu’en sa présence, par une belle soirée, tandis que les habitants se promenaient le long du fleuve, un énorme caïman s'était élancé hors du fleuve, avait saisi un homme, et l'avait emporté ayant que personne eûleu le temps dele secourir. Les cris du pauvre diable, disait le narrateur, étaient affreux pendant qu'on l'entraînait ainsi. L’animal plongea aussitôt avec sa proie, et on ne vit plus rien.
Les chutes de l'Essequibo étaient beaucoup plus dangereuses à descendre qu'à remonter. L'endroit que nous avions à franchir, et dont j'ai parlé plus haut, avait été fatal à quatre Indiens un mois auparayant. Lorsque nous ÿ parvinmes, nous entendîmes d'assez loin l’eau écumante bouillonner et se battre ayec fracas contre les rocs rapides et raboteux, comme pour nous ayertir que nous ne pourrion: être trop prudents. J'opinais pour que nous descendissions tous du canot, et qu'y attachant deux cordes, l’une à l'avant, l'autre à l'arrière, quand il aurait été ainsi allégé , nous l'empêchassions de couler avec trop de violence tandis que nous descendrions nous-mêmes de rocher en rocher. Mais les nègres prétendirent qu'il valait mieux rester dans le canot et nous abandonner avec lui au gré du courant. Je consentis ; mais quand j'y songe, c'était de notre part une absurde témérité. Nous conlinuâmes notre chemin, comme s’il n'eût présenté rien d'extraordinaire. Je me plaçai au gouvernail, et mes compagnons se linrent à leurs rames. Mais avant que nous fussions à moilié de la chute, la furie du torrent dont il devint le jouet m'ôta tout moyen de gouverner le canot, En une seconde il
fut à demi plein, et je me demande encore comment il n’alla point au fond. Heureusement, quoique les vagues eussent plus d'une fois failli nous emporter, nul de nous ne perdit son sang-froid, chacun s’acquitta de sa besogne, la proue de l'embarcation resta toujours en avant, et nous fümes quittes du péril pour la peur.
De retour à mon habitation sur la crique de Miliri, * je m’y occupai encore quelque temps, soit à augmenter ma collection d'oiseaux , soit à étudier les mœurs et les habitudes de ces jolis hôles de la forêt; puis je repassai en Angleterre, d'où j'avais été onze mois absent.
QUATRIÈME VOYAGE
Après ces trois premières expéditions, je crus pendant plusieurs années que mon ardeur pour les courses lointaines s'était définitivement éteinte ; mais, à ce qu'il paraît, elle n'avait que sommeillé sous la cendre. La brillante description, que je lus en 1824, dans l'ouvrage du naturaliste Wilson, des oiseaux particuliers à la république des Etats-Unis, m'inspira le désir de connaître cette contrée, et sur-le-champ je partis pour New-York. La traversée fut en elle-même longue et ennuyeuse, mais la bonne compagnie qui se trouvait à bord du paquebot aida chacun des passagers à tromper les ennuis du voyage. Si je ne parle point ici de la magnifique capitale du Nouveau-Monde, c'est que j'y séjournai alors pen de jours seulement et aue je dois plus tard y revenir.
Je quittai New-York par une belle matinée de juillet, pour aller au moyen du bateau à vapeur visiter la ville d’Albany, chef-lieu de l'Etat du même nom, qui é:t située à plus de cent quatre-vingt milles sur le fameux Hudson. C’est à celle ville que débouche dans l'Hudson le grand canal qui joint les eaux de celte rivière à celles du lac Erié. L'Hudson, quand il baigne Albany, est éloigné de ce lac d'une distance d'environ trois cent soixante milles. Le niveau de l'Erié est de cinq cent soixante-qualre pieds au-dessus de celui de l'Hudson , et il y a qualre-vingt-une écluses sur la longueur du canal. Vous pouvez le suivre tout le lemps, si, Comme moi, lecteur, l'envie vous prend un jour de pousser jusqu'à Buffalo, et ensuile jusqu'aux calaracles du Niagara, ou bien prendre la diligence, ou encore , ainsi que je fis, faire le trajet moitié par eau moilié par terre. Les deux routes sont également pittoresques, également commodes. D'Utica à Buffalo surtout, l'aspect du pays est enchanteur. La première de ces deux villes est vraiment charmante. Auprès, coule le Mohawk; et les champs fertiles, les montagnes boisées et les chutes de Trenton forcent le voyageur à s'arrêter un jour ou deux avant de continuer son chemin vers Buffalo.
Buffalo est une jolie petite ville qui regarde le lac Erié, et où l'étranger trouve toutes les commodités désirables de la vie. À peu de distance s'élève le roc Noir, et là vous passez du côlé canadien de la frontière, A chaque heure du jour partent des voitures qui, pour une légère rélribution, vous conduisent aux célèbres chules du Niagara. La distance à parcourir est de dix-huit à vingt milles; mais longtemps avant d'arriver au lieu même, vous pouvez entendre le terrible rugissement de l’eau, et voir la vapeur qu'elle produit, s’élevant en colonne vers le ciel, se mêler aux nuages qui passent. À celle cascade naturelle, la plus merveilleuse du globe, l'eau du lac tombe perpendiculairement d'une hauteur de cent
soixante-seize pieds. Il a été, je ne sais par qui, cal-
culé que la quantité qui s’en précipite ainsi est de six cent soixante-dix mille deux cent cinquante-cinq tonneaux par seconde. Ce spectacle attire en tout temps et de toutes les parties de l’Union une multitude pro-
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digieuse de curieux; et, sous ce rapport, les dames, je vous prie de le croire, ne restent pas en arrière de leurs seigneurs et maîtres. On passe la journée à contempler les calaractes ou à-errer dans les environs boisés et rocailleux du Niagara, et souvent le soir on se livre à de joyeuses danses.
» Quand on est ainsi entré dans le Canada, il n’en faut pas sortir sans visiter aussi l'Ontario, sans voir et Montréal et Québec, et les chutes de Montmorency, qui en valent bien la peine. Québec surtout est remarquable par les fortifications dont Je gouvernement britannique l'a doté, et qui en font le Gibraltar du Nouveau-Monde. Les Canadiens, vous le reconnaîtrez, sont un peuple tranquille, et suivant toute appareuce fort heureux. Ils se montrent polis et affables envers les étrangers. Aussi, quand vous les comparez au portrait que certaine femme moilié voyageuse, moilié journaliste (1), a jugé convenable d'en tracer, vous vous demandez si c’est bien parmi eux que vous êtes.
De Québec je retournai passer un ou deux jours à Montréal, puis je gagnai Saratoga par les lacs Champlain et Georges. Ce dernier est d’une magnificence qu'on ne saurait décrire; et pour trouver Saraloga indigne d'une visite, il faudrait avoir le spleen le mieux conditionné. C’est une ville que le plaisir et la mode ont pris pour rendez-vous. On y compte quatre hôtels aussi vastes que beaux et commedes. Ses eaux, pour leurs verius médicales, n’ont pas leurs pareilles dans le monde connu. Aussi les uns par besoin, les autres par simple distraction, les étrangers et les naturels de la meilleure compagnie viennent-ils y passer une partie de l'été. Saratoga enfin me plut beaucoup, et j'eus Occasion, à ce véritable Spa, de me former une idée exacte des gens qui portent aux Etats-Unis le titre de comme il faut. Celle idée, j'ose le dire, leur est extrèmement favorable, car d’un côté il y a chez les femmes américaines une rare franchise, une gracieuse aisance, une noble modestie; et de l’autre, les hommes sont remarquables par leur bonne humevwr et par l'absence de tout sot orgueil, de toute ridicule fatuité.
Je redescendis l'Hudson jusqu'à New-York. Les voyageurs ne savent si c'est à cette dernière ville ou à Philadelphie qu'ils doivent donner la préférence. Philadelphie est assurément une noble cité, et les alentours en sont fort beaux ; mais il y règne un calme, une tranquillité qui, précieux sans doute pour les personnes qui se sont fait des habitudes paisibles et domestiques , n'offrent rien d'altrayant à celles qui d'ordinaire mènent une vie agitée. D'une part, la quantité de marbre blanc qu'on emploie dans les édifices donne à Philadelphie un air fastueux et gai : mais de l'autre l'uniformité des rues, qui se coupent toutes à angles droits . finit par devenir ennuyeuse. Les conduits qui fournissent de l'eau à la ville sont un admirable monument du génie d'entreprise qui distingue les Américains Si vous allez à Philadelphie, ne manquez pas de visiter le Muséum d'histoire naturelle. C'est ce qu'on peut voir de plus curieux en ce genre.
New-York peut être regardé, avec raison, comme la première place de commerce des Etats-Unis, Cette ville maritime sera un jour, sur la côte de l'Amérique septentrionale , ce que Tyr fut autrefois sur celle de Syrie. Dans son port vous voyez des navires de toutes les nations, et dans ses rues sont étalées des marchandises de toutes les parties du globe. Puis les environs en sont si enchanteurs! Lorsque vous y arrivez par l'Hudson , les vastes prairies, les montagnes revêtues de bois el les maisons de plaisance forment un délicieux paysage dans toutes les directions. Broadway est la rue principale de New-York ; elle a trois milles et demi de long. Parmi les villes, parmi les capitales des autres contrées , j'en cherche vainement une qui puisse lui être comparée, Point de machines à vapeur qui vous incommodent en remplissant l'air de suie et
(1) Mistress Trollope. À. M.
de fumée. Les maisons en général ont une belle apparence , landis que de grands et magnifiques arbres rompent l'uniformité toujours si désagréable à l'œil.
Rien ne saurait surpasser l’élégante tournure des dames américaines, quand elles font , de deux à trois heures de l'après-midi, ce qu’elles appellent cependant leurs promenades du matin. L’étranger remarquera tout de suite qu’elles ont rejeté toutes les extravagantes inulilités des modes de Londres et de Paris, et qu'elles n'ont conservé que ce qui sied le mieux à un corps de femme. Ce goût, joint à leurs propres nolions de la toilette, est ce qui rend les New-Yorkoises si distinguées dans leur mise. La manière dont leurs capotes sont disposées mérite une ou deux remarques. Chez nous, la main prétentieuse de la modiste donne au devant une forme invariable et fixe, qui souvent n'est pas des plus jolies ; de sorte que les dames qui les portent sont obligées de lourner la tête de quatrevingt-dix degrés pleins avant qu’elles puissent voir Ja personne qui se tient à leur côté. A New-York, au contraire, les bords du chapeau ne sont jamais raidis par du fil d’archal, du carton, des baleines ou du ruban ; mais tout-à-fait mobiles , ils ondulent gracieusement. Ainsi, en y portant la main, les dames peuvent cacher ou laisser voir leur figure autant que les circonstances l’exigent. Soit dit en passant, ceite faculié qu’elles ont de se dérober aux regards ou dé permettre qu'on les regarde est une tactique fort traîtresse, et dont doivent être souvent vexés les amateurs qui passent. Je suis convaincu que plus d’un fat plein de hardiesse el de confiance aura été décontenancé par celte tactique soudaine avant de se douter du risque qu'il courait. Les Américaines même semblent avoir horreur de porter des chapeaux, el elles n’ont pas tort. En effet, quand on réfléchit un instant que les femmes portent leurs cheveux longs, et que la nature les leur a donnés non-seulement pour qu'elles s’en parent, mais encore pour leur tenir la tête chaude, on se demande par quel pervertissement du bon goût elles peuvent se résoudre à se la renfermer dans un chapeau. Chapeau d'étoffe, chapeau de pailie, chapeau à plumes, chapeau à fleurs, chapeau bas, chapeau élévé, chapeau plat, chapeau avec rubans qui voltigent, chapeau avec rubans noués sous le manton, chapeau pointu, chapeau carré, chapeau pyramidal! Quelle mine aurait la Vénus de Canova avec un chapeau de paille ? S'il y a ornement pour la tête à l'affubler d'un chapeau, c’est du moins un ornement de mauvais goût. Les Américaines sont persuadées qu'on peut l’orner sans chapeau. Avec un ou deux boutons. de rose, une guirlande ou une branche d'églantier dans leurs cheveux tre:sés, et si elles les ont noirs, un lis ou une pervenche, elles atteignent parfaitement le même but. Maintenant donc que les paquebots sont si sûrs et qu'ils parcourent si lestement la distance qui sépare l'Angleterre des Etats-Unis, autant vaudrait que quelques-unes de nos premières marchandes de modes s’y embarquassent, que de prendre la diligence de Paris. Elles rapporteraient plus de goût et moins de ridicule. |
New-York compte un grand nombre de bons hôtels et d'excellentes pensions bourgeoises. Toutes dépenses comprises, vous pouvez vivre moyennant deux dollars par jour. C’est bon marché, eu égard au luxe des appartements et de la table. Dans cette ville, ainsi que dans beaucoup d’autres de l'Union que j'ai visitées, chacun paraissait être à son aise. Les passants ne cherchaient pas les uns les autres à se quereller, personne ne vous fixait avec impertinence ; enfin on n'OCCasion- Dail pas de rassemblements pour dévalistr vos poches. Je serais resté une heure de suite à observer dans Broadway la multitude des allants et des venants. Il y à évidemment chez les Américains une douceur de mœurs qu'on ne saurait assez admirer, assez imiter, ce qui me frappa aussi, c'est la rareté des chiens, celle encore plus grande des chats, et le très petit nombre de femmes grasses qu'on rencontre dans les rues