CHAPITRE III
l'hindoustan (Du 20 août 1847 au 23 août 1848.)
Singapour. — Chair du serpent. — Pointe-de-Galle. — Sanctuaire de Dagoha et Pic d'Adam à Ceylan. — Calcutta. — Vie des Européens et des Hindous. — Le Gange. — Patna, Bénarès, Allahabad et Agra. — Le Tatsch-MahaL -^ Ruines de Fattipour-Sikri. — Delhi. — Kottah. — Comment voyagent les ofiEiciers et les fonctionnaires anglais. — La reine d'Oudjein. — Temples d'Adjunta et d*Elora. — Fort Dowlutabad. — Bombay. — Temples d'Éléphanta et de Salsette.
Les Chinois que j'avais pour compagnons devoyage se conduisirent encore cette fois d'une manière trèsconvenable et fort gracieuse envers moi; mais les vents nous furent toujours contraires, et la traversée de Canton à Hong-Kong, bien qu'heureuse, fut des plus lentes.
Ayant ensuite pris passage, le 26^ août, sur un bateau à vapeur anglais, oîi je fus fort maltraitée, j'arrivai à Singapour le 3 septembre, assez tard dans la nuit pour ne pas pouvoir débarquer. Les Européens mènent dans ce port à peu près la même vie qu'à Canton, à cette différence près que la résidence de la fa-
mille est à la campagne et que le mari seul va tous les jours à la ville.
Singapour a des rues larg^ et aérées ; mais les maisons y sont assez laides, n'ayant qu'un étage, avec des toits qui posent presque sur les fenêtres, ce qui donne aux constructions une apparence écrasée. Elles n*ont pas de vitres, mais des jalousies, à cause de l'élévation de la température. L'intérieur de la ville ne présente rien de remarquable ; mais Taspect de Tîle en général est ravissant.
Dans une promenade que je fis avec une société sur le petit fleuve Gallon, nous aperçûmes entre les branches d'un arbre un long corps noir, et avec un peu plus d'attention nous reconnûmes un grand serpent. Enroulé sur lui-même comme une grosse pelote, il guettait sans doute sa proie. Nous osâmes avancer assez près de lui ; il demeurait immobile, et ne détournait pas de nous ses yeux flamboyants, sans se douter combien sa mort était imminente. On tira sur lui et on le blessa au côté ; furieux, et avec la rapidité d'un trait, il s'élança du haut de l'arbre, mais en se tenant pendu à la branche avec sa queue ; il s'allongeait et cherchait à nous atteindre de sa langue. Cette rage fut impuissante, car nous eûmes soin de nous tenir à une distance convenable. Plusieurs coups de feu ayant achevé de le tuer, nous nous arrêtâmes sous la branche d'où il pendait tout de son long. Un batelier, Malais de naissance, fit un petit lacet d'herbe forte et tenace, l'attacha à un bâton, le jeta autour du cou du serpent, qui fut ainsi attiré dans le bateau. Cet homme nous dit encore que nous trouverions certainement dans le voisinage un autre serpent, parce que ces reptiles se tiennent toujours par couples non loin l'un de l'autre. En effet, les messieurs du second bateau en avaient également aperçu et tué un autre sur
les branches d'un gros arbre. Ces serpents étaient d'un vert foncé, avec de belles taches jaunes, et avaient plus de trois mètres et demi de long : on me dit qu'ils appartenaient à TespèceMes boas. Le soir, j'eus occasion de goûter de leur chair, que mangeaient nos Chinois, et je la trouvai exquise, aussi tendre et même plus délicate que du poulet.
Le 7 octobre, je partis de Singapour, me rendant à Ceylan, où nous arrivâmes dix jours après. Nous débarquâmes, le 18, à Pointe-de-Galle, rendez-vous général des navires de Chine, de Bombay, de Calcutta et de Suez. De là je pris une voiture pour Colombo. Ce voyage me parut fort court, parce que, tout le long de la route, j'examinais, outre les Cingalais, des Indiens, des Maures, des Malais, des Malabares, des Hébreux et même des Hottentots. Les mahométans et les juifs sont les seuls qui s'inquiètent un peu de leur costume ; les autres vont nus, sauf une petite ceinture et un lambeau large comme la main qu'ils se passent entre les jambes. Les femmes ont un costume presque aussi simple ; mais elles ne s'éloignent guère de leurs cabanes.
La ville de Colombo est fort étendue, et n'offre aucune curiosité.
Je me bâtai d'aller à Candy voir le sanctuaire de Dagoha, oîi l'on garde comme une précieuse relique une dent de Bouddha aussi grosse qu'une forte dent de bœuf. Dans un temple qui dépend du Sanctuaire^ on voit deux statues de Bouddha, colossales, assises, de l'or le plus fin, dit-on, mais creuses en dedans. Le péristyle contient plusieurs dieux représentés par des pierres taillées. Les principales portes du sanctuaire sont en métal avec des montants en ivoire; de magnifiques arabesques, des rondes-bosses et des incrustations les enrichissent ; mais la principale entrée seule est décorée
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des quatre plus grandes dents d'éléphant qu'on ait trouvées.
Sur le Pic d'Adam est la délicate empreinte d'un pied de deux mètres de long, près duquel se rendent en pèlerinage les mahométans et les bouddhistes ; ceux-ci attribuent la trace à leur Bouddha aux grosses dents, ceux-là à notre ancêtre Adam (i).
Embarquée pour Calcutta le 27 octobre, je remontai rOugly, qui est la plus occidentale des sept branches du Gange. Ce qui me frappa le plus à l'approche de Calcutta, ce furent de superbes colonnades ou ghauts^ avec de larges escaliers qui descendent au fleuve. J'y ai été logée dans un palais qui servait d'habitation à une de mes compatriotes.
On ne se fait pas d'idée en Autriche de ce que coûte la maison d'un Européen aux Indes. Chaque famille a pour demeure un palais dpnt la location se paye au mois deux cents roupies, soit environ 5,700 fr. par an. Elle a de vingt à trente domestiques qu'elle ne nourrit, ni n'habille, ni ne loge, il est vrai, mais dont les gages montent pour chacun de 10 à 26 fr. par mois. Le nombre des domestiques est aussi considérable à cause de Texîgence de la division par caste qui établit dans le service les lignes de démarcation les plus rigoureuses. Le blanchissage revient à 7 fr. 11 les cent pièces; mais la nourriture n'est pas chère; ce qui coule le plus, ce sont les chevaux, les voitures, les meubles et les habits qui sont importés d'Europe ou de rOcéanie (2). Le quartier européen est la ville des
(i) Voir dans les Ascensions célèbres {Bibliothèque des Mer^ veilles) une description du Pic d'Adam, qui contient d'intéressants détails. — J. B.
(2) Avec le renchérissement actuel de toutes choses, on ne s'étonnera guère en France des prix qui ont effrayé madame Pfeiffer, il y a vingt ans. Si ce n'est le grand nombre des
palais; mais, chacun d'eux s'élevant dans des |ardias qu'entourent de hautes murailles, ils ne forment guère ni belles rues ni places imposantes. D'ailleurs, à l'exception de celui du Gouverneur, aucun de ces édifices ne peut rivaliser avec les grands palais de Rome, de Florence ni de Venise, soit pour la magnificence, ou pour le style d'architecture. La maison de ville est aussi une construction grande, haute et belle; mais en général la ville est laide.
L'Ougly est si large et si profond devant Calcutta que les plus grands vaisseaux de guerre peuvent y jeter l'ancre.
J 'ai été reçue chez un nabab dont la femme et la bellesœur, attendant ma visite, s'étaient mises en grande toilette pour se montrer à moi dans tous les atours de leur pays. Elles n'étaient pas vêtues de la manière la plus décente. Tout le corps, y compris la tête, était enveloppé de grands morceaux d'une mousseline bleue et blanche, brodée d'or, avec des franges d'or larges comme la main. Cette mousseline , fabriquée dans la province de Daïca , coûte de 4 à 6 fr. le mètre. Mais ce mince tissu, fort transparent, dessinait par trop les contours du corps. Lorsque ces dames remuaient un bras, la mousseline s'ouvrait si bien, que nonseulement le bras était mis à nu, mais aussi une partie de la gorge et du reste du corps. Elles apportent plus de soins à se couvrir les cheveux , car elles cherchaient toujours à ramener la mousseline par -dessus leur tête. Tant qu'elles sont filles, elles peuvent aller sans coiffure.
Elles portaient sur elles tant d'or, de perles et de pierres précieuses, qu'elles en avaient véritablement
domestiques, nous payons aujourd'hui à Paris et dans les grandes villes ce qu'on payait alors aux Indes, et nous n'y avons pas un palais pour 5 ou 6,000 fr. par an. — J. B.
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charge, et toutes ces parures étaient entremêlées de urdes chaînes d'or ou de pièces d'or enchâssées. De osses perles, mêlées à des pierres fines perforées, leur uvraient le cou et la poitrine. L'oreille, entièrement rcée (je comptai au bout de l'oreille et dans le lobule uze trous), était si couverte de ces ornements, qu'on découvrait à peine; on n'y voyait que de l'or, des ries et des pierres précieuses. Chacun de leurs bras ait chargé de huit ou dix lourds bracelets, dont le incipal joyau, enchâssé d'or massif, avait dix centiètres de large et était entouré de six rangées de petits Ibrillants. On me le mit entre les mains; il pesait bien une demi-livre. De lourdes chaînes d'or faisaient trois "fcis le tour des cuisses de ces dames, qui avaient aussi aux chevilles des anneaux et des chaînes d'or, et dont ifcs pieds étaient peints d'orpiment d'un brun rouge.
Leurs femmes ouvrirent des écrins où elles me montrèrent beaucoup d'autres objets précieux. U faut que l'Hindou dépense énormément d'argent pour la parure et pour la mousseline de Daïca brodée en or et en argent, car les femmes riches font entre elles assaut de luxe et de toilette.
Le 10 décembre, après un séjour de cinq semaines, je m'embarquai pour remonter par l'Ougly jusqu'au Gange, dont je voulais visiter les principales villes. Durant la navigation de seize cents kilomètres environ, que j'ai faite sur ce fleuve, je n'ai pas rencontré une seule vue belle ni pittoresque. Parfois le Gange est si large qu'il ressemble à un lac. Il arrose des villes nombreuses^ ainsi que des bourgades ; mais ce ne sont que des amas de huttes et de baraques, excepté quelques beaux édifices et les ghauts (portiques, colonnades et ; escaliers) qui, comme les mosquées des mahométans, ont toujours de loin un grand air, mais sont peu de chose à voir de près.
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Parmi les villes les plus importantes, je citerai Patna, qui se compose d'une rue très-large, longue de treize kilomètres, à laquelle aboutissent une foule de courtes ruelles , garnies de bâtisses en argile aussi petites que misérables.
Un séjour à Bénarès, de vingtKjuatre heures dans sa vie, disent les Hindous, assure la félicité éternelle à touthomme, de quelque religion qu'il soit. La ville a une magnifique façade sur le fleuve. Ses escaliers, de pierres colossales, où chaque matin cinquante mille fidèles descendent dans l'eau pour prier Brahma, ont un développement de plus de trois kilomètres. Une foule de palais de style mauresque, gothique ou hin* dou, aux portails grandioses, avec des façades couvertes d'arabesques et de sculptures, bordent le fleuve; mais l'intérieur de la ville est loin de répondre à la partie qui longe le Gange.
De Bénarès, nous nous rendîmes, un compatriote et moi, à Allahabad dans un dak de poste ; c'est une espèce de palanquin à deux places, posé sur deux roues et traîné par deux chevaux.
Bien que Allahabad compte au nombre des cités saintes, elle n'est ni grande ni belle. Les Anglais l'ont fortifiée de façon à en faire une de leurs principales places d'armes. Son fort a une légende. Lorsque le sultan Akbar en commença la construction, les mur^ s'écroulaient à mesure qu'on les élevait. Un oracle ayant déclaré que le fort ne s'achèverait pas heureusement si un homme ne se dévouait à la mort, il se présenta un individu du nom de Brog, qui exigea pour seul prix de son sacrifice que le fort et la ville porteraient son nom. Aussi les Indiens nomment-ils encore aujourd'hui la ville Brog plus souvent qvC Allahabad.
On a consacré à la mémoire de cet homme héroïque an temple souterrain, près du fort, où il a été enterré.
Ce temple, visité tous les ans par une foule de pèlerins, est tout à fait sombre; on n'y pénètre qu'à faide de flambeaux ou de torches. En somme, il ressemble à une grande et belle cave, dont le plafond reposerait sur de simples piliers de pierre. Les murs sont remplis de niches, toutes occupées par des figures divines ou par leurs emblèmes. ^
Sur la route d'Agra, j'ai eu occasion de faire une plus intime connaissance avec des espèces d'hôtels de poste, fondés par le gouvernement et qu'on appelle des bongolos. Ce sont de petites maisons divisées en deux ou quatre chambres au plus, garnies des meubles les plus simples et les plus nécessaires. La chambre s'y paye pour une personne 2 fr. 37; pour une famille, 4 fr. 74. Le prix ne varie pas dans la plupart de ces établissements, qu'on • y reste une journée ou bien une demi-heure. Il n'y en a qu'un petit nombre oîi pour un court séjour on se contente de la moite du prix. Dans chaque bongoïo habite un inspecteur indigène qui sert les voyageurs, fait la cuisine, etc. Le contrôle se tient exactement au moyen d'un registre sur lequel chaque hôte passager doit s'inscrire. Quand il n^y a pas de voyageur dans un bongolo, on peut y rester tant qu'on veut; mais, s'il en survient, il faut quitter la place au bout de vingt-quatre heures.
Le 1 3 janvier, après une course de trois nuits et deux jours et demi, nous entrions dans Agra, où ont résidé les Grands Mogolsdes Indes. Nous venions de traverser des faubourgs chétifs et délabrés, quand, après avoir franchi une superbe porte, nous nous trouvâmes tout à coup devant une grande place entourée de murs et de laquelle quatre chemins, passant sous de hautes portes, conduisaient à la ville, aux forts et aux àubourgs.
Les maisons d'Agra sont généralement petites, éle-
vées d'un à quatre étages et construites presque toutes en grès rouge ; plusieurs sont entourées de colonnes et de galeries ou devancées par de beaux portails. Les rues étroites, sont tortueuses et laides, et les bazars peu. considérables ; mais l'enceinte et les environs de la ville sont rendus célèbres par les chefis-d'œuvre de Tarchitecture mongole. On y admire le superbe mausolée du sultan Akbar (i) ; la mosquée de Jumna, qu'on estime plus que la mosquée de Soliman à Constantinople; le palais du sultan dans la citadelle ; enfin le Tatsch- Mahal, monument élevé par le sultan Dschehœ à la mémoire de sa favorite et qui passe pour le bijou de rinde. Dans ce dernier, j'ai remarqué deux pièces bâties sans fenêtres et destinées à produire un grand effet par l'éclairage. Les murs et les plafonds voûtés en sont ornés de micaschiste qui forme d'étroites bordures argentées. Des cascades s'y précipitent par-dessus des murs de verre, derrière lesquels on peut placer des lumières, et des jets d'eau jaillissent au milieu des appartements. Même sans lumières, tout étincelait et brillait d'un éclat extraordinaire; que nedevait-ce pas être quand d'innombrables flambeaux allumés s'y reflétaient mille et mille fois. A la vue de ces splendeurs, on comprend mieux les merveilleuses descriptions des Orientaux, et les contes des Mille et une Nuits (2).
Tous les environs sont remplis de ruines , et beaucoup d'Européens y habitent des maisons défoncées, qu'avec peu de peine et peu de frais ils transformeraient en jolis palais.
(i) Le plus excellent prince de toute PAsie, ne en 1642, Akbar vivait dans un des siècles où l'architecture mongole a jeté le plus d'éclat. — I. P.
(2) Il semble, autant qu'on en peut juger aujourd'hui, que les palais ninivites devaient avoir des splendeurs assez semblables à celles du Tatsch-Mahal. — J. B.
J*aî été visiter, à une trentaine de kilomètres d'Agra, les ruines de Fattipour-Sikri, qui couvrent une drconférence de neuf à dix kilomètres. Le tableau qui s'offre ici auxregards est bien plus saisissant que celui de Pompeï, près de Naples. A Pompeï, je Tavoue, la destruction est bien complète aussi; mais c'est une destruction très-régulière ; les rues et les places y ont l'air aussi propre que si elles n'avaient été désertées que la veille. Les maisons, les palais et les temples ont été débarrassés de leurs décombres ; les ornières mêmes des voitures sont restées intactes. De plus, Pompeï est dans une plaine; on ne Tembrasse pas d'un seul coup d'œil, et elle n'a pas la moitié de l'étendue de Sikri. Les maisons en sont plus petites; les palais, moins nombreux, y offrent un caractère moins grandiose. A Sikri, un immense espace se déroule à vos yeux; partout on voit des édifices magnifiques, des mosquées et des kiosques, des palais, des colonnades et des arcades, en un mot tout ce que l'art peut produire. Et pas un seul morceau n'a échappé entier à la destruction du temps; tout est tombé en ruines. A peine peut-on se défendre de l'idée d'un terrible tremblement de terre. Néanmoins, la ville était, il y a deux siècles, encore debout, dans toute sa richesse et sa splendeur. Elle n'a pas été couverte, comme Pompeï, d'une lave protectrice, mais est restée exposée sans défense à tous les orages et à toutes les tempêtes. Ma douleur et ma surprise croissaient à chaque pas: spectacle à la fois déchirant et sublime I Quelle terrible destruction à côté d'une magnificence visible, d'une réunion d'édifices grandioses, de superbes sculptures, de riches fragments de tout genre! J'admirais des constructions dont l'intérieur et l'extérieur étaient littéralement si surchargés d'ornements qu'il ne restait pas la moindre place qui en fût dépourvue.
Un jour démarche nous a conduits d'Âgra à Delhi, où nous sommes entrés le 20 janvier. Il y a eu un temps oîi Delhi a été pour Tlnde ce qu'Athènes fut pour la Grèce, et Rome pour l'Europe. Aujourd'hui, Delhi n*est plus qu'un nom et qu'un entassement de ruines, couvrant en largeur neuf kilomètres et en longueur une trentaine ; car la ville s'est déplacée sept fois, dit-on, se relevant toujours à côté de Tancienne qui tombait.
Les rues de la nouvelle Delhi sont plus larges et plus belles que je n'en ai encore vu dans aucune ville des Indes. La principale ferait honneur à toutes les capitales de l'Europe, si elle était bordée d'édifices moins misérables. Il est fort ^musant de s'y promener le soir. On y voit parfaitement la vie des grands et des riches de l'Inde; car nulle part on ne trouve tant de princes et de grands seigneurs. Indépendamment de l'empereur, qui descend du Grand Mongol, et de ses parents, dont le nombre s'élève à plusieurs milliers, il vit encore ici d'autres souverains ou ministres destitués et pensionnés. Ces hommes puissants, quoique déchus, répandent beaucoup de vie dans la ville; ils aiment à se montrer en public, avec des cortèges du plus bel aspect.
Ici les cachemires les plus fins coûtent 9 à 10,000 fr.
Delhi compte encore un grand nombre de chefed'œuvre de l'architecture mongole.
J'en suis partie le 3o janvier, me dirigeant presque droit vers le sud sur Kottah,oti j'arrivai le 1 1 février, après plusieurs aventures qui me causèrent plus de peur que de mal. J'avais passé les nuits dans des cellules ouvertes de toutes parts, et quelquefois même sous la voûte du ciel, entourée des gens de la dernière classe, mais sans avoir jamais été offensée ni par des paroles outrageantes, ni par des gestes menaçants.
Kottah est la capitale d'un roi, sous le nom duquel
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uverne un résident anglais, duquel dépendent toutes garnisons des forteresses du pays. Ce qui fait le
us bel ornement de la ville, ce sont de nombreux temples hindous, élevés sur des terrasses de pierre, et qui tous, à une exception près^ sont infiniment plus hauts, plus étendus et plus beaux que ceux de Ëénarès.
Les maisons de Kottah sont construites d'une façon originale. Les fenêtres sont si étroites et si basses que c'est à peine si Ton y peut passer la tête; la plupart ont, au lieu de vitres, des barreaux de fer délicatement travaillés. Beaucoup d'édifices sont décorés de balcons; d'autres, aux premiers étages, de grandes galeries qui reposent sur des colonnes et occupent toute la façade de la maison. Souvent, ces galeries sont divisées, par des cloisons, en grands et petits salons ouverts ; aux deux coins se trouvent de jolis pavillons, et, au fond, des portes conduisent dans l'intérieur de l'habitation. Les affaires se traitent et les ventes se font sur ces espèces de plates-formes, qui sont aussi le rendez-vous des oisifs. Accroupis sur des nattes et des tapis, ils y fument et s'amusent à voir passer la foule. Dans d'autres maisons, les murs extérieurs étaient couverts de peintures à fresques représentant de terribles géants, des tigres, des lions deux ou trois fois grands comme nature, qui montraient la langue en faisant d*affreuses grimaces, ou bien des divinités, des fieurs, des arabesques, etc., tout cela jeté pêle-mêle, sans goût et sans esprit, dessiné pitoyablement et souvent barbouillé des couleurs les plus grotesques.
Le roi ayant eu la politesse de mettre à ma disposition ses chameaux et une escorte de deux cipayes ou spahis, je partis le 14 février pour Indor,qui est située à deux cent quatre-vingt-dix kilomètres de Kottah.
Le lendemain, très-fatiguée de mes deux journées passées à dos de chameau, je rejoignis la tente du ré-
sident, le capitaine Burdon, où je trouvai une sa
vante et un domestique à mes ordres. Immédiatemeil je me retirai dans une des tentes pour me livrer i repos. A peine m'étais-je étendue sur un divan, cf la servante entra, et, sans me demander si j'y cor sentais, se mit à me frictionner dans tous les sens, voulais l'en empêcher; mais, tout en m'expliquique, lorsqu'on était aussi fatiguée, c'était une tp bonne chose, elle me pressa fortement le corps de h; en bas pendant un quart d'heure; et de fait, le ., sultat fut des plus favorables : je me trouvai trèi ^ légée, très-fortiiiée. Ces frictions sont en grand us aux Indes, comme dans tout l'Orient, surtout a], le bain. Les Européens s'y soumettent volontiei J
La servante m'expliqua, moitié par signes, me" en paroles, qu'on m'avait déjà attendue le matif qu'on m'avait préparé un palanquin dans leqm " pourrais dormir aussi bien que sous la tente. J'y* ^^ sentis, et je repris mon voyage à onze heures à ' nuit. Je n'ignorais pas que la contrée était infif de tigres; mais plusieurs porteurs de torches i accompagnaient, et les tigres sont ennemis du feu - ^ pouvais donc reprendre tranquillement mon sçm interrompu.
Le i6 fut une journée fort agréablement pas* société de l'aimable famille Burdon ; j'étais 1 mière Européenne que madame Burdon eût 1 puis quatre ans. A mon grand dtonnem vai près d'elle le confortable que peuvent seulei les maisons les mieux ordonnées, et, à cette c je vais raconter en peu de mots !a manière J officiers et les fonctionnaires voyagent dani
Leurs tentes sont assez grandes pouô] deux ou quatre chambres; j^^ùvu 2,ooo fr. Les voyageur?
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beuvent y mettre, depuis le tapis de pied jusqu'à lél^ant divan, avec la plupart des instruments de cuisine et de ménage. Ils ont en outre un nombre inini de domestiques, dont chacun a son emploi qu'il connaît parfaitement.
A trois heures du matin, après avoir passé la nuit dans leur lit, les maîtres s'étendent ou s'asseoient dans leur palanquin, ou montent à cheval pour descendre au bout de quatre à cinq heures (jamais ils ne font plus de dix kilomètres par jour) dans une tente toute dressée, oîi ils prennent le déjeuner fumant. Là, retrouvant toutes les commodités de leur intérieur , ils se livrent à leurs occupations ordinaires, font leurs repas accoutumés, sont, en un mot, tout à fait chez eux.
Le cuisinier se met toujours en route la nuit. Dès qu'on a*quittë les tentes, on les ploie, on les emporte promptement et on les dresse avec la même rapidité; car on ne manque ni de mains ni de bêtes de somme. Ainsi, dans les pays les plus civilisés de l'Europe, on ne voyage pas avec autant de luxe et de commodité qu'aux Indes.
Le soir même, je quittais la famille Burdon ; quatre jours après, j'arrivais à Oudjein sur la Serpa, capitale de la partie du Malvah qui formait une des trois provinces du royaume de Sindhia.
Oudjein, une des plus anciennes villes et des mieux bâties de l'Inde, offre une construction particulière: les façades des maisons n'ont qu'un étage et sont en bois, percées dans le haut de grandes fenêtres régulières, que ferment des solives au lieu de vitres. Les appartements sont tous très-hauts et très-aérés. Du sol au toit, il n'existe aucun plancher intermédiaire. Les parois extérieures et les poutres de la maison sont peintes avec de la couleur à l'huile, brun foncé. Cette
coutume donne à Oudjein Tair sombre au-delà dj toute idée.
Deux maisons se distinguaient des autres par leu grandeur et la beauté non commune de leurs sculp tures en bois. Élevées de deux étages, elles étaient for agréablement ornées de galeries, de statues, de frises de niches et autres décorations semblables. Autani que je pus le comprendre par les réponses que l'on fil à mes questions et d'après le nombre des domestiques et des soldats qui se pressaient autour de ces édifices, c'étaient les palais de Taumil et de la reine veuve, Madhadji-Sindhia.
Nous traversâmes toute la ville : les rues étaient larges, les bazars très- vastes et tellement remplis qu'il nous fallait souvent nous arrêter. En somme, c*était un grand marché. Jamais je n'ai vu aux Indes, dans les circonstances de ce genre, dans les grandes fêtes a\ dans les grandes réunions du peuple, d'hommes ivres, malgré la diversité des boissons enivrantes : ici, l'on est sobre et tempérant, même sans sociétés de tent' pérance.
Dans raprès-midi du 21 février, comme j'arrivais à Indor, capitale du royaume de Holkar, je rencontrai le landau du résident, M. Hamîlton, que traînaient quatre beaux chevaux. Dès qu'il sut qui j'étais, M. Mamilton mit pied à terre et, me faisant l'accueil le plus cordial, malgré ma toilette défraîchie et ma misérable suite, me conduisit à un bongolo, m'y installa, mit une garde à la porte et prit congé de moi, en me promettant de m*envoyer chercher dans une heure pour le repas.
Le palais du résident, éloigné à peine de quelques centaines de pas du bongolo, est une remarquable construction de vrai style italien. De longs escaliers conduisent du dehors dans les portiques, qui^ par
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ur grandeur et leurs belles voûtes, se distinguent de tous ceux que j'avais vus jusqu'ici. Les salles, les Appartements et la disposition intérieure, répondaient À la haute idée que faisait naître la vue de l'extérieur.
C'était justement un dimanche, et j'eus le plaisir de trouver toute la société européenne d'Indor réunie chQZ le résident. Elle se composait de trois familles.
Le luxe qui m'entourait et la somptuosité du repas me causaient un étonnement qui s'accrut encora quand un orchestre complet, bien exercé, exécuta de belles ouvertures, et, à mon intention, des mélodies populaires dans ma patrie. A table, M. Hamilton me présenta le maître de chapelle, Tyrolien, du nom de Nsher. Dans l'espace de quatre années, ce digne homme avait formé ses musiciens, qui étaient tous de jeunes indigènes.
Dès que le déjeuner eut été achevé, j'allai leur faire une visite. Madame Naeher n* avait pas vu de compatriote depuis quinze, ans, et ful^émue jusqu'aux larmeâ lorsque j'entrai chez elle.
Dans l'après-midi, M. Hamilton me présenta à la reine et à son fils, jeune homme aux traits pleins de douceur et qui parlait l'anglais, mais assez mal. Leur costume était en mousseline de Daïca. Le prince portait des pierres précieuses et quelques perles à son turban, sur sa poitrine et sur ses bras. La reine tenait son visage découvert, quoique M . Hamilton fût présent.
On nous offrit des sucreries et des fruits, on nous aspergea d'eau de rose, et on répandit même un peu d'huile de rose sur nos mouchoirs. Au bout d'un certain temps, on apporta deux noix d'arec et une feuille de bétel sur un plat d'argent, que la reine nous tendit elle-même : c'est l'indication que l'audience est terminée. Au moment où nous allions nous lever, on nous suspendit de grandes guirlandes de jasmin autour
du cou; on m'attacha en outre de petites guirlandes aux poignets. Plus tard, des fruits et des sucreries furent adressés à notre intention chez le résident.
Je suis partie d'Indor le 23 février. Les convois de chameaux depuis Kottah devenaient de plus en plus rares, parce que le sol est trop pierreux; les convois de bœufs les remplaçaient à mesure que les montagnes se multipliaient, et, sur la route d'Aureng-Abad , j'ai vu des troupeaux de plusieurs milliers de bœufs transportant sur leur dos des grains, de la farine et d'autres . denrées.
Les jungles de cette région sont infestées de tigres, ce qui empêche de profiter de la fraîcheur de la nuit pour voyager. Cependant, le 29 février, comme nous avions une longue étape à parcourir, nous partîmes dès trois heures du matin. Le chemin passait par d'horribles solitudes et de maigres jungles. Nous avions avancé quelque temps tranquillement : tout à coup les chevaux s'arrêtèrent comme fixés au sol, et se mirent à trenibler ; leur crainte se communiqua aussitôt aux gens, qui s'écrièrent avec effroi : Bach! bach! c'est-à-dire « Tigre I tigre I» Je leur dis de pousser des cris, de faire du bruit pour écarter les animaux féroces, s'il y en avait véritablement dans le voisinage; puis je fis arracher et allumer de l'herbe des jungles, et entretenir constamment le feu. Néanmoins, je n'entendis aucun hurlement, et, à part la frayeur des animaux et de mes gens, je ne remarquai aucun signe du voisinage redouté; mais nous crûmes devoir attendre le lever du soleil pour continuer notre route. Peu après, nous apprîmes que, dans ce canton, les tigres enlèvent presque chaque nuit un bœuf, un cheval ou une chèvre. Il y avait peu de jours qu'une pauvre femme, s'étant attardée à ramasser l'herbe des jungles, avait, disaiton, été dévorée. Tous les villages étaient entourés de
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hauts remparts de pierre et de terre : probablement par crainte des bêtes féroces. Quoi qu'il en soit, ces lameaux fortifiés se succédaient jusqu*à Aureng- Abad, sur une étendue de plus de deux cents kilomètres.
Le 3 mars, pour atteindre Adjunta, située dans les montagnes d'où sortent les affluents du haut Godavéry, nous franchîmes un horrible défilé, qu'il n'aurait pas été malaisé de défendre. Au sommet, le passage était barré par une porte fortifiée, mais qu'on laissait ouverte à cause de l'état paisible du pays. A droite et à gauche, les abîmes et les hauteurs étaient rendus inaccessibles par de grandes et fortes murailles. Les ^es devenaient à chaque pas plus ravissantes : c'étaient, de chaque côté, des vallées et des gorges romantiques, des blocs et des pans de rocher pittoresques; d'immenses vallées se profilaient derrière les montagnes, tandis que sur le devant les regards s'étendaient librement à travers la vaste plaine dont le fort Adjunta dominait l'entrée. Nous y arrivâmes à huit heures du matin. Mais là, j'appris que les célèbres temples creusés dans les rochers étaient par-delà le défilé que j'avais passé quelques heures auparavant^ et je revins sur mes pas.
La route qui mène aux temples tourne à droite par des vallées sauvages et désertes , dont le silence de mort n^est troublé ni par le chant d'un oiseau, ni par le souffle d'un être animé. Cette profonde solitude contribua puissamment à augmenter l'attente des merveilles que j'espérais contempler.
Les temples, au nombre de vingt-sept, sont taillés dans des pans de rochers élevés à pic et à moitié circulaires. Ils y forment' deux étages superposés. On y arrive par des marches pratiquées dans le roc, mais qui sont si étroites et si dégradées que souvent on sait à
peine où poser le pied. Au-dessous de soi sont béants de profonds abîmes, dans lesquels vient s'engloutir un torrent rapide. Au-dessus, on voit encore les flancs des rochers perpendiculaires dépasser cent mètres. En général, les temples forment des carrés , à Tintérieur desquels on pénètre par des arcades et de beaux portails, qui, appuyés sur des colonnes, semblent porter des montagnes de pierres. On les appelle vihara. Dans les plus grands, je comptai vingt-liuit colonnes, et huit dans les plus petits. D'un côté, souvent des deux, les murs des temples présentent des cellules sombres et petites, où demeuraient sans doute les prêtres. Au fond, dans une grande cellule élevée, se trouve le sanctuaire. On y voit des figures gigantesques dans toutes les postures ; quelques-unes ont plus de six mètres de haut et touchent presque au plafond, qui peut être à huit mètres du sol. Les murs des temples et des vérandas sont couverts de divinités et de statues des bons et des mauvais génies. Dans un de ces temples, on a représenté une guerre de géants. Les figures sont toutes plus grandes que nature, et, ainsi que les colonnes^ les vérandas et les portails, sont taillées dans le roc. Les sculptures et les bas-reliefs qui ornent à profusion les colonnes, les chapiteaux, les frises, les portes et même les plafonds, sont du goût le plus pur et d'une beauté extraordinaire : rien n'est plus digne d'exciter l'admiration. La variété des dessins et des sujets est inépuisable. Il paraît incroyable que des hommes aient pu produire ces chefs-d'œuvre et en même temps ces constructions colossales. Au^si les brahmanes les attribuent-ils à des êtres surnatureb, en affirmant que l'époque de leur construction ne peut être indiquée.
Sur les murs, sur les plafonds et sur les colonnes, on trouve aussi des restes de peintures, dont les cou-
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leurs sont encore plus brillantes et plus fraîches que celles de beaucoup de productions modernes.
Les temples de la seconde espèce ont une forme ovale et des portails hauts et majestueux qui conduisent dans rintérieur;on les appelle chaitya. Le plus grand de ces édifices a de chaque côté une rangée de dixneuf colonnes ; le plus petit en compte huit. Ici on ne trouve point de vérandas, pas de cellules de prêtres ni de sanctuaires. Seulement, on voit à l'extrémité du temple un haut monument qui se termine en coupole. Au sommet d'un d'entre eux, le dieu Bouddha est taillé debout. Sur les murs des plus grands, on a sculpté dans le roc des figures colossales, parmi lesquelles se trouve un Bouddha endormi, de sept mètres de longueur.
Quant aux temples d'Elora, qui ont de l'analogie avec ceux d'Adjunta, je les visitai le 7 mars ; ils sont à un peu plus de trois kilomètres de Roja, une des plus vieilles et des plus tristes villes de l'Inde, au nord d'Aureng-Abad.
J'avais voulu m'y rendre dès la veille; mais à peine étais-je sortie de la porte de Roja que je vis arriver plusieurs Européens montés sur des éléphants. Nous nous arrêtâmes de part et d'autre, et la conversation s'étant engagée, je sus que ces messieurs étaient à la poursuite d'un tigre dont on leur avait désigné le repaire. J'acceptai volontiers l'invitation qu'ils me firent de prendre part à leur chasse, si elle ne m'effrayait pas trop, et je me trouvai bientôt placée sur un des éléphants, dans une grande boîte haute de soixante centimètres, qui contenait déjà deux messieurs et un indigène. L'office du dernier était de charger les armes. On me remit un grand couteau pour me défendre, dans le cas où la bête féroce bondirait trop haut et atteindrait le bord d» la boîte.
Ainsi armés, nous nous dirigeâmes vers une chaîne de collines. Quelques heures plus tard, nous approchions du repaire redoutable, quand soudain notre domestique dit tout bas : Bach! bach ! en montrant du doigt un buisson voisin. Des yeux ardents brillaient dans le taillis ; mais à peine les eus-je aperçus que déjà j'entendis les coups de fusil. Bientôt la bête, frappée de plusieurs balles, se précipita sur nous, pleine de rage. Elle fit de si épouvantables bonds que je me figurais à tout instant qu'elle allait atteindre la boîte et choisir parmi nous une victime.
Le spectacle était horrible à voir, et ma crainte s'accrut encore quand j'aperçus un second tigre. Je me montrai cependant si courageuse qu'aucun de ces messieurs ne se douta le moins du monde de ce qui se passait en moi. Les coups de feu se succédaient sans interruption, et les éléphants défendaient très-habilement leurs trompes en les levant en l'air, ou en les repliant. Après une lutte ardente d'une demi-heure, nous restâmes vainqueurs , et les tigres tués furent triomphalement dépouillés de leurs belles peaux. Ces messieurs eurent la bonté de m'en offrir une, mais je ne l'acceptai point, ne pouvant pas différer mon voyage jusqu'à ce qu'elle fût mise en état, c'est-à-dire suffisamment séchée. On loua mon intrépidité en observant qu'une telle chasse était dangereuse quand l'éléphant n'était pas complètement bien dressé : l'animal doit n'avoir pas la moindre peur du tigre et ne bouger pas même de place, car, s'il s'enfuit, ceux qu'il emporte sont lancés hors de leur siège par les branches et les rameaux des arbres, ou bien y restent suspendus, et, dans ce cas, deviennent infailliblement la proie de la bête féroce.
Les temples d'Elora s'ouvfent dans une roche lamelleuse qui se rencontre très-fréquemment dans l'Inde,
Le principal, appelé Kjrlas, est le plus remarquable de tous les édifices de ce genre taillés dans la pierre r il surpasse en grandeur et en beauté les meilleurs ouvrages de rinde; on prétend même qu'il dispute la palme aux plus merveilleuses constructions de l'ancienne Egypte.
Le Kylas est un temple coniforme de quarante' mètres de haut et de deux cents mètres de circonférence. Pour construire ce chef-d'œuvre, on a détaché du rocher un bloc colossal, et on Ta séparé de la masse par une galerie de quatre-vingts mètres de long et de trente-trois mètres de large. L'intérieur du temple se compose d'une voûte principale, longue de vingt-deux mètres et large de plus de dix- huit (i), avec quelques voûtes secondaires, toutes garnies de sculptures et de figures gigantesques. Mais les riches et belles sculptures du dehors, les arabesques travaillées artistement, et les flèches, les créneaux et les niches taillés dans la tour, en constituent la vraie magnificence. Ce temple repose sur le dos d'éléphants et de tigres innombrables, placés à côté l'un de l'autre dans l'attitude du repos. Devant la principale montée, à laquelle conduisent plusieurs escaliers, se trouvent deux éléphants de grandeur plus que naturelle. L'ensemble, comme nous Tavons déjà dit, est taillé d'un seul morceau. Le pan de rocher dont on a détaché ce bloc gigantesque l'entoure de trois côtés à une distance de
(i) En France, l'église monolithe ou taillée dans le roc, de Saint-Emilion, est considérée par M. de Laborde comme un monument unique en son genre. A Tintérieur, elle a trente-deux mètres de longueur, quatorze de largeur et seize de hauteur. — Les descriptions données par madame I. Pfeiffer des temples d'Elora et plus bas de ceux d'Eléphanta peuvent avec profit être comparées à celles qui sont insérées dans le volume de la Bibliothèque des Merveilles ayant pour titre Grottes et Cavernes y par M. Badin. - J. B.
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trente-trois mètres et forme d'immenses parois perpendiculaires, dans lesquelles on a évidé, comme à Adjunta, d'énormes colonnades, de grands et de petits temples élevés d'un à trois étages les uns sur les autres. Le principal temple (un vichara) s*appelle Rameswur, et est un peu plus grand que le vichara d'Adjunta : sa largeur est de trente-trois mètres, sa profondeur de trente-quatre, et sa hauteur jusqu*au plafond est de huit mètres. Porté par quarante-huit colonnes et vingt-deux pilastres, il est surchargé de sculptures, de bas-reliefs et de colosses divins, parmi lesquels le principal groupe représente les noces du dieu Rama et de la déesse Seeta. Un second vichara, presque aussi beau, s'appelle Laoka. Sa principale figure est celle de Chiva.
Non loin de là, dans d'autres rochers, on a encore creusé des temples ; mais ils sont bien plus simples. Leurs portails peu remarquables et leurs colonnes unies empêchent qu'on ne les compare à ceux d'Adjunta, Ces travaux auraient été impossibles, si le rocher était formé de granit ou de pierre primitive. Malheureusement je ne pus pas déterminer la nature de cette roche; je me bornai à examiner les morceaux détachés çà et là : ils se brisaient très-facilement. L'admiration qu'inspirent ces œuvres gigantesques n'en est pas moins vive, et on les considérera toujours comme des monuments incomparables de l'habileté de l'homme.
Malheureusement le temple Kylas a déjà été un peu maltraité par le temps et les intempéries des saisons. On doit regretter que ce monument, le seul de son espèce, soit condamné à tomber en ruines.
Vers les onze heures du matin, j'étais de retour à Roja, et je continuai aussitôt mon voyage vers le célèbre fort Dowlutabad, pour lequel un biUet d'entrée m'était parvenu à Roja.
La ville n*est qu'à treize kilomètres du fort ; mais on doit, pour arriver au dernier, franchir, par d'horribles loutes, un défilé pareil à celui d'Adjunta. Dowlutabad, une des places les mieux défendues de Tlnde, est regardée comme une des plus grandes curiosités en son genre, non-seulement du Dekan, mais de tout THindoustan. Elle présente un aspect surprenant. Située sur un cône de rocher élevé de deux cents mètres, qui, à la suite d'une révolution de la nature, semble avoir été séparé des autres montagnes, elle s'élève isolée au milieu d'une belle plaine.
Ce rocher a une étendue d'environ seize cents mètres. Il est escarpé de tous côtés jusqu'à une hauteur de plus de quarante-trois mètres, et dix mètres descendent aussi perpendiculairement au fond du fossé d'eau qui l'environne, ce qui lui donne plus de cinquante -trois mètres d'escarpement, et le rend par conséquent inaccessible ; on n'y monte par aucun sentier. J'étais donc extrêmement curieuse de savoir comment nous arriverions au sommet. Tout à coup s'ouvrit dans la roche même une porte de fer, tout à fait basse, que l'on n'aperçoit qu'en temps de paix, puisqu'on peut faire monter l'eau du fossé à plus de trente centimètres au-dessus d'elle. On alluma des torches, et on me conduisit avec précaution par des corridors bas et étroits qui décrivaient des courbes infinies; les entrailles du rocher, jusque dans ces corridors, se trouvaient fermées, à plusieurs reprises,' par des portes de fer massives. Ce ne fut qu'après avoir gravi à l'intérieur presque tout l'escarpement, que nous revîmes le jour ; des sentiers et des degrés étroits, défendus par de forts ouvrages, conduisaient de là jusqu'au point le plus élevé. Le sommet, qui a quarante-sept mètres de diamètre, est assez plat ; il est entièrement miné, et disposé de manière à ce qu'en le remplissant de feu on
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puisse le rendre incandescent. On avait braqué sur le point culminant un canon ayant près de huit mètres de long.
Au pied de ce fort s'étalent des ruines nombreuses; elles proviennent, dit-on, d'une ville très-considérable, dont il ne reste plus aujourd'hui que trois ou quatre enceintes de murs qu'il faut passer pour arriver jusqu'à la pointe du rocher lui-même.
Dans la même plaine, mais déjà près de la chaîne de montagnes, s'élève, sur une cime isolée, un fort beaucoup plus grand , mais moins bien défendu que Dowlutabad.
Tous ces travaux de défense datent , comme je l'ai appris, des temps anciens où l'Hindoustan appartenait à de trop nombreux princes qui se faisaient continuellement la guerre. Les habitants des villes et des villages ne sortaient qu'armés et après avoir posté des sentinelles pour se garantir contre les surprises subites ; la nuit, ils ramenaient leurs troupeaux dans les fortifications et vivaient toujours sur le pied de guerre. Comme conséquence de ces luttes incessantes, il s'était formé des hordes de brigands à cheval, de dix â douze mille hommes, qui n'affamaient que trop souvent les habitants des petites villes, les soumettaient et détruisaient toutes leurs richesses. Pour s'affranchir du joug de ces barbares, les villes étaient réduites à conclure des traités avec eux, et à se racheter en payant des tributs annuels.
Depuis que les Anglais ont fait la conquête de l'Inde, la paix et la tranquillité sont rétablies partout ; les remparts, loin d'être réparés, sont démantelés; les habitants sortent encore souvent armés, mais plutôt par habitude que par nécessité.
Dans la soirée du 7 mars, je suis arrivée à la ville d'Aureng-Abad qui, après avoir été la capitale du
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Dekan, tombe à peu près en ruines. Elle ne présente que deux curiosités : un monument élevé par Aurengzeb à la mémoire de sa fille, et un étang que les mahométans considèrent comme sacré.
C'est un grand bassin revêtu d'une maçonnerie de grosses pierres de taille. Il est plein de gros brochets, auxquels on défend de toucher ; même on a préposé à leur garde un homme, chargé de les nourrir. Aussi les brochets sont si apprivoisés et si familiers qu'ils mangent dans votre main des raves, du pain et d'autres choses semblables. La saison pluvieuse coûte la vie à beaucoup de ces bêtes ; sans cette circonstance, Tétang contiendrait déjà depuis longtemps plus de poissons que d^eau. Aussi, depuis l'arrivée des Anglais, les gardiens ne se piquent plus de trop de conscience, dit-on, et font passer souvent pour de l'argent comptant, les hôtes du bassin sacré dans les cuisines des mécréants .
Depuis l'attaque du nègre brésilien, je n'avais pas éprouvé une peur comparable à celle que j'ai ressentie le 17 mars. Dès le commencement du voyage, mon voiturier m'avait semblé un peu singulier, c'est-àdire qu'il querellait ses bœufs, ou les caressait sans raison ; tantôt il apostropnait les passants, tantôt, se tournant de mon côté, il me regardait fixement pendant quelques minutes. Mais, comme j'avais un domestique qui marchait toujours à côté de la voiture, je n'y fis pas grande attention. Ce matin , mon domestique ayant, à mon insu, pris les devants pour aller à la station voisine, je me trouvai avec le voiturier sur une rout|^ passablement solitaire. Au bout de quelque temps, il descendit et marcha derrière. Comme les voitures ne sont fermées de nattes de paille que sur les côtés et restent ouvertes devant et derrière, j'aurais pu voir ce qu'il faisait; mais je ne voulus pas me retour-
ner, pour ne point lui donner l'idée que je le croyais capable d'une mauvaise intention. Je ne l'observais qu'à la dérobée. Bientôt il revint sur le devant, prit dans la voiture, à mon grand effroi, la cognée que tout voiturier porte avec lui, et se remit de nouveau à marcher par derrière. Je commençai alors à croire qu'il méditait quelque mauvais coup ; mais, comme je ne pouvais songer à lui échapper, je ne devais pas laisser voir la moindre crainte. Tout doucement et sans rien dire, j'attirai à moi mon manteau et je le roulai pour garantir au moins ma tête, s'il brandissait par hasard contre moi sa cognée. Après m'avoir laissée quelque temps dans cette inquiétude, il revint prendre sa place en me regardant d'une manière effrayante. Enfin, il redescendit et recommença, plusieurs fois le même jeu. Ce ne fut qu'au bout d'une heure, d'une interminable durée, qu'il mit sa cognée de côté, et, reprenant sa place sur la voiture, se contenta de me regarder de temps en temps fixement. Une autre heure plus tard, nous arrivâmes à la station, où mon domestique reçut Tordre de ne plus me quitter désormais.
Peu après, j'entrais à Bombay, ayant heureusement parcouru en sept semaines la grande distance qui la sépare de Delhi. L'île de Bombay est ravissante et fort rapprochée du littoral.
Dans la partie fortifiée habitent les négociants indigènes et européens ; les rues sont jolies, et la grande place est superbe. La ville ouve'rte a des rues très-régulières, fort larges et bien arrosées. Le bazar y est très-intéressant à visiter, à cause des types différents qu'on y rencontre plus qu'ailleurs. Les trois quarts se composent, il est vrai, d'Hindous; mais le reste offre un mélange varié de mahométans, de Persans, d'adorateurs du feu, de Mahrattes, d'Hébreux, d'Arabes, de Bédouins, de Nègres , d'anciens colons por-
tugais, et de quelques centaines d'Européens. On y voit même des Chinois et des Hottentots. Il faut du temps pour distinguer ces diverses races au costume et à la physionomie.
Les Parsis ou adorateurs du feu, chassés de la Perse jly a près de deux siècles, sont les plus riches propriétaires de la ville.
En face de Bombay'surgîssent Tîle Éléphanta, dont les Portugais ont endommagé les temples autant qu'ils l'ont pu, par fanastisme religieux, et l'île Salsetteou île aux Tigres, dont les beautés naturelles sont considérables. Outre deux temples développés, on en voit une foule de petits , pareils à des cellules creusées dans les rochers. Cependant, ni à Éléphanta ni àSalsette, on ne voit rien qui soit vraiment comparable à ce qu'offrent Elora et Adjunta.
On dit que Ton visite peu les temples pratiqués dans les rochers de Salsette, parce qu'on y est exposé à beaucoup de dangers. La contrée est infestée nonseulement par des tigres, mais aussi par une quantité prodigieuse d'abeilles sauvages, qui bourdonnent sans cesse autour des temples et empêchent d'y pénétrer. On peut, en outre, y rencontrer partout des brigands, connus sous le nom de bheels. Cependant nous eûmes la bonne fortune d'échapper à ces dangers. Plus tard, je poussai même l'audace jusqu'à entreprendre seule quelques courses au milieu des rocs. La vue superficielle d'un temple ne m'ayant pas suffi, je profitai de la sieste de mes compagnons pour grimper secrètement, de rocher en rocher, jusqu'aux monuments les plus élevés et les plus reculés. Dans un de ces temples, je trouvai la peau et les cornes d'une chèvre dévorée, spectacle qui ne manqua pas de faire quelque impression sur moi. Mais, comptant sur la sauvagerie bien connue des tigres, qui en plein jour
fuient plutôt Thomme qu'ils n'osent l'aborder, je con* tinuai bravement mes explorations.
Nous n'eûmes, comme je viens de le dire, aucun danger à courir ; mais, quelques jours plus tard, il en fut autrement de deux voyageurs qui faillirent, non pas être dévorés par les tigres, mais périr sous les piqûres des abeilles. L'un d'eux eut l'imprudence de frapper à une ouverture du rocher : il en sortit soudain un énorme essaim, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que les deux infortunés parvinrent à lui échapper, la tête, la figure et les mains abîmées. Cette aventure fut publiée dans les journaux pour prémunir d'autres voyageurs.
Je suis restée à Bombay jusqu'au 23 avril 1848.