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CHAPITRE II

0*TAHIT1 ET CANTON

(Du 8 décembre 1S46 au 20 août 1847}

Valparaiso. — 0*Tahiti. — Papéiti. — Danse des Taltiens. — La reine Pomaré au bal donné pour la fête de Louis- Philippe. — Fruits délicieux. — Réception chez Tati. — Lac Vaihiria. — Fautaua et le Diadème. — Macao. — Hong-Kong. — Les bateaux à fleurs. — Canton. — Vie que mènent les Européens. — Vie des Chinois. — Excursion en remontant le Fleuve aux Perles. — Autour de Canton. — Départ pour Hong-Kong.

Le 8 décembre 1846, je suis partie de Rio pour Valparaiso ; mais nous perdîmes trois semaines à Santos, et le voyage ne commença en réalité que le 8 janvier suivant. Après avoir longé la Patagonie, nous entrâmes dans le détroit de Lemaire. Le 3 février, nous doublions le cap Horn; mais nous ne franchissions la bouche occidentale du détroit de Magellan que le 18, et n'arrivions à Valparaiso que le 2 mars.

L'aspect de cette ville est aussi triste que monotone. Valparaiso se profile en deux longues rues au pied de collines inhospitalières qui ressemblent à d'énormes monceaux de sable, mais qui ne sont en réalité que des masses de rochers couvertes de minces couches de

terre et de sable. Plusieurs de ces collines supportent des maisons. Sur une éminence est le cimetière, qui, joint aux clochers en bois construits dans le goût espagnol, varie un peu cette vue dont la tristesse égale Tuniformité. Je ne fus pas moins désagréablement surprise à Taspect désert du port qu'à celui du quai de débarquement : une haute jetée de bois, longue d'environ trente mètres et se prolongeant jusque dans la mer. On y monte par des escaliers raides, étroits, et qui s'appuient au mur ; c'était toujours un triste spectacle que de voir une dame embarrassée sur de teH escaliers. Les personnes tant soît peu infirmes ou maladroites sont descendues à Taide d'une corde.

Les deux rues principales ont assez de largeur et sont animées de cavalcades continuelles, parce que les habitants du Chili naissent tous cavaliers. D'ailleurs, ils ont de si beaux chevaux que l'on s'arrête souvent pour les regarder et qu'on ne peut assez admirer leur allure noble et aère, ainsi que les belles proportions de leur corps.

Je passai deux semaines à Valparaîso; mais, comme mon départ se trouvait remis de jour en jour, je n'ai vu du Chili que les plus proches environs de la ville oîi j'étais retenue. J'en suis partie le i8 mars, malade, et ne me suis guérie rapidement qu'en prenant, dans une tonne, un bain froid d'eau de mer tous les jours.

Au bout d'un mois d'une navigation des plus monotones, sans tempête ni orage, avec la même perspective de ciel et d'eau, nous arrivâmes, le 1 9 avril, en face des îles Basses ou Pomotou. Six jours après, nous étions aux îles delà Société, et, le 26, nous nous trouvions en vue d'O'Tahiti, où la reine Pomaré, en vertu de l'arrangement intervenu au mois de novembre précédent entre la France et l'Angleterre, était rentrée depuis cinq semaines* Cette reine habite ici une mai-

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nette de quatre pièces^ et mange tous les jours avec famille chez le gouverneur. La France lui fait consire une jolie résidence, et lui donne par an une pen* ion de 25,ooo fr. Elle ne peut recevoir aucune viite d'étranger sans Tautorisation du gouvernement j ais cette autorisation s'accorde avec beaucoup de failité. Papéïti était alors remplie de troupes françaises, plusieurs vaisseaux de guerre se trouvaient dans le rt, dont malheureusement l'entrée est fort dangeuse à cause des récifs de corail qui l'entourent comme un rempart, en ne laissant qu'un chenal fort étroit. La ville renferme trois ou quatre cents habitants et se compose d'une rangée d'habitations de bois, placées le long du port et séparées l'une de l'autre par de petits jardins. Il y a dans le fond une belle forêt oti plusieurs huttes sont encore disséminées.

Les principaux édifices sont : la maison du gouver* neur, les magasins français, la boulangerie militaire, la caserne et la demeure de la reine, qu'on est en train de bâtir. On construisait aussi beaucoup de maisonnettes composées, la plupart, d'une seule pièce , pour remédier le plus tôt possible au manque d'habitations : car, du temps de mon séjour à Taïti, des officiers supérieurs eux-mêmes étaient obligés de se contenter des plus misérables cabanes indiennes.

La hutte d'un naturel consiste en un appentis de feuilles de palmier, posé sur quelques pieux, à moins qu'elle ne soit fermée d'espèces de palissades. Chacune d'elles n'a qu'une pièce, longue de seize à dix-sept mètres, large de trois à neuf; elle abrite souvent plusieurs familles. A l'intérieur, on trouve ordinairement des nattes de paille tressées, des couvertures, des caisses en bois et quelques tabourets ; mais ces derniers sont d^à des objets de luxe. Les indigènes n'ont pas besoin de vases pour cuire leur nourriture; car ils neconnais-

sent ni soupes ni sauces, et font rôtir leurs mets entre des pierres rougies au feu. Tous leurs ustensiles se réduisent à un couteau et à une écuelle de coco pour puiser de Teau.

Depuis rétablissement des missionnaires anglais, voilà bien une cinquantaine d'années, les Taïtiens, surtout dans le voisinage de Papéïti, ont adopté un costume assez convenable. En outre, les deux sexes portent des fleurs dans le lobule de l'oreille, qui est percé de trous assez larges pour y passer facilement toute espèce de tige. Les femmes, jeunes et vieilles, se parent aussi de guirlandes de feuilles et de fleurs, qu'elles font avec beaucoup d'adresse et d'élégance. Souvent les hommes en portent également.

Dans les occasions solennelles , ils jettent encore par-dessus leur costume ordinaire un vêtement nommé tiputa , dont ils font eux-mêmes l'étoffe avec l'écorce du cocotier et de l'arbre à pain. Quand Técorce est encore tendre, on la frappe avec des pierres jusqu'à ce qu'elle devienne mince comme du papier , et ensuite on la peint en jaune et en brun.

Un dimanche, j'allai à la maison de bois qui sert d'oratoire aux prétendus chrétiens du culte anglican. En y entrant, tout le monde ôta ses fleurs, pour s'en parer de nouveau en sortant. Quelques Taïtiennes avaient des blouses en satin noir et des chapeaux européens d'un goût antique. On ne pouvait guère voir rien de plus laid que ces grosses têtes et ces lourds visages sous des chapeaux.

Le peuple appartient à une race excessivement forte et vigoureuse. Il n'est pas rare de voir des hommes d'un mètre quatre-vingts centimètres. Les femmes sont aussi très-grandes, mais trop fortes et massives. ! Les traits des premiers sont plus jolis que ceux des secondes^ Ces gens ont de très-belles dents et de beaux

ax noirs; mais généralement un nez vilain, une ande bouche, et de grosses lèvres. On écrase un peu ux petits bébés le cartilage pour aplatir le nez et le rendre aussi gros qu'épaté. Cette mode paraît surtout fort recherchée par les femmes, car ce sont elles qui ont les nez les plus vilains. Leurs cheveux sont noirs comme du jais et abondants, mais gros et rudes, lerdinairement nattés chez les deux sexes en une ou [deux tresses. Les Taïtiens ont le teint cuivré et sont [tatoués , généralement depuis les hanches jusqu'à la I moitié des cuisses. Cette décoration se trouve rare- I ment sur les mains , sur les pieds ou sur d'autres I parties du corps. Les dessins représentent des arabesques, très-réguliers et tracés avec, beaucoup de goût. On est fort étonné de trouver ici une race d'hommes aussi forte , quand on sait qu'ils mènent une vie déréglée.

J'eus occasion d'assister plusieurs fois à leurs danses, €t il n'est pas un peintre qui ne m'eût envié un pareil spectacle. Qu'on se figure un bois de palmiers et d'autres arbres gigantesques de la zone torride, et au-dessous, des huttes ouvertes, avec une troupe d'indigènes assemblés pour jouir à leur manière de la beauté de la soirée. Ils sont rangés en cercle devant une des cabanes; au milieu sont assis deux hommes aux formes herculéennes et à moitié nus, qui frappent avec force et en cadence sur de petits tambourins. Cinq autres colosses pareils sont assis devant eux et font les gestes les plus terribles et les plus violents avec le haut de leur corps , et particulièrement avec les bras, les mains et les doigts, dont ils font mouvoir toutes les articulations isolément, le plus adroitement du monde. Ils me semblaient chercher à exprimer qu'ils chassent l'ennemi, qu'ils se moquent de sa lâcheté et qu'ils se réjouissent de la victoire rem-

portée sur lui. En même temps , ils poussent des cris discordants et font les grimaces les plus épouvantables. Les hommes commencent par se démener seuls dans le cercle comme des furieux; puis bientôt deux femmes sortent du rang des spectateurs et se mettent à danser et à s'agiter comme des possédées. Plus leurs mouvements sont désordonnés, plus les applaudissements, dit-on, éclatent avec frénésie. Toute la représentation dure environ deux minutes; après une pause qui n'est guère plus longue, ils recommencent de plus belle. Un tel divertissement dure souvent quelques heures. Les jeunes gens n'y sont pas admis ordinairement.

L'influence de la civilisation française mettra-t-elle un frein à rjmmoralité des Taïtiens? D'après ce que j'ai pu observer par moi-même et ce que j'ai appris de gens bien informés, je crains qu'on ne doive guère l'espérer pour le moment! Au contraire, les indigènes apprennent à se créer une foule de besoins qui éveillent en eux la soif de l'or. Comme ils sont excessivement paresseux et qu'ils ont horreur du travail, ils n'en deviennent que plus corrompus.

Le i" mai, je fus témoin d'une scène qui m'intéressa beaucoup. On célébrait la fête du roi des Français, Louis- Philippe, et le gouverneur, M. Bruat, s'efforçait d'amuser le peuple de Taïti par .des joutes et des mâts de cocagne, tandis qu'il offrait aux chefs une grande distribution de vivres, dont chacun emportait sa part chez lui. Le soir, il y eut feu d'artifice et bal.

Rien ne me parut plus amusant que cette assemblée. On y voyait les contrastes les plus tranchés entre Tart et la nature, une Française élégante à côté d'une Taïtienne cuivrée, un officier d'état-major en brillant uniforme à côté d'un insulaire à moitié nu. Beaucoup d'indigènes portaient, il est vrai, ce soir-là, de larges pantalons blancs avec une chemise, mais d'autres n'a-

ivaient pour tout vêtement que \epareo (i) et une .courte chemise.

C'est à ce bal que je vis la reine Pomaré pour la » première fois. Elle peut avoir trente-six ans, est grande »et forte, mais encore assez bien conservée. Je trouve qu'en général la beauté des femmes passe ici moins vite que dans d'autres pays chauds. La reine n'est, pas mal de figure, et a une rare expression de bonté. Elle portait une robe, ou plutôt une espèce de blouse en satin bleu de ciel, garnie d'un double rang de blondes noires. l' Set oreilles étaient ornées de grandes fleurs de jasmin, et ses cheveux d'une guirlande de fleurs. Elle tenait fort él%amment à la main un beau mouchoir en batiste brodé et garni de larges dentelles. Pour cetic soirée, elle avait emprisonné ses pieds dans des bas et des souliers, car ordinairement elle va pieds nus. Ce costume était un cadeau du roi de France.

Son mari, plus jeune qu'elle, est le plus bel homme de Taïti. Les Français l'appellent en riant le prince Albert de Taïli^ non-seulement à cause de sa beauté, mais aussi parce que, comme le prince Albert en Angleterre, il n'a pas le titre de roi, mais celui à* époux de la reine. Il portait un uniforme de général français qui lui allait très-bien, à condition de ne pas regarder ses pieds, vraiment vilains et massifs.

Indépendamment de ces deux grands personnages, j'ai vu encore dans la société une tête couronnée, le roi Otoume, possesseur d'une des îles voisines. Celui-ci me parut très-comique : il avait, par-dessus une culotte courte, blanche et très-large, un habit d'indienne jaune de soufre, qui n'était pas dû certainement à un

(i) Le pareo est un tablier en étoffe de couleur attaché aux hanches et qui descend, pour les hommes, jusqu'à mi-cuisses; pour les femmes, jusqu'aiAb-shevilles. — I.-P«

artiste parisien, tant il avait Tair d'un mauvais échan* tillon. Ce roi allait pieds nus.

Les dames de compagnie de la reine, au nombre de quatre, femmes et filles de chefs , avaient toutes des blouses de mousseline blanche. Elles aussi avaient placé des fieurs dans les lobules de leurs oreilles et des guirlandes dans leurs cheveux. A ma grande surprise, je trouvai leurs manières et leur tenue généralement fort convenables. Trois des jeunes dames dansèrent même le quadrille français avec des officiers sans manquer les figures. Seulement j'avais toujours peur pour leurs pieds, car, à l'exception du couple royal, personne ne portait ni bas ni souliers. Quelques vieilles femmes se montrèrent en chapeaux à la mode de l'Europe. D'autres, plus jeunes, avaient amené leurs enfants, jusqu'aux plus petits, auxquels, pour les faire taire, elles donnaient le sein devant tout le monde. Avant que l'on se mît à table, la reine se retira dans une pièce à côté pour fumer quelques cigares ; pendant ce temps, son mari s'amusait à jouer au billard.

A table, je fus assise entre le prince Albert de Taïti et le roi Otoume à Vhabit jaune serin. Tous deux étaient assez avancés dans la civilisation européenne pour me montrer les petites attentions ordinaires, comme de remplir mon verre d'eau ou de vin, de me présenter les mets, etc. On voyait qu'ils cherchaient à se conformer autant que possible aux usages de l'Europe.

Dans la suite, je dînai encore plusieurs fois chez le gouverneur, en société de la famille royale. La reine s'y rendait avec son costume national, ainsi que son époux ; tous deux étaient pieds nus. L'héritier présomptif de la couronne, garçon de neuf ans, est fiancé à la fille d'un roi voisin. Celle-ci, de quelques années plus âgée que le prince, vit à la cour de la reine Pomaré,

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et est instruite dans la religion chrétienne, ainsi que dans les langues taïtienne et anglaise.

Les belles forêts de cette île produisent les fruits les plus délicieux. Nulle part je n'ai mangé d'oranges, de goyaves ni de fruits de Tarbre à pain, aussi bons qu'ici. Quant à la noix de coco, on en use avec tant de prodigalité, qu'on ne boit d'ordinaire que l'eau douce qu'elle renferme, la pulpe étant jetée avec l'écorce. Dans les montagnes et dans les gorges, on cueille, aussi tant qu'on en veut, des pisangs (espèce de grandes bananes ou fehis), qu!on ne mange guère que grillés.

Le fruit du jaquier ou arbre à pain, d'un goût exquis, a presque la forme d'un melon d'eau et pèse de deux à trois kilogrammes. L'écorce en est verte, un peu rude et mince. Les Taï tiens la raclent et l'enlèvent avec des coquillages aigus, fendent le fruit par la moitié et le font griller entre deux pierres rougies au feu. Le goût en est fin et délicat, et ressemble tellement au pain, qu'il le remplace facilement. Nulle part on n'en trouve de pareil. Au Brésil, par exemple, où on le nomme calebasse, il est jaunâtre, pèse de dix à quinze kilos, et est rempli de pépins que l'on retire et que l'on mange après que le fruit est rôti. Le goût de ces pépins rappelle celui des châtaignes.

La mangue, fruit semblable à une prune, est de la grosseur du poing. La peau et la chair en sont jaunes, ayant un goût de térébenthine, qui disparait avec la maturité. Ce fruit, fort bon, est charnu, juteux et trèssavoureux ; il a au milieu un large noyau oblong.

Les huttes des indigènes, éparpillées sur le rivage, sont rarement groupées au nombre d'une douzaine.

J'ai fait à Paya une excursion avec Tati, le principal chef de cette île ; un vieillard très-gai , de près de quatre-vingt-dix ans, et qui se rappelait fort bien la seconde visite du capitaine Cook.

5o VOYAGES

A notre arrivée, vers six heures du soir, le fils fit tuer, en Thonneur de son père, un petit cochon de neuf à dix kilos qu'on prépara suivant la mode taïtienne. On alluma un grand feu dans une fosse sèche où il y avait beaucoup de carreaux de pierre. Ensuite on apporta une large quantité de fruits de Tarbre à pain qui avaient été pelés et qu'on fendit en deux à l'aide d'une hache en bois très-tranchante. Quand le feu eut cessé de brûler, et que les carreaux furent suffisamment échauffés, on posa le cochon et les fruits dans le four; par-dessus, on remit quelques-unes des pierres chaudes et on couvrit le tout de branches vertes, de feuillage sec et de terre.

Pendant que les mets cuisaient au four, on prépara ' la table, c'est-à-dire qu'on étendit par terre une natte de paille, qui fut couverte de feuilles grandes et fraîches pour servir de plats et d'assiettes. On plaça devant chaque hôte une écuelle de coco remplie à moitié de mitiy qui est une bojsson assez aigre faite avec le suc

du cocotier.

Au bout d'une heure et demie, les mets furent déterrés ; sans doute, le cochon ne fut pas découpé suivant les règles de l'art ni d'une manière très-appétissante, mais on y procéda, du moins, avec la rapidité de l'éclair : un couteau et la main déj>ecèrent la bête en autantdepartiesque nous étions de convives. On présenta ensuite à chacun sa part, avec la moitié d'un fruit de l'arbre à pain, sur une grande feuille. Notre table ne comprenait qu'un officier, levieux Tati,deux femmes et moi ; car ilest contraire à la coutume du pays que l'amphitryon mange avec son hôte, ouïes enfants avec leurs parents. Sauf ce cérémonial, je ne vis pas la moindre preuve d'amour ou d* attachement entre le père et le fils. C'est ainsi que le père, nonogénaire et affligé d'une toux violente, fut forcé de passer la nuit sous

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une tente légère, tandis que le fils dormait dans une hutte bien close.

L.e lendemain, à notre arrivée dans la résidence du vieux Tati, on chauffait les pierres pour notre repas, et plusieurs indigènes venaient des huttes voisines, afin de profiter de notre four. Ils apportaient avec eux des poissons, du porc, des fruits de Tarbre à pain, des bananes, en un mot leurs meilleures provisions de bouche; mais, outre ces denrées ordinaires, on nous servit aussi une tortue de mer qui pouvait bien peser dix kilos. Nous prîmes notre repas dans une cabane, où affluèrent bientôt tous les voisins,qui, se plaçant à quelque distance de nos hautes personnes, et en différents groupes, se mirent à manger les mets qu'ils avaient apportés. Chacun avait devant soi une coupe de coco pleine de miti, dans laquelle il jetait les morceaux, pour les repécher ensuite avec la main ; puis il buvait le reste à la fin du repas. On nous avait servi des noix de coco fraîchement cueillies et percées, dont chacune contenait certainement plus d'une tasse d'un liquide aussi pur qu'agréable au goût. Cest à tort qu'en Europe on donne à ce liquide le nom de lait : â ne s'épaissit et ne devient blanc que quand la noix est tout à fait vieille et que personne ici ne voudrait en user.

De chez Tati, je voulais aller visiter le lac Vaihiria, qui en est éloigné d'une trentaine de kilomètres. J'eus ainsi l'occasion de constater combien les promenades à pied dans Taïti sont incommodes; car, cette île, oïl les eaux abondent, offre à traverser une foule de rivières et de plaines de sable. Mon costume était tout à fait approprié à ces courses : je portais de gros souliers d'homme, sans bas, un pantalon et une blouse retroussée jusqu'aux hanches. Heureusement, car nous avons dû passer soixante-deux fois un torrent assez large^ qui

se précipitait dans le ravin sur un lit très-pierreux, et qui, par suite d'une forte pluie, avait souvent plus d'un mètre de profondeur ; aux endroits difficiles, le guide me tenait d'une main , et, nageant de l'autre, il me tirait après lui. L'eau m'allait parfois jusqu'à la taille, et je n'avais aucun moyen de me sécher. Le sentier devint aussi toujours plus pénible et plus dangereux. Bien des fois, je me déchirai les mains et les pieds, et je tombai souvent à terre en voulant me retenir au tronc perfide d'un bananier, qui se brisait entre mes mains. En vérité, c'était une excursion périlleuse, qui n'a encore été exécutée que par un petit nombre d'officiers et qui ne sera probablement jamais entreprise par une autre femme.

Au bout de huit heures, nous avions fait nos trente kilomètres, et gravi une hauteur de six mille mètres. Nous n'aperçûmes le lac, placé dans un petit enfoncement, qu'en arrivant au bord. 11 peut avoir tout au plus deux cent soixante-dix mètres de diamètre. Ce qu'il a de plus remarquable, c'est le paysage qui l'entoure. Il est tellement resserré dans une ceinture de hautes et vertes montagnes à pic, qu'il ne laisse aucune place pour le plus étroit sentier. On pourrait en prendre le lit pour un cratère éteint qui s'est rempli d'eau. Cette conjecture se trouve fortifiée par les grandes masses de basalte qui figurent au premier plan. Le lac a beaucoup de poissons et en renferme une espèce toute particulière. On dit qu'il possède un canal d'écoulement souterrain, mais jusqu'ici on ne l'a pas découvert.

Quand on veut traverser cette eau, il faut le faire à la nage, ou bien se servir d'un singulier esquif que les naturels fabriquent dans l'espace de quelques minutes. Curieuse de tenter utie expédition de ce genre, je donnai à çntçn^rç à^ mon çuide que je voulais passer

le lac. Aussitôt il arracha plusieurs troncs de bananiers, les attacha les uns aux autres au moyen de longues tiges d'herbes flexibles, posa des feuilles dessus, mit son radeau à flot et m'engagea à en prendre possession. Je ne fus pas sans éprouver une certaine anxiété ; mais j'aurais eu honte de le faire voir. Je m'assis donc sur cette embarcation extraordinaire, et mon guide, qui me suivit en nageant, la poussa devant lui. J'allai et je revins sans accident; mais, à dire vrai, pendant tout le trajet, je ne me sentis pas fort à mon aise. L'esquif était petit, plutôt audessous qu'au-dessus de l'eau ; on ne pouvait s'y cramponner nulle part, et l'on devait craindre à tout instant de tomber par-dessus le bord. Je ne conseillerais point à qui n'est pas nageur de tenter une telle traversée.

Après avoir, du sommet de la montagne, contemplé longuement la mer et ses environs, nous revînmes par le même sentier, jusqu'à un endroit où nous trouvâmes un toit de feuillage. Mon guide y alluma aussitôt un feu pétillant à la manière primitive. Ayant taillé en pointe très-fine un petit morceau de bois, il pratiqua dans un autre une rainure étroite et peu profonde, sur laquelle il frotta avec le bois pointu jusqu'à ce que les fils fins qui s'en détachaient commençassent à fumer. D'avance, il avait préparé de l'herbe et des feuilles sèches ; il y jeta les fils fumants, puis il prit le paquet dans sa main et l'agita plusieurs fois en l'air jusqu'à ce que parût la flamme. Toute l'opération dura deux minutes à peine.

Pour notre souper, il cueillit quelques bananes et les mit sur le feu, dont je me servis aussi pour sécher mes habits, en me tenant tout contre et en me retournant souvent. A moitié trempée, très-fatiguée, j'allai, bientôt après mon maigre souper, chercher le sommeil sur un amas de feuillage séché.

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Il est heureux que, dans ces contrées sauvages et désertes, on n'ait à craindre ni les hommes ni les animaux : les uns sont excessivement calmes et paisibles, et, à part quelques sangliers, les autres ne sont nullement dangereux. L'île, à cet égard, est si privilégiée qu'elle ne renferme ni insectes, ni reptiles venimeux ou nuisibles.

Une de mes autres tournées les plus intéressantes fut celle que je fis à Fautaua et au Diadème, roche qui surgit du sommet des montagnes centrales de l'île et qui affecte la forme d'un diadème garni de plusieurs pointes. t

Pendant plus de deux heures, la route nous conduisit à travers d'horribles gorges, des forêts épaisses et des torrents rapides. Les gorges se transformaient souvent en vrais défilés resserrés entre des montagnes escarpées et inaccessibles, oti une poignée de braves aurait pu, comme jadis aux Thermopyles, repousser des armées entières. Aussi l'entrée de Fautaua est-elle considérée comme la véritable clef de l'île.

Pour s'en rendre maître, les Français devaient gravir un des versants les plus escarpés de la montagne et avancer sur la crête étroite, afin de prendre l'ennemi par derrière. M. Bruat, ayant fait demander des volontaires pour l'exécution de cette entreprise périlleuse, en eut plus qu'il n'en voulait. On choisit parmi eux soixante-deux hommes qui ne gardèrent de leurs vêtements que leurs souliers et des caleçons, et n'emportèrent que leurs armes et leurs cartouches.

Après avoir grimpé avec beaucoup de périls pendant douze heures, ils arrivèrent, au moyen de cordes et en s*aidant de pointes de fer et de baïonnettes, sur une des cimes, oîi ils apparurent d'une manière si inattendue aux Taïtiens, que ceux-ci découragés jetèrent leurs armes et se rendirent. Ils pensaient que des

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hommes ne pouvaient pas pénétrer jusque-là ; les soldats devaient donc être des esprits contre lesquels la défense était impossible.

Aujourd'hui on a construit un petit fort à Fautaua et on a placé un corps de garde sur un des sommets les plus élevés. On arrive à ce dernier par un sentier, le long d'une étroite arête de montagne qui plonge des deux côtés sur des abîmes sans fond. Des personnes sujettes au vertige n'arrivent que difficilement à la crête, ou plutôt n'y arrivent pas du tout, et elles y perdent beaucoup, car on jouit en* haut d'une vue magnifique. On domine des vallées, des gorges et des montagnes sans nombre (parmi les dernières, je mentionnerai surtout le colossal et romantique rocher le Diadème)^ d'épaisses forêts de palmiers et d'autres arbres gigantesques ; et, au delà, le vaste Océan, dont les flots viennent se briser sans cesse contre les écueils et les récifs, et qui se confond à l'horizon avec le ciel azuré.

Il y a, dans le voisinage du fort, une chute d'eau qui tombe par-dessus une muraille perpendiculaire dans une gorge étroite; malheureusement, des rochers et des collines s'avancent et masquent l'extrémité de la chute, qui, d'ailleurs, est peu volumineuse; car autrement, la hauteur de la chute dépassant certainement cent trente mètres , cette cascade mériterait d'être rangée parmi les plus remarquables.

Le chemin du fort au Diadème est excessivement pénible et nous demanda trois heures entières. Mais de là nous eûmes une vue encore plus belle, car on aperçoit la mer des deux côtés de l'île.

Ce fut ma dernière excursion dans cette belle O'Tahiti, où l'homme, pour vivre, n'a qu'à tuer et à faire cuire les porcs, ou à cueillir les fruits les plus succulents. Le lendemain, 17 mai, il me fallut aller à bord, parce qu'on levait l'ancre.

Le 2 juillet, nous entrions enfin dans la mer de lai Chine. J'étais enchantée de dire adieu à l'Océan, trop-l bien nommé Pacifique, oîi le voyage est des plus ea-* nuyeux, puisqu'on n*y rencontre généralement aucun ' navire, et que Feau y est ordinairement assez calme ^ pour faire croire qu'on navigue sur une rivière.

Sept jours après, nous arrivions dans la rade de ! la ville portugaise de Macao, située dans une position ravissante, sur le bord de la mer, et entourée de jolies chaînes de collines et de montagnes.

Nous débarquâmes immédiatement. Pour avoir le droit de mettre pied à terre, il fallut payer au mandarin une somme équivalant à peu près à 5 fr. par personne. Cet abus, à ce que j'appris, n'a pas tardé à être supprimé.

Nous traversâmes une grande partie de la ville pour gagner une des maisons de commerce portugaises. Les Européens, hommes et femmes, peuvent circuler ici librement, sans courir, comme dans d'autres villes chinoises, le risque d'être lapidés. Un grand mouvement régnait dans les rues, qui n'étaient habitées que par des Chinois. Assis sur le chemin, des groupes d'hommes jouaient aux dominos, et, dans les boutiques, des serruriers, des menuisiers, des cordonniers et d'autres artisans travaillaient, causaient, jouaient ou dînaient ensemble. Je ne viy que peu dé femmes, encore appartenaient-elles au bas peuple. Rien ne m'amusa ni ne m'étonna plus que la manière dont mangent les Chinois : ils se servent de deux petits bâtons, à l'aide desquels ils portent les mets à la bouche d'une façon très-adroite et très- délicate. Pour le riz, qui se détache et se brise, les- bâtons ne feraient pas aisément leur office; aussi les Chinois approchent-ils le vase rempli de riz tout contre leur bouche grande ouverte, oîi ils font entrer de larges portions au moyen de leurs petits

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engins; mais, d'ordinaire, une partie retombe dans le vase d'une manière peu appétissante. Pour les mets liquides, ils se servent de cuillers rondes en porcelaine.

Le lo, nous nous rendîmes à Hong-Kong, île en tête de la rade et que les Chinois ont cédée aux Anglais en 1842. Les Européens y ont fondé le port Victoria, oîi ils ont élevé de beaux palais en pierre de taille ; mais ceux qui s'y sont établis trouvent que le commerce ne répond pas à leurs espérances, et ils en déguerpiraient volontiers.

La situation de Victoria n'est pas des plus agréables, parce qu'elle est environnée de montagnes toutes nues. La ville même a un cachet européen, et, si Ton ne voyait pas, dans les rues et dans les boutiques, des porteurs, des ouvriers et de petits marchands chinois, on croirait à peine qu'on se trouve à l'extrémité de TAsie. Je fus surprise de ne pas rencontrer de femmes indigènes dans les rues. On aurait pu penser qu'une Européenne courrait quelque danger à se montrer en public ; mais je dois avouer que je n'eus jamais à essuyer la moindre offense de la part des Chinois; ils ne m'importunèrent même pas de leur curiosité.

Dès les premiers jours, malgré les conseils de prudence qu'on me donnait, je me résolus à partir pour Canton. Je pris sur moi mes pistolets, et, le soir du 12 juillet, je me rendis tranquillement à bord d'une petite jonque chinoise.

Une forte pluie et la nuit tombante m'obligèrent bientôt à me réfugier dans l'intérieur du bateau, où, pour passer le temps, je me mis à observer mes compagnons de voyage.

La société, sans être choisie, se conduisait très-décemment, de sorte que je pus rester tranquillement au milieu d'elle. Quelques-uns jouaient aux dominos, tandis que d'autres tiraient des sons épouvantables

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d'une mandoline à trois cordes. On fumait, on causait et on prenait du thé sans sucre dans de toutes petites tasses. Chacun à Tenvi m'offrit de ce nectar. Les Chinois, riches ou pauvres, ne boivent ni eau pure ni spiritueux, mais toujours du thé faible et sans sucre.

Il était tard quanél je me retirai dans ma cabine, dont le plafond n'était pas hermétiquement fermé et laissait pénétrer la pluie'. A peine le capitaine s'en fut-il aperçu qu'il m'assigna une autre place. Je me trouvai dans la société de deux Chinoises très-occupées à fumer du tabac : leurs pipes n'étaient pas plus grandes que des dés à coudre, et, après trois ou quatre bouffées, elles devaient être bourrées de nouveau.

Mes compagnes, ayant remarqué que je n'avais pas de petit tabouret pour reposer ma tête, m'en offrirent un, et insistèrent tellement que je dus l'accepter. En effet, au lieu d'oreiller, les Chinois se servent de bas tabourets de bambou, ou de cartons très-forts, qui ont de dix à trente centimètres de long, et environ vingt de haut, bombés à la partie supérieure, mais non rembourrés.

Au point du jour, nous étions dans le Si-kiang, un des grands fleuves de la Chine, et qui, à peu de distance encore de l'endroit où il se jette dans la mer, a près de treize kilomètres de large; mais, à son embouchure, il est assez resserré par des montagnes et des rochers pour perdre la moitié de sa largeur.

Près de Hoo-Mun^ appelé aussi Whampoa^ le fleuve se divise en plusieurs bras ; celui qui conduit à Canton s'appelle le Fleuve aux Perles. Whampoa, endroit de peu d'importance, mérite d'être mentionné seulement parce que les nombreux bas -fonds du Fleuve aux Perles obligent tous les grands vaisseaux d'y jeter l'ancre.

Le long des rives s'étendent d'immenses planta-

tions de riz bordées de bananiers et d'arbres fruitiers. Ces derniers forment souvent de jolies allées; mais on îles plante moins pour Tornement que par nécessité. ^ Comme le riz a besoin d'un terrain très*humide, des arbres sont placés entre les rizières pour soutenir le sol, qui sans cela serait entraîné à force d'être arrosé. IDe jolies maisons de campagne d'un style vraiment chinois , avec des toits échancrés , pointus et dentelés, couvertes de tuiles et de briques de couleur, se cachent sous des groupes d'arbres aux ombrages épais; nais des pagodes de constructions diverses (appelées tas)^ ayant de trois à neuf étages, s'élèvent sur de petites collines près des villages et attirent de loin Fattention.

Plus on approche de Canton, plus augmentent le mouvement de la navigation et le nombre des vaisseaux et des bateaux servant de demeure. On voit des navires des formes les plus étranges ; des jonques à l'arrière desquelles s'élèvent comme une maison à deux étages, avec de hautes fenêtres, des galeries et un toit. Ces bâtiments, souvent d'une grandeur surprenante, chargent jusqu'à mille tonnes. Plus loin on aperçoit des vaisseaux de guerre chinois d'une construction plate, large et longue, armés de vingt à trente canons; des bateaux de mandarin qui, avec leurs portes et leurs croisées peintes, avec leurs galeries ciselées et leurs pavillons en soie, ressemblent aux plus jolies demeures. Ceux qui méritent le plus d'attention sont les superbes bateaux à fleurs^ dont les galeries supérieures sont ornées de guirlandes et d'arabesques. Des portes et des fenêtres de style gothique conduisent dans l'intérieur, composé d'un grand salon et de quelques cabinets. Des glaces et des tapis de soie or^ nent les murs ; des lustres de verre et des lanternes en papier de couleur, parmi lesquels se balancent de

6o VOYAGES

petites corbeilles remplies des fleurs les plus fraîches, complètent un ensemble enchanteur.

Ces bateaux à fleurs restent toujours à Fancre, et servent aux Chinois, jour et nuit, de lieux de divertissement. On y exécute des comédies, des danses et des jongleries, auxquelles n'assistent pas les femmes de bonne compagnie. L'accès n*en est pas précisément interdit aux Européens ; mais, avec la disposition actuelle des esprits, ce serait courir plus ou moins le risque d'être injurié ou maltraité que de s'y introduire.

Qu'on se représente, à côté de ces singuliers bateaux, des milliers de petits canots qui sont à l'ancre ou qui croisent dans tous les sens ; des pécheurs jetant de tous côtés leurs filets, des enfants et des jeunes gens qui se baignent et nagent. Souvent on détourne les regards avec inquiétude, en voyant sur de petits bateaux étroits des gamins jouer et se chamailler ; à chaque instant on se figure qu'un de ces petits bons hommes va tomber par-dessus le bord. Aussi les parents prudents attachent-ils au dos de leurs enfants âgés de moins de six ans des citrouilles creuses ou des vessies de bœuf remplies d'air, pour que, s'ils tombent dans l'eau, ils n'aillent pas vite au fond.

Depuis peu d'années il est permis aux femmes européennes d'entrer et de demeurer dans les factoreries de Canton. Je quittai donc le bateau sans crainte ; mais je devais d'abord aviser aux moyens de trouver la maison d'un M. Agassiz, auquel j'étais adressée. Comme je ne savais pas encore un mot de chinois, je dus m'expliquer par signes. Je donnai à entendre à mon capitaine que je n'avais pas d'argent sur moi, et que, s'il voulait être payé, il devait me conduire à la factorerie. Il me comprit et s'empressa d'aquiescer à ma demande. Les • Européens que je rencontrai à la

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factorerie m'indiquèrent la maison, et bientôt je me trouvai hors d'embarras.

Quand M. Agassiz me vit arriver et sut que j'étais venue à pied du vaisseau à sa maison^ il fut très-surpris, ayant peine à croire que j'eusse pu faire ce trajet sans inconvénient et sans insulte. Ce n'est qu'alors que je me rendis compte du danger auquel je m'étais exposée comme femme, en parcourant seule avec un guide les rues de Canton. Semblable chose ne s'était pas encore vue dans la ville, et M. Agassiz m'assura que je devais regarder comme un bonheur insigne de ne pas avoir été outragée grossièrement, ou même lapidée par le peuple.

Si cela fût arrivé, mon guide aurait pris la fuite, et m'aurait abandonnée à mon mauvais sort.

J'avais bien remarqué, en allant du vaisseau à la factorerie, que tout le monde me suivait des yeux et criait après moi en me montrant au doigt ; que jeunes et vieux sortaient des boutiques, et que peu à peu il se formait autour de moi une espèce d'escorte. D'ailleurs pouvais-je faire autre chose que de ne pas me laisser intimider, et de payer d'audace? J'avançai donc bravement, et l'on ne me fit rien, sans doute, parce que je ne montrai aucune crainte.

J'avais formé le projet de ne pas rester longtemps à Canton ; car, depuis la dernière guerre avec les Anglais, les Européens peuvent y circuler moins que jamais. Les femmes y sont encore plus détestées, attendu qu'il a été annoncé, dans les prophéties chinoises, que le Céleste-Empire sera conquis un jour par une femme.

Heureusement, je fis la connaissance d'un Allemand, M. de Carlovsritz, qui avait déjà passé quelques années à Canton. Il me témoigna de l'intérêt, et m'offrit même de me servir de cicérone, à condition qv,eje

6a • VOYAGES

m'armerais de patience jusqu'à ce que la poste d'Europe, qu'on attendait sous peu, fût arrivée. En ce moment, les marchands ont l'esprit tellement agité et préoccupé qu'ils n'ont pas le temps de songer à autre chose qu'à Içur correspondance commerciale.

Peu d'Européens amènent leurs familles en Chine, surtout à Canton, où les femmes et les enfants vivent à peu près comme en prison, et ne peuvent guère sortir que dans une litière bien fermée. D'ailleurs, tout est si cher dans ce pays, que comparativement on vit à bon marché même à Londres. Ici, on n'a pas un appartement quelque peu convenable, de six chambres avec cuisine, à moins de 3,700 à 4,3oo fr. par an; un domestique reçoit de 21 à 42 fr. par mois ; une servante de 48 à 53 fr. ; car les Chinoises ne veulent servir les Européens qu'à des prix exorbitants. D'ailleurs, il règne à Canton la singulière coutume d'affecter à chaque genre d'occupation une personne particulière, ce qui nécessite un grand nombre de domestiques (i).

Une famille composée de quatre personnes exige au ipoins de dix à douze domestiques, et quelquefois plus. D'abord, chaque membre de la famille a un domestique attaché exclusivement à son service j puis il faut un cuisinier, quelques bonnes d'enfants et plusieurs coolies employés aux travaux plus communs, tels que le nettoyage des chambres ou le transport du bois et de l'eau. Malgré un personnel si nombreux, on est ordinairement très-mal servi ; car si l'un ou l'autre de ces gens sort et qu'on ait besoin de son ser-

(i)Cette coutume existe dans toutes les colonies delà Malaisie, de l'Asie méridionale et de l'Afrique orientale. Elle tend même à s'acclimater dans quelques ports de l'Europe. — Quant aux prix, renchérissement de toutes choses en France peut les faire considérer comme n'étant pas fort exagérés. — Voir une \ '^e du chap. iii. — J. B«

-▼ice, on doit attendre qu'il soit rentré, aucun dome»- |t»tîque ne voulant faire Fouvrage de son camarade. La maison entière est sous la direction d'une espèce d'intendant nommé comprador. Chargé de l'argenterie, des meubles et du linge, il reçoit et nourrit les domestiques, s'occupe de tout ce qu'il leur faut et répond de leur fidélité; mais il retient aussi à chacun sur ses gages deux dollars par mois. Il fait les achats, les comptes de cuisine^ en un mot toutes les dépenses, et indique à la fin de chaque mois le total sans trop entrer dans les détails.

Outre la direction de la maison, le comprador est chargé de tenir la caisse de la maison de commerce. Il manie des centaines de mille dollars (i); mais^ s'il accepte des pièces fausses, il en est responsable. Aussi, pour les payements et pour les recettes, a-t-il ses commis à lui, qui vérifient la monnaie à poignées : lançant chaque pièce en l'air avec le pouce et le doigt du milieu, ils en écoutent le son et en regardent le revers lorsqu'elle est tombée dans le creux de la main. Des milliers de pièces sont ainsi comptées dans l'espace de quelques heures. Cet examen est indispensable à cause de la quantité de faux dollars que fabriquent les Chinois. Pour prouver que les pièces sont bonnes, on imprime sur chacune le cachet de la maison, ce qui finit par les aplatir et les élargir, et par les séparer en plusieurs morceaux. Mais les morceaux ne perdent rien de leur valeur, parce que la somme est au poids. Indépendamment des dollars, on se sert encore d'argent pur non monnayé, compté en petites barres, et dont on coupe des morceaux plus ou moins gros,

(if S'il s'agit ici du dollar argent ou de la piastre d'Espagne, cette pièce vaut 5 fr. 3o, suiysint l'Annuaire du bureau des Lonffftuiéis^ ou 5 fr. 43, selon madame Ida Pfeiffer. — J. B.

selon que la somme à payer est plus ou moins forte.

Le comprador ne touche pas de traitement, mais il a un intérêt dans toutes les opérations; pour les comptes de la maison, il sait les faire sans y perdre. D'ailleurs, on prend en général des hommes de confiance et qui versent une caution entre les mains des mandarins.

Voici quelle est à peu près la vie des Européens établis à Canton. Après s'être lève et avoir bu une tasse de thé dans sa chambre, on prend un bain froid. A neuf heures, vient le déjeuner, qui se compose de poissons frits ou de côtelettes, de rôti froid, d'oeufs, de beurre, de pain et de thé. Chacug va ensuite à ses affaires jusqu'à rheure du dîner, qui a lieu ordinairement à quatre heures. On mange de la soupe à la tortue, du curri (i) et du riz, du rôti, des. ragoûts et des pâtes. Tous les mets, à l'exception du curri et du riz, sont préparés à l'anglaise par des cuisiniers chinois. Le dessert se compose de fromage et de fruits, tels que ananas, long-yen, mangues et lit-chi. Les Chinois prétendent que ce dernier fruit est le meilleur qui existe. Il est de la grosseur d'une noix, a une peau brun rouge un peu chagrinée, une pulpe blanche et délicate et un noyau noir. Le long-yen, un peu moins gros que le lit-chi, a aussi une chair blanche et délicate, mais trop aqueuse. Je ne trouvai pas ces deux fruits extrêmement bons. Les ananas ne me parurent ni aussi savoureux ni aussi parfumés que ceux qui viennent dans les serres d'Europe; seulement ils sont beaucoup plus gros que les nôtres.

On boit à Canton du vin de Portugal et de la bière anglaise. Avec chaque boisson, on vous offre de la glace cassée en petits morceaux et enveloppée d'un linge.

(i) Le CMiTi est une sauce d'assaisonnement, où l'on broi« de roignon, de Tail et du gingembre avec du poivre rouge.

C'est un article assez dispendieux , car on l'apporte de l'Amérique du* Nord. Le soir, on prend- du thé.

Pendant le repas, une grande punka répand de Tair et de la fraîcheur sur toute la société. La punka est un cadre d'environ trois mètres de long et d'un mètre de haut, couvert de percale blanche et suspendu par de forts cordons au plafond de la chambre. Un autre cordon passe, comme la corde d'une cloche, à travers le mur, et va, soit dans une pièce voisine, soit au rezde-chaussée, d'oîi un domestique le tire d'une manière r^ulière, et maintient ainsi le cadre dans un mouvement léger et constant qui produit le courant d'air le plus agréable.

La vie en Chine pour les Européens est donc nonseulement fort ennuyeuse, mais aussi très-chère.

Les Chinois, au contraire, vivent à bon marché. Un homme peut parfaitement se tirer d'affaires avec 60 cashs par jour, c'est-à-dire avec près de trente centimes ; aussi le salaire de l'ouvrier est minime. Par exemple, on peut louer un bateau pour toute la journée au prix d'un demi-dollar (2 fr. 65), et cet argent suffit souvent à nourrir une famille de six à neuf personnes. J'avoue que les Chinois ne sont pas difficiles sur le choix de leurs aliments. Ils mangent des chiens, des chats, des souris, des rats, des intestins d'oiseaux, du sang de toute espèce d'animal, et même, à ce qu'on m'a assuré, des chenilles, des vers de terre et des bêtes mortes. Leur principale nourriture est le riz, qui ne leur sert pas seulement comme plat, mais qui leur tient aussi lieu de pain. Il est très-bon marché; le picoul (100 livres de Vienne ou i25 de Hambourg, ou 56 kilogrammes) coûte de 9 fr. 3o à i3 fr. 25.

Les vêtements des deux sexes, pour le peuple, se composent de larges pantalons et de longues tuniques, et se distinguent par une saleté extraordinaire. Le

Chinois est Tennemi des bains et des ablutions ; il ne porte pas de chemise, et il garde le même pantalon jusqu'à ce qu'il lui tombe du corps. Les tuniques des hommes leur descendent jusqu'au-dessous du genou, et celles des femmes un peu plus bas. Elles sont faites de nankin ou de soie, de couleur bleu foncé, brune ou noire. Pendant l'hiver, les Chinois ajoutent à ce vêtement un habit d'été qu'ils serrent contre celui de dessous à l'aide de ceintures ; mais, dans les grandes chaleurs, ils le laissent flotter légèrement autour du corps.

Les hommes ont la tête rasée, à l'exception d'une petite partie de l'occiput, où les cheveux sont entretenus avec beaucoup de soin et tressés en queue. Plus cette queue est épaisse et longue, plus un Chinois en tire vanité. Aussi il y mêle de faux cheveux et des rubans noirs, et la queue descend quelquefois jusqu'à la cheville. Pendant le travail , le Chinois la roule autour de son cou ; mais, en entrant dans une chambre, il la détache, parce que ce serait blesser les convenances et la politesse que de se présenter avec la queue retroussée.

Les femmes gardent leur chevelure tout entière; elles la relèvent en arrière, la tressent et l'attachent d'une façon agréable sur le sommet de la tête; ces soins leur demandent beaucoup de temps; mais une fois qu'elles sont iroiffées, c'est pour toute une semaine. Les hommes et les femmes ne mettent rien sur leur tête, ou bien ils portent des chapeaux de bambou trèsmince, qui ont souvent près d'un mètre de large ; ces chapeaux, qui les garantissent du soleil et de la pluie, sont excessivement légers,

La chaussure se compose de bas cousus et de souliers d'étoffes de soie ou de coton noir ; la semelle des souliers, haute de plus de trois centimètres, est faite

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de carton épais ou de bandes de feutre plusieurs fois repliées Tune sur Tautre. Les pauvres ne portent pas de chausr^ure.

Les maisons du peuple sont de misérables baraques construites en tuiles ou en bois. L'ameublement est loin de coûter cher : une méchante table, quelques chaises, deux ou trois nattes de bambou, de petits escabeaux pour la tête et de vieilles couvertures, composent tout le mobilier. Cependant les pots de fleurs ne manquent nulle part.

La manière la plus économique de se loger, c'est d'avoir un bateau à soi. L'homme va travailler à la campagne, et» pendant ce temps, la femme cherche à contribuer au bien-être de chacun en conduisant Bar l'eau des promeneurs ou des voyageurs. Une moitié du bateau appartient |à la famille, l'autre au locataire, et, quoique l'espace soit ainsi des plus restreints (car les bateaux ont à peine huit mètres de ^ long), il y règne la plus grandp propreté et le plus grand ordre. Chaque matin tout est lavé et nettoyé. On sait tirer parti du plus petit coin de la manière la plus ingénieuse; il y a même place pour un autel domestique en miniature. Pendant le jour, on cuit et on lave. Bien que les enfants ne manquent pas, le voyageur n'en est nullement importuné; aucun spectacle désagréable ne s'offre à sa vue, et il n'entend que très-rarement la voix criarde d'un des marmots. Pendant que la mère tient la rame, elle porte son plus jeune enfant sur le dos. Les plus grands ont aussi quelquefois un de leurs frères attaché sur les épaules, et sautent ou grimpent sans s'inquiéter le moins du monde du dépôt qui leur est confié. Souvent je voyais avec douleur la petite tête nue d'un tout jeune enfant ballotter de divers sens pendant que le frère aîné s'élançait d'un endroit à l'autre, ou bien le front de la pauvre créature rece*

voir tellement en plein les rayons du soleil, que c'était à peine si elle pouvait ouvrir les yeux. Certes! on ne saurait se faire une idée de la misère d'une de ces familles renfermées dans un bateau.

On accuse les Chinois de tuer beaucoup d*enfants nouveau-nés ou chétifs et malingres. Ils les étouffent, dit-on, dès leur naissance et les jettent à l'eau, ou bien ils les exposent dans les rues, ce qui est encore plus affreux, car il y a beaucoup de cochons et de chiens errants qui se jettent avec voracité sur la proie qui leur est offerte. C'est surtout le sort des filles. Pour les garçons, toute famille s'estime heureuse d'en avoir, parce qu'un de leurs devoirs les plus sacrés est de nourrir leurs parents dans la vieillesse. Le fils aîné même, quand son père vient à mourir, est obligé de prendre soin de ses autres frères et sœurs, qui, en échange, lui doivent le plus grand respect et une obéissance sans bornes. On tient rigoureusement à l'exécution de CCS lois, et celui qui les transgresse est puni de mort.

Les Chinois regardent comme un honneur d'être grand-père , et, pour rendre public cet avantage, l'homme qui en est favorisé porte des moustaches; elles se remarquent d'autant plus que les jeunes gens n'en ont pas et que le plus souvçnt même ils n'ont pas de barbe.

Quant aux mœurs et aux coutumes des Chinois, je ne puis en dire que fort peu de chose; car pour un étranger il est difficile et presque impossible de les connaître. Cependant la fréquence des supplices et le raffinement des tortures les plus variées, ainsi que l'extrême plaisir qu'ils prennent à tourmenter les animaux, semblent indiquer chez eux un penchant inné à la cruauté. J'ajouterai que, d'après ce que j'en ai entendu dire, il n'y a pas de peuple plus fourbe ni plus lâche.

Les femmes riches ont généralement dans ce pays des dispositions à devenir très-grasses; ce qui passe pour une beauté, non-seulement chez les femmes, mais aussi chez les hommes.

Quoique j'eusse beaucoup entendu parler des petits pieds des Chinoises, la vue ne m'en surprit pas moins au plus haut degré. Grâce aux bons offices de la femme d'un missionnaire, madame Balte, je parvins à en voir un tout déchaussé. Les quatre doigts étaient recourbés et pressés si fortement sous la plante du pied, qu'ils semblaient ne faire qu'un avec elle. Il n'y avait que le pouce qui eût pris tout son développement. Le métatarse était si serré avec de forts et larges rubans , qu'au lieu de s'étendre et de s'allonger, il remontait et se fondait avec l'astragale du tarse. A la place de la cheville on voyait une grosse masse de chair, semblable à un moignon, qui se joignait à la jambe. Le dessous du pied avait à peine douze centimètres de long et quatre de large. L'ensemble est toujours enveloppé de linge blanc ou de soie, enlacé de rubans, et renfermé dans de petits souliers à très-hauts talons.

A ma grande surprise, ces créatures, qui marchent comme des canes, n'en trottaient pas moins presque aussi vite que les femmes d'Europe aux pieds développés; elles montaient et descendaient même les escaliers sans le secours d'un bâton.

Fort peu de Chinoises échappent à cet embellissement, excepté les filles de la classe la plus indigente, c'est-à-dire celles qui habitent dans les bateaux. Dans les familles élevées, toutes les filles partagent cette distinction, tandis que, dans les inférieures, on la réserve ordinairement à l'aînée.

Le mérite d'une fiancée se règle sur la petitesse de ses pieds ; mais parlons de choses plus sérieuses.

Le 3 août, j'ai appris qu'un Suisse, nommé Vauchée,

70 VOYAÔES

venait d*être assassîné par les pirates en se rendant de Canton ft Whampoa. Il avait passé avec nous bien des soirées. Je l'avais encore vu la veille de son départ chez notre voisin, oîi Ton s'était beaucoup amusé et oCi l'on avait chanté les plus beaux quatuors jusqu'à quatre heures du soir. A neuf heures, il était monté en bateau, pour partir à dix; un quart d*heure après, son embarcation fut enveloppée de mille champans ou autres canots, et il trouva sa triste fin.

M. Vauchée avait eu l'intention de se rendre à Hong-Kong, afin de s'y embarquer sur un plus grand navire pour aller à Tschang-Haï. Il portait avec lui des montres suisses pour une valeur de 40,000 fr. ; et il racontait même à ses amis avec quel soin il les avait emballées, sans que ses domestiques en eussent rien vu. Mais fort probablement il n'en avait pas été ainsi; et, comme parmi les serviteurs de toutes les maisons existent des espions, les pirates n'avaient été que trop sûrement informés de tout.

Il se passait rarement un jour sans qu'on entendît parler de crimes ou d'actes de violence. Aussi vivaiton dans une anxiété continuelle, surtout depuis qu'on avait répandu le bruit que tous les Européens allaient être massacrés. Néanmoins, je me hasardai à faire quelques excursions avec M. de Carlowitz.

Un jour que nous étions allés visiter une pagode de neuf étages superposés entre Canton et Whampoa, comme nous revenions, nous vîmes aborder deux champans d^où sortirent un grand nombre d*hommes bruns, à moitié nus et la plupart armés. Ils traversèrent précipitamment les champs de riz et marchèrent droit à nous. Nous les prîmes pour des pirates et nous fûmes un instant tourmentés de la crainte de ce qui allait arriver. S'ils en eussent été réellement, c'en était fait de nous; car, à cette distance de Canton, et

entourés seulement de Chinois qui leur auraient au besoin prêté main-forte, nous aurions été fort aisément leurs victimes. Nous n'avions donc aucun moyen de leur échapper. Cependant ces gens approchaient toujours. Enfin, quand nous nous trouvâmes en présence les uns des autres, le chef s'annonça en qualité de capitaine d'un vaisseau de guerre de Siam. Il nous raconta en mauvais anglais qu'il était arrivé seulement depuis peu, et qu'il avait amené le gouverneur àt Bangkok^ se rendant par terre à Péking. Notre angoisse se dissipa insensiblement, et nous acceptâmes même l'aimable invitation du capitaine d'aller à notre tour visiter son vaisseau. Il vint prendre place dans notre bateau, nous conduisit lui-même jusqu'à son navire, où il nous fit tout voir. Cependant l'aspect n'en était pas des plus séduisants.

La plus longue excursion que l'on puisse faire hors de Canton s'étend jusqu'à une trentaine de kilomètres en remontant le Fleuve aux Perles. M. Agassiz eut la bonté de me procurer le plaisir de cette promenade. Il loua une belle barque, nous munit de provisions de toutes sortes et pria un missionnaire, qui avait déjà fait souvent cette course, de m'accompagner, ainsi que M. de Carlowitz. La société d'un missionnaire est, même en Chine, l'escorte la plus sûre pour un voyageur. Ces messieurs parlent la langue du pays et se familiarisent peu à peu avec les indigènes; ils parcourent sans obstacle les environs de leur résidence. Huit jours à peu près avant notre partie, quelques jeunes gens en avaient tenté une pareille ; mais, à moitié route, plusieurs coups de feu tirés d'une des forteresses situées le long du fleuve les avaient forcés de rebrousser chemin. Quand nous approchâmes de cette forteresse, nos bateliers ne voulurent pas aller plus loin, et nous fûmes presque obligés d'employer la force. On fit bien

aussi feu sur nous; mais heureusement nous avions déjà dépassé la forteresse. Ayant échappé à ce danger, nous continuâmes notre course sans autre accident ; même nous abordâmes à plusieurs villages; nous visitâmes la pagode seigneuriale, et nous examinâmes tout avec beaucoup de soin. Le paysage était ravissant et offrait de grandes plaines couvertes de plantations de riz, de cannes à sucre et de thé.

Je trouvai ce jour-là l'occasion d'observer comment les missionnaires écoulent leurs livres religieux. Chaque Chinois prenait ce qu'on lui offrait, car cela ne coûtait rien. S'il ne savait pas lire (ces livres étaient écrits en chinois), il y gagnait au moins du papier. Notre missionnaire retourna chez lui ravi de joie : il avait placé ses cinq cents exemplaires. Quel superbe rapport à faire pour la société des missionnaires ; et quel brillant article pour la gazette ecclésiastique !

Cette promenade le long du Fleuve aux Perles fut essayée trois mois après par six jeunes Anglais. Eux aussi s'arrêtèrent à un des villages et se mêlèrent aux gens de la campagne; malheureusement ils périrent victimes du fanatisme des Chinois et furent tous massacrés de la manière la plus cruelle.

Parmi les excursions possibles, il ne me restait plus qu'à entreprendre le tour des murs de la ville de Canton proprement dite. Ce désir fut aussi bientôt réalisé, carie bon missionnaire s'offrit à nous accompagner, M. de Carlowitz et moi, et à nous protéger, mais à la condition expresse que je me travestirais en homme.

Nous traversâmes longtemps des ruelles étroites, pavées de larges pierres. A chaque maison, nous voyions dans quelques niches de petits autels d'un demimètre de haut, devant lesquels, comme il ne faisait pas encore tout à fait jour, les lampes de nuit continuaient à brûler. On use inutilement une quantité

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d'huile prodigieuse pour se conformer à cet usage religieux. Peu à peu s'ouvraient le3 magasins, qui ressemblent à de jolies halles dont les devantures ont été enlevées. Les marchandises sont étalées, en partie dans des montres ouvertes, en partie sur des tables, derrière lesquelles les Chinois sont assis et travaillent. D'un coin du magasin, un escalier étroit conduit à Tétage supérieur, oti se trouve l'appartement du marchand.

Ici, comme dans les villes turques, tous ceux qui exercent la même profession sont tenus de s'établir dans la même rue; ainsi, dans Tune on ne voit que des cristaux, et dans une. autre, que des étoffes de soie. Dans celles où logent les médecins, on trouve aussi toutes les pharmacies, parce que les médecins s'occupent, en dehors de leurs visites, à préparer les médicaments. Quelques-unes sont aussi particulièrement assignées aux diverses proviisions; et, en général, les étalages y sont rangés avec autant d'ordre que de goût. Entre les maisons , s'élèvent plusieurs petits temples, dont le style ne diffère pas du tout des autres édifices. Aussi, il n'y a que le rez-de-chaussée qui soit habité par les dieux; les simples mortels occupent les étages supérieurs.

Le mouvement était extraordinaire dans les rues, surtout dans celle oti se tenait le marché aux provisions. Les femmes et les filles des basses classes allaient, comme en Europe, faire leurs emplettes. Elles étaient toutes sans voile, et beaucoup d'entre elles marchaient comme des canes, à cause de l'usage si répandu de mutiler les pieds. La foule est considérablement augmentée par une quantité inouïe de portefaix qui courent de tous côtés, les épaules chargées de grands paniers pleins de provisions. Tantôt ils vantent leur marchandise à haute voix, tantôt ils demandent

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à grands cris qu'on leur livre passage. Quelquefois les litières des gens riches et des personnes de distinctioa encombrent toute la longueur d'une rue et arrêtent les flots du peuple affairé. Mais ce qu'il y a de plus affreux, ce sont les porteurs innombrables qui enlèvent dans de grands baquets certains objets d'une odeur peu agréable, et qu'on rencontre dans chaque rue, presqu'à chaque pas.

Il faut qu'on sache qu'il n'y a peut-être point de peuple au monde qui^ pour Tactivité et l'industrie, puisse être comparé aux Chinois, et qui utilise avec autant de soin le moindre coin de terre. Comme ils n'ont que peu de bétail, et par conséquent peu de fu* mier, ils cherchent à remplacer le fumier par un autre engrais, ce qui explique la grande attention qu'ils ont de ne perdre les excréments d'aucun être vivant.

Toutes ces petites rues sont construites le long des murailles, en sorte que nous avions déjà fiaiit le tour d'une partie de l'enceinte avant de l'avoir remarqué. Des portes d'entrée insignifiantes, qu'on ferme le soir, conduisent dans la ville intérieure, où ne peut pénétrer aucun étranger.

Cependant, il est souvent arrivé à des matelots ou à d'autres chrétiens d'entrer dans la cité sans s'en douter par une de ces portes; ils s'apercevaient de leur méprise lorsqu'on commençait à leur jeter des pierres.

Après avoir fait au moins trois kilomètres à travers un dédale de petites rues, nous arrivâmes enfin dans les champs. Ici nous eûmes une vue complète des murs de la ville, et du haut d'une petite colline, située aux environs, nous découvrîmes une assez grande partie de Canton. Le mur d'enceinte a bien près de vingt mètres de haut, et est presque partout tellement couvert d'herbes, de plantes grimpantes et de broussailles, qu'il ressemble à une superbe haie

AUTOUR DU MONDE yS

vive. La ville apparaît comme un chaos de petites maisons, entre lesquelles s'élèvent quelques arbres isolés ; mais elle ne fait voir ni belles rues ou places, ni édifices, temples ou pagodes remarquables.

J'avais passé en tout à Canton plus de cinq semaines, du i3 juillet au 20 août. Cette époque est la plus chaude de Tannée, et réellement la température fut insupportable. Dans les chambres, nous eûmes près de 26 degrés et demi ; à Taif et à l'ombre, jusqu'à 3o degrés.

Pour retourner à Hong-Kong, je me servis encore d'une jonque chinoise ; mais j'étais moins tranquille cette fois-ci que la première : ayant présente à la mémoire la triste fin de M. Vauchée , je pris la précaution d'emballer mes effets et mon linge en présence de mes domestiques, afin de leur faire comprendre que des pirates perdraient leur peine s'ils se dérangeaient le moins du monde pour moi.

Le 20 août, à sept heures du soir, je dis adieu à Canton et à mes amis. A neuf heures, je voguais de nouveau sur le puissant et célèbre Fleuve aux Perles, sur le Si-kiang.

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