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LA VALLÉE DU TIGRE

(D'avril à juillet 1848.}

Mascate. — Bender-Abassi. — Bender-Boucher. — Bagdad. — Soirée chez M. Rawlinson. — Harem du Pacha. — Ctésiphon. — Babylone. — Birs-Nimrod. — Voyages par caravanes dans la Mésopotamie. — Vie des Arabes à Kerkou. — Arbèle. — Passage des rivières sur des radeaux d'outrés. — Mossoul. — Restes des monuments assyriens. — Ninive et Tel-Nemrod.

Le neuvième jour de notre navigation sur la mer d'Oman, nous aperçûmes plusieurs beaux groupes de rochers, de petits donjons, et enfin un grand fort sur une haute montagne à l'entrée d'une baie dont le fond était occupé par une ville. Cette ville était Mascate, propriété d'un sultan arabe. Les maisons, bâties de pierres, ont de petites fenêtres et, en guise de toits, des terrasses. Quelques rues sont si étroites que deux personnes ne peuvent pas y passer de front. Le bazar, disposé à la turque, se compose de galeries couvertes, où les négociants se tiennent assis, les jambes croisées devant leurs misérables marchandises. La chaleur vous étouffe dans cette vallée rocheuse, où Ton n'aperçoit nulle part ni arbre, ni buissons, ni le moindre brin d'herbe.

Le 4 mai, grâce à la protection d'un jeune homme, dont le père était un Anglais et la mère une Arménienne de Téhéran, je descendis à Bender-Abassi. Les environs en paraissent stériles; néanmoins, on aperçoit, dans la plaine, de petits groupes de palmiers. La foule accourut et, tout ébahie, me contempla; mais elle ne me fit aucune démonstration hostile. Les maisons sont petites et construites comme à Mascate. On y voit peu de fenêtres, et des terrasses au lieu de toits. Les rues, étroites et sales, paraissaient mortes; mais le bazar était animé. Les boulangers cuisent ici le pain de la manière la plus simple, en présence même des chalands : ils pétrissent un peu de farine avec de Teau dans une écuelle de bois; puis ils divisent la pâte en petits morceaux, qu'ils pressent et allongent de manière à les rendre minces et plats; ensuite ils passent dessus de Teau salée et les collent dans l'intérieur d'un tuyau rond. Ce tuyau en terre cuite a environ quarante-cinq centimètres de diamètre et cinquante de long; il est enfoncé à moitié dans la terre. En dedans brûle, à l'extrémité inférieure , du charbon de bois, de sorte que les morceaux de pâte cuisent en même temps des deux côtés, le dessous par le tuyau ardent, le dessus par le feu de charbon. Je me fis donner une demi-douzaine de ces sortes de galettes qui, mangées chaudes, ont assez bon goût.

Le 8 mai, je vis Bender- Boucher, dont le port est bon, mais fort sale. Dans la ville, les maisons sont si serrées et si rapprochées qu'on peut facilement passer de l'une à l'autre en enjambant, et qu'on n'a besoin que d'un peu d'adresse pour s'enfuir par -dessus les toits, d'autant plus que les terrasses sont bordées par des murs ayant de trente à soixante-dix centimètres.

Les femmes ici sç voilent tellement le visage que je

ne sais pas comment elles font pour trouver leur chemin ; les plus petites filles imitent déjà cette coutume. Elles portent des anneaux aux narines, aux bras et aux pieds, moins cependant que les femmes hindoues. Les hommes sont tous armés, même chez eux, de poignards ou de couteaux ; dans la rue, ils sont, en outre, munis de pistolets.

Le 1 1, nous entrions dans le Chat-el-Arab ; et le 12 nous étions devant Bassora. Du fleuve on découvre seulement quelques fortifications et de grands bois de dattiers , qui cachent la ville, située à deux kilomètres et demi dans Tintérieur. Bassora tombe en ruines et n'a plus ni ses belles mosquées ni ses riches caravansérails.

En passant le confluent de TEuphrate et du Tigre, pour remonter le dernier de ces cours d'eau , je me rappelais Topinion qui place à cet endroit le paradis terrestre, et je me disais que, dans ce cas, notre bon père Adam, chassé du lieu des délices, avait dû faire une fameuse course pour aller imprimer son pied sur le pic qui porte son nom, à Ceylan.

Nous arrivions à Ctésiphon le 2 1 . Les ruines de cette capitale sont d'abord vues de face, puis par derrière, carie fleuve décrit une grande courbe, et se replie sur lui-même de plusieurs kilomètres. J'aurai l'occasion plus tard d'en reparler.

Bagdad, la ville des califes, apparaît, de loin, merveilleusement grande et belle; malheureusement elle perd beaucoup de son importance quand on la voit de près. Les minarets et les coupoles, revêtus de briques de couleur, jettent un vif éclat aux rayons du soleil. Les palais, les portes et les fortifications de la ville bordent à perte de vue les rives du Tigre aux teintes jaunes, et les jardins plantés de dattiers et d'autres arbres fruitiers couvrent la plaine immense.

C'est là qu'ont vécu les héros des Mille et une Nuits, le visir Giaffar et son excellent calife Aaroun-Al-Raschid. Bagdad, traversée par le Tigre, s'élève surtout à la rive orientale du fleuve. Ses fortifications sont passables, mais toutes lézardées et mal armées.

Avant de circuler dans les rues, je dus me procurer une grande toile pour m'envelopper tout le corps, et un petit bonnet avec un mouchoir qui, roulé autour, forme une espèce de turban. Quant au bouclier, tissé de crin épais et raide, qui couvre le visage, je ne m'en servis point parce qu'on étouffe à peu près dessous. On ne peut pas se figurer de costume plus incommode pour les femmes que celui qu'on porte dans ce pays (i). Cependant c'est celui dont sont vêtues les jeunes filles elles-mêmes, quand elles mettent le pied dans la rue.

Grâce à ma tenue orientale, et sans me couvrir le visage, je pus circuler librement. Je commençai par visiter la ville, qui n'offre plus rien de curieux, tous les anciens édifices du temps des califes ayant disparu. Les maisons, construites en briques cuites et crues, n'ont qu'un étage. Les murs de derrière donnent tous sur les rues , et il est rare d'y voir un balcon avec de petites fenêtres étroitement grillées. Seules les maisons dont les façades ont vue sur le Tigre sont par exception percées de fenêtres régulières et ont parfois un aspect très-joli. Quant aux rues, elles ont peu de largeur; mais, en revanche, elles sont remplies de boue et de poussière. Le pont de bateaux jeté sur le Tigre, qui compte ici deux cent trente mètres de large, est le plus misérable que j'aie jamais vu. Les bazars sont très-vastes. Le plus an-

(i) Le costume des femmes à Bagdad semble être le même que celui qu'elles portent en Boukharie. — Voir le Voyage d'un faux Derviche, — J. B.

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cien, reste des premières constructions de Bagdad, offre encore des traces de beaux piliers et de belles arabesques, et le kan Osman se distingue par un portail remarquable et par de hautes voûtes en forme de coupole. Les principaux passages sont si larges qu'un cavalier et deux piétons peuvent aller de front. Les marchands et les artisans, ici comme dans tout l'Orient, occupent particulièrement certaines rues ou des passages. Les beaux magasins distingués se trouvent dans les maisons particulières ou dans les kans des bazars. De méchants cafés se rencontrent partout en grand nombre.

Le palais du pacha, vaste édifice sans goût et sans magnificence, n'est imposant que de loin. Les mosquées n abondent pas, et, à part des incrustations de carreaux de briques, elles n'offrent rien d'intéressant.

Pour pouvoir embrasser Bagdad d'un seul coup d'œil, je montai avec beaucoup de peine sur la plateforme extérieure d'une des coupoles du kan Osman, et je fus réellement surprise de l'étendue et de la jolie position de la ville. On a beau parcourir dans tous les sens les rues étroites et uniformes d'une ville orientale, on ne peut jamais s'en faire une idée, car une rue ressemble à l'autre, et toutes ensemble offrent l'image des corridors d'une prison. Mais, du point élevé oîi j'étais postée, je dominais Bagdad, avec ses maisons innombrables, qui en grande partie sont situées au milieu de jolis jardins; je voyais à mes pieds des milliers de terrasses, et surtout le beau fleuve qui, dans cette cité longue de plus de huit kilomètres, roule ses eaux à travers de sombres bois de palmiers et d'arbres fruitiers.

Les maisons, plus agréables à l'intérieur qu'au dehors, ont des cours propres et pavées, où s'ouvrent de nombreuses fenêtres. Les chambres sont grandes et hautes,

mais moins bien meublées qu'à Damas. Pendant l'été, il fait si chaud à Bagdad qu'on change de dojnicile trois fois par jour. Le matin, on se tient dans les chambres ordinaires ; vers neuf heures, on se réfugie dans les appartements souterrains, appelés sardabs, qui, à rinstar des caves, sont souvent à cinq ou sept mètres sous terre, et on y passe toute la journée. Au coucher du soleil, on monte sur les terrasses pour y recevoir des visites, y causer, y prendre du thé, et on y reste jusqu'au milieu de la nuit. C'est là le moment le plus agréable ; les soirées sont fraîches, et on se sent renaître.

Une maladie redoutable frappe à Bagdad tout étranger qui y passe quelques mois : c'est le bouton d'Alep.

Ce bouton, d'abord de la grosseur d'une tête d'épingle, prend peu à peu l'étendue d'un clou, et laisse de profonde^ cicatrices. D'ordinaire, il paraît à la figure. Sur cent visages, on n'en trouve peut-être pas un seul ici qui soit exempt de ces vilaines marques. Lorsqu'on n'en a qu'une, on peut s'estimer fort heureux; ordinairement, on n'en a pas moins de deux, même trois. Les autres parties du corps n'en sont pas non plus exemptes. Ces ulcères se montrent généralement quand les dattes commencent à mûrir, et ils ne grossissent que l'année suivante, vers la même époque. On a cette maladie une fois dans sa vie; les enfants en sont pour la plupart atteints. On ne fait rien pour la combattre, l'expérience ayant prouvé qu'il n'y a pas de remède qui la guérisse. Les Européens ont essayé, mais sans succès, de s'en préserver par l'inoculation.

Dans une soirée^ donnée par le savant résident anglais M. Rawlinson, je vis, parmi les femmes et les jeunes filies, quelques beautés admirables ; mais toutes avaient des yeux séduisants qu'aucun jeune

homme n'aurait pu regarder impunément. L'art de teindre les cils et les paupières a beaucoup de part à cette séduction. Tout cil qui dépasse la ligne régulière est arraché avec soin, et remplacé artistement par le pinceau. Cest ainsi qu'on produit la plus belle forme arquée, et, en teignant encore les paupières, on augmente infiniment la beauté et l'éclat de Toeil. La plus humble servante recherche tout aussi soigneusement que la plus grande dame ces embellissements factices.

Les femmes, dans cette soirée, étaient vêtues à la manière turco-grecque. Elles portaient de larges pantalons de soie, attachés autour de la cheville, et par-dessus des cafetans brodés d'or, dont les manches, serrées contre les coudes , étaient fendues et retombaient des deux côtés des bras, que recouvraient les manches de soie de la chemise. Au milieu du corps étaient fixées des ceintures raides, larges comme la main, ornées sur le devant de boutons énormes, et sur les côtés de boutons plus petits, en or émaillé et ciselé. Des perles montées, des pierres fines et des anneaux d'or brillaient aux bras, au cou et sur la poitrine de ces danles. Sur la tête, elles portaient un joli petit turban enlacé de chaînes ou de dentelles d'or. Beaucoup de minces tresses de cheveux se glissaient parmi les dentelles et descendaient jusqu'aux hanches. Malheureusement plusieurs de ces belles avaient le mauvais goût de teindre leurs cheveux avec de l'orpin, ce qui leur faisait perdre leur brillante couleur noire et les changeait en une chevelure terne, d'un rouge foncé.

Quelque joli que fût ce cercle de femmes, il finissait par être monotone à voir, car le silence et l'immobilité régnaient parmi ce sexe, qu'on accuse ordinairement de trop de loquacité, et aucune de ces aimables figures n'exprimait le moindre sentiment ni

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la moindre émotion : il leur manquait Tesprit et l'instruction, qui font lé charme de la vie. Les filles indigènes n'apprennent rien ; elles passent pour très-instruites quand elles savent lire la langue de leur pays, Farménien ou l'arabe , et, en ce cas, on ne leur met entre les mains que des livres religieux.

Un autre jour, j'assistai, dans le harem du pacha, à un repas après lequel on servit du café noir dans de petites tasses, et on apporta des narguilehs. Les tasses étaient placées dans des gobelets d'or, richement ornés de perles et de turquoises.

Les femmes du pacha ne se distinguent de leurs suivantes et de leurs esclaves que par le costume et la toilette, mais n'en diffèrent nullement par les manières. Les servantes s'asseyaient sans façon sur les divans, se mêlaient familièrement à la conversation, fumaient et prenaient du café avec nous. Les esclaves et les domestiques sont traités chez les mahométans avec bien plus de bonté et plus d'indulgence que dans les maisons européennes.

Les Turcs seuls ont des esclaves.

Autant on est rigide, dans tous les endroits publics, sur l'observation des mœurs et des convenances, autant on se montre relâché à cet égard dans les harems et dans les bains. Pauvre jeunesse, oti puiserais-tu le sentiment de la décence et de la pudeur, si tu assistes dès la plus tendre enfance à de telles scènes et à de pareilles conversations?

Je suis retournée aux ruines de Ctésiphon ; ce qu'elles offrent de plus remarquable, ce sont les fragments du palais de Chosroès, dont on voit encore le portail imposant, à voûte colossale, une partie de la principale façade et quelques parois latérales. Ces débris sont encore fort solides. Vis-à-vis, sur la rive droite du Tigre, s'élèvent quelques restes des murs de Séleucie,

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Ce Jour-là, je fus invitée à rendre visite à un prince persan, qui demeurait sous quelques jolies tentes placées à peu de distance. C'était un beau jeune homme qui prétendait savoir le français, mais dont la science se bornait à peu près à vous demander si vous parliez cette langue.

L'interprète me dit que le prince habitait ordinairement Bagdad, mais que la chaleur insupportable l'avait engagé à établir sa résidence pendant quelque temps en plein air. Il était assis, sous une simple tente ouverte, sur un divan peu élevé, et sa suite était étendue sur des tapis. A ma grande surprise, il eut assez d'usage du monde pour m'offrir une place à côté de lui sur le divan. Notre conversation s'anima bientôt singulièrement, et l'étonnement du prince augmentait à chaque mot que je lui disais de mes voyages. Pendant notre conversation, on me présenta un narguileh d'une beauté rare. Il était en émail d'or azuré, garni de perles , de turquoises ^et de pierres précieuses. J'en tirai quelques bouffées par politesse. On servit aussi du café et du thé ; enfin le prince me fit une invitation à dîner. Une nappe blanche fut étendue à terre, et on mit dessus de grands pains plats en guiâe d'assiettes. Pour moi seule, on fit une exception, en me donnant une assiette et un couvert. On servit beaucoup de viandes, entre autres tout un agneau avec la tête, qui n'avait pas précisément l'air très-appétissant, plusieurs pilaus et un grand poisson frit. Dans les intervalles laissés par les plats, on avait placé des écuelles remplies de lait caillé, épais et délayé, ainsi que des pots de sorbets. Chaque écuelle était munie d'une grande cuiller. Un domestique ayant découpé l'agneau avec un couteau et avec la main, distribua ensuite les portions aux convives en posant la part de chacun sur son assiette de pain. On mangeait de la main

droite. La plupart des convive^ déchiquetaient la viande ou le poisson, passaient les morceaux dans un des pilaus, puis pétrissaient le tout en une boule qu'ils se fourraient dan§ la bouche. Plusieurs mangeaient les viandes grasses sans pilau ; Us essuyaient sur leur pain, après chaque bouchée, la graisse qui leur coulait des doigts. Tout en mangeant, ils buvaient souvent du lait ou prenaient des sorbets, en se servant tous de la même cuiller. A la fin du repas, quoique le Prophète défende sévèrement F usage du vin, le prince en fit apporter. C'était, à ce qu'^ prétendait, à cause de mqi. Il m'en versa un petit verre et en but lui-même deux, l'un à ma santé, l'autre à celle de sa famille.

Quand je lui racontai que je me proposais d'aller en Perse, c'est-à-dire à Téhéran, il m'offrit d'écrire une lettre à sa mère, qui, étant à la cour, pourrait m'y faire introduire. En effet, il écrivit aussitôt sur ses genoux, à défaut de table, imprima son sceau sur la lettre, me la donna, mais en*me priant de ne pas dire à sa mère qu'il avait bu du vin.

Quelques jours plus tard, je me rendis à Hilla, qui occupe une partie de l'emplacement de l'antique Babylone. Nous y trouvâmes des masses énprmes, des espèces de montagnes formées de décombres, de murs et de monceaux de briques. Les Arabes les nomment Mujellibé,et les archéologues y voient les débris de la citadelle. Un autre monceau de ruines aussi grand, appelé El-Kasr, est, suivant les uns, le temple de Baal; selon d'autres, le palais du roi. On voit encore des fragments massifs de murs et de piliers, et dans un enfoncement un lion en granit d'une forme si colossale, que de loin je le pris pour un éléphant. Il est en très-mauvais état, et, à en juger par ce qui reste, il ne semble pas avoir été l'œuvre d'un grand artiste.

Le mortier est d'une dureté remarqu^ible. {^jbs briques se. briseraient plutôt que de s'en détacher. E^es ^ sont toutes ou jaunâtres ou rougeâtres , et p^t prè^ de trente-cinq centimètres de long, presque autai^t de large, et huit centimètres d'épaisseur.

Il y a dans les ruines d'El-Kasr un sfîul açhre délaissé, de la famille des conifères, qui ne poussant p^s dans cette contrée; les Arabes l'appellent athaH^ et le regardent comme un arbre sacré. Près du Bu^hire Q^ en trouve, dit-on, plusieurs échantillons, qui pprtent le nom de ga:{ ou de gu\.

Quelques écrivains racontent sur cet arbre les çhq^ps les plus extraordinaires ; ils affirment qu'il ç}ate du temps des jardins suspendus, $t prétendent avoir en* tendu dans ses branches des sons plaintifs et mélancoliques, quand le vent Tagite avec violpncp. Certainement, tout est possible à Dieu ; mais qu'uti 2^^b^e rabougri, ayant à peine six mètres de h^ut» et dont ^^ misérable tronc mesure tout au plus viugt-pjnq cep^imètres de diamètre, soit âgé àp trois mille ans, vqîlà ce qui me paraît par trop invraisemblable.

Le pays autour de Babylone ét^iit jaç|is si Hqrissant et si fertile qu'on l'appelait le paradis de J^ Chaldée; mais cette fertilité a disparu cgmipe les monuments.

Après avoir tout visité avec soin» je nie suis de nouveau rendue à Hilla, eq repassant l'Eupbrate. On traverse le iBeuve, large en cet endroit dp cent quaraufetrois mètres, sur un immense ppnt de quarante-six bateaux. D'un bateau ^ l'autre, Ips plgpphes et les canots, à chaque pas, se balancent de haut en bs^s ; il ^'y a pas de garde- fous sur les côtés, et l'espace est si étroit que deux cavaliers trouvent à peine assez de placp pour passer près l'un de J'aiitre. Les vues, le long du fleuve, sont charipan^ps; la yégétation y reste belle; quelques mosquées et de jolis édifices donnent .

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de la vie à cette contrée qui paraît être florissante.

Le lendemain, c'est-à-dire le i*' juin, je me fis conduire aux ruines de Birs-Nimrod. Elles sont à neuf kilomètres et demi dans le désert ou dans la plaine de Schinar, prèsderEuphrate,sur une colline en briques, haute de quatre-vingt-huit mètres ; elles consistent en un pan de mur long dé neuf mètres , ayant d'un côté dix, et de l'autre douze mètres de hauteur. La plupart des briques y sont couvertes d'inscriptions. A côté de ce mur sont plusieurs gros blocs noirs que l'on prendrait d'abord pour de la lave , mais qu'après quelque examea, on reconnaît pour des débris de murs . On suppose que la foudre seule a pu produire une telle métamorphose, et l'on n'est guère d'accord sur l'origine de ces ruines. Quelques-uns les font remonter à la construction de la tour de Babel^ d'autres à celle du temple de Baal (i).

De la pointe de la colline, on jouit d'une vue trèsétendue sur le désert, sur la ville de Hilla, avec ses charmants jardins de palmiers, et sur des monceaux innombrables de décombres et de briques.

Comme nous revenions à la nuit, nous entendîmes un bruit extrêmement suspect. Nous nous arrêtâmes, et le domestique me conseilla de me tenir tout à fait tranquille pour dissimuler notre présence. Le soldat descendit de cheval et se glissa plutôt qu'il ne marcha dans le sable, jusqu'à l'endroit d'oti venait notre inquiétude, pour reconnaître les êtres. Je me sentais si fatiguée que, bien que seule au milieu des ténèbres de la nuit et dans un affreux désert, je m'endormis sur mon cheval, et ne m'éveillai qu'au retour

(i) Nous engageons nos lecteurs à voir dans le Tour du Monde, 1867, t. II, Topinion de M. Lejean et la gravure qui concernent le Birs, dans un article intitulé Voyage dans la Babylonie. -«- J* B«

du soldât, qui, avec des cris de joie, vint nous apprendre que ce n'étaient pas des brigands qu'il avait rencontrés, mais bien un scbeik allant à Bagdad avec sa suite.

Je m'occupai ensuite de chercher le moyen de me rendre à Mossoul, et j'appris que, le 14 juin, une caravane devait se mettre en route ; mais les chefs de caravane, comme les capitaines de vaisseau , retardent toujours leur départ de quelques jours. Aussi, au lieu de nous mettre en route le 14, nous ne partîmes que le 17.

La distance de Bagdad à Mossoul est de quatre cent quatre-vingts kilomètres, que l'on fait en douze ou quinze jours. On voyage à cheval ou sur des mulets, et de nuit pendant les grandes chaleurs.

J'avais loué une mule qui, pour la somme modique de quinze krans, ou environ i5 fr., devait me transporter moi et mon bagage, on ne peut plus exigu, il est vrai, sans que j'eusse à m'occuper de nourrir fna mule ni de rien autre chose.

A cinq heures du soir, tous les voyageurs devaient être réunis dans le caravansérail, devant la porte de la ville.

J'allais donc entreprendre, à travers des déserts et des steppes, un pénible trajet de quinze jours, où, privée de toutes les commodités de la vie, j'affronterais Tinconnu.

Voyageant comme le plus pauvre Arabe, je devais me résigner à être rôtie le jour par le soleil et à me coucher la nuit sur le sol brûlant; je me contenterais pour toute nourriture de pain, d'un peu d'eau, et m'estimerais heureuse de pouvoir y ajouter des concombres et une poignée de dattes.

Je m'étais fait, à Bagdad, un petit vocabulaire de mots arabes pour être au moins en état de demander

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les choses les plus indispensables. Mais je parlais plus facilement par lignes, et, grâce à ce moyen et â quelques mots que j'avais appris, je me tirais partout admirablement bien d'affaire. Même je finis par m'habituer tellement au langage des lignes que, dans les endroits oîi je pouvais me servir d'une langue qui m'était familière, j'étais obligée de surveiller mes mains pour tiepas les laisser se hiéler de là conversation.

Pendant ^\Xe jfe prenais congé de mes hôtes de Bagdad, oh avait déjà niis mon bagage et un panier rempli de pain et d'autres petits objets dans deux sacs que Ton pendit aiix flancs de hia mule. Mon manteau et inon cdù^sîh me servirent de siège, et tout allait au mieui. Il he i-estait jplus qu'une difficulté, c'était de grimper sûr ma monture, car je n'avais pas d'étriers.

Notre caravane était peu nottibreuse. Elle ne se composait que de vingt-six bétes, dont la plupart portaient des marchandises, et de douze Arabes, dont cinq marchaient à pied. Uh cheval où une mule porte, selon la nature des routes, de deux quintaux â trois quintaux et demi(i).

Nous partîmes â six heures du soir. A quelques kilomètres de la ville, plusieurs voyageurs (c'étaient poiir la plupart des marchands amenàïit des bétes chargées) vinrent grossir notre caravane. Peu à peu le nombre des animaux s*éleva jusqu'à soixante; mais il variait chaque soir, car toujours il restait des voyagetit-s en route, ou bien 11 en venait d'autres. Souvent nous avions dans notre compagnie des gens sans aveu, dont j'avais plus peur que des brigands. Il arrive même, dit-on, que des voleurs se joignent à une caravane pour exercer leur métier à l'occasion.

(i) Lfc quiiitâl varie stiivàtit les pays, et j'ighorede t^ùbî quintal madame Pfeiffcr veut parier ici. — J. B.

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D'ailleurs, je ne compterais jamais trop sur la protection de mes compagnons, puisque ces personnes sont ordinairement des marchands , des pèlerins, qui n'ont peut-être jamais tiré une épée du fourreau ni lâché un coup de fusil. Une poignée de brigands bien armés viendrait, j'en suis sûre, facilement à bout d'une caravane composée de plus de cent hommes.

La première nuit, nous fîmes seize kilomètres, jusqu'à Jentgitsché. La contrée était plate et stérile; les champs, incultes, sans cabanes ni habitants. A quelque distance de Bagdad , toute culture disparaissait. Ge ne fut qu'à Jentgitsché que nous revîmes des chaumes et des palmiers , prouvant que l'activité de rhomme sait partout obtenir quelque production de la nature.

Les voyages en caravanes sont très-fatigants ; on marche, il est vrai^ toujours au pas, mais sans discontinuer, pendant neuf ou douze heures. Par conséquent, point de sommeil pendant la nuit, et le jour on reste étendu en plein air; mais la grande chaleur et parfois aussi les mouches et les moustiques empêchent de goûter le repos dont on a besoin.

Nous trouvâmes à Jentgitsché un kan ; il était bien loin de valoir Jwur la beauté et la propreté ceux que j'avais vus sur la route de Babylone; ce qu'il avait de mieux, c'était sa position sur le Tigre.

Il était entouré d'un petit village, que, poussée par la faim, je parcourus en entier, en allant d'une cabane à l'autre ; je fus assez heureuse pour m'y procurer un peu de lait et trois œufs. Aussitôt je mis les œufs sous la cendre chaude, et, ramassant le tout, je remplis de l'eau du Tigre ma gourde de cuir et je retournai fièremient au kan. Je mangeai sur-le-champ lès œufe ; quant au lait, je le réservai pour le soir. Ce repas, qu'il m'avait fallu conquérir avec tant de peine.

fut, à mon goût, meilleur et plus savoureux que la t^ble la plus somptueuse ne paraît à un palais blasé.

En visitant le village, je reconnus, à besTUcoup de maisons et de cabanes tombées en ruines, qu'il devait avoir été grand jadis. Ici encore la dernière peste avait enlevé la majeure partie des habitants. Il n'y restait plus qu'un petit nombre de familles réduites à la plus grande misère.

J 'y vis une nouvelle manière de faire le beurre. On versait la crème ou le lait dans une outre en cuir qu'on secouait jusqu'à ce que le lait se coagulât; on obtenait ainsi un beurre blanc comme la neige et que j'aurais pris pour du saindoux, si je ne l'avais pas vu faire en ma présence; on le conservait en le mettant dans une autre outre remplie d'eau.

Le lendemain, je regrettai fort le kan de Jentgitsché, qui m'avait paru si peu agréable, mais oîi du moins j'avais trouvé quelque abri contre les impitoyables rayons du soleil. A défaut de kan, nous nous établîmes sur des chaumes, loin de toute demeure. Le conducteur de la caravane , pour me procurer un peu d'ombre, mit bien une petite couverture sur deux petits pieux enfoncés dans la terre; mais la place était si étroite et cette tente improvisée si faible, que j'étais obligée de me tenir assise sans bouger, pour ne pas la faire crouler par le moindre mouvement. Combien j'enviais les missionnaires et les naturalistes qui entreprennent leurs pénibles voyages avec des chevaux de somme, des tentes, des provisions et des domestiques t

Enfin, plus tard, quand la chaleur montant toujours dépassa 40 degrés, je n'eus pour me rafraîchir que de l'eau tiède, du pain dur qu'il me fallait tremper pour le rendre mangeable, et un concombre sans sel et sans vinaigre. Pourtant, le courage et la

persévérance ne m'abandonnèrent jamais^ et je ne me repentis pas un seul instant de m'étre exposée à ces privations et à ces iatigues.

A huit heures du soir, nous partîmes, et à quatre heures du matin nous faisions halte à Deli-Abas. Nous avions toujours longé une basse chaîne de montagnes. A Deli-Abas nous passâmes le fleuve Hassel sur un pont maçonné.

Icinous trouvâmes bien un kan; mais il était dans un tel état de dégradation qu'il nous fallut camper dehors, car dans ces ruines les serpents et les scorpions sont fort à craindre. Au voisinage du kan, nous aperçûmes quelques douzaines de teiites arabes, dégoûtantes de saleté. Dans l'espoir de trouver autre chose que du pain , des concombres, ou de vieilles dattes à moitié gâtées, je triomphai du dégoût que j'éprouvais, et je pénétrai dans plusieurs de ces misérables habitations de toile. Les Arabes m'offrirent du pain et du petit lait. Ils avaient en outre des poules qui, accompagnées de leurs petits, se promenaient et cherchaient avidement quelques grains. J'aurais bien voulu acheter un poulet; mais, ne me sentant pas d'humeur à le tuer et à l'apprêter moi-même, je me contentai de mon frugal repas.

Dans ces contrées poussaient des fleurs (le fenouil sauvage) qui me rappelèrent ma chère patrie. Chez moi je n'avais pas seulement daigné les regarder ; ici leur vue me causa un grand plaisir. Je ne rougis même pas d'avouer qu'en les apercevant mes yeux s'humectèrent , et que , me penchant sur elles , je les saluai comme des amies bien-aimées.

Nous nous mîmes en route dès cinq heures du soir, vu que nous avions à parcourir la portion la plus dangereuse de notre voyage, et que nous désirions achever le trajet avant qu'il fit tout à fait nuit. L'éternelle

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flaine sablonneuse changea en quelque sorte de caractère. De durs cailloux sous les pieds de nos mules, des couches et des collines rocheuses alternaient avec de petites éminences de terre. Beaucoup de ces couches étaient creusées par Teau, d'autres amenées et superposées par alluvion. Si cette étendue n'avait été que de eeht cinquante à deux cents mètres, je Taurais prise nécessairement pour un ancien lit de fleuve; mais, vu son immensité, elle me faisait plutôt l'effet d'une contrée désertée par la mer. Dans plusieurs endroits, on voyait des substances salées, dont les douces teintes cristallisées brillaient encore au milieu des ombres éclairées par le soleil couchant.

Cette contrée, qui a plus de huit kilomètres d'étendue, est dangereuse, parce que les collines et les rochers offrent d'excellentes embuscades aux brigands. Nos conducteurs étaient constamment à exciter nos pauvres bêtes. On les lançait à travers les rochers et les collines avec plus de rapidité que dans les plaines les plus unies. Sortis heureusement de ce pays avant qu'il fût entièrement enveloppé des ombres de la nuit, nous continuâtnes ensuite notre voyage plus tranquillement.

Il n'y a rien à dire de toutes les petites villes turques; comme elles sont aussi misérables les unes que les autres, on est content quand on peut se dispenser d'y entrer. Les rues sont sales, les maisons construites en terre glaise ou en briques non cuites. Les temples sont insignifiants. Les bazars ne se composent que de misérables boutiques remplies d'objets communs. Les habitants, d'une saleté repoussante, ont le teint assex basané. Les femmes, déjà peu favorisées par la nature, s'enlaidissent encore à plaisir en se teignant les cheveux et les ongles avec de l'orpin et en se tatouant les bras et les mains. A l'âge de vingt-cinq ans, elles paraissent déjà tout à fait fanées.

AUTOUk BU MONDE 12^

Le 23 juin, Houà nous reposâmes toute la journée non loin de la petite ville de Dus.

Dans cette bourgade^ je fus frappée des entrées basses des maisons; elles avaient à peine un mètre de haiit, de sorte que les habitants étaient presque forcés dfe ramper pour pénétrer chez eux.

A quatre heures du matin, le 25 juin, nous arrivâmes dans le pays de notre conducteur de caravanes, village situé à seize cents métrés de la petite ville de Kerkou. Là maisonnette se trouvait avec plusieurs autres dans une grande cour sale, qui était entourée d'un mur et n'avait qu'une seule entrée. Cette cour ressemblait à un véritable camp : tous les habitants y dorihaient pêle-mêle avec des mules, dès chevaux et dcjs ânes. Noà béteS allèrent tout d'abord trouver leurs poteaut, et passèrent si près des gens endormis que je tremblai presque pour leur sûreté; mais ces animaux sont circonspects, et, leomme les hommes le savent, ils ne bougent pas pour eux.

Mon Arabe avait été absent trois semaines, et ne i'evertâit chez lui que pour peu de temps; cependant, à part une bonne vieille, personne ne se leva pour le saluef i et hlême^ entre lui et cette vieille, que je pris pour sa nière, je n'entetidis pas échanger un mot affectueux. Elle lie fit qu'aller et vehit* sans aider à quoi que ce fût, et elle aurait pu restef couchée aussi bien que les autres.

La maison de TAt^bé se composait d'une seule ^pièce; grande et haute, divisée en trbis cabinets par deux cloisons intermédiaires, qui ne àb ^prolongeaient pas tout à fait jusqu'au mur de devant. Chacune de ces divisions avait près dé dix mètres de long sur trois de large, et servait à loger une famille. La lumière pénétrait par la porte d'entrée commune et par deux trous pratiqués en haut, sur la façade. On m'assigna

dans un de ces cabinets une petite place pour y demeurer pendant le jour.

Je m'attachai avant tout à me mettre au courant des rapports de famille.

Je voulus deviner les degrés de parenté. Ce fut d'abord assez difficile, car il n'y eut d'expansion affectueuse que pour les très-jeunes enfants. Ils semblaient être un bien commun à tous. Enfin, je finis par découvrir qu'il y avait dans la maison trois familles, parentes entre elles : le grand-père, un fils et une fille mariés.

Le chef de la maison, un fort beau vieillard de soixante ans, était le père de mon conducteur. Je le savais déjà, le vieillard ayant fait le voyage avec nous. Le père, terrible ergoteur, se disputait à propos de la moindre bagatelle; le fils contredisait rarement et avec calme, et faisait toujours ce que demandait le père.

Les bêtes de la caravane appartenaient à tous deux en commun, et étaient conduites par eux, par un petitfils de quinze ans ou par quelques valets.

Arrivé à la maison, le vieux père, s'inquiétant peu des mules, se contenta de donner des ordres et alla se livrer au repos. Il jouait parfaitement le rôle de patriarche.

Au premier abord, le caractère de l'Arabe semble froid et réservé : je ne vis ni le mari ni la femme, ni le père ni la fille, échanger entre eux une parole amicale. Ils ne disaient absolument que ce qui était indispensable. Mais ils témoignaient plus d'affection aux enfants. Ceux-ci pouvaient crier et faire du tapage tant qu'ils le voulaient; on ne leur faisait pas le moindre mal, on ne les grondait seulement point et on leur passait toutes les sottises. Mais, dès que Tenfant est grand, il doit à son tour supporter les caprices des parents, ce qu'il fait avec patience et avec respect.

A ma grande surprise, j'entendis ici les enfants ap«

peler leur mère marna ou nana^ le père baba, et la grand' mère été ou étL

Les femmes restaient oisives toute la sainte journée; le soir seulement elles se mettaient à cuire du pain.

Je trouvai leur costume très-mal disposé et fort incommode. Les manches des chemises étaient si larges qu'il y avait entre elles et le bras presque un demimètre de distance; celles du cafetan étaient plus amples encore. Pour faire la moindre chose, il leur fallait rouler leurs manches autour de leurs bras ou bien les nouer sur leur dos ; mais, comme elles se défaisaient à tout instant, le travail était continuellement interrompu. En outre, les bonnes gens ne regardaient pas trop à la propreté, et se servaient de leurs manches aussi bien pour se moucher que pour essuyer les cuillers et la vaisselle. Leur coiffure n'était pas moins bizarre : elles enveloppent leur tête d'un grand mouchoir ployé en deux, par-dessus lequel elles en passent deux autres; puis elles jettent un quatrième mouchoir sur cet étrange bandeau.

Nous passâmes malheureusement deux jours dans ce triste endroit. Le premier jour, j'eus beaucoup à souffrir. Les femmes de tout le voisinage accoururent pour contempler l'étrangère. Elles commencèrent par examiner et toucher mes vêtements, puis elles voulurent m'enlever mon turban de ma tête. Enfin, harcelée et excédée de ces importunités, je ne pus me débarrasser d'elles que par un acte d'autorité. J'en saisis une viveinent par le bras et, lui faisant faire un demi-tour sur elle-même, je la mis si vite à la porte qu'elle se trouva dehors avant d'avoir eu le temps de se reconnaître. Je fis comprendre aux autres que pareil traitement les attendait. Elles me crurent sans doute plus forte que je ne l'étais, car elles battirent en retraite.

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Je traçai ensuite qn cercle autour de ma place et je leur défendis de le franchir; elle? qbéirent également sans rppliqup.

U i^e restait plus qu'à faire entendre raison à la femme de mon conducteqr. plie m'assignait toute la journée et i|ie tourmentait sans cesse ppur lui donner quelques-uns Aq mes effets. Je lui fis ç£(deau de plusieurs bag^telle^; ^aiç j'oyais avec pioisii peu de choses qi|e, si je Tavaiç écoutée, pUe aurait fini par qe me rien laisser, f^epreu^emei^t, ç^fi mari ét^^nt rentré, je rappelai pour rpe plai|:^^fe dp sa femme, et je feignis de vouloir quitter sa maisqn et de chercher un refqge ailleurs, car j^ savais parfaitement que T Ar«^bp regarde le départ d'un hôte çqmme un grs^n^ déshqniieur; Aussitôt il se mit ^ gronder bieu fort ça femme, qui depuis ne m'obséda plus. En tout lieu et en tout temps, je suis parvenue à faire respecter ma volonté : tant il est vrai que l'énergie et le §ang-froid imposant çiux hommes, qu'ils s'appellent A.r£^hes, Persans, ^édquins ou autrement.

Vers le soir, je vis, à ma grande joie, mettre sur le feu une rnarmite qui contenait de |a yiauçje de mouton. Depuis huit jours, je |:i'avais vécu W^ ^? pain, de concombres et de quelques dattes ; aussi je sentais un^ désir et un besoin extrêmes de me réconforter avec un mets chaud, solide et nourrissant. Pourtant mon appétit au premier abord diminua singulièrement quand je vis la manière doi^t se préparait le ragoût. La bonne vieille (la mère de mon conducteur) mit tremper dans un pot rempli d'eau plusieurs poignées de petits grains rouges avec pne quantité prodigieuse d'oignons. Au bout d'une demirheure, elle fourra 3es mains s^les d^ns le pot, mêla et pressa le tout, prit successivement les grains par petites portions dans sa bouche, les mâcha et les recracha dans le pot ; puis elle saisit

un chiffon saU, fil passer la sauce et la versa par-dessus la viandp de la marmite.

Je m'étais donc proposé de ne pas toucher à ce ragoût ; mais, quand il fut fait et que je sentis Tagréablp odeur qu'il répandait, rnon appétit se réveilla avec une telle force que je ne pus m'en tenir à ma première résolution; je jpcït rappelai d'ailleurs qvie )'avais déjà mangé bien des choses qui n'avaient pas été préparées avec plus de propreté. Ce qu'il y avait seulement de fâcheux pour le repas présent, c'^st qup la cuisine s'était faite sous mes yeux.

La soupe avait une couleur bleu foncé et un goût aigre assez prononcé, ce qui tenait aux grains qu'on y avait mis; mais elle me fit beaucoup de bien, me ranima et me fortifia au point que je perdis jusqu'au souvenir de mes fatigues.

Le lendemain soir, j'espérais qu'on nous servirait avant le départ un repas aussi friand que celui de la veillé; mais l'Arabe vit d'une manière moins prodigue. Nous dûmes nous contenter de' quelques concombres sans sel, sans vinaigre et sans huile.

Deux jours plus tardi avant d'arriver à la misérable bourgade d'Attum-Kobri, nous passâmes, sur deux anciens ponts romains, le petit fleuve Sab (appelé par les indigènes Attum^Su^ eau d'or). J'ai vu plusieurs ponts semblables en Syrie. Ils sont bien conservés et pourront encore longtemps témoigner de Tancienne domination des Romains. Leur^ arches, excessivement larges et élevées, reposent sur de puissants piliers, et toute la construction est faite en grosses pierres de taille; seulement, la montée et là descente sont si raides que les bétes sont obligées de grimper comme des chats.

Le 28 juin, nous arrivâmes à la petite ville d'Erbil, appelée autrefois Arbèle (i), où, à mon grand déplai-

(0 Victoire d'Alexandre le Grand, en 33 1 av. J.-C.

sir, nous restâmes jusqu'au lendemain soir. Cette petite ville est fortifiée et située sur une colline isolée au milieu de la vallée. Heureusement nous campâmes près de quelques maisons du faubourg, au pied de la colline. J'y trouvai une hutte occupée par plusieurs personnes en compagnie de deux ânes et de quelques poules. La propriétaire, femme arabe d'un extérieur dégoûtant, me céda une petite place en échange d'une faible rétribution, et ainsi je me trouvai au moins garantie contre les rayons brûlants du soleil. C'est à quoi se bornèrent toutes mes aises. En effet, cette hutte étant, comparativement aux autres, un vrai palais, tous les voisins s'y tenaient constamment. Depuis le grand matin jusqu'à la nuit, oîi l'on allait s'établir sur les terrasses ou bien par terre devant la maisonnette, il y avait toujours chambrée complète. Les uns venaient pour causer; d'autres apportaient même de la farine et pétrissaient leur pain au milieu du cercle, pour ne rien perdre de la conversation. Au fond de la pièce, on baignait les enfants et on faisait la chasse à leur vermine. Au milieu du tintamarre général, les ânes se mettaient à braire et les poules salissaient tout. Les désagréments d'une telle société sont bien certainement pires que la faim et la soif.

A la louange de ces bonnes gens, je dois dire qu'ils se conduisirent envers moi d'une manière extrêmement convenable, quoique ce fût un va-et-vient constant, non-seulement de femmes, mais aussi d'hommes, de la classe la plus basse et la plus pauvre du peuple. Les femmes elles-mêmes me laissèrent ici tranquille.

Le soir, avant notre départ, on fit cuire de la viande de mouton dans un chaudron où Ton avait trempé du linge sale. On ôta le linge; mais on ne nettoya pas le chaudron, et on prépara la soupe et la viande absolument comme dans la maison de notre conducteur.

Le 3o juin, nous fîmes halte dans le village auquel le Sab donne son nom. Nous passâmes la rivière sur des espèces de bateaux dont l'invention remonte certainement à la plus haute antiquité. Ils s'appellent rafft et se composent d'outrés en cuir, gonflées, attachées ensemble au moyen de quelques perches, sur lesquelles on pose des planches, des joncs et des roseaux. Le nôtre était con;iposé de vingt-huit outres; il avait plus de deux mètres de large, était presque aussi long, et portait trois charges de chevaux et une demi-douzaine d^hommes. Comme notre caravane comptait trentedeux bêtes chargées, elle employa une demi-journée à passer la rivière. Les bêtes étaient attachées quatre ou cinq ensemble et traînées à la longe par un homme assis à califourchon sur une outre gonflée. Aux animaux plus faibles, tels que les ânes, on attachait sur le dos une outre qui leur facilitait la traversée.

La nuit du 3o juin au i*' juillet, ladernière de notre voyage, fut une des plus pénibles; nous fîmes une marche de onze heures. Ce qui frappe dans cette partie de la Mésopotamie, c'est l'absence d'arbres; pendant les cinq derniers jours, je n'en vis pas un seul. Il y a des étendues de trente à cinquante kilomètres où ne pousse pas le moindre arbuste. On conçoit donc facilement qu'on trouve dans ce pays beaucoup de gens qui n'en ont jamais vu. Encore s'estime-t-on heureux que du moins l'eau n'y manque pas. Une ou deux fois par jour, on rencontre des rivières plus ou moins grandes.

Ce n'est que pendant les derniers kilomètres qu'on aperçoit la ville de Mossoul. Elle est située au milieu d'une très-grande vallée, sur une colline plus élevée, à la droite du Tigre, qui déjà est ici beaucoup plus étroit que près de Bagdad.

A sept heures du matin, nous arrivâmes à Mossoul.

i3o Voyages *

Je descendis d'abord dans le caravansérail, et je me fis conduire ensuite chez le vice-consul anglais , M. Rassam. Instruit à l'avance de mon arrivée par une lettre de M. Rawlinson, résident anglais à Bagdad, il m'avait fait préparer une petite chambre.

Je commençai par visiter la ville, dont les curiosités n'offrent rien de bien remarquable. Elle est entourée de fortifications et compte environ 25,ooo habitants, parmi lesquels se trouvent à fieirie une douzaine d'Européens. Les bazars sont vastes, mais ne brillent nullement par leur beauté. Outre ces bazars, on Voit beaucoup de cafés et quelques kans; mais les entrées des maisons sont toutes étroites, basses, et munies de fortes portes.

Cette disposition rappelle les temps passés, oîi Toiï n'était jamais à l'abri de surprises hostiles. Dans l'intérieur, s'ouvrent de superbes cours, de hautes chambres carrées, avec de belles entrées et des fenêtres au vaste cintre. Les chambranles des portes et des croisées, les escaliers et les murs des pièces du rez-de-chaussée, sont généralement faits d'un marbre qui , sans étrie très-fin ni très-brillant, est cependant plus beau à voir que de la brique. Une riche carrière de marbre se trouve tout auprès des remparts.

Ce qu'il y a de plus curieux à voir à Mossoul, c'est le palais du pacha, situé à huit cents mètres de l'enceinte. Il se compose de plusieurs édifices avec leurs jardins, et est entouré de murailles par-dessus lesquelles la vue peut s'étendre, attendu que le palais est plus bas que la ville. Il se présente bien de loin, mais perd à être regardé de près. Dans les jardins, on voit quelques beaux groupes d'arbres dont on apprécie d'autant plus le charme que ce sont les seuls qu'on trouve au loin à la ronde.

Dès que je fus un peu reposée des fatigues de mon

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voyage, j allai à Ninîve, en cdmpâgtiié â?iiûè sœur de madame Rassam et d'un monsieur nommé Ross, pour y voir leo fouilles qu'a commencées M. Layard, savant distingué, envoyée Mossoul en 1846 par la Société du Musée britannique. C'était la première tentative qu'on eût faite en Assyrie ; elle réussit on né peut mieux.

D'abord on creusa sur l'autre rive du tigte^ en facô de la ville, au petit village de Nebi-Juhus, plusieurs galeries dans les collines, où l'on rencontra bientôt de grands et superbes appartements. Les murs étaient revêtus d'épais carreaux de marbre, dans lesquels orl avait taillé des reliefs, du haut en bas. On y voyait des rois avec leur couronne et leurs insignés, des divi-^ nilés avec de grandes ailes, des guerriers avec leurs armes et leurs boucliers, des prises de villes^ des marches triomphales, des cortèges de chasse, etc. Malheureusement , il manquait aux dessins la jus^ tesse du coup d'œil et des proportions, la noblesse des foriiiéâ et la perspective. Les collines couronnant les forts étaient à peine trois fois aussi hautes que les assaillants. Les champs touchaient aux nuages ; on distil^uait à peine les arbres des nénufars, et les têtes des hommes et des animaux étaient toutes faites sur le même modèle, et toutes de profil (ij. Sur la plupart des murs, on trouvait ces signes ou caractères qui forment l'écriture dite cunéiforme, et que l'on rencontre uniquement sur les monuments persans et babyloniens.

(i) Cependant les traits de la figure étalent tracés avec justesse et avec noblesse, et décelaient beaucoup plus d'art que tous les autres dessins. — Une visite au musée assyrien du Louvre peut mettre nos lecteurs à même d'apprécier la fidélité de cette deacriptioh; ils trouVèrc/nt d*ailleUfs. dan« le Taitr du Monde j 1861, t. II, et i863, 1. 1, des articles oflrant toutes les explications et toutes les gravures qu'ils pourront désirer. — J» B.

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De tous les salons et appartements découverts à cette époque, on n'en trouva qu'un seul dont les murs^ au lieu d'être revêtus de marbre, fussent incrustés de ciment fin. Mais, malgré les plus grands soins, on ne put pas les conserver. Exposé à Tair, le ciment se fendit, éclata et se détacha. Le marbre même, par suite du terrible incendie qui a mis toute cette ville en cendres et en ruines, a été en partie calciné. A mesure qu'on déterre les briques, elles se cassent en morceaux et se pulvérisent. Tant de beaux appartements, tant de marbres couverts de peintures et d'inscriptions, ont produit la certitude que ce sont là les ruines d'une ancienne demeure royale.

Beaucoup de marbres, ornés de reliefs et de caractères cunéiformes, ont été détachés avec soin et envoyés en Angleterre. Pendant mon séjour à Bassora, je vis près du Tigre toute une cargaison de ces antiquités, parmi lesquelles se trouvait même un sphinx.

En revenant de Ninive, nous visitâmes le village de Nebi-Junus, situé près des ruines, sur une faible éminence. Il n'est curieux qv^ .mr une petite mosque'e qui renferme les cendres jli^ <^<ophète Jonas, et où des milliers de fidèles se rendent xous les ans en pèlerinage.

Durant cette excursion, nous passâmes dans beaucoup de champs où Ton était occupé à séparer le blé de la paille par un procédé tout particulier. On se servait à cet effet d'une machine composée de deux cuves en bois, entre lesquelles on avait pratiqué un cylindre avec huit ou douze longs couteaux ou couperets, larges et émoussés. La machine ressemblait à un petit traîneau de paysan, et deux chevaux ou deux bœufs la tournaient sur des bottes de blé, défaites et étalées, jusqu'à ce que tout fût réduit en paille hachée. Cette paille était ensuite jetée en l'air par pelletées, pour que le vent la séparât des grains.

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Les fouilles sont entreprises sur une plus grande échelle près de Tel-Nenirod^ contrée où les buttes sontplus nombreuses et plus serrées. Tel-Nemrod est à vingt-neuf kilomètres au-dessous de Mossoul.

Un soir, nous nous mîmes dans un rafft artistement fait, et nous descendîmes au clair de lune, le long des rives peu attrayantes du Tigre. Au bout de sept heures, environ à une heure du matin, nous abordâmes près du misérable hameau qui porte cet orgueilleux nom de Nemrod. Nous éveillâmes quelques-uns des habitants, tous couchés devant leurs cabanes ; nous fîmes allumer du feu, et nous campâmes jusqu'à l'aube sur des tapis que nous avions apportés avec nous.

Au petit Jour, nous montâmes à cheval (on trouve des chevaux dans toutes les bourgades), et nous nous rendîmes à l'endroit où se faisaient les fouilles, à seize cents mètres du village. Nous vîmes beaucoup de buttes ouvertes , mais non pas, comme à Herculanum, près de Naples, des maisons, des rues, des places entières, et même la moitié d'une ville. Ici, on n*a encore dégagé que des salons isolés , ou tout au plus trois ou quatre pièces contiguës, dont les murs à l'extérieur ne sont pas même séparés de la terre, et où Ton ne reconnaît ni fenêtres ni portes.

Les objets déblayés ressemblent tout à fait à ceux que Ton rencontre dans le voisinage de Mossoul, seulement on les trouve ici en plus grande quantité. Je vis également quelques divinités et des sphinx taillés en pierres. Les premières représentaient des animaux à tête humaine, et paraissaient grosses comme un éléphant. On avait déterré quatre de ces statues, mais deux étaient extrêmement endommagées. Les autres, sans être en fort bon état, se trouvaient cependant assez bien conservées pour que Ton pût s'apercevoir qu'à Tépoqueoù elles ont été faites, la sculpture n'avaitpas

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atteint un haut degré de perfection. Les sphinx étaient petits , et avaient malheureusement plus souffert encore que ks taureaux divins.

Peu de temps avant mon arrivée, un obélisque peu élevé, un petit sphinx bien conservé, ainsi que d'autres objets, avaient été envoyés en Angleterre.

Lestouilles commencéesprèsde Tel-Nemrod ont été interrompues depuis un an, et M . Layard a été rappelé à Londres. Dans la suite, on a même ordonné de combler les places déblayées , parce que les Arabes nomades se mettaient à tout endommager. Quand lious arrivâmes à Tel-Nemrod , on avait déjà exécuté en partie cet ordre ; mais bîçn des endroits restaient encore à découvert.

Près de Nebi-Junus, on continue toujours les excavations, auxquelles est affectée une somme annuelle de 2,5oo francs.

Le résident anglais à Bagdad, M. Ravsrlinson, s'est familiarisé d'une manière toute particulière ^vec Tétude de 1 écriture cunéiformee il4échiffre parfaitement ces i^scriptions et il en a traduit un assez bon nombre.

Retournée 4 Mossoul, je cherchai une caravane allant à Tauris. Malheureusement je n'en trouvai aucune qui s'y rendît par voie directe. Il fallut donc me résigner à d^s haltçs forcées et à de longs détours, ce qui ét^it d*^utant plus fâcheux que je ne devais, à ce qu'an mp disait, rejjcontrer guçun Européen pendant tout le tr^jçt,

Cep considérations ne me firent point reculer. M. Rassam fit prix en mon nom pour Iç trajet de Mossoul à Ravandus, et me donna une lettre de recommandation adressée à un des notables de l'endroit. Je me fis encore un petit vocabulaire de piots arabes et persans, et le 8 juillet, avant le coucher du soleil, je quittai ï'aiipable famillç Ra$s4m.

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Au moment de partir, je ne pus me défendre d'une certaine inquiétude, car je n'osais guère me flatter d'un heureux succès. Aussi j'envoyai de Mossoul en Europe mes papiers et mes notes, afin que, si l'on me dévalisait et me tuait, le journal de mon voyage parvînt du moins à mes fils

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