CHAPITRE V
LA PERSE ET LÀ TRANS CAUCASIE RUSSE (De juillet à novembre 1848.)
'^es brigands du Courdistan. — Défilé d'Ali-Bag. — Ravandus et ses habitants. — Sauh-Boulac. — Vie de famille. — Lac et ville d'Ourmiah. — Vie, travaux et influence des missionnaires anglais et américams, en Asie. — Tauris. — Natschivan. — L'Ararat et les souvenirs de Noé. — La conduite des Russes fait regretter les Persans, les Turcs et les Hindous. — Retour à Vienne quelques jours après U prise d'assaut de cette ville.
Nous restâmes à Nebi-Junus toute la journée du 9 juillet 1848, en attendant que la caravane se fût complétée; on partit à dix heures du soir, et, le lendemain matin, on s'arrêta de l'autre côté d'une jolie rivière appelée Casir, en face de Secani, sur une colline, auprès de quelques huttes à. moitié tombées en ruines. Je courus aussitôt à une des moins délabrées pour m'y assurer la bonne place, et j'en trouvai heureusement une où le soleil ne pénétrait pas par le toit, bien qu'il fût troué comme un crible. Un bon pèlerin, entré immédiatement après en boitant, voulut m'en disputer la possession ; mais aussitôt je jetai mon manteau par
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terre et m'étendis dessus sans bouger de place, sachant fort bien que le musuknan n'use jamais de violence envers une femme, pas même envers une chrétienne. En effet, ce que j'avais prévu arriva. Il abandonna sa prétention et s'en alla en grommelant. Un des marchands en usa tout autrement à mon égard. S'étantc aperçu que je n'avais pour toute nourriture que du pain sec, tandis que lui mangeait des concombres et des melons sucrés, il me fit présent de deux de ces espèces de courges en refusant d'accepter aucune rétribution .
A six heures du soir, on se remît en route et, vers onze heures, on entrait dans une grande et belle vallée, où la pleine lune reflétait sa lumière brillante. Nous voulûmes faire halte en cet endroit, pour éviter d6 voyager la nuit, car notre caravane était peu nombreuse, et le Courdistan n'a pas une bonne réputation. Effectivement, comme nous passions par des chaumes, près de tas de blé, une demi-douzaine d'hommes vigoureux, armés de gros bâtons, s'élancèrent de derrière ces monceaux comme d'une embuscade. Ils saisirent nos chevaux par la bride, et, brandissant leurs bâtons, nous apostrophèrent d'une manière effrayante. J'étais fermement convaincue que nous étions tombés entre les mains d'une bande de brigands, et je me félicitais de l'heureuse idée que j'avais eue de laisser à Mossoul mes richesses recueillies à Babylone et à Ninive. Ce que j'avais avec moi pouvait aisément se remplacer. Cependant un des nôtres venait de sauter de cheval, avait saisi un des brigands au collet, et, le mettant en joue avec un pistolet chargé, menaçait de taire feu. Cet acte de vigueur eut un heureux succès. Nos voleurs abandonnèrent aussitôt loffensive et, se mettant à causer avec nous d'une manière amicale, nous indiquèrent même un bon campement ; pour ce service, ils
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réclamèrent un petit ppurboire qu'on ne leur refusai pas. On fit une <:ollecte générale ; mais, comme j'étais une femme, on ^\xt la galanterie de ne me rien de- , mander.
Nous passâmes les heures de la nuit en cet endroit^ mais nous nous tînmes sur nos gardes, car on ne se fiait guèrç ^ la paix jurée.
Le 1 1 , près dç SeUk, nou3 eûmes la surprise de voir quelques figuier^et uq autr^ végétal d'une espèce plus grande. Dans ce pays, je l'ai déjà dit^ les arbres sont des objets de curiosité. Les montagnes qui nous entouraient 4tai^nt nues et pelées, et, dans les vallées, on ne voyait pousser que des artichauts sauvages, dçs plantes acanthacée« et des ini^mortelles.
Mais, ce jour même, nous eptripn^ dans le Courdistan, dont le sol est infiniment supérieur à celui de la Mésopotamie. Le iB, après avoir fait environ sept heures de marche, nous nous arrêtâmes dans unf vallée exicessivement pittoresque,appelée Halifan : elle est entourée de hautes et bell^ chaînes, qui, d'un côté, s'abaissent inseQsibleroeut, tandis que de l'autre elles s'élèvent d'une manière raide et escarpée. Tout était en fleur dans la vallée ; le chaume alternait avec des tapis de verdure et des plantations de riz et de tabac. Le village, adossé ^u pied d'une colline riante, était entouré de peupliers, et un torrent impétueux, d'eau claire comme le cristal, après s'être frayé de force un passage dans un profond ravin, coulait paisiblement dans cette délicieuse oasis. Vers le soir, on voyait rentrer les nombreux troupeaux de vachçs, de brebis et de chèvres, qui le jour paissaient sur les coteaux et sur les penchants des montagnes.
Nous allâmes camper loip du hameau. Je ne pus rien trouver à manger avec mon pain sec, et je n'eus d'autre couche que la terre dure sous la paille. Cepen-
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dant, cette soirée compte parmi les plus belles de ma vie; car le paysage qui m'entourait me dédommageait amplement de toutes mes privations.
I Ali, notre chef de caravane, ne nous accorda que la moitié de la nuit. Dès les deux heures du matin, il nous força de remonter à cheval. A peine avions-nous fait quelques centaines de pas que nous entrions dans un déRlé imposant^ oti les flancs des montagnes s'ouvraient abruptement pour livrer passage au torrent et à un sentier étroit. Par bonheur, la lune brillait du plus vif éclat ; autremeQt| il aurait été presque impossible aux bêtes les plus exercées dç gravir ce chemin étroit, périlleux, entre le$ pierres roulées et les masses de rochers éboulés. Nos montures grimpaient çomnjç des chamois sur les rebords ^igus des pej:?ii:hants escarpés, et^ d'un pas sûr, nous faisaient passer près d'horribles abîmes, oîi le torrent se précipitait de roche (en roche avec yn fracas épouvantable* Cette scène 4U milieu de la nuit nous donnait le frisson et ay4it quelque chose de si .saisissant quQ m^s grosisier^ çqtapà" gnons de voyage se turent inyploQtairemeAt. Nou^ avançâmes donc sans proférer uo sçul rnot, et Ifi silencç profond n'était interrompu que par l£^ pas ret^nti$s9ntf de nos bêtes, et Iç bruit de pierres qui, sç détachant sous leurs pieds, roulaient dan$ le ravin.
Nous pouvions avoir piarché ain«i plu9 d'an^ heure, quand tout à coup la lunç «ç voila, çt de ^rof nuages noirs s'amoncelèrent jiu-dçs$u$ de m>^ têtes; bientôt nous fûmes envelopp& de ténèbres si épaisses qu'à peine ppuvions-nous voir à quelqui^ pas de-* vaut nous. Le guide qui marchait à notre têtç battait à tout instant le briquet, pour faire jaillir hes étin<v celles qui éclairassent tant soit peu le sentier; mais sa précaution ne nous était que d'un faible secours. Nos bêtes commencèrent à trébucher, et nous les arrê-
tâmes, restant, l'un derrière Tautre, immobiles, comme transformés en pierres par un coup de baguette.
Avec Taurore, nous nous remîmes en mouvement, et nous pressâmes gaiement le pas de nos bêtes.
De toutes parts, dans un assez vaste rayon formant un superbe amphithéâtre, on ne voyait que pics et collines d'une beauté ravissante. Les flancs des rocs, escarpés des deux côtés de la route, se dressaient à de grandes hauteurs ; devant et derrière nous, des montagnes s'entassaient les unes au-dessus des autres, et, au fond, la perspective de ce tableau pittoresque était fermée par un colosse gigantesque tout couronné de neige. Ce défilé s'appelle Ali-Bag. Nous y montâmes sans discontinuer pendant trois heures et demie.
Enfin, après avoir maintes fois gravi et descendu des pentes, nous arrivâmes en vue de Ravandus, où Ali me fit entrer.
Placée sur un cône à pic, isolé et entouré de montagnes, cette ville a ses maisons construites en forme de terrasses, étagées les unes au-dessus des autres ; aussi leurs toits plats, recouverts de terre bien foulée, ont l'air d'être des rues ou des places étroites. De fait, ils servent en partie de rues aux rangées de maisons supérieures , si bien qu'on a souvent de la peine à distinguer les rues des toits. Sur beaucoup de terrasses, on a pratiqué des cloisons de feuillage derrière lesquelles couchent les habitants. Le bas de la colline est entouré d'un mur d'enceinte fortifié.
Quand j'aperçus ce nid d'aigle, je n'éprouvai qu'une médiocre satisfaction ; je craignais que ce ne fût une mauvaise étape, et malheureusement chaque pas que je fis en* avant me confirma dans cette opinion. En efifet, Ravandus était une des plus misérables villes que j'eusse jamais rencontrées. Ali me conduisit par un triste bazar dans une petite cour sale que je
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pris pour une écurie, mais qui n'était rien moins que le kan , et, dès que je fus descendue de cheval, il me mena dans un sombre taudis, où le marchand à qui j'étais recommandée était assis par terre. Ce notable, appelé Mansour, le principal négociant de Ravandus, resta un bon quart d'heure à lire le billet de quelques lignes que je lui apportais, et finit par me saluer en répétant à plusieurs reprises : Salem ! ce qui veut dire : Sois le bienvenu '
Il pressentait sans doute, le digne homme, que je devais encore être à jeun, car il eut l'humanité de faire servir sans retard un déjeuner composé de pain, de melon et de mauvais fromage de lait de brebis. On avalait toutes ces choses à la fois. Ma faim s'accommodant très-bien de cette méthode, je mangeai sans désemparer; mais je fus loin de m'acquitter aussi bien de la conversation. J'ai pour excuse que mon hôte ne savait aucune langue d'Europe, et que moi j'ignorais les langues de l'Asie. Réduite ainsi au langage des signes, je m'efforçai de lui expliquer de mon mieux que je désirais partir le plus tôt possible. Il me promit de faire tout ce qui était en son pouvoir, et m'assura que, pendant mon séjour à Ravandus, il prendrait soin de moi ; mais, n'étant pas marié, et par conséquent ne pouvant pas me recevoir chez lui, il me logerait dans la demeure d'un de ses parents.
En effet, après le déjeuner, il me conduisit à une maison qui ressemblait à celle de l'Arabe de Kerkou, si ce n'est que la cour était très-petite et remplie d'immon- I dices. Sous la porte cochère se tenaient accroupies sur I de sales couvertures quatre femmes dégoûtantes , couvertes à moitié de haillons et jouant avec de petits enfants. Comme je fus obligée de me blottir à leurs côtés, elles m'examinèrent des pieds jusqu'à la tête, en me soumettant à des investigations d une curiosité excès-
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sive. Pendant quelque temps, je le sui5portâi ; niais enfin, à bout de patience, je m'échappai de cette attrayante compagnie pour chercher un endroit de refuge et pour réparer un peu le désordre de tna toilette; car il y avait alors six jours que je n'avais quitté mes vêtements y et cela par une chaleur beaucoup |)lus étouffante que celle que f avais endurée sous la ligne. Heureusement je pus me mettre à mon aise dans une pièce sate et sombre, où j'aurais eu peur non-seulement des insectes, mais même des scorpions, si mon expérience n'avait pas été déjà suffisante pouf me rassurer tout à fait à cet égard.
Dans cette habitation, on ne faisait pas de repas réguliers; en échange, les femmes et les enfants étaient sans cesse à grignoter, à se bourrer de pain, de concombres, de melons et de petit-lait. Le soir on se baignait; tout le monde se lavait les mains, la figure et les pieds, cérémonie qu'on répétait trois ou quatre fois avant la prière, marmotée d'ailleurs sans dévotion réelle et sans empêcher les bavardages. A parler vrai, n'en est-il pas de même chez nous?
Malgré leurs défauts grossiers,, je trouvai ces pauvres gens fort doux et très-débonnaires. Loin de se fâcher quand je les reprenais, ils sentaient leurs défauts et me donnaient toujours raison.
J'eus autant de succès auprès des f(?mmes. Leur ayant fait honte de leurs robes déchirées, j'allai chercher une aiguille et du fil, et je leur appris à les raccommoder. Elles goûtèrent ma leçon, et bientôt j'eus une petite école de couture organisée autour de moi.
Que de bien on pourrait faire dans ce pays si on en savait la langue, et si on avait la ferme volonté de répandre l'instruction parmi ces infortunés I Mais, pour y réussir, il faudrait s'occuper des parents autant que des enfants.
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Les femmes ili les filles, dans les pays de l'Asie, ne reçoivent aucune instruction; celles qui habitent les villes s'occupent peu ou pas du tout, et sont presque toute la journée abandonnées à elles-mêmes. Les bommes vont;, avec le lever du soleil, au bazar, où ils but leurs boutiques et leurs ateliers ; quant aux gariçons déjà grands, ils vont à l'école, ou bien ils accompagnent leurs pères, et ce n'est qu^au coucher du soleil que chacun rentre au logis. Le mari doit, à son arrivée, trouver les tapis étendus sur la terrasse, le repas préparé, le narguileh allumé. Les enfants, après avoir un peu )Oué avec lui, doivent s'en aller près de leurs mères durant le repas. Dans les villages, les femmes ont plus de liberté et de distractions, parce qu'elles y prennent une part active aux affaires de la maison. D'ailleurs, à Ravaudas comme chez nous, on dit que le peuple des campagnes a plus de moralité que celui des villes.
Au bout de quatre jours de résidence chez ces braves gens, qui, ainsi que M. Mansour, s'étaient donné beaucoup de peine pour m' être agréables ^ Ali vint m'apprendre qu'il avait trouvé à faire sur ma route un ! transport de messagerie pour Sauh-Boulac, à plus de I cent dix kilomètres de distance. Mansour, non-seulei ment me remit une lettre pour un Persan qu'il connaissait dans cette localité, mais il m'approvisionna ■ même, pour le Voyage, de pain, de melons et de concombres, auxquels il joignit un sac de lait aigre. Ce lait m'a été si salutaire que je le recommande à tout voyageur comme fort rafraîchissant.
Jusqu'au quatrième jour, le voyage alla tant bien
que mal, lorsque, probablement par suite de quelque
fausseté dans les déclarations qu'il avait faites, Ali
se vit saisir et emmener ses deux bêtes de somme.
Le pauvre homme, désespéré, se répandit en sup-
plications et^ me désignant comme propriétaire ck toute la cargaison, conjura ceux qui l'arrêtaient davoir pitié d'une pauvre femme inoffensive. Le chef, s'adressant alors à moi, me demanda si Ali avait dit vrai. Comme je ne jugeais pas à propos d'assumer une telle responsabilité, je feignis de ne pas comprendre la question et me fis aussi consternée que possible. Ali se mit même à pleurer. Il est vrai que notre position pouvait être des plus affreuses : car, sans mules, qu'aurions-nous fait des marchandises, dans ces contrées désertes? Enfin le chef se laissa fléchir, envoya chercher les bêtes et nous les rendit.
Ce soir-là même, nous entrions assez tard dans le joli et spacieux kan de Sauh-Boulac. Presque toutes les places y étaient déjà prises. Me résignant à mon sort, je m'installai à côté de mon modeste bagage, persuadée qu'il me faudrait passer la nuit ainsi; mais un Persan s'approcha de moi, m'assigna une niche pour m'y coucher, y porta mon bagage, et vint même, au bout de quelque temps, m'offrir de l'eau et un peu de pain. L'humanité de cet homme paraîtra doublement grande^ si l'on songe combien les mahométans haïssent les chrétiens. Que Dieu l'en récompense, car j'avais réellement besoin de me restaurer et de me reposer!
Le lendemain, dès que j'eus remis la lettre de Mansour au marchand à qui elle était adressée, celui-ci s'empressa de me conduire dans une famille chrétienne, en promettant de veiller à ce que je pusse continuer mon voyage sans retard.
Mon nouvel hôte, charpentier de son état, avait une femme, six enfants et un apprenti. Tous demeuraient dans la même pièce, dont ils m'abandonnèrent avec plaisir un petit coin. Je les trouvai pleins de bonté : ils partageaient avec moi fidèlement la nourriture qu'Us avaient à leur disposition , et, quand j'achetais
des fruits, des œufs, ou quelque denrée semblable, st que je leur en ofifrais, ils n'en prenaient qu'avec la plus grande discrétion. D'ailleurs, leur conduite avec tout le monde était bienveillante; jamais ils ne laissaient passer un pauvre devant leur porte sans lui donner une aumône. Cependant la vie, dans cette famille, fut pour moi une véritable vie d'enfer; car, mère et enfants, tout le monde s'y chamaillait et s'y battait du matin au soir.
L'ordre et la paix n'y renaissaient que le soir, au retour du père ; en efifet, celui-ci ne souffrait pas qu'on se querellât, et bien moms encore qu'on se battît en sa présence.
Jamais, dans aucun coin de la terre, parmi les classes les plus pauvres et les plus infimes des peuples appelés païens ou infidèles, je n'avais vu une chose aussi monstrueuse que des enfants levant la main sur leurs parents. Conséquemment, à mon départ de Sauh- Boulac, je laissai un billet pour le missionnaire oîi je lui faisais connaître les défauts de cette famille, et l'engageais à la moraliser par de sages instructions. Certes, la vraie religion ne se borne pas à prier, à jeûner, à lire la Bible et à fréquenter l'église.
Le séjour de Sauh-Boulac m'était devenu tellement insupportable que je suppliai le marchand de me louer un cheval et un guide., fermement résolue, coûte que coûte , d'aller, à mes risques et périls, au moins jusqu'4 Ourmiah, malgré les quatre-vingts kilomètres qui. m'en séparaient. Là, j'étais sûre de trouver des missionnaires américains, et je serais délivrée de toute inquiétude au sujet de la continuation de mon voyage.
Le lendemain, le marchand vint me présenter comme guide un homme d'un extérieur farouche. Celui-ci à cause des périls que présentait notre marche isolée
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exigea un prix quatre fois plus élevé qu'à rordinaire; mais mon désir de quitter ma triste résidence me fit consentir atout. Les conventions arrêtées, mon guide s*engageait à partir le jour suivant et à me conduire à Ourmiah en trois journées. Je payai d'avance la moitié du prix convenu; Tautre moitié ne devait être soldée qu'à mon arrivée, afin qu'il me fût possible d'en retenir une portion, si mon guide ne tenait pas ses promesses.
Nous ne partîmes que vers le milieu du lendemain et nous suivîmes un chemin désert, enfoncé entre des collines privées de verdure, où, chaque fois que nous faisions quelque rencontre, je m'effrayais malgré moi.
Tout le 29 juillet, nous attendîmes une caravane dont mon guide m'avait annoncé l'approche. Le prenant pour un fourbe, j'étais exaspérée au dernier point quand, le soir, il m'arrangea mon manteau pour dormir. Je pensai que le moment était venu de rassembler toute ma force morale et de montrer à cet homme que je ne me laisserais pas traiter comme une enfant, que je ne resterais pas tant qu'il lui plairait à l'étape choisie par lui. Malheureusement, je ne connaissais pas assez la langue pour le gronder sérieusement. Je ramassai mon manteau, et, le lui jetant devant les pieds, je déclarai que je ne lui payerais pas le reste de ce que je lui devais, s*il ne me conduisait pas à Ourmiah le lendemain, qui était le troisième jour de notre voyage. Puis, lui tournant le dos, ce qui est une des plus grandes injures qu'on puisse faire à un Persan, je m'assis par terre, la tête appuyée dans mes mains , et je me laissai tomber dans une grande tristesse.
Qu'allaîs-je devenir, si mon guide m'abandonnait, ou bien s'il s'avisait d'attendre que le hasard amenât une caravane de ce côté?
Pendant mon altearcatiem avec lui, des femmes du village étaient survenues. Elles m'offrirent du lait et quelques mets chauds ; puis, s'asseyent 4 côté de moi, elles me demandèrent pourquoi î'étais ai en colère. Quand je leur eus expliqué Taifaire de mon mieux, elles entrèrent dans mes idées et, me donnant raison, ellea accablèrent de reproches mon guide, leur compatriote, et cherchèrent à me consoler, moi qui n'étais qu'une étrangère pour elles. Elles ne s'éloignèrent pas de mes côtés, me pressant avec tant d'instances de ne pas dédaigner la nourriture qu^elles m'apportaient que je me fis violence pour en manger un peu. C'était unq soupe préparée avec de Teau, du beurre et des œufs. Malgré la contrariété que j'avais éprouvée, je la trou^ vai très-bonne. Je voulais faire accepter une bagatelle à ces âmes compatissantes ; mais elles refusèrent et parurent enchantées de me voir un peu consolée et presque tranquillisée.
Enfin, à une heure dp matin, mon guide, se décin dant à partir, disposa mes bagages sur mon cheval et m'engagea à me mettre en selle. Ce fut à mon tour d'être ébahie, car aucune trace de la caravane attendue n'était apparente. Mon guide songeait-il à prendre sa revanche et voulait-il se venger de moi? Pourquoi traversajt-il par la nuit et les brouillards une contrée qu'il avait évitée en plein jour? Je savais trop peu le persan pour pouvoir tirer cette question tout à fait à clair, et, si je ne voulais pas moi-même donner lieu à des récriminations et autoriser en quelque sorte de nouveaux retards, je devais partir ; aussi, malgré mes anxiétés, je grimpai sur ma monture et j'ordonnai à mon guide, qui voulait se tenir derrière moi, de passer devant; car je n'avais aucune envie d*être attaquée
par derrière. Nous partîmes. Toujours prête à me défendre, je prétais l'oreille au moindre bruit, j'obser-
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vais tous les mouvements de mon guide ; quelquefois même Tombre de mon cheval me faisait peur : cependant je ne revins pas en arrière.
Nous avions à peine couru à franc étrier pendant une demi-heure, que nous joignîmes effectivement une grande caravane, défendue en outre par une douzaine de paysans bien armés. Je commençai à croire que l'endroit était vraiment considéré comme très-dangereux, et que mon guide avait été informé du passage de cette troupe; mais rien ne m'étonna plus, dans cette circonstance, que la routine de ces gens. Habitués qu'ils sont à voyager la nuit pendant les chaleurs, ils passent aussi de nuit dans les endroits les plus périlleux, tandis que le jour ils y trouveraient beaucoup moins de d^yngers.
Quelques heures de marche nous conduisirent au lac Ourmiah. Il a près d'une centaine de kilomètres en longueur et, dans quelques endroits, plus de cinquante de large. On dirait qu'il baigne le pied de hautes montagnes; mais il en est encore réellement séparé par de vastes plaines. Son eau renferme tant de sel que ni les poissons, ni les coquillages ne peuvent y demeurer. C'est une autre mer Morte. L'homme, dit-on, n'y va pas au fond.
Nous n'arrivâmes à la ville d'Ourmiah qu'après une course de plus de seize heures à cheval, assez tard dans la soirée. Je n'avais pas de lettres de recommandation; mais M. Wright, le seul des missionnaires qui fût alors dans la ville, me reçut avec une hospitalité véritablement chrétienne.
Ourmiah compte près de 22,000 habitants. C'est une ville entourée de remparts, mais qui n'est pas fermée, car on y peut entrer à toute heure de la nuit. Elle est bâtie comme toutes les places turques, si ce n'est que les rues en sont assez larges et tenues pro-
prement. Devant la ville, j'ai vu beaucoup de grands jardins fruitiers et potagers, entourés de hauts murs ; et de jolies' habitations s'élèvent au milieu de ces jardins.
Ici les femmes ne sortent que voilées. Elles se couvrent la tête et la poitrine d'un mouchoir blanc ; à la place des yeux, se trouve un réseau impénétrable, tant il est serré.
Dans la classe pauvre, trois ou quatre familles habitent sous le même toit. Leur ameublement se compose de nattes de paille, de couvertures, de coussins et de quelques ustensiles de cuisine, sans oublier une grande huche en bois renfermant la provision de farine qui constitue leur plus grande richesse. A Ourmiah, comme partout où l'on cultive du blé, le pain est la principale nourriture du pauvre. On le cuit deux fois par jour, le matin et le soir.
Beaucoup de maisonnettes ont de très- jolies cours, plantées de fleurs^ de vignes et d'arbustes, qui leur donnent l'air de jardins.
Dans l'après-midi, je me rendis à cheval, en compagnie de MM. les missionnaires, à leur grande résidence d'été, située à une dizaine de kilomètres d'Ourmiah, sur de basses collines.
De la maison appartenant à la compagnie des missions, on a une vue admirable sur toute l'immense vallée, sur la ville, sur la basse chaîne des collines et sur les montagnes. Cette maison elle-même est grande et réunit toutes les commodités de la vie. Aussi je ne me croyais pas sous le toit de simples disciples de Jésus- Christ, mais dans la demeure de riches particuliers. Il y avait là quatre femmes et toute une ribambelle d'enfants plus ou moins grands. Je passai dans cette campagne quelques heures bien agréables, et je regrettai de tout cœur d'être déjà forcée , à neuf heures
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du soir, de prendre congé de Taimable colonie.
On me présenta aussi plusieurs filles des indigènes, qu'instruisent les femmes des missionnaires. Elles parlaient et écrivaient un peu Tanglais, et paraissaient surtout instruites en géographie.
A cette occasion, je ne puis m'empécher de dire quelques mots sur les missionnaires, dont j'avais été souvent à même d'observer la vie et la sphère d'activité dans le cours de mon voyage. Ceux que j'ai vus en Perse, en Chine et dans l'Inde, y vivaient tout autrement que je ne me l'étais figuré. J'avais cru que les missionnaires étaient, sinon tout à fait des martyrs, du moins des hommes pleins d'abnégation, qui, animés du désir ardent de convertir des païens, oubliaient, comme leur divin maître, les besoins et les jouissances de la vie, n'existaient que pour le peuple, habitaient e.t mangeaient avec lui, etc. Hélas! c'étaient là des idées que j'avais puisées dans des livres; mais, la réalité est bien différente.
Ces messieurs vivent comme des gens aisés; leurs habitations sont très-confortables et pourvues des meubles les plus somptueux. Ils reposent sur des divans moelleux, tandis que leurs femmes font les honneurs du thé et que leurs enfants ne se refusent ni gâteaux ni friandises. Leur vie est plus agréable et plus heureuse que celle du plus grand nombre des hommes attachés à d'autres professions. Loin de se donner beaucoup de mal, ils en prennent à leur aise ; mais ils touchent exactement leurs appointements, quels que soient les événements politiques qui surgissent dans lé monde.
S'ils sont plusieurs réunis en une localité, ils tiennent trois ou quatre fois par semaine des assemblées oti ils sont censés s'occuper d'affaires religieuses , mais qui, au fond, ne sont que des réunions où les dames
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et les enfants paraissent en grande toilette. Chez un des missionnaires, l'assemblée a lieu à l'heure du déjeuner; chez l'autre, à celle du dîner, et chez un troisième, dans la soirée, pour prendre le thé. Ces réunions amènent plusieurs équipages et beaucoup de domestiques de la maison oti elles ont lieu dans la cour.
On y traite aussi un peu . d'afifaîres. Les messieurs quittent d'ordinaire le cercle pendant une demi-heure; mais presque tout le temps est passé pat eux au salon.
Je ne crois pas que, de cette manière, les missionnaires parviennent â gagner facilement la confiance du peuple. Le costume étranger et l'élégance d'une vie recherchée font trop sentir au pauvre la distance qui existe entre lui et le prêtre, et lui inspirent plutôt de la crainte et de la réserve que de l'amour et de la confiance. L'indigène n'ose pas de si tôt lever le regard vers l'homme qui se distingué tàht de lui par son rang et sa fortune, et c'est malaisément qu'il triomphe de cette crainte naturelle. Les missionnaires prétendent qu'ils sont forcés de s'entourer de cette pompe pour imposer du respect : mais je crois qu'on en obtient par une noble conduite, et que l'on doit chercher à gagner l'homme par la vertu, plutôt que par l'éclat extérieur.
Beaucoup d'entre les missionnaires croient avoir rendu des services extraordinaires, quand ils ont prêché dans la langue du pays et qu'ils ont répandu des écrits religieux parmi les villes et les villages. Ils font les rapports les plus enthousiastes sur la quantité prodigieuse d'hommes accourus à leurs sermons pu qui ont accepté leurs brochures. A en juger par ces descriptions, qui ne s'imaginerait qu'au moins la moitié des auditeurs se sont convertis au christianisme? Mais des prêtres chinois, indiens et persans, n'auraient-ils oas la même affluence* s'ils orê-
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chaient en France et en Angleterre dans la langue du pays, et s'ils se montraient en outre dans leur costume national? Partout ils seraient suivis de la foule empressée à recevoir les livres et les brochures distribués gratuitement, quand même elle ne saurait pas les lire.
J'espère qu'on n'interprétera pas mal ce que je viens de dire. Ces missionnaires sont dignes d'estime, et tous ceux que j'ai connus étaient des hommes excellents et de bons pères de famille. Ils comptent dans leurs rangs beaucoup de savants, à qui l'on doit des notions précieuses sur l'histoire, la géographie et la statistique des pays oti ils résident; mais, par ces travaux, remplissent-ils le véritable objet de leur institution? C'est un point à examiner. La vocation d'un missionnaire ne me semble pas être celle d'un savant. Pour mon compte personnel, je n'ai eu qu'à me louer de MM. les missionnaires; partout ils m'ont comblée de bontés et de prévenances;' aussi je crois que ce qui m'a surtout froissée dans leur manière de vivre, c'est que le nom de missionnaire me rappelait involontairement des hommes pieux, privés de toute assistance , n'ayant pour tout bien que leur bâton de pèlerin, et quittant leur patrie pour répandre au loin la religion du Christ.
Après une journée passée à Ourmiah, j'en suis partie le I" août, sous la direction d'un guide que m'avait fourni M.Wright et qui ne devait toucher la seconde moitié de ses émoluments qu'après notre arrivée à Tauris. Ce guide était un homme d'une bonté incomparable et qui futaux petits soins pour moi . A Coutschié, dans une maison d'excellentes gens où il me conduisit, on posa un beau tapis sur une petite terrasse, on m'apporta un bassin rempli d'eau pour me laver, et, sur une coupe en laque, on mit de grosses mûres noires pour me rafraîchir* Ensuite, on me présenta une bonne
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soupe grasse avec un peu de viande, du lait aigre et d'excellent pain, le tout servi sur de la vaisselle trèspropre ; mais, ce qui mit le comble à ma satisfaction, c'est que ces braves gens, après avoir placé les mets devant moi, s'en allaient tranquillement sans me regarder la bouche béante comme une bête curieuse. Quand je voulus payer mes aimables hôtes, ils n'acceptèrent absolument rien. Le lendemain seulement, j'eus l'occasion de les récompenser de ce qu'ils avaient fait pour moi, en emmenant, sous prétexte d'être accompagnée par-delà les montagnes, deux hommes de la famille, auxquels je donnai le double de ce que l'on accorde habituellement. Ils me remercièrent avec une vive reconnaissance, et me souhaitèrent un heureux voyage en me comblant de bénédictions.
Un peu après, comme nous entrions dans des vallées désertes après avoir franchi des montagnes mal famées, plusieurs hommes s'élancèrent à la tête de nos chevaux et se mirent à examiner mon léger bagage. Le guide leur assura que j'étais une pauvre pèlerine dont les consuls et les missionnaires anglais payaient le voyage. Ajoutant foi à ses paroles et à mes regards suppliants, ils me laissèrent passer en me demandant même si je voulais de l'eau (car on en manque dans ces vallées). J'acceptai leur oiBfre, et nous nous quittâmes bons amis. Cependant, je craignis un instant qu'ils ne se repentissent de leur générosité, et qu'ils ne se missent de nouveau à notre poursuite.
Ce fut du reste le seul accident que j'eus en route, et le quatrième jour depuis mon départ d'Ourmiah, j'entrai dans une ville qui semblait si ruinée qu'on aurait cru que l'ennemi ou la peste venait de la ravager. Je n'en crus pas mes oreilles lorsqu'on m'apprit que j'étais àTauris. Le consul anglais, M. Stevens, était alors absent ; mais un domestique courut me chercher le
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docteur Casolani, avec lequel je pus parler anglais. « Comment êtes- vous venue seule dans ce pays ? s'écriat-il. Vousa-t-on dépouillée? Avez*vousété séparée de votre société, et vous êtes- vous seule échappée ? »
MaiS) quand je lui eus présenté mon passe-port et que je lui eus donné les renseignements demandés, il eut de la peine à me croire : il regardait comme une chose fabuleuse qu'une femme isolée, ignorant la langue du pays, eût pu parvenir à se frayer un cheniin dans ces contrées et parmi ces peuples. Aussi je ne pouvais assez remercier Dieu de la protection manifeste qu'il m'avait accordée dans ce voyage. Je me sentais si gaie et si contente^ qu'il me semblait que la vie m'eût été donnée une seconde fois.
Je restai sept jours à Taurîs, où, comme dans toute la Perse d'ailleurs, on déteste les chrétiens, autant que les Juifs et les Turcs sunnites. J'en partis escortée d'un seul domestique, me proposant de me servir des bidets de poste, puisque j'allais entrer dans des pays chrétiens et gouvernés par un monarque qui devait savoir faire observer Tordre et la justice.
Mon arrivée à Natschivan me prouva que la civilisation avait aussi le désagrément de ses douanes, et peu s'en fallut qufen ne m'y privât des souvenirs recueillis à Ninive et à Babylone, mais qui n'avaient de valeur que pour moi. Natschivan est une ville ruinée, fondée par Noé, disent les Arméniens ; ils prétendent même qu'il y mourut.
J'allai visiter ce qu'on appelle le tombeau de Noé, dont il ne reste plus qu'une pièce voûtée. Le dôme dont il a pu être recouvert a laissé de si faibles traces sur les quelques ruines encore subsistantes, qu'on n'en peut rien conclure. Dans l'intérieur on ne voit ni sarcophage ni tombe; au milieu seulement, se trouve un pilier en maçonnerie sur lequel repose le plafond.
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Tout le monument est entouré d'un mur assez bas. Il est yisîté autant par les mahométans que par les chrétiens»
Six jours après, je me trouvais au pied de l'Ararat, peut-être à Tendroit où, eti descendant, Noé a établi sa première demeure, qu'on place pourtant ailleurs, là oîi Ton a élevé le couvent Arakilvank. La grandeur de l'Ararat fait paraître ce pic comme isolé et séparé de toutes les autres montagnes; mais il se relie par de hautes collines à la chaîne du Taurus; sa cime la plus élevée est fendue, de sorte qu'il existe une petite plaine entre les deux pointes, et c'est en ce lieu qu'après le déluge l'arche de Noé se serait arrêtée ; on prétend même qu'on l'y trouverait encore, si l'on pouvait seulement déblayer la neige sous laquelle elle est ensevelie, mais qui ne fond jamais (i).
Le 21 août, au moment oîi je me promenais Sur la grande route, non loin de la caravane dont je faisais partie, je fus enlevée, conduite à une station de poste, gardée à vue toute la nuit, sur un banc de bois, sans pouvoir bouger, sans avoir rien ni à boire ni à manger.
Vers le matin on apporta mes effets, je montrai mes papiers, et recouvrai ma liberté. Mais, au lieu de me faire des excuses des procédés sauvages dont on avait usé à mon égard, on se moqua de moi, et, quand je descendis dans la cour, tout le monde me montra au doigt et partagea les rires de mes geôliers.
Ohl mes bons Arabes! Ohl Turcs, Persans, Hindous, pareille aventure ne m'est pas arrivée chez vous!
(i) Voir dans les Ascensions célèbres {BihliMèque des Mer* veilles) une description du mont Ararat, par MM. Perrot et Ch. Bélanger. — J. B.
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A Erivan, dans les bazars, j'eus lieu de constater combien, comparés aux Tartares, aux Turcomans et aux Circassiens, les Russes et les Cosaques ont de ressemblance avec les Calmoucs, et combien ils ont l'air stupide. Leur conduite était en parfait accord avec leur physionomie : jamais je n'ai vu de peuple plus servile ni plus grossier à la fois. Quand je demandais quelque chose, ou l'on ne me répondait pas, ou on me faisait une réponse brutale, si Ton ne me plantait pas là en me riant au nez. Cette barbarie ne m'aurait peut-être pas tant frappée, si j'étais arrivée d'Europe.
 Tiflis^ je remarquai que la ville a laissé dégrader les ^ifices auxquels elle doit le nom qu'dle porte (Tbilissi, ville chaude). Nous en partîmes le 5 septembre et fûmes quatre journées avant d'atteindre le port de Maraud, où je m'embarquai pour aller, en longeant une côte ravissante, à Redout-Calé. Quelques jours après, nous étions entassés sur un bateau avec une pluie et un froid terribles. Un matelot plein de santé, mais subitement saisi par le choléra, fut enlevé en huit heures. Ce qui m'étonne, surtout à l'égard des soldats , c'est qu'un seul d'entre eux parvienne vivant au lieu oîi ils se rendent, tant ilo sont maltraités.
Le reste de mon voyage se fit sans accident. Je revis Constantinople et je visitai Athènes. Ce fut un dimanche que je passai dans la seconde de ces villes et, le temps étant superbe, toute la société, la cour et même le roi assistaient à la promenade publique.
Corinthe n'est plus qu'une bourgade de i,ooo habitants.
De là, je remontai l'Adriatique jusqu'à Trîeste, oîi j'entrai le 3o octobre, la veille du jour oîi Vienne fut
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prise d'assaut par l'Empereur (i). Je partis pour Vienne en poste; mais je fus retenue aux portes de la ville quelques jours, en proie aux anxiétés les plus vives. Enfin, le 4 novembre, j y pus pénétrer et retrouver toute ma famille saine et sauve. Dieu soit loué!
(i) Nos lecteurs peuvent se rappeler que ce fut durant ce siège que l'auteur des intéressants Voyages d*un Faux Derviche. A. Vambéry, reçut la blessure qui Ta rendu boiteux pour le reste de sa vie. — J. B.