BORNÉO
(De mars à décembre i852.)
Londres et ses habitants. — L'aristocratie anglaise comparée à celle d'Allemagne. — La ville du Cap de Bonne-Espérance. — Les chariots des boers. — Retour à Singapour. — Saraouac et sir James Brooke. — Demeures bâties sur pilotis. — Les Chinois et les Malais. — Les Dayacs font des guirlandes de crânes humains* — Ils construisent aussi sur pilotis. — Leurs mœurs.
Il y avait deux ans et demi que j'étais rentrée à Vienne, ayant achevé mon premier voyage autour du monde, lorsque je repartis pour Londres. J'y arrivai le lo avril i85i, après avoir fait quelque séjour à Prague età Hambourg. Je me permettrai d'extraire ici de mes souvenirs, moins les descriptions des monuments d'une ville si connue, que les considérations morales qu'a suscitées en moi cette visite à la capitale de l'Angleterre.
Iv'animation des rues ne me fit pas une impression agréable, car^ pendant le temps des affaires, elle m'inquiétait plutôt. A' cette heure, la foule est compacte dans les rues de la cité, oti sont groupées la résidence
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du lord-maîre, la banque, la bourse ef les comptoirs des commerçants. Les négociants n'y paraissent guère avant onze heures du matin et n'y demeurent pas après cinq heures du soir. Des moyens de communication sans nombre, chemms de fer, bateaux à vapeur ou omnibus, leur permettent de demeurer dans les parties les plus reculées de Londres et même à la campagne, à douze ou seize kilomètres de la ville. Il part des con<^ vois de chemin de fer tous les quarts d'heure; des bateaux à vapeur se rendent, toutes les cinq minutes, d'une extrémité de Londres à l'autre. Quant aux omnibus, ils ne cessent pas un instant de rouler; mais ils ne sont d'abord d'aucune utilité pour l'étranger qui, ne connaissant pas leur parcours, doit au préalable faire une étude pour se mettre à même de savoir quel est celui dont il a besoin. Sans doute les principales stations sont indiquées à l'extérieur de la voiture ; mais un omnibus passe par une partie de la ville, tandis qu'un autre suit une direction tout opposée. Il n'est pas, non plus, toujours bon de s'adresser aux conducteurs : lorsqu'on leur demande s'ils passent à tel ou tel endroit, ils répondent souvent avec le plus grand flegme : YeSy et finissent ensuite par déposer le pauvre étranger à une place oîi il se trouve peut-être plus éloigné de sa destinaiion qu'il ne Tétait d'abord. D'ailleurs, une course en omnibus n'est pas précisément un des agréments de la vie de Londres. Les voitures ne sont ni très-larges, ni très-longues, et ont vingt-cinq places, treize en dedans, douze au dehors. 11 ne saurait donc être question d'un siège tant soit peu commode. Ajoutez-y les stations perpétuelles pour faire monter ou descendre les voyageurs; et avec quelle précipitation! Quand il pleut, vous avez les parapluies qui dégouttent, les habits mouillés, les souliers crottés. Cest, ma foi, un comfort sans pareil!
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Confort, coftforti c'est cependant là le mot que l'Anglais a toujours à la bouche, et c'est précisément en Angleterre que j'ai moins que partout ailleurs trouvé le bien-être qu'il veut dire. Ainsi, je n'ai nulle part autant qu'à Londres souffert du froid dans les appartements. Le feu de cheminée chauffe bien celui qui est assis tout contre et qui n'a rien autre chose à faire qu'à se chauffer ; mais il laisse gelée la personne qui en est un peu éloignée et qui est occupée à écrire ou à coudre. La plume ou l'aiguille vous tombe bientôt de la main raide de froid. Quel confort pour un pays où l'on doit combattre le froid durant six à sept mois de l'année ! Les Anglais aiment si passionnément la vue du feu, qu'ils ne comptent pas les désagréments qu'elle cause, ou bien qu'ils les supportent sans peine.
Ils ont également des idées à eux sur la manière d" se loger. Toute famille, quelque restreintes que soient ses ressources, tient à loger seule, dans une maison qui se compose souvent d'un unique étage et de deux croisées de façade. Les gens plus aisés n'ont d'ordinaire que des maisons à deux ou trois étages avec trois croisées. Est-ce du confort que d'être toujours forcé à voyager d'un étage à l'autre? Il est bien entendu que je ne parle pas ici des habitations des riches^ ni des riches en général, car il leur est facile de se donner toutes leurs aises en Angleterre ; niais ils le peuvent aussi dans les autres pays, et presque partout à bien moins de frais. Mes observations ne portent donc que sur la classe moyenne.
La vaste étendue de Londres offre encore un autre grand inconvénient : toute visite, toute affaire, toute entrevue, entraîne une grande dépense de temps et d'argent, car elle exige une voiture. Si c'est pour affaire, on peut à la rigueur recourir aux omnibus et aux chemins de fer ; mais lorsqu'on se rend à une invi<
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tâtion à dîner, à un thé, à une soirée ou à un raout, où il faut arriver en toilette, on est forcé de louer un cabriolet, qu'on paye I fr.25 par seize cents mètres, ce qui ne laisse pas que de revenir assez cher lorsque, comme cela se voit souvent, on a seize kilomètres et plus à parcourir pour aller et revenir. Quant à TOpéra-Italien, il n'est guère abordable qu'aux riches, puisque la loge à elle seule coûte de 7 5 à 100 fr., et qu'on ne peut s'y présenter qu'en tenue de bal.
Les frais causés par les déplacements et les difficultés qu'on a de se réunir doivent en grande partie être la cause de ce qu'on ne trouve pas dans les maisons anglaises cette douce vie de société à laquelle nous sommes si fort habitués dans l'Allemagne du Sud. Il y a bien à Londres des soirées, et ce qu'on nomme des réceptions; mais les réunions intimes y sont rares.
La vie des femmes des classes moyennes est excessivement uniforme : le jour, leur temps est absorbé par les occupations domestiques; le soir, elles sont réduites à la compagnie de leurs maris, qui, rentrant chez eux fatigués de leurs affaires, aspirent au repos et sont rarement disposés à causer avec leurs femmes ou bien à se laisser déranger par des visites. D'ordinaire, ils s'étendent dans un fauteuil, près de la cheminée, prennent un journal et s'endorment au milieu de leur lecture.
Les dimanches, jours consacrés chez les autres peuples à la prière, mais aussi aux plaisirs et aux distractions, sont en Angleterre d'un ennui à donner le spleen à l'habitant du Sud le plus enjoué.
Dans les anciennes familles anglaises, cela va si loin que, le dimanche, on ne laisse pas même les enfants jouer à la balle ni se livrer à d'autres amusements de leur âge. Quelquefois on fait apprêter la plupart des mets la veille, pour laisser à la cuisinière tout le
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temps d*aller visiter les églises. Avant et après midij on passe plusieurs heures au temple, et, de toute journée, il n*est pas permis de prendre à la main aul chose qu'un livre de dévotion. Si je ne puis que lou( la noble habitude établie chez certaines familles, àà réunir autour d'elles, le matin et le soir, tous leursi serviteurs pour faire en commun un courte prière, ]à trouve, d'un autre côté, souverainement ridicule dij passer la journée entière à en réciter d'interminables^
Nulle part dans le monde, si l'on lexcepte peut-étra^ la Chine et la Perse, on ne court plus facilemeat qu'ed Angleterre le risque de choquer le prétendu bon ton.
Celui qui, par exemple, prend la fourchette de ki main droite au lieu de la main gauche, qui découpel un petit morceau de viande qu'on lui a servie, au lieu^ de couper chaque bouchée l'une après l'autre ; qui, servant un poulet^ offre à une dame autre chose que le blanc ou Taile ; qui conduit une personne dans sa chambre à coucher (faute grave, considérée presque comme un délit), ou bien qui se rend coupable d'inconvenances semblables, est rangé dans la catégorie des hommes auxquels il est interdit de prétendre avoir reçu une éducation comme il faut.
Si les choses les plus insignifiantes choquent les Anglais, des coutumes bien autrement graves, que nous autres traiterions d'inconvenantes, leur paraissent toutes naturelles. Telle est l'habitude de faire coucher ensemble deux sœurs ou deux amies; et cet usage est tellement général que, dans certaines occasions oU Ton passe la nuit dans une maison, deux amies, ou même souvent deux femmes étrangères l'une à l'autre, partagent le même lit. Peut-il y avoir rien de plus inconvenant et de plus malsain? Je sais bien que, si une dame anglaise lisait l'obser-^ vation que je me permets d'écrire, elle me condam-
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nerait sans appel Mais ma critique n*én est pas
moins fondée, et je me trouverais amplement récompensée de ma franchise, si je pouvais engager au moins une seule famille à renoncer à cette mauvaise coutume.
Ce qui ne m'a pas semblé moins choquant, c'est rusage des nouveaux mariés, de monter dans unevoitere dont l'attelage, le cocher et les domestiques sont ornés de bouquets de âeurs ; de commencer ainsi ua
voyage de noce, et d'aller descendre à Taubergc,
Étrange manière de comprendre les convenances 1
La fierté et la morgue de l'aristocratie et des riches dépassent, sans contredit, en Angleterre, les dernières limites. Pour être admis au raout d'un seigneur an^^ glais, il faut être de haute naissance, ou se disitinguet par un mérite incontestable, ou bien imaginer quelque ruse pour s'y introduire. La vanité est ici, comme partout ailleurs, Taiguillon qui pousse les gens à faire jouer au besoin tous les ressorts ^e l'intrigue, pour s*ennuyer pendant quelques heures dans une société aristocratique; car ces soirées sont, au-delà de toute expression, froides, raides et guindées. Le maître de la maison met son orgueil à voir ses salons remplis de manière que personne ne puisse y bouger ; il pénètre avec peine au milieu des groupes, adresse quelques paroles banales à Tun ou à l'autre, et c'est là toute la iëte. Mais, le lendemain, la description remplit de ses splendeurs un quart de colonne dans le Times, Quel honneur de voir son nom figurer sur la liste brillante des élusl
On croit généralement que, dans un pays constitu- I tionnel d'une date aussi ancienne que l'est l'Angleterre, la cour et la noblesse ne jouissent pas d'une aussi haute considération que dans un pays absolument monarchique. C'est une erreur grossière. A Londres^
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on parle de la cour avec un respect plus humble qu en Allemagne, et presque puéril. Souvent je ne pouvais m'empêcher de rire de l'importance qu'on attachait à la question: « Avez- vous vu la reine? et le prince Albert? et le prince de Galles? » Plusieurs rues et places de Londres portent les noms de rois, de souverains, de princes et autres grands personnages.
A cette occasion, me permettra-t-on de faire mention des Hambourgeois, qui aiment à se dire républicains? Ils sont, du moins par le respect, et je dirai même par le culte, qu'ils portent à la noblesse et aux titres, les légitimistes les plus prononcés de l'Europe. A l'appui de ce que j'avance, je ne citerai qu'un petit exemple. Pendant mon séjour à Hambourg , dans l'hiver de 1848 à 1849, un second ou un troisième fils delà maison princière de Leiningen arriva en compagnie de son gouverneur. On ne se fait pas d'idée de ce que ces républicains firent pour attirer chez eux le petit prince : des bais, des dîners, des soirées furent donnés en son honneur; on organisa même une promenade en traîneau, mais elle manqua par l'impolitesse du dégel. Dans tous les cercles, on ne parlait que du prince; chaque syllabe qui échappait de ses lèvres, on la trouvait ingénieuse, spirituelle et profonde, et toute mère dont il faisait danser la fille se sentait très-honorée, même au comble du bonheur.
Comme les pauvres Hambourgeois sont assez malheureux pour ne pas avoir de noblesse, ils cherchent à s'en dédommager par des titres, qu'ils donnent même aux femmes, comme on le fait en Prusse et en Autriche. La femme d'un sénateur, ils l'appellent madame la sénatoresse ; la femme d'un consul, madame la consule, et la femme d'un docteur, madame la doctoresse. Quelqu'un est-il assez heureux pour avoir des parents nobles à l'étranger, jamais il n'en parlera
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sans ajouter leur titre. C'est ainsi qu'il dira : « Avezvu ma tante de A. . . ? mon beau-frère le baron de B. . . ? » Un étranger seul est à même de sentir combien cette fureur des titres rend le commerce du monde insipide et fastidieux. Dans une société, à Vienne, à Berlin, ou à Hambourg, j'osais à peine adresser la parole à ma voisine, car j'avais oublié si on fne Tavait présentée sous le titre de lieutenante, defeld-maréchale, de viceprésidente, de sénatoresse ou de baronne. Je restais là, muette, en pensant qu'au bout du compte, les Chinois, tant méprisés, étaient beaucoup plus sensés de porter sur leur poitrine une tablette indiquant leurs noms et leurs titres. Dans ces occasions, je me rappelais toujours l'anecdote qu'on raconte sur notre empereur Joseph, d'impérissable mémoire. La veuve d'un employé priait un jour l'Empereur de vouloir bien augmenter sa pension en faveur de ses enfants, qui grandissaient et dont elle avait à faire l'éducation. Joseph lui demanda : a Comment vous appelez-vous? b Elle répondit : « Je suis la conseillère aulique N...N.,. — Si vous êtes la conseillère aulique JV. .. N.,.^ dit l'Empereur, je n'ai que faire de votre requête : allez l'adresser à votre monarque. » La pauvre femme, tout abasourdie par cette réponse, put à peine faire entendre, en balbutiant , qu'elle était devant son souverain. «Vous êtes dans une grande erreur, lui répondit l'Empereur; j'ai bien des conseillers, mais non des conseillères. » Et il rejeta la demande.
Qu'on me pardonne cette petite excursion à Hambourg, à Vienne et à Berlin.
Le 25 mai, après un séjour de six semaines à Londres, nous partîmes sur un voilier qu'un vapeur remorqua jusqu'à Gravesend, et, au bout de soixantedix-huit jours de navigation, nous jetions l'ancre, le 1 1 août, devant la ville du Cap.
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Le souvenir de Londres que j'avais encore tcntt ptéi sent dans la tête me fit considérer le Cap comme ua village. Sa situation me rappelait beaucoup celle d( Valparaiso. A l'instar de celle-ci, la ville est bomé< par une chaîne de montagnes pelées et sans afbres, ot l'on ne découvre que de loin en loin quelque ran verdure. Les pbintS principaux de cette chaîne son^ la montagne de la Table, celle du Lion, et la mon< tagne du Diable. Du pont du vaisseau, j'aperçus u^ seul petit arbre rabougri et quelques rares prairies; et cependant nous étions en hiver, époque où lei monts et les vallées brillent de leur plus belle parure. Que doit-ce être en été, quand les rayons du soleil ardents, perpendiculaires, brûlent et consument touti
Il n'y a pas grand'chose à dire de la ville du Cap. Les rues, qui conduisent toutes à la grève, sont très* larges et bien aérées, mais ne sont plus guère plantées d'arbres. Du temps de la domination hollandaise, chaque rue, dit-on, était garnie d'une belle allée. Les maisons, d'ailleurs toutes construites à l'européenne, n'ont que des terrasses en guise de toits.
Hormis les teintes diverses qu'offre la peau des habitants, qui sont de toutes les nuances, et la différence de leurs costumes, on ne voit d'étrange dans cette ville que les longs attelages des chariots. Traînés chez nous par trois ou quatre chevaux ou bœufe robustes, ils sont attelés ici de huit à dix chevaux, ou de dix à vingt bœu6 accouplés. A la tête de ce convoi de bœufs marche un homme ou un garçon qui les conduit, et sur le chariot est assis le voiturier, armé d'un fouet d'une longueur énorme. L'attelage des chevaux est toujours conduit de dessus la voiture. Quand il est de six ou huit chevaux, on voit sur le siège de la voiture deux cochers, dont l'un est occupé à guider les bêtes et l'autre à les exciter du fouet,
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f J'avais eu d'abord rintention de ne rester que peu f de temps à la ville du Cap, mais de feire une ex- ^cursîon dans le cœur du pays, et de m'avancer, s'il pétait possible, jusqu'aux mers intérieures. On m'as- [.sura généralement que, comme femme, je n'aurais pas I grand'chose à craindre de la part des indigènes, et ) que les vignerons et propriétaires fonciers, qui ne , brillent pas précisément par leur savoir-vivre, me I laisseraient, comme Allemande, suivre paisiblement y ma route : ils ne sont désobligeants qu'envers les f Anglais, à qui ils cherchent à rendre l'entrée de
leur pays aussi difficile que possible. La guerre entre \ les Anglais et les Cafres ne m'aurait pas, non plus, f suscité des entraves, puisque je n'avais pas besoin de
mettre le pied sur le théâtre des hostilités; mais quand
je m'informai des frais que nécessiterait ce voyage, je ; les trouvai bien au-dessus de mon budget, et il me
fallut renoncer à mon beau projet.
Je crois qu'il n'y a pas de pays au monde où l'on voyage d'une manière si dispendieuse et en même temps si lente qu'au Cap. Il faut se procurer une voiture longue, couverte de toile ou de nattes, et pour le moins cinq ou six paires de bœu&. La voiture est disposée comme une maison, car elle sert à la fois de de* meure et de gîte pour la nuit. En même temps, on loue un voiturier, un conducteur de bœufs et un serviteur, et on est obligé d'emporter avec soi des vivres et souvent même de l'eau. Les bœufs vous causent beaucoup de désagréments. On passe par des contrées où il y a des essaims de petites mouches (i)^
(i) Madame I. PfeifFer vent parler ici de la tsetsé, sur laquelle, ainsi que sur les prétendues mers intérieures, nos lecteurs trouveront tous les détails désirables dans nos abrégés du Voyage dans le sud»ouest de VAfriquey par M, Baines,
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dont la piqûre donne la mort aux chevaux comtne bœufs. Dans d'autres endroits, on manque d'eau, et; les bêtes tombent de soif, ou bien Feau croupie qu'ellei^ boivent les rend malades et impropres au service, de sorte qu'il faut constamment ou acheter d*autre^ bœufs, ou échanger ceux qui sont malades. Plus on, s'éloigne de la ville, plus cela devient dispendieux j, car les bœufs sont plus rares dans l'intérieur du pays. , A la fin, les chemins deviennent impraticables, et il faut abandonner le chariot et son attelage pour continuer sa route à cheval ou même à pied.
Les difficultés que je viens d'énumérer m'ayant forcée de renoncer à ce voyage, je jetai mes regards sur l'Australie. Mais, pour y aller du Cap, on manque ordinairement d'occasions.
Pourtant, je réussis à m'embarquer le 25 septembre, et quarante jours d'une navigation aidée par des vents favorables me conduisirent au détroit de la Sonde. A partir du moment oU nous eûmes aperçu Javahead (Tête de Java), montagne richement boisée qui s'élève à douze cents mètres, nous ne perdîmes presque plus de vue la terre ; cependant il nous fallut encore quinze jours pour atteindre Singapour. Le temps néanmoins passait assez vite : le capitaine était un homme éclairé; il jouait passablement de la flûte, talent qui n'est pas à dédaigner sur une mer si monotone. De plus, les indigènes nous faisaient de temps à autre des visites, échangeaient des volailles et des fruits contre des mouchoirs de couleur, des miroirs ou de l'or, et pourvoyaient ainsi aux besoins de notre table. Ajoutez à ces distractions le changement continuel de paysage; et
des Explorations dans V Afrique australe, par D. et C. Livingstone, et des Chasses dans le sud-est de V Afrique, par Baldwin. - J. B.
iiDUs penserez qu*il y avait peu de mérite à supporter ^tiemment une quinzaine de jours. D'ailleurs, nous Sûmes aussi quelques accidents. Un matin qu'on changeait les voiles, un matelot tomba dans la mer; semblable aventure arriva le même jour au pilote en chef, comme il sondait. Par bonheur, nous avions peu de vent, et les deux hommes furent sauvés. Un autre événement nous arriva la nuit. Nous étions à l'ancre, et, comme dans ces mers il se montre quelquefois des pirates, le capitaine avait recommandé à l'équipage une grande attention. A peine étions-nous couchés, que soudain retentit ce cri : a Deux chaloupes, venant de la côte, sont en vue. » Tout le monde se leva en sursaut : les armes, les carabines, les pistolets, les sabres, furent portés sur le pont et distribués aux matelots; on chargea les deux canons de six; puis, armés de la sorte, nous attendîmes l'attaque de Tennemi. Cependant les chaloupes redoutées n*approchèrent pas de notre vaisseau, et nous allâmes reprendre notre sommeil interrompu. Plus tard, nous apprîmes que les pirates n'attaquent guère les vaisseaux européens.
Le 1 6 novembre, nous entrions à Singapour, après une traversée de cinquante-quatre jours.
Une famille nommée Behn m'y accueillit avec la plus gracieuse amabilité. Elle m'installa dans une maisonnette située au milieu des jungles, oti je pouvais jouir entièrement de la nature et me livrer tout à mon aise à la chasse aux insectes ; de plus, elle mit à ma disposition un bateau monté par cinq rameurs.
Ces cinq hommes (Malais) venaient prendre mes ordres tous les matins. Quand je ne voulais pas faire de course en bateau, nous explorions ensemble les jungles : ils m'aidaient à prendre des insectes, qu'on y trouve en quantité considérable, et me servaient de sauvegarde contre les tigres qui arrivent de Malacca,
en passant le détroit à la ns^e. Le ncHubte de «ei hôtes féroces a beaucoup trop augmenté ces dernièrei années; ils ne craignent plus de faire irruption ei plein jour dans les plantations d'où ils emportent des ouvriers. En 1 85 1 , quatre cents personnes furent ainsi dévorées dans la petite île de Singapour.
Malgré les horribles histoires qu'on m'avait racon<« tées, je trouvais un charme tout particulier à parcourii du matin au soir les belles forêts d'alentour. Mes cinq compagnons étaient munis d'armes, de lances et de longs couteaux ; ils poussaient fréquemment des cris épouvantables, et frappaient contre les branches et les arbres pour effrayer et chasser les bétes féroces. Tout cela ne m'inspirait pas la momdre frayeur; car j'étais trop occupée des objets intéressants qui, à chaque pas, s'offraient à mes regards. Ici, des singes joueurs sau-* talent de branche en branche; là, s'envolaient des oiseaux aux couleurs les plus variées ; puis c'étaient des fleurs qui, paraissant issues du tronc même des arbres, s'enlaçaient autour des branches et s'ouvraient partout au milieu des rameaux et des feuilles. J'étais aussi étonnée de la grosseur et de la hauteur des arbres que de leur nature étrange. Jamais je n'oublierai les jours fortunés que j'ai passés dans les jungles; aussi j'adresse de bien loin l'expression de ma profonde reconnaissance à M. Behn, qui, avec cette charmante résidence, m'a procuré tant de jouissances inconnues.
Quant aux traces des tigres, nous en découvrions continuellement; partout on voyait l'empreinte de leurs griffes sur le sable et sur la terre molle. Une fois, un de ces redoutables hôtes vint en plein midi, tout près de notre maisonnette, nous enlever un chien, et courut, à peine à deux ou trois cents pas de là, le manger avec une tranquillité parfaite. Une nuit, je fus éveillée en sursaut par un bruit dans la galerie voisine de ma
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rdiambre à coucher. Je pemais bien que ce n'étaient f pas des visiteurs à quatre pattes ; mais )e craignais pour i le moins autant les visiteurs bipèdes : car je savais } que, non loin de ma maisonnette, demeuraient vingt I ou trente criminels que le gouvernement y avait envoyés pour abattre du boîs. Ces gelis n'ignoraient pas que, ma garde dormant dans une cabane éloignée, }q restais seule dans la maisonnette, dont les portes ne pouvaient pas être fermées. J'avais, il est vrai, toujours un long couteau près de moi, mais, selon toute apparence, il ne m'aurait pas été d*un grand secours. Cela ne m'empêcha pas de demander courageusement : « Qui est là? » On me répondit qu'on avait aperçu un tigre rôder autour de la maison et qu'on lui faisait la chasse. Cela se pouvait bien ; cependant je n'entendis pas de coup de feu, et le silence de la nuit ne fut plus troublé par le moindre bruit. Le lendemain, un de mes gardiens mit en joue un petit singe qui s'ébattait près de notre porte et le manqua. Il tira encore plusieurs coups, mais sans plus de succès. Quel bonheur pour nous de n'avoir pas eu plus sérieusement besoin de nos armes! De Singapour, j'allai en douze jours au Saraouac. L'embouchure dé ce fleuve a plus de huit cents mètres de largeur et s'ouvre sur la mer de Chine vers le milieu de la côte occidentale de Bornéo. Un Anglais nommé James Brooke s'y est fait un Etat indépendant.
Ce nouveau souverain est issu de la famille du baronnet sir Robert Vyner, qui, sous Charles II, fut lord-maire de Londres. Né en i8o3, James Brooke alla comme enseigne aux Indes et se distingua par sa bravoure ; mais, assez grièvement blessé dans un combat contre les Birmans, il fut forcé de retourner en Angleterre pour se faire soigner. Plus tard, il reprit du service , jusqu'à ce que sa santé affaiblie l'eût obligé à renoncer à la carrière militaire. En i83o,ilalladeGal- ^
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cutta en Chine pour changer d'air et se désennuyer. Ce fut dans ce voyage qu'il connut l'archipel de la Malaisie et en fut enchanté. Lorsqu'il eut étudié les principaux ouvrages écrits sur cette partie du monde, il acquit la conviction que les îles orientales, et surtout Bornéo, ofiTraient un vaste champ aux explorations et à de nouvelles entreprises. Son principal dessein était d'abolir la traite des nègres, de mettre un terme aux pirateries et de civiliser les indigènes. A son retour en Angleterre, il eut à lutter contre beaucoup d'obstacles et de désagréments avant de pouvoir mettre son projet à exécution. Enfin, en 1 83 8, il quitta l'Angleterre sur une goélette armée en guerre, bien équipée d'hommes qu'il avait choisis et préparés pendant les dernières années pour son expédition. « Et s'il y eut jamais un homme fait pour pareille entreprise, dit Keppel, c'était James Brooke. » Doué d'une intelligence rare, décidé, prompt à exécuter ce qu'il avait une fois résolu, il était noble, généreux, et, à toutes les qualités de l'esprit et du cœur, il joignait les manières les plus franches et les plus aimables.
Quand James Brooke parvint à Saraouac, il trouva le rajah Muda Hassim en grand dissentiment avec son peuple. Brooke prêta au rajah aide et conseil; au bout de deux ans, il avait réussi à rétablir l'ordre et la tranquillité dans tout le pays. Puis il porta son attention siïr les pirates dont il purgea entièrement la côte. Muda Hassim, pour reconnaître de si grands services, lui céda le district de Saraouac, en l'élevant au rang de rajah.
Brooke prit possession du pays en 1841, et fut reconnu comme prince et souverain non-seulement par le sultan de Bronni (Bornéo), mais aussi par les Anglais.
Les résultats de son administration, aussi juste
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qu* énergique, se firent bientôt sentir dans le pays soumis à son pouvoir. La population de la ville monta, en dix ans (de 1841 à i85i),de i,5oo à 10,000 âmes, et le nombre des habitants de la campagne s'accrut dans les mêmes proportions, grâce aux immigrants des !Etats voisins. Jusqu'aux Dayacs libres et sauvages établis dans l'intérieur du pays, tous savent son nom et l'honorent comme celui du libérateur de leurs compatriotes : ceux-ci vivaient jadis en esclaves sous le joug des Malais, tandis qu'aujourd'hui ils marchent de pair avec eux. A présent, chacun trouve en sûreté les moyens de gagner sa vie. Le marchand se livre sans crainte à son commerce ; le paysan reçoit gratuitement autant de terre qu'il en peut cultiver, et de plus une avance du riz nécessaire pour ensemencer et pour vivre jusqu'au temps de la récolte; l'ouvrier trouve de l'occupation dans les mines d'or^ de diamants et d'antimoine. D'ailleurs, les impôts sont peu élevés : le marchand paye une bagatelle pour son magasin, le paysan donne un picoul (i) de riz par an, et l'ouvrier ne paye rien.
Les principaux revenus du rajah Brooke viennent des mines d'antimoine et du fermage de l'opium, qui, comme dans toute l'Inde, se paye ici très-cher, et qui est la principale source des recettes du gouvernement. Ainsi que partout ailleurs, ce sont les Chinois qui fument ici beaucoup d'opium ; tandis que les Malais en consomment très-peu.
J'eus un bien vif regret de ne pas pouvoir faire la connaissance de M. James Brooke; mais alors il était justement à Londres. Son neveu, le capitaine John Brooke-Brooke, qu'il avait adopté pour son fils et qui
(1) L& picoul représente I25 livres anglaises, c'est-à-dire un peu plus de 56 kilogrammes et demi. — I. P.
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est, par conséquent, Théritier présomptif de son titie.'^ et de ses possessions, gouvernait à sa place.
A peine eut-il appris que j'étais à bord du Trideni^ qu'il m'envoya son propre prauh (i), sous le commandement du capitaine de vaisseau Grimble, pour abréger la traversée souvent très-ennuyeuse en remontant. En effet, tandis que le Trident prit trois ^urs, le prauh qui me portait fit le trajet en quatre heures.
Les rives du fleuve sont très-basses, de sorte que Teau, débordée en beaucoup d'endroits, forme des bandes continues de marécages. Pendant les seize ou vingt premiers kilomètres, en allant du littoral vers l'intérieur, les deux bords sont couverts de nipas et de mangrovas. Ensuite on voit succéder à ces palmiers les plantes herbeuses des jungles. Le nipa est d'un prix infini pour les indigènes. Il n'a pas de tronc; ses feuilles, de quatre à cinq mètres de long, sortent immédiatement des racines. Tout dans ce palmier est utile. Avec les côtes des feuilles, on fait les parois des huttes ; les feuilles elles-mêmes servent de toiture, ou bien, réduites en cendres, elles produisent du sel. On les tresse en nattes et en paniers ; enfin, de l'arbre, on extrait du sucre dont on fait du sirop.
A mesure qu'on approche de la ville, les berges s'élèvent et deviennent plus acccidentées. En pénétrant dans l'intérieur, on voit apparaître des chaînes de montagnes, dont les plus hautes, Matang et Santabong, ont mille mètres de hauteur.
Quant à la population, elle est très-clair-semée sur la côte de la mer et sur les rives du fleuve. Je ne vis à
(i) Le prauh est un petit bateau malais long de six à vingtcinq mètres, qui ne tire pas beaucoup d'eau. Les pirates s'en servent de préférence parce qu'ils peuvent le faire manoeuvrer facilement dans les rivières et se soustraire ainsi aux poursuites.
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l^embouchure qu'une seule maison, longue d'environ trente mètres, reposant sur des pilotis de six mètres, et habitée par des Dayacs. On ne rencontre plus d'autre établissement jusqu'à ce qu'on arrive à près de douze k^ilomètres de la ville.
Au débarquement, le capitaine Brooke me reçut lui-même et me conduisit dans la demeure de son oncle. Dès que je lui eus remis ma lettre de recommandation, il fut assez aimable pour me dire que mon nom était déjà parvenu jusqu'à lui, et que je n'avais besoin d'aucune recommandation.
La ville de Saraouac n'a ni rues, ni places publiques; elle se compose d'une quantité de grandes et de petites chaumières, entassées sans ordre et sans symétrie les unes contre les autres. Construites en feuilles de nipa, elles sont élevées sur des pilotis de deux mètres cinquante à trois mètres. Ce genre de construction, propre aux Malais, est rarement imité par les Chinois. On monte à ces cabanes au moyen d'échelles, dont les degrés sont si espacés qu'ils sont dangereux à escalader si l'on n'en a pas l'habitude. Mais ce qui est bien plus périlleux, ce sont les paliers, dont le parquet, semblable à un réseau tressé grossièrement, se compose de petits troncs de bambou , minces et ronds, sur lesquels on glisse facilement, et oti le pied reste pris dans les interstices. A l'intérieur de la chambre, ces bambous sont au moins plus serrés et recouverts de nattes. Quant aux meubles, on en voit peu : tout se réduit à quelques paniers, à des caisses de bois, des nattes de paille, des coussins, des ustensiles de cuisine en terre, un gong y un par ang (i) et quelques clam-
(i) Le gong est un instrument de musique, consistant en une plaque de laiton sur laquelle on frappe avec une baguette. Ltparang est un couteau d'un pied et demi de long. — 1. P.
bous. Ces derniers forment des espèces de cabinets à coucher destinés aux gens mariés et aux filles adultes; ils sont fermés par des rideaux de cambrésine descendant jusqu'à terre. Les clambous ont environ un mètre cinquante en hauteur et en largeur, et deux en longueur ; ils peuvent être dressés facilement partout, et garantissent aussi contre les moustiques.
Le dessous de l'habitation est abandonné aux poules, aux chiens et aux autres animaux ; chez les Chinois, on y joint des cochons. Ce réduit ressemble à un véritable bourbier, car il reçoit toutes les immondices à travers les bambous du parquet.
Les habitants de Saraouac sont des Malais et des Chinois ; le peu de Dayacs qu'on y rencontre ne forment pas de famille : ou ils servent comme domestiques, ou bien ils viennent pour ajBfaires. Les Chinois sont dans une partie de la ville, les Malais en habitent une autre; et chaque division est appelée un campon.
Les premiers ont conservé entièrement les coutumes, les usages et les costumes de leur patrie. Le seul changement qui leur soit imposé, c'est de prendre leurs femmes chez les Malais ou les Dayacs ; car le gouvernement chinois ne permet ni aux femmes ni aux jeunes filles d'émigrer; celles qui sortent de la Chine perdent avec leur fortune le droit d'y revenir. Les Chinois de Bornéo se marient de préférence avec les femmes dayaques, qui sont plus laborieuses que les Malaises, et qui ont, en outre, le grand avantage de n'avoir, pour ainsi dire, pas de religion , en sorte qu'elles sont facilement disposées èi embrasser celle de leurs maris, ou du moins à ne pas s'en scandaliser.
Les Chinois font incontestablement ou le bonheur ou le malheur du pays dans lequel ils viennent s'établir. Ils sont laborieux et persévérants en tout ce qu'ils entreprennent; mais, d'un autre côté, ils ont une
^cessive âpreté au gain, et sont pleins de fourberies. X^e commerce se concentre dans leurs mains, ainsi que la plus grande partie des métiers et l'exploitation des mines. Enlevant ainsi aux Malais indolents et aux |honnétes Dayacs toute espèce de gain, les Chinois les rançonnent et les trompent incessamment.
Les Malais sontmahométans, mais diffèrent de ceux del'Orient par des coutumes qui leur sont particulières. Leurs femmes jouissent de beaucoup de liberté, sortent seules et sans voile; elles sont même trop légèrement vêtues, car la plupart ne mettent que le sarong, morceau de toile de coton fixé au-dessous ou au-dessus de la gorge et tombant jusqu'aux genoux. D'autres complètent leur costume avec une courte jaquette (kabay)^ ou une robe de dessus plus longue (padjou). Les femmes des classes élevées sortent, il est vrai, fort peu ; mais c'est à cause de leur paresse et non par Teffet de la loi, car elles reçoivent chez elles toute espèce de visites.
Les hommes s'habillent à peu près comme les femmes ; ils portent aussi le sarong, le kabay, et même le padjou; plusieurs ont sous le sarong des pantalons courts. Au premier abord on ne distinguerait souvent pas les sexes, si les hommes ne se coiffaient pas de mouchoirs roulés autour de la tête, tandis que les femmes n'ont sur la tête que leurs cheveux.
Les mariages se font et se rompent sans beaucoup de cérémonies. Chacun des époux a le droit de divorcer. On trouve des hommes et des femmes jeunes qui en sont à leur sixième divorce.
La race malaise, loin de se distinguer par la beauté, a le corps mieux fait que la figure. Celle-ci est dé- • formée au dernier point par une large mâchoire trèssaillante, par une grande bouche, des dents noires et; limées, et par une lèvre inférieure très-flasque et très- ■^^
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saillante. Leurs dente sont teintes d'ûh tiôîr fift Brillant, qu'ils composent avec de rantithoine, du gâttibir et d'autres ingrédients. Cette singulière mode passe che:& les Malais pour une véritable pârtlre. Beaucoup liment aussi leurs dents jusqu'à la moitié, oii bien lés affilent en pointe aiguë (i). La grosseur de la lévrb ItiféHeare provient du siri qii'ili mâchent, et qd*ils tiennent souvent entre les deiits d'en bas et là lèvre. Géiiérdlement le corps est de graiideùr moyenne; mais lès hommes ont la taille uh peu plus ëlatlcée que lèâ fbnindes. La couleur du teint est d'un brun rouge clair, et Quelquefois d'un brun fotlcé ; les cheveUi et les yeux sont noirs; le nez plat a de larges narines; les Inâinâ et les pieds sont petits, mais trop maigres et trop osseut.
Dès l'âge de huit ou dix ans, les Malais cbnimencent à tnâcher du siri {2), qui se compose d'une feuille de bétel, enveloppant un petit morceau de noix d'arec, delà chaux vive tirée des coquillages de tnetfet un peu de gambir. Avant de faire passer ce petit paquet dans leur bouche, ils se frottent de tabac, d'une manière dégoûtante, les dents et les lèvres. En mâchant le siri, leur salive, ainsi que totlte leur bouche, prend une teinte rouge de sang. Cette belle cdùtùtne est en telle faveur que de vieilles gens, qili n'ont plus de dents pour mâcher, portent toujours avec eux (in petit tube pour faire le siri .
La demeure du riche Malais se borne, comme celle du pauvre, aune seule pièce; seulement cette chainbi-e est plus grande, et a souvent quinze niètres cdrrés ; indépendamment des clambous, elle contient encore
(i) Les lecteurs des Sources du Nil et des Explorations dani r Afrique australe savent que la coutume de limer les dents est aussi répandue parmi les Africains que parmi les Malais. — J. B.
(2) Ce mélange est plus ordinairement connu aux Indes sous le nom de bétel. — J. B,
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quelques petits compartimenta y formés pfar dé bé§âés cloisons de feuilles. Oh y voit patfdis des tapis et de jolies natteâ ; mais la princi]jalë richesse coiisisté dans desi gongs, des armes et déâ balàhgas du vases de terre hauts de soixante centimètres à ùri niètre vihgt,ordés d'arabesques, et qui à première Vue rie semblent d'aucune valeur. Je n'ien aurais pas fait le moindre cas, et je les aurais pris polir de grands vdses â eau,* si l'on ne m'avait pas fait cônnâîti-e, â nloii grand étonnement, qu'on les paye de 287 fr. â 2^370 ff. pièce et au delà^ ce qiii est prbbableineht un peu exagéré.
Comme je tenais à voir les Dayacs, dbnt la coutume est de ii'habiter que les hauteurs, nous partîmes, lé 20 décéiilbffe, pour la montagne de Setambo, où demeure quatre-vingts familles de cette race. Le sentier qui conduirait à la citne, élevée de fcinq cents mètres, me parut vraiment périlleux. On passait les flaques d'eaUî l^s marécages, les ruisseaux et les àbiiîiès, sur de mitices troncs de bâ±bou, où sur un petit arbre tout rond fet tenant lieu de porit. Cbritre Ifes rochers escarpés qu'il fallait gi-avir, on avait appiiyë çâ et là de faibles troncs d'arbres étroits, avec deè entailles pour retenir le pied. Aux endroits les plus dàhgfei-eui:, régnait une balustrade fallacieuse, car elle était si fragile qu'on serait tombé inévitablement èh s'y appuyant. Obligée ainsi d'avoir cbnistamment les yeui fixés sur le sentier^ je ne pils pas donner la moindre attention aux beautés de la nature qui m'ètitouraient.
A une hauteur de plus de trois cent cinqûàtlte métrés, nous trouvâmes le premier édifice des Dayâcs ; c'était une grande cabane de quinze mètres carrée, composée de plusieurs piècesà coucher qui s'ouvraient tout autour dans les cloisons; car parmi
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unes des tribus dayaques, il est d* usage que les jeunes gens couchent à plusieurs centaines de pas du village^ où demeurent leurs parents, dans une cabane commune, sous la surveillance du chef. Cette cabane sert en même temps pour les exercices et les festins; Ton y garde les trophées de guerre, c'est-à-dire les têtes coupées aux ennemis. J'éprouvai une véritable horreur à voir dans celle-ci trente-six crânes rangés les uns contre les autres, et suspendus en Tair en forme de guirlande. Les orbites des yeux en étaient occupés par de longs coquillages blancs. Depuis le règne du rajah Brooke, l'usage de couper les têtes a été aboli dans le district de Saraouac ; mais les indigènes ont conservé une grande vénération pour ces cruels et mémorables souvenirs d'un passé qu'ils trouvent glorieux.
Nous poussâmes ensuite jusqu'aux habitations des familles. C'étaient deux grandes cabanes bâties sur pilotis, chacune de quarante-cinq mètres de long et placées en face l'une de l'autre. Pour y nionter, on se servait de minces troncs d'arbres avec des entailles en guise d'échelons et qu'on retirait ordinairement la nuit. Chaque cabane avait un palier spacieux et couvert, d'où des portes conduisaient aux chambres de l'intérieur. La plupart des familles n'ont qu'une petite pièce, rarement deux; ces chambres renferment des réduits pour y coucher et pour y faire du feu, avec quelques ustensiles pour préparer la nourriture. En réalité, la vie s'écoule sur le palier: on y travaille, les enfants y prennent leurs ébats, et les vieilles gens s*y reposent. Les femmes tressent des nattes et des paniers; les hommes font de jolies petites boîtes ciselées pour mettre du tabac, de la chaux et du gambir;ils taillent de très-beaux manches pour leurs couteaux, dits parangs. Sur ces paliers, se trouvent également des feux, servant moins
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à cuire les mets qu*à éclairer les pièces. Au-dessus de ces foyers on suspendait encore, il y a peu d'années, les têtes d'hommes fraîchement coupées, et on les y laissait jusqu'à ce qu'elles fussent tout à fait séchées et fumées, pour les porter ensuite, avec de grandes cérémonies, à la place d'honneur, dans la chaumière du chef.
Les Dayacs, comme les Malais, demeurent au-dessus d'un bourbier dans lequel se vautrent à l'envi les cochons, les chiens et les poulets. A voir ces immondices, on se demande comment font ces gens pour ne pas être atteints tous de fièvres pestilentielles ; cependant ils ne connaissent pas d'autres maladies que des éruptions à la peau et des ulcères, encore les hommes soujOTrent-ils bien plus de ce dernier mal que les femmes.
Les Dayacs, ne sont guère plus beaux que les Malais. Ils ont l'os du nez aplati, les narines très-larges, une grosse bouche; leurs lèvres sont pâles et bouffies, et leurs mâchoires saillantes. Ils liment aussi leurs dents et les teignent en noir. Leur figure exprime généralement la patience et la bonhomie, et parfois même la bêtise, ce qui doit tenir en partie à l'habitude qu'ils ont de conserver la bouche toujours ouverte. La couleur de leur teint est brun clair ; ils ont la chevelure et les yeux noirs. Les hommes portent les cheveux courts ; les femmes les ont longs, raides, et les laissent tomber sans les nouer en tresses. Je n'ai trouvé aucun charme dans l'allure ni dans la tenue des femmes, qui marchent les jambes écartées et le ventre en avant. Ce manque de grâce dans le port des Dayaques se retrouve ordinairement chez les Malaises.
Les Dayacs s'habillent de la façon la plus élémentaire. La garde-robe des hommes se réduit à une bande d'écorce tressée, large comme la main, qu'ils
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passent en ceinture autour du corps; quelquefois ils en ont une semblable autour de la tête. Ils aiment be^tucoup les perles de verre, les anneaux de laiton, mais les pendent autour de leur cou et de leurs bras, se les réservant presque exclusivement, au point que j'en voyais bien rarement aux femmes. Toujours ils portent d'un côté un long et large couteau, appelé parangy cojmme chez les Malais, de l'autre un joli panier qui renferme les ingrédients du siri.
Les femmes sont vêtues d'une petite jupe d'étoffe {bidang) bien serrée, qui va des hanches jusqu'aux cuisses; autour du corps, elles nouent une ceinture {rawcLy) de cercles de laiton ou d'anneaux noirs de bambou et qui est large de cinq à vingt centimètres selon |eur fortune (i). Les jeunes filles la mettent au sortir de l'enfance, c'est-à-dire généralement à Tâge de dix ans. Cette ceinture pèse plus de six kilogrammeç, et les femmes ne la quittent que lorsqu'elles ne peuvent plus la porter. Bien que leurs bijoux soient peu nombreux, des femmes de cette tribu avaient cependant au bras gauche, depuis le poignet jusqu'au coude, plusieurs anneaux de laiton. Elles ont les oreilles percées de trous si larges qu'on y passerait un morceau de bois d'un pouce d'épaisseur. Elles ne $e tatouent pas, mais quelquefois leurs pieds, leurs ongles et le bout de leurs doigts sont teints d'un brun rouge.
En somme, les Dayacs sont de vrais sauvages.
(i) Cette lourde ceinture rappelle celle des Damariennes, dont M. Baines fait la description dans son Voyage dans le sud-ouest de V Afrique. — J. B,