‹ Voyages autour du mondeChapitre 14 sur 21 · SUMATRA · texte numérisé non relu

SUMATRA

(De î^inyier à octobre i952.)

Amour des Dayacs pour les têtes humaines. — Leur honnêteté. — Batavia. — Les Battacs soumis dans l'île de Sumatra. — Anthropophagie. — Richesses naturelles de l'île, — Parures des femmes b^ttaques. — Sacrifice du buffle, à Danau. — Le désert et la forêt. — Demeures des Battacs. — Danse du supplice. — Une plaisanterie m'empêche d'être mangée. — Je ne puis pas voir le lac Eier-Tau. — Uttas dans la vallée de Silindong. ~ Saleté des Battacs. -r- Retour à Danau. — Ascension et cratère du Mêrapi.

Nous étions rentrés à Saraouac le 26 décembre* N'ayant plus rien à y voir, je partis au mois de janvier i852 pour Pontîanac^ un chef-lieu des possessions hollandaises dans Bornéo, qui est situé sur la côte sud^ ouest, vers la jonction des mers de Chine çt de Java* J'y visitai, près de Sacaron, une peuplade de Dayacs indépendants, où les hommes sont encore beaucoup plus parés de bijoux que ceux de la montagne de Serambo; mais l'ornement qu'ils prisent le plus est un collier ou un bracelet de dents d'homme. Us aiment tant les têtes humaines que, s'ils entreprennent de concert avec

les Malais quelque expédition, ils ne se réservent que les têtes, abandonnant le butin à leurs cupides alliés. Dans une de leurs tribus, j'arrivai, le 23 janvier, deux jours après un combat d*où les hommôs avaient rapporté une tête qui se trouvait suspendue, avec d'autres déjà toutes desséchées, au-dessus du foyer où Ton avait préparé ma couche. II faut savoir que là est la place d'honneur oiïerte à l'hôte, distinction, selon moi, peu flatteuse et fort désagréable^ mais qu'il est impossible de refuser. Les crânes secs que le courant d'air faisait s'entre-choquer, la puanteur excessive et asphyxiante provenant de la tête nouvellement coupée, qui m'arrivait à la figure, l'aspect des hommes encore très-excités et qui tournaient toujours autour de ma couche quand déjà tous les feux étaient éteints, m'ôtèrent longtemps l'envie et la possibilité de dormir. J'avoue franchement que mon angoisse fut si grande qu'il me prit une espèce le fièvre. Je ne pouvais plus rester couchée et je n'osais cependant pas me lever; je me mis donc sur mon séant, croyant à tout instant me sentir un couteau à la gorge. Ce ne fut que vers le matin qu^épuisée de fatigue, je tombai endormie.

Dans ce voyage, qui dura près d'une douzaine de jours, et malgré un danger de mort auquel j'échappai, je trouvai les Dayacs généralement honnêtes, bons et réservés, au point que je laissais en m'absentant tout ouvert sans avoir à mon retour aucun vol à constater.

Au commencement de février, je visitai le sultan de Simpang, qui me reçut en grande cérémonie; le 17 du même mois, j'allai à Laudac, située au nord de Pontianac, et j'y fus très-bien traitée par un prince malais, vassal des Hollandais. Au mois d'avril, je vis le petit fleuve Sambas et la ville du même nom qu'il arrose. Enfin je débarquai à Batavia, dans File de Java, le 29 mai.

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JLa ville n'est pas jolie; les maisons sont petites, peu remarquables, et, surtout dans la partie qu'habitent les Chinois, très-serrées les unes contre les autres. Les Européens n'ont à Batavia que leurs comptoirs ; ils demeurent au dehors dans des maisons de campagne. Du reste, on y vit à peu près comme dans Tlnde anglaise, avec des essaims de domestiques dont l'un aide l'autre à ne rien faire.

Le 8 juillet, je partis pour Padang, dans l'île de Sumatra, où je fis le voyage le plus intéressant de ceux que j'ai entrepris; je veux parler de l'expédition que, malgré tout le monde, je tentai chez les Battacs.

M'étant mise en route dans ce dessein le 19 juillet, j'arrivai au bout de neuf jours chez les Battacs soumis et, le lendemain, à Muara-Sipongie, où le contrôleur, M. Schoggers, m'accueillit de la plus aimable façon. Il eut la bonté de mander auprès de lui plusieurs chefs battacs des environs, de sorte que nous passâmes la soirée dans leur compagnie, et entourés de beaucoup dépeuple qu'attirait la nouvelle étrange qu'une femme était venue d'Europe pour visiter un pays si décrié. On chercha encore à me détourner de mon projet ; mais ma résolution était fermement prise à ce sujet. Je me bornai donc à demander à mes interlocuteurs s'il était vrai, comme le rapportaient plusieurs récits de voyageurs^ que les Battacs ne vous tuaient pas tout de suite, mais vous attachaient vivant à des poteaux, vous coupaient de petits morceaux de chair, et les mangeaient avec du tabac et du sel. Cette lente agonie m'aurait un peu effrayée ; mais on m'assura unanimement qu'ils n'infligeaient ce supplice qu'aux grands criminels condamnés à mort. Les prisonniers de guerre sont attachés à un arbre et décapités : on recueille leur sang, qu'on boit pendant qu'il est encore chaud, ou qu'on mange avec du riz cuit. Ensuite on procède au

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partage. Les oreilles, le nez, le foie et la plante des pieds appartiennent exclusivement au rajah, qui reçoit en outre sa part du corps. Les portions les plus délicates sont les plantes des pieds, les paumes des mains, la peau 4e la tête, le cœur et le foie. On rôtit ordinairement la chair et on la mange avec du sel. Les femmes n*ont pas le droit de prendre part à ce festin.

Les rajahs qui m'entouraient m'assurèrent, avec un air de grande convoitise, que la chair humaine avait bon goût et qu'ils voudraient bien en manger.

Cependant les Battacs sont supérieurs en beaucoup ^e choses 4UX autres peuples sauvages. Ils savent lire et écrire, et leurs lois passent pour être en général très-bpnnes et très-justes.... Malgré tout, ils sont anthropophages.

Le 2 août, j'arrivai à Padang-Sidimpuang et j'y restai trois jours. Ici encore, lorsqu'on apprit mon intention de visiter le pays des Battacs, beaucoup d'indigènes vinrent me voir. Ils voulaient également me dissuader de mon voyage, d'autant plus que, dans les dernières années, des dissensions s'étaient élevées entre les Battacs et les Hollandais. Les premiers ayant fait une invasion sur le territoire hollandais, détruit un campon et emmené vingt-sept prisonniers, les autres avaient envoyé des troupes pour rechercher les coupables ; mais on trouva les campons vides : les habitants s'étaient retirés, selon leur coutume en pareil cas, dans les gorges et les forêts les plus inaccessibles. La seule vengeance que purent tirer les Hollandais, ce fut de détruire quelques cabanes. M. Hammers me racontait qu'il y avait à peine deux ans, quatre hommes avaient été tués et mangés par les Battacs soumis au gouvernement hollandais.

Je n'en persistai pas moins dans ma résolution. Je mis en ordre des papiers que je laissai pour ma famille,

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4an3 le cas où je ne reviendrais pas, et je dis aux Européens un cordial adieu. Ils pouvaient être les derniers que je voyais dans ce monde.

J'avais déjà traversé une grande partie de Sumatra et je trouvais cette île aussi attrayante, sinon plus agréable que Java, pour les beautés de la nature. iQuel magnifique pays Ton pourrait [en faire l Jusqu'à présent, proportionnellement à son étendue, Tîle est presque déserte, et, sauf quelques plantations, elle n'est pas cultivée. Les animaux féroces, les éléphants, les rhinocéros, habitent les superbes forêts de l'intérieur; les tigres sanguinaires parcourent les immenses étendues des jungles. Pourtant il me semble qu'une partie de Sumatra serait un pays favorable pour des émigrants européens. Sur les grands plateaux, qui sont très-nombreux, le climat est fort tempéré, malgré la proximité de Téquateur. Les forêts épaisses et luxuriantes ainsi que la hauteur des arbres témoignent de la fertilité du sol. Certes, avec cette richesse naturelle, il suffirait d'un peu de travail pour faire ici quelque chose d'admirable. Mais le gouvernement hollandais ne favorise même pas l'immigration de ses propres sujets, et prétend que les indigènes ne pourraient que se corrompre au contact des Européens. Un autre motif, à mon avis, c'est la crainte que les blancs, devenant avec le temps trop puissants pour les faibles ressources de la Hollande, ne s* allient aux indigènes et ne déclarent leur commune indépendance.

Sipîroc, où je me reposai le 5 août, est un poste situé dans une petite vallée. C'est là que se trouve, cous la surveillance d'un greffier indigène, le dernier magasin de café. J'arrivais juste au moment où l'on allait livrer une grande fourniture, ce qui me donna l'occasion de voir beaucoup de monde, et principalement des Battacs. Leur aspect n'était pas agréable. Ils

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ont le même type de physionomie que les Malais, mais plus difforme encore; leurs femmes sont excessivement petites. Pour Fart de se limer les dents, de les teindre en noir, en un mot de se rendre aussi laids que possible, ils ont à coup sûr toute supériorité. Ils étaient très-peu vêtus et d'une façon aussi sale que misérable. Tous ils avaient dans la bouche un gros paquet de siri, et crachaient abondamment sans se préoccuper du café étalé. Pour passer le temps, ils cherchaient sur leur tête et sur leurs habits la vermine qui les dévorait; quant aux enfants, tout dégouttants d'humeurs, ils se jetaient des fèves de café à la tête.

A partir de Sipiroc, je dus continuer mon voyage à pied et renoncer à toutes les commodités de la vie.

Le lendemain, à Danau, une hutte à moitié délabrée qui contenait deux pièces me fut assignée pour demeure. Dès lors, je me vis entourée dans chaque utta (c'est ainsi que les Battacs appellent leurs villages) par une foule d'hommes. J'avais déjà constaté à plusieurs reprises ce désir de me voir, qui venait de ce qu'aucune Européenne n'avait encore pénétré si loin. Ici, c'était encore bien pis, et les curieux remplissaient la hutte, si bien qu'au premier instant je ne distinguai pas avec quels habitants je la partageais. Mes hôtes étaient un meurtrier et un' mourant. Le premier avait tué un de ses voisins dans un accès de jalousie, et devait être décapité dans deux jours sur la place du bazar : il était couché tout nu par terre, attaché à un poteau, les pieds passés dans des entraves de bois, et se démenait comme un possédé; il criait, il riait, il pleurait tour à tour et se jetait de toutes ses forces de côté et d'autre : cela faisait peine à voir. Le moribond, jeune homme de dix-huit ans, était également couché par terre, sans natte et sans couverture :

la phthisie pulmonaire dont il périssait lui causait des quintes de toux terribles. Malheureusement je ne pouvais lui apporter aucun soulagement, n'ayant avec moi ni médicaments, ni rien qui pût être utile à des malades.

En cette occasion, je remarquai qu'on avait beaucoup plus de compassion pour le meurtrier que pour le mourant. Les femmes préparaient au premier du siri, lui apportaient pour son repas du riz et du poisson cuit, le faisaient manger comme un jeune enfant, parce qu*il avait les mains liées, et, chassant les mouches qui le tourmentaient, lui rendaient mille petits services. Les hommes le conduisaient au fleuve voisin pour qu'il pût se baigner. Quant au pauvre phthisique, personne ne s'occupait de lui. On le laissait tousser et gémir sans rien lui donner à manger ni à boire, et on semblait le regarder comme ne faisant plus partie des vivants. Je ne pouvais rien lui offrir que du riz et de l'eau, car c'était aussi tout ce qu'on me donnait à moi-même. A Sumatra, dans les pays de montagnes, les maladies de poitrine semblent être fréquentes; les habitants toussaient beaucoup et avaient souvent des quintes très-fortes. La chaleur est fort grande pendant le jour, mais les nuits sont presque froides ; il pleut beaucoup, et les habitants sont vêtus aussi légèrement que dans les pays chauds, n'ayant même pas une couverture pour la nuit.

Comme je ne voulais pas rester logée côte à côte avec le meurtrier, je fis prier le rajah de m'assigner une autre hutte. Il eut la complaisance de faire éloigner le prisonnier et le malade. Mais l'on ne pouvait pas empêcher le peuple de m'entourer, si bien que je ne restais jamais seule un instant, même pendant la nuit. Les feux demeuraient allumés et on causait jusqu^à minuit autour de moi ; ensuite la plupart se couchaient

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où ils trouvaient de la place, et, tirant leurs sàirongs sur eux, ronflaient à qiii mieux mieux.

Je dus rester deux jours dans cette situation ; car le chef de Danau ne voulut pas trie laisser partir saris être escortée par lui. Le 8 août, il vint me rendre visite avec une douzaine de femmes et beaucoup de jetities filles adultes, en partie ses parentes. Les jeunes filles et les femmes marchaient profondément inclinées, la tête à moitié cachée par leurs mains; ce qui est le salut des inférieurs à leurs supérieurs. Elles s'assirent à terre au fond de la hutte, et tirèrent, de sacS de paille bien travaillés, du siri qu'elles me destinaient.

Les jeunes filles portaient de dix à quinze àniieâxix de métal aii bas de l'oreille, dont la partie supéirîèure était percée aussi et ornée d'uri bouton ou d'uii petit collier de perles de verre. Au cou, aux bras et aux pieds, elles ont des anneaux de laiton et des pieirles de verre. Tous ces ornements sont abandonnés par elles lorsqu'elles se marient. Les jeunes filles ont la gbfgé couverte : les femmes vont d'ordinaire nues jusqu'à la ceinture. Les unes et les autres rassemblent leurs cheveux en un gros nœud oti elles mettent de là paille pour le rendre plus épais. Les hommes laissent aussi pousser leurs cheveux et les attachent également eh nœud; mais ils les couvrent d'un bonnet de paille ou d'un mouchoir. Cette coiffure est le seul signe qui puisse faire distinguer l'homme de la femme, car les hommes n'ont pas de barbe, et les deux sexes drapent le sarong de la même manière autour du corps.

Parmi les femmes, il y en avait de très-corpulentes, comme je n'en avais pas encore vu chez les Malais. Plusieurs avaient passé la première jeunesse sans trouver dé maris, ce qui provient saiis doute de ce que les Battacs sont obligés d'acheter leurs femmes.

Le rajah était venu pour m'inviter à Tingimolatioa

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solennelle d'un buffle, sacrifice qui avait pout objet d'obtenir des mauvais génies qu'ils consentissent à ne traverser notre périlleux voyage d'aucun obstacle ni d'aucun malheur.

Je quittai Danau avec une escorte de plus de vingt personties; toais la plupart ne m'accompagnèrent que jusqu'à la distance de cinq kilomètres et s'en retournèrent une fois arrivés à la frontière. On me teiidait la tnain en me disant adieu et me souhaitant un hieu« reux retour. Tous regardaient tnon voyage comme une entreprise excessivement hasardeuse, et ils me firent comprendre par signes, en me montrant leur cou, qu'ils craignaient qu'on ne îne coupât la tête et qu'on ne me mangeât.

Quoique cette pantomime ne fût pas très-encdurageante, je n'eus pas un instant l'idée de renoncer à mon dessein.

Mon escorte ne se composait plus que du rajah, de cinq de ses gens, de mon guide, d'un serviteur poUr moi, et d'un autre pour mon guide.

Nous traversâmes ce qu'on appelle le désert, où les sombres forêts sont presque impénétrables, et les plaines iont couvertes d'alangiées (i), qui atteignent près de deui mètres. Nous n'y vîmes ni hutte ni être humain ; mais, en revanche, les traces d'animaux sauvages, et surtout de tigres, y étaient nombreuses. Arrivés sur les bords d'un fleuve, nous dûmes, pour le passer, monter sUr un arbre dont les branches avançaient en saillie au-dessus de l'eau, et formaient, en se croisant avec celles d'un autte arbre placé sur le bord opposé, un pont suspendu à six mètres au moins au-dessus du fleuve.

(i) Les alangiées forment une famille détachée de celle des myrtacées, c'est-à-dire voisine de celle où se trouvent le giroflier et le tnyrte. — J. B,

De temps en temps, nous trouvions des éclaircies de bois, d'où nous avions les vues les plus magnifiques sur de grandes et belles vallées découpées par les sinuosités innombrables du Padang-Toru. Sur un des plateaux, un petit lac, de la grandeur d'un étang, brillait de tous les reflets du soleil. Nous approchâmes souvent tout près du Padang-Toru : c'est un beau et large fleuve ; mais il ne portait pas une barque. Partout oîi le regard pénétrait, nous reconnaissions la solitude : on eût dit que nous étions les seuls habitants de la terre.

Il plut ce jour-là d'une façon intolérable. Pour la nuit, mes compagnons rassemblèrent du bois, prirent quelques petits poissons dans le fleuve, et apportèrent des bambous tout à fait verts, dont je ne comprenais pas encore l'utilité ni l'usage. Je vis bientôt qu'ils servaient de vases à cuire. On y introduisit les petits poissons et le riz roulés avec un peu d'eau dans des feuilles de bananier ; puis on plaça les tiges ainsi garnies sur le feu, et on les y laissa jusqu'au moment oti elles commencèrent à brûler, ce qui demanda un temps très-considérable, par suite de la grande humidité qu'elles contenaient. Quand on les fendit, les mets dont elles étaient bourrées se trouvèrent cuits à point. Pour les plus grands poissons, ils furent embrochés par des baguettes qu'on planta en terre à côté du feu, où ils furent un peu rôtis.

Ce repas était mauvais et malpropre, le riz non lavé, les poissons ni nettoyés ni salés; mais, comme je n'avais rien pris de toute la journée et que mon appétit était aiguisé par une marche d'une quarantaine de kilomètres, je le trouvai excellent.

Avant de nous livrer au repos, je recommandai aux gens du rajah, pour éloigner les tigres, d'entretenir pendant la nuit un feu ardent ; mais ils tombèrent

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dans un profond sommeil/dont mes cris ne les purent pas tirer. Quant à moi, je dus renoncer à entretenir le feu, parce que le bois était trop mouillé, et bientôt nous fûmes entourés d'épaisses. ténèbres. Je ne dormis pas une minute, redoutant moins de nous voir attaqués par des hommes que par des animaux. Toutes les fois que j'apercevais un ver luisant dans les broussailles, je croyais voir l'œil ardent d'un tigre; toutes les fois que j'entendais remuer dans le feuillage, je pensais à un serpent. Ce fut une nuit affreuse !

Peu fortifiée par le repas de la veille, épuisée par l'insomnie, je me mis en route sans rien prendre, et j'afiFrontai des fatigues inouïes. Durant plus de vingtsept kilomètres, les chemins les plus mauvais que j'eusse jamais vus traversaient à gué les rivières et les marais, ou des forêts impénétrables, remplies de broussailles épaisses et d'alangiées extrêmement élevées. Les arbres et les buissons dégouttaient encore de la pluie de la nuit ; des montagnes à pic barraient le passage ou offraient mille dangers, car la terre était partout si humide et si glissante qu'on n'avait le pied ferme nulle part. A tous ces inconvénients se Joignaient encore l'épaisseur et la hauteur de joncs d'où les tigres bondissaient à un mètre et demi de terre, et qu'il fallait écarter pour s'ouvrir un sçntier. Le seul que nous pussions suivre alors était plein de trous et de fondrières, et laissait à peine assez de place pour mettre un pied devant l'autre. Si l'on tombait dans un trou ou dans une fosse, et qu'on voulût se rattraper à un jonc ou à des broussailles, on s'en trouvait encore plus mal : le jonc cassait, et les broussailles étaient toutes armées de grandes épines qui vous déchiraient la peau. De plus, des moustiques innombrables nous suçaient le sang, en sorte que tout mon corps, et particulièrement mes pieds, finirent par être ensanglantés. Pendant la plus grande

partie de ce voyage, néanmoins, et surtout en traversant ce désert, je fus obligée de marcher nu-pieds ; car, dans ces chemins bourbeux et ordinairement inondés, il était impossible de se servir de chaussure sans être gêné pour la marche : aussi mes pieds furent-ils tout déchirés par les feuilles tranchantes des alangiées, et tout piqués par les épines. A la fin de chaque journée j'étais obligée de me faire enlever mes épines par un des indigènes, qui s'en acquittaient très-bien, mais d'une manière fort douloureuse pour moi, car ils se servaient, en guise d'instruments, de leurs poignards mal pointus. Souvent mes pieds étaient si écorchés que je ne croyais pas pouvoir continuer à marcher le lendemain, et cependant il fallait aller chaque jour plus loin. Lorsque nous approchions de la lisière de la forêt, nous entendîmes des cris violents poussés par plusieurs hommes. Fort effrayés, nous nous tînmes quelque temps immobiles et sans respirer; puis nous nous glissâmes hors des arbres comme des voleurs, avec les plus grandes précautions. Nous nous trouvâmes alors sur le bord du fleuve Puli, et nous aperçûmes les crieurs, au nombre de quarante à cinquante, presque dans l'état de nature, qui se tenaient dansTeau et péchaient des poissons. Le rajah me conseilla de rester en arrière avec mes compagnons, et, allant seul trouver le chef qui péchait, il lui demanda la grâce de me permettre l'entrée dans son pays. Après bien des demandes et des explications, le chef m'accorda la permission. Nous traversâmes à gué le fleuve, qui était assez large, et nous fîmes halte à l'autre bojd, sous un arbre magni^ fique de la famille des dilléniacées, qu'on appelle Col- \ bertia (i).

(i) Cette famille tient de celles des rosacées et des loragnollacées. — J. B.

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Le lendemain, sous la conduite de Hali-Bonar, vieillard plein de vigueur et rajah de Sigumpolang, nous traversâmes le Padang-Toru sur un pont suspendu, formé d'une seule tige de bambou, d'au moins vingt mètres de long et de quinze centimètres à peine de diamètre ; de petites baguettes minces formaient un garde-fou sur les côtés. Comme à Bornéo, elles ne servaient pas pour s'appuyer, mais seulementpoursemaintenir en équilibre. Je ne pouvais me lasser d'admirer la construction simple en même temps que la solidité de ce pont. Le bambou, dont les extrémités posaient sur des troncs d'arbre, se balançait librement en l'air. Plus on approchait du milieu, plus le pont tremblait... Je remerciai Dieu lorsque j'eus atteint heureusement le bord opposé. Cette seule tige pouvait porter à la fois douze personnes. Le paysage était charmant ; la large vallée était pleine de verdure et de riches plantations de riz.

Hali-Bonar me conduisit à huit cents mètres de son utta, dans une grande place dégagée, où ce jour-là se tenait le marché. Il me présenta au peuple et à plusieurs rajahs, afin que si, dans le cours de mon voyage, je passais par Tun des uttas de ces gens, ils me reçussent amicalement. Les rajahs qui étaient venus au bazar s'assirent sur le sol près de moi, et les gens armés, qui suivaient chacun d'eux, au nombre de six, formèrent un cercle autour de nous, précaution d'une grande opportunité, car le peuple s'avançait de tous côtés en poussant des cris effrayants. Les vendeurs abandonnaient leurs marchandises ; les acheteurs laissaient leurs emplettes; tout le monde voulait me voir; les honîmes et les enfants qui ne pouvaient pas approcher montaient sur les arbres : c'était une vraie fourmilière, un bourdonnement, un bruit, dont on ne peut se faire aucune idée. Ne comprenant pas un mot de ce

qu'ils me disaient, je me trouvais presque isolée ai milieu de ces sauvages, car le rajah de Danau était resté avec ses gens et mon guide dans l'utta. Je vis an milieu de cette foule beaucoup d'hommes forts et grande de six pieds ; les femmes étaient aussi plus fortes que toutes celles que j'avais vues jusqu'alors à Sumatra. Néanmoins, c'était ^toujours un type de physionomie laid, comme partout ailleurs : les mâchoires larges et horriblement saillantes, mais le teint peu foncé. Les deux sexes étaient vêtus de sarongs. Les femmes avaient les oreilles percées et y portaient de grandes plaques de laiton ou de petits morceaux de bois ronds ; elles étaient coiffées avec de larges mouchoirs plies. Les hommes n'avaient qu'une seule oreille percée, mais d'un trou aussi grand qu'aux oreilles des femmes; les rajahs y suspendaient des cercles d'or; les autres y passaient des cigares de paille. Une distinction propre au rajah consistait en une grande pipe de laiton, attachée à un lourd tube du même métaL

Je remarquai chez les Battacs les mêmes bracelets de coquillages blancs, les mêmes paniers, les mêmes sortes de tambours, les mêmes étoffes d'écorce que chez les Dayacs.

Après que j'eus passé plus d'une heure dans cette foule, Hali-Bonar me conduisit à son utta.

Les demeures des Battacs sont bâties sur pilotis, comme celles des Malais, mais bien plus considérables, plus belles et plus solides. Elles ont des toits très-élevés, qui dépassent la maison d'un mètre et demi , avec des extrémités se terminant en pointes allongées. Je pourrais évaluer la hauteur des habitations et leur largeur à douze ou quinze mètres. Elles sont faites de cloi< sons en planches, avec des toits recouverts de fibres du palmier aranga.

La façade de beaucoup d'entre elles était peinte et

ornée de jolies ciselures/ comme dans le campon del Kotto-Godong, près de Fort-de-Kock. On n*y voit ni* fenêtres ni portes : seulement, dans le haut, on a pratiqué à l'extérieur une petite galerie de bois, que protège la saillie du toit, et à laquelle correspond dans l'intérieur une porte oti Ton monte par des échelles. L'entrée de la maison est aussi abritée par le toit et peut se fermer par une trappe; l'intérieur se compose d'une seule pièce, dans laquelle habitent généralement trois ou quatre familles, chacune dans un coin. Naturellement ces demeures sont très-sombres : on n'y aperçoit au premier abord que des ouvertures, pratiquées dans le haut, et par lesquelles s'échappe la fumée, dont la chambre est toujours pleine; quoique les habitants aient peu de chose à cuire, il y a presque toujours du feu à chaque coin de la pièce.

Dans l'espace inférieur à l'habitation gîtent des porcs, de la volaille, des vaches, qui sont toutes noires, des buffles, des chiens, et par-ci par-là aussi un cheval. Les porcs sont d'une espèce toute particulière ; ils ont le groin très- pointu, le dos un peu courbé, les pieds courts, peu de soies, mais en revanche une crinière épaisse et courte comme celle des chevaux.

Ici les provisions de bétail et de riz m'ont semblé très-considérables et très-abondantes, en comparaison de celles des Javanais ou des Malais de Sumatra. Les ustensiles des indigènes consistaient en marmites de fer, en pots de terre, écuelles et assiettes, en une quantité de nattes et de paniers, enfin en rouets, bahuts de bois, et autres objets pareils.

Devant presque toutes les maisons, il y a un soppOy c'est-à-dire une hutte ouverte avec un double toit, formant un grenier où Ton conserve le riz dans des sacs et des corbeilles. Ce soppo est la véritable habitation pendant le jour. Les femmes y tressent des sa-

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rongs, les hommes s'y réunissent pour tuer le temps à bavarder dans une douce oisiveté; car, chez les Battacs aussi, la femme doit faire presque tout le travail. Le soir, c'est dans le soppo qu'ont lieu les réunions de jeunes filles et de jeunes gens. On assigne également les soppQs aux étrangers comme gîtes pour la nuit : aussi fut-ce là que je pris mon logement.

Hali-Bonar me proposa de m'accompagner jusqu'à Silindong (Grand-Toba), offre qui me causa d'autant plus de joie que le rajah de Danau et «a suite m'avaient quittée.

Il me fallut rester un jour ici, comme à Danau; car Hali-Bonar ne manqua pas le lendemain d'immoler un jeune bufHe, en partie pour me faire honneur, en partie pour prier les mauvais esprits de ne traverser notre voyage d'aucun obstacle.

Dans cette cérémonie et dans la précédente, j'avais vu toutes les danses des Battacs, excepté celle qu'on exécute au supplice d'un homme destiné à être mangé. L'on ne voulait pas me la faire voir, mais on finit par cédera mes prières. D'abord on attacha un gros morceau de bois à un pieu pour tenir lieu de victime, et on le coiffa d'un chapeau de paille. Puis, les indigènes se jetèrent un peu de terre sur la tête et commencèrent à s'agiter. Bientôt la danse devint très-animée. Les exécuteurs se livraient à une foule de contorsions, levaient la jambe aussi haut qu'ils pouvaient, et brandissaient leurs couteaux au-dessus de la victime. Enfin l'un d'eux lui donna le premier coup; les autres suivirent son exemple et semblèrent recueillir soigneusement le sang. Ils séparèrent la tête (le chapeau de paille) du tronc, la placèrent sur une natte étalée, dansèrent autour en poussant des hurlements joyeux et féroces. Quelques-uns soulevaient la tête et la portaient à leur bouche comme pour en lécher le sang;

d'autres se couchaient par terre, ayant Taîr de recevoir le sang qui dégouttait de la tête, ou y plongeaient leurs doigts et les portaient à leur bouche. Ils firent ces gestes plutôt avec une apparence de gaieté que de férocité : cela doit se passer tout autrement lorsqu'ils tuent véritablement un homme.

I^éanmoins, ce jeu épouvantable ne manqua pas de me faire une profonde impression. Je regardais involontairement les êtres sauvages au pouvoir desquels î*étais tombée. Des images effroyables se pressaient dans mon esprit, et, lorsque je fus retournée à mon soppo, je ne succombai que tard à un sommeil agité, troublé de rêves épouvantables, qui me rappelaient la scène à laquelle je venais d'assister.

A Si-Pjarajah, j'éprouvai que j'étais plus en sûreté avec les hommes qu'avec les femmes. Celles-ci voulaient tout me prendre et me menaçaient, tandis que ceux-là se contentaient de me regarder bouche béante pendant des heures entières ; ils ne cessaient pas de parler de moi, mais ils se conduisaient d'une manière très-convenable.

Le i3 août, au moment où nous allions descendre dans la vallée, Hali-Bonar me conseilla de ne pas m'écarter de lui, de me tenir toujours derrière lui. Ses six gardes armés de lances ouvraient la marche. Il venait après eux, moi après lui, et après moi mon guide et quelques gens d'un utta quelconque. Au premier utta, on fit déjà quelques difficultés pour nous laisser passer : on savait partout que j'étais dans le pays et que je voulais aller au lac d'Eier-Tau. A tous les uttas qui se rencontraient sur notre route, nous trouvâmes des hommes assemblés, armés de lances et de parangs, qui voulaient m'empécher d'aller plus loin. Mais Hali-Bonar finissait toujours par leur per«; suader de me laisser passer.

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Dans un endroit pourtant, cela sembla devenir plus sérieux. Plus de quatre-vingts hommes armés se tenaient sur la route et nous attendaient. Lorsque nous voulûmes passer devant eux, ils nous barrèrent le chemin et ils eurent en un instant formé un cercle autour de moi. Ces sauvages avaient Tair barbare et farouche au-delà de toute expression. Ils étaient grands et forts : beaucoup avaient six pieds de haut : leur physionomie était animée par la passion, ce qui ajoutait encore à leur laideur : leur grande bouche, avec ses mâchoires saillantes, ressemblait plutôt à la gueule d'un animal féroce qu'à la bouche d'un homme. Ils criaient après moi d'une façon si assourdissante, que, si je n'avais pas été habituée à de pareilles rencontres, j'aurais été extrêmement effrayée.

T'avais peur, toutefois ; la scène était trop épouvantable ; mais je ne perdis pas ma présence d'esprit, et je m'assis, calme et sans crainte apparente, sur une pierre qui se trouvait dans le chemin. Plusieurs rajahs s'avancèrent vers moi en me menaçant par paroles et par gestes, si je ne m'en retournais pas, de me tuer et de me -manger. Je ne comprenais pas leur langage, mais leurs signes ne me laissaient aucun doute, car ils désignaient ma gorge avec leurs couteaux, mes bras avec leurs dents, et ils faisaient aller leurs mâchoires comme s'ils avaient déjà la bouche pleine de ma chair. Je m'étais préparée depuis mon entrée dans le pays à de telles aventures, et j'avais appris à cet effet quelques petites phrases dans l'idiome du pays. Je pensais que, si je pouvais dire quelque chose qui plût à ces malheureux et qui les fît rire, j'aurais un grand avantage sur eux ; car les sauvages sont comme les enfants, la moindre bagatelle suffit souvent pour vous les rendre favorables. Je me levai donc, et, frappant amicalement sur l'épaule du rajah qui s'était le plus approché de moi, je

lui dis d'un air gai et souriant, moitié en malais, moitié en battac : « Vous n'allez pas tuer et manger une femme, surtout une vieille femme comme moi, dont la chair est déjà dure et coriace. » Puis, je voulus leur faire comprendre que je n'avais pas du tout peur d'eux, et que j'étais toute prête à renvoyer mon guide et à partir seule avec eux, s'ils voulaient seulement me conduire à Eier-Tau,

Par bonheur, ils trouvèrent mon baragouin et. ma pantomime risibles. Mon calme et mon audace leur plurent...; j'avais réussi.

Le 14, après une marche plusieurs fois retardée par des scènes sauvages, j'arrivai à Tutta du rajah Ompu- Nimar-Longus.

On avait fait à mon occasion de grands préparatifs A chaque instant^ il arrivait un nouveau rajah avec une petite escorte de gens armés : bientôt l'utta fut plein d'hommes et de guerriers. Le conseil supérieur avait décidé que je n'irais pas plus loin. Être arrivée si près du but, avoir échappé heureusement à tant de dangers et à tant de fatigues, et être obligée de retourner.... C'était cependant bien dur ! Au dire des indigènes, je n'étais plus guère qu'à une vingtaine de kilomètres du lac Eier-Tau ; après avoir franchi une petite chaîne de collines, j'en aurais découvert les bords. Ils me disaient que la Grande-Eau, comme ils appelaient le lac, avait une vaste étendue; que les pays environnants étaient très -fertiles, habités par des peuples puissants, et gouvernés par une reine. En vain je renouvelai ma proposition de renvoyer mon guide et d'aller seule avec un des leurs ; en vain j'essayai de les décider à me laisser gravir seulement la montagne, pour que je pusse au moins jeter un coup d'œil sur le lac. Ils me répondirent qu'il existait entre eux et les Battacs d' Eier-Tau une mésintelligence conti-

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nuelle, et que personne d* entre eux ne voudrait se hasarder à me conduire dans cette contrée. Ils m'assurèrent qu'aucun Hollandais (tous les Européens sont pour eux des Hollandais) n* avait encore pénétré aussi loin que moi sans être traité en ennemi, c'est-à-dire sans être tué et mangé.

Plus tard, on m'affirma que la reine d'Eier-Tau avait fait avec les Silindongs un traité de paix portant qu'ils ne laisseraient pénétrer aucun étranger jusqu'à la frontière de son royaume. Ce que cette nouvelle avait de vrai ou de faux, je ne pus pas le savoir.

Le lendemain, l'affluence fut plus grande encore : on eût dit que tous les habitants de la vallée en état de porter les armes étaient réunis. On ne voyait que des lances et des parangs, dont beaucoup étaient tirés du fourreau, et quelques armes très-longues. La scène avait un cachet vraiment militaire, et je Taurais contemplée avec beaucoup d'intérêt, si ma position avait été moins critique. Je compris aux mines et aux gestes des sauvages que tout ce qui se passait avait rapport à moi, et je ne pus rester un instant sans craindre qu'il vînt à Tun ou à l'autre l'idée de m'assassiner ; car, s'il suffit d'une bagatelle pour vous concilier l'amitié des sauvages, il suffit aussi d'un rien pour en faire des ennemis impitoyables. Ce qui m'était le plus pénible, c était la pensée que je m'étais mise à la merci des cannibales. Souvent je ne comprenais pas moi-même oii j'avais pris le courage de me hasarder parmi ce peuple.

Vers midi, le i5 août, je quittai l'utta avec mes compagnons. On me reconduisit, mais par un autre chemin que celui qu'on m'avait fait suivre pour venir; on me traînait en zigzag d'un utta à un autre : en vérité, les Battacs semblaient m' accorder la permis-

sion de quitter leur pays avec plus de répugnance qu'ils ne m'avaient laissée pénétrer chez eux.

Les uttas de cette vallée sont entourés de remparts ayant deux mètres et demi en hauteur, et de plantations de bambous si élevées et si serrées qu'elles ne laissent voir ni le rempart ni les maisons. Plusieurs sont encore entouiés d'une mare« Chaque utta a une seule entrée fort étroite qu'on ferme la nuit.

Quoique j'eusse renoncé à pousser plus loin, et que )e fusse déjà en train de retourner, ma vie n*était pas encore en sûreté, comme j'en fus convaincue ce jourlà. Un homme de haute taille et d'une physionomie féroce nous reçut, entouré de gens armés, à la porte d'un utta. L'on forma, comme la veille, un cercle autour de moi. Le sauvage parlait avec une grande véhémence et souffrait à peine que mes compagnons énonçassent une réponse. Je vis même la figure jaune de mon guide devenir plus pâle et la parole s'éteindre sur ses lèvres. Le barbare me poussa moi-même plusieurs fois, m'ordonna impérieusement de le suivre dans sa maison, et me prit même par le bras; mais Ha\^ Bonar me fit signe des yeux de nepasm'éloignerdelui et de ne point suivre cet homme. Ce ne fut qu'après de longues explications et un débat animé, qu'Hali- Bonar obtint qu'on me laissât' continuer ma route. Ma vie, dans cette circonstance, ne tint qu'à un fil.

Lorsque nous eûmes quitté cet utta, mon fidèle protecteur me dit de me tenir tout près devant lui : il craignait vraisemblablement que le chef sanguinaire ne courût après nous et ne me frappât de son couteau par derrière. Il nous recommanda également d'aller aussi vite que possible. Nous marchâmes donc pendant cinq heures, sans nous arrêter, à travers des forêts et des alangiées, jusqu'à un utta oU les h abitanis se montrèrent bienveillants et disposés à nous offrir l'hospitalité pour

la nuit. Mais Hali-Bonar trouva que la distance a A tait pas encore rassurante, et nous nous remîmea en route en courant toujours par de mauvais chemins de raverse. Ce ne fut que tard dans la soirée que nous nous arrêtâmes à un utta dont j'ai oublié le nom ; car nous en avons tant vu en revenant, que je ne pouvais pas noter comment on les appelait : d'ailleurs, je n'osais pas écrire, de peur de passer pour un espion.

Le i8 août, nous avions fini de traverser heureusement la belle vallée de Silindong, dont la vue m'avait fait tant de plaisir et dont le passage avait été marqué par des circonstances si dangereuses et si terribles. Tout péril n'était pourtant pas évité; mais du moins la partie la plus mauvaise de la route était dépassée (i).

Je comptai, dans mon voyage tout autour de la vallée de Silindong, plus de cinquante uttas. Autant, sinon davantage, peuvent être situés plus loin dans la vallée.

Pourquoi est-ce justement cette ravissante contrée qu'habitent des êtres féroces et cannibales? Les hommes y sont en général très-grands et très-forts, principalement les rajahs, pour le choix desquels on considère surtout la taille et la vigueur. Leur teint est brun clair ou brun jaunâtre. Les hommes portent les cheveux ou longs et flottants, ou à moitié coupés et formant brosse sur leur tête, comme des soies de porc. Hommes et femmes sont vêtus de sarongs de couleur noire, bordés quelquefois de perles de verre. Un sarong enrichi de pareils ornements coûte presque une centaine de

(i) Quelque temps plus tard, deux missionnaires fiançais se rendirent dans le pays des Battacs libres. J'avais pénétré jusqu'au Petit et au Grand-Toba; eux n*allèrent que jusqu'à Tapanola. Ils y furent tués par les cannibales, et dévorés au milieu de grandes réjouissances. — I. P,

Tfrancs. Les hommes portent constamment une lance et ■un parang, et Quittent rarement leur demeure sans ces armes. Mâctcr du siri, fumer du tabac, telle est leur principale occupation : leur bouche ne se repose pas un seul instant. On peut dire la même chose des femmes, qui fument aussi, et même des petits enfants, de cinq ou six ans à peine. Je crois que les enfants quittent le sein de la mère pour le cigare et le tabac. J*en ai vu, âgés de cinq ans, qui avaient déjà sur leurs épaules leur petit sac de paille rempli de tous les ingrédients nécessaires au fumeur. Les Battacs sont malpropres au-delà de toute expression, ils ne lavent ni ne raccommodent jamais leurs sarongs, et ne les changent que lorsqu'ils tombent en lambeaux de dessus leur corps. Ils se baignent, c'est-à-dire qu'ils se jettent de Teau sur le corps sans se laver et sans se sécher, comme font les Malais, puis tout est dit. Ils ne nettoient ni leurs maisons, ni leurs nattes, ni leur vaisselle. Ils prennent dans Técuelle avec leurs mains sales : les enfants mangent à même le plat et se couchent dessus, si bien qu'une partie de ce qu'ils ont dans la bouche retombe dans le reste des aliments. Quelquefois un chien vient aussi, en se glissant, dérober sa part du repas. Je ne raconterai qu'une seu^e scène dont j'ai été témoin. Mes lecteurs s'étonneront peut-être que l'on puisse écrire un récit semblable; cependant le trait est trop caractéristique pour être passé sous silence. J'étais assise dans un soppo, auprès d'une femme occupée à tisser, et qui avait un enfant d'une dizaine de mois attaché sur les épaules. L'enfant se mit à pleurer, et la mère, pour l'apaiser, lui donna le sein : mais sans doute Tenfant s'était bourré peu de temps auparavant d'une forte portion de riz, car le lait fut de trop.... Il se déchargea par haut et par bas sur les genoux de sa mère. Celle-ci resta tranquillement sur

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son siège, appela un chien, ouvrit son sarong^ le fit lécher à Tanimal, et lui présenta Fenfant pour qu'il le nettoyât; puis elle rattacha tranquillement le martnot sur ses épaules et continua son travail. Je restai quelques semaines chez un pareil peuple, et il me fallut manger à la gamelle avec ces gens-là l On me croira facilement, si |e dis que ce fut le plus grand sacrifice que j'aie fait à mon désir de voyager; que toutes les fatigues, tous les embarras, même tous les dangers m'ont été moins pénibles que cette malpropreté dégoûtante et sans égale.

Le 19 août, à Bolabianito, je pris congé de mon brave ami Hali-Bonar, à l'énergique protection duquel j'avais vraiment dû plusieurs fois la vie. Il s'agissait maintenant de traverser de nouveau la forêt, le désert^ qui sépare comme une frontière naturelle les possessions hollandaises du pays des Battacs libres. Comme dernier service, Hali-Bonar me donna encore quatre de ses gens pour m'accompagner jusqu'à Danau.

Si accoutumée que je fusse à supporter les fiatigues, les privations de tout genre, la pluie, la chaleur et les marches les plus pénibles, j'eus comme un frisson de fièvre en arrivant à la forêt : je me rappelais ses chemins impraticables et les dangers que j'avais courus la première fois que je l'avais traversée. Cependant, nous arrivâmes heureusement le second jour à Danau, où l'on me reçut avec beaucoup de joie et de cordialité. Chacun s'empressait autour de moi pour me serrer la main. On n'avait qu'une voix pour me dire qu'on n'avait pas espéré me revoir.

Le 23 août, j'entrais sans accident chez M.Hammers. J'y restai quelques jours. Le 9 septembre, je revenais fort souffrante à Fort-de-Kock, où je fus prise d'une fièvre violente ; mais neuf jours ne s'étaient pas écoulés que je pouvais remonter à cheval.

AUTOUR Dtî MONDE 207

Le 2 1 septembre, sur les pentes du Mérapi, nous cherchions des (leurs et des insectes, lorsque, vou-^ lant examiner le pays, nous gravîmes un sommet. La triple chaîne de montagnes qui traverse Sumatra du sud au nord se déroulait alors à nos yeux avec ses cimes et ses inclinaisons ; la surface unie du lac de Sinkara (i) brillait comme de la gaze argentée au milieu de la ceinture de collines, qui Tentourait : la mer bornait dans le lointain un ciel sans nuage, et de grandes et fertiles vallées s'étendaient entre les montagnes, les coteaux et la mer. Nous ne pouvions nous lasser de regarder ce magnifique panorama, et nous étions tellement absorbés dans la contemplation de ces splendeurs physiques, que toute parole s'arrêtait sur nos lèvres. La nature elle-même semblait ne pas vouloir troubler notre extase : aucun bruit n'arrivait à nos oreilles ; aucun soufHe de vent n'agitait Tair. Trop tôt s'évanouit le dernier rayon du soleil, trop tôt disparurent les objets l'un après Tautre à l'approche rapide du crépuscule.

Le lendemain, nous atteignions le cratère principal du Mérapi. J'avais déjà vu bien des cratères, surtout en Islande, mais aucun ne pouvait se comparer à celui-ci. La nature ne saurait en refaire un ayant la forme d'une coupe aussi régulière, je dirai presque aussi pleine d'art. La profondeur qu'il avait alors pouvait être de cent vingt mètres, le diamètre supérieur de quatre-vingt-dix. Au fond, deux orifices jettent sans cesse des colonnes de fumée épaisse et noire. Un sifflement et un mugissement continuels témoignent de l'activité du foyer souterrain, qui n'est jamais en repos. Ne pouvant pas avoir l'idée d'y descendre,

(i) Ce lac a 24 kilomètres de long, 8 de large, et est situé près de 400 mètres au-dessu5 du niveau de la mer. — I. P.

nous dûmes nous contenter de regarder d'en haut cette scène imposante. Le cratère est à deux mille cinq cent quatre-vingts mètres d'altitude.

Le 7 octobre, j'arrivai à Padang, où j'eus une fièvre violente, mais qui ne m'empêcha pas, huit jours après, de partir ponr Batavia.

Les beautés naturelles qu'il m'a été donné de contempler, les scènes intéressantes auxquelles j'ai assisté, enfin l'accueil empressé que j'ai rencontré chez les Européens, feront de ce voyage dans l'île de Sumatra un de mes plus agréables et de mes plus précieux souvenirs.

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