‹ Voyages autour du mondeChapitre 15 sur 21 · JAVA ET LES ILES AUX EPICES · texte numérisé non relu

JAVA ET LES ILES AUX EPICES

(D'octobre i852 à juillet i853.)

Temple de Boro- Budoo. — Mendut. — Les Mille Temples. — LeSagou. — Les Alfores de Céram. — Le mont Houraii. — Autant que les Dayacs, les Alfores aiment les têtes d'homme. — Ils ne sont pas cannibales. — Leur gouvernement, leur physionomie et leur parure. — Les missionnaires hollandais. — Gouvernement de la Hollande dans la Malaisie. — Fête des dents limées à Barou. — Toilette de la reine de Lagousi.

Dans rîle de Java, j*ai visité quelques édifices curieux. Ainsi, le 24 novembre, j'allai, en compagnie du dessinateur Wilson, voir le temple de Boro-Budoo. Comme construction, il est peu digne d'attention, car il consiste simplement en murs de trois ou quatre mètres, adossés à une colline qu'ils semblent couvrir de terrasses, formant un carré régulier de cent huit mètres de diamètre. Cinq galeries superposées s'élèvent jusqu'à un petit plateau au-dessus duquel il y a trois nouvelles plates-formes. Au faîte de l'édifice se trouve le sanctuarium^ espèce de coupole, malheureusement écroulée en grande partie et sous laquelle est assis un bouddha qui est resté exprès inachevé, car les Hindous

disent que le Très-Saint ne peut pas être achevé par la main des hommes.

La hauteur des cinq premières terrasses est de vingtsept mètres; en y comprenant les trois dernières, ainsi que le dôme, le temple entier a trente-six mètres. Sur la plus élevée sont disposées vingt-quatre coupoles à jours, sur la seconde vingt-huit, sur la troisième trente-deux, chacune avec un bouddha assis. En tout, l'édifice contient cinq cent cinq grandes statues de Bouddha et quatre mille bas-reliefs sculptés à l'intérieur et à l'extérieur des galeries. Pas une petite place n'est restée vide sur les murs, que recouvrent une foule de figures humaines, d'arabesques et de sculptures.

Les bas-relîefs représentent la première histoire des Indiens, la création de l'homme, la sainteté toujour^ croissante de Bouddha, etc. Cette histoire de la création ressemble beaucoup à la nôtre.

On suppose que, comme les autres temples hindous de Java, il a été bâti durant le vni^ siècle de notre ère. Tout près de lui, à la distance de seize cents mètres environ, se trouve l'élégant petit temple Mendut. Celuici peut avoir six mètres de diamètre et quinze de hauteur, et se termine en dôme ; les pierres y sont tenues ensemble par leur propre poids, comme dans les coupoles de Boro-Budoo. Ce sanctuaire, surtout par la voûte et Félégance des arabesques, est l'objet de l'admiration des connaisseurs. Les trois figures assises qui, si elles étaient debout, mesureraient environ cinq mètres, ont une rondeur des formes, une symétrie parfaite des membres et une noblesse de la physionomie qui en font le chef-d'œuvre de la statuaire hindoue. Celle du milieu représente un bouddha ; les deux autres sont des statues de rois.

Six jours plus tardy nous passions en allant à Solo

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près d'un groupe qu'on appelle les Mille Temples, mais où il ne s'en trouve pas plus de trois cents, suivant l'évaluation la plus exagérée. Ces édifices sont petits, dans le style du Mendut; le plus grand a vingt mètres de haut, et tous ont dû contenir un bouddha.

Lé 14 décembre, je partis de Java, me rendant à Macassar, d'oîi, quatre jours après mon arrivée, j'allai â Banda, qui est la véritable patrie du muscadier. Cet arbre n'y demande aucun soin et y est bien plus fort qu'à Singapour. Amboine, où je me transportai ensuite, a le monopole du giroflier. Néanmoins, l'arbre le plus important de toutes ces îles est le sagou, dont la moelle forme la principale nourriture des indigènes.

Ce palmier ne mûrit d'ordinaire que dans la quinzième année; on l'abat alors, on fend l'arbre, et, au moyen d'une simple houe de bambou, on en retire la moelle dont le tronc est entièrement rempli, ne la recouvrant guère que d'une écorce de deux ou trois centimètres d'épaisseur. Cette moelleest mise par monceaux dans une espèce d'auge, formée naturellement par le tronc creux de Tarbre, et dont les bouts sont bouchés avec des morceaux d'étoupe battue. En lavant et en pétrissant la moelle, les parties farineuses se détachent des parties filandreuses. L'eau, imprégnée de fécule, passe, à travers l'étoupe qui tient lieu de crible, dans une autre auge, où l'on continue de laver jusqu'à ce que toutes les parties farineuses se soient détachées des filaments. Dès que la fécule s'eet précipitée, on fait écouler l'eau, ce qui achève la fabrication. La farine, mouillée, est emballée, par paquets de onze à quatorze kilogrammes, dans des paniers qu'on fait, sur les lieux mêmes, avec les feuilles vertes du sagou. Ce qu'il y a de particulier dans cette moelle ou fécule, c'est qu'il ne faut jamais la laisser sécher et qu'on doit tremper

de temps en temps dans Feau les paniers qui en sont remplis^

Avec une semblable nourriture, le peuple n'a pas grand'peine à se donner pour vivre ni pour s'entretenir. Des familles, qui n'ont qu'un petit nombre de pieds de sagou, ou même qui n'en ont pas du tout, peuvent facilement gagner, avec quelque travail, plusieurs centaines de kilogrammes de farine. Il est d'usage en effet que, toutes les fois qu'un homme va trouver le propriétaire d'un sagou en maturité, et lui dit : a Un de vos arbres est mûr, je vous l'abattrai, » le propriétaire ne refuse jamais son consentement. L'homme vient alors avec quelques compagnons, abat l'arbre, prépare et emballe la fécule, opération qui exige troi ou quatre jours; en échange, il reçoit la moitié du produit et est no.urri tant que dure son travail.

Le sagou et le pisang, sorte de bananier, viennent sans aucune espèce de culture. Cela suffit pour expliquer que le peuple soit plus indolent aux îles Moluques qu'ailleurs.

J'étais à Céram le i8 janvier i853. Deux jours après, je commençais une dangereuse expédition avec le projet de visiter les Alfores.

Les gens de Macariki me firent une horrible description des routes : ils disaient que j'aurais à traverser constamment des éboulements de rochers ou des flaques d'eau, à gravir des montagnes très-escarpées, et à dormir la nuit à la belle étoile au milieu des bois; enfin ils m'affirmèrent que je ne tarderais pas à revenir sur mes pas.

En effet, à peine eûmes-nous marché pendant une heure, que nous nous trouvâmes en face d'un obstacle qui ne laissait pas que d'être, du moins pour moi, fort désagréable. Il fallait passer à la nage le fleuve RuatUy aussi large que profond et passablement rapide.

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I De même qu'à Sigumpolang et à Sumatra, je passai ! heureusement à l'aide de deux indigènes qui me donnèrent la main et me traînèrent après eux. Ce premier jour, nous ne quittâmes pas la plaine; pourtant le chemin n'en fut pas moins mauvais : il suivait constamment le large lit d*un fleuve oîi ne coulaient à présent, car c'était la belle saison, que les filets d'une eau étroite et peu profonde. Il nous fallait presque toujours passer sur de grosses pierres, et nous eûmes bien des fois, non-seulement à traverser le ruisseau en tous sens, mais à y marcher pendant de longues traites. Certainement le tiers des trente kilomètres parcourus dans cette journée le fut dans l'eau. Joignez à cela que je souffrais beaucoup de la chaleur : car, bien que nous fussions entourés de bois, le lit du fleuve au milieu duquel nous avancions forcément était trop large pour que la fraîcheur de l'ombre pût parvenir jusqu'à nous. Nous ne pûmes pas non plus rencontrer beaucoup de belles vues, puisque nous cheminions toujours sous des bois et dans des gorges.

L'après-midi à quatre heures nous fîmes halte (i). Notre campement pour la nuit fut établi dans le fleuve desséché. Les Alfores dressèrent rapidement trois toits de feuillage sous lesquels nous nous abritâmes, et bientôt s'élevèrent des feux où il n'y avait malheureusement rien à faire cuire. L'aspect de ces sombres forêts était sinistre; la lune, qui commençait à monter à l'horizon, rendait les ombres encore plus noires. Mais on ne rencontre pas de, bétes fauves dans cette île, et je n'avais pas peur d'être attaquée par une tribu d* Alfores. Je m'étendis donc tranquillement sur ma

(i) Dans les terres situées tout près deTéquateur, il faut faire halte de bonne heure, parce que le soleil se couche à six heures, et que l'obscurité arrive soudain, sans être précédée du crépuscule. — L P.

dure couche de pierre, et bientôt le sommeil que facilitait le murmure du ruisseau me transporta dans le pays des rêves.

Le lendemain, mes compagnons essayèrent de me donner une cuisse de chevreuil rôti; ce fut en vain, car leurs malheureux fusils rataient toujours. En revanche, mes braver Alfores prirent un jeune sanglier et un coussou (chat sauvage des bois). Le premier, ils lui donnèrent la chasse et le poursuivirent avec une telle agilité, qu'ils finirent par l'attraper et le tuer. L'autre, ils allèrent le chercher au sommet d'un arbre qui avait certainement plus de trente mètres de haut. C'était un spectacle émouvant et en même temps admirable, que de voir avec quelle facilité ils grimpaient jusqu'au plus haut de l'arbre. L'animal lui-même ne fut pas malaisé à tuer, car il n'y voit pas le jour et se tient tout à fait immobile. On lui asséna un coup sur la tête et il tomba à terre, où il fut achevé.

Aujourd'hui, comme hier, nous ne rencontrâmes pas une âme ; notre campement de nuit fut de nouveau établi dans le lit d'un fleuve. Mais les feux allumés ne brûlèrent pas cette nuit inutilement. Pour le moment, on fit grâce au jeune sanglier, car ce rôti devait servir à célébrer notre arrivée à Ouahay; mais on fit cuire le coussou. Mes hommes lui ouvrirent le ventre, retirèrent les entrailles et les boyaux, le lavèrent entièrement et le mirent au-dessus du feu pour lui brûler la peau le mieux possible. Ils fourrèrent ensuite les entrailles avec les boyaux lavés dans le ventre de l'animal, qui fut fixé à un morceau de bois ser\'ant de tournebroche. Lorsqu'il fut rôti, on le mangea sans sel, car nous n'en avions pas apporté avec nous. Les bonnes gens me servirent toute une cuisse ; j'en pris un petit morceau pour ne pas dédaigner leur don, et pour goûter de cette chair qui sentait fort, mais dont

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le goût ne me parut pas désagréable. Cependant les Malais ne mangent point ce chat sauvage, dont Todeur leur semble répugnante.

Le passage le plus escarpé et le plus dangereux, celui du Hourali, fut fait le 32. Cette montagne, la dernière que nous avions à franchir, offrait des arêtes qui, à plusieurs endroits, descendaient tellement à pic dans la mer qu'on ne trouvait pas de place pour y poser le pied. Si j'avais été sujette au vertige, j'y aurais certainement trouvé ma tombe. C'est ce jour-là que j'ai vu le premier village des Âlfores : il passait pour être le plus grand de tout Céram et renfermait jusqu'à trente huttes. Mais il semblait comme désert; on n'y voyait çt on n'y entendait pas un être vivant. Déjà, je le croyais tout à fait abandonné, quand mes compagnons me détrompèrent en me disant que le village était habité et même que les habitants étaient chez eux. « Mais ils sont, ajoutèrent-ils, si timides et si crain* tifs, qu'au moindre bruit de voix ou de pas d*hommes, ils se réfugient dans leurs cabanes et s'y renferment. » Surpris par une forte ondée, nous cherchâmes à nous abriter sous le toit des cabanes, construite^ sur pilotis. Nous frappâmes même à plus d'une porte en appelant les habitants. Il y en eut bien quelques-uns qui répondirent; mais pas un seul n'ouvrit sa porte. Je passai ainsi plus d'une heure dans un grand village d'Alfores, sans y découvrir une seule figure humaine (i). Aussi, pour satisfaire la curiosité que j'éprouvais de faire la connaissance de ces sauvages, je résolus d'engager quelque rajah ayant de l'influence sur eux à

(i) Tout ce passage serait inintelligible s'il n'était expliqué par les détails de la chasse aux têtes, à laquelle les Âlfores sont toujours exposés. On les trouvera dans les pages suivantes. — J. B.

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vouloir bien m*accompagner lorsque je reviendrais de mon excursion.

Après avoir passé le Hourali, nous approchions de la mer, et je me figurais que nous étions au bout de nos peines. Il s'en fallait encore. Les montagnes et les collines de Céram ont la particularité que la plupart présentent du côté de la mer des pentes raides et escarpées comme des murailles. Aussi, à la marée montante, nous eûmes durant seize cents mètres à grimper par-dessus des rochers et des écueils. La fureur des vagues était telle que nous avions grand'peine à nous tenir, d'autant plus que les pierres et les récifs polis par Feau étaient glissants comme la glace. De cette manière, la fin de notre voyage nous offrit plus de difficultés que le commencement; mais nous en triomphâmes avec le même bonheur, et un joli sentier nous conduisit, par de petites prairies, jusqu'à Passaneo.

Cette bourgade est habitée par les Malais, qui ont la coutume de s'établir sur le littoral, tandis que les Alfores se cachent dans les montagnes.

Le lendemain, 23 janvier, je partis, dans un prauh excessivement petit, pourOuahay, distant de soixante kilomètres. J*y arrivai, par une mer calme et sans accident, à huit heures du soir. C'est le seul établissement des Hollandais à Céraim ; ils y entretiennent une garnison de trente hommes.

Le commandant, M. Kern, me dit à plusieurs reprises qu'il se serait plutôt attendu à voir crouler le ciel qu'à recevoir une femme ayant accompli par terre le voyage que je venais de faire. D'après lui, les Alfores font la chasse aux têtes comme les Dayacs, une tête d'homme coupée ayant plus de prix pour eux que le butin le plus précieux. Tout jeune homme qui prétend à la main d'une fille doit lui apporter comme cadeau

de fiançailles, sinon une tête entière, du moins une partie de tête. Ordinairement cinq ou six jeunes gens partent ensemble pour faire cette glorieuse chasse, et, se contentant d*un seul trophée, le partagent entre eux. La cabane dans laquelle on conserve ces trophées s'appelle baileo. Quand elle commence à tomber en ruines et qu'on la remplace par une nouvelle, on ne couvre celle-ci qu'autant qu'on peut l'orner d'une tête fraîche ; ensuite on y transporte celles de l'ancien baileo.

L'Alfore qui s'en va seul à cette chasse se cache comme le Dayac derrière des arbres ou des buissons, se couche par terre à plat ventre, se couvre tout à fait de feuillage et de branches, et guette des jours entiers une proie sans songer ni à manger ni à boire. De son embuscade, et avec une adresse qui ne manque jamais son but, il lance sur le malheureux son javelot, dont la pointe de bambou est aiguisée comme l'acier. Puis, se précipitant par derrière sur sa victime, il lui abat la tête. Pour le corps, il le cache avec le plus grand soin dans des creux de rocher ou dans des lieux isolés, afin d'empêcher autant que possible que le meurtre ne se découvre.

Lorsque toute une tribu ou la population d'un village entre en chasse, elle cherche à surprendre le village voisin dans un moment où les hommes sont partis pour travailler aux champs. Les Alfores estiment les têtes des femmes et même des enfants autant que celles des hommes. En revenant avec leur butin, ils annoncent de loin leur succès par les sifflements aigus qu'ils poussent à l'aide d'une coquille. Les femmes et les enfants vont au-devant des vainqueurs avec des chants et des cris d'allégresse, et les conduisent en triomphe au baileo. Là, on abandonne les têtes aux garçons et aux filles au-dessous de dix ans : ces en-

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fants en sucent avidement chaque goutte de sang, ce qui leur donne, suivant l'opinion de leurs parents, du courage et de la bravoure. On grille ensuite un peu les tètes, qu'on pend dans le baileo, après en avoir détaché la chair ; mais lés Âlfores ne la mangent pas, car ils ne sont pas cannibales. Pendant les fêtes de plusieurs jours où ils célèbrent la translation des trophées, ils vivent de sangliers, de chevreuils et de cochons. Les mâchoires des animaux dévorés durant ces repas sont pendues également aux murs du baileo. C'est dans ces occasions solennelles que les enfants reçoivent leur premier vêtement, les garçons une ceinture d'écorce de la largeur de la main, et les filles une petite robe de trente centimètres à peine de longueur. On appelle la ceinture et la robe des tijdacs.

Quand un homme a conquis une tête, il a le droit, pour se distinguer, d'orner son bouclier de coquillages blancs et son tijdac de dessins. On pourrait presque appeler ces insignes les ordres militaires des A If or es ; car ils ne sont accordés qu'après des actions d'éclat, quand les mains du vainqueur ont versé le sang humain.

La religion de ces sauvages compte beaucoup de dieux et d'esprits. Quelques tribus ont des prêtres et une espèce de temple. Ces prêtres ni ce temple ne servent au culte, mais seulement à la cérémonie du tatouage, que tous les enfants subissent dans leur dixième année. A cet effet, on enivre les enfants de sagoîper (vin de palmier;; on les porte endormis dans la hutte consacrée, où on les tatoue un peu sur la poitrine et sur les bras. A leur réveil, on leur dit que c'est le bon génie qui les a décorés. Le prêtre et le rajah peuvent seuls entrer dans la hutte du tatouage. Celles des tribus qui ne suivent pas cette coutume n'ont ni temple ni prêtres. Les Alfores peuvent

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prendre plusieurs femmes et s'en séparer sans difficulté; mais d'ordinaire ils se contentent d*une seule. Les séparations sont rares. Us achètent les femmes, non pas avec de Targent, car ils n en ont point et ne cherchent nullement à en acquérir, mais avec du riz et du tabac.

Ils tuent quelquefois les malades dont ils n'espèrent plus la guérison : ces malheureux, déposés sur une espèce de chevalet, les bras introduits entre les genoux, demeurent dans cette position jusqu'à ce que l'âme se soit séparée de leqr corps. Les cadavres sont transportés sur les cimes les plus élevées, et de préfet rence sqr de hauts rochers escarpés, ou bien sont brûlés.

On dit que les Alfores ont une législation assez sage et assez bonne. Leurs différentes tribus forment une espèce de confédération. Mais il y a un roi pour toute l'île et un rajah pour chaque village. Le peuple témoigne beaucoup de respect aux chefs, qui cependant n'exercent pas une grande influence. En général, ces sauvages passent pour des gens tranquilles, bons, doux et de mœurs honnêtes. A Céram, ils sont les seuls qui cultivent la terre ; ils plantent un peu de riz, de tabac, d'ubi et de mgïs, articles qu'ils échangent avec les paresseux Malais, qui ne cultivent presque rien, contre des noix de coco, des pisangs, des mouchoirs de couleur et des perles de verre.

Le 3o janvier, je quittai Ouabay et m'embarquai avec M. Kern pour Saouay, d'où nous allâmes visiter deux villages qui appartenaient aux Alfores. Vraiment, ces sauvages sont mieux que les Malais; et même j'ai vu parmi eux quelques physionomies régulières. Ils ont le corps svelte et bien proportionné. Plusieurs de leurs jeunes filles ont des figures extrêmement jolies. Le teint est d'un brun clair prononcé, leurs yeux

noirs sont beaux, les dents blanches et les cheveux noirs et fort épais. Les hommes nouent la chevelure par devant en forme de disque qu^ils agrandissent en y mettant de la paille de riz. Autour de la tête, ils portent un mouchoir roulé avec tant d'habileté et d'élégance, que le disque de cheveux s'en détache comme une cocarde. Un homme qui a conquis deux: têtes peut aussi orner sa coiffure de coquillages blancs. Beaucoup d'entre eux augmentent la férocité de leurs traits en laissant librement flotter leurs cheveux; en effet, ceux-ci, longs, épais et un peu hérissés^ leur tombent alors sur la figure et volent en l'air au moindre mouvement. Les Âlfores ont la barbe rare, mais ils ne l'arrachent pas comme font les Malais; j'en vis même quelques-uns qui portaient une petite moustache dont ils semblaient très-fiers. Les femmes ont les cheveux noués et attachés par derrière. Les deux sexes vont presque dans l'état de nature. Les hommes portent une ceinture d'écorce ; les femmes en se mariant quittent le tijdac, ou la petite robe des filles, et ne se couvrent presque plus.

Les deux villages que nous visitâmes ne possédaient encore que peu de têtes prisés aux ennemis. Dans l'un d'eux, un baileo, nouvellement construit, restait sans toit, parce qu'il attendait encore la tête fraîche sans laquelle on ne pouvait le couvrir. Le rajah du village d'Opin, chef dévoué au gouvernement hollandais, défend à ses gens de chercher leurs victimes parmi les Malais; il désire même faire cesser entièrement cette odieuse chasse; mais jusqu'ici ses remontrances n'ont pas été fort écoutées. Le commandant, pour lui témoigner sa satisfaction de rattachement qu'il montre au gouvernement hollandais, lui a fait cadeau de quelques vieux vêtements européens et d'autres bagatelles. Aussi, comme il savait notre arri-

vée, ce rajah s'était paré de toute sa défroque comme des choses les plus précieuses. Rien ne peut avoir l'air plus ridicule : un vieux pantalon lui descendait jusqu'aux chevilles; son gilet et son habit, dont on ne pouvait guère reconnaître la couleur primitive et que chamarraient des rubans de diverses couleurs, ainsi qu'un petit morceau de galon d'or en guise de décoration, auraient contenu deux corps comme le sien. Au côté il portait une vieille épée, et sur la tête un petit bonnet pointu surmonté de plumes de coq blanches. Cette toilette n'est endossée par lui que dans les grandes occasions, quand il a quelque rapport avec le commandant; autrement, il reste nu comme tous les hommes de son peuple. Les femmes et les filles, dont quelques-unes ne se montrèrent que sur les instances réitérées du rajah, vinrent enveloppées de mouchoirs et de vêtements. Je ne vis des femmes dans l'état de nature qu'au Hourali, oîi le commandant n'était plus avec moi.

Là, je désirai voir la danse de triomphe que les Alfores exécutent autour des têtes conquises sur l'ennemi. Les jeunes gens ne se firent pas prier longtemps et arrivèrent aussitôt avec leurs instruments, composés de coquillages et d'un tambour. Ils commençaient à frapper déjà sur le tambour et à arracher des sons aigus de leurs coquillages; mais les hommes, et surtout le rajah, ne consentirent pas à ce qu'on exécutât cette danse : ils^ pensaient que, si on l'exécutait comme simple divertissement, un des leurs périrait bientôt. Ce fut pour moi une preuve que les Alfores, comme tous les peuples ignorants et barbares, sont très-superstitieux.

Pour me dédommager, le rajah représenta en personne devant moi l'attaque d'un ennemi. Il s'arma d'un bouclier, d'un parang et d'une lance; il tenait le

bouclier et le paratig de la main gauche, la lance de la main droite. Caché derrière un arbre, ayant d'abord Tair d'épier de tous côtés avec utie grande précaution, puis se jetant à terre, se couvrant de feuilles et de branches, et mettant son oreille contre le sol polir écouter, il finit par se redresser un peu, comme s'il apercevait une victime, se retira encore plus en arrière, jeta soudain sa lance, sortit de sa cachette, et porta en Tair un coup terrible avec le parang ; s' étant aloi? courbé, il ramassa une pierre qu'il me présenta, comme la tête coupée de son ennemi.

Après ce combat simulé, je priai le rajah de me présenter les hommes de la tribu les plus renommés pour cette chasse si vantée. Il me montra du doigt quelques hommes assis autour de moi, et me dit qu'un tel avait rapporté deux têtes, tel autre trois, tandis que luimême n'en avait conquis qu'une seule. Aucun mot ne saurait peindre Tétonnement que j'éprouvai en entendant ces paroles et en contemplant ces figures qui respiraient la bonté et la douceur. A l'énumération de leurs exploits, les héros dont j'étais entourée se prirent à sourire de l'air le plus modeste et le plus satisfait, comme s'il s'était agi de l'action la plus noble du monde. Pour eux, effectivement, la conquête d'une tête est un aussi glorieux fait d'armes que l'est pour un général européen une bataille gagnée, et pour un soldat le coup mortel par lequel il terrasse son ennemi. Au fond, l'un vaut l'autre (i).

Après avoir pris cordialement congé de ces gens paisibles, je continuai mon voyage. A la fin de la journée, nous venions à peine de nous coucher que

(i) Il nous est impossible de partager Topinion paradoxale qu'énonce madame I. PfeifFer, au sujet de ces assassins comparés à des hommes qui remplissent le devoir de combattre pour la patrie. — J. B.

nous fûmes éveillés par Thomme posté en sentinelle. Il nous montrait le bois, où, à notre grand effroi, nous vîmes briller une lumière. Mes gens s'élancèrent pour courir aux armes. Bientôt nous aperçûmes cinq ou six Alfores avec des torches allumées; ils nous racontèrent qu'ils avaient vu non loin de notre camp beaucoup d' Alfores, sans doute en course pour aller abattre des sagous. Ils continuèrent leur route en nous recommandant le plus de prudence possible. Le guide que Ton m'avait donné à Saparoua, et qui était certainement le plus brave et le meilleur des Malais que j'aie jamais rencontrés, fit éteindre aussitôt les dernières lueurs de nos feux, plaça à chacun de tnes côtés trois hommes armés, et ordonna au reste de se ranger autour de moi. Cependant, épuisés par les fatigues de la journée, car nous avions franchi deux chaînes de montagnes, nous ne tardâmes pas, malgré le danger dont nous étions menacés, à nous endormir tous, sans en excepter même, à ce que je crois, la sentinelle.

Mon guide pressa tellement notre retour, je ne sais si c'était par crainte ou par tout autre motif, que dès le troisième jour nous arrivions à Macariki, vers onze heures du matin. Les dix ou douze derniers kilomètres furent faits pat une autre route, à travers des forêts de sagou.

Quand j'eus pris un jour de repos, je partis pour Noloth, dans l'île de Saparoua, et le 6 février j'arrivai à la bourgade même de Saparoua. J'y trouvai encore le gouverneur, qui me reçut avec toutes les marques d'une joyeuse surprise.

La première question qu'il m'adressa fut : a Est-ce que vous avez été réellement à Ouahay? — En voici la preuve, » répondis-je en souriant et en lui présentant une lettre du commandant de ce poste.

D'Amboine, je me rendis à Ternate, puis à Kém^ et à Macassar dans Tîle de Célèbes.

Je dois dire en passant que j'ai été bien plus édifiée de la vie.des missionnaires hollandais que de celle que leurs confrères américains et anglais mènent dans l'Inde, en Chine et en Perse. Le Hollandais s'établit à poste fixe, au lieu de courir le pays à cent cinquante, voire à trois cents kilomètres à la ronde, pour prêcher des gens qui ne sont nullement préparés à recevoir son instruction religieuse, et qui n'entendent par conséquent presque rien à ses longs sermons. Quand sa sphère d'activité s'est étendue au point qu'il ne peut plus suffire aux ouailles du district dont il est chargé, il demande un aide à la société des missions, et c'^st ainsi qu'on marche de progrès en progrès.

Les missionnaires hollandais touchent de leur société un traitement très-modique; aussi mènent-ils une vie excessivement modeste, et n'affichent-ils ni le faste ni le luxe des Américains et des Anglais, richement dotés par leurs gouvernements. Il s'ensuit que le peuple approche avec confiance du prêtre puisqu'il n'est pas séparé de lui par une ligne de démarcation trop tranchée.

Ces pasteurs n'ont pas ici de réunions une ou deux fois par semaine; ils ne s'assemblent que deux fois dans tout le cours de Tannée, et sans emmener avec eux leurs femmes, leurs enfants et toutes les personnes de leur maison . Ils se réunissent pendant deux ou trois jours, puis retournent paisiblement chez eux. Ils ine regardent pas comme au-dessous de leur dignité de se marier avec des jeunes personnes bien élevées du pays. Ainsi, l'une d'elles, madame Schwarz, n'avait pas eu le bonheur d'avoir des parents européens; mais elle remplissait *»a charge de femme, d'épouse et de mère,

aussi bien et peut-être mieux que la plupart des femmes européennes; car elle n'avait pas, plus que ses enfants, besoin de changer de climat ni d'aller en Europe. Combien les voyages constants des femmes et des enfants des missionnaires ne coûtent-ils pas au trésor des sociétés anglaises et américaines !

J'ajouterai que j'ignore pourquoi on parle tant de la dureté du gouvernement hollandais dans la Malaisie. Je l'ai trouvé plus doux que celui des autres métropoles. Ainsi, dans Flnde anglaise , chaque pied d'arbre fruitier paye l'impôt, et le système de fermage est extrêmement vexatoire pour le petit cultivateur. Sans doute les indigènes ont parfois aussi de lourdes charges dans les possessions hollandaises de FOcéanie ; mais les prestations s'y font la plupart du temps en travaux manuels, ce qui est moins onéreux que si elles se soldaient en argent. De plus, il faut convenir que, surtout récemment, on a beaucoup fait pour améliorer la position du cultivateur. Dans bien des provinces, il a droit de propriété et peut aliéner sa cabane et son bien-fonds. Dans d'autres, le sol est cultivé d'une manière patriarcale et la moisson est partagée. Là où Ton ne peut cultiver ni le café, ni le sucre, ni le thé, ni les épices, ou bien où les produits ne constituent pas de monopole, le gouvernement reçoit d'ordinaire en argent la valeur du cinquième de la récolte, et dans quelques districts mêmes le dixième seulement. Si la contrée est assujettie au monopole, le cultivateur ne paye pour sa propriété que très-peu de chose et presque rien pour les autres taxes ; mais il est tenu de travailler contre salaire dans les plantations affermées pour le gouvernement ou qui lui appartiennent.

Les indigènes qui ne sont pas cultivateurs, ont pour corvées le travail dans les plantations de café et la cons-

traction des routes , des ponts , des magasins et des maisons de fonctionnaires. Lorsqu'ils vont travailler dans les plantations de café, ils sont souvent obligés de rester à vingt-cinq ou trente kilomètres de chez eux pendant deux ou trois mois de Tannée. Le gouvernement leur paye une somme fixe pour chaque picoul (56 kilogrammes) de café qu'ils fournissent.

Quant aux constructions, elles devaient être faites sans rétribution, les inspecteurs, les maîtres maçons, les charpentiers et les serruriers recevant seuls le salaire de leur journée ; mais, lors de mon départ^ on était sur le point d'établir un tarif de salaires pour tous les travaux faits au compte du gouvernement*

Le costume des indigènes de Célèbes est assez généralement partout le même. Les hommes portent un caleçon qui descend jusqu'à la moitié de la cuisse, et mettent par-dessus un sarong ; autour de la tête, ils roulent un mouchoir; le buste, jusqu'à la ceinture, est rarement couvert.

Pas un homme ne sort de sa cabane sans avoir son parang et une grande poche, qui renferme tout ce qu'il faut pour préparer le siri et pour fumer. Le parang et la poche se mettent au-dessous du sarong, ce qui donne aux gens un aspect tout anguleux. Plusieurs indigènes, outre les parangs, portent encore des lances.

Les sarongs des femmes sont ici beaucoup plus longs que je ne les ai vus nulle part. Ils peuvent monter jusque par-dessus la tête ; mais, d'ordinaire, les femmes ne les serrent que très-légèrement autour du corps, de sorte qu'il y en a un long bout qui traîne. Il n'est pas possible de se servir du vêtement d'une manière plus ridicule : une main doit en ce cas être toujours occupée à le tenir et à le relever. Indépendamment du

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sarong, les femmes ont une chemise très-courte, qui descend jusqu'aux hanches et qui, chez iiss jeunes filles, est d'une étoffe transparente.

Dans une excursion que je fis à Barou, j'arrivai, le 26 avril, juste à temps pour une grande fête qui devait avoir lieu le lendemain. Elle célébrait le limage des dents supérieures de la jeune reine, cérémonie aussi importante en ce pays que Test au Brésil le baptême d'un prince impérial, ou bien en Europe le mariage d'un roi. A cette fête étaient invités tous les princes et rajahs des environs. Donc, le lendemain^ quand j'entrai au palais, on me présenta une grande quantité de souverains, et entre autres l'héritier présomptif de la couronne de Bonni, ou, comme disent les Hollandais, le successeur en expectative. Le nombre des souverains, princes et autres grands personnages, qui habitent Célèbes, est vraiment incroyable. Tous tiennent à mener un grand train de vie, et ne veulent par conséquent rien faire : aussi sont- ils les vraies sangsues du pays.

La reine n'était pas encore arrivée ; elle aussi savait faire attendre le public. De son appartement jusqu'à l'endroit oîi elle devait prendre place, le sol était tapissé de toile blanche. A la porte, six jeunes filles attendaient avec un dais en éto£fe de soie épaisse et brodée d'or. Ce riche poêle formait un contraste étrange avec les six perches dont on se servait pour le porter et qui n'étaient que de longues et étroites tiges de bambou, telles qu'on les avait coupées dans le bois.

Enfin la musique et les salves des mortiers annoncèrent l'arrivée de la reine. Elle s'avança vers sa place à pas lents et mesurés sous son baldaquin, comme une victime marchant au supplice. Elle était revêtue de deux sarongs de pourpre, dont l'un couvrait le hautet l'autre le bas de son corps. Sa chevelure était ornée

de guirlandes de melati (i) avec des fleurs artificielles en or. Des bagues, des bracelets et d'autres bijoux complétaient la royale parure.

La reine demeura muette et immobile, sans lever une seule fois les yeux. Non loin d'elle, douze jeunes filles rangées en triangle chantaient un air religieux. On apporta ensuite un vieux matelas usé, sur lequel on étendit un drap et on arrangea quelques coussins avec une couverture. En ce moment , il se fit un grand mouvement à la porte, comme si des gens voulaient entrer de force et étaient repoussés de même. Je me figurais déjà que c'était moi qui causais cette émeute, et que le peuple se formalisait de me voir, moi étrangère,' assister à cette cérémonie. Cependant la tranquillité fut promptement rétablie, et personne ne voulut me renseigner sur l'objet de ce tumulte.

On conduisit ensuite un homme âgé sous le dais, près du lit; on mit à ses côtés un bassin rempli d'eau, et quelques autres instruments; puis la reine se traîna, en restant assise, jusqu'au lit. Alors la duègne lui ayant ôté les fleurs des cheveux, présenta une petite soucoupe d'or à une très-vieille femme assise à côté (c'était la reine la plus âgée de la famille). Celle-ci y jetatoute une gorgée de salive, rouge comme du sang. Avec ce baume précieux, la duègne frotta la reine aux tempes et au front, puis imbiba une courroie, qu'elle lança vers elle pour arroser son corps de tous côtés. Ensuite , elle prit une cassolette où brûlait de l'encens, la promena trois fois autour de la reine, de droite à gauche, et une quatrième fois dans la direction opposée. La reine se coucha alors tout de son long; on étendit légèrement sur elle la couverture, qui

(i) Le melati est le jasmin fleuri. "C'est la fleur favorite det Malais et des Chinois ; elle a une odeur agréable, mais un peu orte. — L P.

fut jonchée de melati ; la duègne s'accroupît à la droite de la tête royale, le médecin se mit à la gauche, et je fus placée à côté de la duègne, également tout près de la patiente. Celle-ci me saisit la main, et ne la quitta pas tout le temps que dura l'opération. Elle avait l'air trèsaffligé, me serrait la main de temps en temps, et me regardait de ses yeux désolés, comme si elle eût voulu réclamer mon secours. J'étais là presque inquiète, dans l'attente de ce qui allait se passer.

L'opérateur jeta trois limes de différentes grandeurs dans le bassin, poussa entre les gencives de la reine un petit rouleau de chou-palmiste, prit la plus grande des limes, et se mit à entamer les dents avec autant de force que s'il* avait eu à s'essayer sur un morceau de bois. Avec une seconde lime plus fine, il continua l'opération. Avant de recourir à la plus petite, il retira de la bouche de la reine le rouleau, qui fut remplacé par un autre de feuilles de bétel , moitié plus mince que le premier. En somme, il travailla bien et promptement, surtout si l'on songe aux grossiers instruments dont il se servait; mais Dieu sait ce que la pauvre reine dut souffrir pendant cette besogne cruelle! Cependant elle ne changea pas de figure et je ne sentis pas une fois sa main trembler.

Le limage étant terminé , on présenta un coq au médecin, qui lui arracha un petit morceau de la crête, et mit le sang qui en jaillit sur les dents et les lèvres de la patiente. A la fin, la duègne répéta, avec trois cierges liés entre eux, la cérémonie qu'elle avait faite avec la cassolette, et la reine retourna, en se glissant par terre, à sa première place.

Indépendamment de la reine, l'opération fut faite encore à six jeunes filles (probablement de la maison royale) , mais avec moins de façon. Les jeunes filles se couchèrent sur une natte, sans coussin ni couverture,

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Le médecin leur passa un rouleau dans la bouche, se mit à limer vigoureusement; et tout fut fini.

On servit ensuite à la société réunie dans le salon, et composée d'environ quatre cents personnes, du thé avec des pâtisseries. De plus, la reine me fit donner une tasse de sorbet, accompagnée de quelques fruits confits : en vérité, elle semblait prendre de l'intérêt à ma personne. On ne toucha au thé ni aux autres friandises qu'après avoir chanté, ou plutôt hurlé de nouveau, un air religieux ; puis on mangea et on but avec une grande réserve.

Quelques jours plus tard, je voulus faire une visite à la reine de Lagousi. Elle me fit attendre une demiheure avant de m'admettre. La reine, disait-on, faisait sa toilette. En quoi donc consistait cette parure? La reine avait mis une blouse blanche par-dessus son sarong, et sa tête était enveloppée d'un mouchoir. Pour joyaux, elle portait deux rangées de boules creuses d'or laminé, ayant la forme et la grosseur de petits œufs de poule, qui lui descendaient en croix sur la poitrine et les épaules; de chaque côté de la poitrine, elle avait une grande plaque ronde d'or laminé, garnie de pierres précieuses, qu'on aurait pu prendre pour des décorations , si les gens des Célèbes fussent déjà parvenus à cette hauteur de civilisation. Ce qui me frappa le plus, ce furent ses souliers: coupés à l'européenne, ils étaient faits, au lieu d'étoffe, en or laminé, sans en excepter la semelle, et garnis de pierres précieuses.

La reine, en me saluant, me dit qu'elle avait re* gardé comme son devoir de me recevoir dans son costume de cérémonie.

Enfin, le 6 juillet, je m'embarquai à Batavia pour San- Francisco. Mon cœur se serra ; je ne pus pas vaincre mon émotion quand il me fallut dire adieu aux colonies

hollandaises de TOcéanie. Non-seulement mon esprit et mes yeux avaient trouvé dans ce voyage les plus vives jouissances, mais mon cœur y avait été satisfait. Partout j'avais rencontré chez les Hollandais des hommes bons et généreux, qui, de la manière la plus affectueuse, avaient eu la bonté de me prêter aide et conseil. C'est à eux et aux Allemands que j'ai trouvés dans quelques endroits, que je dois non-seulement d'avoir pu exécuter mon voyage, mais encore, en exceptant les pays des Dayacs, des Batacs et des Alfores, oîi il n'y a pas d'Européens, de l'avoir fait avec autant d'agrément et de facilité que possible.

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