CALIFORNIE
(De juillet i853 à janvier i854)
Baie et ville de San-Francisco. — Maisons de divertissement public. — Les voleurs. — Les Américains sur les bateaux. — Lavage d'or à l'Yuba. — Indiens de la Californie. — Crescent City. — Indigènes de Rogue-River. — Leurs mœurs.
Le 23 juillet 1 853, nous passions le détroit de Formose, battus par une tempête continuelle, et nous entrions dans l'Océan Pacifique. Depuis lors nous ne vîmes, pendant deux mois d'une longueur incommensurable, que le ciel et l'eau. Les seules créatures vivantes que nous aperçûmes de temps à autre ce furent des mouettes voltigeant autour de nos voiles. Enfin le 26 septembre retentit le cri si longtemps désiré : « Terre ! » et le lendemain nous pénétrions , par la Porte-d'Or,dans la baie de San-Francisco. On peut la trouver belle, car elle est entourée d'une quantité de montagnes, de collines et de rochers qui tantôt avancent dans la mer, tantôt rentrent dans les terres en formant les groupes les plus variés. De plus, elle renferme beaucoup de petites îles et découpe une foule de baies, de bassins et de détroits, telle que le regard y
est toujours occupé agréablement. Sa longueur est dç soixante-douze kilomètres, et sa plus grande largeur, d'une vingtaine. Nous passâmes à côté des îlots aux Chèvres et aux Oiseaux, et enfin nous jetâmes Tancre devant la ville elle-même. Située à vingt kilomètres de l'entrée de la baie, San-Francisco se déploie en longueur sur des collines de sable. On ne reconnaît pas encore aux maisons disséminées dans les environs le droit de faire partie de la ville, mais, comme celle-ci augmente très-vite et va certainement s'étendre de plusieurs kilomètres dans toutes les directions, ces maisons ne tarderont guère à y être comprises.
La ville contient déjà quelques grands édifices de pierre ayant deux ou trois étages; plusieurs sont construits dans des endroits que la mer couvrait il y a peu de temps, et oîi elle avait même une profondeur assez considérable pour que les plus forts vaisseaux vinssent y mouiller. Comme les dunes montaient de tous côtés presque à pic au-dessus de la mer, on les a enlevées en partie ; avec le sable que l'on en a retiré, on a refoulé les eaux et c'est ainsi qu'on a formé un emplacement artificiel pour les établissements de commerce. Ce terrassement et ces quais de bois avec leurs chantiers m'ont paru plus admirables que les grandes maisons. On ne peut pas s'empêcher de considérer ces ouvrages comme gigantesques, si l'on songe combien il y a peu de temps que les Américains et les Européens ont pris possession du pays ; de quelle distance il leur a fallu faire venir le bois qui a servi à bâtir de pareils travaux publics, et combien les ouvriers sont chers encore aujourd'hui. Mis en ligne à la suite les uns des autres, ces quais et ces chantiers auraient certainement un développement de plusieurs kilomètres. Enfin, la mer y est restée si profonde que des vaisseaux de deux à trois mille tonneaux peuvent accoster fort aisément.
Cependant la Californie n'appartient aux États- Unis que depuis juillet 1846, et la première mine d'or y a été découverte en juillet 1848, parle général Sutter, il n'y a guère plus de cinq ans.
Après avoir débarqué, je passai tout mon premier jour, depuis le matin de très-bonne heure jusqu'au soir fort tard, à chercher un logement qui fût relativement bon marché. Fatiguée de mes recherches infructueuses, je retournai au vaisseîàu, où le bon capitaine, qui s'appelait Feenhagen, m'avait offert de me garder tant qu'il resterait dans le port. Mais, ce soir même, je reçus une lettre d'invitation fort aimable, pour tout mon séjour, que m'adressait la maison anglaise Colquhoun, dont les chefs Smith et Morton m'étaient tout à fait inconnus. Ils savaient mon nom à cause de mes précédents voyages, et à peine l'avaient-ils vu parmi ceux des passagers , qu'ils m'envoyaient leur gracieuse invitation à bord.
La petitesse des maisons qu'on habite à San- Francisco m'étouffa d'abord. Les plus grandes pièces y sont si exiguës qu'on serait certainement très-embarrassé si l'on réunissait dix ou douze personnes à sa table. Je ne parle pas, bien entendu, des petites chambres ni des cabinets : on les dirait faits pour des Lilliputiens. Cela me frappait naturellement d'autant plus que je venais de Batavia, où les pièces de réception sont si vastes que toute une maison d'ici y tiendrait facilement.
En revanche, je trouvai les magasins merveilleusement grands et beaux ; beaucoup peuvent rivaliser avec ceux des plus célèbres villes d'Europe, tant ils sont riches en marchandises, tant ils sont arrangés avec une élégante magnificence. Les plus larges et les plus ornés de ces magasins sont dans la rue Sacramento-Kle-Montgomery et sur la place. Déjà, la villç
a six théâtres, où Ton joue en anglais, en français, en allemand et en espagnol. On y publie treize journaux : et Ton y compte dix-huit grandes imprimeries, outre beaucoup de petites qui s'ouvrent et meurent le lendenciain. On a construit aussi vingt-six églises de toutes sectes, pour la plupart tout à fait insignifiantes.
Depuis quatre ans qu'elle existe, San- Francisco a été déjà six fois la proie des incendies. Les deux plus considérables de ces catastrophes ont eu lieu Tannée dernière, je veux dire en i852.
On ne peut pas se faire une idée des trous, des montées et des inégalités des rues. Ici il faut gravir des marches, là il faut en descendre ; ici la chaussée est exhaussée, là elle est en contre-bas; d*un côté, des places sont effondrées; d'un autre, ce sont des montagnes de bHques, de bois, de chaux et de sable. Pas une lanterne n'avertit le passant. Aussi les rues sont-elles vraiment dangereuses, non-seulement pour les gens qui vont en voiture ou à cheval, mais même pour les piétons. Ce sont surtout les quais de bois qui offrent des périls. En effet, la mer arrive jusque sous les planches, qui sont assez pourries pour se briser sous vos pieds. Le jour même, on-doit y marcher avec précaution, pour ne pas choir dans les trous nombreux qui y sont béants. La nuit, il n'est pas rare que des piétons tombent à la mer et ne reparaissent plus.
D'ailleurs une course ou une promenade à San- Francisco est une vraie pénitence. Dans le quartier appelé la ville de commerce, on peut à peine se frayer un chemin à travers la foule des piétons, des cavaliers, des charrettes et des voitures.
Un soir, je visitai les maisons de divertissement public; celles où Ton joue m'intéressèrent le plus, parce que je n'en avais pas encore vu. Ce qui m'y frappa surtout, ce fut l'excessif mélange de la société que j'y trou-
vai. A côté du dandy élqgant se tenaient le matelot et le mineur en chemise de laine rouge, sans jaquette, les mains encore noires et souillées de goudron,. les bottes pleines de boue jusqu'en haut. Les riches et les gens salement habillés n'avaient devant eux que des pièces d'or et de gros écus. Il y a deux ans, on ne voyait, m'a-t-on dit, que des pièces d'or. Sur aucune figure, sur celle du bouillant Français pas plus que sur celle de l'ardent Mexicain, je ne pouvais lire l'entraînement ni la passion, quoique j'eusse souvent entendu affirmer le contraire. Je n'aurais pas pu distinguer, à la physionomie des joueurs, l'homme que la fortune favorisait de celui qui perdait. Ces maisons ne sont pas organisées seulement de manière à exciter la passion du jeu, mais aussi à charmer tous les sens. Des peintures détestables sont pendues aux murs; une musique bruyante retentit dans les vastes salons ; et des jeunes filles circulent entre les tables.
L'abondance de l'or à San-Francisco est si grande et les prix sont si élevés qu'on n*y voit pas de monnaie de cuivre en circulation; les habitants ne désirent pas non plus qu'on en voie janlais. Chacun trouve de quoi vivre; seulement, les hommes manquent encore; ce qui n'empêche pas qu'il ne se passe guère de nuit où il ne se commette quelque vol. Dans toutes les chambres à coucher, on voit des pistolets accrochés à la muraille, et, le soir, personne ne sort sans épee ni sans pistolet, car les rues sont souvent ensanglantées par des attaques ou des assassinats nocturnes.
On dit que c'était encore bien pis il y a deux ans, et qu'alors, en plein jour même , la vie n'était pas en sûreté. Etait-on fâché, avait-on une dispute avec quelqu'un, on le frappait au milieu de la rue. Les duels avaient lieu en public : les adversaires tiraient l'un sur l'autre sans prévenir personne et sans crier :
« Gare! » Quelquefois la balle, au lieu d'atteindre un des combattants, frappait un passant tout à fait étranger à la querelle: mais cela ne faisait rien ; on ne demandait compte à personne d*un pareil accident.
A cette époque, on était beaucoup plus sévère pour les voleurs, non pas le tribunal, qui dormait aussi profondément et, s'il se peut, plus profondément qu'aujourd'hui; mais les particuliers. Ils s'unirent entre eux et se firent justice eux-mêmes. Le premier voleur qu'ils prirent, fut séance tenante pendu sur la place publique : cela fit bon effet , et pendant longtemps les vols cessèrent.
J'ai vu exposer un chêne colossal apporté du nord de la Californie et qui mesurait soixante-quinze mètres de hauteur. Le tronc avait à la base vingt-neuf mètres, et au-dessus de la base, vingt-cinq mètres et demi de diamètre. On estimait son âge à quinze cents ans. Lorsqu'on le coupa, il était encore très-solide. L'écorce, qui avait quarante-cinq centimètres d'épaisseur , fut détachée par grandes pièces et transportée à San-Francisco, oîi, rejointe de nouveau, elle forma une jolie salle. On a mis dans l'intérieur du tronc une mesure, afin que chacun puisse vérifier soimême le diamètre de l'arbre.
Sur un bateau à vapeur qui remontait le Feather en allant à Mary'sville, j'eus à vivre pour la première fois dans une nombreuse société d'Américains. Comme dans les maisons de jeu de San-Francisco, ce furent les contrastes d'habillement qui me frappèrent d'abord. Les dames étaient en général excessivement parées et auraient pu entrer dans un salon avec leurs habits de voyage. Il en était autrement des hommes. Plusieursjà la vérité, étaient mis convenablement; mais la plupart avaient des jaquettes déchirées, des bottes sales passant par-dessus leur pantalon, et, chose que
je remarquai même chez les messieurs les mieux vêtus, des mains aussi épaisses et aussi hâlées que les derniers des paysans. On jouait aux cartes, on mâchait du tabac, ce qu'imitaient des enfants de dix à douze ans ; mais on ne crachait pas autant autour de soi que le prétendent plusieurs voyageurs. Une autre habitude, qui n*est pas moins malpropre que de cracher, c'est qu'on se mouche dans ses doigts avant d'employer le mouchoir : je l'ai vu faire à des messieurs élégamment vêtus.
On ne resta guère de temps à table, où Ton ne dit presque pas un mot; les Américains avalaient les mets tout bouillants à peu près sans les mâcher. Ils n'en prenaient pas le loisir, quoique personne n^eût une occupation ; mais c'est leur habitude de traiter tout comme une afifaire, et de finir tout avec la plus grande précipitation. On ne but que de l'eau, parce que les Américains préfèrent prendre les liqueurs spiritueuses à. différents moments de la journée et en petite quantité. En tout cas, je crois qu'ils boivent bien moins que les Anglais, car le café et le thé n'étaient pas non plus très-forts, et l'on n'en consomma que fort peu.
Quelques jours après mon arrivée à Mary'sville, j'allai voir le grand lavage d'or de TYuba. On y recueille le métal de deux manières. Les chercheurs creusent des trous dans des endroits où l'eau dépose au bout de quelque temps de la terre et de la boue : dans la belle saison, le fleuve se retire un peu ; on enlève le dépôt, et l'on sépare l'or par le lavage. La seconde méthode, qui est bien plus grandiose, consiste à détourner le courant au moyen de barrages. On construit à cet effet plusieurs auges de bois de quarante mètres de long, dans lesquelles on amène l'eau. Le lit du fleuve, resté complètement à sec, est alors fouillé et la terre lavée. Pour ces entreprises on forme une nombreuse associa-
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lion qui partage le bénéfice à la fin de chaque semaine. On y procède avec assez de justice et de loyauté pour xi' exciter jamais de querelle. Chaque association choisit tin chef qui en est chargé. Le propriétaire peut laisser tranquillement son trésor dans sa tente sans serrure ni verrou : jamais on ne lui prend rien. On était xnoins en sûreté il y a quelques années. Les chercheurs d*or, obligés alors de rétablir l'ordre et de se faire justice eux-mêmes, pendirent les voleurs comme les meurtriers, sans autre forme de procès ; cette justice sommaire fut très-efficace.
Parmi les chercheurs, proportion gardée, c'est le petit nombre qui s'enrichit. Ils ne peuvent travailler que huit mois de Tannée^ jusqu'à la saison des plui es. Leur pénible labeur contraint les mineurs] à rester dans l'eau toute la journée, et, pendant la belle saison, les force à renoncer à toute espèce de jouissances et de plaisirs. Les travailleurs vont passer les quatre mois de mauvais lemps dans une ville, et y vivent comme des matelots qui se retrouvent sur le continent après une longue traversée. Des systèmes organisés de séduction les attirent de tous côtés : le tourbillon du plaisir entraîne ces malheureux, et, lorsqu'ils se réveillent de leur ivresse, leur argent, si péniblement gagné, est ordinairement dépensé. Pauvres comme le jour où ils sont arrivés de leur patrie, mais fatigués de corps et d'esprit par la vie dissipée de la ville, ils recommencent leur misérable existence.
Dans les environs, j'ai retrouvé une vingtaine de familles de purs indigènes. Ils m'ont paru plus hideux encore que les Malais. Petits et trapus, ils ont le col très-court et la tête massive. Leur front est déprimé, leur nez aplati ; leurs narines sont larges, leurs yeux petits, étroits et sans intelligence. Leurs cheveux, courts et épais, hérissés autour de la tête, forment
comme un bonnet fourré; bruns de couleur, ils sont souvent sur une même tête de nuances claires et foncées. Les sauvages les soignent peu et n'y mettent jamais de pommade. Les enfants de quatre à six semaines en portent déjà toute une forêt. Ces indigènes ont la peau d'un brun jaune sale. Leurs femmes sont très-sujettes à prendre de Tembonpoint. Les deux sexes ouvrent largement les lobes des oreilles et y portent de longs bâtons ronds de l'épaisseur d'un doigt, ornés de dessins ou de perles de verre. C'est encore la rassade, en y joignant boutons, plumes et tout ce qu'ils peuvent obtenir des blancs, qui forme l'article principal de leur parure. Cependant les femmes sont un peu tatouées sur le menton. Primitivement, les hommes allaient tout nus, et les femmes ne portaient qu'un tablier d'un pied de long à lacein^ ture. Depuis que les blancs se sont établis dans le pays, les sauvages ramassent les vêtements, le linge, les bottes et les autres objets qu'on jette ^ans la rue, et s'en couvrent de la manière la plus amusante à voir. -^
Pour la civilisation et la manière de vivre, ils sont encore au plus bas degré de l'échelle sociale. Ils ne se livrent ni à l'agriculture ni à l'élève des bestiaux, mais s'occupent seulement un peu de pêche. En fait d'habitations, ils creusent dans la terre des trous ronds, de quatre mètres cinquante à six mètres de diamètre, et de soixante centimètres de profondeur. Ils les recouvrent d'un toit de bois et de terre, en forme de tente. La porte est un petit trou par lequel on ne peut passer qu'en se mettant à quatre pattes. Une ouverture encore plus petite, ménagée au haut du toit, laisse échapper la fumée. Ils n'ont ni nattes ni vaisselle, et ne savent faire que des paniers, mais les font très-bien. Ils les tressent assez serrés pour ae
laisser échapper Teau, et pour y pouvoir même cuire leurs poissons. Ils font encore de grandes corbeille! où ils mettent leur provision de poissons secs, et de plus petites, dont ils se couvrent la têie comme de chapeaux.
Quand j'allai visiter cette tribu, la nuit approchait. Les habitants étaient assis devant leurs cabanes autour de feux allumés, et préparaient ou mangeaient leur souper, qui se composait de poissons frits et de pain de glands de chêne. Pour préparer ce pain, épais, ferme, très-humide, de couleur chocolat et d'un goût un peu amer, ils sèchent les glands, les réduisent en poudre et les font cuire sans y mêler autre chose que de Teau. Outre les poissons et la farine de glands, ils mangent également tout ce qui leur tombe sous la main : lézards, sauterelles, grenouilles, insectes, et autres petites bêtes, qui sont pour eux d'exquises friandises.
Je passai ensuite par Crescent-City, ville fondée en février de cette année, et j'y vis une demi-douzaine de familles indigènes encore établies aux environs. C'était absolument le même caractère que dans celles de Mary'sville. Rien ne me parut plus comique que les accoutrements singuliers de ce^ naturels; car, ici ils ramassent de même toutes les vieilles défroques que les Européens ont rejetées. Cest ainsi que je vis un de ces Indiens affublé d'un pantalon, d'un manteleten mauvais état et d'un indescriptible chapeau de femme. Un autre n'avait qu'un frac, dont il avait orné tout le revers de rassade. Un troisième n'avait qu'un gilet, avec un vieux chapeau d'homme qu'il avait percé pour y planter des plumes d'oiseau. Les femmes étaient habillées dans un goût non moins pittoresque.
Ayant exprimé le désir d'aller jusque chez les Indiens de Rogue-River, sur les bords du Smith, j'appris
que je ne le pouvais pas sans me iaire accompagner d'une escorte, attendu que ces gens sont fort sauvages et très-rusés. On pie promit de réunir huit ou dix messieurs pour cette excursion ; mais il ne s'en trouva pas autant, et Ton ne voulut pas entreprendre le voyage en plus petit nombre.
Heureusement, un matelot allemand, Charles Braun, qui était établi ici depuis quelques mois, ayant entendu parler de mon désir, eut la bonté de venir me voir pour me dire qu'il avait Tintention d'aller chez ces naturels, avec lesquels il avait beaucoup de relations, pour leur acheter du poisson en échange de perles de verre ; il savait leur langue, et, si je voulais y aller, je pouvais partir avec lui. Enchantée de cette bonne fortune inattendue, je décidai le voyage, et, aussitôt que la pluie eut cessé, nous nous mîmes en chemin.
Plus nous nous éloignions des établissements des blancs, moins les indigènes étaient vêtus ; enfin nous les vîmes en état de nature. Les femmes seules portaient de petits tabliers bouffants, formés de brins d'herbe ou de peaux d'élan. Pour cet emploi, la peau, taillée en bandes fort étroites, ne conserve sa largeur que sur une longueur de huit à dix centimètres. Etant tournée deux fois autoUr du corps, elle ressemble assez à une fourrure. Je vis de ces tabliers à de toutes petites filles qui pouvaient à peine marcher. Quant aux chefs, quelques-uns portaient la peau d'une bête jetée sur leurs épaules.
Le soir, nous arrivâmes à un grand village ou wigwam dont les habitants s'appelaient Huna-Indiens, Mon compagnon n'avait pas encore poussé ses entreprises si loin; mais il connaissait parmi les naturels un jeune homme qu'il avait rencontré dans d'autres tournées, et à qui il avait acheté du poisson pour
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de la verroterie. Nous résolûmes de passer la nuit en cet endroit. Il commençait à pleuvoir, le froid devenait intolérable, et je dus m'estimer encore heureuse de trouver une petite place dans une cabane de terre, parmi ces indigènes nus et dégoûtants. Nous nous établîmes donc près du feu, qui pétillait gaiement au milieu de la hutte, et autour duquel étaient accroupis déjà cinq ou six sauvages. Bientôt la hutte se remplit de curieux, tellement que la chaleur et les émanations devinrent étouffantes. Si, à moitié suffoquée, je sortais pour prendre Tair, j'avais encore beaucoup plus à souffrir, non-seulement du froid et de la pluie, mais des habitants de tout le village, qui se pressaient autour de moi, et formaient un cercle assez serré pour m'empécher de bouger. Ils me tiraient de tous côtés, et touchaient chaque pièce de mon habillement, depuis le chapeau jusqu'aux souliers. Une fois même, ils m'entraînèrent assez loin, vers les huttes les plus éloignées dans la forêt, et j'eus ensuite toutes les peines du monde à retrouver le toit de mon hôte. Mon compagnon de voyage portait sur lui du sucre, du café et du pain. J'avais de mon côté un peu de pain et de fromage. Il ât, dans une bouillotte de ferblanc qu'il avait toujours avec lui, une infusion de café qui était si faible que l'eau prit à peine une légère teinte brune. Néanmoins, les indigènes trouvèrent ce chsiud breuvage si délicieux que tout fut bientôt absorbé, et qu'ils en voulurent une seconde fois ; car ils voyaient bien que le matelot possédait un reste de cette poudre brune, que chacun se disputait. Ils se jetèrent dessus pour la manger, et n'eurent de cesse qu'après qu'ils eurent tout dévoré. Mon guide ne put rien garder de ses provisions pour le lendemain. 'Après ce repas, les Indiens commencèrent leur cuisine. Us apportèrent de grands et beaux saumons, dont les fleuves de la Ç^i-^
fornie abondent, coupèrent les têtes et les queues, fendirent les corps, les maintinrent écartés à l'aide de petits morceaux de bois, les placèrent sur dès planchettes plus grandes et les firent rôtir au feu. Les têtes et les queues furent mises dans l'eau que contenait un panier et qu'ils rendirent bouillante en y jetant des pierres chauffées et remplacées au fur et à mesure qu'elles se refroidissaient. L'espèce de soupe ainsi obtenue paraissait grisâtre et épaisse, peut-être à cause de la cendre introduite dans la corbeille avec les pierres chaudes. Quoi qu'il en fût, on n'y regarda pas de si près et on se hâta d*avaler la soupe que l'on puisait à l'aide d'assez larges coquilles. Quand le poisson fut rôti, ces Indiens le coupèrent avec leurs ongles en morceaux, qu'ils placèrent sur des paniers plats servant d'assiettes. Ensuite ils firent griller des glands dans la cendre chaude; avec des racines d'herbes étroites et longues, ces glands composaient leur dessert.
Les racines ne furent pas seulement mangées crues, mais sans être lavées, et avec I21 terre qui y était collée. Elles avaient un goût excessivement fin et délicat, et fondaient dans la bouche. En somme, le repas aurait été assez appétissant, s'il ne lui avait pas manqué deux assaisonnements indispensables : la propreté et le sel, choses inconnues aux Californiens.
Après le dîner, les hommes et les jeunes gens se peignirent le visage d'une manière horrible, en brun, en rouge, en bleu ou en noir. Ils commencèrent par se frotter la figure avec de la graisse de poisson, puis ils étendirent la couleur avec leurs mains, et, pour tracer différents dessins, ils passèrent leurs doigts sur la couleur de manière à l'enlever par place. Je n'ai pas besoin de dire que leur laideur naturelle en devint encore beaucoup plus repoussante. Après cette opération , ils se mirent à chanter d'une façon qui me parut plus mé-
lodieuse et mieux conduite que je ne Taurais attendu d'un peuple si sauvage. La conversation fut prolongée assez avant dans la nuit. On eut ensuite la galanterie de m'abandonner une hutte de terre, c'est-à-dire que les hommes s^ éloignèrent et que les femmes seules me tinrent compagnie : une d'elles se serra tellement contre moi que je pouvais à peine me tourner. J'avais de l'autre côté de grandes corbeilles remplies de poissons fumés, et ceux qui ne Tétaient pas encore étaient suspendus au-dessus de nos têtes. On peut se faire une idée de l'agrément que j'eus à passer la nuit dans un pareil gîte, couchée sur le sol humide, sans coussin ni couverture. J'avais pris peu de part au repas, pensant bien me dédommager avec un peu de fromage et de pain la nuit, quand tout dormirait Tant que les femmes furent éveillées, je n'osai pas tirer ces précieuses provisions de ma poche : chacune aurait voulu y goûter, et à la fin il ne m'en serait plus rien resté à moi-même. Lorsqu'elles furent endormies, c'est-à-dire lorsque je les entendis ronfler, je me relevai un peu et je tirai avec précaution mon trésor ; mais ma voisine, dont le sommeil était sans doute des plus légers, se réveillant aussitôt, me demanda ce que je faisais, et m'intima l'ordre de me recoucher et de ne plus remuer. Elle attisa le feu jusqu'à ce que je me fusse étendue de nouveau à terre, en faisant semblant de dormir, puis elle se replaça à mon côté. Evidemment, on se méfiait de moi.
Au matin, la vie et le mouvement commencèrent bien avant le jour. L'on fit cuire énormément de provisions ; aussi le repas fut-il , formidable. Pendant qu'on l'avait apprêté, j'étais allée à la pêche avec un Indien, qui emportait une perche de six mètres de long, à laquelle était attachée par un long cordon une pique formée de petits os. Il lançait sa pique, et, sui-
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vant la force et la grosseur du poisson, laissait aller sa^percfae ou la tenait à la main. Jamais il ne manquait son coup. Le fil était du boyau d*élan, tordu, très solide dt rappelant une forte corde d'instrument de musique.
Les Indiens du nord de la Californie sont un peu plus grands que ceux du sud, mais ne sont pas plus beaux. Les femmes étaient tatouées non-seulement sur le menton , mais aussi un peu sur les mains et sur les bras, et plusieurs d'entre elles, à force d'embonpoint, devenaient massives. Ces gens sont excessivement sales. Ils se cherchent mutuellement les insectes sur la tête, et, dès qu'ils en trouvent, ils les donnent au possesseur, qui s'empresse de les dévorer.
Dans toutes ces tribus, j'ai trouvé fort peu d'enfants, quoique les habitants parussent bien portants et vigoureux. On place les bébés dans des paniers étroits et longs, qu'on ferme avec un couvercle et que les mères portent sur leurs épaules. Ce fardeau ne les empêche aucunement de s'occuper des travaux, dont, comme chez la plupart des peuples sauvages, elles sont presque exclusivement chargées, mais qui du reste ne sont pas considérables. Elles ont à faire la cuisine, à tresser les paniers et à ramasser les glands. Cette dernière occupation est la plus pénible : car souvent il faut aller chercher les glands à plusieurs kilomètres, et les rapporter par grosses charges. Quand même le mari accompagne la femme, il ne porte rien, ou ne prend que la moindre part du fardeau.
Le 20 novembre, je revenais à Crescent-City ; le i6 décembre, je m'embarquais à San- Francisco sur un magnifique bateau à vapeur américain ; le 29, nous touchions à Panama, et j'en partais le 7 janvier 1854 pour Lima.