DANS LES DEUX AMERIQUES
(De janvier 1854 à juin i855)
Lima. — Le temple de Pachacamac. — Passage des Cordillères*
— Le Chimborazo, en allant à Quito et en en revenant — Les haziendas et leurs propriétaires. — Quito. — Mauvaise foi de ses habitants» — Danger de mort dans les eaux du Guaya. — Une demoiselle de couleur. — La Nouvelle-Orléans.
— Marchés aux Esclaves. — Les nègres sont fort bien traités par quelques planteurs. — Ils élèvent les enfants des blancs.
— Société sur un bateau à vapeur du Mississipi. — Les chasseurs de fourrure dans le Canada. — Indiens du lac Supérieur. — Chute du Niagara. -— Les Mille-Iles. — New-York.
Excepté ses églises, Lima n'a pas un seul édifice public qui soit vraiment beau. En somme, la ville ne fait pas une très-favorable impression sur lé voyageur lorsqu'il arrive. Ses faubourgs, comme ceux des villes orientales, ne présentent que de longues files de murs avec des portes d'entrée et très-peu de croisées. Seulement, en pénétrant davantage dans Tintérieur, Taspect de Lima devient un peu plus agréable. Les maisons, presque toutes élevées d'un étage, ont de grandes et hautes portes -cochères cintrées et sont
percées de nombreuses fenêtres. Des balcons de bois extérieurs, hermétiquement fermés par des grilles, sortent de tous les murs. Les toits sont plats.
Ici, comme en Orient, la vraie façade des maisons donne sur la cour. Les salons de réception, généralement situés au rez-de-chaussée, s'ouvrent en face de la grande porte qui donne accès à des vestibules plus bas que la rue; les cours, bien pavées et ornées de pots de fleurs, sont parfois entourées de murs décorés de jolies fresques. Le salon, dont on découvre rintérieur en entrant, est bien meublé; des tentures ornent les fenêtres et les portes vitrées, à travers lesquelles on aperçoit au fond un petit jardin; aussi s'arrête-t-on avec plaisir devant la porte d'entrée de chaque maison, pour jouir plus longtemps de ce charmant coup d*œil. Le soir, une ^promenade dans les rues offre encore plus d'attraits : les appartements sont éclairés, les portes et les croisées ouvertes, et les figures gracieuses des Péruviennes animent de jolis tableaux d'intérieur.
Nous avons visité avec soin l'ancien temple de Pachacamac, qui, sous les Incas, était devenu le temple du Soleil. Il n'en reste plus que des débris attestant toutefois une ancienne splendeur. Les petites chambres quel'on y distingue ressemblent à des cellules sans fenêtres, et sans doute recevaient le jour d'en haut. Nous remarquâmes encore deux petits foyers. Les murs, les parois et les remparts sont formés de briques non cuites; par -ci par -là, les combles du fond sont de pierres taillées. Sur un seul pan de mur, nous trouvâmes un morceau *de plâtre très-fin et très-dur, couleur de tuile rouge, en tout point semblable à ceux que j'avais vus près de Naples, dans les fouilles de Pompéi.
Les beaux monuments de l'architecture péruvienne
sont près de Cusco, dans Tintérieur du pays, à plus de six cent cinquante kilomètres de Lima. Le principal art de ceux qui les ont bâtis paraît avoir consisté dans le talent de joindre les plus grosses pierres entre elles sans mortier, et de leur donner la même solidité que si l'ensemble eût été taillé d*une seule pièce. Aujourd'hui encore, les pierres sont posées si solidement Tune sur l'autre qu'on ne trouverait pas un intervalle où l'on pût faire passer la lame d'un couteau.
De Lima je retournai à Callao, où je m'embarquai pour Guayaquil; j'y arrivai le i" mars, et me mis en route pour Quito.
Le 3o, un des jours les plus mémorables de ma vie, je commençai la traversée de la chaîne gigantesque des Cordillères ou Andes par l'un des cols les plus intéressants, celui du Chimborazo. Du temps de ma jeunesse, le Chimborazo passait pour la montagne la plus haute du monde ; mais depuis qu'on a mesuré les cimes de l'Himalaya, en Asie, elle est descendue au second rang (i).
Nous nous mîmes en route de très-bonne heure, car nous avions à faire plus d'une trentaine de kilomètres par des chemins détestables et presque toujours en montant, avant de gagner un gîte pour la nuit.
Au commencement, le chemin était réellement affreux. Je me vis encore forcée, dans les endroits les plus impraticables, de laisser ma monture pour aller à pied; ce qui me fatigua d'autant plus que l'air froid de la montagne me faisait mal à la poitrine. J'éprouvais
(i) L'altitude du Chimborazo est de 6,b3o mètres, tandis que, dans l'Himalaya, le Dhawalagiri compte 8,171 mètres; le Kintschinginga, 8,588, et l'Everest, 8,700. Il sera utile de lire, dans les Ascensions célèbres (Bibliothèque des Merveilles), le passage des Cordillères du Pérou, par M, A. de Humboldt, et l'Ascension au Chimbora^o^ par M. Boussingault. — J. B.
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de grandes inquiétudes dans les membres; f avais de la peine à respirer, et je tremblais de tout le corps... A chaque instant je croyais que j'allais m'affaisser sur moi-même ; mais le cri : En avant! se faisait entendre. Ce ne fut qu*avec les plus grands efforts que je me traînai au milieu de la boue et de la vase, à travers les torrents, les ornières, les mares d'eau et les pierres. Si j'avais été déjà sur le sommet, j'aurais attribué mon malaise à la raréfaction de l'air, qui produit cet effet sur beaucoup de personnes. On appelle veia cette indisposition qui chez les uns ne dure que peu de jours, mais qui, clîez les autres, persiste des semaines entières et parfois pendant tout le temps qu'ils restent sur les montagnes.
Après les six premiers kilomètres, le chemin commença à devenir plus solide et plus pierreux. Je pus au moins rester assise sur ma couverture. Nous eûmes constamment de la pluie, des ondées, et il tomba même un peu de neige, mais elle fondait en touchant la terre. Cependant, comme elle se solidifiait par places, je puis dire que j'ai marché sur la neige. Malheureusement les nuages et les brouillards ne se dissipèrent pas un seul instant; en sorte que je dus renoncer à voir le sommet du Chimborazo, privation qui me fut incomparablement plus sensible que mon malaise physique.
De Guaranda au point culminant du passage, on compte dix-neuf kilomètres. A ce faîte, la montagne forme une petite plaine de quelques centaines de pas qui s'abaisse de tous les côtés, excepté au nord, oti la cime du Chimborazo s'élève presque à pic.
On a entassé sur le plateau un monceau de pierres; selon les uns , il indique qu'à cet endroit on est arrivé au point le plus élevé qu'on ait à franchir, et,
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«elon d'autres, il rappelle un meurtre commis sur un Anglais Tannée précédente.
Quoique fatiguée au dernier point, je quittai ma monture pour aller chercher une pierre et en grossir le monceau. En ce moment, je me disais : « Cette pierre sera encore à la même place quand mes ossements seront déjà réduits depuis longtemps en poussière. » Ensuite je descendis la montagne du côté de Touest, et, après avoir trouvé Teau que je cherchais, j'en remplis ma coupe, j'en bus quelques gorgées, puis courant du côté de Test, je versai le reste de Veau dans le premier ruisseau que je rencontrai. J'en fis autant du côté de Touest avec une coupe d'eau prise sur le versant oriental de la montagne. J'avais lu dans les voyages de M. Tschudi qu'il avait fait la même chose à la frontière près de Passeo de seiTo, sur les Cordillères. L*idée qu'une quantité d'eau destinée à prendre son cours vers la mer Pacifique coulerait vers l'océan Atlantique, et vice versa^ me sourit et me plut tellement que je la mis aussitôt à exécution, avec d'autant plus de facilité que, la pluie étant très* forte, je n'étais pas embarrassée pour trouver des ruisseaux. A mon retour, j'aurais eu beaucoup plus de peine; attendu que les sources partant de la ligne de séparation des eaux étaient alors fort éloignées l'une de l'autre.
De ce plateau du Chimborazo jusqu'à la station de nuit de Chacquiporgo, oîi se trouve une seule misérable maison, on compte encore seize kilomètres. Mais les chemins étaient bons ; par moments, on descendait une pente assez douce, ou Ton franchissait un sol montueux. Cependant une pluie continue et des vents froids rendirent cette course très-désagréable. Jamais de ma vie je ne suis arrivée au gîte de nuit aussi épuisée de fatigue que ce soir-là. Je souffrais
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énormément de la poitrine; les dents me claquaie de froid; j'étais tellement raide et engourdie que ne pus descendre qu'avec peine de mon mulet po me traîner jusqu'à mon grabat. Bien que couverte boue et de saleté depuis les pieds jusqu'à la tête, sa en excepter la figure et les mains, je me sentais inca pable d'aller me chercher de l'eau, et, comtne mo; domestique ne m'en apporta point, je tombai sur couche de bois en m'enveloppant dans mon manteau? mais je trouvai bien peu de repos, car mon oppression de poitrine me forçait souvent à me tenir sur moa séant. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs heures que je me sentis la force de manger un peu de fromage avec quelques bouchées de pain, puisque je ne pouvais rien trouver de chaud. Le lendemain, il me fallut partir de même privée d'un déjeuner chaud, car, pendant l'hiver, aucun aubergiste ne reste à Chacquiporgo, personne ne passant dans cette saison.
L'hôtellerie de Chacquiporgo sur le Chimborazo est la seule que le gouvernement ait fait construire pour ceux qui vont de Guayaquil à Quito. Elle se compose de deux pièces avec des couchettes et plusieurs bancs de bois , et d'un grand emplacement pour les muletiers.
De tous les pays du monde que j'ai parcourus, je n'en ai pas vu jusqu'ici un seul où l'on ait, mo^ns que dans la république équatorienne, songé aux voyageurs. Ici les gîtes sont excessivement petits, et tellement sales quon les prendrait plutôt pour des porcheries que pour des demeures destinées à des hommes. Us ne prétendent offrir qu'un abri contre les intempéries à celui qui voyage, et celui-ci doit remercier sa bonne étoile s'il peut s'y procurer une misérable soupe. On n'y accorde pas même la moindre place au pauvre muletier; il n'a aucun droit de se plaindre, s'il peut
ï'ouver à côté un refuge sous un hangar formé d'un :oit supporté par quatre poteaux. Quel sort digne de pitié ! Toute la journée le muletier est obligé de courir ^ côté de ses bêtes par les plus abominables chemins; à peine arrive-t-il le soir à la station et a-t-il déchargé ses bétes, qu'il est obligé d'aller couper du fourrage pour leur donner à manger; car l'aubergiste ne s'en occupe nullement. Le fourrage lié en bottes ne se rencontre que dans les stations éloignées des champs de trèfle. Enfin, quand le muletier a fini cette dernière tâche de sa journée, il peut s'étendre sur la terre humide^ se couvrir de son manteau déchiré, et apaiser sa faim avec de la farine d'orge.
Le lendemain^ je remarquai ^ plus encore que la veille, le contraste frappant qui existe entre le versant oriental et le versant occidental des Cordillères.
Du côté de Touest, l'élément montueux prédomine : partout on ne voit que gorges, défilés et vallées ordinairement resserrées , s'ouvrir au milieu des montagnes. Aussi, la végétation a-t-elle l'aspect le plus luxuriant dans les plaines comme sur les hauteurs ; les unes et les autres sont couvertes de magnifiques forêts ; même sur les points les plus élevés des chaînes, on découvre des champs fertiles.
Il en est bien autrement du côté de l'est oîi les montagnes et les collines font place à de grands plateaux qui fatiguent la vue par leur monotonie désespérante. Les belles forêts disparaissent, les fieurs se font plus rares, et la bruyère, que toutes les bêtes dédaignent, couvre des étendues immenses. Dix kilomètres après le point culminant du Chimborazo, je vis bien par-ci par-là, dans les vallées, paître de petits troupeaux; mais la première culture ne se montra réellement qu'à vingt kilomètres au-dessous de la cime. Il y a d^nc, sur un espace de vingt-huit à
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trente-deux kilomètres, des terres incultes, dont u grande partie pourrait être défrichée, si la populati était plus nombreuse.
Le beau plateau d'Ambato est borné par le Chi borazo, par le Tunguragua et d'autres montagnes m jestueuses. La température y redevient si douce que banane et d'autres fruits du Sud y mûrissent très-bie Du haut de ce plateau qui la domine, la petite vili d'Ambato, encaissée comme dans une gorge par 1 monts, entourée et parsemée de tous côtés de jar dins et d'arbres fruitiers, offre une vue vraiment char mante. J'arrêtai plus d'une fois mon mulet, et }9 contemplai avec délices le tableau ravissant qui se déroulait à mes yeux. La ville présente une trèsgrande étendue ; mais les maisons sont étroites et misérables au*delà de toute expression. La plupart ont une seule porte et manquent de fenêtres. Ce n'est que du côté de la grande place que l'ensemble se dessine un peu mieux.
En sortant du fond de la gorge, le i*' avril, nous arrivâmes à un beau torrent, qui, après s^étre perdu dans une grotte naturelle, reparaît à qudques centaines de pas plus loin. Nous rencontrâmes des trous profonds ou de larges crevasses qu'il nous fallut franchir sur de petits ponts extrêmement dangereux, ou traverser en y descendant. Dans ces cavités, il est peu agréable de rencontrer d'autres voyageurs, ne fûtce qu'un cavalier, parce que les chemins sont trop étroits pour laisser plus de place qu'il n'en faut à une seule personne. Aussi, en arrivant à un de ces chemins creux, le muletier crie, siffle, et fait un tapage' continuel, afin d'annoncer son approche d'aussi loin que possible. A l'exception de ces mauvais passages, le chemin était bon, et, pour la première fois, aucune pluie ne vint gâter notre journée.
Du haut plateau d'Ambato nous parvînmes à un autre bien plus considérable et bien plus beau, celui de Latacunga, à Tentrée duquel se trouve la ville du inême nom. On perd déjà de vue le Chimborazo ; mais on voit surgir à sa place d'autres montagnes sourcilleuses , parmi lesquelles se distinguent surtout le Cotopaxi et riliniza»
La plupart des maîtres de haziendas, avec lesquels s'écoulaient mes journées dans ce voyage, vivaient dans un désordre, une saleté et une misère qui dépassent toute idée. Je préfère la maison d*un paysan allemand un peu aisé à la plupart de ces haziendas. Dans la première, on trouve au moins assez de propreté pour se mettre à table avec plaisir et pour manger un repas simple, mais bien apprêté. Il n'en est pas de même dans la hazienda : on y met sur la table une nappe déchirée, qui à force de taches ne présente presque plus de place blanche. Pour la vaissello et les autres ustensiles, on trouve rarement les objets les plus indispensables. C'est ainsi que je vis, par exemple, dans une de ces habitations, onze personties à table, et je ne crois pas qu'elles eussent à leur disposition trois couverts complets de l'espèce la plus commune. Une personne avait une cuiller, une autre une fourchette, une troisième un couteau. Quand le possesseur de la cuiller avait mangé sa soupe, il passait la cuiller à son voisin ; on en agissait de même pour le couteau et la fourchette. Un pot cassé contenait l'eau à boire, un verre servait à tout le monde. Les enfants venaient se mettre à table tout déguenillés, les pieds nus ou avec des souliers déchirés, les mains et les figures sales ; mais ils avaient l'air si joli, si frais, ils avaient des yeux'si vifs et si pétillants, que je regardais avec un vrai plaisir ces têtes d'anges joufflus avaler à cœur joie les morceaux l'un après l'autre. Ils n'avaient guère
pour manger d'autre instrument que leurs doits. Une négresse enveloppée de haillons, ou quelques p>etits négrillons à moitié nus faisaient le service de la table.
Le 2 avril , nous ne cessâmes pas de parcourir le haut plateau de Latacunga. Les chemins étaient, j'en conviens, fort bons, et l'on marchait presque toujours entre des haies de cactus et d'aloès, entremêlés de belles fleurs. Avec Tencadrement d'une chaîne de superbes montagnes, dont le Cotopaxi et Flliniza sont les plus saillantes, ce plateau serait ravissant, si la nature n'avait pas oublié de le doter de deux choses essentielles : le bois et Teau.
On y cultive peu les terres, sans doute faute de bras. Le sol ne semble pas non plus être aussi gras que sur le versant occidental des Cordillères. Dans sa majeure partie cette haute vallée offre une belle et fraîche verdure ; mais on y voit encore beaucoup de poussière et de sable, et assez de champs couverts de grosses pierres ou de rochers que le Cotopaxi en fureur a sans doute lancés autour de lui. Ce volcan gigantesque fixa mon attention. Il émettait par son cratère de grosses colonnes de fumée que l'on pouvait comparer à des troncs d'arbres avec de riches couronnes, ou bien à des nuages qui s'élevaient sans ordre et sans fin. Malheureusement ces images fantastiques s'évanouissaient aussi vite qu'elles se formaient.
Le Cotopaxi, jusqu'au sommet, était couvert d'une légère couche de neige; mais l'Iliniza s'élevait fièrement sous sa blanche enveloppe, si épaisse qu'on voyait que les rayons du soleil n'avaient sur elle aucun effet. Je passai la nuit à Machacha, dans un gîte des plus misérables.
Le lendemain, j'arrivais à Quito. Plus j'en approchais, plus j'étais désappointée. Aux alentours, il n'y a, en dehors des chaïQps et des prairies, que peu de jardins,
OU d'arbres fruitiers. Les petites maisons du faubourg sont à moitié délabrées et d'une saleté qui dépasse l'imagination ; les rues sont tellement pleines d'eaux stagnantes et d'immondices qu'on est obligé de ^*y boucher le nez avec son mouchoir. Le peuple, couvert des haillons les plus .dégoûtants, me regardait tout ébahi, se moquait de moi, me montrait au doigt, ou courait à ma suite. Des étrangers viennent si rarement dans ce pays perdu que, s'ils ne sont pas tout à fait habillés comme les indigènes (je portais bien le poncho, mais je n'avais pas le chapeau de paille ordinaire), ils sont suivis et hués par la populace. Plus près de la place, les maisons acquièrent un aspect plus imposant : elles ont un étage et, au lieu de fenêtres, des portes vitrées avec des balcons. Là, on voit quelques beaux édifices, parmi lesquels se distinguent la cathédrale, le palais de l'évêque et celui du président. Ces deux derniers sont ornés de péristyler
En général, les demeures se composent de grandes pièces, ce que l'on ne croirait pas à en juger par l'extérieur des maisons; mais, ici comme dans le Pérou, la vraie façade est à l'intérieur, sur des cours propres, bien tenues et ornées de fleurs et de jets d'eau.
J'étais toute décidée, malgré les fatigues et les obstacles qui sont l'effet de la saison des pluies, à passer à travers les Cordillères pour me rendre à Bogota, capitaledela Nouvelle-Grenade. J'arrêtai donc une bonne selle que le cuisinier d'un Anglais s'engageait à me fournir. J'eus ainsi une nouvelle occasion de voir combien ces gens sont de mauvaise foi et cherchent à vous tromper. Le cuisinier m'avait demandé en présence de son maître quinze francs pour la selle. Je promis de les lui donner si elle était bonne (car nous ne l'avions pas encore vue, puisqu'il la gardait dans une autre maison). Quand je l'eus examinée et comme je me dis-
posais à payer le prix convenu, le vendeur refusa les trois pièces en soutenant hardiment qu'il m'en avait demandé quatre. Toutes ces vilenies et beaucoup d'autres, dont j'épargne le récit à mes lecteurs, me contrarièrent à tel point que je désirais sortir le plus tôt possible du territoire des républiques de TAmérique du Sud. Si les plus grandes peines et les plus grandes fatigues n'avaient pu affaiblir en moi le goût des voyages, un contact continuel avec des peuples d'un caractère aussi sordide et aussi méprisable eut bientôt réussi à m'en ôter tout le plaisir. Je me sentais infiniment plus à mon aise parmi les cannibales de Sumatra qu'au milieu de ces chrétiens fourbes et avaricieux.
Il fallut donc me décider à retourner à Guayaquîl.
Le 28 avril, je quittai Quito, dans la compagnie d'un seul muletier, car j'avais fait vœu de ne plus emmener de domestique. Le voyage commença sous de très-heureux auspices, et j'eus le bonheur de voir quatre fois le Chimborazo dans toute sa beauté : la première fois, en arrivant à Ambato ; la seconde, en en partant; la troisième, en passant sur le haut du plateau , et la quatrième^ à Guaranda. Le soleil luimême semblait ravi d'éclairer cette belle nature : il versait sur le Chimborazo tous ses lumineux rayons, et faisait briller d'un éclat inexprimable la neige qui couvrait le front immaculé de la montagne. Je restai en contemplation, plongée dans l'admiration la plus profonde. Malheureusement ces sublimes spectacles sont de courte durée. Bientôt des nuages et des brouillards enveloppèrent les cimes des montagnes, s'abaissèrent de plus en plus, et couvrirent trop vite de leur voile impénétrable ce sanctuaire des Cordillères !
Je remarquai que le Chimborazo ne se termine pas en poiffte : il a une cime principale et trois plus pe-
tites ; entre la grande et les trois autres, paraît s'étendre un plateau qui s'incline de l'ouest à l'est. La vue la plus admirable de la montagne est celle qu'on a d'Ambato, point bien au-dessous de Guaranda. On y croit vraiment voir le colosse toucher à la voûte céleste. Dans le dernier tiers de sa hauteur, sa forme est régulière.
Le plaisir que je trouvais à contempler cette superbe montagne me faisait oublier tous les dangers. Ce ne fut qu'en arrivant au petit plateau, à l'endroit oîi un Anglais avait été assassiné par son muletier, que les nuées de brouillards dont toute la contrée était obscurcie me firent sentir l'horrible solitude dans laquelle je me trouvais. Néanmoins cette journée (la quatrième depuis que j'avais quitté Quito) se termina sans accident.
Après Guaranda, comme je descendais une pente rapide, mon mulet s'enfonça dans une fondrière ; la sangle s'étant rompue par suite de cet accident, je fus précipitée la tête la première par-dessus la tête du mulet. Au lieu de me venir en aide, mon muletier se prit à rire à gorge déployée de ma chute et me laissa m'en tirer comme je pus. Heureusement je lie me fis aucun mal.
Mais, peu après, je courus le plus grand danger sur le fleuve de Guaya. Obligée d'allerdeSavanetta jusqu'à Guayaquil dans un petit bateau (trajet qui me demanda trois iours), j'eus le malheur, en montant sur le rebord de la barque, de glisser et de tomber dans le fleuve, oîi fourmillent les caïmans. Au premier moment, je ne m'effrayai pas trop. Je ne savais pas nager, mais je pensais que les mariniers, bons nageurs, n'auraient pas de peine à me retirer, puisque je remonterais deux fois à la surtace de l'eau. D'ailleurs, j'avais tout à fait oublié les caïmans. En remontant la pre-
mière fois à la surface, je regardai si quelqu'un venait à mon secours ; je n'eus que le temps de voir le bateau et de constater que personne n'y faisait mine de se déranger. Une seconde fois , j'allai au fond. Alors, je commençai à avoir peur; mais heureusement je ne perdis pas la tête. Je savais qu'il fallait étendre devant soi les mains, et s'en servir comine de rames; j'essayai, et, ne devant plus compter sur aucun secours des hommes, je fis dp mon mieux. Lorsque je remontai la seconde fois, je me trouvai tout contre l'embarcation, où je n'eus plus qu'à me cramponner. Quant à mes mariniers, ils me regardaient faire avec le plus grand sang-froid ; aucun d'eux ne m'aurait tendu la main, ni seulement présenté une rame. Ce fut un indigène qui, se trouvant parmi les passagers, m'aida à remonter dans le bateau. J'avoue franchement que, quand je me rappelle cette scène, je sens encore un frisson glacial me courir par tout le corps. La protection de Dieu parut m'accompagner dans tous mes voyages ; ce fut elle qui me préserva au milieu de mille dangers; mais jamais la main divine ne s'était posée sur moi d'une manière aussi claire et aussi évidente qu'en ce jour. Je ne saurais exprimer mes sentiments par des paroles ; ce que je puis assurer, c'est que la bonté et la miséricorde infinies de Dieu m'ont laissé une profonde reconnaissance.
A peine fus-je sauvée que deux mariniers se jetèrent dans le fleuve pour s'y baigner. Ils nagèrent presque tout le temps autour du bateau ; on aurait dit qu'ils voulaient me montrer combien, s'ils l'eussent voulu, ils m'auraient aisément secourue.
Quand je racontai àGuayaquif l'accident où j'avais failli perdre la vie, et que je me plaignis de la méchanceté de ces gens, on se montra étonné qu'ils m'eussent laissée remonter à bord, au lieu de me repousser
AUTOUR DU MONDK 201
dans l'eau. Il arrive quelquefois, me disait-on, que, pour s'approprier les bagages d'un voyageur, surtout d*un étranger inconnu à tout le monde, ces misérables n'hésitent pas à le précipiter dans le fleuve.
De Guayaquil je passai par Aspinwall, fondée depuis dix-huit mois sur l'isthme de Panama, et j'arrivai le 6 juin 1854, vers minuit, à la Nouvelle-Orléans.
Le lendemain, j'eus tout de suite un petit avant-goût de la prétendue égalité républicaine qui règne dans ce pays. Parmi les voyageurs se trouvait une très-jolie fille d'à peu près vingt ans, d'une blancheur de peau éblouissante, avec de beaux cheveux noirs, seulement un peu crépus sur le devant, ce qui pouvait inspirer à un observateur exercé quelques doutes sur la pureté de son sang. A peine la malheureuse fut-elle débarquée, qu'une sorte d'agent de police l'arrêta et la conduisit en prison, oti elle fut obligée d'attendre que ses parents vinssent prouver qu'elle était libre.
J'avais déjà distingué cette jeune fille en m'embar^ quant à Aspinwall ; elle m'avait frappée par sa beauté et par ses manières réservées ; mais bientôt elle avait disparu, et je ne la revis plus pendant tout le voyage. Quand je m'informai si elle était malade, puisqu'on ne la voyait plus à table, un de ces messieurs répondit d'un air dédaigneux : a Comment une femme de couleur oserait -elle venir dans notre société? Toutes nos dames quitteraient aussitôt la salle. »
Et ce sont ces mêmes blancs, imbus de si sots préjugés et d'idées si absurdes , si barbares, qui ne font tout le dimanche rien autre chose qu'aller à l'église et que lire la Bible I A en juger par leur conduite, ils ne semblent pas y comprendre pltjs qu'un perroquet aux mots qu'on lui fait répéter.
Le dernier jour du voyage , comme nous étions déjà