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presque en vue de la Nouvelle-Orléans, la pauvre créature , bannie de la société des blancs, monta plusieurs fois sur le pont. J'adressai la parole à cette jeune fille, et je la trouvai très-aimable et fort instruite. Certes, on peut dire qu41 serait à désirer que toutes les jeunes personnes blanches lui ressemblassent pour Téducation et la modestie.
La ville de la Nouvelle-Orléans, située sur un sd marécageux, se trouve en différents endroits à deux mètres et demi plus basque le niveau du iSeuve. Elle se présente bien, est régulièrement bâtie, a beaucoup de belles maisons en oriques, de larges rues, et quelques jolies places avec des squares et des jardins. Il est fâcheux qu'à l'exception d'un petit nombre, les rues soient sales et mal tenues. Le long des trottoirs^ on a pratiqué des conduits ou canaux pour faire écouler Teau ; mais ils sont desséchés, ou bien ils ressemblent tellement aux oourbiers les plus dégoûtants qu'ils rendent la respiration fort désagréable. D'ailleurs, pour les immondices, on n'y regarde pas de si près; on en jette beaucoup dans les rues, en comptant pour les nettoyer sur les averses qui les submergent de temps à autre. Avec cette malpropreté, les marécages à Tentour et une chaleur étouffante, comment s'étonneraît-on que la fièvre jaune désolât si souvent cette ville?
La Nouvelle-Orléans a environ i5o, 000 habitants, dont un tiers de Français, un tiers d'Américains, et le dernier d'Allemands ou d'autres peuples. Par le nom d'Américains, on n'entend généralement que ceux qui sont issus des Anglais.
Sur une étendue de plusieurs kilomètres, le fleuve est couvert de bateaux à vapeur et de vaisseaux de toute espèce. Huit cents vapeurs partent de cette ville pour parcourir le Mississipi et ses affluents. Une
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^ande partie de ces bâtiments ont une force de 4 à 600 chevaux, deux étages, de belles galeries.. • Ce sont vraiment des palais de bois !
Les édifices les plus importants de la ville sont les hôtels, dont le plus beau est le Saint-Charles. Il a un superbe portail avec une colonnade ; et la disposition intérieure y répond à la magnificence du dehors : de hauts et vastes salons de réception ornés avec le plus grand luxe, des salles de lecture où l'on trouve tous les journaux du monde; ajoutez à cela un domestique nombreux, et une nourriture qui ne laisse rien à désirer, même aux goûts les plus difficiles. On paye, il est vrai, i5 à 16 fr. par jour; mais, en songeant à tout ce que Ton a pour ce prix, on ne peut pas l'appeler exagéré. Les salons de réception se louent excessivement cher , surtout lorsqu'on veut les avoir pour soi exclusivement : on les paye un peu plus de 40 fr. par jour; mais ils sont rarement occupés; car, la plus grande partie de la journée, l'Américain va à ses affaires; quand il rentre, il reste d'habitude dans les salles de conversation ou de lecture communes à tout le monde. C'est là qu'on lit, qu'on fcv^it, qu'on fait de la musique; les enfants y prennent leui^ ébats; personne ne s'occupe de son voisin ; on s'y met k: son aise, comme si on était dans sa chambre. Le même sans-façon règne à table. Pour les repas, chacun vient à sa commodité. Le déjeuner commence, par exemple, à sept heures du matin et dure jusqu'à dix. Le déjeunera la fourchette se prend de midi à deux heures. Pendant cet intervalle , on arrive quand on veut, et on choisit les mets d'après la carte. A table, on cause peu. L'Américain, ainsi que nous l'avons déjà dit, regarde le repas comme une affaire, et il avale les plats si vite qu'il ne lui reste aucun loisir pour la conversation. Du reste, les gens qui ne se connaissent point ou
qui n*ont pas été présentés l'un à l'autre, ne s'adres^ sent jamais la parole; le contraire serait presque uni Insulte. Ainsi, un étranger peut demeurer dans le plul grand hôtel et dîner tous les jours en nombreuî compagnie, sans trouver l'occasion de faire la moindre connaissance ou de placer un seul mot.
Durant mon séjour à la Nouvelle-Orléans, j'ai visité plusieurs fois les marchés d'esclaves. •
C'est le samedi qu'ont lieu les principales enchères d'esclaves, dans une haute et magnifique salle, qui peut contenir sans peine de cinq à six cents personnes. Le même local sert, les autres jours de la semaine, à la vente au plus offrant des terres , des maisons et autres marchandises. Tout autour de la salle on a élevé des estrades d'un mètre de haut, sur lesquelles le samedi montent les crieurs avec les pauvres victimes qu'ils se proposent de vendre. Les^ esclaves sont bien habillés, bien parés, et placés dans le meilleur jour pour être vus par les chalands. Le crîeur indique à haute voix l'âge, les qualités physiques et intellectuelles, les vertus et les talents des sujets mis en vente. Il fixe le prix, et aussitôt l'enchère commence. Une jeune mère, avec un enfant sur le bras et un autre à la main, fut offerte au prix de 3, 180 fr. ; l'enchère monta jusqu'à 7,324; mais le propriétaire, qui en voulait quelques milliers de plus, ne la laissa pas pour ce prix.
Je vis des jeunes filles de douze à treize ans vendues 3,180 fr. Pendant la vente, les figures de ces pauvres créatures étaient rayonnantes de joie; enchantées de leur belle toilette, elles s'imaginaient sans doute que tous les assistants les admiraient. C'était là, peut-être, le jour le plus heureux de leur vie.
Je ne pus pas rester longtemps spectatrice de ce trafic de chair humaine. J'étais indignée et révoltée de voir que l'homme se dégrade à ce point, qu'il peut
oublier assez toute morale, toute humanité, pour acheter et vendre ses semblables, absolument comme des vaches et des moutons !
Chez les marchands, je trouvai les esclaves parqués dans la cour. Ils ne travaillaient pas, étaient bien habillés et toujours prêts à être vendus. Je fis comme si j'avais besoin d'une cuisinière et d'un do- . mestique. On rassembla aussitôt tous les esclaves, au son d'une cloche; ensuite, lorsqu'il les eut rangés, les hommes et les femmes, en deux colonnes distinctes, le vendeur se mit à louer et à vanter sa marchandise. Pour une bonne cuisinière, il demanda 6,900 fr.; pour un domestique qui, à ce qu'il disait, n'était pas encore parfaitement dressé au service, 5, 8 3 o.
J'étais surprise de voir avec quel mépris on traitait ici ces marchands. Personne ne les fréquente, . et ils sont comme exclus de la société. Je serais tentée de demander si le possesseur d'esclaves est plus estimable que celui qui en vend. Le maître n'en achète et n'en vend-il pas aussi bien que le marchand?
Je suis naturellement ennemie de l'esclavage. Cependant, je dois le reconnaître, dans les plantations que je visitai, et particulièrement dans celles de M. Kok, le sort des pauvres esclaves me parut moins dur que Je ne m'y étais attendue.
M. Kok, ainsi que sa femme, sont bien, je crois, les meilleurs maîtres qui existent, et . leurs enfants, encore tout jeunes, semblent partager les sentiments de leurs parents. A table , m'étant aperçue qu'un de ces enfants, un garçon de six ans, mettait de tous les plats qu'on lui servait quelque chose de côté, je lui demandai à qui il le destinait. Aussitôt il me répondit : « C'est pour une petite négresse, notre compagne, qui est un peu indisposée. »
Les habitations des nègres, dans les plantations de
M. Kok, se composaient de petites cabanes isolées, dont, chacune contenait une pièce spacieuse tiabitée par anej famille ou par deux ou trois célibataires. Les litM étaient bons et pourvus de coussins^ de couvertures^ en laine et même de moustiquaires. Dans chaque case, il y avait au moins une table, quelques tabourets, un^ bahut de bois. Une grande chaumière, placée au mi- i lieu du village, servait à garder, sous la surveillance | d'une négresse forte et alerte, les petits enfants dont les parents étaient à travailler hors de chez eux.
Après qu'une nouvelle mère est restée un mois chez elle, on veille à ce qu'elle trouve de Inoccupation près de sa demeure tant qu'elle nourrit son enfant.
Il y avait même un hôpital, qui se composait de deux vastes salles munies d'excellents lits. Un médecin venait voir les malades une fois par semaine^ et même, s'il le fallait, tous les jours.
Je me rendis plusieurs fois à ce village , sans être accompagnée de M. Kok, et toujours j'en trouvai les habitants vêtus convenablement. Plusieurs étaient devant la porte de leur cabane, tenant un gros morceau de pain blanc à la main. Ils ont même, de temps à autre, du porc frais rôti. Vers les six heures du soir, ils rentraient de leur ouvrage gais et contents; le souper, composé de farine de maïs et de viande, était bien accommodé; les portions étaient abondantes. Après le repas, ces travailleurs allaient d'une cabane à l'autre; assis côté à côte, ils jasaient et riaient, et ne semblaient nullement malheureux de leur sort. Mais les esclaves retenus par leur service dans la maison de M. Kok étaient encore beaucoup mieux partagés. Jamais je ne les ai entendu gronder, ni vu punir sévèrement. Et cependant je ne n%ligeais aucune occasion d'observer, sans en avoir l'air, tout ce qui se passait.
iSi dans toutes les plantations il en était de même, isclavage vaudrait souvent mieux que la position de taucoup de paysans et d*ouvriers en Europe. J*avais é)à fait au Brésil une observation analogue (i). Ce que je trouve bien étrange, c'est que, d'une part, ts blancs assimilent les esclaves aux animaux, et que, [*autre part, ils leur confient ce qu'ils ont de plus récieux, leurs enfants. La négresse qui leur sert de lourrice prend soin de leur première enfance, et sourent devient la confidente de la jeune fille devenue grande. Les blancs trouvent que les noirs sont tout ï fait propres à ces fonctions. Ce commerce intime avec des êtres grossiers et sensuels ne doit-il pas influer d'une manière très-funeste sur les mœurs, le caractère et l'éducation? Le sentiment moral de l'enfant , que ce soit une fille ou un garçon, ne doit-il pas se flétrir par l'exemple et les discours de ces gens? N'est-ce pas de la part des parents une légèreté inconcevable et un complet oubli de leurs devoirs? Mais, comme ils ont été élevés ainsi, ils pensent que leurs enfants doivent l'être de même : c'est si commode d'abandonner à d'autres ce soin important, mais fatigant. 11 est bien entendu qu'il y a aussi des parents qui font exception à la règle commune.
Je crois presque que le système de l'esclavage, sous plusieurs rapports, se venge sur les blancs par les conséquences fâcheuses qu'il entraîne. Les enfants y prennent l'habitude de se faire servir en toutes choses : ce serait pour eux une honte que d'attacher un ruban ou bien de ramasser un objet tombé par terre; l'esclave est la main du jeune blanc. Ainsi ce dernier devient capricieux, fantasque, impérieux, méchant et paresseux; il perd toute force d'agir, toute énergie, jusqu'à la fa-
(i) Voir au chap. i, p. 18.
culte de penser, et, malheureusement aussi , le sentw ment. ^
Une condition presque aussi dure que l'esclavage le sort des nègres afifranchis et des hommes de couleur^ même dans les États oti il est défendu d'avoir esclaves. Exclus de la société des blancs par la loi ains que par les préjugés ridicules des chrétiens tolérants^ ils ne font pour ainsi dire partie ni d'une classe ni de l'autre, et sont les parias des Etats-Unis.
Le croira-t-on ? Il y a des gens qui prétendent que le système de l'esclavage agit d'une manière très-favorable sur les indigènes de l'Afrique. « Les nègres libres, disent-ils, reçoivent de l'éducation et une bonne instruction religieuse. Si on les envoie ensuite dans la république noire de Libéria^ en Afrique, ils peuvent y convertir leurs compatriotes et remplir en quelque sorte l'office de missionnaires. »
Si de tels missionnaires vont raconter à leurs compatriotes le bien que les chrétiens leur ont fait; comment la plupart des blancs les ont traités tout le temps qu'ils étaient leurs esclaves, plus mal que leurs bêtes de somme ; comment on les châtiait et on les martyrisait pour les moindres délits, et souvent on les menaçait de coups pour se divertir ; comment on les écrasait de travail et, pour les récompenser de leurs services, on les laissait à moitié mourir de faim ; comment même, une fois affranchis, ils étaient méprisés par les blancs, repoussés de leur société et privés de tous les droits; comment ils étaient rangés au-dessous du plus insigne coquin blanc, et comment ils n'avaient pas droit de se mettre à table avec les blancs, ni de monter dans un omnibus; enfin comment authéâtre ils avaient des places particulières où on les traitait comme les lépreux I... certes, les républicains de Libéria, pour n'être pas enchantés et entraînés parles
récits de leurs compatriotes, et pour ne point se convertir en foule au christianisme, doivent être dénués de toute intelligence l II est bien dommage qu'il n'y ait pas aussi pour nous autres chrétiens un État quelconque oti nous puissions jouir d'un traitement aussi humain que les nègres et les hommes de couleur dans les Etats-Unis! quand ce ne serait que pour les influences extrêmement bienfaisantes que ces procédés exerceraient sur le christianisme ( i) I
Le 2 3 juin, je commençai à remonter le Mississipi sur un magnifique bateau à vapeur, où j'eus le temps de constater à quel degré d'éducation est parvenue cette société. Il n'y a peut-être pas d'autre pays oîi l'on trouve plus d'établissements d'instruction privée ou publique qu'aux Etats-Unis ; cependant, jusqu'ici, je n'ai pas rencontré beaucoup de demoiselles ni de dames qui eussent reçu une instruction solide : car savoir chanter, jouer un peu du piano, ou répéter quelques mots de français, ce n'est pas avoir des connaissances bien étendues. Le plus grand nombre d'entre elles se contente d'une teinture superficielle de toutes choses; mais elles savent y joindre un aplomb vraiment républicain pour la faire valoir dans l'occasion : aussi étaisje toujours saisie d'effroi quand je voyais un piano sur le bateau. Jeunes et vieux s'y mettaient hardiment; la musique, et Dieu sait laquelle, accompagnée de ce que l'on voulait bien appeler du chant, ne cessait pas de toute la journée. Ces citoyens n'étaient pas non plus très-forts en géographie. Quand ils me demandaient, ce qui arriva bien plus de cent fois, de quel pays j'étais
(i) Personne n'ignore que, depuis le passage de madame PfeifFer, les conséquences de la guerre civile, qui a, de 1861 à i865, ravagé les É'tats-Unis, ont, sinon dans les mœurs, au moins dans les lois, fait disparaître l'état de chose Justement stigmatisé par la célèbre Autrichienne. — J. B,
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venue aux Etats-Unis, oti j'étais née, et que je leur répondais que je venais du Pérou, et que j'étais née à Vienne, ils ignoraient ordinairement où était le Pérou et si la ville de Vienne ne s'y trouvait point. A part leur propre pays, ils connaissent fort peu le reste du monde.
Ce savoir superficiel a pour cause l'ignorance propre des parents, qui sHmaginent avoir assez fait pour l'éducation des enfants quand ils les ont envoyés à l'école , et l'insouciance des mères , qui tuent le temps à se balancer dans leur chaise à bascule et à visiter les magasins.
Après avoir passé par Saint-Louis (Missouri), et visité le lac Pépin, Saint-Paul (Minnesota) et les chutes de Saint-Antoine, nous rencontrâmes, près du fort Sneling, au confluent de la Minnesota et du Mississipi, un bivouac de chasseurs de fourrures. Ces gens mènent une existence toute particulière : vivant au milieu des Indiens, ils prennent chez ceux-ci leurs femmes et ne s'occupent que de la chasse et du commerce d'échange. Habitant des semaines &t des mois entiers les forêts lès plus épaisses, ils s'avancent très-haut vers le nord, et cherchent à se mettre en rapport avec toutes les tribus. Ils achètent aux indigènes des fourrures qu'ils payent en perles de verre, en laiton, en étoffes teintes et autres colifichets. Quand ils ont recueilli assez de pelleteries, ils en chargent de petites charrettes à deux roues, attelées d'un seul cheval, et vont les vendre dans les grandes villes. En échange, ils rapportent du café, du sucre, du thé et d'autres objets dont ils ont besoin pour eux-mêmes, ainsi que diverses marchandises pour les Indiens. Pendant leurs voyages, ils campent toujours sous de petites tentes en pleine campagne. Us s'attachent d'ordinaire tellement à leur vie vagabonde qu'ils ne k changeraient pas contre l'existence Sédentaire la plus
agréable. Ces chasseurs pour la plupart sont Français. Je traversai ensuite le Wisconsin pour aller parcourir les grands lacs. Sur la rive du lac Supérieur, à la Pointe, dans le voisinage de laquelle on voit douze îlots appelés les Dou^^e Apôtres^ nous trouvâmes par hasard un grand nombre d'Indiens, car le gouvernement américain distribue tous les ans, vers le mois de septembre, aux chefs et aux principaux personnages des tribus encore établies dans ces contrées, des cadeaux en vivres, en vêtements ou en argent. Cette distribution a lieu à la Pointe, où s'assemblent tous les naturels qui y ont droit. J'en ai vu un assez grand nombre, Chippewais et Sioux. ïls étaient plus beaux, plus forts et plus grands que la plupart des Indiens que f avais rencontrés jusqu'ici , surtout que ceux du sudouest. Cependant leurs pommettes étaient aussi trèslarges , et des cheveux raides leur descendaient tout droit en leur cachant une partie de la figure. Ce qu'ils avaient de moins agréable, c'était leur teint, qui ressemblait par trop àdu cuir jaune, pâle et terne. J'ignore vraiment pourquoi on leur donne le nom de Peaux- Rouges. Ondistinguait bien parmi eux quelques figures d'un brun rouge, et on aurait pu croire que cette couleur était celle de leur peau, tellement elle était répandue par tout le corps; mais, en y regardant de plus près, je voyais aisément qu'elle ne leur était point naturelle. Cependant plusieurs de ces sauvages avaient les traits assez jolis et assez réguliers ; quelques-uns avaient pris quelque chose de la civilisation des blancs : ils étaient habillés à l'européenne, portaient les cheveux bien peignés, parlaient le français ou l'anglais, savaient même écrire ces langues et avaient appris des métiers, ou bien s'étaient livrés au commerce ; mais le plus grand nombre aime' mieux vivre mal et aller moitié nu, que de travailler. Les
Indiens des contrées froides n'ont pas plus de goii^i pour l'agriculture et les métiers que ceux de la zoae< torride.
Enfin, après avoir touché à Buffalo, je parvins aux chutes du Niagara. Impossible d'exprimer par des paroles la grandeur de ce spectacle ni de quels sentiments il pénètre Tâme. Mis en présence de ce tableau, * le peintre doit désespérer de le rendre, et le poète renoncer à le décrire. On rencontrerait ici son ennemi mortel qu'on lui pardonnerait, ou bien on ne serait pas un homme. Celui qui aurait jamais douté de l'existence de Dieu n a qu'à venir se prosterner devant le plus sublime de ses autels, et il retournera infailliblement chez lui plein de foi et de paix. Oh ! que n'aijepu contempler cette merveille de la nature avec ceux qui me tiennent de près, avec mes amis, avec tout le genre humain (i) !
Au soleil, les reflets de la nappe neigeuse des deux chutes brillent de toutes les couleurs du prisme, et forment les plus beaux arcs-en-ciel qu'on puisse imaginer. ; L'eau, immédiatement près des chutes, prend une teinte toute particulière. Je n'ai jamais vu nulle part ailleurs, dans aucune autre eau, un vert plus clair ni plus beau , transparent comme la chrysolithe la plus pure et la plus brillante. Cependant je ne trouvai pas, comme d'autres voyageurs l'ont affirmé, que le bruit formé par les chutes fût assourdissant ni qu'on l'entendît de fort loin.
Du côté du Canada, on peut s'avancer un peu audessous de la chute; mais à cet effet on prend un
(i) Il est curieux de comparer cette description des chutes du Niagara avec celles qui ont été récemment faites des chutes du Z2sahh^Qi Explorations dans l'Afrique australe^ par Livingstone, Voyage dans le Sud-Ouest de V Afrique, par Baines, et Chasses dans le Sud^Est de l'Afrique^ par Baldwin, — J* B*
guide et des habits appropriés. Non-seulement le spectacle dont on jouit sous la chute est saisissant et grandiose, mais il fait frissonner. La masse qui roulp au-dessus de votre tête ; le fracas horrible et le mugissement continu de l'élément qui bouillonne et jette une écume blanche comme du lait; Taréte de rochers éboulés, étroite et glissante, sur laquelle on se tient devant l'abîme où Feau s'engouffre ; les débris de rocher quf surplombent et qui se détachent de temps à autre : tout rend cette partie vraiment dangereuse, et vous cause tant d'émotions diverses que je ne conseillerais qu'à peu de personnes de l'entreprendre.
Al'extrémitédu lac Ontario, laclochedu bateauvous' avertit de venir voir les Mille-Iles, et l'entrée du fleuve Saint-Laurent. On change son bâtiment contre un plus petit, pour franchir avec aisance les rapides du fleuve Saint-Laurent. Le voyage au milieu de ces mille îlots est en vérité charmant : à chaque instant le paysage change, une scène fait place à une autre; mais, en somme, ce spectacle ne peut pas être comparé à celui qu'offrent les mille îles du lac Maelar en Suède. Cette pittoresque nappe d'eau est bordée de magnifiques montagnes aux formes les plus diverses et couvertes de forêts d'un vert foncé, qu'entrecoupent de la façon la plus ravissante des rochers gigantesques, entassés les uns sur les autres, des campagnes fertiles et de riches prairies. Les îles elles-mêmes y sont d'une beauté surprenante et présentent les paysages les plus variés. Au contraire, tout est plat et uni à l'issue de l'Ontario; les bords des îles comme ceux de la terre ferme dépassent à peine la surface de Teau.
Le 22 septembre, quand je fus pour la première fois à New- York, la foule et le mouvement dans les grandes rues, surtout dans Broad-Way et Wall-Street, m'ont paru encore plus considérables que dans la cité de
Londres. Quel encombrement d'omnibus, de wagonsi de voitures et de chariots, et quelle masse compacte d'hommes affairés 1 Aussi a^-on de là peine à comprendre comment les dames affectionnent assez Broad- Way pour venir s'y montrer en grande toilette aux heures les plus occupées du jour. Elles ne font qu'augmenter la presse, car elles marchent pour se promener, et s'arrêtent à chaque instant devant les magasins afin d'examiner les étalages.
En général, les rues de New- York sont très-larges; souvent elles sont bordées de grands arbres^ ce qui en augmente la beauté. Les chemins des piétons sont séparés de ceux des voitures, comme à Londres, par des trottoirs de quelques pouces de hauteur.
On y voit partout, sans en excepter fhéme les grandes voies, beaucoup de boue, ce qui doit nécessairement exercer une très-funeste influence sur la santé, principalement durant les grandes chaleurs de l'été. Il est, par exemple, d'usage de placer chaque matin devant les maisons les balayures et les immondices dans des caisses ou des baquets. Comme les voitures qui doivent lés emporter n'arrivent souvent qu'à midi ou même plus tard, on tombe dessus à chaque pas. On rencontre duâsi beaucoup de petites mares formées par l'eau qui s'amasse et croupit dans les ruisseaux étroits placés entre les chemins des voitures et ceux des pié-* tons, et qui ne répandent pas précisément des odeurs bien agréables.
Quant aux édifices, on en voit beaucoup et de trèsconsidérables; mais ils n'ont guère d'autre beauté que la grandeur.
J'ai quitté New- York le lo novembre, sur le superbe vapeur américain le Pacific, qui fait le trajet de LiverpooL
Enfin, j'avais vu le pays que depuis longtemps j'a-
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vais désiré visiter. Moins riche en beautés naturelles que les pays de Thétnisphère méridional, il est bien plus intéressant par Tactivité et l'industrie de ses habitants et surtout par sa constitution.
J'y ai trouvé sans doute bieii des choses tout autres que je ne me les étais figurées, différentes de ce qu'elles pourraient et devraient être, et peu en harmonie avec les principes de liberté et d'égalité qui forment la base des institutions de la grande république. C'est aihsi que Je fus choquée de trouver Tesclavage dans certains États, de voir dans les États libres l'affranchi et l'homme de couleur exclus de la société et des fonctions publiques. Le cœur me saigne quand je pense à cette loi barbare qui ordonne de saisir comme des bétes fauves les esclaves échappés, et de les livrer à leurs cruels bourreaux (i). Je ne comprends pas non plus l'indulgence inexcusable des juges et des jurés pour les blancs , qui, d'après l'aveu même des journaux américains, lorsqu'ils sont criminels restent impunis , ou bien, dans les cas graves, pourvu qu'ils aient de Targent ou des amis puissants, en sont quittes pour une peine légère. Je ne puis pas non plus approuver la célébration rigoureuse du dimanche, qui prive de toute distraction le malheureux enchaîné pendant une semaine entière à son travail.
Cependant^ malgré ces défauts et ces imperfections, je ne puis pas m'empécher de l'avouer, grâce aux avantages qui, pour la majorité du peuple, résultent des institutions libérales et des lois du pays, la balance n'est pas seulement rétablie , mais , en exceptant les États où règne l'esclavage, le bien l'emporte de beau-
(i) Ces causes de reproche ont disparu depuis que le Nord a vaincu les États du Sud; espérons qu'elles n'ont pas été remplacées par d'autres moins frappantes et moins générales, mais aussi immorales qu'anarchiques. — J. &
:oup sur le mal, et la constitution politique des Etats- Unis est jusqu'ici sans rivale dans le monde entier.
A peine arrivée à Liverpool, j'en repartis pour aller aux Açores voir un de mes fils, qui était installé dans San-Miguel, île d'origine volcanique, fort jolie, et dont la principale exportation consiste en oranges au nombre d'environ cent millions par an, ce qui, joint aux autres exportations, produit à peu près la somme de 22,5oo,ooo fr.
J'en partis le 21 mai pour Lisbonne et, le i5 juin, mon arrivée à Londres achevait mon second voyage autour du monde.