GAMBIER ET ILES VOISINES
Dans ce voyage-ci nous ne passâmes point par Pkcaïrn , et nous nous dirigeâmes directement sur
les îles Ganibier , où je devais trouver un autre navire sur lequel mon intention était de poursuivre mon voyage à 0-taïti., tout en visitant quelques autres lies situées sur la route.
Les îles dont je vais m'occuper ont été ainsi nommées en l'honneur de Famiral Gambier , par le capitaine Wilson , qui donna aussi le nom de Duff' ( celui de son navire), au pic le plus élevé de la plus grande de toutes. Il avait fixé, entre les 23** 12' de lat. S. , et 225° de long. E. , la position de cette dernière , depuis rectifiée par le capitaine Beechey, qui la fixe entre 25° 7' de lat. S., et 23'^« i5' de long. E.
Les îles Gambier, prises dans leur ensemble, composent un groupe de huit îles élevées , situées en dedans d'un rescif qui s'étend du 23° i' au 20° i5' de lat. S., et du i34° %' au i35° 4' ^^ long. O. Les principales , et les seules habitées , sont : Peard, Elson , PFainwright et Belcher , cette dernière ainsi appelée par le capitaine anglais de ce nom. Ce sont la Mangareva (î) , Y Hoiiwakena et la Torowai des Indiens. La première , de beaucoup la plus considérable, comme aussi la plus fertile de toutes, a plus de deux lieues de long, dans sa direction S.-O. et N.-E. , et s'élève de plus de douze cents pieds à son extrémité occidentale. Le groupe comprend en-
(i) Prononcer le g de Mangareva , comme en espagnol ou en Uollandaià.
core plusieurs petits îlots formés de corail , et dont les principaux se trouvent sur les extrémités orientale et septentrionale du rescif.
L'ancrage n'y est presque nulle part parfaitement sûr. Néanmoins, à l'angle oriental de Wainwright , et sur la rade sud-ouest d'Elson , les navires sont à l'abri de presque tous les vents, le vent d'^st excepté; mais ce dernier , ne soufflant que rarement avec violence, ne peut, non plus, guère y causer de fortes mers, à cause des rescifs.
Parmi les passes qui s'y trouvent, on remarque celle du sud-est , entre Wainwright et la plus voisine, facile à pratiquer par les vents d'est; et celle du nord-ouest, dont on profite avec tout autant de facilité, par les mêmes vents; mais, quelque vent qui souffle, ces deux passes, ayant toutes deux assez d'eau , un navire peut, presque toujours, y entrer ou
en sortir sans peine.
Une remarque générale, utile à faire dans l'intérêt des navigateurs, qui peuvent avoir à parcourir ces parages , c'est que ces îles , n'étant pas assez considérables pour intercepter les vents alises et occasionner des brises de terre , comme à 0-taïti , par exemple , on ne peut en approcher la nuit avec la même sécurité que de cette dernière , où un assez fort vent de terre souffle presqu'invariablement , chaque nuit , toute l'année , depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever.
Quoiqu'on ne voie nulle part, dans ces îles, au-
cune trace de volcans, elles ne m'en paraissent pas moins être un produit volcanique. Elles ne sont pas aussi fertiles que beaucoup d'autres , sous les tropiques, et le sont même bien moins que Pitcaïrn, par exemple, plus élevée en latitude. Il s'y trouve, néanmoins, plusieurs belles plaines, avec des terrains susceptibles de culture; et Ton pourrait, sans peine, y cultiver, concurremment avec les fruits et végétaux des tropiques, plusieurs de ceux des zones tempérées. Ceux qu'on y trouve aujourd'hui sont : l'arbre à pain ( artocarpus incisas) ; le cocotier ( cocos nucifera ) ; la pomme-de-terre douce ( com^olvulus batatas ) ; la banane (rnusa ) ; le taro ( caladium es^ culentum); l'apé (caladium costatum );le ti( drucœnœ species); la canne à sucre ( saccharum officinarum);\e bouraau (^hibiscus tiliaceus ); le miro (tesffiesia populriea); le ïava { pandanus odoratissi^mus); l'auté {broussonetia papjrifera)'^ le tomanou ou ati ( calophjllum enophjllum ) ; l'ataé {alstonia costata)\ l'éréva {cerbera)\ le tiaïri ( aleurites triloba ) ; avec nombre de fougères et d'autres petites plantes, qu'on trouve aussi à 0taïti et ailleurs. La végétation y est, en tout , pareille à celle des îles de la Société , mais moins riche et moins variée. L'arbre à pain , ni aucun des autres arbres ,n'y atteignent le même développement; et Fauté , dont les habitans font leurs étoffes , joli arbre à 0-taïti , n est , aux îles Gambier, quoiqu'on l'y cultive avec soin , qu'un petit arbrisseau , h tiges sans
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branches , et rarement de plus d'un pouce et demi de diamètre.
D'ailleurs, k Texception du fruit fà pain et des noix de cocos , les fruits et végétaux y sont peu cultivés; aussi les habitans ne vivent -ils absolument, neuf mois de Tannée , que de poisson et de tidô , c'est-à-dire de fruit à pain , conservé au moyen d'une fermentation, et qui, pétri en une pâte d'un goût aigre , se mange cuit , soit seul , soit avec du poisson , comme dans toutes ces îles. Ils ont aussi le melon d'eau , que le capitaine Beechey y trouva en 1826.
Les habitans de Gambier sont positivement de la race polynésienne proprement dite, c'est-à-dire de celle qui peuple les îles étendues depuis l'île de Pâques jusqu'à Tongatabou , et depuis la Nouvelle- Zélande jusqu'aux îles Sandwich. L'espèce y est généralement belle, et les hommes , surtout, n'y cèdent, pour l'élégance des formes , pour la régularité des traits , pour la force, ni pour la taille, à aucun des habitans des autres îles.
Tout près des îles Gambier, se trouve une petite ile nommée Cresceni , qu'on pourrait, en raison de son voisinage , regarder comme faisant partie de leur groupe. Basse , constituée par une zone de corail qui s'élève de deux à six pieds au - dessus du niveau de la mer, elle est couverte, de distance en distance , de massifs d'arbres qui semblent en faire autant d'îles différentes. Cette île est habitée, quoi-
qu'on n'y trouve que du poisson et le fruit peu nour^ rissant du pandanus. Ses habitans sont en relation avec ceux des îles Gambier , qui les visitent , et auxquels , probablement, ils rendent quelquefois leurs politesses. Crescent n a que trois milles et demi de long , et n'est élevée, dans ses parties boisées, que de vingt -cinq pieds tout au plus. Elle est située par 23° 20' de lat. S. , et par i3ô° 56' de long. O.
Les habitans des îles Gambier ont , depuis longtemps, la réputation d'être fort insociables; mais, grâces à leurs progrès dans la civilisation, au moyen de relations récemment plus multipliées avec les Européens, j'ai tout lieu de croire qu'aujourd'hui leurs iles peuvent être fréquentées sans danger. Elles ne présentent, il est vrai, jusqu'ici, presqu'aucune ressource d'approvisionnement , excepté pour le poisson; mais elles offrent, au moins, une excellente relâche, en cas d'avaries à réparer ou d'aiguade à faire; car on y trouve de l'eau en abondance, nonseulement près du pic Duff, mais encore au sudouest, au sud-est et même au nord-ouest d'Elson, et probablement, aussi, en plusieurs endroits des autres îles, dont les habitans sont, d'ailleurs, trop peu nombreux pour qu'on puisse en avoir rien à craindre. Je passe , de ces généralités , aux détails de mon excursion , dont mon journal , comme à l'ordinaire , me fournit, suivant les cas, le développement ou l'analyse.
Nous distinguâmes la principale des îles Gambier
— 9<5 — dans la matinée du 6 février i834, à la distance d'environ quarante milles , ce qui lit grand plaisir à tout le monde à bord; car, par une imprudence impardonnable, nous avions embarqué si peu d'eau à Valparaiso, que, déjà depuis dix jours, nous étions à la ration, et qu'au moment où nous eûmes connaissance de Vile, il ne nous en restait pas vingt-cinq gallons (i). Toute la nuit, les vents furent légers; mais les courans nous portaient un peu; et, comme le peu de brise que nous avions venait du nord, on se décida , si les vents tenaient en ce quartier, à entrer par la passe du nord-ouest, point que le capitaine Beechey n'avait pas eu le temps d'explorer en 1826, mais que connaissait bien l'un des nôtres, le capitaine Ebrill , qui, depuis i832 , avait déjà plu-^ sieurs fois parcouru ces parages.
Le lendemain , au point du jour, nous étions encore éloignés d'environ vingt milles. Le vent était toujours léger, et nous ne faisions guère de route ; mais, vers neuf heures, la brise ajant fraîchi, nouf. approchâmes rapidement de l'extrémité septentrionale du rescif, qui , là , presqu'entièrement couvert de verdure, forme plusieurs petites îles de l'aspect le plus agréable. Nous vîmes aussi , sous voiles, trois embarcations, qui nous parurent des baleinières; mais leur éloignement ne nous permit pas de nous en assurer. Néanmoins, ces voiles, ce mouvement,
(i) Environ quatre-vingt-quatorze litres de France.
— 9« — qui indiquaient la présence d'autres hommes, me firent le plus grand plaisir; car les objets les plus indifïérens dans les circonstances ordinaires, ont, pour le voyageur maritime, après une traversée aussi monotone, aussi isolée que celle que nous venions d'accomplir, un charme dont l'expérience seule peut donner une juste idée , et réveillent des impressions tout exceptionnelles, sur lesquelles je n'insisterai pourtant pas , afin d'épargner au lecteur l'expression d'idées et de sentimens vrais, sans doute , mais déjà peints beaucoup trop souvent pour ne pas tomber dans la trivialité. Nous courûmes ainsi le long du rescif du nord } à une petite distance; mais, changeant graduellement d'apparence, il se dépouillait de sa robe verte , à mesure que nous avancions vers l'ouest. Il était midi quand nous entrâmes dans la passe, et la sonde accusait partout de sept à dix brasses d'eau; mais, en approchant du canal, entre la grande île Peard et l'ile de Belcher (la Mangareva et la Torowaï des Indiens), nous tombâmes tout d'un coup en trois brasses et demie. Serrant alors un peu le vent, pour nous éloigner de Belcher, dont nous nous étions trop approchés , nous nous trouvâmes, en peu d'instans, de nouveau en cinq , puis en sept brasses, profondeur moyenne du milieu de la passe.
A mesure que nous débordions l'extrémité sud de la grande terre ^ les vents tournaient à l'est, et nous obligèrent bientôt à courir des bordées, ce qui né-
tait pas sans danger dans ce lieu. Nous avançâmes toutefois ainsi dans la baie nommée, par le capitaine Beechey , Blossoms Lagoon , et arrivâmes en face du picDuff. Là, le temps étant peu favorable, et le ciel couvert de nuages , dont les ombres empêchaient de bien distinguer les écueils, on crut prudent de jeter l'ancre , et Ton mouilla à environ un mille et demi de terre , par dix-huit brasses, mais bon fond.
Pendant que nous étions entre les deux iles , trois Indiens étaient venus à bord sur un radeau. Nous leur demandâmes si le navire que nous devions y trouver était arrivé; mais, au lieu de répondre, ils nous parlaient de trois, de quatre navires qui étaient venus, qui étaient partis; et répondaient souvent oui et fion à la même question , confondant tout si singulièrement, que, malgré la plus grande attention et notre vif désir de savoir au just€ à quoi nous en tenir, nous ne pûmes de long-temps en rien tirer. L'étrange stupidité de ces insulaires , qui niaient et affirmaient indistinctement la même chose, donna lieu à des scènes moitié plaisantes , moitié sérieuses; et , enfin , ils nous tirèrent d'embarras , en nous montrant l'île Ëlson , où nous vîmes à l'ancre un bâtiment, que nous reconnûmes bientôt pour celui que nous cherchions.
Le même jour, un chef vint à bord. Il portait, pour tout habillement, le maro, espèce de ceinture dont il a déjà été question. Il connaissait le capitaine;
mais, ne m'ayant jamais vu, il nous fallut mettre nos nez en contact; usage qui commence , néanmoins, à tomber en désuétude dans l'île , par suite de la fréquentation des O-taïtiens, qui ne saluent pi usqu'à Tanglaise. Les hommes de Gambieront aussi déjà appns à se toucher dans la main, en prononçant, comme à 0-taïti, leur mot harmonieux de ioréana ( vivez 1), ou le mot porota , qui leur est particulier, mais dont fignore la signification. Je n'allai à terre que le surlendemain de mon arrivée ; et je me fis débarquer à la grande île, près du village, situé au N,-E. du pic Duj9P. Il se trouvait, au lieu du débarquement, plus de trois cents Indiens, hommes et femiiaes, qui, tous, nous accompagnèrent au village jusque chez le chef. Je trouvai celui-ci dans une maison spacieuse, nouvellement construite , qui n'était même pas entièrement achevée. Cette maison n'avait pas moins de cent pieds de long, sur trente de large. La toiture en était soutenue par plusieurs piliers que leurs ornemens d'en haut et d'en bas faisaient ressembler à des colonnes. Ce qu'il y avait de plus singulier, < 'étaient les figures inférieures des chevrons, sorte de cariatides , qui, accroupies, semblaient faire eflfort pour soutenir le poids de l'édifice. La charpente du toit et le toit même, descendant jusqu'au sol par derrière et aux deux extrémités, et ne laissant ouvert que le devant, exposé au sud - ouest , étaient , en tout , semblables à ceux d'0-taïti et des autres îles. Le toit, comme partout ailleurs, était
de feuilles de fara ( pandanus ) , disposées comme je le dirai , en parlant de l'industrie de ce peuple. Cet édifice avait aussi une avant-cour parfaitement pavée; et, dans l'intérieur, une espèce de plateforme ou banc de pierre. Ce banc, trône ou théâtre, peut-être (i), construit de blocs de corail taillés et polis comme du marbre blanc , s'étendait sur presque tout le côté ouvert de la maison. C'est là que le jeune chef était assis; mais il quitta la place à mon approche, s'assit par terre, sur des nattes, et me fit signe de m'asseoir h son côté. La vue de mes pistolets l'effrayait, et il semblait désirer que je les quittasse; mais je ne jugeai pas prudent de le satisfaire en cela et gardai mes armes, comme fit la personne qui m'accompagnait, ne négligeant rien, d'ailleurs, pour calmer ses craintes.
Le nom de ce chef est Naté Toua. Il est jàriki rahi, ou Arikl nouhi nouhi ( très-grand Chef), titre qu'on lui donne toujours en parlant de lui. C'est le fils du vieillard qui gouvernait lors de la visite du capitaine Beechej, et dont la mort est attribuée au bâtiment qui, en 1 832 , y vint, amenant un missionnaire.
Le dialecte des îles Gambier paraît se rapprocher , plus que de tous autres, de ceux de Râpa , de Laïva-
(i) J'ai appris, postérieurement, que c'est la place qu'occupent le chef et les principaux y^réois , dans les fêtes qui ont lieu à certaines époques. Il en sera question ailleurs.
vaï, de Toubouai et des îles plus occidentales; et, sans cesser d'être très-analogue à celui d'0-taïti, il en difiere cependant assez pour que le chef et moi nous ne nous entendissions pas bien, d'abord; aussi ne pûmes nous guère converser ensemble. Il me parla beaucoup de jérihi tal ( le Chef du dehors, le Chef de la mer), titre que le chef d'0-taïti , Pomaré, avait donné au capitaine Henri , fils de l'un des missionnaires de cette île, et sous lequel cet officier est aujourd'hui bien connu à Gambier. Il m'en parlait avec chaleur, paraissait l'aimer beaucoup; et je suis sûr que si M. Henri voulait user de son influence, il pourrait opérer les plus heureux changemens dans cette île et faire beaucoup de bien à ses habitans.
« Pendant l'audience, des Indiens, assis à quelque distance, avaient enlonné une espèce de récitatif. Je désirais l'eiftendre et demandai que les musiciens s'approchassent. Alors on apporta deux tambours, suspendus à l'une des extrémités de la grande maison; et quatre hommes, déjà d'un certain âge, s'étant assis près de nous, les uns à côté des autres; et, ayant derrière eux deux autres personnes qui maintenaient les tambours, les quatre chanteurs, baissèrent la tête , s'approchèrent de manière à se toucher presque , et commencèrent une espèce de bourdonnement , comme pour se mettre d'accord. Alors les deux tambours, frappant à la fois leurs caisses, en tirèrent un son éclatant dont ils affaiblissaient graduellement l'effet , en frappant toujours plus légère-
ment de la main droite , pendant que , du revers de la gauche, ils touchaient, sur divers points, la peau de la caisse, qui rendait ainsi des sons vraiment harmonieux. Quand le son des caisses, qui , en diminuant , semblait s'éloigner, avait presqu entièrement cessé, les musiciens commençaient leur chant. L'un d'eux chantait distinctement et les autres se contentaient de l'accompagner sur des tons difFérens, ce qui, joint aux roulemens des tambours, produisait, dans l'ensemble, des accords singuliers, mais qui n'étaient pas sans charme. Ils chantaient d'abord d'un ton assez modéré, puis s'animaient peu à peu. Bientôt le principal chanteur se mit à gesticuler. Sa figure semblait prendre l'expression de ses paroles, jusqu'à ce que, sautant de bout, il fit deux ou trois gambades qui mirent fin à la première partie de cette espèce de mélodrame.
» Dès les premières paroles, ces chants m'avaient rappelé ceux des anciens Aréois d'0-taïti, dans les fêtes brillantes qu'ils célébraient aux jours écoulés de leur glorieuse indépendance. J'en désirais la continuation; mais le chef ne paraissait pas s'y plaire, et me dit qu'ils reprendraient plus tard , .^uand les fruits à pain seraient mûrs... Or, près d'un mois encore devait s'écouler avant cette époque. Cependant, après quelques mots de l'un des chanteurs, le concert recommença. Cette fois, deux jeunes filles, nues jusqu'à la ceinture , entrèrent en scène. Elles répétaient un chant que je ne comprenais pas, chan-
géant souvent de place, et prônant clés attitudes très-gracieuses. Les tambours et les quatre chanteurs les accompagnaient d'une sorte de basse continue. Elles recommencèrent quatre fois leurs exercices; puis on emporta les tambours, et tout le monde se leva. Je fis alors quelques présens au chef, aux acteurs, aux musiciens , et les quittai pour retourner à bord. En repassant par le village, composé seulement de cabanes très-petites, où un homme peut à peine se tenir debout, et qui ne servent guère, je pense , que d'abri et de lieu de repos ; je vis un autre édifice moins spacieux que celui que je venais de quitter, mais construit dans le même système, avec l'espèce d'avant-cour pavée, les piliers et les chevrons ornés et revêtus d'étolfes peintes. Seulement , la face du côté de laquelle le toit ne touchait point la terre n'avait d'autre ouverture que la porte , tout le reste étant'soigneusement garni de roseaux, plantés debout tout près les uns des autres, et qui , tout en laissant passage à l'air, étaient plus agréables à la vue. Les petits autels en bois, placés sur le pavé qui garnissait le devant de la maison , me firent juger que c'était un maraï. Ces autels étaient surmontés de morceaux de corail disposés en corbeille, où se trouvaient du poisson et d'autres comestibles; et à l'une des extrémités s'élevait une image de trois pieds de haut , assez bien sculptée , et prise dans de justes proportions, h l'exception des bras qui étaient
trop minces (»). Les naturels me dirent que c'était un ti y divinité secondaire, placée là pour marquer les limites du lieu sacré.
)) Le village est fort bien situé, près de la mer , et reçoit les brises de Test , de sorte qu'on y doit peu souffrir des grandes chaleurs. Il existe , entre le village et les éminences les plus voisines , une belle et riche vallée , toute couverte d'arbres à pain et de cocotiers. J'aurais voulu la parcourir et visiter un autre village peu éloigné du premier; mais il était trop tard; et, du pied du maraï, je me rendis droit au rivage, toujours accompagné de quelques centaines d'Indiens qui aidaient ma marche dans tous les endroits un peu difficiles, et dont un me porta dans l'embarcation , laissée à flot par prudence. Tout le temps de mon séjour à terre , je n'avais eu certainement qu'à me louer de la conduite de ces insulaires ; cependant je ne retournai plus chez eux , cédant aux conseils de mes compagnons de voyage, qui conservaient encore des craintes fort mal fondées, sans doute ; et , si jamais l'occasion s'en présente encore , je n'hésiterai pas un instant à visiter toutes ces iles, sans armes et même seul.
)) Le bâtiment dans lequel j'étais venu avait enfin rejoint celui sur lequel je devais m'embarquer, excellent marcheur, facile à manier, et commandé par
(i) Le capitaine IJenri m'a procuré une de ces images , que j'ai en ce moment à Paris.
un iicmme très-capabie. Il avait pénétré, en louvoyant au milieu de ces écueils, jusqu'à Textrémité sud-ouest de Tiie Elson ( Ouwakéna) , et mouilla par dix-sept brasses , non loin dé l'autre navire. Il fallut trois jours pour transborder les marchandises. Dans cet intervalle ne pouvant ou ne voulant point aller à terre, je reçus à bord la visite de plusieurs des insulaires, dont quelques-uns parlaient déjà parfaitement la langue d'0-taïti ; et je pus obtenir d'eux quelques nouveaux renseignemens sur leur état, leurs coutumes et leurs mœurs.
» Le 10 février, après avoir terminé toutes mes affaires, j'allai dans l'île Elson avec le capitaine Ebrill. En débarquant, nous nous rendîmes d'abord en un lieu voisin delà pointe sud-ouest, où se trouve une fontaine qui , vu sa proximité des navires , leur aurait été fort utile; mais, dans cette saison, elle ne fournissait pas assez d'eau pour leur approvisionnement. A cette extrémité de l'île se trouve une petite vallée en grande partie sablonneuse et peu fertile. Il y croît pourtant quelques arbres à pain et des auté ( broussonetia papyrifera), que les naturels emploient, comme dans toutes les autres îles, à la confection de leurs étoffes.
» Non loin de la fontaine dont je viens de parler, s'ouvre une grotte d'environ vingt-cinq pieds de haut et d'autant de large , sur près de cinquante pieds de profondeur. L'intérieur en est composé de divers enfoncemens qui paraissent avoir été faits par la mer,
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quand elle baignait encore le pied de ce pic. Dans ces enfoncemens nous trouvâmes dix momies enveloppées en des pièces d'étoffe et dans des nattes , et fortement liées avec des cordages. Quelques-unes paraissaient très-anciennes; d'autres semblaient n'y avoir été déposées que depuis peu ; mais aucune ne répandait la moindre odeur. Curieux d'en connaître la préparation, j'y pratiquai quelques incisions, et trouvai les corps parfaitement conservés. J'aurais bien voulu ea emporter; mais, instruit des préjugés de ces peuples à cet égard, je m'en abstins, pour ne pas les indisposer et peut-être occasionner une rupture. Apiès avoir fouillé dans toute son étendue cet hypogée pélagien, je gravis la montagne pour herboriser. Là, comme en bas, la composition des rochers , ainsi que la végétation , me parurent en tout les mêmes qu'à 0-taïti , mais cette dernière moins variée et beaucoup moins riche. Voulant néanmoins reconnaître unarbrequicroissaittoutenhaut,je poursuivis ma course ascendante; et parvenu, enfin, non sans peine, au sommet, je reconnus avec étonnemept, dans l'arbre qui m'avait attiré si loin , Verei^a (cerbera), transplanté , là , sur le haut des montagnes , tandis qu'à 0-taïti je ne l'avais jamais vu que dans les plaines et sur le penchant des collines. De cette élévation, qui n'est pas de moins de huit cents pieds , je voyais se dessiner nettement presque toutes les parties des îles Gambier, dont j'aurais pu tracer le plan et figurer tous les écueils, ainsi que Jes lits de
corail de leurs diverses baies ; spectacle magnilique , qui me retint long-temps , mais auquel il fallait bien m'arrachcT en descendant la montagne , ce qui n'était pas chose facile. En plusieurs endroits, je dus aller à reculons , m'aidant des pieds et des mains , et glissant plutôt que je ne marchais. A mi-chemin de la descente, je trouvai encore, dan^^ une petite grotte, deux momies enveloppées comme colles d'en bas, et j:ion moins bien conservées. Je me' reposai encore quelque temps en leur société.
» La manière dont les ha bi tans des îles Gambier conservent les corps morts et les déposent dans des grottes, parait im fait assez remarquable, mais n'est pas sans exemple chez les liabitans des autres îles, quoique le capitaine Beechey paraisse le croire ainsi. Comme à 0-taïti , ils les posent d'abord sur le fata , autel ou échafaudage composé de planches ou de quelques bâtons, élevé sur des piliers, et surmonté d*un petit toit , pour préserver le corps de l'iuimidité pendant la nuit, mais qui s'ôte de jour quand il fait beau. Comme à O-taïli , ils font sortir les intestins du corps par l'anus, et conservent le corjxs même en le desséchant au soleil , et en le frottant d'une substance que je ne connais pas, équivalenle à l'huile dont on le frotte aux îles de la Société. Seulement à Gambier, au lieu d'être accroupi et d'avoirlesmains liées au-dessus des genoux, ainsi que dans ces dernières îles, le corps •est couché et séché , les jambes sont étendues et les bras collés de chaque coté sur les
flancs. Quelque temps après, quand le cadavre est bien sec , on Tenveloppe d'étofies et de nattes, on Tamarre solidement avec des cordages, et on le dépose dans la grotte ou tombeau de la famille.
» Je reviens à mon excursion.
» Ma course ascendante, mes herborisations, ma descente , mes méditations archéologiques , m'ajant ôté le loisir de me rendre au village, situé au nord de Fîle, il ne me resta d*autre ressource que de chercher des coquilles sur le rivage , en attendant l'heure du dîner. Cette recherche fut peu fructueuse ; je n eu trouvai presque pas; et les Indiens ne m'en apportant non plus presque jamais , je dus en conclure que ces îles possèdent peu de richesses conchyliologiques. Pendant ma promenade sur la côte, l'embarcation était venue me prendre. Je retournai à bord , remettant au lendemain ma visite au village. »
12 FÉVRIER. — «Ce matin, après le déjeuner, j'étais à terre, dans l'intention d'aller au village. Il faut faire le tour de la pointe N.-O. La marée étant basse, nous cheminâmes quelque temps, sans trop de peine, le long du rivage, marchant sur des lits de pierres et de sable, qui , formés et consolidés de toutes parts , constitueront bientôt, comme dans plusieurs endroits d'0-taïti, des remparts solides, propres ii garantir les plaines des invasions de la mer. Quarid nous eûmes tourné cette pointe, des montagnes à pic nous rendirent la route difficile, au point qu'il nous fallait souvent sauter de pierre en pierre ou marcher sur le
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flanc de la montagne, en nous retenant aux broussailles. A moitié chemin à peu près de la pointe au village, nous trouvâmes une autre source d'une très'JDonne eau, dont la marée montante rendrait Faccès très-facile aux embarcations. Après avoir franchi plus d'un obstacle, nous entrâmes dans une vallée beaucoup plus étendue et beaucoup plus fer- ' tile que la vallée occidentale de l'île. Là, quelques Indiens vinrent au devant de nous; les hommes entièrement nus , les femmes vêtues d'étoffes du pays. Ils nous accompagnèrent au village > où nous arrivâmes bientôt. 11 est situé au milieu d'un massif d'arbres à pain et de cocotiers, et ressemble beaucoup à celui que j'ai déjà décrit, se composant aussi de petites maisons ou plutôt de huttes si basses, qu'on ne peut s'y tenir debout, construites avec soin, du reste; agréables en dehors, propres en dedans, et munies intérieurement de foin ou d'herbe sèche, et de belles nattes qui tiennent lieu de sièges et de lits.
» Les habitans, qui connaissaient le capitaine et toutes les personnes dont j'étais entouré, me montrèrent, en ma qualité d'étranger, beaucoup d'égards, usage que j'ai trouvé généralement établi chez tous les peuples de* l'Océanie, et qui paraît être, pour eux , une première obligation d'hospitalité. Ils m'apportèrent une petite chaise de bois , des noix de coco , qu'ils ouvrirent ; s'assirent à terre près de moi, m'adressant la parole et cherchant évidemment
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à me plaire et à me rendre leur île agréable; mais il n y avait rien de bien attrayant en ce lieu , des noix de coco étant tout ce qu'il peut offrir. Ses liabitans , après la récolte des fruits à pain, ne doivent absolument plus avoir, pour vivre , qu'un peu de ces fruits conservés, des noix de coco et du poisson. Leurs seuls quadrupèdes sont des rats , qui venaient courir entre nos jambes , pendant que nous causions assis tous ensemble. Je ne crois pas qu'ils les mangent , excepté dans les momens de disette.
» Je ne vis , de digne d'attention , qu'un maraï semblable en tout à celui que j'avais vu dans la grande ile , mais moins spacieux; et un enfant mort, que je trouvai dans une des maisons déjà enveloppé d'une pièce d'étoffe , très-certainement depuis quelque temps , et qui , néanmoins , n'exlialait pas la moindre odeur. Nous allâmes ensuite nous promener un peu plus loin dans la vallée , que je trouvai partout plantée d'arbres à pain et de cocotiers. Peu des premiers étaient d'une grande taille ; les plus forts portaient tous le signe du tabou (i), comme appartenant, sans doute; au chef II paraît que l'arbre à pain, qui ne donne aux îles Gambier qu'une récolte , y meurt jeune et n'y devient jamais aussi grand qu'à 0-taïti . aux Marquises, etc. On le coupe, alors, et on l'emploie à la construction des embar-
(i) Ce signe n'est autre chose que quelques poignées de verdure liées autour et à l'extrémité du tronc.
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cations, usage auquel il est des plus propres; car son bois , où les vers ne se mettent jamais , se conserve dans l'eau beaucoup plus long-temps et beaucoup mieux qu'aucun autre. N'ayant plus rien à faire , nous revînmes sur nos pas. Les bons Indiens nous apportèrent alors plusieurs beaux f u ts de l'arbre à pain; car, bien qu'il ne leur en restât pas trop, ils ne voulaient en rien manquer aux lois de l'hospitalité. Ils nous accompagnaient, aidaient partout notre marche dans les endroits difficiles , et nous tinrent fidèlement compagnie jusqu'à notre rembarquemenl .
» Le i3 février, dernier jour que nous dussions passer aux îles Gambier, je voulais voir l'île Wainwright (X Ouwaka mara des Indiens); mais, comme on avait besoin des embarcations pour faire la provision d'eau, je pris, avec le capitaine, le parti d'aller à l'aiguade dans la partie sud-est de l'Ile que j'avais explorée la veille. Nous débarquâmes encore vers l'ouest^ croyant pouvoir faire le tour de la pointe sud ; mais le chemin devint bientôt si pénible , qu'il nous fallut rappeler l'embarcation , pour nous conduire à notre destination. L'île , du côté sudest , ou plutôt dans toute son étendue , est entourée, jusqu'à un quart de mille de terre , d'un banc de corail trop élevé pour qu'une embarcation puisse le franchir. Nous dûmes , en conséquence , nous tenir au large , où il y avait , ce jour-là , une assez forte mer , et nous eûmes beaucoup de peine à marcher, en
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traînant plusieurs barils vides , contre une brise ex- "trêmement forte. Dans la crainte de perdre trop de temps en route , nous nous fîmes de nouveau débarquer dans un endroit où les montagnes, plus reculées , semblaient permettre de longer le rivage.
» En débarquant, nous trouvâmes, dans une assez belle vallée, quantité d'arbres à pain, mais moins d'habitans que du côté N.-O. Il n'y avait là que cinq ou six cabanes; mais, en avançant vers l'est, nous trouvâmes, à notre grand étonnement, plusieurs familles qui vivaient dans des excavations peu profondes de la montagne, sans autre mobilier que quelques brassées d'herbe sèche et des nattes. Sous le ciel des tropiques , des habitations semblables suffisaient, sans doute , pour les abriter; mais elles n'en avaient pas moins un aspect de misère et de dégradation qui faisait mal. Dans cet état, '^e peuple ne peut inspirer d'intérêt. Une telle indolence est indigne de notre espèce et la ravale presque au-dessous de la brute.
» En se portant toujours à l'est , on continue à marcher entre des groupes d'arbres qui, pour la plupart, se composent d'arbres à pain et de cocotiers. Toute cettepartie de l'île est très-fertile ; et, soigneusement cultivée , pourrait nourrir bien plus d'habitans qu'il n'y en a dans toute l'île. De ce côté , à peu près à son centre, les hautes terres se rétrécissent considérablement , et les rochers n'y forment plus qu'une zone étroite qui , dans plusieurs endroits,
s élève perpendiculairement de trois à quatre cents pieds. Cette zone, diminuant encore d'épaisseur un peu au-dessus de Tendroit où coule la fontaine , y dessine une arcade immense des plus pittoresques , qui joint, comme un pont, les terres hautes ou Jes montagnes des deux parties opposées de Tile. De Fouverture de l'arcade , on a aussi une vue superbe de la plaine en face , de la mer en dedans du rescif , de la partie nord de la grande île et de tous les îlots de Textrémité orientale des brisans. En passant par cette ouverture au nord de l'île , nous trouvâmes , à son entrée , de grandes masses de pierres qui , probablement, se sont, de temps en temps, détachées du rocher d'en haut , où se trouvent encore plusieurs blocs qui menacent ruine , et font précipiter le pas à ceux qui passent dessous. Arrivés de l'autre côté , nous nous dirigeâmes de nouveau sur le village où j'avais été la veille. Tandis que je marchais ainsi k petits pas, examinant tout avec soin et herborisant un peu en route, le temps s'écoulait; et il était trois heures passées quand nous atteignîmes la partie occidentale de l'île. Là, je restai encore quelque temps à voir embarquer de la nacre; après quoi ,. faisant mes adieux aux insulaires qui m'avaient suivi , je m'embarquai pour ne plus venir à terre; car nous partions le lendemain.
1 4 FÉVRIER, 1834. — «Ce matin, de bonne heure, on virait au cabestan ; mais on ne tarda pas à s*â* percevoir que la chaîne était engagée. Pendant une
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absence du capitaine au Chili , on avait eu de mauvais temps et Ton avait été obligé de filer de la chaîne, au point d'en avoir dehors jusqu'à quatre-vingts brasses; et , dans les changemens de vent, elle s'était enroulée • autour de quelque rocher du fond. Après de vaines tentatives pour la dégager, il fallut recourir à la force , et l'on mit au cabestan autant de monde qu'il y en pouvait tenir; mais , au lieu de se dégager, la chaîne, tourmentée par les efforts réunis de tant d'hommes, se brisa près du navire, laissant au fond soixante-dix brasses avec l'ancre. Ce coup inattendu pouvait être fatal aux travailleurs ; par bonheur, un seul d'entr'eux fut atteint et en fut quitte pour une légère contusion ; mais il fallait de la promptitude dans les manœuvres; car nous n'étions pas loin des rochers , et nous n'avions pas une voile en place. Heureusement l'équipage était bon; le capitaine entendait bien son affaire; aussi fûmesnous bientôt orientés , et nous nous dirigeâmes , à l'aide d'une petite brise, vers cette même passe du nord-ouest , par où nous étions entrés quelques jours auparavant. Ce bâtiment, beaucoup plus grand que l'autre, et tirant au moins douze pieds d'eau, demandait un peu plus d'attention, quoiqu'il y eût, là, partout assez d eau pour quelque navire que ce pût être , en le gouvernant bien , afin d'éviter les écueils; aussi le capitaine monta-t-il lui-même sur une des vergues de l'avant , afin de mieux diriger la manœuvre. Nous franchîmes promptement tous les dangers,
quoique sous peu de voiles et marchant avec pré-caution. A dix heures du matin, nous étions hors de la passe, et nous voguions en pleine mer. Le petit bâtiment sur lequel j'étais venu nous suivait; mais, meilleur marcheur, surtout par les vents légers que nous avions, il nous déborda bientôt; et, avant la nuit, il était hors de vue.
Avant de quitter les îles Gambier , dont le groupe fait exception aux autres îles pour quelques usages, je réunis ici, sur leurs habitans , quelques observations particulières.
Je parlerai plus tard de leur tatouage , et je viens de parler de leurs demeures, pour lesquelles, quoiqu'ils en aient peu de bonnes, leur industrie est égale à celle des autres îles. Il en est de même de quelques étoiles, des nattes, des filets; et leurs images sont supérieures. Leurs tambours sont bien faits, sculptés aux deux extrémités; mais ils nontpas depirogues et ne se servent que de radeaux composés de trois troncs d'arbres liés transversalement par d'autres morceaux de bois. Leurs voiles triangulaires de nattes sont les mêmes que dans les autres îles, et peut-être ne se servent-ils de ce moyen de navigation que parce que le lit de corail qui entoure à un mille de distance toutes leurs îles, n'admettrait ni pirogues, ni aucune autre embarcation. Quelques-uns de ces radeaux peuvent contenir jusqu'à quarante personnes. Allant devant le vent , ils en attachent plusieurs ensemble. Cette réunion produit un effet
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aussi pittoresque que singulier ; et, malgré la grossièreté de ces embarcations , et le peu de facilité qu elles offrent à la manœuvre, elles ne leur en suffisent pas moins pour visiter quelquefois la petite île de Crescent , distante de près de trente milles.
))La religion deshahitans de Gambierest aussi en tout la même que celle des autres îles. Ils ont des marais (temples), des atoiias (dieux), des tis (divinités inférieures); mais il parait que leurs chefs seuls sont aussi leurs prêtres, et cumulent lés pouvoirs politique et religieux. Ils connaissent les Aréois, société si célèbre à 0-taïti, et dont il sera parlé ailleurs. Us comptent Taaroa , Oro, Mahoui, parmi leurs principaux dieux ; célèbrent les fêtes équinoxiales vers octobre et avril ; et ont, en partie, les mêmes chants , les mêmes traditions qu'à 0-taïtî et ailleurs. Le tabou est le même pour eux que pour toutes les autres îles. Quant à leur gouvernement, on a vu qu'il est monarchique , qu'ils ont un Arii ou Aréki rahi, grand chef ou roi, qui commande à tout Je groupe , quoique chaque île habitée ait son chef particulier. Ce dernier et son peuple dépendent entièrement de la grande île ; et il paraît même qu'ils ne sont pas toujours fort bien traités ; car non-seulement ils payent un tribut annuel; mais, en des momensde disette , les habitans de Peard, comme plus forts , ne se font aucun scrupule d'aller piller ceux des autres. A n'en juger que par leurs armes , on ne les croirait pas des guerriers bien redoutables; car ils
n*ont que de longues perches en bois à peine affilées , et des bâtons d'un bois trop léger pour faire beaucoup de mal. Ils paraissent pourtant avoir eu des guerres, mais qui n auront pas été bien terribles; et comme ils donnent le nom de guerre ( tarnaï ) à la moindre querelle , il serait difficile de savoir s'il faut attribuer chez eux, à ce mot, toute la portée qu'il a pour nous. Parmi tous ceux que j'ai vus, pas un n'avait de cicatrices; et je les crois assez pacifiques, sauf les cas exceptionnels dont il sera question ailleurs (i)< Ils possèdent toujours les noix de coco et le poisson; et, avant que leurs bancs d'huîtres de nacre ne fussent détruits, ils avaient un moyen de subsistance aussi sûr que facile à se procurer; mais aujourd'hui que ce coquillage est devenu plus rare dans leurs parages , ou ne s'y trouve plus qu'à de grandes profondeurs , ils devront nécessairement se livrer davantage à la culture des terres, sous peine d'éprouver de sérieuses disettes. J e suis persuadé que si un missionnaire blanc se fixait dans ces îles, où je ne doute pas qu'il ne fût bien accueilli , il pourrait , en leur enseignant la culture, les rendre beaucoup plus heureuses , et en faire en peu de temps , un lieu de relâche important pour les navires.
» Aux îles Gambier, les hommes vont généralement nus, à l'jexception des vieillards, qui portent le maro (ceinture ou suspensoir); mais, comme dans
(0 Voyez Partie historique.
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quelques-unes des îles Marquises , des îles Sandwich et autres, Us s'amarrent fortement l'extrémité du préouce. Les femmes portent autour des reins des pièces d'étoffe ou des nattes qui leur tombent audessous du genou. . V j „ Les habitans des îles Gambierjouissaient jadis de
la meilleure santé. Dans le rapport qu'il adresse au capitaine Beechey sur l'état sanitaire de ces îles, le chiruraien du S;o«om dit que, sur plus de trois cents personnes qui entouraient les Anglais alternativement à terre ou à bord , il y en avait peu d'infirmes ; et ajoute qu'il n'a vu, ni chez les hommes, m chez les femmes qui composaient cette population , aucuns symptômes d'affections morbides internes (i). Malheureusement, ils ont bien changé depuis, à cet éeard. Leurs mœurs les ont jusqu'ici préservés du mal vénérien; mais un autre fléau leur a été communiqué par une petite goélette arrivée avec des gens de Râpa et un missionnaire indien de cette île. Le mal qu'ils y apportèrent est une espèce de lèpre qui couvre d'ulcères tout h corps , mais surtout le bas des ïambes et les bras. Ces ulcères sèchent et reviennent en divers endroits, frappent de langueur ceux qm en sont atteints; et à Gambier, où plusieurs en étaient morts, j'ai vu un grand nombre d'individu* dans un état à n'y pouvoir long-temps survivre.
(i) Foyage du capitaine Beechey , vol. I" , pages i4o eti4'-
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» Toutefois, et comme à 0-taïti, ils ont découvert une plante ou racine de plante qui guérit en peu de temps cette maladie. Introduite à 0-taïti en i83o, par leshabitans de Sandwich, elle fit le tour de toutes ces lies, et se maintient encore dans plusieurs. Elle a augmenté la misère de ces peuples, et leur a donné un extérieur désagréable qu'ils n'avaient pas autrefois,
)) Indépendamment de ce mal , il y a eu à Gambier d'autres maladies que les habitans prétendent n'avoir pas connues anciennement; et, d'après eux, depuis la fréquentation des navires, la mortalité aurait été beaucoup plus considérable que dans les temps antérieurs. ))
SECTION VI