‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 9 sur 99 · PITCAIRN · texte numérisé non relu

PITCAIRN

De nie Elisabeth nous nous dirigeâmes sur Pitcaïrn , que nous vîmes le 21, vers cinq heures du matin, à la distance de vingt-cinq milles. J'étais monté sur le pont dès l'instant où on l'avait annoncée, tant était grande mon impatience de voir cette terre qu'a rendue si célèbre la petite colonie anglaise qui l'a peuplée , après y avoir été conduite par un concours de circonstances des plus singulières. Il me tardait de voir ce petit peuple , isolé sur une surface de quatre milles au plus, assez heureux pour n'avoir' jamais conçu l'idée d'en sortir; doux, hospitalier, pratiquant sans ostentation et dans toute leur pureté ces vertus chrétiennes qu'on aflfecte encore partout, mais dont on chercherait en vain, je crois, la réalisation sur tout autre point du globe. Aussi ne demandé-je point grâce au lecteur pour les détails dans lesquels je vais entrer sur mes relations avec cette peuplade et sur les lieux qu'elle habite, sauf à m'étendre davantage encore , ailleurs , sur ses annales, à la fois si courtes et si intéressantes.

Je compléterai ces notions par divers extraits d'un

~ 33 ^ premier voyage à Pitcaïrn, exécuté en 1829 , et par les remarques faites ultérieurement sur cette île. )>

Extrait de mon journal^ 1829.

20 JANVIER. — '« A cinq heures du matin nous découvrîmes l'île de Pitcaïrn ; à huit heures nous n'en étions plus qu'à deux milles. Une embarcation fut mise à la mer, et Tun des officiers se rendit à terre , avec ordre de revenir , dès qu'après avoir sondé les dispositions des insulaires, il aurait appris si l'on pourrait faire de l'eau dans l'île et s'y procurer quelques végétaux et autres provisions fraîches. Deux heures et plus après , l'embarcation ne revenant pas , nous commencions à éprouver quelques inquiétudes. La goélette s'approcha. Nous distinguions les maisons et même les habitans; mais nous ne reconnaissions, au milieu d'eux, aucun de nos gens. On décida qu'on enverrait.un autre canot à la recherche du premier, qui pouvait avoir échoué en débarquant. Le capitaine, par précaution , arma le second détachement comme l'était le premier, et ordonna de faire le tour de l'île, en la serrant de très-près, sans prendre terre. A peine le second canot était-il parti, que nous vîmes revenir le premier avec son commandant et ses matelots , accompagnés de plusieurs

des naturels.

» Arrivés le long du bord , ces derniers grimpèrent sur la ffoëlette avec la dextérité de marins exercés.

VOY. AUX ÎLES. Ti I. ^

- 34~ Plusieurs étaient nus, sauf une espèce de ceinture qui 1 eur tombait en forme de tablier sur le devant du corps; d'autres portaient des chemises, des pantalons et des vestes fort propres. Tous étaient des hommes forts et' robustes , un peu bruns de couleur, mais ayant Tair aussi dégagé qu alerte. Dès qu'ils furent à bord ils vinrent nous donner la main , en nous disant en anglais, qu'ils savent tous, et que le plus souvent même ils parlent entreux, que nous étions les bienvenus , et qu'ils seraient charmés de nous recevoir dans leur île; et cela , avec une bonté qui ne pouvait qu'être sincère.

)} Nous leur demandâmes si Von pouvait faire de Feau chez eux, et dans quel endroit on pouvait en faire. Ils nous indiquèrent deux aiguades; mais la meilleure, par le vent d'alors, était plus à l'ouest de l'île , où se trouve une sorte de petite baie dans laquelle les embarcations peuvent entrer. Désirant aller à terre, je leur demandai si , de là , je pouvais entrer dans l'île ; à les en croire, la chose était facile , mais un peu longue. Je m'en arrangeai ; car, après trente et quelques jours de mer, j'avais besoin d'une promenade.

» Il était midi quand je descendis dans le canot avec un des officiers du bord, quatre matelots, deux naturels , et un Anglais qui habitait depuis cinq ans Pitcaïrn. Nous rangeâmes de très-près la côte N. - N. - O. Il y avait, ce jour- là, une forte houle du nord, et qui se faisait sentir jusque dans

nos eaux; aussi la mer, roulant en longues lames, brisait avec un tel fracas sur les rochers dont l'île est de toutes parts environnée , que celle-ci nous parut inabordable , même pour les plus légères embarcations. Nous arrivâmes enfin à Faiguade, mais sans pouvoir distinguer la petite baie , à cause de la violence des flots. Alors un des naturels , jeune homme d'environ vingt-cinq ans , haut de six pieds , fort comme un Herjcule , demanda le gouvernail , regarda la mer et nous tint en arrêt quelques minutes, pendant lesquelles plusieurs grandes vagues vinrent, chacune à son tour, enlever à leur sommet notre embarcation , comme pour la briser avec elles sur les rochers voisins. Après en avoir ainsi laissé passer trois ou quatre, notre jeune pilote, qui n'avait cessé de regarder au large , cria tout à coup : « JVow, now, pull awaj , pull / ( A présent, à présent , nagez , nagez; )» et, en moins de rien, nous nous trouvâmes sains et saufs dans la petite baie.

» J'étais sorti du canot , ne Voyant autour de moi que des rochers presqu'à pic, et cherchant, sans pouvoir le trouver, quelqu indice d'une route ou d'un sentier quelconque, quand j'entendis les deux insulaires qui nous accompagnaient crier aux matelots : i^ Sauvez-vous! sauvez-vous! » et, en me retournant, je vis rouler sur eux une lame épouvantable de plus, de vingt pieds de haut. Les nati rels retenaient le canot avec une longue corde. Nos matelots se sauvèrent, non sans embarquer une partie de la

vague qui , se brisant sur le roclier avec le bruH du tonnerre, les atteignit et faillit les entraîner. Je fus alors témoin d'un des spectacles les plus singuliers quej*aie vus de ma vie.Ges deux insulaires, s*afi*ermissant sur le rocher, retenaient de leurs bras nerveux la corde del'embarcation, regardaient tranquillement venir la mer; et, à un signal qu*ils se donnaient l'un à l'autre, se couchaient simultanément pour laisser rouler sur eux toute cette masse d'eau. Je les croyais perdus , lorsqu'un moment après , à mon grand étonnement,je les visse redresser comme si de rien n'eût été, manœuvre qu'ils répétèrent jusqu'à trois fois; mais alors la mer, redevenant un peu plus calme, ils rappelèrent les matelots et les firent sortir , avec le canot, de la petite baie, qui xe jour-là , disaient-ils, n'était pas sûre.

» Une autre embarcation du bord, remplie de naturels, arrivait presqu'au même instant. On la fit arrêter , avec la première , en dehors des brisans ; et les naturels s'étant jetés à l'eau , vinrent nous joindre à terre à la nage , en poussant devant eux chacun un baril vide , qu'ils ramenaient de la même manière le long des embarcations, aussitôt qu'il était rempli.

» Ce qui me surprit encore beaucoup , ce fut de voir ces hommes monter et descendre le rocher audessus duquel se trouve la source , en ne s'y soutenant que d'une main , chargés , d'ailleurs , d'un baril vide à la montée, et plein à la descente; car je

B*aurais jamais cru possible à un homme de gr^fvir un tel escarpement, même à vide , et en s'aidant de ses deux mains; et je tremblais pour eux à chaque épreuve, quoiqu'ils montassent et descendissent avec une assurance et une légèreté qui auraient pu me rassurer. Les bâtimens ne pourraient que difficilement se procurer de Teau dans cet endroit sans le secours des habitans.

» Enfin, on me montra l'a route qui menait aux habitations , où l'Anglais dont j'ai déjà parlé devait me conduire. Cette route était extrêmement escarpée ; mais il n'y avait pas à choisir, et je m'étais déjà, d'ailleurs, un peu familiarisé au Chili avec les chemins de ce genre. A peine néanmoins eus-je fïiitdeur cents pas dans celui-ci , que , regardant en bas et me trouvant comme suspendu sur des pointes de rochers au pied desquels la mer roulait , en y brisant , avec un bruit épouvantable , son écume blanchissante , je me sentis un peu ejQfrayé. Il fallait pourtant continuer ; car retourner sur mes pas m'aurait été absolument impossible. Heureusement le passage fut court, et nous atteignîmes bientôt un sentier plus doux , où je m'arrêtai pour respirer.

» Je m'étais étrangement trompé sur la nature du chemin qui.me restait à parcourir. Ce que je prenais, d'abord , pour une montée facile , était une côte trèsélevée et très-rapide» J'éprouvais cette lassitude et cet engourdissement dans les membres , effet assez gétiéral d'un voyage de mer. Je fus obligé de me re-

poser plusieurs fois avant d'arriver au haut de la

montagne.

« Parvenu au sommet , je m'arrêtai long-ter^ bs à l'ombre de plusieurs arbres qui m'étaient étrangers et dont mon guide ne savait pas non plus les noms (i ). Cet endroit est charmant , tant à cause de sa fraîcheur que parce qu'il domine une grande partie de l'île et qu'on y jouit de la vue de la mer. Pour descendre de là dans l'intérieur, la route est plus commode ; et je ne tardai pas à me voir au milieu de terres cultivées, de plantations d'ignames, de taro, de pommes - de - terre douces; parmi des bananiers sans nombre, en des vallons tout couverts d'arbres à pain et de majestueux cocotiers. Là jaillit aussi une source d'excellente eau douce, la plus fraiche et la meilleure de Vile ; mais, par malheur , son éloignement des habitations , en ne permettant de l'y transporter qu'avec beaucoup de fatigue , en rend

l'usage assez pénible.

» A peine m'eut-on aperçu , qu'hommes , femmes et enfans, vinrent au devant de moi, tous me tendant cordialement la main , en me disant , comme leurs compatriotes venus à bord , qu'ils étaient charmés de me voir et que j'étais le bienvenu. Chacun d'eux m'offrait sa maison; c'était à qui nVhéberge^ rait, et tous me présentaient tant de fruits que je

(ik J'ai su depuis que ces arbres éU\eut\e panda nus ;. V hibiscus , \e thespesia populnea , Xalcuritestnloha, etc.

dus en refuser de plusieurs, ne sachant qu'en faire ni où les mettre.

» Leurs demeures sont éparses , plusieurs même très-éloignées les unes des autres ; mais toutes sont dans des positions agréables et bien choisies , entourées d'arbres , décorées par devant de frais gazons et situées au nord de l'île , dans une belle vallée d'où l'on a la vue de la mer. Elles sont construites en planches, ont un étage; et, comme il y fait assez grand chaud , on y ménage , au moyen de planches préparées à cet effet, des espèces de fenêtres qui se ferment, quand le mauvais temps l'exige. Le tout en est proprement travaillé , et le toit, comme à 0-taïti, couvert de feuilles dn pandanus , qui les préservent des pluies. A peu de distance de chaque maison se trouvent, de plus, deux baraques, l'une servant à faire la cuisine , l'autre servant à la fabrication et au blanchissage des étoffes d'écorce d'arbres , seul vêtement des naturels, avant l'arrivée des Européens.

» jjescendu.dans ce charmant vallon, j'entrai dans une à^ ces demeures, agréablement située , près de o^inq ou six autres qui formaient ensemble une sorte e petit hameau , et dont chacune était séparée de la

us voisine par une jolie pelouse du plus beau vert. y fus rejoint par M. Brock, l'un des officiers de la goëlette. Il s'y trouvait beaucoup de monde , surtout beaucoup de jeunes garçons et de jeunes fdles, pour qui des étrangers sont un objet de curiosité , dans une îl^ si rarement visitée; mais tous étaient si réserves

et si polis qu'ils ne nous gênaient en aucune manière.

» Je contemplais , dans cette réunion , Textrême beauté surtout des jeunes gens et des enfans, dont pas un seul na la moindre difformité (i), quand un insulaire vint me dire que deux étrangers , logés chez lui depuis trois mois , et dont l'un était trèsmalade , désiraient me voir, et me pria de passer à sa demeure. Je m'y rendis à l'instant. Un de ces étrangers , homme de vingt-sept à trente ans , vint au devant de moi. 11 était bien couvert et se présentait bien. Il me remercia de ma complaisance et me conduisit auprès de son ami malade.

» Je vis un homme couché sur un matelas qui couvrait en partie le plancher. Près de lui était une femme qui agitait de petites branches d'arbres pour chasser les mouches. A mon approche, le malade me fit signe de la main gauche de m'asseoir. Son aspect avait quelque' chose de sinistre. C'était un homme d'environ trente-cinq ans ; barbe et cheveux noirs, figure maigre et très-pâle , front couvert; de trèsgrands yeux, des sourcils épais; et, sur ses traits, extraordinaires dans leur ensemble, on lisait l'expression simultanée de la souffrance et de l'exaltation d'une âme un peu au-dessus du commun , qui , tout en méprisant la vie , sait lutter contre la douleur.

(i) Je me trompe.... II y avait un idiot ; mais , d'ailleurs, 1res- bel homme, et beaucoup plus fort qu'aucun des autres.

)) Quand je fus assis , il me pria , d'une voix un peu altérée , de lui envoyer du bord quelques médicameris, dont il avait le plus grand besoin. 11 me dit qu'il était arrivé malade dans Tîle; qu'étant sorti, il y avait huit jours, il était tombé dans un précipice de plus de cent cinquante pieds de profondeur; qu'il s'était cassé , sur plusieurs points, la jambe et le bras droit; qu'il avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer ; qu'il était mieux, pourtant; et qu'il pensait que quelques médicamens , et surtout du laudanum , le soulageraient.

» C'était là, sans doute, une des plus pénibles situations où pût jamais se trouver un homme.... Une jambe et un bras cassés , dans une île où , tout en recevant les soins les plus empressés, il se voyait néanînoins privé des secours de l'art, sans lesquels il y avait pour lui peu d'espoir de guérison. Je pris note des médicamens qu'il désirait avoir, etj'envoyaide suite à bord l'ordre de les préparer et de les expédier sans délai. Je m'éloignai de ce malheureux, en compatissant vivement à ses maux , et promis de venir le voir souvent.

» 11 y a quelque chose de mystérieux dans ces deux étrangers, et je crains bien que leur visite ne soit fatale aux bons habitans de Pitcaïrn.

» Ils y étaient arrivés à la fin d'octobre dernier , dans une embarcation couverte, mais de dix-huit à vingt tonneaux seulement. Ils étaient absolument seuls, et disaient avoir quitté le Pérou tout exprès

pour s'établir à Pitcaïrn , si Von voulait les y recevoir. Cet énoncé parut extraordinaire aux habitans , qui , quelque bien disposés qu'ils soient, en général, en faveur des étrangers , balancèrent long-temps à recevoir ces derniers ; cependant Tun d'eux était si malade, qu'il y aurait eu de l'inhumanité à le repousser. En l'admettant, ne fut-ce que provisoirement, il fallait admettre aussi l'autre, qui, seul, ne pouvait reprendre la mer; et qu'il eût, d'ailleurs, été bien dur d'éloigner de son ami malade. Ces braves gens , ne sachant que faire , voulaient pourtant savpir si ce bâtiment appartenait cl ces hôtes singuliers, et s'ils n'avaient pas quitté le Pérou nantis du bien d'autrui. Pour s'en assurer, ils demandèrent d'abord au malade, qui était à terre , h qui appartenait le bâtiment. Celuici leur répondit qu'il en était seul propriétaire. Ils adressèrent la même question à son camarade resté à bord, et qui leur dit que la propriété leur en était commune; cela parut bien louche aux habitans. Ils déclarèrent, en conséquence, au malade , que sa réponse ne s'accordant pas avec celle de son ami , et qu'ayant vu, d'ailjeurs,à bord tous les instrumens nécessaires à la pèche du chien de mer, ils avaient tout lieu de soupçonner que le bâtiment n'appartenait ni à l'un ni à l'autre. «En conséquence, ajoutèrent-ils, » nous ne pouvons vous recevoir que pour quelques » jours, et encore parce que l'un de vous est malade; » mais vous aurez tous deux à quitter l'île, aussitôt )) que le maladesera mieux. » Le malade se plaignit de

cette décision ; car il avait, dit-il , efiectivement promis la moitié de son bâtiment à son camarade , à condition que ce dernier l'accompagnerait à leur île; et quant aux instrumens de pêche, il convint qu'ils avaient quitté Lima pour aller à la pêche des chiens de mer, dans le but de se faire quel qu'argent, pour se pourvoir de vêtemens et autres effets , avant de se rendre à Pitcaïrn ; mais que leurs six hommes d'équipage s'étant sauvés à Pisco avec leur canot, ils s'étaient décidés à venir directement , espérant qu'on les recevrait avec le peu qu'ils avaient. Les bons habitans de Pitcaïrn se laissèrent prendre à ces paroles ; et de plus, Vétat du malade empirant de jour en jour, il n'y avait plus moyen de songer k le faire partir. Quant à l'autre, il fit mille grimaces; et les pria instamment de le recevoir, disant qu'il n'avait pu supporter plus long-temps la vue des vices et de l'irréligion des sociétés civilisées* Il n'en fallait pas tant pour en imposer à des gens aussi bons , aussi vrais que les habitans de Pitcaïrn; aussi le bâtiment des étrangers fut-il mis à terre. Le malade reçut les plus tendres soins, et nous trouvâmes son camarade tenant une école déjeunes garçons et de jeunes filles, et donnant l'exemple d'une dévotion et d'une piété sans pareilles.

))Il;j avait, commeje l'ai dit, trois moisque cesétrangers étaient dans l'île. La maladie du capitaine (car c'est la qualité qu'il prenait) avait fait de tels progrès, que, de puis un mois, il fallait le veiller nuit et jour.

Ses soufïrances étaient atroces, et Ton avait découvert qu'il cherchait à se donner la mort; aussi redoublaiton auprès de lui de soins et de surveillance, en écartant tout ce qui pouvait favoriser l'exécution de ses

funestes desseins.

)) Huit jours avant notre arrivée il avait paru mieux ; et, s'étant plaint d'être mal couché , il avait obtenu qu'on dressât son lit près d'une fenêtre, à Tune des extrémités de la maison. La nuit il se plaignit que la lumière l'incommodait , et la fit mettre à l'extrémité opposée. Ses gardiens, qui le croyaient plus calme, s'étaient mis aussi du côté opposé pour lire la Bible près delà lumière , et le perdirent un instant de vue; mais, lorsqu'ils revinrent auprès du lit le lit était vide; la fenêtre était ouverte et le capitaine avait disparu. ElFrayés, ils répandent aussitôt l'alarme; en un instant tout le village est en émoi. Les habi tans, hommes et femmes , petits et grands, vont tous k la recherche du malheureux capitaine , qu'ils croyaient bien ne pas retrouver en vie.

» Onl'avait cherché toute la nuitsans le rencontrer. Dans la matinée deux hommes, accompagnés d'un chien qui semblait les conduire , crurent, en approchant d'un précipice , entendre au fond des gémissemens. L'un d'eux grimpa sur un arbre croissant audessus du précipice, et vit le malheureux capitaine étendu sur le roc, à près de deux cents pieds audessous. Ils coururent à l'instant avertir les autres habitans, et l'on parvint, non sans beaucoup de

peine , à retirer de là cet infortuné vivant encore y mais tout le corps brisé et dans un état déplorable* On le reporta sur un brancard à son ancien logement, et Ton redoubla de soins auprès de lui. Cet homme, qui paraît doué d'une force et d'un courage plus qu'humains, ne proféra pas une plainte pendant ce pénible transport, et me parla, quand je Tallai voir, d'une voix relativement assez ferme , quoiqu'il dût horriblement souffrir. 11 est de l'Amérique du nord; son nom est Bunker, et son compagnon est un Anglais, nommé Nobbs; mais quelle raison leur a fait quitter le Pérou et entreprendre un si long voyage dans une si frêle embarcation ? Pourquoi l'un d'eux, veut-ib maintenant attenter à ses jours? On l'ignore. L'Anglais Nobbs ^ tait là dessus , et sen^ ble même négliger son ami malade. Ce dernier n*a pas abandonné le projet de se donner la mort. Il y a deux ou trois jours il a demandé un couteau à un enfant qui jouait auprès de lui; et, la nuit dernière , se dressant tout à coup sur son séant, il répondit à ses gardiens efiVayés, qui lui demandaient ce qu'il vou it : « Je veux mourir! »

» Je retournai à la maison où j'avais été d'abord si bien accueilli ; le dîner m'y attendait. Il se composait d'un petit cochon rôti dans un four de pierras chaudes, d'œufs, d'ignames, de pomjmes-de -terre douces : la boisson était du lait de jeunes noix de coco ou de l'eau. Quelques hommes se mirent à table avec moi ; mais je m'étonnai de ne voir s'y mettre

aucune femme , non pas même la maîtresse de la maison , toutes ne s occupant qu'à nous servir. Je demandai si c'était la coutume. «Quand il y a des » étrangers, me dit-on; autrement , elles mangent à » la même table que les hommes, w Avant le repas, un des convives joignit les mains sur la poitrine , et prononça tout haut une courte prière, à laquelle tous les autres répondirent : Jmen-, et le repas commença.

» Je m'étonnais de voir ces gens traiter des étrangers, qu'ils n'avaient jamais vus, avec cette aisance, cette affabilité qui ont quelque chose de familier, mais qui pourtant ne blessent jamais, parce qu'elles partent du cœur. A table avec M. Btock et moi, qu'ils ne connaissaient guère que depuis deux heures, ils nous faisaient les honneurs de la maison , de la manière la plus aimable, nous traitant en anciennes connaissances, sans toutefois manquer aux égards. Ils se servent de couteaux et de fourchettes, changent d'assiettes,'^ et ont beaucoup plus d'usage qu'on ne pourrait s'y attendre , dans une lie aussi éloignée du siège de la civilisation ; mais ce sont des hommes qui , à une véritable supériorité physique et à la pratique de toutes les vertus morales, joignent un bon sens naturel qui leur fait bien juger des choses, et leur inspire sans doute instinctivement le seatiment le plus profond de leur dignité , source la plus pure de la véritable politesse.

» Notre repas se termina^comme iUvait commencé,

par une courte prière ; et les femmes occupèrent la table à leur tour, dès que nous l'eûmes quittée. Il était déjà tard; et, voulant retourner à bord, je dus prendre congé de mes hôtes, avec promesse de revenir le lendemain. Plusieurs des naturels m'accompagnèrent jusqu'à l'embarcadère, qui était assez éloigné; mais, marchant toujours entouré d'une riche verdure et à l'ombre de beaux arbres, je ne me serais pas aperçu de la longueur du chemin, sans une côte assez rapide et où l'on doit marcher avec précaution,

» Le canot du bord m'attendait. Un des naturels s'empara de nouveau du gouvernail pour faire franchir la passe àfembarcation; et, dès qu'il nous eut conduits en dehors , il nous souhaita le bonjour et se jeta à la mer. Il nageait au milieu des vagues et des brisans avec une adresse qu'il faut avoir vue pour s'en faire une juste idée ;et, en peu de minutes, nous le vîmes sain et sauf à terre.

» En arrivant au bâtiment je fus surpris et d'ailleurs enchanté d'y trouver le chef de la colonie ; ce vieillard, depuis long-temps si justement célèbre en Europe, Adams, en un mot, dont le nom doit passer à la dernière postérité , si tant de héros j sont parvenus , malgré des erreurs et des crimes que n'ont point rachetés les touchantes vertus qui demandent grâce pour les siens. Je ne dirai point l'impression que fit sur moi le premier aspect de cet homme extraordinaire ; mais la simplicité de ses manières m'euk

bientôt mis à Vaise avec lui. Je n'eus pas de peine à en obtenir d'esquisser son portrait. Je me mis à l'œuvre su.-le-champ; et c'est même pendant la première séance qu'il me communiqua , sur la révolte de la Bounty, les détails intéressans qu'on trouvera , dans la partie historique , sur l'île dont la géographie nous occupe en ce moment.

„ Le lendemain je tinis le portrait à peine ébauché la veille. Il étaiffort ressemblant, et le vieillard luimême en parut satisfait. Vers dix heures , je montai dans le canot pour retourner à terre , suivant ma promesse de la veille. Quant à Adams , il aima mieux rester à bord. En approchant de l'ile, jevis, assembh's sur le rivage, un grand nombre d individus des deux sexes. L'un deux , Ed. Young , vmt au devant de nous à la nage , pour gouverner 1 embarcation au travers desbrisans, ce qu'il fit avec son adresse ordinaire ; et , en moins de rien , nous eûmes franchi les dangers et nous étions à terre. Là, je tus entouré , comme la première fois , et accompagne au village. J'allai d'abord voir mon malade , pour savoir s'il avait reçu les médicamens et s'il désiraU autre chose. 11 me' pria de nouveau de m'asseoir près de son lit, me parla de Valparaiso, de plusieurs personnes que j'y connaissais et avec lesquel es i paraissait avofr vécu dans l'intimité , et me dit q» >1 «-«^V commandé un navire chilien. Je me l^^'^^'^^^/' lui demander quelles raisons avaient pu le déterminer à entreprendre un si long voyage dans une si

frêle embarcation et sans équipage. « Ces raisons , » comme vous pouvez le penser , étaient bien » fortes , me dit-il ; mais je ne puis vous les commu- » niquer. » Je lui demandai s'il n'avait point de commission à me donner pour Valparaiso. Alors, me nommant une personne avec qui je suis moimême intimement lié, « dites-lui , ajouta-t-il, que » vous avez vu Bunker , en quel état , et qu'il est » mort ; car je le serai long-temps avant votre retour » au Chili. — Quoi ! lui dis-je , n'avez-^ous donc » point l'espoir de guérir? —. Ni l'espoir ni le désir, » me répoûdit-il. Je ne regrette point la vie et mou-

» rir n'est rien Ici ou ailleurs , à présent ou plus

» tard, tout revient au même. Tout- serait bien si, » seulement , on pouvait finir quand on veut et sans » souffrir avant , comme je soufîre. o Telle était la philosophie de cet homme singulier sur son lit de douleur. Je cherchai à le détourner de ses idées "sinistres. Il me remercia ; mais il me fit entendre , par un sourire d'une expression pénible , qu'il connaissait son état et savait à quoi s'en tenir. Je m'aperçus que cette conversation l'avait fatigué; et , voulant retourner à bord le lendemain, je lui dis adieu, pénétré , comme la veille, d'un sentiment d'horreur et de pitié pour son état et pour ses souffrances.

» Revenu àla maison où je m'étais arrêté déjà, lors de ma première visite, je m'aperçus qu'il était encore l'heure du dîner. La table était mise et l'on n'attendait que moi. Le repas consistait dans les mêmes

mets et fut presqu'eii tout semblable au premier que f avais pris dans Vile ; seulement il y avait une soupe fort bien faite , de la volaille et du vin , que j^avais fait apporter de la goélette, mais auquel les insulaires, à l'exception d'un ou deux, préféraient de l'eau ou le lait des noix de coco. Désirant visiter Vile, je ne restai pas long-temps à table et parus accompagné de quelques hommes , dès que les femmes et les enfans nous y eurent remplacés. Mes guides étaient entièrement nus, à l'exception du maro (i)- Souvent exposés au soleil , leur peau étaittrès-brune; mais je ne pouvais m'empêcher d'admirer la symétrie et la beauté de leur corps musculeux , dont chaque mouvement attestait la force et Tagilité.

» Je me rendis d'abord à la demeure du vieux Adams. Les chemins qui conduisent d'une demeure à Vautre , dans cette ile , sont vraiment charmans. On passe presque toujours sous des groupes de cocotiers, d'arbres à pain ou d'autres beaux arbres; et, de la maison d'Young , où j'avais dîné , à celle d'Adams , je cheminai presque continuellement à l'ombre, quoiqu'il y eût une bonne distance. Au moment où j'approchais de cette dernière demeure , le fils d'Adams , âgé de vingt-deux à vingt-quatre ans , et sa femme Polly Young, vinrent au devant de moi. Cette

(i^ Sorte de ceinture ou plutôt suspensoir eu usage cher «resquetous les insulaires de l'Océan pacifique II fait le tour du corps , enveloppe les parties sexuelles, et tombe quelquefois par devant , en forme de petit tobher.

femme est belle ; mais , comme presque toutes celles de l'île, un peu hommasse et d'une trop grande taille; car elle a au moins cinq pieds et demi (i).

» Dans la maison , qui est de forme oblongue et construite en bois , comme toutes celles de l'île , et couverte de feuilles àe pandanus ,]e trouvai à l'étage, qui ne sert que de chambre à coucher , la femme d'Adams, native d'0-taïti, Tune de celles qui avaient suivi à Pitcaïrn les révoltés de la Bounty. Elle était assise sur un des lits. Dès qu'on lui dit que j'étais là , elle se mita parler dans sa langue, mais sans lever les yeux ; et comme j'en paraissais étonné, son fils me prévint qu'elle était aveugle depuis quelques

(i) Les femmes travaillent beaucoup danscetteîle; et, sous ce rapport , les insulaires se sont un peu conforme's aux mœurs indiennes ; car , bien qu'ils aient pour elles la plus vive et la plus sincère tendresse , ils ne les traitent pas en égales et les obligent à des travaux qui ne sont guère de leur sexe. En effet, non seulement elles sont chargées des soins du ménage , de la cuisine et de la fabrication des étofles , mais encore elles vont aux champs avec les hommes , pour s'y livrer à toute sorte d'opérations , et quelquefois même elles vont à la pêche. Les révoltés de la Bounty-y les premiers, établirent cet usage relativement aux femmes qu'ils avaient amenées d'0-taiti ; et cet usage s'est maintenu sans que les femmes s'en plaignent. Ce sont , sans doute , ces exercices forcés qui font que , quoique blanches et d'une jolie figure , elles sont presque toutes d'une taille et d'une force presque égale à celle des hommes. J'ajoute que nos déclamateurs européens auraient mauvaise grâce à s'élever , sur ce sujet , contre la tyrannie de mes insulaires; car combien n'y a-t-ilpas en Europe , et surtout sur le littoral delà France, de paysannes dont le sort n'est assurément pas plus doux que celui des Pitcaïrniennes ?

années. Cette pauvre femme , après quelques minutes, me pria de lui donner la maiu , me la baisa à plusieurs reprises, me prodigua les caresses d'une mère à son iils , et finit par pleurer. Elle est, d'après ce que j'ai vu et ce que j'ai appris ultérieurement , l'objet des plus tendres soins d'Adams, de ses enfans et de tous les habitans de l'île.

» Cette maison est située dans un endroit charmant, sur une colline, à rextrémité d'une jolie petite pelouse que bornent , du côté de la mer , trois maisonnettes, dont l'une sert de cuisine, l'autre de blanchisserie et la troisième d'atelier pour la fabrication des etoSes(tapa ), que les naturels font, là, comme à 0-taïti et ailleurs , avec l'écorce des arbres , et qui étaient leurs seuls vêtemens , avant la visite des navires. De là cette petite enceinte , garnie d'arbres de chaque côté , s'élève en amphithéâtre et se termine par la demeure principale , d'où l'on jouit de la magnifique vue d'une partie de Vile et de la mer. J'ai vu, là, le premier oranger et le premier limonier apportés du Chili par l'Anglais Comming , et qui, déjà grands, ne tarderont pas à donner des fruits ; acquisition des plus importantes pour les habitans. Je me rendis ensuite chez Mardi-Octobre Christian , dont il sera question au chapitre de l'histoire , fils du chef des révoltés de la Bountj , et le premier né dans l'ile,. alors âgé d'environ trente-sept ans. Sa demeure est , en tout , semblable aux autres. Sa femme , Tune de celles venues d'0-taïti , est morte , je crois , depuis

quelques années , et lui a laissé plusieurs enfans , qui sont bien les plus beaux qu'il soit possible de voir. Sa fille ainée , que je trouvai occupée à faire de la tapa avec d'autres fenlmes , est aussi blanche qu'une Européenne. Agée de dix-sept ans environ , elle fait la consolation et le bonheur de son père,- soignant le ménage, élevant ses frères et sœurs, beaucoup plus jeunes qu^elle, avec la tendresse d'une mère. L'ordre et la propreté qui régnent dans cette maison feraient honneur à la maison d'Europe la plus sagement administrée.

)) On m'y montra une hache en pierre dans le genre de celles dont les gens de la Bountj avaient trouvé plusieurs dans l'île à leur arrivée. A cette occasion on parla des marafe et des statues qu'ils y avaient aussi découverts après le;ur établissement. Comme je désirais voir ce qui en restait , nous quittâmes la maison de Christian , pour pénétrer plus avant dans l'intérieur. En route , mes guides me dirent que leurs pères, après avoir vu des ruines qui leur avaient paru être les restes d'habitations et de fours où Ton avait fait du feu , avaient trouvé un maraï d'une éteri^ due considérable , orné , à chaque coin , d'une statue d'environ huit à dix pieds de haut , montée sur des plates-formes en pierres unies et encore très-Ken jointes , le tout tombé depuis de vétusté, pn cultivant leurs champs , ils avaient trouvé nombre d'ossemens humains, non pas à la surface de la terre, mais à une profondeur qui prouvait qu'ils avaient

été enterrés; et, en renversant le marai, ils y avaient découvert les débris d*un corps mort dont la tête , à peine reconnaissable, était posée sur une grande coquille de nacre, quoique ce coquillage ne se trouve nulle part près de leur île.

» En cheminant pour aller voir ces restes d'une antiquité à laquelle, peut-être, on ne pourra jamais remonter, nous traversâmes plusieurs champs cultivés, symétriquement divisés, séparés par des haies ^u des palissades et présentant un coup d'oeil admirable. Parmi les fruits qu'on y avait plantés, se trouyaient des melons à^e^v , qui ne pouvaient se présenter plus à propos, par le chaud qu'il faisait. Nous traversâmes aussi une vallée toute couverte d'arbres à pain et de cocotiers. J'appris qu'à Farrivée des Anglais, en 1790, tous ces arbres s'y trouvaient déjà ; qu'il y avait alors environ trois cents arbres à pain; qu'il y en a encore à peu près autant; qu'on avait vainement cherché à les multiplier, en les plantant comme à 0-taïti ; qu'ils ne s'étaient reproduits que spontanément par des rejetons qui poussent souvent à une grande distance, aux extrémités des racines des anciens arbres. Quant aux cocotiers, on en avait considérablement augmenté le nombre, dans toutes les parties de llle. Un arbre singulier, à l'ombre duquel nous nous assîmes, et que je n'ai rencontré qu'à Pitcaï-n, c'est le fameux figuier des Banians( /?c^9 indica ) , dont les branches tombent en festons jusqu'à terre , où , prenant racine

par leur extrémité , elles grossissent au point de former elles-mêmes de beaux troncs, d'où sortent de nouvelles braiûches c^uï , s inclinant à leur tour , sç fixent de même, de distance en distance ; et , jointes par leur sommet, forment , en partant toutes d'une même tige et en suivant toutes les directions, des bocages charmans, d'autant plus frais que le soleil n'y saurait pénétrer ; mais cet arbre n'est pas sans inconyéniens dans une petite Ue comme Pitcaïrn ; car , lui-même fort difîicile à détruire , il détruit toute végétation. On me montra le sommet d'une montagne couvert en entier d'un seul de ces [arbres, qui aurait fini par couvrir toute l'ile, si l'on n'avait pris le parti d'en arrêter les progrès.

)) Une cbose qui m'étonnait et que je fis remarquer à mea^ conducteurs , c'est le peu d'oiseaux qu'il y avait dans l'île; car , l'ayant parcourue presqu'en entier, je n'en vis que deux ou trois, encore étaient-ce des oiseaux de mer. « Ce sont les chats, me dirent-ils, qui les ont détruits. » Il parait qu'à l'arrivée des Anglais, l'ile était couverte de rais , que les chats qu'ils avaient avec eux ne tardèrent pas à chasser; mais, comme on ne leur donnait rien à manger, pour qu'ils fissent mieux la chasse aux rats , ils se multiplièrent rapidement, en devenant sauvages. Peu d'années après, ils étaient en si grand nombre, que , non contens de détruire les rats , ils détruisirent aussi les oiseaux qu'ils surprenaient la nuit ; et , quand ces ressources leur manquèrent, on les vit en-

lever jusqu'aux poules, auprès des habitations. Devenus ainsi, bientôt, plus incommodes que les rats même ne l'avaient jamais été , on fut obligé de leur donner la chasse à coups Je fusil et de leur tendre des pièges , les détruisant ainsi presque tous , sans quoi ils n'auraient pas laissé une seule poule dans toute l'île.

» Je commençais à me fatiguer, quand on mfembntra l'endroit où je devais me rendre. Cétait un des pics les plus élevés de File ; le léentier qui y conduisait était rude^et dangereux ; mais , à l'aide de mes guides, qui sautaient souvent comme des biches d'une pierre à l'autre, en des endroits où le moindre faMX pas les eût précipités à des centaines de pieds dans les ravins , je poursuivis et arrivai, plus vite que je ne l'aurais cru , à l'endroit où s'était élevé le temple , et où des peuples dont on a perdu les traces adoraient des dieux qu'on ne connaît plus.

» Je ne vis rien de ce qu'on m'assurait avoir autrefois existé , sauf pourtant les restes d'une des images, buste d'environ trois pieds et demi, dont les traits pouvaient à peine se distinguer , mais dont la tète , les épaules , la coupe du corps étaient dans de bonnes proportions. 11 y avait encore aussi là, des amas de pierres , mais rien n'indiquait positivement où s était élevé Je maraî. Assis sur les débris informes de ce temple antique , ayant à mes pieds cette statue mutilée, mais qui n'en attestait pas moins un travail immense , et témoignait assurément de no-

lions exactes sur un art des plus difficiles; là , pour la première fois, j'osai mélancer dans le passé*, et tenter de lire dans Thistoire de ce peuple dispersé sur une si grande étendue, mais si peu connu, et dont on a vainement , jusqu'à ce jour , cherché l'origine. Ces ossenoens trouvés tous enfouis à plusieurs pieds, ou sous dés pierres ou sous la terre , cette coquille de nacre, que l'île ne produit point.... Qu'en conclure ? Les survivans avaient quitté ce lieu ; cela paraissait certain. Peut-être n'y étaient- ils venus qu'accidentellement... Mais ces travaux gigantesques, cespier4*es immenses qu'on ne trouve qu au rivage, portées au sommet de cette montagne , et ces statues colossales assez bien travaillées.... toutes ces idées, qui se présentaient presqu'à la fois à mon esprit confus , me jetèrent, pendant quelque temps , dans une profonde rêverie, dont je fus tiré par le bruit des msulaires qui, montés plus haut; revenaient en causant et riant de leur course périlleuse. En ce moment, où je levais la tête pour les voir descendre, mes regards se portèrent au loin sur l'Océan , qui roulait ses vagues à six ou sept cents pieds au-dessous de nous. « Qui sait , me dis-je , si les nombreuses barques » d'un peuple puissant et riche nont pas jadis sil- » lonné ces mers inconnues? » f Vappé de cette idée comme d'un éclair , je me levai brusquement et dis aux insulaires que je voulais retourner au gîte. Mon ton , pion geste, mon regard , toute ma personne avaient, sans doute, en ce moment, quelque chose de

singulier; car, de communicatifs à l'extrême que s'étaient jusqu'alors montrés mes guides,. ils devinrent tout à coup silencieux, mornes; et pas un seul d'en tr eux ne m'adressa la parole que long-temps après , et encore seulement quand moi-même je renouai la conversation. Il faisait obscur avant que nous eussions atteint les premières maisons. Je me rendis à celle où j'avais jusqu'alors pris mes repas, et où j'étais convenu de passer la nuit. Je la trouvai remplie de monde, surtout de femmes et déjeunes filles, qui dressaient la table pour le souper. Plusieurs de ces dernières vinrent m'offrir des guirlandes de fleurs, mais avec une timidité qui avait quelque chose de comique. Elles se poussaient les unes les autres , comme si chacune d'elles eût craint d'être la première à présenter sa gracieuse offrande, et toutes rougissaient jusqu'aux yeux, en me la remettant. Cette fois il y avait deux tables, et les femmes soupèrent en même temps que les hommes , mais toujours séparément. Je fus surpris de voir qu'ils en étaient encore, sous le rapport du luminaire, à la pure industrie indienne , ayant pour tout flambeau les noyaux du fruit d'un arbre nommé à 0-taïti tlaïrl ( alciirltes tritoba ), enfilés sur de petits bâtons; seul moyen connu autrefois , dans toute la Polynésie , de se procurer de la lumière.

» Ce souper fut , en tout , semblable au dîner. Un petit cochon, de la volaille, des pommes-de-terre douces, des ign^imes, du taro, le tout cuit sur des

. — 59 ■— pierres chaudes, mais bien apprêté et servi avec propreté yen firent les frais. On avait aussi pris la peine, et, cela, dès mon premier repas dans l'île, de me donner , pour mon usage personnel, un verre et de Feau dans une jatte. Après une courte prière , faite par Tun des commensaux, le repas commença simultanément aux deux tables , où se manifestèrent , dans une causerie modeste , quoiqu animée , Taisance la plus aimable et la plus franche gaieté. Quelques minutes après arriva le compagnon de Bunker, qui se mit à table avec nous , après avoir aussi fait sa prière , mais, les yeux fermés et d'un ton lamentable où Ton pourrait , je crois , sans médisance , voir quelque peu d'affectation et de pharisaïsme. Les bons Pitcaïrniens le croient un saint : fasse le ciel qu'ils ne soieut point dans l'erreur 1

» Après le repas, j'allai me promener en dehors de la maison, pendant que les femmes enlevaient les tables. Le temps était frais et serein. La lune déjà levée, éclairait de ses doux rayons cette terre heureuse et hospitalière I et, envoyant autour de moi, les enfans jouer sur le gazon, les jeunes gens causer et rire , tout ce peuple en paix , sans inquiétude et dans Tabondauce , je ne pus m'empêcher de penser au bonheur de ceux qui , sans ambition , bons et vertueux comme ces insulaires , se décideraient à vivre et à mourir au milieu d'eux. En ce moment , Nobbs m'aborda; et, comme s'il eût deviné ma pensée: f< N'est-il pas vrai , monsieur, me dit-il , que bien

)) des gens , s'ils connaissaient ces braves Pitcaï miens, » voudraient partager leur bonheur ?» — « Oui , lui » répondis-je un peu brusquement; mais il faudrait » les bien comprendre, avoir leurs goûts, leurs » vertus....» J'allais continuer et m'échauffer , peutêtre, car je commençais à prendre un vif intérêt à mes amis de Pitcaîrn , et je n'avais pas trop bonne opinion de lui ni de son camarade malade.... On vint m'invitcr à rentrer dans la maison.

» J'y trouvai réunis presque tous les chefs de famille et leurs femmes. Je leur avais, le matin même, annonce le but spécial de ma visite ; je leur demandai alors s'ils y avaient pensé , et si quelques-uns d'eutr'eux consentaient à s'attacher à moi comme plongeurs. Presque tous les hommes répondirent pour eux par Taflirmative. « Mais nos femmes ! » s'écrièrent-ils, en même temps; et, en effet, en me tournant vers celles qui étaient présentes, je leur vis les larmes aux yeux. Je leur dis alors que les îles où je voulais aller n'étaient pas très- éloignées; que nous ne serions absens qu'un mois ou six semaines, tout au plus; que, s'ils venaient, ils seraient bien traités et vivraient avec moi; qu'au reste je laissais la chose entièrement li leur disposition ; mais que j'attendais une réponse positive poiir le lendemain. Alors s'ouvrit une discussion générale; mais une de ces discussions douces, calmes et modérées, où jamais personne n'élève la voix , ne s'échauft'ç , n emploie d'expressions qui puissent choquer les idées contraires.

Les hommes ëuient tous pour le voyage et s efforçaient d'amener les femmes à leur opinion. Celles-ci ne répondaient que par des pleurs , montraient leurs enfans et demandaient, je pense, ce qu'ils deviendraient, si le bâtiment venait à périr.... Il fut pourtant bientôt décidé que dix ou douze d'entr'eux viendraient avec moi; car ce peuple a le goût des voyages. Déjà plusieurs étaient allés, sur un navire baleinier, jusqu'à l'île Oëno, à quatre-vingts milles environ de Pitcaïrn.Une autre fois, ils avaient voulu visiter l'île Elisabeth , dans unebaleinière : mais, heureusement, leur boussole était en si mauvais état qu'elle ne put servir. Enfin , peu de temps après l'arrivée de Bunker et de Nobbs , ils avaient prié ce dernier de les conduire à cette même île , qu'ils voulaient absolument voir ; mais , à peine en mer, surpris par la tempête et poussés par les courans, ilsavaient, dans une nuit obscure, failli se perdre sur l'île d'Oëno, qu'ils avaient visitée; et, après douze ou quatorze jours de navigation, manquant déjà de tout et prêts à mourir de faim , ils furent assez heureux pour qu'ua changement de temps leur permît de retourner à leur île.

» La décision une fois prise, restait à déterminer lesquels d'entr'eux m'accompagneraient ou resteraient, pour prendre soin des femmes et des enfans. Je fus alors témoin d'un combat de tendresse et de fraternité qui me montra combien ces braves gens s'entr'aiment , combien leurs cœurs sont chauds et

leurs aflfections sincères. J'en fus si vivement touché, que je songeai un moment h leur conseiller moimême de ne pas abandonner leur ile , leurs femmes et leurs enfans, pour s'exposer aux hasards d'un voyagequi, quoique court, pouvait, néanmoins, les en éloigner à jamais et faire ainsi le malheur de tous» Il y avait peut-être une sorte de cruauté à les arracher à leurs familles ; mais, pourtant, que faire? J'étais négociant; il me fallait des plongeurs. Renoncer à leurs services, c'était changer tout le plan d'un voyage déjà bien prolongé , puisque je devais , dès lors, aller aux îles de la Société et revenir sur mes pas , ;ivec perte de deux ou trois mois, ce à quoi il ne fallait pas songer. D'ailleurs ils étaient libres de se décider; et puis ils manquaient de beaucoup des choses que j'allais leur fournir; et je me promettais bien deles traiter convenablement et de récompenser libéralement leur zèle et leur dévoûment à mes intérêts.

» Ces pourparlers, ces discussions avaient demandé beaucoup de temps; et il était plus de minuit, quand chacun songea à s'aller coucher. Le lit qu'on me donna était bon. Les draps et les couvertures en étaient d'étoffes du pays, fabriquées avec des écorces d'arbres, mais neuves et très-propres. Quelques jeunes gens couchaient dans la même chambre que moi. Quand ils me crurent endormi, j'entendis le plus âgé réveiller les autres, et les vis tous, à li faible clarté de la lune, se mettre à genoux et réciter

une prière. — Quel peuple! J'étais vraiment dans un autre monde. Tout , dans cette île privilégiée > me paraissait touchant et beau. Où trouver une si parfaite union ^ des sentimens religieux aussi vrais ^ des mœurs aussi pures, des vertus sociales aussi extraordinaires , le tout uni à tant de simplicité , de naïveté, de candeur, sans la moindre apparence d'ostentation ou de bigotisme ? Nulle part je n'avais vu rien de semblable. Je croyais rêver. J'éprouvais un charme indicible à me rappeler toutes les circonstances de cette journée. Je m'en occupai longtemps encore , jusqu'à ce qu'enfin l'imagination remplie de ces scènes aussi nouvelles qu'intéressantes , je m'endormis en faisant des vœux pour la continuation du bonheur de ce peuple , le plus singulier et le plus aimable de la terre. »

23 FÉVRIER. — (i Le matin je fus éveillé par un chant à plusieurs voix, qui me paraissait avoir un caractère religieux. C'étaient encore mes bons Pitcaïrniens, qui, comme je l'appris ensuite, saluaient l'aube du jour par des hymnes sacrés. Ceux qui couchaient dans la même chambre que moi se mirent aussitôt à genoux sur leur lit , firent tout bas une prière, puis tous se rendirent à leurs occupations respectives. 11 était de fort bonne heure encore ; mais il paraît que les habitans de Pitcaïrn sont toujours sur pied avant le lever du soleil. Peu d'instans après le départ des jeunes gens , vint la mère de deux jeunes enfans qui couchaient également dans la chambre

où je me trouvais. Elle les éveilla , leur fit joindre leurs petites mains et leur fit répéter, après elle, une courte prière. C'est ainsi que ce peuple cherche à verser , dès le berceau , dans le cœur de ses enfans, les principes de la religion la plus pure et ceux de la plus saine morale , pour retrouver en eux , à l'âee d'homme, ces modèles de piété que je viens de peindre , capables de toutes les vertus qui font honneur à notre espèce.

» En descendant, je trouvai réunis, dans la maison, la plupart deshabitans, parlant bas et évitant de faire aucun bruit, parce qu'ils me croyaient encore endormi. Ils éprouvaient tous un sentiment de tristesse dont je ne pouvais moi-même me défendre; mais plus sensible parmi les femmes , toutes sachant alors que dix des hommes devaient m'accompagner. On me les indiquait. Cinq étaient mariés; les autres étaient des jeunes gens dont deux n'avaient que de quatorze à quinze ans. On parla des préparatifs du voyage, des vivres frais qu'il faudrait embarquer; mais tout cela d'un ton , il faut le dire , assez piteux. Les hommes seuls voulaient faire meilleure contenance. Ceux qui devaient partir essayaient même de se montrer gais, et je crois que les jeunes gens l'étaient en effet; mais les autres ne riaient guère que du bout des lèvres. J'ai même tout lieu de penser que si les hommes mariés, qui , la veille , s'étaient engagés à me suivre, avaient cru pouvoir s'en dédire, ils seraient bien volontiers restés tranquilles chez eux.

» J'accompagnai quelques-uns d*entr eux , chargés d^approvisionner le navire de- noix de coco, d'ignames et de taro ; et j'eus , de nouveau , l'occasion d'admirer la force et l'adresse avec lesquelles ils grimpent aux plus hauts cocotiers, embrassant l'arbre vers les deux tiers ; y posant , ensuite , comme les singes, la pointe ou seulement les doigts des pieds; montant ainsi à grands pas avec autant d'aisance que s'ils cheminaient sur la terre ferme. Quel prodigieux développement de vigueur athlétique ne suppose pas, en eux, cette ascension à la fois perpendiculaire et horizontale de leur corps ainsi penché de manière à former un triangle avec la ligne de l'arbre !

» On ne peut se rendre à l'endroit qui sert ordinairement d'embarcadère , que par une rampe Ion* gue et rapide , où Ton ne saurait , sans beaucoup d'habitude , ni descendre ni monter qu'avec les plus grandes précautions, en se retenant à tous les buissons , à toutes les herbes. Eh bien I ils descendaient par-là, les uns avec d'énormes charges de fruits, d'autres avec de grandes brouettes pleines d'ignames, qu'ils roulaient avec la rapidité de la foudre au bas de ces précipices.

» J'abrège les détails relatifs aux derniers momens de mon premier séjour dans l'île , parce qu'ils rentreraient dans les détails déjà présentés au lecteur, me bornant désormais aux traits qui peuvent faire ressortir encore les excellentes qualités de mes dignes hôtes.

» Le dîner était J'oit nombreux; les femmes s*y montrèrent alors plus que jamais jalouses de m'être agréables. Je dus sentir que c'était dans Tespoir et dans Tattenle d'un retour de procédés de ma part envers ceux de leurs compatriotes qui devaient m'accompas^ner; et je reconnus avec satisfaction qu'elles étaient, à cet égard , parfaitement tranquilles. Ce peuple si loyal et si confiant ne mit pas un seul instant en doute la pureté de mes intentions et la sincérité de mes promesses.

» Après le repas, pendant que quelques-uns des insulaires continuaient les préparatifs du voyage, j'allai faire quelques visites d'adieu. Je recevais partout cet accueil bienveillant des peuples simples qui s'honorent des visites d'un étranger et se croient obligés de lui offrir, dans le but de lui être agréables, tout ce dont ils peuvent disposer. Partout on me présentait des fruits; et, dans plusieurs maisons, les femmes et les filles me faisaient cadeau de pièces d'étoffes fabriquées dans File et par elles-mêmes. D'autres, qui n'avaient à me donner que des guirlandes ou des bouquets de fleurs , ne me les remettaieDt jamais sans ni'exprimer, avec un embarras charmant , leur regret de ne pouvoir m'ofTrir davantage.

» Nous devions partir le lendemain ; et, grâces à quelques bouteilles de vin et à quelques flacons de liqueur que j'avais fait apporter du bord , pour ëgaver un peu les esprits , dans cette dernière soirée.

\e souper de ce jour fut un peu moins triste que côlni de la veille, quoique je visse bien des mères > des sœurs , et je crois même des amantes, sécLer des pleurs à la dérobée ; mais, chose singulière! au lieu de parler de départ , on ne s'entretint guère que du retour , comme si Ton eût voulu adoucir l'idée pénible de se quitter par la douce pensée de se revoir; sorte d'instinct du cœur assez rare parmi les honunes les plus civilisés, et qu'on s'étonnera d'autant moins, peut-être, de trouver chez des hommes encore plus d'à moitié sauvages. »

25 FÉVRIER. — « Le jour paraissait à peine, et déjk tous les habitans étaient sur pded. Je m'étais levé moi - même de fort bonne heure , pour presser les derniers préparatifs du départ. Il régnait cette sorte d'embarras qu'éprouvent toujours , quand ils doivent se mettre en route, des gens qui n'ont jamais voyagé, et qu'on voit , comme à plaisir , se charger d'objets inutiles. Les choses traînèrent tellement enlongueur^ que tout ne fut prêt qu'à une heure de l'après-midi. Je quittai mon logement, entouré de ceux qui devaient m'acconipagner , et suivi de tous les habitans du village. Noiis allâmes d'abord prendre congé du vieux Adams, revenu à terre depuis le matin; et. ce fut certainement une scène bien touchante que de voir ce vénérable vieillard, les larmes aux yeux, embrasser les jeunes pupilles, dont il n'avait jamais été séparé, et qui tous étaient, depuis tant d'années, les objets de sa pins tendre afiection et de sa sollicitu-

de toute paternelle. En quittant ce digne patriarche , et après quelques incidens d'un intérêt secondaire, tout le monde descendit par la rampe dont j'ai parlé jusqu'à l'embarcadère, où la scène changea quelque peu d'aspect. Tous s'étaient maintenus assez fermes pendant la matinée; mais quand on reconnut enfin qu'il fallait se séparer, et qu'on n'avait plus que quelques instansà passer ensemble, les larmes recommencèrent à couler. Il y avait deux baleinières, l'une du bord et l'autre de l'île, qui devaient nous accompagner jusqu'au navire seulement. Pendant que nos matelots et quelques insulaires s'occupaient à les charger, il s'était formé sur le rivage divers groupes qui présentaient un tableau triste et touchant. Cétaient surtout les femmes mariées et leurs enfans qui me faisaient de la peine. Quelques-unes sanglotaient; d'autres voulaient retenir leurs larmes , qui coulaient malgré elles , et n'en étaient que plus attendrissantes. Pour mettre fin à cette scène , dont la prolongation pouvait n'être pas sans danger, je pressai l'embarquement des effets et je donnai le signal du départ. Alors tous s'embrassèrent ; toutes les femmes vinrent aussi m'embrasser. La tendre affection de ces bonnes gens ne pouvait me trouver insensible. Je mêlai mes larmes aux leurs.

^> Nous étions tous entrés dans les baleinières , à l'exception de deux de mes hommes, qui montaient de petites pirogues , fabriquées dans l'île et qu'ils voulaient emporter. Les insulaires manient avec tant

d'adresse ces embarcations, de quinze à dix-huit pieds de long sur deux de large seulement , qu'ils sortent de leur baie ou qu'ils y rentrent , en bravant la plus forte houle , et vont mêmje jusqu'à bord des bâtimens, à la distance de plusieurs milles. Nos canots baleiniers étaient très-chargés, et il y avait une haute mer; mais les Pitcaïrniens s'étaient emparés des rames , et William Young, le plus expert d'entre eux, gouvernait celui dans lequel j'étais. En un instant , nous fûmes hors des brisans. Là , nous nous arrêtâmes un instant, Trois^houra retentirent alors dans les airs. On y répondit du rivage, mais plus faiblement; car il n'y restait guère que des enfans et des femmes. On fit jouer les rames aussitôt ; et nous ne tardâmes pas à nous voir sur la goélette. Le transbordement de nos effets opéré , les voiles montées et le navire en mouvement, ceux qui devaient retourner à terre embrassèrent leurs amis et descen*dirent dans leur embarcation. A quelque distance,, ils firent entendre encore le cri de houra , répété trois fois , en agitant leurs chapeaux et leurs mouchoirs. Nous y répondîmes de même , mais déjà d'un peu loin ;°car le vent était grand frais et bientôt nous les perdîmes de vue. »

Le même jour, a 8 heures du soir. — « Mes bons amis de Pitcaïrn se comportent comme des hommes. Ils se sont même montrés assez gais , depuis qu'ils sont à bord. Ces robustes enfans de la nature sont à l'épreuve de tout. Aucun n'a eu le mal de mer.

J'ai soupe au milieu d'eux et j'ai prié avec eux; car une aussi belle religion que la leur est aussi la mienne et devrait être celle de tous les hommes. Un peu après souper , ils se sont retirés dans un coin , afin d'y prier et d'y chanter un hymne; puis tous se sont couchés, en s'arrangeant fort bien, en divers endroits, sur le pont. Tranquilles après avoir dit leurs prières, probablement ils dorment en paix; car, tout en pensant à leurs parens , à leurs femmes, à leurs enfans , ils ne paraissent occupés que du plaisir de les revoir et ne montrent guère d'inquiétude. Qu'en tout la volonté de Dieu soit faite , est le principe sur lequel ils se reposent. Puissent-ils ne jamais connaître l'adversité ! Mais si la Providence les destine à de grandes épreuves , ils les supporteront avec courage. Ce peuple est apte à toutes les vertus. »

N. B, Je ne donnerai pas ici l'exposé de ce voyage, noii plus que la description des lieux que nous avons alors visités. J'aurai l'occasion d'en parler ailleurs ; mais je reprendrai mon journal à l'époque de notre retour à Pitcaïrn, afin d'achever la peinture de ce peuple et du lieu qu il habite.

Suite de mon journal, 1829.

Un mois après, 24 mars. — « Ce matin , de trèsbonne heure , nous avons eu connaissance de Pitcaïrn ; mais des vents légers et contraires nous ont empêchés d'en approcher, ce qui contrarie fort mes plongeurs.

Je crois, vraiment , que, s'ils avaient osé , ils auraient demandé les embarcations pour s*y rendre à rames. Je crains que , pour la première fois , ils ne dorment pas bien cette, nuit. »

25 MARS. — « Nous avons fa tt la terre ce matin, à dix heures ; mais du côté O.-S.-O. , où il n'y a pas de lieu propre au débarquement. Les montagnes y sont à pic; et comme le bâtiment ne pouvait facilelement gagner Test, par les vents qui régnaient alors , je me décidai à y aller avec le canot et six des insulaires. Les quatre autres se mirent dans leurs petites pirogues. Cela satisfit d'autant mieux mes bons Pitcaïrniens, que, n'ayant aperçu personne sur la montagne , ils espéraient ménager une agréable surprise à leurs compatriotes , en arrivant à Timproviste. Cette idée leur souriait tellement, qu'ils prenaient , avec le plus grand soin, toutes les précautions possibles pour arriver inaperçus.

» La brise s'était rafraîchie; elle soufflait de l'est avec force, et nous eûmes une peine extrême à tourner l'île. Comme nous la serrions par le côté sud, j'en ai pu voir de près tous les dehors, aussi afireux que l'intérieur en est agréable. Ce ne sont partout que montagnes à pic et rochers basaltiques dont les débris ou les masses noires s'avancent dans la mer, et où les vagues, incessamment brisées avec un bruit afireux, s'agitent, perpétuellement couvertes d'écume. Aussi l'île, sur tous les points, mais surtout de ce côté, est-elle absolument inaccessible, même

— 7^ — pour des canots ; d'où Ton conclura sans peine avec moi , que , déterminés à se séquestrer pour toujours du reste des hommes , les gens de la Bountjr ne pouvaient choisir un plus sûr asile.

«Arrivés au débarcadère, j'envoyai d*abord les deux pirogues à terre, pour que les quatre hommes qui les montaient pussent recevoir notre canot à l'entrée ; car la mer , alors extrêmement mauvaise , rendait , même en ce lieu , le débarquement trèsdifîicile. Bientôt , pourtant , vint un moment favorable dont nos pilotes profitèrent avec adresse, et nous abordâmes sans accident.

» Tout était calme ; personne ne nous avait aperçus, ce qui faisait grand plaisir à mes plongeurs. Ils gravirentla montagne en silence; ou, s'ils parlaient, c'était si bas qu'ils s'entendaient k peine eux-mêmes. Je me prêtais à toutes les précautions qu'il leur plaisait de prendre, et cela au point de n'oser presque pas respirer , quoique j'en eusse grand besoin, en gravissant cette colline abrupte. Arrivés sur la hauteur, nous nous arrêtâmes en un lieu rapproché du village et où se trouvent beaucoup de cocotiers. Le plus profond silence régnait toujours. Pas une voix , pas le moindre bruit, ce qui parut extraordinaire et commençait à donner de sérieuses inquiétudes à mes compagnons. On eût dit que tous les habitans étaient morts ou avaient quitté l'île; aussi mes braves Pitcaïrniens , consternés, n'avaient-ils plus envie de rire; et, tout entiers à leurs craintes , renonçant dé-

sormais au projet de surprendre leurs amis , ils ne voulaient plus que les voir. Un peu plus loin , pourtant, nous rencontrâmes un petit garçon de huit à dix ans , qui s'arrêta tout court , en nous apercevant ; ouvrit de grands yeux , sans crier , sans mot dire; nous tourna brusquement le dos , et-se mit à courir de toute sa force vers le village. Un moment après, nous entendîmes, de tous côtés, des voix, des exclamations; et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que nous avions reçu les embrasscmens de tous les habitans de l'île.

)) Malgré les caresses réitérées et l'expression si bien sentie du plaisir qu'on goûtait , des deux parts , à revoir des amis , je m'aperçus que la joie éprouvée n'était pas sans mélange , et que les larmes qu'on versait n'étaient pas toutes de contentement. Les figures étaient pâles et tristes; aussi apprîmes-nous bientôt que plusieurs événemens fâcheux étaient survenus dans l'île pendant notre absence. Bunker et le charpentier de ma goélette , que j'y avais laissé un peu malade, étaient morts. Le premier avait enfin réussi à tromper la vigilance de ses gardiens. Il avait mis à exécution ses sinistres projets , et s'était empoisonné avec du laudanum , que lui avait donné un capitaine baleinier. Il s'était traîné, sans qu'on puisse concevoir comment , dans l'état de faiblesse où il se trouvait , jusqu'au coiïre où la fiole avait été déposée , Favaitvidée tout entière ; et , rentré dans son lit, après avoir dormi plus de vingt-huit heures , avait ouvert

les yeux cinq minutes et était mort sans proférer u» parole. Quant au pauvre charpentier de la goélette, on venait de lui rendre les derniers devoirs. Gétait cette cérémonie , à laquelle tous les habitans assistaient , qui avait occasionné le silence , cause de nos inquiétudes. Presque tous les habitans avaient aussi été malades , et plusieurs Tétaient encore , entre autres le vieil Adams, qu'on disait fort mal. C'était par suite d'une espèce d'épidémie qu'un bâtiment baleinier avait apportée dans l'île, peu de jours après notre départ. Le capitaine avait envoyé quatre de ses gens malades à terre, quoiqu'il sût bien que leur maladie était contagieuse , puisqu'elle avait frappé tous leshommes de l'équipage, dont quelques-uns y avaient succombé. Les insulaires les avaient accueillis avec bonté , et en avaient pris le plus grand soin, pendant les quelques leures de leur séjour dans l'ile ; mais cette courte communication avait suffi; et, dès le lendemain , plusieurs d'entr'eux étaient au lit. C'était une fièvre ardente, accompagnée de maux de tête qui , en peu d'heures, amenaient le délire. La maladie gagna rapidement de maison en maison et de familles en familles , en conséquence de l'empressement même que les habitans mettaient à se soigner les uns les autres ; et tous en furent atteints , à l'exception de quelques enfans; mais, heureusement , jusqu'alors , personne n'y avait succombé.

» Accompagné de presque toute la population, j'allai rendre visite au vieil Adams. Son fils et sa

~75- ■ bru étaient malades. Adams gisait sur un lit par terre, pâle, les lèvres bleues, les yeux fermés.... Il me parut agonisant. Je lui adressai la parole. Il ne me répondit pas, d'abord; mais, quand je lui demandai s'il savait que j'avais ramené ses fils , il me reconnut, me fit un signe de la main et me répondit, mais sans ouvrir les yeux , et d'une voix. si faible, qu'on l'entendait à peine, qu'il me reconnaissait au son de ma voix , et qu'il me remerciait d'avoir été de parole, en ramenant si promptement ses enfans. « Car, ajouta-t-il , je craignais de » ne point les revoir avant de mourir. » Un moment après, il était en délire, parlait sans suite d'0-taïti, de l'Angleterre, de la Bounty; sujets qui paraissaient occuper surtout son esprit dans ces instans d'aberration; mais, malgré le plus profond silence et la plus grande attention , on ne put rien distinguer de ce qu'il en disait. — - Une demi-heure après, environ, je quittai cette maison d'affliction, laissant ceux qui m'avaient accompagné , avec plusieurs femmes, à genoux autour du lit du vieillard.

» Je retournai chez Young, où je dinai avec mes plongeurs. Il nous fallait à bord un peu d'eau et quelques ignames. J'aurais désiré les embarquer sur^ le-champ , pour repartir sans autre délai ; car le lendemain , dimanche , je savais qu'ils né travailleraient pas; mais il me fut impossible d'en rien obtenir tout le reste du jour. Ils avaient t^nt de choses à se dire ! Je dus, en conséquence , ajourner mon départ, et

consacrai Ta près -dîner à esquisser quelqu€s-iines de leurs demeures. »

26 MARS. — «La journée du samedi, ^5, s'était passée à peu près comme toutes lesprécédentes. Toujours même empressement de la part des habitans à me rendre leur lie agréable et à me témoigner leur amitié ; toujours les charmantes causeries du soir , sauf un degré de plus d'intimité, car nous étions déjà de vieilles connaissances ; mais la journée d'aujourd'hui, dimanche , ne fut pas tout-à-fait aussi uniforme et donna lieu à de nouvelles observations. Dès le point du jour on chantait des hymnes dans toutes les maisons; et, à mon lever, je trouvai tout le monde vêtu avec une recherche extraordinaire. Les hommes, au lieu d'être nus, comme ils le sont toujours les jours de travail , avaient des chemises , des gilets, des pantalons et des vestes, à la manière des marins, habillement élégant et qui leur sied très-bien. Quelquesuns même portaient' des habits et des lévites. Parmi les femmes , quelques-unes des plus jeunes avaient des robes de coton imprimées, façon blouse ; mais le plus grand nombre étaient vêtues d'étoffes blanches fabriquées dans l'île , dont elles mettent une partie autour de la ceinture , et qui descend jusqu'au bas des jambes en forme de jupes , tandis que le reste couvre la partie supérieure du corps. Toutes étaient d'une propreté éblouissante; et cet. appareil seul, joint à une sorte de réserve inusitée que je remarquais sur tous les visages , m'annonçait un jour de

— 77 ~ fête. J'appris aussi qne George Nohbs , le survivant des deux étrangers venus dans la petite embarcation du Pérou , et dont j'ai déjà parlé , devait prêciier et dire les prières , ce jour-là, dans une des maisons , tandis que Buffet , l'Anglais domicilié dans File depuis environ cinq ans , et dont il a aussi été question, devait en faire autant, dans une autre. Depuis nombre d'années , le service se faisait , tous les dimanches , par Adams et dans sa maison , où se réunissaient, à cet effet, tous leshabitans de l'ile. La maladie du vieillard avait seule pu changer l'ordre ; mais, étonné de voir qu'on allait maintenant le célébrer en deux endroits différens , j'appris bientôt que George Nobbs avait déjà réussi à mettre la division parmi ce peuple, qui vivait , avant lui , dans une si douce harmonie.

» Après quelques minutes, Nobbs commença l'office par la lecture de plusieurs passages de la Bible; ensuite il fit chanter des hymnes , et puis il nous régala d'un long sermon qui endormit profondément M. Brock, mais qui , dans le fond , n'était ni mauvais ni mal débité. Le service finit par une prière de circonstance, dont le principal défaut était d'embrasser beaucoup trop d'objets, mais qui, lorsqu'il y fut question du vieil Adams , fit venir les larmes dans tous les yeux.

Après le service, j'allai rendre quelques visites ^ et particulièrement chez Adams, qui était toujours dans le même état , c'est-à-dire , n'a vaut sa connais-

sance que par courts intervalles, et délirant ou entièrement insensible le reste du temps. Sa bru était aussi très-malade ; mais son fils était un peu mieux. Dans les autres maisons , je trouvai partout une propreté charmante , et un silence religieux ré^ gnait dans tout le village. Tous étaient dans le recueillement; tous lisaient des prières, ou chantaient doucement des hymnes h trois ou quatre voix , ou priaient isolés, dans un état de contemplation et avec un air de mt^lancolie qui donnaient à leur figure , surtout à celles des jeunes personnes, un caractère vraiment angélique.

Si le dimanche est encore quelque part sur la terre un jour de vraie dévotion , consacré tout entier au service et à l'adoration de l'Etre suprême, c'est bien certainement chez ce peuple , si profondément et si sincèrement religieux.

On vint m'avertir que le dîner était prêt. Je croyais ne trouver que des viandes et des légumes froids; car je savais qu'ils ne faisaient pas la cuisine le dimanche, et n'avais pas vu les moindres préparatifs dans les maisons où j'avais été. Je me trompais. Ils avaient fait une exception pour moi et m'avaient apprêté un assez bon repas ; mais il y avait peu de inonde et rien de ce mouvement qui règne dans cette maison, les jours de travail. INe voulant pas troubler leur recueillement et leur dévotion , je me retirai de bonne heure , allai me promener seul dans l'île et ne reparus que le soir. La réunion était alors

un peu plus nombreuse. Nous restâmes ensemble jusque vers dix heures; et, après avoir pris des arrangemens pour Teau et pour les végétaux dont j'avais besoin le lendemain , nous allâmes nous coucher. »

2*7 MARS. — ' <c Ce matin, de bonne heure, tout le monde était sur pied, et avant déjeuner notre eau était à bord. Arrivèrent aussi bientôt les pommesde-terre, les ignames, les noix de coco. Quand tout cela fut prêt, je déjeunai, et je me rendis à l'embarcadère, accompagné de presque tous les habitans du village. Je ne dirai pas tout ce que me faisaient éprouver leurs témoignages d'amitié. Tous ceux que je trouvais sur ma route , et qui ne pouvaient m'accompagner à bord, pleuraient en me quittant et quand je leur fis mes adieux. Le patriarche avait témoigné le désir d'être transporté dans une petite baraque, près de la maison que j'habitais. J'allai le voir; mais il dormait profondément. Sa figure était pâle, et ses traits altérés annonçaient une fm trèsprochaine. La mort de ce vieillard sera une perte irréparable pour ce peuple vertueux , exposé , dès lors , pour employer une image d,evenue triviale , mais qui n'en est pas moins juste , comme un troupeau sans pasteur, à la fureur des loups dévorans.

» Arrivés au village , les deux canots ne pouvant suffire au nombre des objets à embarquer , et à la quantité de gens qui voulaient se rendre à bord , je dus commencer par en expédier un et en attendre le

retour, avant de m'embarquer moi-inênie. Dans Tintervalle, on m'apporta des papiers espagnols laissés-par le défunt Bunker (i). C'étaient la lettre de nier, la patente et le rôle d'écpiipiige de l'embarcation sur laquelle Bunker et Nobbs étaient venus, et je ne trouvai pas un mot qui attestât 'que ce bâtiment leur appartînt; au contraire.... La lettre de mer et la patente portaient le nom d'une autre personne , et il n'était question de Bunker et de Nobbs que dans le rôle d'équipage, où ils figuraient , l'un comme capitaine et l'autre comme second, ce qui semblait bien prouver que cette embarcation né leur appartenait pas, et confirmait les soupçons de plusieurs desliabitans. Nobbs arriva un instant après. Je le pris à part ; je lui dis assez franchement ma façon de penser , et lui lis sentir combien il était ridicule et absurde déjouer, sans autorisation aucune, chez ce peuple assez bon et assez simple pour le recevoir sans le connaître, le rôle de pasteur, et cela après la vie qu'il avait menée au Pérou , pays où l'un de nos ofiiciers Tavait connu et avait fini par lui offrir un passage pour 0-taïti. fl balança un moment, mais dit ensuite qu'étant venu expressément pour vivre avec ce peuple, il ne le quitterait que quand il s'y verrait contraint par la force. Puisse cethomme,

(i) C'était tout ce qu'on avait trouvé chez Bunker. Nobbs s^était emparé des autres papiers , aussitôt après sa mort , et disait les avoir brûlés , à la recommandation du défunt.

qui ne manque pas de talent, et qui paraît même d'un caractère fort doux , être au moins sincère ! Mais avec les semences de discorde qu'il a déjà jetées parmi les Pitcaïrniens , à quels dangers ne, resteront-ils pas exposés, s'ils perdent le vieillard qui les a guidés jusqu'à ce jour ?

» Le canot étant revenu , on y plaça promptement tous les objets qui restaient à embarquer, après quoi je pris congé de toutes les femmes et des hommes .qui ne m'accompagnaient point à bord. Il fallut les embrasser tous , et je le fis de bien bon cœur ; car je puis assurer que je souffrais véritablement de me séparer de ces braves gens, qui, pendant tout le temps de mon séjour au milieu d'eux , m'avaient traité comme un des leurs; et qui, surtout en ce moment, où j'allais les quitter pour toujours, semblaient regretter en moi un fils ou un frère. Aussi (avouerai-je ma faiblesse?) , en voyant tous les yeux noyés de larmes, je sentis, pour la seconde fois, couler les miennes , malgré mes efforts pour les retenir.

» En un moment nous étions hors des brisans. On hissa les voiles des canots ; et , ramant ensemble avec vigueur, leur double équipage nous éloigna rapidement de la terre. En moins d'une demi-heure nous arrivâmes à bord de la goëlette. J'y traitai , pour la dernière fois , les bons amis avec "qui j'avais passé plus d'un mois ; puis ils descendirent dans leur canot, nous saluèrent , à peu de distance , du cri d'adieu

— Saque nous leur rendîmes; et, un moment a près , nous les avions perdus de vue, »

Les productions de l'ile , dont j*ai déjà mentionné plusieurs , sont principalement :

Le fruit à pain Artocarpus incisus.

Le haari ( cocotier ) . . Cocos nucijera, L'ouhui (igname). . . Dioscorea alata^

iMiisa paradisiaca.

Musa sapientium.

Le taro Caladlum esculentum.

L'apé Arum costatum.

Le ti Dracœnœ species.

qui tous furent trouvés dans File, et forment la principale nourriture des habitans actuels. On y a introduit depuis :

L'oumera ( pomme- deterre douce ) . . . . Convolvulus batatas.

Le melon d'eau Cucurbita citrultus.

Le phnpkin Cucurbita pepo.

Le tabac Nicotiana tabacum.

Le to (canne à sucre). . . Saccharumojjficinarum,

L'oranger

Le limonier

Quant aux autres végétaux , en fait d'arbres , ce sont principalement :

Le figuier des Banians. Ficus indica,

L'auté Broussonetia papyrifera.

Le fara ou fala .... Pandanus odoratissimus.

I Hibiscus tiliaceus , L.

Hibiscus tricuspis, Banks.

Le mara ou mala .... Cephalanthus,

Le niiro ou milo Thespesia populnea.

Le nono. ........ Morinda atrifûlia.

Le tiaïri . Aleurites triloba.

En parcourant plusieurs fois l'île, qui n'a qu'environ deux lieues de tour , j'ai pu bien juger de son état et de ses ressources. Je suis certain qu'un tiers des terres cultivables sont cultivées; et qu'à moins de défricher et de couper les arbres et les bois des hautes montagnes , ce qui pourrait bien diminuer les pluies et faire manquer l'eau déjà très - rare , ce peuple, qui compte déjà soixante - dix - huit individus avec les étrangers, ne trouvera pas de quoi vivre en ce lieu, pour peu qu'il augmente en nombre ; car , même en plantant toutes les terres encore en friche , et qu'on peut prudemment mettre en culture , je ne pense pas que plus de quatre à cinq cents personnes trouvassent à s'y nourrir. Alors aussi les animaux, tels que les cochons , les chèvres, les poules , qui tous trouvent la plus grande partie de leur nourriture dans les bois , et sont d'une si grande ressource aux habitans , mais déjà incommodes pour leurs plantations, devront diminuer. L'état social de ces insulaires changera donc entièrement, quand ils deviendront très-nombreux ; mais il j a loin encore d'ici à ce temps , sur lequel il ne faut

pas anticiper. Avant cette époque , ils trouveront à changer de lieu; ou, leur goût pour les voyages les portera à s'expatrier et peut-être en assez grand nombre pour que ceux qui resteront aient toujours de quoi se nourrir, et même assez pour fournir aux navires qui pourront les visiter. Ce n est donc pas là qu'est le danger pour ce peuple. Tout ce qu'il doit craindre ., c'est d'être laissé à lui-même , sans chef ni guide , après la mort du vieil Adams, ou d'être livré à la direction de quelqu'étranger sans mœurs et sans principes. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que la société des missionnaires n'ait point songé à cette île , d'abord afin d'y envoyer quelque digne pasteur , comme guide spirituel , et pour maintenir les habitans dans cet état de bonnes mœurs et de religion , qui les a tant distingués ; et puis afin de les disposer à devenir eux - mêmes des missionnaires; car ce peuple , parlant la langue polynésienne et l'anglais, semble être destiné pour cet emploi, et y serait bien plus propre que des personnes envoyées de l'Angleterre , qui perdent toujours plusieurs années à apprendre la langue du pays.

SECTION IV

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