‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 11 sur 99 · LORD HOOD ET ILES VOISINES · texte numérisé non relu

LORD HOOD ET ILES VOISINES

L'ile Lord Hood est située par 2 1 ° 3 1 ' de lat. sud , et par 1 3° 54' de long, ouest. Semblable , sous tous les rapports, aux îles Ducie et Grescent, elle est constituée par un banc de corail, qui, en quelques endroits, encore enfoncé sous les eaux de la mer, et s'élevant , en quelques autres , de trois ou quatre pieds seulement au-dessus de sa surface , forme plusieurs ilôts couverts de verdure et s'étendant, de tous €Ôtés , autour du lac intérieuJCi mais elle est-^

beaucoup plus considérable que les deux îles dont je viens de parler , ayant au moins deux milles de long sur six de large.

C'est dans cette île qu'en 1829 je passai quinze jours avec quelques-uns des habitans de Pitcaïrn, que j'avais engagés comme plongeurs; et si les détails que j'ai déjà donnés sur ces braves gens, n'ont pas été accueillis avec trop d'indifférence , je ne craindrai pas d'emprunter , à mon journal de cette époque, quelques documens additionnels sur mes relations avec eux et sur les observations que j'ai p^ faire à Lord Hood , dans l'intérêt du commerce et de la navigation.

Journal^ fragmens de mon ) , 1829.

28 FÉVRIER. -— «Ce matin, vers onze heures ^ après avoir vu quantité d'oiseaux , nous découvrîmes la terre à l'ouest, par sud, à la distance de huit milles au plus. C'était l'île Lord Hood, dont nous atteignîmes bientôt l'extl^émité orientale ; mais la mer y brisait à une hauteur qui semblait rendre tout débarquement impossible. Je me décidai , toutefois, à l'envoyer tenter par une embarcation que montaient un officier, quatre matelots et quelquesuns des naturels de Pitcaïrn. Ils cherchèrent pendant plus de deux heures un endroit où ils osassent seulement l'essayer; et, là même, pour en venir à bout, il ne fallut rien moins que toute l'agilité des

insulaires > sans laquelle rembarcatiou se fût infailliblement brisée , en arrivant sur le rescif. 11 était quatre heures de l'après-midi , quand ils revinrent à bord , apportant quelques nacres de perle de bonne qualité ; et, comme la recherche de ces objets était le but de ma visite à l'ile , je me décidai à m'y arrêter; mais le débarcadère trouvé pj^^raissant trop difficile, nous nous dirigeâmes plus au nord.

)) Vers cinq heures, nous étions presqu'à l'extrémité septentrionale de l'île, à un demi-mille de terre; et nous crûmes y voir un endroit plus propice au débarquement; mais l'embarcation, chargée de la premiè e reconn tissance, s'y étant rendue, y reconnut à peu près les mêmes dilïicultés. Je pris le paru de ne pas perdre plus de temps à des recherches qui paraissaient devoir être gratuites , et fis tout préparer pour aller moi - même à terre dès le lendemain. ))

2g FÉVRIER. — « Un fort courant doit nous avoir jetés à l'ouest , prndant la nuit; car , malgré la marche supérieure de la goélette et une bonne brise , à peine pûmes-nous gagner, ce matin, le point où nous étions hier. A neuf heures , nous étions au nordest et h peu de distance de terre. Je m'embarquai alors dans le canot , accompagné de trois des Pitcaïrniens, dont un tenaille gouvernail , et de quatre matelots. Quatre autres des Pitcaïrniens étaient dans leurs deux petites pirogues et devaient débarquer les premiers, pour recevoir notre embarcation au mo-

nient où elle toucherait le rescif, et pour la tirer plus lestement du milieu des brisans.

)) En appix)cliant de terre , noire pilote fit , pendant plus d'un quart d'heure, arrêter le canot non loin du rescif , battu par la mer avec une fureur qui semblait ne devoir pas nous permettre de débarquer, tandis qu'une quantité d'énormes requins entouraient notre embarcation , paraissant nous regarder comme une proie assurée, si les vagues nous faisaient chavirer ou nous brisaient sur le rocher. Les honnnes des petites pirogues étaient pourtant déjà parvenus à terre, et se tenaient sur le rescif, prêts à nous recevoir. ]Notre pilote , saisissant un instant favorable, cria aux matelots de ramer; et, enfin, portes sur le sommet d'une vague qui nous entraîna avec une effroyable rapidité, nous débarquâmes, en peu de secondes, au loin, sur le rescif, parmi des flots d'écume,

» Arrivé sur le rescif, j'eus occasion d'en examiner la structure, et je remarquai qu'il se composait de grandes masses de forme ronde, laissant entr elles des espaces de peu de profondeur, qui me parurent excavéspar l'eau delà mer. C'est dans ces ouvertures, qu'après s'être brisée, la vague retourne comme par un canal, avec la rapidité d'un torrent; et, malgré tant d'obstacles, c'est aussi par ces mêmes ouvertures que les embarcations, ^bordant sur le rescif, doivent passer, au momen^i même où la vague y laisse assez d'eau pour qu'elles puissent y être à flot; mais

il faut avoir le plus grand soin de saisir l'instant où la vague retourne; car, sans cette précaution, elle les entraînerait infailliblement; et rencontrées, alors, par les eaux de la haute mer , elles seraient sûrement lancées et brisées en éclats sur le rescif ; ce que savaient si bien mes marins de Pitcaïrn , qu'à l'instant d'entrer dans le canal tous étaient déjà sur les brisans, hors de l'embarcation, d'abord pour la tenir suspendue et la traîner plus loin en dedans, et puis pour la retenir, au retour delà vague.

» En m'avançant dans l'intérieur , je reconnus que le rescif , bas en dehors , s'élève , en dedans, de trois à quatre pieds au-dessus du niveau de la mer , sauf quelques endroits qui, à marée haute, sont encore légèrement baignés , et par où les eaux sortent du lac et y entrent alternativement. Sur tout le bord de ces parties élevées de l'île , la mer a formé des digues de sable dé six à huit pieds de haut ; mais , immédiatement après ce rempart , tout n'est plus qu'un lit de corail solide ou fruste, où, quoiqu'il n'y ait ni sol, ni couche de sable, croissent partout, des arbres et de la verdure; et, s'étendant sur toute la largeur du rescif, qui, h Lord Hood, est d'environ trois à quatre cents pas , ce lit de corail se termine par un autre banc de sable , formant le lac interne.

» Je trouvai bientôt, à Fest-nord-est de l'île , non loin de l'endroit où nous avions débarqué , un lieu des plus favorables pour placer nos tentes. Un ma-

— ii8 —

gnifique groupe d*arbres , peu élevés , mais très* touflfus ( le pan dan us odoratissimus et V hibiscus tiliaceus ), nous y mettaient bien à Tabri du soleil. De cet endroit, vraiment charmant , je découvrais , à ma droite , le lac tout entier, borné par de petites îles bien garnies de bois, mais si éloignées qu'on avait peine à les apercevoir ; devant moi , une espèce de canal ou de cirque, qui me séparait de la partie orientale du rescif, et au delà de laquelle le rescifmême, de nouveau richement boisé , comme au lieu de ma résidence , présentait Taspect le plus agréable ; à ma gauche , une vue imposante, mais moins de mon goût , le dehors du rescif et la mer, dont les vagues, se déployant en masses d'un quart de mille de long, roulant à une hauteur prodigieuse, et se brisant sur les rochers avec un bruit et une fureur effroyables , semblaient menacer les futurs habitans de ce lieu sauvage, si jamais il en avait, de les y reléguer à jamais; derrière moi, enfin, s'étendait un joli bois peuplé de centaines d'oiseaux , parmi lesquels se distinguait la tourterelle de la mer Pacifique , douce et plaintive comme celle d'Europe , mais bien plus riche par son plumage, qui , vert , rouge et blanc , lui donne tout l'éclat des perroquets de certains pays. Malheureusement , il était assez ditticile de pénétrer dans ces bois , où les fiagmens de corail coupent la chaussure ; -et nous y trouvâmes aussi des hôtes moins intéressans, tels que des lézards et de grands crabes de terre , qui se sauvaient à notre approche ,

— «19 — mais dont l'aspect seul a quelque chose de repoussant.

» Notre installation terminée, nous dûmes songer à pourvoir à nos besoins , et nous occuper , d'abord , de la recherche de l'eau. Heureusement nous en trouvâmes de très-douce, en faisant un trou dans le sable du côté du lac. Ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'elle haussait et baissait tour à tour , avec la marée, paraissant n'être que l'eau du lac même , filtrée au travers de ces sables brûlans. Mes Pitcaïrniens allèrent à la pêche, et prirent , en peu de minutes, dans une de ces criques peu profondes , par où Feau du lac communique avec la mer, plus de poisson qu'il ne nous en fallait pour dîner; car ils préféraient, eux , les oiseaux de mer , qui s'y trouvaient en quantité, et si peu farouches qu'on pouvait les prendre à la main (i). Vers trois heures nous nous mîmes à table , si l'on peut nommer table une planche ajustée sur quelques fragmens de corail. M. lirock et moi en occupions un côté ; les Pitcaïrniens oc-

(i) Tout près de ma tente, et presque au-dessus de ma tête, se trouvait le jeune d'une hirondelle de nîcr, ou sîerne blanche { sterna alha) La mère venait plusieurs lois par jour

lui apporter sa nourriture. La premièie fois que j'en approchai, elle s'éloii^na un peu , ouvj-it le bec d'un air tâché , quand je touchai à son petit ; mais , en moins de vingt-quatre iieures, elle se tenait près de lui, même en ma présence; me suivait quand je remjiortais, et me laissait approcher d'elle de manière à pouvoir me donner des coups de bec, mais sans me faire de maK

cupaient l'autre. Ce premier repas au rescif fut bon et fort gai, surtout de la part des insulaires, qui mangeaient comme quatre; ce que je dis absolument sans figure. Pendant mon séjour dans leur île , j'avais admiré déjà leur excellent appétit; mais, ici, j'avais lieu de m'en étonner beaucoup davantage encore , et j'y trouvais la preuve qu'on s'est singulièrement trompé, ou qu'on a du moins beaucoup trop généralisé , quand on a dit que les habitans des climats chauds sont petits mangeurs (i). Il est certain que ces dix hommes mangeaient , en un seul repas , plus de viande, de poisson et de pain que n'auraient fait vingt Européens , sans même en excepter ceux du pays de leurs pères.

» Cette journée fut employée en préparatifs. Vers quatre heures , la goélette s'étant approchée de l'île , une des pirogues fut envoyée à bord avec du poisson. Je m'étonnais toujours de voir ces hommes se hasarder dans ces frêles embarcations et y affronter la plus forte mer , à une si grande distance de terre. Ils s'y montraient pourtant fort tranquilles et les préféraient même à de plus grands canots. Il est vrai qu'ils comptaient beaucoup sur leuradresseà la nage. Malgré leur sécurité , je n'étais pas sans craintes , et fus d'autant plus satisfait de les voir revenir, que

(i) Tous les habitans cîe l'océan Pacifique mangent en effet beaucoup ; mais leur nouiriture ne consiste guère qu'en végétaux et en poisson. Ils ne mangent que rarement de la viande j mais^ ils aiment la graisse et la digèrent facilement.

c'étaient les deux plus jeunes de la troupe, qu'on avait chargés de la corvée.

» A soupei:, les Pitcaïrniens mangèrent aussi copieusement qu'au dîuer , quoiqu'il ne se fût guère écoulé que cinq heures entreles deux repas. La soirée était belle. Des milliers d'oiseaux , revenus de leur pêche , planaient au-dessus de l'île; et, soit que notre présence les intimidât, soit que telle fût leur habitude, ils s'y croisaient dans l'air, en nous étourdissant de leurs cris , qu'ils firent entendre jusqu'à plus de onze heures. Peu après le souper , les insulaires sortirent des tentes pour faire leurs prières , et pour chanter des hymnes. C'était, sans doute, la première fois que des hommes priaient et chantaient les louanges du Créateur , dans cette île déserte. De la place où j'étais assis , je pouvais les voir , les uns tout . nus ou vêtus seulement du maro , les autres enveloppés d'une couverture ou d'étofFesde leur île. Tantôt debout pour chanter, tantôt à genoux , les mains jointes sur la poitrine, pour prier, ils formaient, dans la solitude de ce lieu , un groupe singulièrement intéressant, qui, abstraction faite même de toute spéculation romanesque , parlait encore plus au cœur qu'à l'imagination ; etqu'il faudrait, peut-être, avoir vu , pour s'en faire une juste idée. Quant à moi , dans notre position singulière, à cette place et environné de pareils hommes , je ne pus m'empêcher de joindre ma voix à leur voix si pure et si sincère, pour implorer la protection de celui qui tient notre

sort entre ses mains, et qui pouvait nous reléguer à jamais dans ce lieu désert , en nous séparant du reste des humains et de tout ce que nous avions de plus cher au monde. L'orgueil de nos esprits forts pourra sourire à cet aveu ; il pourra prendre en pitié ma faiblesse; mais, en m'appuyant sur ma conscience, je sourirai moi - même de ses dédains , sans m'en plaindre , et je l'attends à pareille épreuve. »

3 FÉVRIER. — « Le soleil n'avait pas atteint 1 horzon , quand je fus éveillé par le chant des Pitcaïrniens. En voulant me lever , je me sentis un malaise extraordinaire. Des maux de tête et des douleurs dans toutes les parties du corps , me permirent à peine de sortir du lit. J'en prévins M. Brock , qui me dit se trouver dans le même cas, ainsi que mon domestique. Quant aux insulaires, deux ou trois d'entr'eux sentaient nn peu de malaise; mais les autres se disaient en bonne santé. La goëlette n'étant pas éloignée , j'envoyai à bord chercher quelques objets dont j'avais besoin. Le capitaine me mandait , par le retour de la pirogue , que lui-même et tout son équipage étaient malades, et que trois des matelots l'étaient même dangereusement. 11 croyait que quelques-uns des poissons , dont nous avions tous mangé , étaient du poison ( I ) , ce qui , à tort ou à raison , nous mit ,

(i) Dans plusieurs de ces îles se trouvent des poissons regardés comme danji,ereux à manger; il en est même une {ffaterland.ipav i4° 36' de latitude sud, et par i48'»45'dv

de suite , sur la voie de la cause de notre indisposi^ tion , sur laquelle nous nous étions épuises en vaines conjectures, la regardant même comme une attaque de scorbut. Ne voulant pas, toutefois, rester dans l'inaction, et persuadé que l'exercice me ferait du bien, je fis préparer les embarcations dans le lac, tant afin de visiter Tile qu'afin de reconnaître les endroits les plus convenables pour la pêche de la nacre. Nous partîmes vers huit heures, et nous dirigeâmes au nord , en rangeant la rive. Là, je remarquai , d'abord, que le banc de sable qui bordait de toutes parts la côte, à l'intérieur, était peu élevé au rivage , et descendait assez graduellement sous l'eau , à peu de distance de terre; puis, que la profondeur du lac augmentait brusquement de vingt à trente-cinq brasses. Il y avait aussi des bancs de corail, dont quelques-uns, encore sous l'eau , exigeaient la surveillance la plus active, dans l'intérêt des embarcations; tandis que d'autres, déjà élevés de deux ou trois pieds au-dessus de la surface, formaient, au milieu du lac, de petites îles, qui ne tarderont pas à se couvrir de verdure. C'est à ces bancs que s'attachent les liuîtres à nacre. Nous nous y arrêtions de temps en temps, et mes Indiens plongeaient, mais à peu de profondeur , et ne restaient pas long-temps

longitude oue>t) , dont les Indiens prétendent que tous les poissons sont du poison ; ce qui fait qu'ils ne veulent pas l'habiter.

sous Teau. La nacre me parut partout d'une qualité très-inférieure. Parvenus à Fextrémité nord , je me fis débarquer; et , là , en traversant la zone de terre, je trouvai , non loin de la mer , trois murs construits en blocs de corail, placés à peu de distance les uns des autres, mais qui pouvaient avoir fait jadis partie d'une même construction de forme parallélogrammatique. Il était facile d'y reconnaître la main de l'homme , et l'on devait en conclure que l'île avait été habitée. Nous les avions aperçus du bord , et nous les avions même pris pour des cases en pierre; mais M. B rock , expérimenté sur ces matières , me démontra que ce devaient être les ruines d'un maraï ou temple des indigènes , ce qui renversait une de mes réflexions d'hier.

» Il y avait loin de ces ruines à notre campement; et je donnai l'ordre de retourner , car je me sentais fort indisposé. Nous fîmes pourtant un long détour, afin de visiter un banc de corail qui se faisait remarquer par plusieurs pointes hors de l'eau. Là , j'eus l'occasion de voir bien plonger , les huîtres à nacre se trouvant à la profondeur de six brasses. Les plongeurs seplaçaient, ou sur lèborddubanc de corail, ou sur celui de l'embarcation ; et , de là , se jetaient vivement dans l'eau , la tête la première , descendant comme une flèche, et faisant un tour sur eux-mêmes, avant d'arriver au fond; mais restait encore le plus difficile , qui était d'arracher les coquilles des creux

ou vides qui les contiennent (i). Plusieurs d'entr eux ne restaient que fort peu de temps sous l'eau et remontaient même souvent sans huîtres; mais, en revanche , il y en avait trois qui m'effrayaient par le temps qu'ils y demeuraient; William Young surtout, ce jeune homme si habile dans l'art de dirigef une embarcation au milieu des brisans. Souvent il y restait près de deux lïiinutes; apportant, alors, de six à huit huîtres, au lieu d'une ou deux , comme ses camarades. Il remonta même une fois avec dix. C'était autant qu'il en pouvait tenir entre ses deux bras; et il fut obligé de remonter et de joindre le canot à la nage , sans se servir de ses mains. Pourvus d'autant d'huîtres que l'embarcation en pouvait contenir, nous retournâmes à nos tentes; et, là, je les fis ouvrir ; mais je kis très-étonné du peu de perles qu'elles contenaient. On en ouvrait souvent de trente à quarante sans yen trouver une seule. L'une d'elles, pourtant, racheta l'infériorité ou la nullité de toutes les autres , et j'en tirai quatre-vingt-sept perles d'un volume médiocre , mais de bonne forme et d'un bel orient. Elle en contenait tout autant . attachées à la

(i) Les coraux , branchus ou autres , sont toujours raoins gros à leur base qu'à leur sommet; et montant ainsi par étages les uns sur les autres, laissent entr'eux des cavités où. se logent les huîtres à nacre , qui, à ce qu'il paraît , finissent, à la longue, par remplir ces vides et par solidifier le tout. C'est cette disposition des huîtres à nacre qui rend la cloche à plonger inutile dans ces parages.

coquille , m.ais imparfaites et de peu de valeur. La perle adhère, la plupart du temps, à la chair même de l'animal , ou s'attache à sa coquille. Les grosses , pourtant, sont souvent détachées et doivent se perdre, quand la coquille s'ouvre sous Veau , ce qui en explique la rareté.

» Je restai quinze jours dans cette petite île, où, sans quelques contrariétés, j'aurais fort bien passé mon temps; car, malgré son peu d'étendue, il y avait beaucoup à voir , en l'explorant en détail , comme je le fis. Quand le temps était beau , je me faisais conduire, dans une des embarcations, au point que je voulais étudier; et , par une jolie brise , il y avait vraiment dw plaisir à parcourir à la voile ce beau lac, qui, quoiqu'assez grand pour que , de son centre, on en puisse à peine distinguer les extrémités est et ouest , n'est pourtant jamais fort agité; et, quand on m'avait mis à terre, je revenais à pied, en chassant dans les parties boisées ou en cherchant des coquillages le long de la côte. Dans l'une de ces courses , je trouvai , à l'ou est-nord-ouest de l'île , un petit lac d'eau douce, mais pas aussi bonne que cellequ'on obtient en faisant des trous dans le sable, près du grand lac de l'intérieur. C'était un bassin creusé dans le rescif même. Je ne pus reconnaître si Teau qu'il contenait était de l'eau de source ou de l'eau de pluie. De ces deux hypothèses, la première me paraît la plus probable; car cette eau, quoiqu'un peu saumâtre , n'était pas corrompue; et l'eau de

pluie le serait infailliblement, ce me semble , ainsi conservée, à si peu de profondeur, à Tardeur du soleil. Dans tous les cas, cet endroit pourrait, en des besoins urgens , fournir aux navires de l'eau qu'ils y obtiendraient d'autant plus facilement , que les côtés O.-N.-O. de ces îles en sont toujours les attérages les pins commodes ; car , par les vents réguliers d'est ou de sud-est , la mer est, là , souvent , si tranquille , qu'on y peut descendre sans le moindre danger. Ceci m'explique la présence , en cette ile , de tourterelles, de pigeons, de bécasses et d'autres oiseaux de terre , qui m'avait paru , d'abord , toutà-fait énigmatique. »

8 FKVRiKR. — « Affligés d'un mal d'yeux causé par la réflexion du soleil sur les eaux de la mer et sur les sables du rivage, les plongeurs ne peuvent presque point travailler. Le produit ne répond pas, non plus, aux difficultés que présente la prise de ]30ssession de la nacre. Les grandes embarcations , ne pouvant aborder le rescif, sans courir de grands dangers , nous devons nous servir des petites pirogues pour passer les huîtres au travers des brisans et les porter aux baleinières, qui restent à quelque distance; mode de transport qui ne réussit pas toujours ; car , aujourd'hui , plusieurs cargaisons sont tombées à la mer. Ceci n'est rien pour ces hommes qui se rient des périls et qui ne craignent pas même les requins ; mais c'est fort décourageant pour moi ; et je ne crois pas que je persiste.

-)) Vers quatre- heures , la goélette , après avoir embarqué un canot de nacre, vint très-près ou trop près de terre; car, lorsqu'on voulut virer de bord, la mer étant très-haute et les vents faibles , elle se refusa à la manœuvre; et, comme elle serrait trop la côte pour qu'on pût renouveler l'épreuve, c'est-àdire tenter de la conduire dans le vent ou /o/ pour /o/, on dut la laisser courir devant le vent. Elle se rapprocha alors tellement que, paraissant être déjà le jouet des hautes vagues, nous la crûmes un instant sur le rescif et poussâmes tous , en même temps, un cri de terreur. Heureusement nous nous étions trompés , et, se dégageant peu à peu , elle s'éloigna bientôt , à toutes voiles , de cette côte dangereuse. La moitié de sa longueur de plus , et elle périssait , probablement, corps et biens ; car, dans l'état où se trouvait la mer, elle eût été brisée et engloutie en un instant. En supposant même que nous eussions pu personnellement nous sauver , habiter quelques jours ce désert , ce n'était rien ; mais s'y voir relégués peutêtre pour la vie , en proie à des privations de toute espèce, loin de la société humaine, et sans espoir d'y rentrer.... Quel sort 1 car Tîle est dépourvue du bois propre à construire la moindre embarcation; et tout bâtiment qui verrait ce lieu hérissé de rochers, battus des flots d'une mer presque partout constamment irritée , s'en éloignerait, sans doute , avec épouvante, ou nen approcherait jamais assez pour en reconnaître les malheureux exilés.... Cette idée , tout

d'un coup offerte à mon imagination dans toute son horreur, me décida, indépendamment même d'autres motifs de découragement, à précipiter mon départ j et l'annonce de cette détermination remplit de joie tous mes compagnons.

)) Ce soir, le temps est orageux ; le tonnerre gronde avec force; le ciel est en feu; la pluie tombe par torrens , et avec une telle violence qu'elle pénètre dans quelques endroits de nos tentes. Tout cela n'égaie~ pas notre position , et tout semble concourir à rendre Cette journée plus triste ; mais le danger que la goélette a couru occupe surtout nos esprits ; et même encore , en ce moment , nous ne sommes pas fort tranquilles sur son sort, quoiqu'il soit probable qu'^lje est au large. Le vent souffle avec violence ; tels des coups de tonnerre ébranlent l'ile jusque dans ses fondemens , les éclairs se succèdent avec une telle rapidité , que tous les points de l'horizon paraissent embrasés à la fois, et la mer brise sur la partie nord du rescif avec un bruit qui annonce un bien gros temps au dehors. M. Brock dit que ces tempêtes sont quelquefois très violentes , mais jamais de longue durée.

n Le temps ne permettant pas de sortir , les Pitcaïrniens font leurs dévotions dans la tente. Ils ne chantent point d'hymnes et ne font que prier. Que leur* religion est belle, et que ceshomriies, adorant sans cesse et partout un dieu tout-puissant mais bon, en qui seul ils mettent toute leur confiance,

sont imposans, dans lenr rustique simplicité 1 Qu'ils le sont surtout , en ce moment, dans cette île déserte, par ce temps affreux , quand le tonnerre, les flots, les vents, tout gronde autour de nous; quand règne, dans toute la nature , un désordie qui menace , porte la terreur au fond de l'âme , accuse notre faiblesse et le néant de nos projets ! A cette heure solennelle , en effet , où leur présence même m'inspire ces réflexions, ils sont là ... non pas indifïérens, mais calmes au milieu de cet épouvantable fracas; et, prosternés dans un profond recueillement ou prononçant d'une voix émue de ferventes prières , ils semblent, dans leur piété si touchante et si sincère , soumis avec respect à la volonîé de Dieu, n'avoir d'autre crainte que celle de l'avoir offensé. »

9 FÉVRIER. — « La nuit entière a été affreuse. Ce matin, il y avait encore beaucoup de vent, et la mer roidait à une hauteur prodigieuse. Vers les neuf heures, à la grande satisfaction de tout le monde, nous avons revu la goélette. Vers deux heures après midi , le vent avait presque cessé: mais la mer était toujours houleuse. Je demandai à mes Pitcaïrniens s'ils pouvaient aller à bord de la goélette , qui n'était pas alors très-éîoignée , pour prévenir le capitaine que j'irais le lendemain à l'ouest de l'ile , où j'avais quelques nacres à embarquer, avant de partir. Ils me répondirent que c'était facile, et envoyèrent les deux plus jeunes dans la pirogue. Les ayant vus franchir, sains et saufs, les brisans, je n'y fis plus attention.

Quelque temps après, on vint me dire que la goélette s'éloignait et qu'on ne voyait pas la pirogue. Je saisis aussitôt ma longue vue; mais ne- distinguai la pirogue ni à bord de la goélette , qui était déjà loin, ni nulle part aux environs, ce qui me donna les plus sérieuses inquiétudes. Je me reprochais amèrement de les avoir laissés partir par une si forte mer. Tous les raisonnemens par lesquels les Pitcaïrniens essayaient de me rassurer sur leur sort, ne me rassuraient pas du tout; et j'avais envoyé de tous côtés à leur recherche, quand, après deux heures , plus de deux heures d'une attente mortelle, je les vis revenir par l'intérieur du lac. J'ai rarement éprouvé de joie aussi vive que celle que m'inspira le retour de ces deux enfans. Quelle douleur, en effet, s'ils eussent péri dans cette course ! Et comment me présenter à Pitcaïrn, devant leurs parens, qui me les avaient si particulièrement recommandés? »

i4 FÉVRIER. — (f Ayant tout fait embarquer, h l'exception de la tente et de quelques autres effets en assez grand nombre pour remplir un dernier canot, je retournai moi-même h bord. La mer était encore très-forte dans cette direction, et ce ne fut pas sans peine que je m'embarquai dans le canot et que celui-ci franchit les brisans. A quatre heures , le dernier canot arrivait à bord. On hissa aussitôt les voiles; et, courant dans la direction sud- sud- est, avant le soir nous avions perdu la terre de vue. »

J'ai revu Lord Hood dans un autre voyage ; mais

sans m'y arrêter. Cette fois , il ne s'agissait que d'enlever quelques nacres; car, quoique des plongeurs y fussent depuis trois mois , ils n'avaient presque rien fait; et le capitaine Henri, qui, depuis deux, en avait mis à terre une vingtaine, et avec lequel je me trouvais alors dans les mêmes parages , n'avait pas mieux réussi. Dans l'occasion dont je parle, cdmme nous étions menacés d'une tempête, le capitaine voulut absolument embarquer toute la nacre le soir même; et, à cet effet, afin d'accélérer l'opération , il approcha le navire de terre beaucoup plus qu'on ne le fait ordinairement. Il était déjà tard quand les deux dernières embarcations quittèrent l'île. L'une était remplie de nacre, l'autre devait être montée par les plongeurs ; mais elle se tenait à une petite distance du rescif, ce qui me procura le spectacle assez singulier de tous mes Indiens se jetant à la mer et nageant au travers des brisans, tantôt sous la vague , tantôt au-dessus, comme autant de marsouins , pour la joindre. Avant que les pirogues fussent le long du bord, nous étions nous - mêmes très-près de terre ; et , quoiqu'on allât très-vîte , ces deux pirogues n'étaient pas, embarquées, que déjà nous, étions sous l'influence de la houle , à vingt pas des brisans. L'ordre de hisser les embarcations et d'orienter les voiles fut simultanément donné; le bâtiment parut hésiter une seconde ; mais, prenant enfin son aire de vent, il s'éloigna avec promptitude. Deux minutes plus tard, ou

— i33 — si quelque chose eût manqué , c'en était fait de nous. Une fois éloignés et hors de danger : « C'est la der- M nière fois que je fais cela , me dit le capitaine ; mais » il le fallait.... Si je n'avais pas emharqné la nacre » ce soir, nous l'aurions perdue; mais c'est la der- » nière fois que je fais cela; car certainement nous » étions trop près. » Ce mot me fit sentir quel danger nous avions couru ; car le capitaine n'était pas homme à s'effrayer pour peu de chose , et il paraît que luimême, pendant quelques secondes , avait vraiment cru périr. Nous restâmes une partie de la nuit aux environs de l'île , parce que nous devions communiquer, une dernière fois, avec le capitaine Henri , que nous trouvâmes à l'ouest. Le vent , comme on l'avait prévu , tourna au nord , et augmentait graduellement. Vers minuit, il soufflait déjà avec force. Alors, les deuxi)âtimeus se quittèrent, le nôtre se dirigeant vers Râpa et celui du capitaine Henri sur Gàmbier. Ce vent leur était favorable à tous deux ; mais il n'est pas sans danger de courir ainsi par de pareils temps , dans ces parages , surtout pendant la nuit. En moins de douze heures il tourna à l'ouest, et nous obligea de mettre à la cape pour quelques heures; après quoi, le vent retournant au sud-est, comme à l'ordinaire , le temps redevint beau et nous poursuivîmes très-agréablement notre chemin , par une jolie brise. »

Dans un de mes précédens voyages , nous avions vu une île par 22*' de lat. S. et par 1 37" 5o' de long. O.

— i34 — Nous l'avions prise pour Lord Hood , croyant que le courant nous avait jetés au nord; et nous suivîmes cette route; mais à midi nous nous aperçûmes que c'était une nouvelle découverte. Cette île a été ïevue depuis. Le capitaine Ebrill et d'autres personnes l'ont visitée. Elle présente absolument le même aspect que Lord Hood; mais elle est moins grande. Comme Lord Hood , elle possède un lac intérieur ; mais , à la dijQférence de cette dernière , il ne s'y trouve point de passe. L'eau y est profonde et l'on n'y voit point de nacre.

Dans ce même voyage ,> en faisant route pour l'île de l'Arc, nous crûmes voir trois îles, dont une était par 21° 4^' de S. et par i5c)° 40' de long. 0. Nous étions sous le vent, et nous n'eûmes pas le temps de remonter. Le capitaine Henri m'a dit avoir vu , depuis , ces mêmes îles , et je ne doute pas qu'elles existent.

On parle, enfin , de plusieurs autres , situées dans ces mêmes latitudes , mais pi us à l'ouest; et nul doute qu'il se trouve, dans ces parages, de ces îles basses non encore bien reconnues.

Après le coup de vent du nord , que nous venions d'essuyer, nous n'eûmes plus que des vents légers jusqu'à Râpa; mais nous reconnûmes de nouveau de forts courans, surtout du 22'' au 25° de latitude sud.

— i35 — SECTION Vil.

RAPA.

Nous aperçûmes cette île le 24 février i834, à quatre heures du matin. Dès que la vigie l'eut signalée, tous leslndiens furent sur pied; et les transports de leur joie me prouvèrent, une fois de plus, que les peuples de ces contrées insulaires n'ont pas moins d'attachement que nous pour leur pays. Peut-être même leur patriotisme est-il plus exalté quele nôtre; car , resserrées dans une plus étroite sphère, leurs relations avec le sol paternel sont nécessairement plus fréquentes , plus directes et plus intimes.

Le bâtiment était en mauvais état, et nous étions pressés d'arriver à 0-taïti ; aussi n'entrâmes-nous point dans la baie , et mîmes-nous en panne, au côté nord de l'île, où nous débarquâmes les insulaires; mais comme chaque embarcation avait ordre de rapporter quelques barils d'eau , des végétaux ou tels autres comestibles que produit l'île, l'opération se prolongea. Il était nuit avant que nous eussions repris notre marche vers 0 taïti , lieu de notre destination.

L'île Râpa, située par 2*^° 36' de lat. S. et par 146° 32' de long. occ. , est élevée et se distingue de vingt-cinq à trente milles. Elle a environ quinze

milles de circuit. Elle possède une baie spacieuse , située à son est-nord-est, mais dont un rescif, encore caché sous Teau , barre l'entrée, ne laissant qu'une étroite ouverture près de terre , dans la direction sud , ouverture , néanmoins , facile à prauquer parles vents alises et d'autant plus reconnaissable par le beau temps , qu'on y distingue , vers le nord, une petite lie de sable. Cependant la navigation dans ces parages demande de l'attention, et serait dangereuse par un temps brumeux. Un autre inconvénient de cette localité , c'est qu'il n'y a pas de brise de terre , et que le vent d'est souffle directement dans l'entrée de la baie ; d'où il résulte qu il est quelquefois difficile d'en sortir, et des bâtimens y ont été retenus des semaines entières; mais, à. moins d'avoir besoin de relâcher en ce lieu , par suite d'avaries ou pour telle opération qui demanderait beaucoup de temps, un bâtiment pourrait, facilement, se procurer, là, tout ce qu'offre l'ile, sans y mouiller. Il se trouve tout autour de petites baies et des sources d'eau des plus commodes pour l'aiguMe^ Quant aux autres provisions , qui consistent en choux , en ognons, en uwo {caladlum esculentum)^ en quelques poules, en cochons, les naturelles apportent à bord; et, au pis aller, une couple d'embarcations suffirait toujours pour recueillir le peu qu'on y peut

trouver.

L'ile Râpa offre encore partout des signes de l'action des volcans, et le sol est presque de même

formation que celui des îles plus septentrionales. L'aspect des rochers qui la composent est des plus bizarres. Ils ont souvent l'apparence de tours , de châteaux ou de villages indiens fortifiés ; et, du côté nord, il en est un plus élevé, qui présente , avec une exactitude qu'on a peine k regarder comme l'effet du hasard, la figure d'un géant, dans une attitude menaçante , avançant la jambe et le bras gauche , et levant le bras droit, comme pour frapper ceux qui abordent de ce côté de l'île. Râpa, je crois, est la plus méridionale des îles où se trouvent les coraux, qui abondent si fort dans toutes les autres parties de la mer Pacifique. Un rescif , encore enfoncé de plusieurs pieds sous l'eau , l'entoure près de la côte et la rendra inabordable , dès qu'il aura atteint la surface de la mer. C'est aussi k Râpa que se trouve , pour la dernière fois, le taro ( caladium esculentum ), déjà nommé; et qui , jadis, était , avec le poisson , la seule nourriture des habitans. Il est à remarquer qu'ils conservaient ce fruit , en le faisant fermenter , comme on fait du fruit de l'arbre à pain , dans les îles plus septentrionales, et qu'ils donnaient aussi à cette conserve le nom de tibo» La végétation à Râpa est bien moins riche que dans'^la plupart des autres îles. On n'y voit plus guère de grands arbres. Le plus considérable est le tiaïri ( aleurltes triloha ) , dont les naturels emploient le tronc à la construction de leurs pirogues, et le noyau en guise de lumière, comme

dans toutes les autres îles. On y trouve aussi le bois

de sandal.

Les habitans de Râpa sont , incontestablement , le même peuple que celui qui habite toutes les îles septentrionales. Leur langage ne diffère que peu de celui d'0-taïti. Leur religion et leurs. usages étaient les mêmes. Une petite différence dans les coutumes, c'est que, seuls de tous, ils n étaient pas tatoués; et, un fait bizarre, c'est que tous les hommes j étaient sacrés ( moa ), et nourris par les femmes , comme Tétaient quelquefois les chefs à 0-taïti et ailleurs , quand ils cédaient à l'influence du tabou. Ils n'ont pas abandonné cette coutume , et l'on voit encore aujourd'hui , des hommes forts et robustes s'asseoir par terre et se faire nourrir, comme des enfans , par les femmes qui leur mettent le manger dans la bouche. Ces dernières y ont fait , de tout temps , tout le travail : culture , cuisine , intérieur du ménage , fabrication des étoffes , etc. Toutel'occupalion des hommes consisté à fabriquer les filets et à pêcher , à construire les pirogues et les maisons. Les habitans de Râpa , ainsi que ceux de presque toutes les autres îles , se souviennent encore du temps où , trop nombreux pour la terre qu'ils habitaient , ils se livraient des combats terribles, et commettaient, pressés par la faim , ces assassinats , et autres actions révoltantes, dont il sera question à l'article des recherches sur l'antiquité et l'état ancien des peuples de la Polynésie.

Vancouver portait la population de l'île à quinze

— i39 — cents âmes , en prenant pour base de son calcul le nombre des habitans venus dans leurs pirogues autour de son bâtiment. Le missionnaire Deviés, resté plusieurs jours à terre, et, par conséquent, mieux à portée d'en juger , l'estimait à deux mille personnes; mais, par suite de la fatalité qui semble frapper les indigènes de l'Océanie sur tous les points par lesquels les blancs pénètrent chez eux , à peine le bâtiment anglais eut-il quitté l'île , que des maladies , jusqu'alors inconnues, s'y déclarèrent, et qu'il y mourut un nombre d'Indiens relativement prodigieux. Cet événement , qu'ils attribuaient au courroux de leurs dieux , arrêta même , quelque temps , leur conversion. Peu à peu, cependant, tous se firent chrétiens; mais 'les maladies continuant à les décimer; et , postérieurement, trois blancs y ayant établi une espèce de distillerie dans laquelle ils tiraient une liqueur spiritueuse de la plante dite ti ( dracœnœ species), on n'y compta bientôt plus que mille habitans.

Aujourd'hui il n'y en a , pas trois cents , et le nombre en diminue chaque jour 1 Fait singulier , fait presqu'inexplicable , mais qui se reproduit , sans exception aucune , dans toutes les lies où nous avons introduit notre religion et apporté des* changemens dans les mœurs.

— i4o — SECTION Vin.

Page 1