‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 22 sur 99 · II · texte numérisé non relu

II

El M EO.

( Sunto Domingo , de Bonechea; Yorhy de Wallis ; Moréa ou Mourea,

des Missionnaires. )

Le 9 avril , i83o , nous quittâmes 0-taïti, et réussîmes à sortir du port , après trois jours de vaine attente, le vent soufflant directement dans la baie. J'avais à visiter plusieurs îles, dont j'ai déjà décrit ailleurs quelques-unes. J'allai d'abord à Eïméo ou Moréa, que je n'avais pas encore vue, quoiqu'elle ne soit qu'à sept lieues d'0-taïti. L'endroit où j'avais affaire était la baie du nord-ouest de l'île. Le vent était favorable pour entrer; mais, à peu de distance , dans l'intérieur, il y a un banc de corail qui barre l'entrée ; de sorte qu'on est obligé de louvoyer pour l'éviter et pour gagner le fond de la baie, où se trouve un bon mouillage. Je ne sais comment cela se fit ; mais je crois que ce fut parce que le vent nous manqua tout à coup.... Nous dûmes venir à l'ancre , en dehors du banc dont je viens de parler, par dixhuit brasses ; endroit fort dangereux , et d'où il était difficile d'appareiller.

Cette baie est excellente , quand on peut doubler le banc, ce qui, le plus souvent , n'est, à ce qu'il paraît, pas très-pénible. Elle est spacieuse ; et, de

plus , pittoresque. A l'ouest , le rivage , garni de demeures, ressemble à celui dePapaïti; à l'est, s'élèvent des montagnes couvertes d'une riche végétation; et au fond, s'étend une plaine qui , montant graduellement , se termine par des montagnes des plus singulières. Ce sont des pics qu'on prendrait pour des châteaux ou des forts surmontés de tours; excellent signal de la mer pour reconnaître l'entrée de la baie ; mais cette localité a l'inconvénient de nourrir un tel nombre de moustiques , que , les premières nuits , il est impossible de dormir, même à bord; aussi ne la connaît-on guère , aujourd'hui , que sous le nom de Baie des Moustiques,

Dès notre arrivée dans le port , M, Simson , missionnaire en cette île , et directeur du pensionnat établi là pour l'instruction des enfans des missionnaires , sous le nom ponipeux ^Académie de la mer du sud, vint à bord pour nous indiquer la route que nous avions à suivre, afin d'entrer en sûreté dans la baie. Qdand le brick eut jeté l'ancre, je me rendis à terre avec lui; et vis, en passant , l'église qui , construite de blocs de corail , est , à la fois , la plus jolie et la plus solide de ces îles. Une allée assez agréable conduit de l'église à la maison du jmissionnaire , également spacieuse et belle ; et l'on traverse un beau jardin , avant d'arriver à la maison même , qui se montre favorablement , en raison de sa situation un peu plus élevée. En entrant, il me présenta à son épouse, que je connaissais déjà;

femme , ainsi que lui , fort instruite, de bonne compagnie et très-aimable. Gomme il était encore de bonne heure , M. Simson me fit faire un petit tour pour me montrer une plantation qu'il avait formée , et d'autres endroits dignes de remarque. A quelque distance derrière sa maison , nous arrivâmes en un lieu où , sur un courant d'eau assez considérable , se voyaient encore les indices du moulin d'une mécanique à filature qu'on avait dû abandonner, parce que les Indiens, ne voulant point travailler , ne pouvaient se familiariser avec ce genre d'industrie. On ne saurait croire dans quelles étranges erreurs on tomba , de toutes parts , sur ce qu'il convenait d'établir chez ce peuple, dans les premiers temps de sa conversion au christianisme. Les missionnaires et ceux qui les secondaient en Angleterre , modelaient, à tort et à travers , gouvernement , lois , institutions , arts, sciences, fabriques, etc. ; non pas sur les besoins de ce peuple dans son état, sous son climat , avec ses mœurs et ses habitudes ; mais sur ce qu'ils avaient sous les yeux en Europe; et cela, sans une seule exception, pour tousleursétablissemens.Dansce

cas se trouvait leur manufacture de coton. Comment pouvaient-ils songer à établir, dans ces îles, des manufactures d'une étoffe dont la consommation y est si peu considérable, que l'échange de quelques provisions leur en procure facilement au delà de ce qu'il leur en fau t ? et certes , ils ne pouvaient pas en espérer l'exportation. Ces industriels imprudens en furent

donc pour leurs frais de machines et d'entretien d'une ou deux personnes chargées d'en enseigner l'usage. Il en fut ainsi de plusieurs autres choses ; car il vint également une personne pour montrer la culture du sucre , circonstance qui a profité à quelques missionnaires et à d'autres blancs; mais dont les Indiens n'ont jamais tiré le moindre avantage.

Je restai trois jours dans Eïméo, à cause du mauvais temps , qui ne permettait pas au bâtiment d'appareiller. J'eus peu d'occasions de voir le peuple ; mais je sais que ses mœurs sont les mêmes que celles d'0-taïti, qu'il visite à chaque instant. Le dernier jour que je passai à terre , j'eus le plaisir d'y voir le capitaine Waldegrave , commandant de la frégate de guerre la Seringapatnam. 11 avait été à Pitcaïrn , et m'apprit qu Adams était mort cinq à six jours après mon départ ; mais , au reste , il avait trouvé la petite colonie dans l'état le plus satisfaisant.

Le sol et les productions d'Eïméo ou Moréa , nom sous lequel cette ile est aujourd'hui plus généralement connue, sont les mêmes que ceux d'0-taïti; mais avec moins de richesse et de perfection.

Entourée d'un rescif comme 0-taïti, Eïméo possède plusieurs très-beaux ports; et, comme elle, a, partout , une eau excellente. Beaucoup plus coupée de vallons , elle offre des ravins, des précipices , des sites , des vues des plus bizarres et des plus pittoresques. Elle a , dans son intérieur , un lac assez consi-

durable par où l'on peut traverser l'île, pour en visiter plusieurs parties, sans être obligé d'en faire le tour, comme à 0-taïti. Elle était autrefois très-peuplée , comme 0-taïti; mais ayant éprouvé les mêmes vicisàitudes,le même sort, elle n a guère, aujourd'hui, que douze h quinze cents habitans.

s III.

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