ÎLES OCÉANIENNES
Les îles océaniennes, depuis les plus rapprochées du continent d* Amérique , par iio° de long. 0, environ , jusqu'à la mer des Indes , sur une latitude de trente à quarante degrés au sud et au nord de la ligne , sont de deux espèces bien distinctes. Les unes, cachées, au niveau ou à peine élevées de quelques pieds au-dessus de la surface de la mer , ne se composent que de corail, de coquilles et de sables, où semblent , d'abord , ne croître qu'à regret quelques végétaux , et présentent autant d'écueils dangereux pour les navires qui parcourent ces mers, encore si peu connues, quoique déjà si souvent explorées; les autres, s' élevant majestueusement sur les flots, et couvertes d'arbres et de verdure, depuis leurs rivages jusqu'aux sommets de leurs plus hautes montagnes, se parent, au contraire, de tout ce que la nature possède de richesses et de charmes 5 aussi , tandis
que les premières offrent à peine le plus strict nécessaire à un grand nombre d'êtres de notre espèce, qui y végètent dans Tignorance et dans la misère; les secondes, dans le luxe de leur fertilité, prodiguent, sans travail et sans peine, à leu rs heureux ha- Litans, une nourriture abondante , les fruits les plus exquis; et deviennent, presque toutes, pour eux, la source de jouissances inépuisables, de véritables paradis terrestres.
Que les premières de ces îles ont surgi du fond de la mer, et se forment de bancs de corail , de coquillages, etc. , élevés des profondeurs inconnues de cet océan jusqu'au-dessus de ses eaux, c'est un fait incontestable.
Pour reconnaître , à chaque pas , cette formation graduelle , il suffit de parcourir Tarchipel Dangereux , et les autres parties de l'Océan Pacifique, Là , c'est un rocher encore enfoncé sous l'eau de plusieurs pieds, et même de plusieurs toises, mais dessinant, déjà , un rudiment de File , du genre de celles dont les parties extérieures se forment les premières , et qui se ménagent des lacs internes, quand elles sont parvenues au-dessus des eaux; ici, c'est un rescif,soit^ nu, soit à fleur d'eau, dans l'intérieur duquel des bancs de sable commencent à s'entasser, de distance en distance. D'autres îles s'entourent, déjà, de ces bancs de sable; déjà les parties intermédiaires de leur rescif noiirrissent quelques plantes, tandis que (les îles plus anciennes sont entièrement cou-
vertes d'arbres et de verdure; et l'on en voit, enfin , dont les lacs intérieurs même, depuis long - temps comblés , ne forment plus qu'une terre solide, apte à la culture, et présentant, quelquefois, une végétation assez ricbe.
Le plus souvent , néanmoins, ces îles ne sont, absolument, qu'un banc de corail plus ou moins large, qui, prenant une forme quelconque, mais presque toujours ovale, et dirigée d'est en ouest, semble en* clore une partie de la mer , laissant quelquefois (mais rarement ;des ouvertures par où, soit une embarcacation , soit même un navire, peut pénétrer dans le lac. Quelques - uns de ces bancs ou rescifs, nom que je leur donnerai dans la suite, s'étendent, comme on l'a vu , à de grandes dist:mces , et laissent des lacs superbes à leur intérieur; mais leur largeur dépend entièrement du temps écoulé depuis leur formation; car, dans les iles nouvellement formées, et encore sans verdure , la ceinture est toujours étroite; tandis qu'une fois au niveau de l'eau , la mer brisant continuellement dessus, les vagues jettent à l'intérieur des sables, des coquillages et les débris même du rescifqu'elles battent sans cesse. II se forme , à l'intérieur, des bancs que le balancement des eaux du lac augmente encore, dans sa partie interne , en y entassant, surtout du côté opposé aux vents alises, des sables, des coraux et des coquillages morts ou pulvérisés; tandis qu'au debors, le rescif même s'élargit par de nouveaux rangs de corail, placés h côté des..
anciens ; et qui , s'étendant à leur tour , garantissent les parties formées les premières , lesquelles , élevées encore (on ne conçoit pas trop par quel moyen) , Bnissent par se trouver parfaitement à l'abri des flots , et ne tardent pas à se couvrir d'arbres et de verdure. La première plante qu'on y rencontre est le/ara ( pandanus odoratissimus ) , qui , poussant au milieu des sables et des pierres , revêt , le premier , ces tristes lieux de sa belle verdure et embaume l'air de ses parfums. Cet arbre croît et se multiplie rapidement, quoiqu'on ne puisse concevoir de quoi il se nourrit, au milieu de ces débris'de corail et de ces sables arides ; mais , dès qu'une fois il a couvert une lie, et que son épais feuillage et ses fruits tombés, détériorés par les eaux pluviales, se sont mêlés aux sables et aux coraux dissous , tout change promptement d'aspect. La terre, devenue plus féconde, nourrit, alors, d'autres végétaux , entre lesquels on distingue Xourou ( surcana ) ; le- tahenou ( tournefortia ) ; le aruhai et le nau ( achyranthus et lepidtum ) ; Yaretou nonoha ( papyrus odoratus ) ; plusieurs fougères et même le bouraau ( hibiscus tiliaceus); le miro{ thespesia populnea); le tomanou ( calophrllum inophjllum ).Tous ces végétaux paraissent y multiplier rapidement, ainsi que le cocotier, qu on trouve presque partout où il y a des habitans.
Ces îles, pour peu qu'elles soient habitées , sennblent pouvoir s'améliorer et devenir propres à la culture de plusieurs fruits de ces climats. C'est ainsi
quà Taboutaa et à Taaroa ( Tiboka de Cook) , les naturels sont , depuis quelques années , parvenus à cultiver le taro ( caladium esculentum), et qu'en d'autres iles de l'arcliipel Dangereux , ils possèdent des bananiers et des pommes-de-terre douces.
]\éanmoins\ ces îles ne peuvent guère devenir fertiles , tant qu'elles ne présentent qu'une bande de terre toujours exposée à Tinvasion dessables, qui, poussés par les vents, rendent nuls tous les efforts des babitans dans l'intérêt de la culture. Plusieurs d'entr elles sont , aussi, exposées à des inondations, pendant les gros temps. Ainsi, en 1822, dans celle de la Chaîne et dans plusieurs autres des environs , la végétation Tut presqu*entièrement détruite. Les babitans s'en virent, même, en danger de périr sous les flots, qui , par un coup de vent de l'ouest , s'élevèrent à une hauteur effroyable, et faillirent en submerger plusieurs (ij. C'est donc seulement quand les lacs internes se sont entièrement comblés,
(i) Dans ces conps de vent, qui ne sont très - violens que tous les huit à dix ans, la mer est plus dangereuse que les vents même , au moins à 0-taïti et dans les îles plus orientales. J'ai vu^ à l'île de la Chaîne, des pienes énormes, qu'en 1822, elle avait roulées à plusieurs toises dans l'intérieur. Elle y détruisit toutes les demeures et causa des ravai;es dont le seul souvenir fait encore frémir les Indiens. AO taîli , en janvier i832, il s'éleva , tout à coup, une mer effroyable qui , roulant par-dessus le rescf , en masses semblables à des montagnes , inonda une partie des terres , du côté N.-O. Le vent ne se fit sentir que six heures après , et fut un des plus violens dont on se souvienne en ces lieux.
et quand le tout forme un terrain solide , que ces îles deviennent propres à la culture ; car, alors , la mer, ne pouvant plus rien charrier vers leur centre, y élève , en général , tout autour , des digues de sable, de corail mort, etc., qui garantissent d'autant mieux l'intérieur; et, dans ce cas-là même, eiles ne sont jamais parfaitement sûres, a vaut quelecoraily ai [constitué (comme il y en a plusieurs exemples dansla longitude orientale), une seconde ligne de ci rcon val la tion, placée à quelque distance en dehors de la première, et ménageant, entre deux , des espaces ou lacs d'eau salée. L'île se trouvant alors bien garantie de l'invasion des sables et de la mer, le terrain s'améliore rapidement, et devient propre à la culture de presque toutes les plantes de ces régions. 11 n'est pas rare de voir des formations de cette dernière espèce abonder en arbres à pain. Il est aussi à remarquer que leurs terres intérieures , c'est-à-dire, celles de leurs parties où se trouvaient les lacs , sont généralement bien plus fertiles que les terrains de la première ligne de corail et de sables qui constitue leur sol primitif; car les détritus de bois, de feuilles et de toute espèce de végétaux charriés dans les lacs, y forment une sorte d'engrais ou de terreau bien autrement saturé de principes fécondans que peuvent l'être les sables arides qui couvrent les rescifs des îles le plus nouvellement formées.
Quant aux animaux qu'on trouve dans ces îles basses, ils sont très - peu nombreux. Le premier^
qui se voit partout, est une espèce de crabe de terre de très-grande taille, qui vitsous les débris de corail et dans le sable ; puis l'espèce bien connue , vulgairement nommée Yherniite Bernard. Cet animal a toujours quelque coquillage qu'il traîne à sa suite, et dans lequel il se retire, en cas de besoin et à l'approche d'un ennemi. Il vit aussi en des trous, dans le sable et dans la terre; on le trouve dans les lies les plus stériles. Il paraît ne se nourrir que de débris de poissons et de verdure.
La même espèce existe à Pitcaïrn , où elle se loge souvent dans des noix de coco , faute de coquillages. Il y a aussi de petits lézards, de deux ou trois espèces difîerentes et des plus brillantes couleurs; des araignées et souvent des rats, quoiqu'il ne s'y en trouve pas dans toutes les îles. Celles où sont des lacs ou des réservoirs d'eau douce et de la verdure, possèdent quelques oiseaux de terre , comme deux espèces de pigeons assez grands, et une tourterelle verte dont le roucoulement ressemble à celui de la tourterelle d'Europe. Je note encore un petit oiseau que son instinct et son chant rapprochent beaucoup de l'alouette; mais si dépourvu de moyens de voler, qu'on ne conçoit pas comment il a pu arriver. Il cherche à s'élever dans l'air, en chantant; mais à peine y a-t-il monté de quelques toises, qu'il est forcé de redescendre; et, quand on le poursuit, il court plutôt qu'il ne vole. 11 y a des bécasses de grande taille et d'un goût exquis. Pour les oiseaux
de mer, ils pullulent dans toutes les îles désertes. Au beau temps, on les y voit s'ébattre; et ils y remplissent Tair de leurs cris, souvent des nuits entières. Le plus intéressant, parmi leurs différentes espèces , est une sorte d'hirondelle de la taille d'un pigeon et d'une blancheur éblouissante, avec un bec assez long et de très-grands yeux. On en trouve beaucoup dans toutes ces localités; et, comme elle ne va guère qu'à quelques milles en mer, sa rencontre en troupes nombreuses est, pour le navigateur, un signe certain de la proximité de la terre.
Le poisson y abonde ; mais il est nécessaire de le bien connaître. Plusieurs espèces sont des poisons. Il parait même que , dans certains endroits, il y en a fort peu dont on puisse se nourrir sans danger. Il y a aussi une grande quantité de crustacés assez bons à manger, et les tortues fourmillent dans quelques localités. Quant à l'eau , toutes en ont de plus ou moins bonne , et qu'on trouve en faisant des trous dans les sables de l'intérieur , k quelques pieds du lac.
Les autres îles de cet océan sont presque toutes très-élevées. Plusieurs même sont à pic, et n'ont que peu ou point de terres basses , comme Pitcaïrn, les Marquises, les Navigateurs, etc. D'autres ont des plaines spacieuses , comme les lies de la Société , les îles des Amis, les îles Fidgi, etc. Toutes paraissent n'être que les sommets de grandes montagnes. Soit- que leurs bases portent toutes sur un même sol , autrefois h découvert , soit qu elles aient toujours été
- 369 ~ les seules parties élevées au-dessus du niveau de rOcéan, elles ne semblent nullement nouvelles, comme les lies basses dont j'ai parlé ; et , quoique de formation secondaire , leur revêtement de terre végétale , et la richesse de leur végétation , donnent lieu de les croire très-anciennes.
Mais, parmi ces îles élevées , il en est plusieurs qui sont, comme les îles basses, entourées de rescif's , tout en possédant, ainsi que je l'ai dit , de belles et fertiles plaines, étendues depuis le pied des montagnes jusqu'à la mer. Ces plaines ne sont pas aussi anciennes que le milieu et les parties hautes et me paraissent avoir été formées de la même manière que les îles basses. Telles sont les plaines des îles Gambier, des îles de la Société, des îles des Amis, des îles Fidgi, des îles Sandwich et de la plupart des plus grandes de l'Océanie. Là se trouve , presque toujours, une double ligne de corail ou deux rescifs ; l'un près de la terre , qui termine la plaine , et distant d'un quart de mille à deux milles du pied des montagnes; l'autre, à une distance presqu'égale du premier; et qui, plus au large, forme la barrière où la mer se brise. Ils laissent entre eux des espaces formant, comme aux îles basses, autant de lacs ou bassins , dont les uns , très-profonds , peuvent être parcourus , en toute sûreté , par les Indiens avec leurs pirogues , et offrent, souvent, d'excellens ports pour les navires; tandis que les autres , déjà encombrés par le corail qui s'y agglomère en masses VOY. AUX îles. -— t. T. 24
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épaisses, ainsi que par les pierres et la terre que les nombreuses petites rivières et les eaux pluviales ne cessent d'y charrier , livrent à peine passage aux plus petites pirogues, et sont sur le point de se combler tout-à-fait , comme on le voit sur plusieurs points d'O-taïd, et de former, à leur tour, de larges et fertiles plaines.
Il paraît donc certain que , pour toutes celles de ces îles qui ont cette double ligne de corail ou de rescifs , celui du dehors est nouveau , et que le plus rapproché de terre, bien plus ancien , formait , autrefois, les limites de la mer. En plusieurs endroits, à 0-taïti, on longe le rivage depuis Papaoa , au nord, jusqu'au delà de Maïrépéhé , au sud , à la distance de quarante-cinq à cinquante milles; on marche, presque partout , sur un rescif qui , tantôt en partie , tantôt entièrement couvert de sables et de terres, est, néanmoins, toujours facile à distinguer, et se compose , absolument, de la même pierre ou du même corail compact que le rescif extérieur.
Ces parties de terre , dont la base est du corail , se signalent partout, à 0-taïti, par un terrain ingrat, tandis qu'au delà, jusqu'au pied des montagnes, le sol s'améliore et devient d'une fertilité qui n'a peut-être rien de comparable au monde. C'est un sable mêlé d'argile que des pluies fréquentes et un grand nombre de petites rivières, qui coupent les plaines dans tous les sens, fécondent, en l'arrosant et en le rnfraîdii?:sant sans cesse.
Ces plaines nio paraissent donc avoir été ce que sont, aujourd'hui, les espaces compris entre les extrémités des plaines ou le premier rescif, jusqu'au rescif du dehors, je veux dire des lacs ou des bassins, qui, à la longue, se sont comblés ou emplis de corail, de coquillages qui y croissent, de terres et de pierres que les eaux y ont accumulées, de même que se combleront les lacs ou bassins nouvellement formés, et ceux qui se formeront dans la suite.
La diversité des rescifsde différentes îles, et même des rescifs de diverses parties d'une même île, démontre positivement que c'est ainsi que se constituent ces plaines , autour des îles hautes ; car, dans tous les endroits où le rescif du dehors est élevé ou déjà depuis long-temps formé, de manière à bien défendre l'intérieur des efforts de la mer, à peine trouve-t-on quelque chose du rescif rapproché de terre, alors, non-seulement couvert de sables et de terres, mais encore , en partie , dissous; et , là, le terrain des plaines est riche et couvert de végétaux de toute espèce , tandis qu'au contraire , le rescif intérieur est à découvert, le terrain des plainœ plus stérile, en proportion du plus ou moins d'abaissement du rescif externe; ou, en d'autres termes, en proportion du temps depuis lequel il s'est formé. C'est ainsi qu'à Toubouaï , par exemple, le rescif extérieur étant trèsbas et la mer passant continuellement par-dessus en plusieurs endroits , celui d'auprès de terre est en-
core , en grande partie , k découvert ( i ) ; et cette localité accuse d'autant mieux ce genre de formation, que les plaines, depuis le rivage jusqu'au pied des montagnes, y sont encore couvertes de corail, répandu, de distance en distance, à la surface du sol ou à peu de profondeur; qu'en général, l'eau y est saumâtre, que le terrain y est ingrat, et qu'il y a même encore de petits lacs d'eau salée.
Il est donc certain que les plaines rapprochées des hautes terres, de même que les îles basses, si nombreuses dans cet Océan, se sont formées seulement parle corail, qui croît et s'entasse depuis les abîmes de la mer jusqu'à la superficie de ses eaux; et quede nouveaux bancs de corail continuent à s'élever , donnant naissance à de nouvelles lies et étendant les îles déjà formées. C'est encore là un fait qui me paraît hors de doute; car je le vois aux îles des Amis, aux îles Fidgi et ailleurs, où quelquefois, de banc en banc ou de rescif en rescif , le corail s'étend jusqu'à cinquante et même jusqu'à cent milles de la terre , devenant , alors, [d'autant plus dangereux que les bancs extérieurs sont moins élevés, et que, souvent encore cachés sous les eaux, ils forment des écueils
(î) A l'est de la pointe Vénus , dans l'île d'0-taïti , il s'élève un nouveau rescif, déjà, sur quelques points, a^sez considérable pour mettre les bâtimens en danger. Là se trouve également , près de terre ^un banc de corail ou rescif de bien plus ancienne formation.
piesqii'iiiéYital)lcs pour les navires qui approchent de ces lies.
J'en conclus qu'il est sur, quoique la ni?jrclie de ce travail soit lente, que ces tlillerentes îles et ces divers groupes finiront , avec le temps, par s'unir, et formeront un vaste continent sur les débris d'uu plus vaste encore , peut-être , existant jadis , d'après les traditions des liabilans, et qu'ont détruit des déluges ou des commotions volcaniques.
Un fait aussi singulier que celui de voir ces terres nouvelles sortir du sein dé la mer, ou s'élever de toute la profondeur de ses abîmes par l'action d'un être en apparence aussi faible, aussi petit et aussi peu agile que le polype, devait nécessairement inspirer autant d'étonnement que d'admiration, et méritait trop l'attention des savans pour ne pas devenir un des objets spéciaux de leurs recherches. Aussi a -t- il donné lieu à différentes hypothèses, surtout sur la manière dont les polypes peuvent surgir du fond de la mer, et donner à leurs constructions les formes qu'affectent les rescifs, tant ceux qui composent les îles basses que ceux qui entourent les iles élevées.
Forster, le compagnon de voyage de Cook , et qui, le premier , étudia ces lieux avec toute la précision d'un observateur aussi exercé qu'ardent , crut que , partant d'une même ]3ase ou tronc , les coraux s'étendaient par branches sous la forme d'une coupe dont les bords , plus élevés , se présentaient les pre-
miers , vérifiant en grand ce que Ton voit quelquefois en diminutif, pour certaines espèces de coraux. Cette hypothèse lui expliquait la forme de ces îles, et la raison pour laquelle ces corps avancés ou rescifs s'élevaient toujours avant les parties intérieures.
Le capitaine Beechey repousse cette idée, ainsi que celle de tous les naturalistes qui pensent que leslithophytes ne s'élèvent ( j'ignore pour quelle raison ) que de cinq cents pieds, tout ai: plus. Sans combattre cette opinion par les mêmes argumens , je me contenterai de remarquer que si cette hypothèse est la vraie , ces îles doivent être bien fragiles; que si elles m '^'enfoncent pas, ce dont il n'y a jusqu'ici aucun exemple , elles devraient certainement être flottantes, car leur base devrait infailliblement se briser; que si telle est, en effet, la manière dont elles se sont élevées , la profondeur où les polypes commencent leur travail doit être immense et presque incalculable; et, en dernier lieu, puisque nulle part, dans les baies , on ne rencontre de structure pareille ; puisque, jamais, les coraux ne s'élèvent de la sorte , à moins que ce ne soit en plantes isolées de deux à trois pieds de diamètre au plus, à leur sommet, leurs branches se brisant, d'ailleurs, comme leur base, au moindre froissement, il nest nullement probable qu'un tel phénomène se rej)roduise en grand dans les abîmes de la mer.
Le capitaine Beechey croit, au contraire, que les coraux surgissent ainsiparce qu'ils ont pour fondement
les bords de volcans ou de cratères souterrains. De la vient, à son avis, que les rescifs s'élèvent les premiers, et que ces îles afFectenl des formes rondes , oval es, etc. Sans nier absolument la possibilité que la chose puisse se passer de la sorte , je dirai que l'admission de cette hypothèse devrait faire supposer un nombre de volcans et des cratères d'une dimension dont aucune terre connue n'offre d'exemples; et, de plus, les rescifs qui environnent les îles hautes, s'élevant de la même mariièiè que ceu:^: des îltes basses , et se formant à chaque iristant, les uns au dehors des autres , indiquent assez que la présence de bords d'un cratère n'est pas nécessaire pour expliquer comment des bancs de coraux s'élèvent perpendiciilairement , en murs isolés; mais il est, ce me semble , des faits plus simples , qui expliquent mieux pOurqut>i les dehors des bancs de coraux s'élèvent plus vite que le centre. Voici comment je le conçois :
Quand des bancs de corail , de coquillages, etc. , se posent sur quelque partie de terre sous-marine et y forment comme un lit, ils doivent être, d'abord, assez unis ; mais, dès l'instant que le tout , cessant de s'élargir, commence à s'élever, la partie extérieure, recevant toujours, de la haute mer, plus d'agrégats que l'autre, doit nécessairement paraître la première; ce qui arrive d'autant plus infailliblement, que les polypes se fixent et prennent racine sur n'importe qnèl objet solide, au fond des eaux. C'est ce qu'on voit partout, soit dans les baies, soit dans les lacs où les
bancs de corail, qui viennent d'une profondeur moindre, ont , comme les autres et pour les mêmes raisons, leurs extrémités toujours plus saillantes; et, s'ils s'élevaient d'une plus grande profondeur, ils reproduiraientlemême phénomène, en se changeant en rescifs pourvus de lacs intérieurs (i).îC'est pour cela que, dans les îles où les rescifs sont encore nus et par conséquent nouvellement ou, pour mieux dire, moins anciennement formés , les lacs sont quelquefois d'une grande profondeur; mais diminuent, ensuite, rapidement; car, le rescif une fois rendu au niveau de la mer , le corail ne s'élève plus; et, battu par la mer, il se consolide et devient comme une pierre compacte sur laquelle , tant à cause de son élévation que parce que la mer s'y brise continuellement, rien ne peut plus se fixer. Alors le vide du milieu se remplit d'autant plus promptement que la mer, comme je l'ai déjà dit, roulant continuellement au-dessus du rescif, ne cesse de jeter à l'intérieur des débris de corail et mille autres objets , et que le corail , les coquillages surtout, y croissent avec une rapidité extraordinaire. Alors , diminuant continuellement de profondeur, des bancs de sable s'entassent et devien-
(i) La preuve que les rescifs extérieurs s'élèvent îes premiers , parce que les polypes , les rencontrant , s'y attachent avant de pouvoir atteindre les autres parties, c'est que les côtés auvent de ces rescifs sont toujours les plus avancés, les courans et les vents y apportant plus d'objets qu'ailleurs. Ils devancent même toutes les autres parties des îles*
nent, de plus en plus , larges à l'intérieur du rescif, comblent des lacs entiers , et la terre avec la verdure remplace partout la mer. Cest ainsi qu'avec le temps se forment des îles ayant pour base des masses solides de corail et de coquillage ; c'est ainsi que se couvrent d'arbres et de verdure des lieux où, jadis, roulaient, sans interruption, les vagues de cet im-
m^ense Océan.
Un autre point sur lequel on a beaucoup raisonné, quoique d'une manière moins variée , c'est celui des ouvertures ou passes qui existent dans les rescifs. Une opinion assez générale, au moins pour les îles élevées, c'est que ces passes ont pour cause la présence de l'eau douce ; ce qu'on prouve en disant que , dans les rescifs des îles élevées , ces ouvertures se trouvent toujours devant de larges vallons, et, par conséquent, dans le courant et sous l'influence des > plus fortes rivières ; mais , ce me semble , quoique , certainement, les coraux ne viennent point dans l'eau douce , la présence de ces mêmes ouvertures dans les rescifs des îles basses prouverait surabondamment que la qualité et l'influence de l'eau douce ne peut déterminer, en rien , ces interruptions dans les lits de corail. Il me parait bien plus naturel de les attribuer à la violence des courans , qui ne permettent pas aux polypes de se fixer. En effet , lorsqu'une chaîne de corail surgit, soit en pleine mer, pour former une des îles basses, soit autour des îles élevées, si quelque partie de cette chaîne est en arrière,
soit par suite de Tinégalité des terres sous-marines , soit en raison d'une position qui s*oppose à leur accroissement plus rapide (i), toute l'eau que la mer jette au - dessus des parties plus élevées s'y porte et y forme des courans, contre lesquels souvent les bàtimens même lutteraient en vain et qui ne permettent plus aux polypes de s'y attacher. Ces ouvertures restent long-temps intactes, et se remplissent d'autant moins promptement, qu'elles sont moins profondes, et que les courans y deviennent plus forts. On conçoit, dès lors, pourquoi ces passes , dans les rescifsqui entourent les îles élevées, sont, le plus souvent , en face des rivières , qui augmentent les courans et les rendent plus constans.
C'est donc plutôt la présence que la qualité de l'eau douce qui les occasionne; fait d'autant plus évident , qu'à la distance où sont ces passes des rivières , l'eau douce a perdu sa qualité^ et n'empêcherait certainement pas les polypes d'y croître, puisqu'on les trouve partout près de terre, non loin des nombreuses petites rivières, et même en des endroits où l'eau n'est que saumâtre.
J'ai parlé des animaux des îles basses. Je n'ai guère autre chose à dire de ceux des terres élevées, si ce n'est qu'on a trouvé le chien, le cochon et des poules
(i) Ces ouvertures ou passes, dans les îles basses, sont presqu'invariablement sous le vent , ce qui prouverait encore que le plus ou moins de rapidité de la croissance des rescifs dépend entièrement de Ifelir situation.
à 0-taïti et dans plusieurs autres îles. On y trouve aussi quantité de petits oiseaux , qui sont bien plus distingués pour la grâce de leur chant que pour Téclat du plumage , par une exception remarquable à ce qui a lieu sous cette zone , où Ton sait que les oiseaux , en général , compensent , par la richesse de leur parure , l'infériorité de leur chant. J'ajoute qu'on n'y trouve ni oiseaux de proie terrestres ni perroquets, ce qui pourra paraître assez singulier (i); de plus, les seuls animaux ou reptiles venimeux qu'on y rencontre sont les scorpions et les centipes ou scolopendres ; encore n'y sont-ils pas nombreux , et la morsure de l'une ni de l'autre espèce n'est pas dangereuse.
Quant au règne végétal , je ne puis mieux le faire connaître qu'en donnant la liste des plantes que j'ai envoyées en France , et qui sont déposées au Jardin du Roi , à Paris (2).
<i) C'estàniede Kouroutou, paraS.ly delat. et par i53.6 de long. occ. , qu'on trouve le premier perroquet. Il y est de petite espèce , mais d'un beau plumage. A partir de là cet oiseau augmente en nombre à mesure qu'on avance et qu'on approche de la Nouvelle-Hollande , de la Nouvelle-Guinée ou de rinde. Les oiseaux de ces îles seraient-ils venus dé ces continens ou grandes terres , et y en aurait-il si peu en ces îles , à cause des vents alises , qui les empêchent de gagner à l'est ; ou ces mêmçs vents , soufflant si souvent avec force , auraient-ils dépeuplé ces lieux de leurs habitans ailés, en les emportant au large et à l'ouest ? Ceux qu'on voit en mer semblent venir à l'appui de cette dernière opinion.
(2) Nous renvoyons , en forme d'appendice , à la Hn de
Ces plantes furent recueillies , pour la plupart, d*après la note que m'avait laissée , en partant , Tinfortuné Bertero , et c'est à lui seul qu'est dû l'honneur de ces découvertes.
Plusieurs de ces îles ont différentes plantes et fruits qu'elles possèdent seules, et la végétation j varie, en général , d'après la fécondité du sol , et en raison de leur situation géographique ; mais à moins qu'on ne s'élève en latitude jusqu'à la Nouvelle-Zélande, par exemple, ou qu'on n'avance à l'ouest jusqu'aux îles Fidgi, où déjà se trouvent la noix muscade et autres plantes de l'Inde (i); 0-taïti seule donne, à peu d'exceptions près, tous les végétaux des îles environnantes, au moins depuis Gambier jusqu'aux îles des Amis, et depuis Laïvavaï jusqu'aux Marquises; mais, comme je l'ai dit dans un rapport à l'une des Sociétés savantes de France, les autres îles n'ont pas tous les végétaux d'0-taïti, et souvent tous y sont moins
Touvrage , cette nomenclature , qui , revue , corrigée et considérablement augmentée , par M. Guillemin , formera une flore complète d'0-taïti. Note de V éditeur,
(i) Ce fruit (la noix muscade) y est sauvage et de mauvaise qualité î mais il est toutefois étonnant que ces îles semblent former comme une ligne de démarcation ; tout y porte le caractère distinct d'un changement qui devient plus positif, à mesure qu'on avance vers l'ouest. En eftet , aux Fidgi , .''t près des îles des Amis, les hommes , les oiseaux , la végétation , sont , déjà , plus ou moins différens; et c'est jusque-là que s'étendent ces noirs aux cheveux crépus ou race Papou, qu'on ne trouve nulle part plus loin dans ces îles, ni au cod. tinent de l'Amérique , comme il sera dit ailleurs.
~ 38i — forts, les arbres moins majestueux , moins productifs, et leurs fruits moins savouieux. AinsiàGambier , à Laïvàvaï , h Toubouaï , etc. , l'arbre à pain est bien moins grand qu'à 0-taïti , et n'y donne , non plus , qu'une seule récolte par an : à Pitcaïrn , par 25" sud, on ne le trouve que d'une seule espèce ; il y est plus faible encore et ne s'y reproduit que spontanément , sans qu'on ait pu en augmenter le nombre, en le plantant; et, enfin, aux îles de Pâques et de Râpa , par 27* de latitude sud , ce fruit n'existe déjà plus. De même , Pitcaïrn est la dernière île en latitude sud, où Ton trouve encore Youhui, X\^ndime {Dioscorea alata) ^le pia { Tacca pinnati" fida), le hoari, le cocotier ( Cocqs iiuciferà), le méia, la banane (mw^^^); comme Râpa est l'île la plus méridionale où se trouve le taro ( Caladium esculentum), le ti{Dracœnœ spccies)] et l'île de Pâques la dernière où se trouve le to , canne à sucre ( Saccharum officinarum ).. Cette île aussi , avec les parties septentrionales de la Nouvelle- Zélande , offre les dernières oumera , pommes-deterre douces. Enfin , Xauté ( Broussonetia pcipyrlfera)^ dont toutes les îles emplo3^aient l'écorce à la fabrication des étoffes, se voit, pour la dernière fois , aux îles de Pâques , de Pitcaïrn et de Râpa ; mais ne présente là, comme plusieurs autres plantes, que des tiges minces et peu élevées , tandis qu'à Otaïti il s'élève souvent en arbre magnifique.
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