‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 25 sur 99 · ETHNOGRAPHIE · texte numérisé non relu

ETHNOGRAPHIE

Prêt à entrer dans le détail des notions de premier intérêt que j'ai pu obtenir sur les peuples polynésiens , relativement a ce qui concerne , par exemple, leur cosmogonie et autres traditions, ainsi que leur religion et leur état ancien , peut-être conviendra-t-il d'indiquer les principales sources où je les ai puisées.

J'ai long-temps vécu familièrement, àPapara, avec le chef Ta ti, dont le père avait été grand-prêtre; et qui, lui-même, dans sa première jeunesse, avait officié aux autels; Tati, d'ailleurs, le neveu d'Amo, Arii rahi ou roi de l'île, à l'époque de la visite de Wallis. Ce chef devait , à tous ces titres, avoir beaucoup de souvenirs et de connaissances positives, et connaître parfaitement les usages anciens , tant publics que privés du peuple. Je lui dois une foule de détails et de renseignemens nouveaux sur tous ces objets. Cependant il me manquait , surtout à l'égard de la religion , bien des documens que je savais exister

383 — et que jecherchais en vain. Tati lui-même me parlait souvent d'un vieillard jadis prêtre et harepo à Raïatéa ^lequel connaissait, disait-il, les anciennes traditions, tout ce qui regardait le culte et l'état du peuple aux époques les plus reculées. Déjà, plusieurs lois, j'avais désiré voir ce vieillard; mais il n'avait répondu qu'avec froideur à toutes mes sollicitations , paraissant peu disposé à me communiquer des connaissances que lui seul, peut-être, possédait encore dans cette île ; et ce ne fut qu'à force d'importunités que je réussis, enfin, à le faire parler. Ce moment fut pour moi un moment d'extase. Je reproduis ici les particularités de cette communication , telles que me les présente l'extrait suivant de mon journal. Ce sera, tout naturellement , la préface de cette seconde paitie de l'ouvrage, où je traite surtout des sujets dont les matériaux m'ont été fournis par cet homme extraordinaire.

Extrait de mon journal. (i83i.)-

(( Septembre. — Mécontent du messager que j vais envoyé au vieux prêtre et qui n était pas encore revenu , mécontent du prêtre même , qui , probablement n avait pas voulu venir , je m'étais retiré de bonne heure , et j'allais me coucher, quand quelques coups, frappés à ma porte et les mots de ; « Mater {i)

(i) Mater ^ouY master , mot anglais , pour mo7i5ieMr.

Moerenhout , haré mai na ! (Monsieur Moerenhout, venez donc 1 ) , » m'annoncèrent le retour de mon Indieu. Je courus ouvrir, espérant voir, enfin, cet homme dont on m'avait tant parlé ; mais mon messager était seul Désappointé autant qu'on puisse

l'être , je le reçus rudement et le poussais dehors par les épaules , quand, avec cette patience et cette égalité d'humeur qui caractérisent tous ces insulaires , il me dit , en souriant : « Haréana^ mater Moerenhout haïté oé éréri, » ( Un moment monsieur Moerenhout, ne vous fâchez pas.) » Et , en même temps, il tira, de dessous sa tapa , une grande feuille de bananier, chargée de caractères d'écriture. Je crus que c'était quelque lettre de change tirée par mon vieux prêtre, et à laquelle il fallait faire honneur, pour le décider à venir. Je me trompais. En approchant de la lumière la feuille qu'il m'envoyait , j'y lus ces paroles : « 11 était : Taaroa était son nom; il se tenait » dans le vide. Point de terre, point de ciel, point » de mer, point d'hommes. Taaroa appelle; mais » rien ne lui répond; et, seul existant, il se changea

)) en l'univers »

» Frappé de ce langage si nouveau , et que je m'attendais si peu à trouver dans ces îles , je relus plusieurs fois ce singulier écrit. J'étais si agité que je pouvais à peine poursuivre. J'en vins à bout, pourtant, et trouvai tout aussi sublime. Ebloui de cette étox.nante découverte, je ne savais ce que je faisais; mais , dans mon enthousiasme , il me semblait voir

se lever tout à coup, de devant mes yeux , le voile qui, jusqu'alors, m'avait dérobé le passé et ce qui, depuis si long-temps , était l'objet de mes méditations et de mes recherches. Aussi , à peine avais -je examiné le peu de lignes écrites, avec un bâton, sur cette feuille, que j'ordonnai le départ. Mon Indien, qui avait vu mon agitation , me regardait fixement , et je dus lui répéter mon ordre; mais, quand il eut, enfin, reconnu que je parlais sérieusement, au point de me fâcher de son inaction, il alla chercher du monde. Il était neuf heures du soir. Mes gens tardaient à venir, et moi je brûlais d'impatience. Ils me demandèrent beaucoup d'argent; mais je ne marchandai pas, tant j'étais occupé de ce que j'avais vu , de ce que j'espérais découvrir ; aussi le marché fut -il bientôt conclu. Tout fut prêt en un instant; et, en moins d'uxi quart d'heure, fêtais sous voile, dans une pirogue indienne.

» Ces insulaires , superstitieux au delà de toute expression , sont les plus grands poltrons du monde , pendant la nuit; ils ne font pas un pas hors de leurs demeures, sans être en nombre ou avec des blancs. Alors, surtout, ils sont sans crainte; car ces derniers, n'ayant point peur des esprits, sont supposés invulnérables , et les revenans n'osent pas les approcher. C'était là l'une des raisons qui avait tant accéléré mon départ. Ne voulant point rester seuls sur le rivage, ils firent leurs préparatifs avec une promptitude qui ne leur est pas ordinaire. Le màt

V0Y.At3XÎLES - T. I. ^-^

fut fixé, la voile aj<ustée , la pirogue lancée, k iHiis* tant où j'étais prêt moi-même; et, pour la première fois, depuis mon établissement daiis fOcéanie, je pus partir sans attendre ^les conducteurs.

» Il est singulier de courir ainsi, pendant une belle nuit, le long de cette terre. Souvent on peut se tenir à Viatér^eur des rescifs; et , alors, la mer étant calme et unie comme une glape, ce serait une des plus belles navigations qu'on pût se figurer, sans les nombreux rochers qui demandent beaucoup d'attention; mais, de l'endroit d'où je partais pour me rendre à la demeure de mon vieux prêtre, il faut gagner la pleine mer; et les Indiens, ayant l'habitude de se tenir au plus près des rescifs , on est incessamment ballotté parles vagues, qui se poursuivent en longs sillons, se brisent, avec fracas, sur les rochers tellement rapprochés, qu'à chaque instant on croirait y voir entraîner ces frêles embarcations; ce qui elTraie toujours les novices, surtout dans l'obscurité; mais j'avajs l'expérience de ce manège et j'étais tranquille. — Quand nous eûmes couru environ deux milles, il s'offrit à nous une passe très -étroite et dangereuse, par où les Indiens voulaient entrer; mais la 'mer étant belle et le ventléger, je les fis continuer en dehors. J'eus à m'en féliciter; car, bientôt après, je jouis de l'un des plus beaux spectacles que fimagination puisse se peindre. La lune se levait derrière les montagnes de la péninsule de Taïarabou; et, après avoir in-

seiisibleaient éclairé l'horizon , elle versa tout k coup sa lumière argentée sur les eaux tranquilles des baies qui s'étendaient devant nous , sur les pics et les sommets des montagnes d'0-taïti , sur le haut des cocotiers qu'agitait la hrise de nuit ( car nous n'étions pas loin du rivage); et sur ces vagues, qui, s' élevant en arcs, peints de mille couleurs, se bri-* saient ensuite, avec le bruit du tonnerre, contre le rescif, dispersés en écume blanche, à quelques pas de nous , au milieu des écueils! Dans la disposition d'esprit où je me trouvais alors , ce que je venais d'apprendre des traditions de ces insulaires, l'objet de cette course nocturne , le spectacle qui m'entourait, cette nuit si tranquille, ce lieu si beau , si singulier, ces Indiens isolés au milieu de la plus immense des mers; tant d'objets divers se présentaient à la fois à mon esprit; et la confusion de mes pensées me faisant oublier où j'étais , je m'écriai avec force : « Ah! si j'allais enfin apprendre à quoi tout ceci doit son origine!... » Cette distraction fit son effet. Les Indiens, se regardant d'abord, se mirent bientôt k rire; en quoi, malgré mon enthousiasme et les dispositions sérieuses où je me trouvais, je ne pus m'empêcher de les imiter; ce qui fit diversion, et amena du babil; car on avait, jusqu'alors, gardé le plus profond silence.

>/ Nous étions entrés par la passe de Maïrépéhé, au sud-est de l'île, et nous courions le long du rivage d'assez près pour distinguer, de temJDS en temps,

quelques demeures indiennes et de la lumière. Les sourds mugissemens des vagues, maintenant brisées au dehors et à plus d'un mille et demi de nous, interrompait seul le silence de la scène, en se joignant au léger bruit du sillage de notre pirogue, ainsi qu'au bruit plus léger encore des feuilles des cocotiers, agitées par la brise et dont plusieurs, plantés sur le bord de la mer» étaient si près de nous qu'on distinguait leurs longues ombres semblables à des spectres, et qu'on les voyait agiter leurs corps amincis et leurs grosses têtes sur le sable du rivage.

)) Nous étions loin encore,* mais les Indiens, sensibles à la fraîcheur du matin, saisirent leurs pagaies et tirent, avec une rapidité extraordinaire, voler sur les flots notre légère embarcation. Malgré leurs eflforts, nous n'arrivâmes qu'à quatre heures passées au lieu de notre destination. Là , les aboiemens des chiens ayant éveillé les habitans, en leur annonçant notre approche, deux ou trois d'entr'eux vinrent sur le rivage, au moment où nous y abordions. Quand ils surent de quoi il s'agissait, ils allèrent, en toute hâte, prévenir le vieillard, qui vint luimême à ma rencontre, et me conduisit à sa demeure, située à quelques pas du débarcadère. Tout le monde y était déjà sur pied. Tout le monde vint me recevoir avec cette cordialité qui n'existe peutêtre que chez des peuples encore sauvages.

» En approchant de la lumière , je le reconnus , et

me souvins de l'avoir vu, un^e ou deux fois, chez Talf. Sa figure n'était pas belle; mais une haute stature, un front élevé, un regard de feu, une démarche noble, malgré son âge, un air d'autorité , qui se manifestait, en lui, dès l'abord, sans altérer en rien sa bonté et sa bienveillance pour tout ce qui Fapprochait, montraient assez que ce n'était pas un homme ordinaire et que, doué de talens distingués dans son pays, il appartenait aussi à celte classe seule apte, jadis, à remplir les hautes fonctions sa- • cerdotales et d'oii sortaient les Arii rahi ou rois.

» Quand il était venu à ma rencontre, il n'avait qu'une natte roulée autour des reins, et tout le haut de son corps, ainsi que la tête, était nu; manière assez générale d'aller, surtout la nuit; mais qui, jadis, était la marque la plus flatteuse d'attention qu'on pût donner, soit à des chefs, soit à ceux dont on recevait une visita. Dans la maison, il se couvrit, fit pUcer plusieurs nattes les nnes sur les autres, et m'invita à me coucher. Craignant , vu son âge, de le déranger, je m'enveloppai dans mon manteau , je me couchai; et, contre mon attente, en peu de minutes, je m'endormis d'un si profond sommeil, que , le lendemain , je ne m'éveillai qu'à huit heures.

» Toute la maisoa était debout à mon réveil. It parait même qu'on ne s'était pas couché , après mon arrivée; mais on avait gardé le plus profond silence, pendant que je dormais. A peine étais-je sur ]j)ied, que le prêtre vint à moi ; et , me tend;nit la main ,

me répéta que j'étais le bien venu. Je reconnus bientôt que sa réception ne devait pas se borner à des paroles. Un petit cochon rôti, plusieurs poissons, enveloppés dans des feuilles , cuits sur des pierres chaudes , et qu'on nVapporta pour déjeûner, me prou-* vèrent que , conformément à leurs anciennes lois d'hospitalité , ces braves gens avaient été à la pêche et n'avaient fait que travailler, depuis mon arrivée dans la maison, afin de me procurer le repas de bien-venue.

» On pourrait s'étonner que Taviditépresque généi:ale qu ils montrent pour les objets appartenant aux blancs, et cette cupidité sordide qu'ils manifestent presque toujours danstousleurs trafics, n'aient pas fait perdre aux Indiens ce goût de l'hospitalité , le seul presque de tous leurs anciens usages qu'ils aient conservé intact. Un Indien recoit-il un étran* ger , il ne peut s'empêcher de lui offrir ce qu'il a de mieux ; à tel point que , n'eût - il qu'un seul cochon, une seule poule, il les tuerait pour traiter son hôte, et mourrait de honte, s'il devait le laisser partir sans lui avoir donné au moins un bon repas. Dans ce but, non - seulement il sacrifie ce qu'il a chez lui, mais n'épargne ni temps ni travail; et, faute de mieux, toute une famille irait pêcher et travaillerait la nuit entière, afin de présenter^ le lendemain , un banquet k ceux que le hasard ou le choix a conduits chez elle.

M Suivant la coutume du pays, des feuilles vertes de.

Tarbre à pain et ide bouraau {hibiscus) furent donc étalées devant moi. On m y servit le déjeûner. On me trouva aussi un couteau et une fourchette. Il y avait de l'eau et du lait de coco, le tout en des jattes faites avec la noix de ce dernier fruit; et ce eenre de service de table , si différent de celui des contrées plus civilisées, ne laisse pas d'être attrayant par sa propreté, et n'a, certainement, rien de désagréable pour l'homme qui , instruit à se plier aux circonstances, sait s'accommoder de mœurs et de coutumes simples, sans blâmer, h tort et à travers , ce qui diffère de ce qu'il a vu chez lui, par la seule raison de cette différence même.

» Le vieillard s'assit à côté de moi , découpa luimême le cochon ; puis , baissant h tête , il dit k haute voix et d'un tonpathétiqueune courte pnère(i), à laquelle toutes les personnes présentes répondirent : Amen ! Et nous commençâmes le repas.

Impatient d'en venir au sujet qui m'amenait, je saisis la première occasion de le remercier de ce qu'il m'avait envoyé , et de lui dire combien cela m'étonnait et me paraissait beau. « Beau! me dit-il, en me regardant avec surprise; vous l'avez trouvé beau ?....

(i) L'usage de prier avant Iç repas, que ces insulaires observent si exactement , d'après les prescriptions de la religion chrétienne, a, de tous temps, existé chez eux. On le suivait bien plus rigoureusement encore , sous l'empire de leur ancienne religion. On n'oubliait jamais de prier au lever, avant le repas et au coucher ; et l'on devait même implorer lef dieux pour quelque autre action que ce put être.

» Vousn êtes donc pas de la même religion qiieles mis- » sionnaires ? » — « Pardon, lui répondis-je. . . mais, M partout, nous servons le même Dieu. Taaroa ou » Jéhova , ne sont que des noms. La Divinité est tou- )) jours la même. » — « Ah! pourquoi vos devanciers » n'ont -ils pas pensé comme vous? Nous aurions » gardé la religion de nos pèr'^s ; en la modifiant et » en en corrigeant les abus , nous aurions conservé )) nos anciennes coutumes, notre gouvernement, et y) ne serions point tombés dans cet état de dégrada- )) tion où, sans religion, sans gouvernement, sans » caractère national, nous avons contracté tous les » vices des étrangers, sans adopter une seule de leurs » vertus et sans conserver les nôtres.... Ah! mon ami! » oui... c'est ainsi que je veux vous nommer,» ajouta* t-il, en me tendant la mam et serrant affectueusement la mienne, que je lui abandonnai.- — uMon » amil... quelle plaie vous avez rouverte! dans quel » état mon pays est-il tombé? 0 0-taïtil Ahouaî! » ahouail ahouai (i)/ »

» Pendant ce discours , sa figure s'était animée ; son regard, qui m'avait déjà étonné autrefois, jetait des flammes; mais il avait fini par tomber dans un accablement dont l'expression m'étonnait d'autant plus,

(1) Cri de détresse des îles de la Société. Ce discours est, sinon littéralement, du moins en substance, celui que mont tenu , non-seulement le vieux prêtre , mais encore nombre de chefs et autres personnes des plus capables de bien juger d(? l'état actuel des choses.

spr cette figure énergique. 11 m*était facile de reconnaître que j'avais affaire à un homme supérieur, capable de juger des événemens, et qui sentait fortement l'état et le malheur de son pays. Après quelques minutes, il levala tête, montra son visage, qu'il avait, jusqu'alors, caché dans ses deux mains; et je le vis essuyer, furtivement, avec ses doigts, des larmes , qu'il cherchait à me dérober. Attendri moi-même, je lui tendis la main , à mon tour. Alors , nous sortîmes ensemble, au grand air; mais en gardant le silence, il me conduisit à quelques pas de sa maison, où se trouvaient les ruines d'un ancien maraï. Là, ayant un peu changé d'humeur ,11 me dit : « Vous allez » vous moquer de moi... vous allez trouver tout cela » bien absurde, bien ridicule !.... » Et, de nouveau , j'eus beaucoup depeine à le rassurer sur mon opinion, et à lui faire réciter quelques passages de la cosmogonie du pays. Il commença par un chant d'aréoïs, auquel je ne compris rien; ensuite il récita ce qu'il m'avait envoyé la veille ; puis d'autres choses.... Mais je reconnus bientôt la difliculté d'écrire tout cela ; car il ne pouvait réciter que de suite et en déclamant; et, alors même, sa mémoire le trahissait souvent. Si je l'arrêtais pour écrire, il ne savait plus rien, ne pouvait poursuivre , et il fallait recommencer. Ce ne fut donc qu'à force de répétitions que je parvins à jeter sur le papier les détails qu'on va lire. C'était long et fatigant pour lui, surtout; car je n'y réussis qu'après plusieurs jours de séances. Il eut

même la complaisance de venir chez moi pour m'en entretenir.

» C'est à lui que je dois toutes les traditions relatives à la cosmogonie , etc. C'est lui qui est mon garant et mon autorité relativement à tous les détails suivans, sur ce qu'étaient ces peuples au temps de la découverte, et sur ce qu'ils peuvent avoir été à des époques antérieures, auxquelles il est impossible de remonter.

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